ARTICLES EXTRAITS DE L'ENCYCLOPÉDIE
Les fermiers sont ceux qui afferment et font valoir les biens des campagnes, et qui procurent les richesses et les ressources les plus essentielles pour le soutien de l'État; ainsi, l'emploi du fermier est un objet très important dans le royaume, et mérite une grande attention de la part du gouvernement.
Si on ne considère Tagriculfure en France que sous un aspect général, on ne peut s'en former que des idées vagues et imparfaites. On croit vulgairement que la culture ne manque que dans les endroits où les terres restent en friche ; on imagine que les travaux du pauvre cultivateur sont aussi avantageux que ceux du riche fermier. Les moissons qui couvrent les terres nous en imposent; nos regards qui les parcourent rapidement àous assurent, à la vérité, (|ue ces terres sont cultivées, mais ce coup d'œil ne nous instruit pas du produit des récoltes ni de Tétat de la culture, et encore moins des profits qu'on peut retirer des bestiaux et des autres parties nécessaires de l'agriculture ; on ne peut connaître ces objets que par un examen fort étendu et fort approfondi. Les différentes manières de traiter les terres que l'on cultive, et les causes qui y contribueiit, décident des produits de l'agriculture; ce sont les différentes sortes de cultures qu'il faut bien connaître pour juger de l'état actuel de l'agriculture dans le royaume.
Les terres sont communément cultivées par des fermiers avec des chevaux, ou par des métayers avec des bœufs. Il s'en faut peu qu'on ne croie que l'usage des chevaux et l'usage des bœufs ne soit également avantageux. Consultez les cultivateurs mêmes, vous les trouverez décidés
• Les deux articles, Fermier* et Grains^ parurent, dans VEncylnpé4i€j en 175Gi757. Forbonnais en a fait une criti(]uc beaucoup plus longue que judicieuse, mais qui n'est cependant pas dénuée dlntcrét. EUe compose i»res(|ue en entier le second volume de son ouvrage intitulé : Principes et Observaliom économiques (Amsterdam, 1767, in 12). (E.D.)
en faveur du genre de culture qui domine dans leur province. Il faudrait qu'ils fussent également instruits des avantages et des désavantages de Fun et de l'autre, pour les évaluer et les comparer. Mais cet examen leur est inutile, car les causes qui obligent de cultiver avec des bœufs ne permettent pas de cultiver avec des chevaux.
Il n'y a que des fermiers riches qui puissent se servir de chevaux pour labourer les terres. Il faut qu'un fermier qui s'établit avec une charrue de quatre chevaux, fasse des dépenses considérables avant que d'obteair une première récolte : il cultive pendant un an les terres qu'il doit ensemencer en blé; et, après qu'il a ensemencé, il ne recueille qu'au mois d'août de l'année suivante. Ainsi il attend près de deux ans le fruit de ses travaux et de ses dépenses. Il faut les frais des chevaux et des autres bestiaux qui lui sont nécessaires. Il fournit les grains pour ensemencer les terres, il nourrit les chevaux, il paie les gages et la nourriture des domestiques ; toutes ces dépenses, qu'il est obligé d'avancer pour les deux premières années de culture d'un domaine d'une charrue de quatre chevaux, sont estimées 10 a 12 mille livres; et pour deux ou trois charrues, a 20 ou 50 mille livres.
Dans les provinces où il n'y a pas de fermiers en état de se procurer de tels établissements, les propriétaires des terres n'ont d'autres ressources pour retirer quelques produits de leurs biens, que de les faire cultiver avec des bœufs, par des paysans qui leur rendent la moitié de la récolte. Celle sorte de culture exige très peu de frais de la part du métayer; le propriétaire lui fournit les bœufs et la semence; les bœufs vont après leur travail prendre leur nourriture dans les pâturages. Tous les frais du métayer se réduisent aux instruments de labourage, et aux dépenses pour sa nourriture jusqu'au temps de la première récolte. Souvent même le propriétaire est obligé de lui faire les avances de ces frais.
Dans quelques pays, les propriétaires assujélis a toutes ces dépenses ne partagent pas les récoltes. Les métayers leur payent un revenu en argent pour le fermage des terres et les intérêts du prix des bestiaux. Mais ordinairement ce revenu est fort modique : cependant beaucoup de propriétaires qui ne résident pas dans leurs terres, et qui ne peuvent pas être présents au partage des récoltes, préfèrent cet arrangement.
Les propriétaires qui se chargeraient eux-mêmes de la culture de leurs terres dans les provinces où l'on ne cultive qu'avec des bœufs, seraient obligés de suivre le même usage, parce qu'ils ne trouveraient dans ces provinces ni métayers ni charretiers en état de gouverner et de conduire des chevaux. Il faudrait qu'ils en lissent venir de pays éloignés, ce qui est sujet à beaucoup (rinconvénienls; car, si un charretier se relire, ou s'il
tombe malade, le travail cesse. Ces événements sont fort préjudiciables, surtout dans les saisons pressantes; d'ailleurs, le maître est trop dépendant de ses domestiques qu'il ne peut pas remplacer facilement, lorsqu'ils veulent le quitter ou lorsqu'ils le servent mal.
Dans tous les temps et dans tous les pays on a cultivé les terres avec des bœufs. Cet usage a été plus ou moins suivi selon que la nécessité l'a exigé; car les causes qui ont flxé les hommes à ce genre de culture sont de tous temps et de tous pays. Mais elles augmentent ou diminuent selon la puissance et le gouvernement des nations.
Le travail des bœufs est beaucoup plus lent que celui des chevaux; d'ailleurs, les bœufs passent beaucoup de temps dans les pâturages pour prendre leur nourriture. C'est pourquoi on emploie ordinairement douze bœufs, et quelquefois jusqu'à dix-huit, dans un domaine qui peut être cultivé par quatre chevaux. Il y en a qui laissent les bœufs moins de temps au pâturage, et qui les nourrissent en partie avec du fourrage sep. Par cet arrangement ils tirent plus de travail de leurs bœufs, mais cet usage est peu suivi.
On croit vulgairement que les bœufs ont plus de force que les chevaux, qu'ils sont nécessaires pour la culture des terres fortes que les chevaux, dit-on, ne pourraient pas labourer; mais ce préjugé ne s'accorde pas avec l'expérience. Dans les charrois, six bœufs voiturent deux ou trois milliers pesant, au lieu que six chevaux voiturent six k sept milliers.
Les bœufs retiennent plus fortement aux montagnes que les chevaux, mais ils tirent avec moins de force. Il semble que les charrois se tirent mieux dans les mauvais chemins par les bœufs que par les chevaux; mais leur charge étant moins pesante, elle s'engage beaucoup moins dans les terres molles, ce qui a fait croire que les bœufs tirent plus fortement que les chevaux, qui à la vérité n'appuient pas fermement quand le terrain n'est pas solide.
On peut labourer les terres fort légères avec deux bœufs, ou le3 labourer aussi avec deux petits chevaux. Dans les terres qui ont plus de corps, on met quatre bœufs à chaque charrue ou bien trois chevaux.
Il faut six bœufs par charrue dans les terres un peu pesantes ; quatre bons chevaux suffisent pour ces terres.
On met huit bœufs pour labourer les terres fortes; on les laboure aussi avec quatre forts chevaux.
Quand on met beaucoup de bœufs à une charrue, on y ajoute un ou deux petits chevaux, mais ils ne servent guère qu'à guider les bœufs. Ces chevaux, assujétis à la lenteur des bœufs, tirent très peu ; ainsi ce n'est qu'un surcroit de dépense.
Une charrue menée par des bœ.ufs laboure , dans les grands jours
environ (fois quartiei*s de terre; une charrue tirée par des chevaux en laboure environ un arpent et demi '• Ainsi, lorsqu'il faut quatre bœufs k une charrue, il en faudrait douze pour trois JSharrues, lesquelles laboureraient environ deux arp'/^nts de terre par jour ; au lieu que trois charrues menées chacune par trois chevaux en laboureraient environ quatre arpents et demi.
Si on met six bœufs k chaque charrue, douze bœufs, qui tireraient deux charrues, laboureraient environ un arpent et demi ; mais huit bons chevaux, qui mèneraient deux charrues, laboureraient environ trois arpents.
S'il faut huit bœufs par charrue, vingt-quatre bœufs, en trois charrues, labourent deux arpents; au lieu que quatre forts chevaux étant sufiisants pour une charrue, vingt-quatre chevaux, en six charrues, labourent neuf arpents; ainsi, en réduisant ces différents cas k un état moyen, on voit que les chevaux labourent trois fois autant de terre que les bœufs. Il faut donc au moins douze bœufs où il ne faudrait que quatre chevaux.
L'usage des bœufs ne parait préférable à celui des chevaux que dans les pays montagneux ou dans les terrains ingrats, où il n'y a que de petites portions de terres labourables dispersées, parce que les chevaux perdraient trop de temps k se transporter k toutes ces petites portions de terres, et qu'on ne profiterait pas assez de leur travail ; au lieu que remploi d'une charrue tirée par des bœufs est borné à une petite quantité de terre, et par conséquent a un terrain beaucoup moins étendu que celui que les chevaux parcourraient pour labourer une plus grande quantité de terres si dispersées.
Les bœufs peuvent convenir pour les terres a seigle, ou fort légères, peu propres a produire de l'avoine; cependant, comme il ne faut que deux petits chevaux pour ces terres, il leur faut peu d'avoine, et il va toujours quelques parties de terres qui peuvent en produire suffisamment.
Comme on ne laboure les terres avec des bœufs qu'au défaut de fermiers en étal de cultiver avec des chevaux, les propriétaires qui fournissent des bœufs aux paysans pour labourer, n'osent pas ordinairement leur confier des troupeaux de moutons, qui serviraient à faire des fumiers et parquer les terres. On craint que ces troupeaux ne soient mal gouvernés ol qu'ils ne périssent.
Les bœufs {]m passent la nuit et une partie du jour dans les pâturages, ne donnent point de fumier; ils n'en produisent que lorsqu'on les nourrit pendant l'hiver dans des étables.
Il suit de Ih que les terres qu'on laboure avec des bœufs produi-
• lls'ajs'it de Parpeiit des eaux elforéd^doni la contenance métrique esl de 51 ares.
sent beaucoup moins que celles qui sont cultivées avec des chevaux par de riches fermiers. En effet, dans le premier cas, les bonnes terres ne produisent qu'environ quati'e septiers de blé\ mesure de Paris; et dans le second, elles en produisent sept ou huit. Cet^e même différence dans le produit se trouve dans les fourrages, qui serviraient à nourrir les bestiaux et qui procureraient des fumiers.
Il y a même un autre inconvénient qui n'est pas moins préjudiciable : les métayers, qui partagent la récolte avec le propriétaire, occupent autant qu'ils peuvent les bœufs qui leur sont confiés à faire des charrois pour leur profit , ce qui les intéresse plus que le labourage des terres. Ainsi, ils en négligent tellement la culture que , si le propriétaire n'y apporte pas d'attention, la plus grande partie des terres reste en friche.
Quand les terres restent en friche et qu'elles s'embuissonnent, c'est un grand inconvénient dans les pays où l'on cultive avec les bœufs , c'est-à-dire où l'on cultive mal, car les terres y sont à très bas prix ; en sorte qu'un arpent de terre, qu'on esserterait et défricherait, coûterait deux fois plus de frais que le prix qu'on achèterait un arpent de terre qui serait en culture : ainsi , on aime mieux acquérir que de faire ces frais; ainsi, les terres tombées en friche restent pour toujours en vaine pâture, ce qui dégrade essentiellement les fonds des propriétaires.
On croit vulgairement qu'il y a beaucoup plus de profit, par rapport à la dépense, à labourer avec des bœufs qu'avec des chevaux : c'est ce qu'il faut examiner en détail.
Nous avons remarqué qu'il ne faut que quatre chevaux pour cultiver un domaine où l'on emploie douze bœufs.
Les chevaux et les bœufs sont de différents prix. Le prix des chevaux de labour est depuis 60 liv. jusqu'à 400 liv. Celui des bœufs est depuis i 00 livJla paire jusqu'à 500 liv. et au-dessus ; mais, en supposant de bons attelages, il faut estimer chaque cheval 500 liv. et la paire de bœufs 400 liv., pour comparer les frais d'achat des uns et des autres.
Un cheval employé au labour, que l'on garde tant qu'il peut travailler, peut servir pendant douze années. Mais on varie beaucoup par rapport au temps qu'on retient les bœufs au labour; les uns les renouvellent au bout de quatre années, les autres au bout de six années, d'autres après huit années; ainsi, en réduisant ces différents usages au temps mitoyen, on les fixera à six années. Après que les bœufs ont travaillé au labour, on les engraisse pour la boucherie, mais ordinairement ce n'est pas ceux qui les emploient au labour qui les engraissent; ils les vendent maigres à d'autres, qui ont des pâturages convenables pour cet engrais. Ainsi, l'engrais est un objet à part qu'il faut distinguer du service des bœufs. Quand on vend les boeufs maigres aprfe six années de travail, ils ont
22^1 QLESNAY.
environ dix ans, et on perd h peu près le quart du prix qu*ils ont coulé; quand on les garde plus longtemps, on y perd davantage.
Après ce détail , il sera facile de connaître les frais d'achat des bœols et des chevaux , et d'apercevoir s'il y a à cet égard plus d'avantage sor l'achat des uns que sur celui des autres.
Quatre bons chevaux de labour estimés chacun 500 liv., valent 1,200\
Ces quatre chevaux peuvent servir pendant f - ^^^^ ..
12 ans: les intérêts des 1,200 liv.qu'ilsont coûté l '
montent en douze ans à 720 '
Supposons qu'on n'en tire rien après douze ans, la perte serait de 1,020 liv.
Douze gros bœufs, estimés chacun 200 liv., valent 2,400\
Ces bœufs travaillant pendant six ans, les in- ( 5 120 li?
térêts de 2,400 liv. qu'ils ont coûté montent en i '
six ans à. . ' 720/
Ils se vendent maigres après six ans de travail, chacun 150 liv. Ainsi, on retire de ces douze bœufs 1,800 liv. Ils ont coûté 2,400 liv. d'achat; il faut ajouter 720 liv. d'intérêts, ce qui monte à 5,120 liv., dont on retire 1,800 liv. Ainsi, la perte est de 1,520 liv.
Cette perte doublée en douze ans est de 2,640 liv.
La dépense des bœufs surpasse donc k cet égard celle des chevani d'environ 700 liv. Supposons même moitié moins de perte sur la vente des bœufs, quand on les renouvelle, cette dépense surpasserait encore celle des chevaux; mais la différence en douze ans est pour chaque année un petit objet.
Si on suppose le prix d'achat des chevaux et celui des bœufs de moitié moins, c'est-à-dire chaque cheval à 150 liv. et le bœuf à 100 liv., on trouvera toujours que la perte sur les bœufs surpassera dans la même proportion celle que l'on fait sur les chevaux.
Il y en a qui n'emploient les bœufs que quelques années, c'est-à-dire jusqu'à l'âge le plus avantageux pour la vente.
Il y a des fermiers qui suivent le même usage pour les chevaux de labour, et qui les vendent plus qu'ils ne les achètent. Mais dans ce cas on fait travailler les bœufs et les chevaux avec ménagement, et il y a moins d'avantage pour la culture.
On dit que les chevaux sont plus sujets aux accidents et aux maladies que les hœufs : c'est accorder beaucoup que de convenir qu'il y a trois
fois plos de risque k cet égard pour les chevaux que pour les bœufs. Ainsi, par proportion, il y a même danger pour douze bœufs que pour quatre chevaux.
Le désastre général que causent les maladies épidémiques des bœufs est plus dangereux que les maladies particulières des chevaux: si on perd tous les bœufs, le travail cesse; et, si on ne peut pas réparer promptement cette perte, les terres restent incultes. Les bœufs, par rapport à la quantité quMI en faut, coûtent pour Tachât une fois plus que les chevaux; ainsi, la perte est plus difficile à réparer. Les chevaux ne sont pas sujets comme les bœufs a ces maladies générales ; leurs maladies particulières n'exposent pas le cultivateur à de si grand dangers.
On fait des dépenses pour le ferrage et les harnais des chevaux, qu'on ne fait pas pour les bœufs; mais il né faut qu'un charretier pour labourer avec quatre chevaux; il en faut plusieurs pour labourer avec douze bœufs. Ces frais de part et d'autre peuvent être estimés k peu près les mêmes.
Mais il y a en outre un objet à considérer, c'est la nourriture : ce préjugé est en faveur des bœufs. Pour le dissiper, il faut entrer dans le détail de quelques points d'agriculture qu'il est nécessaire d'apprécier.
Les terres qu'on cultive avec des chevaux sont assolées par tiers : un tiers est ensemencé en blé, un tiers en avoine et autres grains qu'on sème après l'hiver, et l'autre tiers est en jachère. Celles qu'on cultive avec les bœufs sont assolées par moitié : une moitié est ensemencée en blé et l'autre est en jachère. On sème peu d'avoine et d'autres grains de mars, parce qu'on n'en a pas besoin pour la nourriture des bœufs; le même arpent de terre produit en six ans trois récoltes de blé, et reste alternativement trois années en repos ; au lieu que, par la culture des chevaux, le même arpent de terre ne produit en six ans que deux récoltes en blé; mais il fournit aussi deux récoltes de grains de mars, et n'est que deux années en repos pendant six ans.
La récolte en blé est plus profitable, parce que les chevaux consomment pour leur nourriture une partie des grains de mars ; or, on a en six années une récolte en blé de plus par la culture des bœufs que par la culture (les chevaux, d'où il semble que la culture qui se fait avec des bœufs est a cet égard plus avantageuse que celle qui se fait avec des chevaux. Il faut remarquer qu'ordinairement la sole de terre qui fournit la moisson, n'est pas toute ensemencée en blé; la lenteur du travail des bœufs détermine à mettre quelquefois plus d'un quart en menus grains qui exigent moins de labour : dès là, tout l'avantage disparait.
Mais de plus on a reconnu qu'une même terre qui n'est cnsemencéeen blé qu'une fois en trois ans, en produit plus à culture égale, que si elle en portait tous les deux ans ; et on estime a un cinquième ce qu'elle pro-
duit de plas. Ainsi, en sup(K)sant que trois récoltes en six ans prodai-* sent vingt-qaatre mesures, deux récoltes en trois ans doivent en pro« duire vingt Les deux récoltes ne produisent donc qu*un sixième de moins de ce que les trois produisent.
Ce sixième et plus se retrouve facilement par la culture faite avec des chevaux. Car, de la sole cultivée avec des bœufs, il n'y a ordinairement que les trois quarts ensemencés en blé et un quart en menus grains. Ces trois récoltes en blé ne forment donc réellement que deux récoltes et un quart. Ainsi, au lieu de trois récoltes que nous avons supposé produire vingt-quatre mesures, il tfy en a que deux et un quart qui ne fournissent, selon la même proportion, que dix-huit mesures. Les deux récoltes que produit la culture faite avec des chevaux, donnent vingt mesures : cette culture produit donc en blé un dixième de plus que celle qui se fait avec des bœufs. Mais supposons toujours que les terres soient également bonnes et également bien cultivées de part et d*autre, quoiqu'on ne tire ordinairement, par la culture faite avec des bœufs, qu'environ la moitié du produit que les bons fermiers retirent de la cqK* ture qu'ils font avec les chevaux. Mais, pour comparer plus facilement la dépense de la nourriture des chevaux avec celle des bœufs, nous supposons que les terres, également bonnes, soient également bien cultivées dans l'un et l'autre cas : or, dans cette supposition même, le produit du blé, par la culture qui se fait avec les bœufs, égalerait tout au plus celui que l'on retire par la culture qui se fait avec les chevaux.
Nous avons remarqué que les fermiers qui cultivent avec des chevaux recueillent tous les ans le produit d'une sole entière en avoine, et que les métayers qui cultivent avec des bœufs n'en recueillent qu'un quart. Les chevaux de labour consomment les trois quarts de la récolte d'avoine, et l'autre quart est au profit du fermier. On donne aussi quelque peu d'avoine aux bœufs dans le temps où le travail presse; ainsi les bœufs consomment h peu près la moitié de l'avoine que les métayers recueillent. Ils recueillent trois quarts moins que les fermiers qui cultivent avec des chevaux : il n'en reste donc au métayer qu'un huitième, qui n'est pas consommé par les bœufs, au lieu qu'il peut en rester au fermier un quart qui n'est pas consommé par les chevaux. Ainsi, malgré la grande consommation d'avoine pour la nourriture des chevaux, il y a a cet égard plus de profit pour le fermier qui cultive avec des chevaux que pour le métayer qui cultive avec des bœufs. D'ailleurs, à culture égale, quand même la sole du métayer serait toute en blé, comme l'exécutent une partie des métayers, la récolte de ceux-ci n'est pas plus avantageuse que celle du fermier, la consommation de Tavoine pour la nourriture des chevaux iHant fournie; et, dans le cas même où les chevaux
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consommeraient toute la récolte d'avoine, la comparaison en ce point ne serait pas encore au désavantage du fermier. Cependant cette consommation est Tobjet qui en impose sur la nourriture des chevaux de labour. Il faut encore faire attention qu'il y a une récolte de plus en fourrage ; car, par la culture faite avec les chevaux, il n'y a que deux années de jachère en six ans.
Il y en a qui cultivent avec les bœufs et qui assolent les terres par tiers. Ainsi, k culture égale, les récoltes sont les mêmes que celles que procure l'usage des chevaux : le laboureur a presque toute la récolte de l'avoine; il nourrit les bœufs avec le fourrage d'avoine, les bœufs restent moins dans les pâtures, on en tire plus de travail, ils forment plus de fumier, le fourrage du blé reste en entier pour les troupeaux, on peut en avoir davantage, les troupeaux procurent un bon revenu et fournissent beaucoup d'engrais aux terres. Ces avantages peuvent approcher de ceux de la culture qui se fait avec les chevaux. Mais cet usage ne peut avoir lieu avec les métayers ; il faut que le propriétaire qui fait la dépense des troupeaux, se charge lui-même du gouvernement de cette sorte de culture ; de là vient qu'elle n'est presque pas usitée. Elle n'est pas même préférée par les propriétaires qui font valoir leurs terres dans les pays où l'on ne cultive qu'avec des bœufs, parce qu'on suit aveuglément l'usage général. Il n'y a que les hommes intelligents et instruits qui peuvent se préserver des erreurs communes préjudiciables k leurs intérêts : mais encore faut-il, pour réussir, qu'ils soient en état d'avancer les fonds nécessaires pour l'achat des troupeaux et des autres bestiaux, et pour subvenir aux autres dépenses. Car l'établissement d'une bonne culture est toujours fort cher.
Outre la consommation de l'avoine, il faut encore pour la nourriture des chevaux du foin et du fourrage. Le fourrage est fourni par la culture du blé; car la paille du froment est le fourrage qui convient aux chevaux. Les pois, les vesces, les fèveroUes, les lentilles, etc., en fournissent qui suppléent au foin ; ainsi, par le moyen de ces fourrages, les chevaux ne consomment point de foin, ou n'en consonmient que fort peu; mais la consommation des pailles et fourrages est avantageuse pour procurer des fumiers : ainsi, on ne doit pas la regarder comme une dépense préjudiciable au cultivateur.
Les chevaux, par leur travail, se procurent donc eux-mêmes leur nourriture, sans diminuer le profit que la culture doit fournir au laboureur.
Il n'en est pas de même de la culture ordinaire qui se fait avec des bœufs, car les récoltes ne fournissent pas la nourriture de ces animaux: il leur faut des pâturages pendant l'été et du foin pendant l'hiver. S'il y
a des laboureurs qui donnent du foin aux chevaux, ce n*est qu^eo petite quantité, parce qu'on peut y suppléer par d'autres fourrages que les grains de mars fournissent; d'ailleurs, la quantité de foin que douze bœufs consomment pendant Thiver, et lorsque le pâturage manque» surpasse la petite quantité que les chevaux en consomment pendant Tannée: ainsi, il y a encore à cet égard de l'épargne sur la nourriture des chevaux; mais il y a de plus pour les bœufs que pour les chevaux la dépense des pâturages.
Cette dépense parait de peu de conséquence , cependant elle mérite attention ; car les pâturages propres à nourrir les bœufs occupés à labourer les terres, pourraient de même servir â élever ou â nourrir d'autres bestiaux dont on pourrait tirer annuellement un profit réel. Cette perte est plus considérable encore, lorsque les pâturages peuvent être mis en.culture : on ne sait que trop combien, sous le prétexte de conserver des pâturages pour les bœufs de labour, il reste de terres en friches qui pourraient être cultivées. Malheureusement il est même de l'intérêt des métayers de cultiver le moins de terres qu'ils peuvent, afin d'avoir plus de temps pour faire des charrois k leur profit. D'ailleurs, il faut enclore de haies faites de branchages les terres ensemencées, pour les garantir des bœufs qui sont en liberté dans les pâturages; les cultivateurs emploient beaucoup de temps k faire ces clôtures dans une saison où ils devraient élre occupés à labourer les terres. Toutes ces causes contribuent à rendre la dépense du pâturage des bœufs de labour fort onéreuse; dépense qu'on évite entièrement dans les pays où Ton cultive avec des chevaux. Ainsi, ceux qui croient que la nourriture des bœufs de labour coûte moins que celle des chevaux, se trompent beaucoup. Un propriétaire d'une terre de huit domaines * a environ cent bœufs de labour qui lui coûtent pour leur nourritureau moins 4,000 livres chaque année, la dépense de chaque bœuf étant estimée a 40 livres pour la consommation des pacages et du foin; dépense qu'il éviterait entièrement par l'usage des chevaux.
Mais, si Ton considère dans le vrai la différence des produits de la culture qui se fait avec les bœufs et de celle qui se fait avec les chevaux, on s'apercevra qu'il y a moitié à perdre sur le produit des terres qu'on cultive avec des bœufs. Il faut encore ajouter la perle du revenu des terres qui pourraient être cultivées, et qu'on laisse en friche pour le pâturage des bœufs. De plus, il faut observer que dans les temps secs où les pâturages sont arides, les bœufs trouvent peu de nourriture et ne peu-
» Qucsnay entend, par domaine, une exploitation territoriale d "environ quatrevingts arpents, mesure des eaux et foréls^ dont la contenance est de 51 ares.
vent presque pas travailler. Ainsi, le défaut de fourrage et de fumier, le peu de travail, les charrois des métayers, bornent tellement la culture, que les terres, même les terres fort étendues, ne produisent que très peu de revenu, et ruinent souvent les métayers et les propriétaires^
On prétend que les sept huitièmes des terres du royaume sont cultivées avec des bœufs. Cette estimation peut au moins être admise, en comprenant sous le même point de vue les terres mal cultivées avec des chevaux, par de pauvres fermiers, qui ne peuvent pas subvenir aux dépenses nécessaires pour une bonne culture. Ainsi, une partie de toutes ces terres sont en friche, et l'autre partie presqu'en friche, ce qui découvre une dégradation énorme de I agriculture en France par le défaut de fermiers.
Ce désastre peut être attribué k trois causes : l"* il la désertion des enfants des laboureurs qui sont forcés à se réfugier dans les grandes villes, où ils portent les richesses que leurs pères emploient à la culture des terres ; 2° aux impositions arbitraires, qui ne laissent aucune sûreté dans remploi des fonds nécessaires pour les dépenses de Tagriculture ; 3*à la gêne à laquelle on s'est trouvé assujéti dans le commerce des grains.
On a cru que la politique regardait Tindigence des habitants de la campagne comme un aiguillon nécessaire pour les exciter au travail ; mais il n'y a point d'homme qui ne sache que les richesses sont le grand ressort de l'agriculture, et qu'il en faut beaucoup pour bien cultiver.
Ceux qui en ont ne veulent pas être ruinés, ceux qui n'en ont pas travailleraient inutilement, et les hommes ne sont point excités au travail, quand ils n'ont rien k espérer pour leur fortune; leur activité est toujours proportionnée à leurs succès. On ne peut donc pas attribuer à la politique des vues si contraires au bien de l'État, si préjudiciables au souverain, et si désavantageuses aux propriétaires des biens du royaume.
Le territoire du royaume contient environ cent millions d'arpents *. On suppose qu'il y a la moitié en montagnes, bois, prés, vignes, chemins, terres ingrates, emplacements d'habitations, jardins, herbages, ou prés artificiels, étangs et rivières , et que le reste peut être employé à la culture des grains.
On estime donc qu'il y a cinquante millions d'arpents de terrres labourables dans le royaume, si on y comprend la Lorraine; on peut
^ La Corse, ainsi qu'une partie de la Lorraine, n'appartenait pas encore à la France à Tépoque oùQuesnay écrivait cet article; et, comme il s'agit ici de Tarpent des eaux et forélt dont la contenance est presque exactement de 81 ares, cette évaluation de rétendue territoriale du royaume ne paraîtrait pas s'écarter beaucoup des données statistiques actuelles, qui se trouvent rappelées plus loin. Noie !'« de la p. 251 . (E. D.)
croire que cette estimation n'est pas forcée. Mais, de ces cinquante mil* ions d*arpents, il est k présumer qu'il y en a plus d'un quart qui sont négligés ou en friche.
Il n'y en a donc qu'environ trente-six millions qui sont cultivés, dont six ou sept millions sont traités par la grande culture, et environ trente millions cultivés avec des bœufs *.
Les sept millions cultivés avec des chevaux sont assolés par tiers : il y en a un tiers chaque année qui produit du blé, et qui, année commune, peut donner par arpent environ six septiers*, semence prélevée. La sole donnera quatorze millions de septiers.
Les trente millions traités par la petite culture sont assolés par moitié. La moitié qui produit la récolte n'est pas toute ensemencée en blé; il y en a ordinairement le quart en menus grains. Ainsi, il n'y aurait chaque année qu'environ onze millions d'arpents ensemencés en blé. Chaque arpent, année commune, peut produire, par cette culture, environ trois septiers de blé, dont il faut retrancher la semence ; ainsi , la sole donnera vingt-huit millions de septiers.
Le produit total des deux parties est quarante-deux millions.
On estime, selon M. Dupré de Sain t-Maur, qu'il y a environ seize millions d'habitants dans le royaume. Si chaque habitant consommait trois septiers de blé, la consommation totale seraitde quarante-huit millions de septiers; mais, de seize millions d'habitants, il en meurt la moitié avant l'âge de quinze ans. Ainsi, de seize millions, il n'y en a que huit millions qui passent l'âge de quinze ans; et leur consommation annuelle, en
* Tnrgot fait observer avec raison que le caractère distinctif de la grande et de la petite culture, ne consiste pas dans remploi des chevaux et des bœufs. H le voit généralement partout où se rencontre une application importante du capital à la terre; et, par suite, dans le système du fermage qui favorise, plus que tout autre, cette application. Voyez ses OEuvres, tome I^«", p. 541 et suit?.
La question de la grande et de la petite culture, qu'il ne faut pas confondre avec celle de la grande et de la petite propriété, nonobstant les points de contact nombreux qu'elles ont ensemble, savamment traitée par M. Rossi, dans les Leçons IU« et IV de son Cours (Tcconomic polilique^ est encore devenue le sujet d'un excellent travail inséré, par un autre membre de Tlnstitut, M. 11. Passy, dans le Journal des Èconomislcs.
On doit également consulter J.-B. Say, quoiqu'il n'ait fait qu'effleurer cette mémo question dans son Traité d'économie polilique ( 1^° édit., liv. l«f, cliap. XVII) et dans le chap. V de la ti'' part, de son Cours.
Vu auteur anglais, contemporain des premiers économistes, James Stewart, s'est aussi livré sm* la mnliorc à des considérations indirectes qui valent la peine d'être lues. {Recherche des principes de V Economie politique^ liv. i''', cha|>. .\X. )
• La conicnnncr fin replier, mesure de Paris, correspond a i.*>C litres.
FERMIERS 23 f
blé, ne passe pas vingt-quatre millions de septiers. Supposez-en la moitié encore pour les enfants au-dessous de Tâge de quinze ans, la consommation totale sera trente-six millions de septiers. M. Dupré de Saint- Maor estime nos récoltes en blé, année commune, à trente-sept millions de septiers; d'où il parait qu'il n'y aurait pas d'excédant dans nos récoltes en blé. Mais il y a d'autres grains et des fruits dont les paysans font usage pour leur nourriture ; d'ailleurs, je crois, qu'estimant le produit de nos récoltes par les deux sortes de culture dont nous venons de parler, elles peuvent produire, année commune, quarante-deux millions de septiers.
Si les cinquante millions d'arpents de terres labourables ^ qu'il y a, ponr le moins, dans le royaume, étaient tous traités par la grande culture, chaque arpent de terre, tant bonne que médiocre, donnerait, année commune, au moins cinq septiers, semence prélevée >: le produit du tiers, chaque année, serait quatre-vingt-cinq millions de septiers de blé; mais il y aurait au moins un huitième de ces terres employé a la culture des légumes, du lin et du chanvre qui exigent de bonnes terres et une bonne culture: il n'y aurait donc, par an, qu'environ quatorze millions d'arpents qui porteraient du blé, et dont le produit serait soixante-dix millions de septiers.
Ainsi l'augmentation de récolte serait, chaque année, de ving-six millions de septiers.
Ces vingt-six millions de septiers seraient surabondants dans le royaume , puisque les récoltes actuelles sont plus que suffisantes pour nourrir les habitants : car on présume avec raison qu'elles excèdent , année commune, d'environ neuf millions de septiers.
Ainsi , quand on supposerait k l'avenir un surcroit d'habitants fort
• Selon hi carte de M. Cassini, il y a environ cent vingt-cinq millions d'arpents; la moitié pourrait être cultivée en blé. {Noie des édileurt de i' Encyclopédie,)
— L'étendue territoriale actuelle de la France est de 52,768,618 hecUres, d'après les publications officielles les plus récentes. Il y en avait en i 818, d'après ChaptaJ, 40,948,000 livres à la culture ; et, dans cette superficie, les terres arables entraient pour 22,818,000 hectares. En 1839, d'après la StaiUiique de France^ la culture, du froment occupait 5,586,787 hectares, et la production s'élevait à 69,558,00<> hectolitres. (K- D-)
• Cette évaluation n'a i>as été critiquée par Forbonnais : cependant elle parait inexplicable. On ne porte pas maintenant en France à plus de treize hectolitres le produit moyen de l'hectare de terre cultivé en froment. Or, en prenant le rinquièmf pour rapport de la semence au produit, le calcul de Qnesnay, conversion faite de anciennes mesures en nouvelles, supposerait environ dix-neuf hectolitres par hf« tares, ce qui serait, comme on voit, un chiffre supérieur de près de moitié.
232 QUESNAl.
considérable, il y aurail encore plus de vingl-six millions de septiei*s ii vendre à Félranger.
Mais il n'est pas vraisemblable qu'on pût en vendre à bon prix uoe si grande quantité. Les Anglais n'en exportent pas plus d'un million chaque année. La Barbarie n'en exporte pas \m million de septiers. Leurs colonies, surtout la Pensylvanie qui est extrêmement fertile, en exportent h peu près autant. Il en sort aussi de la Pologne environ huit cents mille tonneaux ou sept millions de septiers ; ce qui fournit les nations qui en achètent. Elles ne le paient pas même fort chèranent, a juger par le prix que les Anglais le vendent; mais on peut toujours conclure de là que nous ne pourrions pas leur vendre vingt-six millions de septiers de blé, du moins à un prix qui pût dédommager le laboureur de ses frais.
Il faut donc envisager par d'antres côtés les produits de l'agriculLure portée au degré le plus avantageux.
Les profits sur les bestiaux en forment la partie la plus considérable. La culture du blé exige beaucoup de dépenses. La vente de ce grain est fort inégale : si le laboureur est forcé de le vendre à bas prix ou de le garder, il ne peut se soutenir que par les profits qu'il fait sur les bestiaux. Mais la culture des grains n'en est pas moins le fondement et l'essence de son état : ce n'est que par elle qu'il peut nourrir beaucoup de bestiaux, car il ne suffit pas, pour les bestiaux, d'avoir des pâturages pendant l'été, il leur faut des fourrages pendant l'hiver; il faut aussi des grains à la plupart pour leur nourriture. Ce sont les riches moissons qui les procurent; c'est donc sous ces deux points de vue qu'on doit envisager la régie de l'agriculture.
Dans un royaume comme la France, dont le territoire est si étendu, et qui produirait beaucoup plus de blé que Ton en pourrait vendre, on ne doit s'attacher qu'à la culture des bonnes terres pour la |)roduction du blé. Les terres médiocres qu'on cultive pour le blé ne dédommagent pas suffisamment des frais de cette culture. Nous ne parlons pas ici de ramélioration de ces terres; il s'en faut beaucoup qu'on puisse en faire les frais en France, où l'on ne peut pas même, à beaucoup près, subvenir aux dépenses de la simple agriculture. Mais ces mêmes terres peuvent être plus profitables, si on les lait valoir par la culture des menus grains, (le racines, d'herbages ou de prés artificiels, pour la nourriture des besliaux. Plus on peut, par le moyen de cette culture, nourrir les bestiaux dans leurs élables, plus ils fournissent de fumier pour Fengrais des terres, plus les récoltes sont abondantes en grains et en fourrages, et plus on peut multiplier les bestiaux. Les bois, les vignes, qui sont des objets très importants, peuvent aus::.i occuper beaucoup de terres sans
préjudicier à la culture des grains. On a prétendu qu'il fallait restreindre la culture des vignes pour étendre davantage la culture du blé; mais ce serait encore priver le royaume d'un produit considérable sans nécessité, et sans remédier aux empêchements qui s'opposent k la culture des terres. Le vigneron trouve apparemment plus d'avantage à cultiver ses vignes, ou bien il lui faut moins de richesses pour soutenir cette culture que pour préparer les terres à produire du blé. Chacun consulte ses facultés; si on restreint par des lois les usages établis par des raisons invincibles, ces lois ne sont que de nouveaux obstacles qu'on oppose à l'agriculture. Celte législation est d'autant plus déplacée à l'égard des vignes, que ce ne sont pas les terres qui manquent pour la culture du blé, ce sonC les moyens de les mettre en valeur.
En Angleterre, on réserve beaucoup de. terres pour procurer de la nourriture aux bestiaux. Il y a une quantité prodigieuse de bestiaux dans cette lie, et le prolit en est si considérable, que le seul produit des laines est évalué à plus de 160 millions.
Il n'y a aucune branche de commerce qui puisse être comparée à cette seule partie du produit des bestiaux ; la traite des nègres, qui est l'objet capital du commerce extérieur de cette nation, ne monte qu'environ à soixante millions; ainsi, la partie du cultivateur excède infiniment celle du négociant. La vente des grains forme le quart du commerce intérieur de l'Angleterre, et le produit des bestiaux est bien supérieur à celui des grains. Cette abondance est due aux richesses des cultivateurs. En Angleterre, l'état de fermier est un état fort riche et fort estimé, un état singulièrement protégé par le gouvernement. Le cultivateur y fait valoir ses richesses k découvert , sans craindre que son gain attire sa ruine par des impositions arbitraires et indéterminées.
Plus les laboureurs sont riches, plus ils augmentent, par leurs facultés, le produit des terres et la puissance de la nation ; le fermier pauvre ne peut cultiver qu'au désavantage de l'Etat, parce qu'il ne peut obtenir, par son travail, les productions que la terre n'accorde qu'à une culture opulente.
Cependant il faut convenir que, dans un royaume fort étendu, les bonnes terres doivent être préférées pour la culture du blé, parce que cette culture est fort dispendieuse. Plus les terres sont ingrates, plus elles exigent de dépenses, et moins elles peuvent, par leur propre valeur, dédommager le laboureur.
En supposant donc qu'on bornât en France la culture du blé aux bonnes terres, cette culture pourrait se réduire k trente millions d'arpents, dont dix seraient chaque année ensemencés en blé, dix en avoine, et dix resteraient en jachère.
Dix millious d'arpculs de bonnes terres bien cultivées, ensemencées en blé, produiraient, année commune, au moins six septiers par arpent^ semence prélevée ^ ; ainsi, les dix millions d*arpents donneraient soixante millions de septiers.
Cette quantité surpasserait de dix-huit millions de septiers le produit de nos récoltes actuelles de blé. Ce surcroît, vendu à l'étranger 17 livres le septier seulement à cause de Tabondance , produirait plus de 500 millions; et il resterait encore vingt ou trente millions d'arpents de nos terres, non compris les vignes, qui seraient employés à d'autres cultures.
Le surcroit de la récolte en avoine et menus grains qui suivent le blé, serait dans la même proportion; il servirait, avec le produit de lae culture des terres médiocres, k Taugmentation du profit sur les bestiaux.
On pourrait même présumer que le blé qu'on porterait k l'étranger se vendrait environ 20 livres le septier, prix commun, le commerce du blé étant libre; car, depuis Charles IX jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, les prix communs formés par dixaines d'années ont varié depuis 20 jusqu'à 30 livres de notre monnaie d'aujourd'hui, c'est-à-dire environ depuis le tiers jusqu'à la moitié de la valeur du marc d'ai^ent monnayé: la livre de blé, qui produit une livre de gros pain, valait environ \ sou, c'est-à-dire 2 sous de notre monnaie actuelle.
En Angleterre, le blé se vend environ 22 livres, prix commun; mais^ à cause de la liberté du commerce, il n'y a point de variations excessives dans le prix des différentes années. La nation n'essuyé ni disettes ni nonvaleurs. Cette régularité dans le prix des grains est un grand avantage pour le soutien de l'agriculture; parce que, le laboureur n'étant point obligé de garder ses grains, il peut toujours, par le produit annuel des récoltes, faire les dépenses nécessaires pour la culture.
Il est étonnant qu'en France, dans les derniers temps, le blé soit tombé si fort au-dessous de son prix ordinaire, et qu'on y éprouve si souvent des disettes, car depuis plus de trente ans le prix commun du blé n*a monté qu'à 17 livres; dans ce cas le bas prix du blé est de 11 à 13 liv. Alors les disettes arrivent facilement à la suite d'un prix si bas, dans un royaume où il y a tant de cultivateurs pauvres; car ils ne peuvent pas attendre les temps favorables pour vendre leur grain. Us sont même obligés, faute de débit, de faire consommer une partie de leur blé par les bestiaux pour en tirer quelque profit. Ces mauvais succès les
^ Voyez la Note 2 de la page 251.
découragent, la culture et la quantité du blé diminuent en même temps, et la disette survient.
C'est un usage fort commun parmi les laboureurs, quand le blé est à bas prix, de ne pas faire battre les gerbes entièrement, afin qu'il reste beaucoup de grains dans le fourrage qu'ils donnent aux moutons. Par cette pratique, ils les entretiennent gras pendant Thiver et au printemps^ et ils tirent plus de profits de la vente de ces moutons que de la vente du blé. Ainsi, il est facile de comprendre, par cet usage, pourquoi les disettes surviennent lorsqu'il arrive de mauvaises années.
On estime, année commune, que les récoltes produisent du blé environ pour deux mois plus que la consommation d'une année ; mais Testimation d'une année commune est établie sur les bonnes et les mauvaises récolles, et on suppose la conservation des grains que produisent de trop les bonnes récoltes. Cette supposition étant fausse, il s'ensuit que le blé doit revenir fort cher quand il arrive une mauvaise récolte, parce que le bas prix du blé dans les années précédentes a déterminé le cultivateur à l'employer pour l'engrais des bestiaux, et en a fait négliger la culture: auçsi, a-t-on remarqué que ces années abondantes, où le blé a été k bas prix, et qui sont suivies d'une mauvaise année, ne préservent pas de la disette. Mais la cherté du blé ne dédonunage pas alors le pauvre laboureur, parce qu'il en a peu k vendre dans les mauvaises années. Le prix commun qu'on forme des prix de plusieurs années n'est pas une règle pour lui : il ne participe point k cette compen* sation, qui n'existe que dans le calcul k son égard.
Pour mieux comprendre le dépérissement indispensable de l'agriculture, par l'inégalité excessive des prix du blé, il ne faut pas perdre de vue les dépenses qu'exige la culture du blé.
Une charrue de quatre forts chevaux cultive quarante arpents de blé, et quarante de menus grains qui se sèment au mois de mars.
Un fort cheval bien occupé au travail consommera, étant nourri convenablement, quinze septiers d'avoine par an ; le septier k 2 livres, les quinze septiers valent 150 liv. Ainsi, la dépense en avoine pour quatre chevaux est 600 liv.
On ne compte point les fourrages : la récolte les fournit, et ils doivent être consommés k la ferme pour fournir les fumiers.
Les frais de charron, de bourrelier, de cordages, de toile, du maréchal, pour les socs, le ferrage, les essieux des charrettes, les bandes des roues, etc., ci 250
Un charretier, pour nourriture et gages, ci . oOO
A reporter 1150 liv.
D'autre part 1450 lîv.
Un valet manouvrier, ci 200
On ne compte pas les antres domestiques occupés aux bestiaux et k la basse cour, parce que leurs occupations ne concernent pas précisément le labourage, et que leur dépense doit se trouver sur les objets de leur travail.
On donne aux chevaux du foin de pré et du foin de prairies artificielles; mais les récoltes que produit la culture des grains, fournissent du fourrage k d'autres bestiaux, ce qui dédommage de la dépense de ces foins.
Le loyer des terres pour la récolte des blés est de deux années ; Tarpent de terre étant affermé 8 livres, le fermage de deux années pour quarante arpents est 640
La taille, gabelle et autres impositions montant k la moitié du loyer, est 320
Les frais de moissons, it liv., et d'engrangements, 1 liv. 10 sous, font 5 liv. 10 s. par arpent de blé; c'est pour quarante arpents 220
Pour le battage, 15 sous par septier de blé ; l'arpent produisant s:x septiers, c'est pour quarante arpents 180
Pour les intérêts du fonds des dépenses d'achat de chevaux, charrues, charretles, et autres avances foncières qui périssent, lesquelles, distraction faite des bestiaux, peuvent être estimées a 5,000 liv., les intérêts sont au moins 300 liv. . 500
Faux frais et petits accidents 200
Total pour la culture de quarante arpents 3220 liv.
C'est, par arpent de blé, environ 80 livres de dépense, et chaque arpent de blé peut être estimé porter six septiers cl demi, mesure de Paris : c'est une récolte passable eu égard à la diversité des terres bonnes et mauvaises d'une ferme, aux accidents, aux années plus ou moins avantageuses. De six septiers et demi que rapporte un arpent de terre, il faut en déduire la semence; ainsi, il ne reste que cinq septiers et dix boisseaux pour le fermier. La sole de quarante arpents produit des blés de différente valeur; car elle produit du seigle, du raéleil, du froment pur. Si le prix du froment pur était à 10 liv. le septier, il faudrait réduire le prix commun de ces différents blés à 14 liv.; le produit d'un arpent serait donc de 8t liv. 13 sous. Ainsi, quand la tête du blé est à 16 liv. le septier, le cultivateur relire à peine ses frais, et il est exposé aux tristes événements de la grôlc, des années stériles, de la mortalité des chevaux , etc.
Pour estimer les frais et le produit des menus grains qu'on sème au mois de mars, nous les réduirons tous sur le pied de Tavoine. Ainsi, en supposant une sole de quarante arpents d'avoine, et en observant qu'une grande partie des dépenses faites pour le blé sert pour la culture de celte sole, il n'y a à compter de plus que ^.
Le loyer d'une année de quarante arpents, qui est. . . 520 liv. La part de la taille, gabelle et autres impositions qui retombent sur cette sole. . • 160
Les frais de récolte 80
Battage 80
Faux frais 50
Total 690
Ces frais, partagés en quarante arpents, font, pour chaque arpent,
18 liv. 5 s. Un arpent produit environ deux septiers, semence prélevée;
le septier mesure d'avoine, à 10 livres, c'est 20 livres par arpent.
Les frais du blé pour quarante arpents font 5,220 liv.
Les frais de menus grains font 680
Total 5,910
Le produit du blé est 5,266
Le produit des menus grains est 800
Total 4,066
Ainsi, le produit total du blé et de l'avoine n'excède alors que de 150 liv. les frais, dans lesquels on n'a point compris la nourriture du cultivateur, ni son propre entretien et celui de sa famille. Il ne pourrait satisfaire à ces besoins essentiels que par le produit de quelques bestiaux, et il resterait toujours pauvre et en danger d'être ruiné par les pertes. Il faut donc que les grains soient à plus haut prix pour qu'il puisse se soutenir et établir ses enfants.
Le métayer qui cultive avec des bœufs ne recueille communément que sur le pied du grain cinq. C'est trois septiers et un tiers par arpent : il faut en retrancher un cinquième pour la semence. Il partage cette récolte par moitié avec le propriétaire, qui lui fournitles bœufs, les friches, les prairies pour la nourriture des bœufs, le décharge du loyer des terres, et lui fournit encore quelques autres bestiaux dont il partage le profit. Ce métayer avec sa famille cultive lui-même, et évite les frais des domestiques, une partie des frais de la moisson, et les frais du battage : il fait peu de dépense pour le bourrelier et le maréchal, etc. Si ce métayer cultive trente arpents de blé chaque année, il recueille communément.
pour sa part, environ trente ou trente-cinq septiers, dont il consomme la plus grande partie pour sa nourriture et celle de sa famille ; le reste est employé a payer sa taille, les frais d'ouvriers qu'il ne peut pas éviter, et les dépenses quMI est obligé de faire pour ses besoins et ceux de sa famille. Il reste toujours très pauvre, et même, quand les terres sont mé* diocres, il ne peut se soutenir que par les charrois qu'il fait à son profit La taille qu'on lui impose est peu de chose en comparaison de celle du fermier , parce qu'il recueille peu et qu'il n'a point d'effets a lui qui assurent l'imposition. Ses récoltes étant très faibles, il a peu de fourrages pour la nourriture des bestiaux pendant l'hiver, en sorte que les produits sont fort bornés sur cette partie, qui dépend essentiellement d'one bonne culture.
La condition du propriétaire n'est pas plus avantageuse; il retire environ quinze boisseaux par arpent. Au lieu d'un loyer de deux années que lui payerait un fermier, il perd les intérêts du fonds des avances qu'il fournit au métayer pour les bœufs. Les bœufs consomment les foins de ses prairies, et une grande partie des terres de ses domaines reste en friche pour leur pâturage; ainsi, son bien est mal cultivé et presque en non valeur. Mais quelle diminution de produit et quelle perte pour l'État !
Le fermier est toujours plus avantageux à l'État, dans le cas même où il ne gagne pas sur ses récoltes h cause du bas prix des grains; le produit de ses dépenses procure du moins dans le royaume un accroissement annuel de richesses réelles. A la vérité, cet accroissement de richesse ne peut pas continuer, lorsque les particuliers qui en font les frais n'en retirent point de profit et souffrent même des pertes qui diminuent leurs facultés. Si on tend à favoriser par le bon marché du blé les habitants des villes, les ouvriers des manufactures et les artisans, on désole les campagnes, qui sont la source des vraies richesses de TÉtaL D'ailleurs ce dessein réussit mal. Le pain n'est pas la seule nourriture des hommes; et c'est encore Tagricullure, lorsqu'elle est protégée, qui procure les autres aliments avec abondance.
Les citoyens, en achetant la livre de pain quelques liards plus cher, dépenseraient beaucoup moins pour satisfaire a leurs besoins. La police n'a de pouvoir que pour la diminution du prix dn blé, en empêchant l'exportation; mais le prix des autres denrées n'est pas de même a sa disposition, et elle nuit beaucoup à Taisance des habitants des villes, en leur procurant quelque légère épargne sur le blé, et en détruisant l'agriculture : le beurre, le fromage, les œufs, les légumes, etc., sont k des prix exorbitants, ce qui enchérit à proportion les vêtements et les autres ouvrages des artisans dont le bas peuple a besoin. La cherté de ces den-
rées augmente le salaire des ouvriers. La dépense inévitable et journalière de ces mêmes ouvriers deviendrait moins onéreuse , si les campagnes étaient peuplées d'habitants occupés à élever des volailles, à nourrir des vaches, à cultiver des fèves, des haricots, des pois, etc.
Le riche fermier occupe et soutient le paysan ; le paysan procure au pauvre citoyen la plupart des denrées nécessaires aux besoins de la vie. Partout où le fermier manque et où les bœufs labourent la terre, les paysans languissent dans la misère ; le métayer qui est pauvre ne peut les occuper; ils abandonnent la campagne, ou bien ils sont réduits à se nourrir d'avoine, d'orge, de blé noir, de pommes de terre et d'autres productions de vil prix qu'ils cultivent eux-mêmes, et dont la récolte se fait peu attendre. La culture du blé exige trop de temps et de travail ; ils ne peuvent attendre deux années pour obtenir une récolte. Celte culture est réservée au fermier qui en peut faire les frais, ou au métayer qui est aidé par le propriétaire, et qui d'ailleurs est une faible ressource pour l'agriculture; mais c'est la seule pour les propriétaires dépourvus de fermiers. Les fermiers eux-mêmes ne peuvent profiter que par la supériorité de leur culture, et par la bonne qualité des terres qu'ils cultivent; car ils ne peuvent gagner qu'autant que leurs récoltes surpassent leurs dépenses. Si, la semence et les frais prélevés, un fermier à un septier de plus par arpent, c'est ce qui fait son avantage ; car quarante arpents ensemencés en blé lui forment alors un bénéfice de quarante septiers qui valent environ 600 livres ; et, s'il cultive si bien qu'il puisse avoir pour lui deux septiers par arpent, son profit est doublé. Il faut pour cela que chaque arpent de terre produise sept à huit septiers; mais il ne peut obtenir ce produit que d'une bonne terre. Quand les terres qu'il cultive sont les unes bonnes et les autres mauvaises, le profit ne peut être que fort médiocre.
Le paysan qui entreprendrait de cultiver du blé avec ses bras ne pourrait pas se dédommager de son travail; car il en cultiverait si peu, que quand même il aurait quelques septiers de profit au-delà de sa nourriture et de ses frais, cet avantage ne pourrait suffire à ses besoins. Ce n'est que sur de grandes récoltes qu'on peut retirer quelque profit : c'est pourquoi un fermier qui emploie plusieurs charrues, et qui cultive de bonnes terres, profite beaucoup plus que celui qui est borné à une seule charrue, et qui cultiverait des terres également bonnes, et même dans ce dernier cas les frais sont, k bien des égards, plus considérables à proportion. Mais, si celui qui est borné à une seule charrue manque de richesse pour étendre son emploi, il fait bien de se restreindre, parce qu'il ne pourrait pas subvenir aux frais qu'exigerait une plus grande entreprise.
2/i0 QUESNAY.
L'agriculture n'a pas, comme le commerce, une ressource dans le crédit. Un marchand peut emprunter pour acheter de la marchandise , ou il peut Tacheter k crédit, parce qu'en peu de temps le profit et ie fouds de Tachât lui rentrent; il peut faire le remboursement des sommes qu'il emprunte; mais le laboureur ne peut retirer que le profit des avances qu'il a faites pour Tagriculture. Le fonds reste pour soutenir la même entreprise de culture : ainsi il ne peut l'emprunter pour le rendre à des termes préfix; et ses effets étant en mobilier, ceux qui pourraient lui prêter n'y trouveraient pas assez de sûreté pour placer leur argent à demeure. Il faut donc que les fermiers soient riches par eux-mêmes; et le gouvernement doit avoir beaucoup d'égard à ces circonstances pour relever un état si essentiel dans le royaume.
Mais on ne doit pas espérer 'd'y réussir, tant qu^on imaginera que Tagriculture n'exige que des hommes et du travail, et qu*on n^aura pas égard à la sûreté et au revenu des fonds que le laboureur doit avancer. Ceux qui sont en état de faire ces dépenses examinent, et n'exposent pas leurs biens h une perte certaine. On entretient le blé à un prix très bas, dans un siècle où toutes les autres denrées et la main-d'œuvre sont devenues fort chères. Les dépenses du laboureur se trouvent donc augmentées de plus d'un tiers dans le temps que ses profits sont diminués d'un tiers ; ainsi, il souffre une double perte qui diminue ses facultés, et qui le met hors d'état de soutenir les frais d'une bonne culture. Aussi l'état de fermier ne snbsisle-t-il presque plus; l'agriculture est abandonnée aux métayers, an grand préjudice de l'État.
Ce ne sont pas seulement les bonnes ou mauvaises récoltes ([ui règlent le prix du blé ; c'est principalement la liberté, ou la contrainte dans le commerce de celle denrée, qui décide de sa valeur. Si on veut en restreindre ou en gêner le commerce dans les temps de bonnes récoltes, on dérange les produits de Tagriculture, on aflaiblit l'État, on diminue le revenu des propriétaires des terres, on fomente la paresse et l'arrogance du domestique et du manouvrier qui doivent aider h Tagriculture, on ruine les laboureurs, on dépeuple les campagnes. Ce ne serait pas connaître les avantages de la France, que d'empêcher Texporlation du blé par la crainte d'en man(}uer, dans un royaume qui peut en produire beaucoup plus que Ton en pourrait vendre a l'étranger.
La conduite de l'Angleterre à cet égard prouve au contraire qu'il n'y a point de moyen plus sûr pour soutenir l'agriculture, entretenir l'abondance et obvier aux famines, que la vente d'une partie des récoltes à l'étranger. Celte nation n'a point essuyé de chèreté extraordinaire ni de non-valeur <lu blé depuis qu'elle en a favorisé et excité l'exportation.
Cependant je crois, qu'outre la retenue des blés dans le royaume, il y a quelqu*autre cause qui a contribué a en diminuer le prix; car il a diminué en Ângletei^re assez considérablement depuis un temps, ce qu'on attribue à Taccroissement de Tagriculture dans ce royaume. Mais on peut présumer aussi que le bon état de Tagriculture dans les colonies, surtout dans la Pensylvanie, où elle a tant fait de progrès depuis environ cinquante ans, et qui fournit tant de blé et de farine aux Antilles et en Europe, en est la principale cause; et cette cause pourra s'accroître encore dans la suite : c'est pourquoi je borne le prix commun du blé en France à 18 livres, en supposant l'exportation et le rétablissement de la grande culture ; mais on serait bien dédommagé par Taccroissement du produit des terres et par un débit assuré et invariable, qui soutiendrait constamment Tagriculture.
La liberté de la vente de nos grains h l'étranger est donc un moyen essentiel et même indispensable pour ranimer Tagriculture dans le royaume ; cependant ce seul moyen ne suffit pas. On apercevrait à la vérité que la culture des terres procurerait de plus grands profits; mais il faut encore que le cultivateur ne soit pas inquiété par des impositions arbitraires et indéterminées ; car, si cet état n'est pas protégé, on n'exposera pas de richesses dans un emploi si dangereux. La sécurité dont on jooit dans les grandes villes, sera toujours préférable à l'apparence d'un profit qui peut occasionner la perte des fonds nécessaires pour former un établissement si peu solide.
Les enfants des fermiers redoutent trop la milice; cependant la défense de l'État est un des premiers devoirs de la nation : personne, k la rigueur, n'en est exempt, qu'autant que le gouvernement, qui règle remploi des hommes, en dispense pour le bien de l'État. Dans ces vues, il ne réduit pas k la simple condition de soldats ceux qui, par leur richesse ou par leur profession, peuvent être plus utiles k la société. Par cette raison, l'état du fermier pourrait être distingué de celui du métayer, si ces deux états étaient bien connus.
Ceux qui sont assez riches pour embrasser l'état de fermier, ont, par leurs facultés, la facilité de choisir d'autres professions; ainsi, le gouvernement ne peut les déterminer que par une protection décidée a se liyrer k l'agriculture K
' La petite quantité d'enfants de fermiers que la milice enlève, est un fort petit objet, mais ceux qu'elle détermine à abandonner la profession de leurs pères, méritent une plus grande attention, par rapport à Tagriculture, qui fait la vraie force de FËtat. Il y aacluellement, selon M.Dupré de St.-Maur, environ les sept huitièmes du royaumt cultivés avec des bœufs; ainsi, il nV a qu*nn huitième des terres cultivé
2/i2 QIJESNAY.
Jetons les yeux sur un objet qui n*est pas moins important que la culture des grains, je veux dire sur le profit des bestiaux dans Tétat actuel de l'agriculture en France.
Les trente millions d'arpents traités par la petite culture, peuvent former trois cent soixante-quinze mille domaines de chacun quatre-vingts arpents en culture. En supposant douze bœufs par domaine, il y a quatre millions cinq cent mille bœufs employés k la culture de ces domaines : la petite culture occupe donc pour le labour des terres quati*e ou cinq millions de bœufs. On met un bœuf au travail à trois ou quatre ans : il y en a qui ne les y laissent que trois , quatre, cinq ou six ans ; mais la plupart les y retiennent pendant sept, huit ou neuf ans. Dans ce cas, on ne les vend k ceux qui les mettent à Tengrais pour la boucherie que quand ils ont douze ou treize ans; alors, ils sont moins bons, et on les vend moins cher qu'ils ne valaient avant de les mettre au labour. Ces bœufs occupent pendant longtemps des pâturages dont on ne retire aucun profit; au lieu que, si on ne faisait usage de ces pâturages que pour élever simplement des bœufs jusqu'au temps où ils seraient en état d'être mis k l'engrais pour la boucherie, ces bœufs seraient renouvelés tous les cinq ou six ans.
Par la grande culture, les chevaux laissent les pâturages libres; ils se procurent eux-mêmes leur nourriture sans prcjudicier au profit du laboureur, qui lire encore un plus grand produit de leur travail que de celui des bœufs; ainsi, par celle culture, on meilrail à profil les pâturages
par (les fermiers, dont le nombre ne va pas à trente mille, ce qui ne peut pas fournir mille miliciens, fils de fermiers. Cette petite quantité est zéro dans nos armées; mais quatre mille qui sont efi'rayés, et qui abandonnent la campagne chaque fois qu'on tire la milice, font un grand objet pour la culture des terres. Nous ne parlons ici que des laboureurs qui cultivent avec des chevaux ; car (selon l'auteur de cet article) les autres n'en méritent pas le nom. Or, il y a environ six ou sept million» d'arpents de terre cultives par des chevaux, ce qui peut être remploi de trente mille charrues à cent vingt arpents par chacune. Une grande partie des fermiers ont deux charrues, beaucoup en ont trois; ainsi, le nombre des fermiers qui cultivent avec des chevaux, ne va guère qu'à trente mille ; surtout si on ne les confond pas avec les propriétaires nobles et privilégiés qui exercent la même culture. La moitié de ces fermiers n'ont pas d'enfants en âge de tirer à la milice ; car ce ne peut être qu'après dix-huit ou vingt ans de leur mariage qii'ils peiivent avoir un enfant de cet âge; et il y a autant de femelles que de mâles. Ainsi, il ne peut y avoir dix mille fils de fermiers en état de tirer à la milice : une partie s'enfuit dans les villes; ceux qui restent exposés au sort, tirent avec les autres paysans; il n'y en a donc pas mille, peut-être pas cinq cents, qui échoient à la milice. Quand le nombre des fermiers augmenterait autant qu'il est possible, PHtat devrait encore les proléger pour le soutien de Tagricnlture, et en faveur des contributions ronsidérables qu'il en rctircrair. {Noie det étiiteurs de l'Encyclopédie.)
FERMIERS. kfiZ
qui servent en pure perte à nourrir quatre ou cinq millions de bœiirs que la petite culture retient au labour, et qui occupent , pris tous ensemble, au moins pendant six ans, les pâturages qui pourraient servir à élever pour la boucherie quatre ou cinq autres millions de bœufs.
Les bœufs, avant que d'être mis à l'engrais pour la boucherie, se vendent différents prix, selon leur grosseur : le prix moyen peut être réduit à iOO livres. Ainsi, quatre millions cinq cent mille bœufs qu'il y aurait de surcroit en six ans, produiraient 450 millions de plus tous les six ans. Ajoutez un tiers de plus que produirait l'engrais, le total serait de 600 millions qui, divisés par six années, fourniraient un proGt annuel de 100 millions. Nous ne considérons ce produit que relativement à la perte des pâturages ou des friches abandonnés aux bœufs qu'on retient au labour; mais ces pâturages pourraient, pour la plupart, être remis en culture, du moins en une culture qui fournirait plus de nourriture aux bestiaux : alors le produit serait beaucoup plus grand.
Les troupeaux de moutons présentent encore un avantage qui serait plus considérable, par l'accroissement du produit des laines et de la vente annuelle de ces bestiaux. Dans les trois cent soixante-quinze mille domaines cultivés par des bœufs, il n'y a pas le tiers des troupeaux qui pourraient y être nourris, si ces terres étaient mieux cultivées et produisaient une plus grande quantité de fourrages. Chacun de ces domaines avec ses friches nourrirait un troupeau de deux cent cinquante moutons; ainsi, une augmentation des deux tiers serait environ deux cent cinquante mille troupeaux, ou de 60 millions de moutons qui, partagés en brebis, agneaux et moutons proprement dits, permettent d'établir les calculs suivants : il y aurait 50 millions de brebis qui produiraient 30 millions d'agneaux, dont moitié de mâles; on garderait ces mâles, qui forment des moutons que l'on vend pour la boucherie quand ils ont deux ou trois ans. On vendrait les agneaux femelles, a la réserve d'une partie que l'on garderait pour renouveler les brebis. Il y aurait 15 millions d'agneaux femelles : on en vendrait 10 raillions qui, à 5 livres pièce, produiraient 50 millions.
Il y aurait quinze millions de moutons qui se succéderaient tous les ans; ainsi ce serait tous les ans quinze millions de moutons a vendre pour la boucherie, qui, étant supposés pour le prix commun à 8 livres la pièce, produiraient 120 millions; on vendrait par an cinq millions de vieilles brebis qui, à 3 livres pièce, produiraient 15 millions de livres. II y aurait chaque année soixante millions de toisons (non compris ceilcs des agneaux) qui , réduites les unes avec les autres îi un prix commun de 40 sous la toison, produiraient 120 millions. L'accroissement du produit annuel des troupeaux monterait donc k plus de 285 millions ; ainsi.
le surcroit total en blé, en bœufs et en moutons, serait iin objet de 685 millions.
Peut-être objectera-t-on que Ton n'obtiendrait pas ces produits sans de grandes dépenses. Il est vrai que, si on examinait simplement le profit du laboureur, il faudrait en soustraire les frais ; mais, en envisageant ces objets relativement à TÉtat, on aperçoit que l'argent employé pour ces frais reste dans le royaume, et que tout le produit se trouve de plus.
Les observations qu'on vient de faire sur l'accroissement du produit des bœufs et des troupeaux, doivent s'étendre sur les chevaux, sur les vaches, sur les veaux, sur les porcs, sur les volailles, sur les vers à soie, etc. Car, par le rétablissement de la grande culture, on aurait de riches moissons, qui procureraient beaucoup de grains, de légumes et de fourrages. Mais, en faisant valoir les terres médiocres par la culture des menus grains, des racines, des herbages, des prés artificiels, des mûriers, etc., on multiplierait beaucoup plus encore la nourriture des bestiaux, des volailles, et des vers à soie, dont il résulterait un surcroit de revenu, qui serait aussi considérable que celui qu'on tirerait des bestiaux, et que nous avons évalué ; ainsi, il y aurait, par le rétablissement total de la grande culture, une augmentation continuelle de richesse de plus d'un milliard.
Ces richesses se répandraient sur tous les habitants : elles leur procureraient de meilleurs aliments, elles satisferaient à leurs besoins, elles les rendraient heureux, elles augmenteraient la population, elles accroîtraient les revenus des propriétaires et ceux de l'État.
Les frais de la culture n'en seraient guère plus considérables, il faudrait seulement de plus grands fonds pour en former l'établissement; mais ces fonds manquent dans les campagnes, parce qu'on les a attirés dans les grandes villes. Le gouvernement, qui fait mouvoir le ressort de la société, qui dispose de Tordre général, peut trouver les expédients convenables et intéressants pour les faire retourner d'eux-mêmes à l'agriculture, où ils seraient beaucoup plus profitables aux particuliers, et beaucoup plus avantageux a l'Etat. Le lin, le chanvre, les laines, la soie, etc., seraient les matières premières de nos manufactures; le blé, les vins, l'eau-de-vie, les cuirs, les viandes salées, le beurre, le fromage, les graisses, le suif, les toiles, les cordages, les draps, les étoffes, formeraient le principal objet de notre commerce avec Télranger. Ces marchandises seraient indépendantes du luxe ; les besoins des hommes leur assurent une valeur réelle ; elles naîtraient de notre propre fonds, et seraient un pur profit pour l'État; ce seraient des richesses toujours renaissantes, et toujours supérieures k celles des autres nations.
Ces avantages, si essentiels au bonheur et à la prospérité des sujets^
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en procureraient un autre qui ne contribue pas moins a la force et aux riehesses de TÉtat; ils favoriseraient la propagation et la conservation des hommes, surtout Faugmentation des habitants de la campagne. Les fermiers riches occupent les paysans, que Tattrait de Targent détermine ao travail; ils deviennent laborieux, leur gain leur procure une aisance qui les fixe dans les provinces', et qui les met en état d'alimenter leurs enfonts, de les retenir auprès d'eux, et de les établir dans leur province. Les habitants des campagnes se multiplient donc à proportion que les richesses y soutiennent Fagriculture, et que Tagriculture augmente les richesses.
Dans les provinces où la culture se fait avec des bœufs, Tagriculteur est pauvre, il ne peut occuper le paysan : celui-ci n*étant point excité au travail par Fappàt du gain, devient paresseux, et languit dans la misère; sa seule ressource est de cultiver un peu de terre pour se procurer de quoi vivre. Mais quelle est la nourriture qu'il obtient par cette culture? Trop pauvre pour préparer la terre à produire du blé et pour en attendre la récolte, il se borne, nous Tavons déjà dit, à une culture moins pénible, moins longue, et qui peut en quelques mois procurer la moisson : Torge, Tavoine, le blé noir, les pommes de terre, le blé de Turquie ou d'autres productions de vil prix, sont les fruits de ces travaux; voilà la nourriture qu'il se procure, et avec laquelle il élève ses enfants. Ces aliments, qui à peine soutiennent la vie en ruinant le corps, font périr une partie des hommes dès l'enfance; ceux qui résistent à une telle nourriture, qui conservent de la santé et des forces, et qui ont de l'intelligence, se délivrent de cet état malheureux en se réfugiant dans les villes: les plus débiles et les plus ineptes restent dans les campagnes, où ils sont aussi inutiles à l'État qu'à charge à eux-mêmes.
Les habitants des villes croient ingénuement que ce sont les bras des paysans qui cultivent la terre, et que l'agriculture ne dépérit que parce que les hommes manquent dans les campagnes. Il faut, dit-on, en chasser les maîtres d'école qui, par les instructions qu'ils donnent aux paysans, facilitent leur désertion : on imagine ainsi des petits moyens, aussi ridicules que désavantageux ; on regarde les paysans comme les esclaves de l'État; la vie rustique parait la plus dure, la plus pénible, et la plus méprisable, parce qu'on destine les habitants des campagnes aux travaux qui sont réservés aux animaux. Quand le paysan laboure lui-même la terre, c'est une preuve de sa misère et de son inutilité. Quatre chevaux cultivent plus de cent arpents ; quatre hommes n'en cultiveraient pas huit. A la réserve du vigneron, du jardinier, qui se livrent à cette espèce de travail, les paysans sont employés par les riches fermiers à d'autres ouvrages plus aYantagcux pour eux, et plus utiles à l'agriculture. Dans
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les provinces riches où la culture est bien entretenue, les paysans ont beaucoup de ressources; ils ensemencent quelques arpents de terre en blé et autres grains : ce sont les fermiers pour lesquels ils travaillent qui en font les labours, et c'est la femme et les enfants qui en recueillent les produits : les petites moissons qui leur donnent une partie de leur nourriture, leur produisent des fourrages et des fumiers. Ils cultivent du lin, du chanvre, des herbes potagères, des légumes de toute espèce; ils ont des bestiaux et des volailles qui leur fournissent de bons aliments^ et sur lesquels ils retirent des profils; ils se procurent, par le travail de la moisson du laboureur, d'autres grains pour le reste de l'année ; ils sont toujours employés aux travaux de la campagne ; ils vivent sans contrainte et sans inquiétude; ils méprisent la servitude des domestiques, valets esclaves des autres hommes; ils n'envient pas le sort du bas peuple qui habite les villes, qui loge au sommet des maisons, qui est borné h un gain a peine sullisant au besoin présent; qui, étant obligé de vivre sans aucune prévoyance et sans aucune provision pour les besoins ^ venir, est continuellement exposé à languir dans l'indigence.
Les paysans ne tombent dans la misère et n'abandonnent la province que quand ils sont trop inquiétés par les vexations auxquelles ils sont exposés, ou quand il n'y a pas de fermiers qui leur procurent du travail, et que la campagne est cultivée par de pauvres métayers bornés à une |)clile culture, qu'ils exécutent eux-mêmes fort imparfaitement. La portion que les métayers retirent de leur petite récolte, qui est parta'^ée avec le propriétaire, ne peut sullire que pour leurs propres besoins; ils ne peuvent réparer ni améliorer les biens.
Ces pauvres cultivateurs, si peu utiles à l'État, ne représentent point le vrai laboureur, le riche fermier, qui gouverne, qui cultive en grand, qui commande, qui multiplie les dépenses pour augmenter les profits; qui, ne négligeant aucun moyen, aucun avantage particulier, fait le bien général ; qui emploie utilement les habitants de la campagne; qui peut choisir et attendre des temps favorables pour le débit de ses grains, pour l'achat et pour la vente de ses bestiaux.
(^e sont les richesses des fermiers qui ferlilisent les terres, qui multiplient les bestiaux, qui attirent, (jui fixent les habitants de la campagne, et qui font la force et la prospérité de la nation.
Les manufactures et le commerce, entretenus par les désordres du luxe, accumulent les hommes et les richesses dans les grandes villes, s'opposent a ramélioralion des hiens, dévastent les campagnes, inspirent du nié[)ris pour l'ai^M'iculture, augmentent excessivement les déjunses (les particuliers, nuisent au soutien des familles, s'opposent à la propagation des hommes, et affaiblissent l'Élat.
FKIIMIEKS. 147
La décadence des empires a souvent suivi de près un commerce florissant. Quand une nation dépense par le lus^ç ce qu'elle gagne par le • commerce, il n'en résulte qu'un mouvement o argent sans augmentation réelle de richesses: c'est la vente du superfVu qui enrichit les sujets et le souverain. Les productions de nos terres doivent être la matière première des manufactures et l'objet du comntirce : tout autre commerce, qui n'est pas établi sur ces fondements, estipeu assuré; plus il est brillant dans un royaume, plus il excite l'émulatios des nations voisines, et plus il se partage. Un royaume riche en terres^ fertiles ne peut être imité dans l'agriculture par un autre qui n'a pagle même avantage. Mais pour en profiter il faut éloigner les causes ai font abandonner les campagnes, qui rassemblent et retiennent le^ richesses dans les grandes villes. Tous les seigneurs, tous les gens i .ches, tous ceux qui ont des rentes ou des pensions suffisantes pour vivre commodément, fixent leur séjour à Paris, ou dans quelqu'autre grande ville, où ils dépensent presque tous les revenus des fonds du royaume. Ces dépenses attirent une multitude de marchands, d'artisans, de domestiques et de manouvriers : cette mauvaise distribution des hommes et de richesse est inévitable, mais elle s'étend beaucoup trop loin; peut-être y aura-t-on d'abord beaucoup contribué, en protégeant plus les citoyens que les habitants des campagnes*. Les hommes sont attirés par l'intérêt et par
' Quoi de plus propre à confirmer la justesse des vues consignées dans ces lignes écrites il y a près d'un siècle, que Penseinble des faits économiques qui se passent de nos jours ! Ch'i donc est la cause des souffrances de Tindustrie, dans Taucien et le nouveau monde, sinon dans les encouragements artificiels prodigués au commerce extérieur et aux manufactures de luxe ? Sous ce rapport , Ton peut dire que nous sommes beaucoup plus inconséquents que nos pères qui, ne voyant la ridiesse que dans Taboudance des métaux précieux, devaient natureUement croire que le commerce avec l'étranger est le principal moyen d'enrichir tout pays qui ne possède pas de mines. Aussi, J.-B. Say , qu'on ne peut assurément taxer de prédilection pour Tagriculture, semble-t-il n'être que le commentateur de Quesnay, lorsqu'il s'exprime en ces termes : « L'industrie, manufacturière ou commerçante, qui fonde sesrevenus sur la consommation étrangère, est, de toutes, la plus précaire, la plui dépendanle des hommes el des événements. Elle oblige les nations ((ui y sont vouées, à se mêler des affaires des autres peuples, et jamais |>our l'avantage de ceux-ci. £11» neiroit en eux que les profits qu'on en peut tirer. Elle les considère avec une sorte de mépris, parce qu'on s'aocoutuine à juger inférieurs en intelligence et en puissance, des peuples qui ne sont pas en état de fabriquer eux-mêmes ce qu'on leur fournie. Elle regarde les bénéfices qu'elle fait avec eux, comme un tribut qu'ils lui payent. L'orgueil national dont ces nations se vantent quelquefois, n'est pas la juste fierté d'une âme élevée et libre , qui s'allie fort bien avec l'amour des hommes et les égards qu'on doit aux autres nations : c'est l'insolence du traitant qui se croit en droit de mépriser le peuple et de l'éclabousser, parce qu'il s'est engraissé de ses sueurs. {Traité d'économie politique^ V* c(/il.,liv. i^'^ chap. XXI.) « (E. D.)
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la tranquillité. Qu'on proi^ure ces avantages à là campagne, elle ne sera pas moins peuplée à pro^rtion que les villes. Tous les habitants des villes ne sont pas ricbe^i dans Taisance. La campagne a ses richesses et ses agréments : on nt^'abandonne que pour éviter les vexations auxquelles on est exposé; :\is le gouvernement peut remédier à ces inconvénients. Le commerce^arait florissant dans les villes, parce qu'elle sont remplies de riches ma:yhands. Mais qu'en résulte-t-il, sinon que presque tout l'argent du royaume est employé à un commerce qui n'augmente point les richesses de>^a nation? Locke le compare au jeu où, après le gain et la perte des irueurs, la somme d'argent reste la même qu'elle était auparavant. Le^jmmerce intérieur est nécessaire pour procurer les besoins, pour entretenir le luxe, et pourfaciliter la consommation; mais il contribue peu à la force et à la prospérité de l'Étal ^ Si une partie des richesses immenses qu'il retient, et dont l'emploi produit si peu au royaume, était distribuée k^ragricullure,elle procurerait des revenus bien plus réels et bien plus considérables. L'agriculture est le patrimoine du souverain : toutes ses productions sont visibles ; on peut les assujétir convenablement aux impositions; les richesses pécuniaires échappent à la répartition des subsides, le gouvernement n'y peut prendre que par des moyens onéreux à l'État.
Cependant la répartition des impositions sur les laboureurs présente
Ml y a beaucoup trop de vaque dans ces considérations de Quesnay, sur les effets du commerce intérieur. Toutefois sa pensée, qu'il est facile de saisir, n'est qu une protestation fort juste contre la multiplication anificielle des intermédiaires entre les agents de la production agricole et les consommateurs, abus dont la conséquence est de dépeupler les campagnes pour entasser les hommes dans les villes, et d'entraîner une distribution factice de la richesse, qui ne tourne rien moins qu'à Tavantage de la société prise en masse, ou de TÉtat. On peut dn-e que c'est à peu près à ce point de vue que se place Fauteur de la Théorie des quatre mouvejïienls^ lorsque, dans cet ouvrage, il fait avec une originalilé de verve (pril a par malheur omis de léguer à ses disciples, une énumeration si piquante, mais si fausse ea principe^ îles inconvénients qui résultent de la concurrence commerciale.
« Nos usages, dit Fourier, emploient cent persoimes à un travail qui en exigerait à peine une. Il suffirait de vingt hommes pour appro>isionner le marché d'une ville où se rendent aujourd'hui mille paysans. Nous sommes, en fait de mécanisme industriel, aussi neufs que des peuples qui ignoreraient lusage des moulins et qui emploieraient cinquante ouvriers à triturer le grain que livre aujourd'hui une seule meule.
>• Aussi, voit-on pulluler les marchands jusque dans les villages. Les chefs de famille renoncent à la culture pour s'adonner au brocantage ambulant. N'eussenlils a vendre qu'un veau, ils iront perdre des journées à causer dans les marchés, halles et cabarets. Partout la libre concurrence élève à l'infini le nombre des marrliaiids et des agents commerciaux. Dans les grandes cites, comme a Taris, on compte Jroi*. mille épiciers, quand il en faudrait a peine trois cents [>our suffire au service
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aussi de gran-Jes difficultés. Les taxes arbitraires sont trop effrayantes ei trop injustes pour ne pas s'opposer toujours puissamment au rétablissemeot de Tagricuiture. La répartition proportionnelle n'est guère possible; il ne parait pas qu'on puisse la régler par Tévaluation et par la taxe des terres, car les deux sortes d'agriculture dont nous avons parlé, emportent beaucoup de différence dans les produits des terres d'une même valeur: ainsi, tant que ces deux sortes de culture subsisteront et varieront, les terres ne pourront pas servir de mesure proportionnelle pour l'imposition de la taille. Si l'on taxait les terres selon l'état actuel, le tableau deviendrait défectueux à mesure que la grande culture s'accroîtrait ; d'ailleurs, il y a des provinces où le profit sur les bestiaux est bien plus considérable que le produit des récoltes, et d'autres où le produit des récoltes surpasse le profit que l'on retire des bestiaux; de plus, cette diversité de circonstances est fort susceptible de changement. Il n'est donc guère possible d'imaginer aucun plan général pour établir une répartition proportionnelle des impositions. Mais il s'agit moins pour la sûreté des fonds du cultivateur d'une ré-
babituel. Telle petite ville reçoit aujourd'hui cent colporteurs et cent voyageurs de
commerce, qui n'en voyait pas dix en 1788, etc., etc »
Ce tableau, que nous abrégeons, montre combien varie la manière dont tes esprits justes et les esprits faux s'emparent de la vérité , qui appartient à tout le monde. Ici, Fourier aperçoit après les Physiocrates, car c'est là un des caractères principaux de la doctrine de ces premiers maîtres de la science , qu'il est profitable à la société de réduire son organisation aux éléments les plus simples, et par conséquent d'en éliminer tous les rouages superflus, qui constituent une dépense inutile. Entre Quesnay et lui, voilà la pensée commune et vraie, qui prend sa source dans la nature des choses. Mais voyez combien peu se ressemblent les déductions qu'en tirent l'un et l'autre ! Quesnay, qui ne cède pas au besoin d*écrire un roman sur l'homme; qui l'étudié, non dans son imagination, mais dans l'histoire, et qui, par conséquent, n'admet pas la possibilité d'améliorations sociales en désaccord avec la constitution physique et morale de notre espèce, se garde bien d'exagérer le principe qu'il a découvert, et de vouloir sacrifier à son action aucun des autres principes qui gouvernent également l'économie de la société. Ainsi, tandis que Fourier trouve dans ce fait, que certains travaux pourraient être l'œuvre d'un nombre d'agents beaucoup moins considérable, une raison suffisante de déclarer la guerre à la liberté, à la propriété et même à la famille, l'économiste du dix-huitième siècle affirme, au contraire, que le meilleur remède à cette superfétation consiste dans le respect complet de la propriété et de la liberté. La pensée rationnelle, que tout ce qui diminue les frais de production tourne au profit du corps social, ne l'entraine pas dans les écarts du mécanisme iociitaire^ et les avantages prétendus de la gestion combinée ne le séduisent pas au point de désirer que l'appropriation du sol cesse d'être individuelle, et que les lois arbitraires de l'homme remplacent, en ce qui touche la distribution des biens de ce monde, le mode immuable que, dans sa mystérieuse sagesse, il a plu à la Providence de décréter. (E. D.)
partition exacte, que d'étubiir un frein à Festimation arbitraire de la fortune du laboureur. Il suffirait d*assujétir les impositions à des règles invariables et judicieuses, qui assureraient le payement de rimposition, et qui garantiraient celui qui la supporte des mauvaises intentions ou des fausses conjectures de ceux qui TimposenU II ne faudrait se régler que sur des effets visibles; les estimations de la fortune secrète des particu-^ lierssont trompeuses, et c'est toujours le prétexte qui autorise les abus qu'on veut éviter.
Les effets visibles sont pour tous les laboureurs des moyens communs pour procurer les mêmes profits. S'il y a des hommes plus laborieux, plus intelligents, plus économes, qui en tirent un plus grand avantage, ils méritent de jouir en paix des fruits de leurs épargnes et de leurs talents. Il suOirait donc d'obliger le laboureur de donner tous les ans aux collecteurs une déclaration fidèle de la quantité et de la nature des biens dont il est propriétaire ou fermier, et un dénombrement de ses récoltes, de ses bestiaux, etc., sous les peines d'être imposé arbitrairement s'il était convaincu de fraude. Tous les habitants d'un village connaissent exactement les richesses visibles de chacun d'eux ; les déclarations frauduleuses seraient facilement aperçues. On assujélirait de même rigoureusement les collecteurs à régler la répartion des impositions, relativement et proportionnellement à ces déclarations. Quant, aux simples manouvriers et artisans, leur étal servirait de règle pour les uns et pour les autres, en ayant égard a leurs enfants en bas âge cl ù ceux qui sont en état de travailler. Quoiqu'il y eût de la disproportion entre ces habitants, la modicité de la taxe imposée a ces sortes d'ouvriers, dans les villages, rendrait les inconvénients peu considérables.
Les impositions à répartir sur les commerçants établis dans les villages, sont les plus difficiles à régler; mais leur déclaration sur l'étendue et les objets de leur commerce, pourrait être admise ou contestée par les collecteurs; et dans le dernier cas elle serait approuvée ou réformée dans une assemblée des habitants de la paroisse. La décision formée par la notoriété réprimerait la fraude du tailiable et les abus de Timpositio» arbitraire des collecteurs. Les commerçants sont en petit nombre dans les villages: ainsi, ces précautions pourraient suffire à leur égard.
Nous n'envisageons ici que les campagnes, et surtout relativement à la sûreté du laboureur. Quant aux villes de provinces qui payent la taille, ce serait à elles-mêmes à former les arrangements qui leur conviendraient pour éviter l'imposition arbitraire.
Si ces règles n'obvient pas à tous les inconvénients, ceux qui resteraient, et ceux mémos qu'elles pourraient occasionner, ne seraient point comparables îi celui d'être exposé tous les ans à la discrétion des collée-
leurs; chacun se dévouerait sans peine h une imposition réglée par la loi. Cet avantage, si essentiel et si désiré, dissiperait les inquiétudes excessives que cause dans les campagnes la répartition arbitraire de la taille.
On objectera peut-être que les déclarations exactes que Ton exigerait, et qui régleraient la taxe de chaque laboureur, pourraient les déterminer h restreindre leur culture et leurs bestiaux pour payer moins de taille, ce qui serait encore un obstacle à l'accroissement de l'agriculture. Mais soyez assuré que le laboureur ne s'y tromperait pas; car, du moment que ses récoltes, ses bestiaux et ses autres effets, ne pourraient plus servir de prétexte pour le surcharger d'impositions, il se déciderait alors pour le profit.
On pourrait dire aussi que celte répartition proportionnelle serait fort composée, et par conséquent diflicile à exécuter par des collecteurs qui ne sont pas versés dans le calcul; ce serait l'ouvrage de l'écrivain que les collecteurs chargent de la confection du rôle. La communauté formerait d'abord un tarif fondamental, conformément à l'estimation du produit des objets dans le pays : elle pourrait être aidée dans cette première opération par le curé, ou par le seigneur, ou par son régisseur, ou par d'autres personnes capables et bienfaisantes. Ce tarif étant décidé et admis parles habitants, il deviendrait bientôt familier k tous les particuliers, parce que chacun aurait intérêt de connaître la cote qu'il doit payer : ainsi, en peu de temps, cette imposition proportionnelle leur deviendrait très facile.
Si les habitants des campagnes étaient délivrés de l'imposition arbitraire de la taille, ils vivraient dans la même sécurité que les habitants des grandes villes; beaucoup de propriétaires iraient faire valoir euxmêmes leurs biens; on n'abandonnerait plus les campagnes ; les richesses et la population s'y rétabliraient : ainsi, en éloignant d'ailleurs toutes les autres causes préjudiciables aux progrès de l'agriculture, les forces du royaume se répareraient peu à peu par l'augmentation des hommes et par l'accroissement des revenus de l'Etat.