ENFERMÉS DANS DU PLATRE
Par MM. Ch. Richet et P. Rondeau.
On sait ou on croit savoir de temps immémorial que des reptiles et des batraciens peuvent séjourner impunément enfermés dans des corps solides pendant un espace de temps
illimité. Ce sont surtout les crapauds qui jouissent de cette
étrange réputation. À vrai dire elle est plutôt dans l'opinion vulgaire que dans les ouvrages scientifiques. En effet, un très petit nombre de savants se sont occupés de cette question intéressante.
Pour donner une idée des faits presque fabuleux qui avaient cours il y a à peine un siècle et demi, nous citerons deux récits empruntés aux Mémoires de l’Académie royale des sciences de Paris.
« Dans un pied d’orme.…., précisément au milieu, on à trouvé un crapaud vivant, de taille médiocre, maigre, qui n'00= cupait que sa petite place. Dès que le bois fut fendu, il sortit
et s'échappa fort vite. Jamais orme n’a été plus sain, ni COMposé de parties plus serrées et plus liées, et ce crapaud n'avait pu y entrer par aucun endroit. L'œuf qui l'avait formé devait se trouver dans l'arbre naissant par quelque accident bien
- particulier. L'animal avait vécu là sans air, ce qui est encore
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surprenant, s'était nourri de la substance du bois et n'avait erû qu'à mesure que l'arbre croissait. Le fait est attesté par M. Hupgrr, ancien professeur de philosophie à Caen, qui l’a écrit à M. VARIQUEX *. »
La seconde observation, quoique plus récente, est plus étonnante encore :
« M. Seiene écrit le même fait à l'Académie, à cela près qu’au lieu d’un orme, c'était un chêne plus gros que l’orme, selon les mesures qu’il en donne, ce qui augmente encore la merveille. Il juge par le temps nécessaire à l’accroissement du chêne, que le crapaud devait s’y être conservé depuis 80 ou 100 ans, sans air et sans aliment étranger *. »
On pourrait certainement, dans les mémoires des anciennes Académies d'Allemagne ou d'Angleterre, trouver nombre d'exemples analogues. Mais il ne nous paraît pas que cela soit bien nécessaire, car ces observations ne sont pas faites avec la précision scientifique indispensable.
Hazcer même, en étudiant les conditions de l’asphyxie, ne cite que des faits assez peu probants. Il raconte * l’histoire des hirondelles qui, à l'approche de l'hiver, à moitié engourdies par le froid, se fixent sur des roseaux, et sont peu à peu envahies par la glace; il paraît qu’elles peuvent ainsi passer la saison hivernale, ensevelies dans la glace des étangs.
Une observation plus sérieuse paraît ètre celle de Bagzrvr, rapportée par Harcer“, qu'une tortue a pu vivre vingt jours
1. Histoire de l'Académie royale des sciences, 1119. Edit. de Paris, in-12, ANT, p. 49.
2. Histoire de l'Académie royale des seiences, 1131. Édit. d'Amsterdam, in-12 41735, p. 29.
3. Elementa physiologiæ, t. II, p. 266, lib. VIII, $ 19. 2 LOC Gt p 21 tnt:
après que la bouche et les narines ont été oblitérées. Mais l'explication anatomique qui est donnée de ce fait nous paraît complètement insuffisante pour donner la raison de cette persistance de la vie’.
La première expérience sérieuse a été faite par Hérrssanr à l'Académie des sciences, en 1777. Cet éminent naturaliste enferma, en des boîtes scellées dans du plâtre, trois crapauds, qui furent déposés à l'Académie des sciences. On ouvrit les boîtes dix-huit mois après : un des crapauds était mort, les deux autres vivaient. Mais, probablement il y avait de l'air dans les boîtes où les crapauds avaient été enfermés.
Quarante ans plus tard, une série d’autres expériences, beaucoup plus précises encore, furent faites par William F. Edwards. Elles sont consignées dans son magnifique ouvrage : De l'influence des agents physiques sur la vie*.
Des crapauds placés dans du plâtre, de manière à y être complètement scellés, vécurent dix-neuf jours et plus (sans que la durée soit spécifiée) dans du plâtre; si le plâtre était recouvert d’eau, la vie ne durait guère plus de 8 à 10 heures.
Avec les grenouilles et les salamandres, l'expérience donna les mêmes résultats. Toulefois, scellées dans du plâtre, les grenouilles vivent moins longtemps que les salamandres et les crapauds placés dans les mêmes conditions.
W. Enwarps prouva, en outre, par une expérience directe, que le plâtre est perméable à l'air; et il fut amené à considérer la survie des batraciens dans du plâtre comme due à la persistance de la respiration cutanée. On sait que, quelques années auparavant, SPALLANZANI avait démontré que les grenouilles peuvent vivre sans poumon, et que la respiration cutanée suffit à leur minime consommation d'air vital.
W. Epwanrps fut même amené à cetle conclusion très para-
1. Habet testudo musculos annulos in aditu arteriæ pulmonalis, ut sanquinem ab ea arterià avertere possil, quamdiu sub aquis vivit, atque in tis animalibus iler sanguinis, eliam deleto pulmone, superest,