‹ PhysiocratesChapitre 83 sur 157 · FIN DE L ARTICLE FERMIEUS · texte numérisé non relu

FIN DE L ARTICLE FERMIEUS

Les principaux objets du commerce, en France, sont les grains, les vins et Teau-de-vie Je sel , les chanvres et les lins, les laines et les antres produits que fournissent les bestiaux : les manufactures des toiles et des étoffes communes peuvent augmenter beaucoup la valeur des chanvres, des lins et des laines, et procurer la subsistance k beaucoup d'hommesqui seraient occupés k des travaux si avantageux. Mais on aperçoit aujourd'hui que la production et le commerce de la plupart de ces denrées sont presque anéantis en France. Depuis long-temps les manufactures de luxe ont séduit la nation; nous n'avons ni la soie, ni les laines convenables pour fabriquer les belles étoffes et les draps fins; nous nous sommes livrés a une industrie qui nous était étrangère ; et Ton y a employé une multitude d'hommes, dans le temps que le royaume se dépeuplait, et que les campagnes devenaient désertes. On a fait baisser le prix de nos blés , afin que la fabrication et la main-d'œuvre fussent moins chères que chez Pétranger : les hommes et les richesses se sont accumulés dans les villes; ragricuilure, la plus féconde et la plus noble partie de noire commerce, la source des revenus du royaume, n'a pas été envisagée comme le fonds primitif de nos richesses; elle n'a paru intéresser que le fermier et le paysan ; on a borné leurs travaux h la subsistance de la nation qui, par l'achat des denrées, paye les dépenses de la culture; et Ton a cru que c'était un commerce ou un trafic établi sur Tinduslrie, qui devait apporter l'or et l'argent dans le royaume. On a défendu de planter des vignes; on a recommandé la culture des mûriers; on a arrêté le débit des productions de l'agriculture et diminué le revenu des terres, pour favoriser des manufactures préjudiciables à notre propre commerce.

La France peut produire abondamment toutes les matières de premier besoin ; elle ne peut acheter de l'étranger que des marchandises de luxe. Le trafic mutuel entre les nations est nécessaire pour enlrenir le commerce ; mais nous nous sommes principalement attachés a la fabrication et au commercedes denrées quenous pouvions tirer de l'étranger; et, par un commerce de concurrence trop recherché, nous avons voulu nuire à nos

' Voyez plus haiii h\ noln d." la page 2IÎ>.

voisins, et les priver du produit qu'ils retiraient de nous par la vente de leurs marchandises.

Par cette politique, nous avons éteint entre eux et nous un commerce réciproque qui était pleinement a notre avantage; ils ont interdit chez eux rentrée de nos denrées, et nous achetons d'eux , par contrebande et fort cher, les matières que nous employons dans nos manufactures. Pour gagner quelques millions k fabriquer et k vendre de belles étoffes, nous avons perdu des milliards sur le produit de nos terres; et la nation, parée de tissus d'or et d'argent, a cru jouir d'un commerce florissant.

Ces manufactures nous ont plongés dans un luxe désordonné qui s'est an peu étendu parmi les autres nations, et qui a excité leur émulation ; nous les avons peut-être surpassées par notre industrie; mais cet avantage a été principalement soutenu par notre propre consommation.

La consommation qui se fait par les sujets est la source des revenus du souverain; et la vente du superflu , k l'étranger, augmente les richesses des sujets. La prospérité de l'État dépend du concours de ces deux avantages; mais la consommation entretenue par le luxe est trop bornée; elle ne peut se soutenir que par l'opulence ; les hommes peu favorisés de la fortune ne peuvent s'y livrer qu'k leur préjudice et au désavantage de l'État.

Le ministère, aujourd'hui plus éclairé, sait que la consommation qui peut procurer de grands revenus au souverain , et qui fait le bonheur de ses sujets , estcette consommation générale qui satisfait aux besoins de la vie. Il q'y a que l'indigence qui puisse nous réduirek boire de l'eau, k manger de mauvais pain, et k nous couvrir de haillons; tous les hommes tendent, par leurs travaux, a se procurer de bons aliments, de bons vêtements : on ne peut trop favoriser leurs efforts, car ce sont les revenus du royaume, les gains et les dépenses du peuple, qui font la richesse du souverain.

Le détail dans lequel nous allons entrer, sur les revenus que peuvent procurer d'abondantes récoltes de grains, et sur la liberté dans le commerce de cette denrée, prouvera suffisamment combien la production des matières de premier besoin, leur débit et leur consommation, intéressent tous les différents états du royaume, et fera juger de ce que l'on doit aujourd'hui attendre des vues du gouvernement sur le rétablissement de Fagriculture.

Nous avons déjk examiné (Art. Fermiers) l'état de l'agriculture en France, les deux sortes de culture qui y sont en usage, la grande culture, ou celle qui se fait avec les chevaux, et la petite culture, ou celle qui se fait avec les bœufs; la différence des produits que donnent ces deux sortes de culture, les causes de la dégradation de notre agriculture, et les moyens de la rétablir.

Mous avons vo que Ton cultive environ 36 millions d*arpents de terre S et que nos récoltes nous donnent, année commune, à peu près iS mil-lions de septiers* de blé, savoir : 11 millions produits par la grande culture, et 54 millions par la petite culture ^ Nous allons examiner le revenu que quarante-cinq millions de septiersde blé peuvent procurer an roi, conformément aux deux sortes de culture qui les produisent : nous examineronsaussi cequ*on en retire pour ladlme, pour le loyer destenres, et pour le gain du cultivateur; nous comparerons ensuite ces revenus avec ceux que produirait le rétablissement parfait de notre agriculture, Texportation étant permise ; car, sans cette condition , nos récoltes, qui ne sont destinées qu*k la consommation du royaume, ne peuvent pas augmenter, parce que, si elles étaient plus abondantes, elles feraient tomber le blé en non valeur, les cultivateurs ne pourraient pas en soutenir la culture, les terres ne produiraient rien au roi ni aux propriétaires. Il faudrait donc éviter l'abondance du blé dans un royaume où Ton n'en devrait recueillir que pour la subsistance de la nation. Mais dans ce cas les disettes sont inévitables, parce que, quand la récolte donne du blé poor trois ou quatre mois de plus que la consommation de Tannée, il est ii si bas prix, que ce superflu ruine le laboureur, et que néanmoins il ne suffit pas pour la consommation de Tannée suivante, s'il survient nue mauvaise récolte : ainsi, il n'y a que la facilité du débit k bon prix, qui puisse maintenir Tabondance et le profit.

État de la grande culture des grains. La grande culture esl actuellement bornée environ à six millions d'arpents de terre, qui comprennent principalement les provinces de Normandie, de la Beauce, de Tile de France, de la Picardie, de la Flandre française, du Hainaut, et peu d'autres. Un arpent de bonne terre, bien traité par la grande culture, peut produire huit septiers et davantage, mesure de Paris, qui est deux cent quarante livres pesant ; mais toutes les terres traitées par cette culture ne sont pas également fertiles; car cette culture est plutôt pratiquée par un reste d'usage conservé dans certaines provinces, qu'à raison de la qualité des terres. D'ailleurs, une grande partie de ces terres est tenue par de pauvres fermiers hors d'état de les bien cultiver; c'est pourquoi nous n'avons évalué du fort au faible le produit de chaque arpent de terre qu'à cinq

* Voyez la Noie 1 de la page 231 .

* Le seplicr, mesure de Paris, correspond â ioQ litres.

* Si les cultivateurs étaient assez riches pour traiter les 3B millions d'arpents par la grande culture, conformément aux G millions qui sont traités actuellement par cette culture, la récolte serait environ de 66 millions de septiers, au lieu de 44 millions , comme on va le prouver par Texamen de Tétat actuel de la grande culture.

septiers, semence prélevée. Nous fixons Tarpent à cent perches, et la perche à vingt-deux pieds ^

Les six millions d'arpents de terre traités par cette culture, entretien- Dent tous les ans une sole de deux millions d^arpents ensemencés en avoine et autres grains de mars, et une sole de deux millions d'arpents qoi sont en jachères, et que Ton prépare à apporter du blé Tannée suivante.

Pour déterminer avec plus d'exactitude le prix commun du blé dans l'état actuel de la grande culture en France, lorsque l'exportation est défendue, il faut faire attention aux variations des produits des récoltes et do prix du blé, selon que les années sont plus ou moins favorables à nos moissons.

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