CHAPITRE III. — DE l'inégalité du droit naturel des hommes
Inégalité relative aux circonstances extérieures. L'homme indépendant , isolé , a un ïïfoit naturel dont la jouissance est fort bornée. L'homme, réuni en société avec ses semblables par des conventions réciproques, a beaucoup étendu la jouissance de son Droit naturel. "Si les lois de la société étaient les meilleures possibles, son Droit naturel aurait la plus grande étendue possible. — Inégalité relative au physique même de Thomme, à la différence des facultés corporelles et intellectuelles de chaque individu. Cette inégalité résulte de la combinaison générale des lois de la nature. Nous devons respecter ces lois que nous ne pouvons pas toujours pénétrer, et qui sont l'ouvrage de l'Être suprême. Elles ne sont instituées que pour le bien. Il ne faut pas confondre avec les maux incidents qui résultent de ces lois, par Teffet des propriétés mêmes qui leur font opérer le bien , les maux qui nous arrivent par la transgession des lois naturelles, et qui sont la punition juste et inévitable de la violation de ces lois. — Digression sur la liberté. Elle n'est utile à rhomme qu'autant qu'elle est éclairée. Elle s'étend et se perfectionne à mesure qu*eUe s'éclaire. L'homme a reçu l'intelligence pour éclairer sa liberté.-— L'homme est obligé d'étudier les lois naturelles , pour étendre la jouissance de son Droit naturel autant que le lui permettront ces lois dont U ne peut s'écarter qu'à son préjudice.
Nous avons vu que, dans Tétat même de pure nature ou d'entière indépendance, les hommes ne jouissent de leur droit naturel aux choses dont ils ont besoin que par le travail , c'est-k-dire par les recherches nécessaires pour les obtenir : ainsi le droit de tous à tout se réduit k la portion que chacun d'eux peut se procurer, soit qu'ils vivent de la chasse, ou de la pèche, ou des végétaux qui naissent naturellement. Mais pour faire ces recherches, et pour y réussir, il leur faut les facultés du corps et de l'esprit, et les moyens ou les instruments nécessaires pour agir et pour parvenir k satisfaire k leurs besoins. La jouissance de leur droit naturel doit être fort bornée dans cet état de pure nature et d'indépendance, où nous ne supposons encore entre eux aucun concours pour s'enlr'aider mutuellement, et où les forts peuvent user injustement de violence contre les faibles. Lorsqu'ils entreront en société et qu'ils feront entre eux des conventions pour leur avantage réciproque, ils augmenteront donc la jouissance de leor droit naturel; et ils s'assureront même la pleine étendue de cette jouissance, si la constitution de la société est conforme k l'ordre évidem-
point à se faire la guerre pour s'empêcher réciproquement de se procurer leur nourriture par leurs recherches.
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ment le plus avantageux aux hommes, relativement aux lois fondamentales de leur droit naturel.
Mais en considérant les facultés corporelles et intellectuelles, et les autres moyens de chaque homme en particulier, nous y trouverons encore une grande inégalité relativement à la jouissance du droit naturel des hommes. Cette inégalité n'admet ni juste ni injuste dans son principe; elle résulte de la combinaison des lois de la nature, et les hommes, ne pouvant pénétrer les desseins de TÉtre-Suprême dans la construction de rUnivers, ne peuvent s^élever jusqu^k la destination des règles immuables qu'il a instituées pour la formation et la conservation de son ouvrage. Cependant, si Ton examine ces règles avec attention, on apercevra au moins que les causes physiques du mal physique sont elles-mêmes les causes des biens physiques; que la pluie, qui incommode le voyageur, fertilise les terres; et, si on calcule sans prévention, on verra que ces causes produisent infiniment plus de bien que de mal, et qu'elles ne sont instituées que pour le bien ; que le mal qu'elles causent incidemment résulte nécessairement de l'essence même des propriétés par lesquelles elles opèrent le bien. C'est pourquoi elles ne sont , dans l'ordre naturel relatif aux hommes, des lois obligatoires que pour le bien ; elles nous imposent le devoir d'éviter, autant que nous le pouvons, le mal que nous avons k prévoir par notre prudence.
Il faut donc bien se garder d'attribuer aux lois physiques les maux qui sont la juste et inévitable punition de la violation de l'ordre même des lois physiques instituées pour opérer le bien. Si un gouvernement s'écartait des lois naturelles qui assurent le succès de l'agriculture, oserait-on s'en prendre k l'agriculture elle-même de ce que l'on manquerait de pain, et de ce que l'on verrait en même temps diminuer le nombre des hommes et augmenter celui des malheureux?
Les transgressions des lois naturelles sont les causes les plus étendues et les plus ordinaires des maux physiques qui aflligent les hommes : les riches mêmes, qui ont plus de moyens pour les éviter, s'attirent par lemr ambition , par leurs passions, et même par leurs plaisirs, beaucoup de maux dont ils ne peuvent inculper que leurs dérèglements. Ceci nous mènerait insensiblement k une autre cause du mal physique et du mal moral, laquelle est d'un autre genre que les lois physiques; c'est le mauvais usage de la liberté des hommes. La liberté, cet attribut constitutif de l'homme, et que l'homme voudrait étendre au-delk de ses bornes, paraît a l'homme n'avoir jamais tort : s'il se nuit k lui-même, s'il détruit sa santé, s'il dissipe ses biens et ruine sa famille par le mauvais usage de sa liberté, il se plaint de l'auteur de sa liberté, lorsqu'il voudrait encore