‹ PhysiocratesChapitre 8 sur 157 · XIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION

qui ne se seote pourvu du triple ioslinct du bien-être, de la sociabilité et de la justice, et qui ne découvre; avec un peu de réflexion, que ces divers instincts sont en concordance admirable avec les vues de la nature, bien qu'ils n*aient pas suffi pour que THumanité, libre de choisir entre le bien et le mal, marchât toujours, dans les voies de TOrdre, d*un pas ferme et sûr. En effet, si Ton examine comment ces divers instincts ont dû se traduire au moment où Phomme fut jeté sur la terre, on trouve :

Qu'en vertu du premier, il se dit : < J'ai un droit naturel aux choses propres à ma jouissance, et je ne saurais les acquérir que par le travail •> ;

Qu'en vertu du second, il comprit que Tisolement de la brute ne convenait pas k sa double nature, et que ses besoins physiques et moraux l'appelaient k vivre dans la société de ses semblables, et à faire, de cette société, un état de paix, de bienveillance et de concorde*;

Qu'en vertu du troisième, il reconnut encore que, les autres hommes ayant la même organisation et les mêmes besoins que lui-même, ne pouvaient avoir un droit moindre que le sien ; et que, par conséquent, il était tenu au devoir de respecter ce droit, pour qu'on s'imposât pareille obligation à son égard; au devoir de ne pas nuire k autrui, pour qu'on ne nuisit pas â lui-même '.

Mais ces trois idées, produit du sens intime, nécessité du travail, nécessité de la société, nécessité de la justice, impliquaient nécessairement ces trois autres : liber té^ propriété et autorité c'est-k-dire les termes essentiels de tout Ordre social constitué d'une manière définitive.

Comment l'homme, en effet, aurait-il pu comprendre la nécessité du

* V. Quesnay, Droit naturel^ p. 41, 44 et 40 de ce volume. ■ V. tfttd., p. 44,50.

* V. t6trf., p. 48. — Quesnay , dans son petit Traité du droit naturel, se borne à exposer sommairement les principes fondamentaux de la science économique, conçue comme celle de hjustice^ dans toutes les relations sociales intérieures et extérieures. Il faut chercher le développement de ces principes et de leurs conséquences, par rapport au triple phénomène de la production , de la distribution et de la consommation de la richesse, dans ses Maximes du gouvernement économique d'un royaume agricole^ ses Dialogues^ ses autres écrits et tons ceux de ses disciples. Voyez, V* Lettre de Dupont de ycmoun à J.-B, Say, p. 594 de ce volume.

INTRODUCTION. XTII

incorporer son tranii, ainsi qa*ane portion de sa richesse mobilière, c*est4i-dire, en accroître la valeur d*ane manière presque fabulense. Cet acte fat éminemment/Mite, parce qu^il était utile, non-seulement à celui qui s'y livrait, mais à la société tout entière. Sa conséquence fut, non de rien retrancher au droit naturel qu'avaient les autres hommes de vivre par le travail, mais au contraire de rendre Texercice de ce droit moins aléa* toire, beaucoup plus certain et beaucoup plus profitable ^ Le premier grain de blé, confié à la terre, devint le germe assuré des empiiis, comme le dit Dupont de Nemours % et le premier laboureur fonda véritablement la civilisation ; car, sans l'accroissement prodigieux des subsistances par Tagriculture, duquel devaient sortir graduellement la diversité des professions et h division du travail, il était impossible d'arriver au développement providentiel de l'esprit humain dans le triple domaine de l'industrie, de l'art et de la science. L'institution de la propriété foncière est donc un feit en harmonie tout k la fois avec les instincts de l'homme et la destinée évidente de l'espèce, et par conséquent normal en iot, fût-il même établi, ce qui ne l'est pas, que, dans son principe, il fut souillé par la violence. Cette origine vicieuse ne détruirait pas la réalité du droit qu^eut chacun , lorsque la terre était vacante, de prendre possession du [soi par la culture, de déclarer $ien le champ qu'il avait fécondé par son travail et ses avances, et de réclamer à juste titre, sur ce' champ, un domaine non moins absolu que sur les fruits mêmes ^ car

* n est impossible de pousser plus loin que ne Pa fait Ch. Comte la démoostration de cette vérité. Ce publiciste éminent, qui a fait du DroU de propriélé , comme les économistes du xvui* siècle , la clef de voûte de tout Tédiflce social , établit qu'une lieue carrée de terrain , laquelle peut , en moyenne , suffire à Texistence de douxe ^mUiindividuê en France, ne saurait en nourrir qu'un seul partout où la culture n'a l»as mis le sol en valeur (V. Traité de la pnfriité^ I, ch. n).

* V. p. as de ce volume.

* Rousseau ne conteste pas ce droit (V. Coniraî ioeiaiy ch. ix). C'est à tort, comme le remarque très judicieusement Roederer, qu'on a voulu faire de ce philosophe un adversaire de la propriété, en prenant à contre-sens quelques lignes de son fameux DUeours sur nnégaliU^ qui n'est autre chose qu'une éloquente satyre de la civilisation. Rousseau méconnatt si peu , au contraire , l'importance sociale de la pro< priété, et delà propriété foncière notamment, qu'il ne l'attaque, dans les lignes dont on s'est prévain, que parce qu'il y voit le véritabie fondetÊMni dt ia ioeiéii civile ^ qu'il a pour but dans son oeuvre tout entière, de placer au-dessous de la vie sauvage ou de l'état de nature. Mais, lorsque le philosophe de Genève est sérieux, comme dans le Contrat êoeial ou l'article Économie politique^ ses idées sur la propriété ne diffèrent

XM INTRODUCTION.

Nul doule qu*à rapparition de Thomme sur la terre, il D*eut d'autre intérêt à s'emparer du sol que celui d'eo affecter une parcelle miuime à son habitation. Ignorant la culture ou Fart de le mettre ea valeur, il n'existait aucun motif» sinon celui qu'on vient de dire, et qu^ii est bon, toutefois, délie pas omettre, pour qu'il cherchât à posséder le sol d'une manière exclusive et permanente, à en jouir propriétairement. Dès lors, la propriété fut donc à peu près uniquement mobilière. D'abord, les pror ductions ipontanées du règne végétal, plus tard les produits de la chasse et de la pèche, plus tard encore le croit des animaux réduits à l'état de domesticité, et l'usage industriel qui pût être fait de ces diverses richesses, constituèrent les seuls objets donnant lieu à Texercice de la propriété. Ainsi le voulait la nature des choses, dont renseignement est si clair, sous ce rapport, que, jusqu'ici, toutes les attaques dirigées contre le droit de propriété en général l'ont été surtout conUte l'institution de la propriété foncière. Mais, aux jeux des Physiocrates, celle-ci a'est pas moins légitime, moins conforme à l'Ordre, moins de droit naturel, que la propriété mobilière; et les principales raisons qu'ils eu dominent se résument dans les considérations suivantes :

Les productions spontanées de la terre et des eaux auraient, ï la rigueur, pu suffire à la conservation, mais non à la multiplication, au bonheur et au perfectionnement de l'espèce. Ce triple objet réclamait, par une nécessité physique^ la culture du sol ; et cette culture en exigeait, à son tour, V appropriation individuelk^ d'abord parce qu'aucun autre système n'est plus propre k tirer de la terre toute la masse des choses utiles qu'elle est susceptible de produire ; et, en second lieu, parce que la constitution colkctive de la propriété aurait engendré beaucoup plus d'inconvénients, quant au partage des fruits, qu*il n'en peut naître du partage des fonds, par lequel les droits dechacun[se trouvent fixés d'une manière claire et définitive '.

La loi naturelle, qui permet k chacun de faire tout ce qui lui est avantageux, sous la seule condition de^ ne pas nuire k autrui, ne fut aucunement violée, par le fait du premier cultivateur qui s'empara d'ua champ inculte pour le clore, le défricher, le labourer, l'ensemencer, y

* V. Le Trosne, De VOrdrt social. Discours S, note 7.

INTRODUCTION. XTII

incorporer son travail, ainsi qn*une portion de sa richesse mobilière , c*e8l-ii-dire, en accroître la valeor d'une manière presque fabuleuse. Cet acte fut éminemment /nite, parce qu'il était utile, non-seulement à celui qui s'y livrait, mais à la société tout entière. Sa conséquence fut, non de rien retrancher au droit naturel qu'avaient les autres hommes de vivre par le travail , mais au contraire de rendre l'exercice de ce droit moins aléa* toire, beaucoup plus certain et beaucoup plus profitable ^ Le premier grain de blé, confié à la terre, devint le germe assuré des empiats, comme le dit Dupont de Nemours *, et le premier laboureur fon& véritablement la civilisation ; car, sans l'accroissement prodigieux des subsistances par ragricnltnre, duquel devaient sortir graduellement la diversité des professions et h division du travail, il était impossible d'arriver au développement providentiel de l'esprit humain dans le triple domaine de llndttstrie, de Tart et de la science. L'institution de la propriété foncière est donc un feit en harmonie tout k la fois avec les instincts de lliomme et la destinée évidente de l'espèce, et par conséquent normal en m, fût-il même établi, ce qui ne l'est pas, que, dans son principe, il fut souillé par la violence. Cette origine vicieuse ne détruirait pas la réalité du droit qu^eut chacun , lorsque la terre était vacante, de prendre possession du 'sol par la culture, de déclarer Hen le champ qu'il avait fécondé par son travail et ses avances, et de réclamer ajuste titre , sur ce' champ, un domaine non moins absolu que sur les fruits mêmes *; car

* n est imponible de pousser plus loto qae ne Ta fait Ch. Comte la démonstration de cette vérité. Ce publiciste émioent, qai a fait du Droit de profniéU , comme les économistes dn xvut* siècle , la clef de voûte de tout Tédiflce social , établit qu*une lieae carrée de terrain, laquelle peut , en moyenne, suffire à l'existence de douxe cmiêinâiHdmê en France, ne saurait en nourrir qu*un seul partout où la culture n*a pas mis le sol en valeur (V. TraiU de la j^ropriélé^ I, ch. n).

* V. p. as de ce volume.

* Rousseau ne conteste pas ce droit (V. CmUrat iodaiy ch. ix). C^est à tort, comme le remarque très judicieusement Roederer, qu'on a voulu faire de ce philosophe un adversaire de la propriété, en prenant à contre-sens quelques lignes de son fameux Diseourg tur l'inégaliU^ qui n*est autre chose qu'une éloquente satyre de la civilisation. Rousseau méconnatt si peu , au contraire, Timportance sociale de la propriété, et delà propriété foncière notamment, qu'il ne Pattaque, dans les lignes dont on s*est prévalu, que pa^rce qu'il Yvoïiltvérilabiefandewieni de la êoeiétéeiviie^ qu'il a pour but dans son csuvre tout entière, de placer au-dessous de la vie sauvage ou de i*état de nature. Mais, lorsque le philosophe de Genève est sérieux, comme dans le Contrat social ou l'article Économie politique^ ses idées sur la propriété ne diffèrent

xvill INTRODUCTION.

il est facile de concevoir que la naissance des fruits avait ^ dans le principe, ce domaine plein et entier pour condition nécessaire, c En général, répète Mercier de La Rivière, avec tous les autres vulgarisateurs de la doctrine de Quesnay, avant qu'une terre soit cultivée, il faut qu'elle soit défrichée, qu'elle soit préparée par une multitude de travaux et de dépenses diverses qui marchent k la suite des défrichements; il faut enfin que les bâtiments nécessaires k l'exploitation soient construits; par conséquent, que chaque premier cultivateur commence par avancer k la terre des richesses mobilières dont il a la propriété : or, comme ces richesses mobilières incorporées, pour ainsi dire, dans les terres, ne pea-^ vent plus en être séparées, il est sensible qu'on ne peut se porter k faire ces dépenses que sous la condition de rester propriétaire de ces terres; sans cela la propriété mobilière de toutes les choses ainsi dépensées serait perdue. Cette condition a même été d'autant plus juste dans l'origine des sociétés particulières, que les terres étaient sans valeur vénale et sans prix, avant que les dépenses les eussent rendues susceptibles de culture '. » La propriété foncière n'est donc qu'une conséquence légi-

de celles des Physiocrates , qu'en ce qu'il Ta fait dériver beaucoup plus du droit positif que du droil naturel, (Y. Rœderer, Mémoireê êur quelques pointt d'éeono" mie publique^ premier discours, Paris, in -8^, 1840).

' Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques. — Voy., dans ce volume, Dupont de Nemours , pages 5M , 590 et 591 ; Baudean , ^ge 690. . L'on doit constater ici, peut-être, quMl s'en fallait beaucoup que, du temps des premiers économistes, le principe de la propriété fût en butte à des attaques aussi sérieuses et aussi habilement combinées que de nos jours. A part quelques insignifiantes déclamations de Diderot, Hel?étius et Raynal , et les singulières boutades de Necker contre Tappropriation du sol , on n'y opposait alors que la communauté des biens^ comme moyen d'arriver à Putopie de Pégalité des conditions. Gomme représentant de cette doctrine , on ne trouve guère qu'un seul écrivain digne d'être nommé , l'abbé de Mably, qui la réputait une chimère , mais qui ne la prêchait pas moins dans sa Législation ou principes des lois ^ \e% Doutes proposés aux philosophes économistes et le Traité desdroits et des devoirs du citoyen. Imbu, aussi, des mêmes idées, qu'il traduisait d'une manière moins savante , mais plus fougueuse , Linguet , dans sa Théorie des lois civiles et ses Annales politiques ^ érigeait la richesse en crime, et prétendait que le salariat était au-dessous de Pesclavage. Mais, comme tout ce déraisonneroent n'ofifrait encore qu'un caractère très vague, et ne se formulait dans aucun des systèmes plus ou moins spécieux que notre époque a fait éclore, les Physiocrates n'eurent pas à se préoccuper de ces divers systèmes dont les hases ont été culbutées , par anticipation en quelque sorte, 'dans le Discours de Rœderer que mentionne la note précédente.

INTROIUCTION. xix

lime de la liberté ou propriété personnelle, et de la propriété mobilière. Tout porte à croire que les instincts de bien-être et de sociabilité, dont rhomme avait été doué par le Créateur, ramenèrent à de prompts rapports avec ses semblables. Mais ces rapports ne purent se former sans développer immédiatement chez lui i*instinct de la justice, ou le sentiment du droit et du devoir. (I est probable, encore, qu'il méconnut peu ce sentiment tant qu'il demeura dans Tétat d'égalité presque parfaite ou de simple nature, Tintérét à être injuste ne lui manquant guère moins qoe les moyens de commettre Tinjustice. Mais, à mesure qu'il échappa à cette existence en quelque sorte de pure animalité ; que son intelligence et ses passions s'éveillèrent; qu'il étendit le cercle de ses besoins et de- TÎnt plus avide des jouissances de la propriété, en même temps que plus habile à créer ces jouissances, il arriva que les faibles furent en butte aux attaques des forts, ou que ceux-ci eurent à se défendre contre la méchanceté adroite des faibles. Dès-lors, donc, et longtemps même avant rétablissement de la propriété foncière, l'instinct de la justice dut porter les hommes à concentrer, d'une manière plus ou moins imparfaite, les forces de tous pour défendre la liberté et la propriété mobilière de chacun contre les tentatives de l'instinct déréglé du bien-être, ou les violences individuelles. C'est ainsi que chaque peuplade eut ses chefs ou magistrats, arbitres des différends et redresseurs des torts, chargés par elle de la mission de maintenir l'ordre au sein de la tribu et de la protéger contre les attaques extérieures ; que l'idée de pouvoir social, d'autarUé^ apparut à l'homme comme le complément nécessaire de celles de liberté et de propriété. Toutefois, cette autorité, ce pouvoir, dont les Physiocrales ont très bien déterminé le rôle ', et que leurs écrits désignent ordinairement par la dénomination à*aulorilé tiMlaire^ ne pouvait selon eux surgir, dans toute sa plénitude, que par le fait de la culture et l'institution de la propriété foncière. Le motif qu'ils en donnent, c'est qu'antérieurement à cette importante phase du développement social, le besoin de cette autorité, et surtout les moyens de l'établir, furent sans rapport avec ce qu'ils devinrent après. Tant qu'on ne s'éloigna pas beaucoup de l'état de nature, les biens étant peu considé-

' V. Riodeau, p. 665 et suiv. de ce volume

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