XX INTRODUCTION
rables et eontinuellemeat, pour ainsi dire, sous les yeux de leurs possesseurs, il était assez facile k chaque famille de veiller par elle-même au maintien de ses droits. D*ailleurs, Tactivité personnelle de chacun ne suffisant guère qu'à la satisfaction de ses besoins particuliers, il n^existait pas d* excédant de richesse susceptible de solder une classe d^hommes destinée spécialement a la défense de Tintérét général. Il ne putdonc y avoir alors qu'une ombre d'autorité, n'offrant que des garanties k peu près illusoires contre l'exercice illégitime de la force. Après la culture, au contraire, la dispersion forcée de la richesse rendit évidente k tous la nécessité de placer les personnes et les propriétés sous la protection incessante d'un véritable pouvoir public; et la mesure considérable, dans laquelle s'accrut cette richesse, engendra en même temps les moyens de faire face à la dépense qu'entraînait la constitution de ce pouvoir. De ce moment, la société fut assise sur toutes ses bases naturelles ; et, si l'esprit humain n'en eût pas cherché d'autres, il n'y aurait eu, pour le monde, ni secousses, ni temps d'arrêt, dans le développement progressif de la civilisation et du bonheur général.
Comme on le voit, les Physiocràtes n*empruutent pas la notion du juste etderinjuste, les principes fondamentaux du droit naturel, k des spéculations arbitraires. Loin de Ik, ils les puisent uniquement dans la nature de l'homme et dans ses rapports nécessaires avec le monde extérieur, faits simples, que notre intelligence peut soumettre k l'observation la plus rigoureuse, mais que leur simplicité même avait laissé passer inaperçus de tous les autres philosophes. Beaucoup plus préoccupés de la nature morale que de la nature physique de notre espèce, ces derniers n'avaient pas compris que la seconde domine l'autre de toutes parts, et que l'homme n'est moral même, que parce que la supériorité de son intelligence lui révélant les lois de POrdre % il est appelé, non k subiry comme la brute, mais k réfléchir et k gouverner les instincts physiques, qui lui sont communs avec elle. De Ik, tous les systèmes où l'homme est en quelque sorte considéré comme un pur eêprii^ où l'on pose en principe l'abnégation absolue de l'intérêt personnel, et où la théorie du droit
* Unum koc animal scnlil quid\tU Ordo^ quid deeeai^ dit Cicéron en parlant de riiomroe.
INTRODUCTION. xxi
et du devoir ne tient aucun compte des relations forcées de rétre-moral avec la matière. Quesnay fut le premier, parce qu'il était médecin peutêtre, qui se préserva de ces erreurs en observant Thomme tel qu*il est; en nMsoIant pas notre nature morale, non-seulement deTorganisme physique auquel elle se trouve enchaînée, mais du milieu matériel dans lequel nous vivons; en reconnaissant, enGn, que Thomme, soumis comme la brute à la loi première de la conservation et du bien-être, ne diffère d'elle, ^ cet égard, que par l'intuition de la règle que, sous ce rapport, il doit prescrire a son activité ; que produire et consommer, conformément îi cette règle, est son unique fin sur la terre, et la condition, non-seulement des jouissances matérielles que sa nature réclame, mais de la perfection morale à laquelle il est destiné. Se placer à ce point de vue nouveau, c'était découvrir que l'appropriation normale des choses est l'affaire capitale de la société; c'était comprendre toute l'importance sociale de la richesse, tout le rôle providentiel de Vutile- et par suite la nécessité de n'apporter aucune entrave h l'action de Vamour de soi, tant qu'il'se renferme dans les bornes de la justice, qui est la conformité des actions individuelles avec l'intérêt général de l'Humanité. Aussi, la philosophie économiste se distingue-t-elle de toutes les autres par ce double caractère, qu'elle recherche la loi naturelle des rapports de l'homme avec les choses, et qu'elle donne le droit primitif et imprescriptible de l'individa pour fondement ^ l'Ordre social, au lieu de dériver ce droit de l'institution même de la société, ouvrage plus ou moins imparfait de l'homme «.
* Tel est le système de Rousseau, qui prétend que l'Ordre 80ci»l ne vient point de la nature, mais est fondé sur des conventions (Coni. soc., ch. i). Aussi ne tient-il guère compte de celle-là, quand il s*agit de rédiger les autres. Du reste» cette idée, empruntée surtout aux jurisconsultes romains, était commune à presque tous les publicistes et continue d'être en grande faveur. On comprend sans peine que le pouvoir et les réformateurs sociaux aiment à avoir leurs coudées franches ; et troq? ent assez commode d'interpréter cette m ixime, vraie seulement quand elle ne porte pas atteinte à la justice, que Vinlérél général doit remporter sur V intérêt individuel , en ce sens, que Cintérét générai est préférable à la conservation des droits des particuliers. L'école de Quesnay pensait, au contraire, que la société n^xiste que pour le maintien de ces droits ; et il n'est pas de doctrine qui ait été combattue avec plus de force, par Turgot notamment, que celle de roM?iiPOTBi«CE de l'État. Dans vingt endroits de ses écrits Ion retrouve les idées suivantes : « Ce principe , que rien ne doit borner les droits de la société sur le particulier, que le plus grand bien de la société, me paraît faux et dangereux. Tout homme est né libre et il n'est jamais
xxu INTRODUCTION.
Doctrine éminemment salutaire et conforme à la dignité de notre iia« lure, puisque ne pas reconnaître de droits personnels et immuables, ce serait admetttreTomnipotence de la société sur le nun humain, el ouvrir la porte à toutes les espèces de tyrannie, libres par là même de faire et de défaire le droit selon leur bon plaisir! L^unique objet de la société, au contraire, c'est, selon les Physiocrates, la protection et la vulgarisation de ces droits qu'ils résun^ent en un seul, celui de la propriété^ envisagée sous trois faces différentes.
< La propriété personnelle (ou la liberté)^ dit Mercier de La Rivière, est le premier principe de tous les autres droits : sans elle, il n'est plus ni propriété mobilière, ni propriété roncière. ni société.
< La propriété mobilière n'est, pour ainsi dire, qu'une manière de jouir de la propriété personnelle, ou plutôt c'est la propriété personnelle elle-même considérée dans les rapports qu'elle a nécessairement avec les choses propres à nos jouissances; on est donc obligé de respecter, de protéger la propriété mobilière», pour ne pas détruire la propriété personnelle, la propriété foncière et la société.
permis de gêner cette liberté , à moins qu'elle ne dégénère en licence, o/est-à<-dire
qu'elle ne cesse d'être liberté en devenant usurpation On s*est beaucoup trop
accoutumé, dans les gouvernements, à immoler toujours le bonheur des particalîers . à de prétendus droits de la société. On oublie que la société est faite pour les particuliers; qu'elle n'est instituée que pour protéger les droits de tous , en assurant Taccomplissement de tous les devoirs mutuels. » {LeUres sur la tolérance^ Œuvbbs, II, édit. Guillaumin, p. 686 et 687. — V. aussi Dupont de Nemours, p. 50 et sutv. de ce volume].
* La propriété mobilière est un droit te lement naturel, qu'il a toujours placé dans an embarras extrême les adversaires du droit de propriété en général ; et de là vient qn^ils ont surtout, dirigé leurs attaques contre Tappropriatiou individuelle du sol. Mais, peut-on leur répondre, si cette appropriation n'est pas individuelle , il faut qu'elle soit collective ; et ce système, sauf les modifications de détail peu importantes dans la question, se réduit de toute nécessité à ces deux termes. Ou TÉtat, devenu propriétaire du sol , TalTermerait pour son compte; ou bien il Texploiterait par Iti moyen de travailleurs qui ne seraient plus que ses agents. Or, comme toutes les attaques contre le droit de propriété procèdent de la haine de l'inégalité des conditions et île Tanormalité prétendue de la distribution actuelle de la richesse, (»u n'aperçoit pas , cependant , en quoi la première des deux hypothèses précédentes modifierait la répartition de la richesse et Tinégalité. Tout ce qu'il arriverait, c'est qu'une grande partie de la rente territoriale resterait dans la poche des fermiers qui, par des raisons superflues à déduire, trouveraient certainement beaucoup mieux leur compte à traiter avec l'État qu'avec les propriclaires aoîuels. Quant à la t>eoonde hypothèse, il est manifeste que l'État ne peut exploiter le sol diredcment
INTHOULCTION. xxin
€ La propriété foncière est établie sur la nécessité dont elle est aux deux premières propriétés, qui sans elle deviendraient nulles : dès qu'il y aarait plus d*boaimes que de subsistances, le besoin les mettrait dans le cas de s'eotrégorger > et alors il n'existerait plus ni propriété mobilière^ ni propriété personnelle, ni société k
si on ne lai livre tous les capitaux que réclamerait cette gigantesque entreprise. M«ii, alon,que deTient la propriété mobilière, puis la liberté humaine, qui n'a plus de sens, dès qu'on veut substituer U po$$e$tion à la propriété? L'on tombe nécessairement dans les utopies êaini-timonienne et fouriérisie , lesquelles ne tendent pas, comme l'on sait, à Tégalité des conditions, mais à une distribution arbitraire et tetice de la richesae. M. Proudbon est beaucoup plus logique qiie les auteurs de ces utopies, en ce sens du moins, que, regardant l'inégalité des conditions comme Qo mal , il ne s*arréte pas à des palliatifs pour le guérir, mais lui applique le seul ramide aoieepdble d'une vériuble efficacité (quoiqu'elle ne serait pas complète) sons et rapport, i savoir, l'abolition absolue de la propriété , tant naobilière que territoriale. Seulement^ M. Proudhon, qui combat avec force le système de la eomwmmamiéébfêbiênê^ ainsi que les ïàées fauriériêUs et saini-simaniennei^ n^explique auconemeot en quoi la iimple ponession et Végatilé absaiue de$ êalaires^ qu'il réclame, différeraient de la eommunauié dont il ne veut pas. Cet écrivain s'obstine à vouloir que la justice soit Végaliié de (ait et non Végatilé de droite comme l'ont proclamé les Physioeratea, et reconnu, après eux, tous les penseurs les plus érainents. * Qu'on examine froidement tous les systèmes, plus ou moins ^ofa/tlaire«, dans lesqueb on se propose de substituer la possession à la propriété, et l'on se convaincra bmlôl, en effet, qoe leur vice commun serait d'amener, dans un avenir très prochain, la rupture de l'équilibre entre les moyens de produire et les besoins de coosommer, entre les subsistances et la population. Si le principe de la propriété maintient déjà cet équilibre avec peine, comment ne s*anéantirait-il pas tout d'un coup, pour ainsi dire, sous l'ioflueuce de combinaisons sociales tendant à rendre la nécessité du travail moins pressante, et à débarrasser chaque chef de famille du souci de savoir ^il met au monde plus d'enfants qu'il n'en peut nourrir? L'afDrmarion des fbytiocrates, qoe l'abolition de la propriété foncière serait la ruine de la liberté et de la propriété mobilière, n'est pas tout à fait rigoureuse, en ce sens qu'il est, comme oo Ta dit dans la non précédente, une hypothèse où l'appropriation du sol l'ourrait cesser sans qoe la production territoriale en ressentit, peut-être, de graves atteintes se que IXMre social fût bouleversé ; mais elle le devient certainement au point de vos des systèmes dont nous parlons ici, et dont le jeu aurait pour conséquence nécessaire d'entraîner l'État à porter la main sur une partie du capital de la société. Car, dès qoe cette spoliation aurait été commise , dans l'intérêt prétendu de l'exploitation do sol soustrait au principe de la propriété, on ne tarderait pas à l'étendre é tout ce qui concerne l'industrie et le commerce , ou à faire du gouvernement , comme le demandent le^ socialistes , le régulateur suprême de la production et de b distribution de la richesse. Mais alors, aussi , se présenterait le cas prévu par Mercier de La Rivière , qu'il y aurait plus d'hommes que de subsistances , et que le besoin les forcerait à s'entrégorger. Les Physiocrates n'ont pas développé aussi bien que Malthus*, et cela , surtout, comme nous en avons déjà fait la remarque , parce
■%'••• l^re ni de TEffol tut le principe de population et, noftmmc ni , fe* ch. ii dr ce livre.
ixiT INTRODUCTION.
Ces trois sortes de propriétés sont ainsi tellement unies ensemble, qu*on doit les regarder comme ne formant qu'un seul tout dont aucune partie ne peut être détachée, qu'il n'en résulte la destruction des deux autres. L'Ordre essentiel à toute société est donc de les conserver toutes trois dans leur entier; il ne peut rien admettre qui puisse blesser aucune de ces trois propriétés ' >.
Ainsi , selon les Physiocratcs, la propriété, conçue sous son triple aspect, est h raison de toutes les his positives, ou le principe qui contient virtuellement toutes les institutions sociales, dont la valeur doit être mesurée au degré de garantie que ce principe y trouve *• Il embrasse , par son application complète aux relations des différents peuples entre eux, ou il celles de l'État avec ses membres dans chaque société particulière, c'est-à-dire par son application au Droit international, public et civil, l'amélioration physique, morale et intellectuelle du grand nombre, la paix et la fraternité [parmi les bonimes, et la plus grande somme de bonheur général à laquelle ceux-ci puissent prétendre. Il est sanctionné, non-seulement par la conscience morale, mais par VOrdre physique même, en ce sens que toutes les atteintes, dont la liberté et la propriété sont l'objet, nuisent à la production de la richesse, unique moyen que l'homme ait de satisfaire aux besoins de sa double nature, à ceux de l'àme presque autant qu'à ceux du corps.
Il ne faudrait pas croire qu'en soutenant, au point de vue de la justice, cette grande doctrine de la liberté et de la propriété, qui peut paraître simple aujourd'hui, mais qu'on n'admettait pas plus en droit qu*eo fait du temps de Quesnay *, son école n'eût pas compris que le principe
que le principe de h propriété en général n'était pas sérieusement combattu de leur temps , la nécessité' de Vapproprialion lerrUoriate pour prévenir la superpopulation ; mais ils n'avaient pas moins clairement aperçu ses effets sous ce rapport que rillustre économiste, et Ton en trouve , dans leurs écrits, des preuves nom* breuses implicites et explicites.
* Ordre nalur. et essenl.dei iociéîés polUiques^ ch. iv de Tancienne édition. — V. p. 542 et 545 de ce volume, en noie.
* Personne, alors, n'avait encore songé à proscrire la famille.
* L*omnipotence du pouvoir était le principe généralement admis. Les théologiens le tiraient du droit dtotti, ou de l'idée que le prince est le représentant de Dieu sur la terre; et les légistes de la iouverainelé du peuple^ qu'ils incarnaient dans sa personne en conformité de cette doctrine d'Ulpien : Quod prineipi placuit , Ugis ha-
INTUODUCIION. XXT
de Tappropriation individuelle fortifie beaucoup Tinégalité que la uature a mise entre les hommes. A cette objection , elle répondait que tout ce qui tient à la nature de rbomme et des choses est nécessairement conforme à la justice, et que tout ce qui est conforme ^ la justice est nécessairemeat conforme à l'intérêt général , dont celle-ci n'est que l'exprèssoin; que tel est, enfin, le caractère de l'inégalité, puisque celle-ci dérive surtout de la propriété, dont la reconnaissance et la formation étaient indispensables pour tirer notre espèce de la barbarie , ou l'élever à la hauteur du rôle que la Providence lui avait assigné sur la terre. L'inégalité des conditions n'a rien qui blesse V Ordre de la justice par essence^ affirme Mercier de LaRivière, et il le prouve par ce raisonnement péremptoire : < Une fois que j*ai acquis la propriété exclusive d'une chose, un autre ne peut pas en être propriétaire comme moi et en même temps. t^ toi de la propriété est bien la même pour tous les hommes; les droits sont tous d'une égale justice^ mais ils ne sont pas tous d'une égale va^ leur^ parce que leur valeur est totalement indépendante de la loi. Chacun acquiert en raison des facultés qui lui donnent les moyens d'acquérir; or, la mesure de ces facultés n'est pas la même chez tous les hommes ^ », ce qui est vrai, en effet, et dans l'état de nature et dans l'état social. < L'établissement de l'égalité, ajoute le même écrivain, serait la destruction 4e toute propriété, et par conséquent de toute société* ». Mais l'inéga- ]ité,qu'il regarde comme utile, ainsi que toute l'école, n'est pas celle qui jrésulte de causes artificielles, ou de désordres sociaux tendant à opérer le bien-être des uns par le dommage des autres. Et ces désordres là, il ^eut, au contraire, qu'on les réprime c parce qu'ils font que ce qui n'est pas un mal en devient un, en ce qu'ils disposent les choses de manière c|ue la force place d'un côté tous les droits, et de l'autre tous les devoirs *. » C'est en vertu de cette doctrine que les Physiocrates ne sépa-
^tvigorem ; ut poiè cûm l^ge regià^ quœ de imperio ejus lata esl^ populus ei et in «mu omnë guum imperium et poiestatem conférât ( lib. i, instit.) De là , une foule ée lois positives, qui ne blessaient pas moins la justice que le sens-commun ; la Qiture morale de t^homme que la nature des choses.
' Ordre nat, et essent. des sociétés politiques , ch. u des anciennei éditions.
« ibid.