ACTION PHYSIOLOGIQUE COMPARÉE
DES MÉTAUX ALCALINS Par M. Charles Richet
ij 1. — Considérations générales
En 1867 ', Rabi ïEAU formula une ingénieuse proposition sur le poids atomique des métaux comparé à lem* toxicité. Les métaux, dit-il, sont d'autant plus actifs physiologiquement que leur poids atomique est plus élevé. Ainsi le potassium est plus actif que le sodium, lo baryum plus actif que le calcium, etc.
A plusieurs reprises, Raduteau est revenu sur cette proposition, qu'il a modifiée et complétée par un certain nombre d'expériences instructives '.
Rabiteau a été ainsi amené à conclure que la relation
1. « Étude cxpérimonlalc sur les effets physinlotriques des fluorures et des composés métalliques en général. ■! Thèse pmir In doctoral en médecine. Paris, 1867, no!Jo,p. a3.
2. Bull, de lu Soc. de BioL, 18G:i, p. H 3, p. 238; 1874, p. 183; 1882, p. 376, et Éléments de toxicolofjie. Éléments de thérapeutique, passim, etc.
entre le poids atomique et la toxicité ne s'observe que si l'on prend pour type une même famille chimique, par exemple la série des métaux alcalins ou la série des métaux alcalinoterreux, etc. En effet, comme il le dit avec raison, il n'y a de comparaisons possibles que pour les corps dont les propriétés chimiques sont plus ou moins analogues.
Même en prenant des métaux de la même série, Rabu- TEAu a reconnu qu'il existe des exceptions, par exemple le rubidium et le cuivre. Mais, d'après lui, ces exceptions n'infirment pas la règle générale.
La loi posée par Rabuteau trouva un défenseur dans M. Blake \ Ce savant, qui, en 1839 et en 1840, avait établi que les réactions physiologiques produites par les sels métalliques sont déterminées par leurs relations d'isomorphisme, se rallia à l'opinion de Rabuteau, et fit sur des métaux de différentes séries des expériences qui lui parurent confirmer la proportionnalité du poids atomique à la toxicité.
Malgré l'intérêt que devrait, ce semble, provoquer ce genre de recherches, peu de travaux ont été faits, soit pour confirmer, soit pour infirmer la loi de Rabuteau. Je ne puis guère citer à ce sujet qu'un travail de M. Husemaxn '\
M. Husemanx, expérimentant avec le lithium, a montré que ce corps est beaucoup plus toxique que le sodium, quoique son poids atomique soit plus faible.
Par des méthodes un peu différentes de celles qu'ont employées les divers physiologistes cités plus haut, j'ai montré que la loi de Rabuteau souffre de telles exceptions, et si nombreuses, qu'on ne peut lui donner le nom de loi^
1. « Sur le rapport entre l'isomorphisme, les poids atomiques et la toxicité comparée des sels métalliques. » Comptes rendus de l'Acad. des sciences, 1882, l^r semestre, p. 1055.
2. Analysé dans la Revue des sciences méd., t. VII, p. 543, d'après un travail qui a paru dans les Gôttinçjer Nachrichten.
3. Comptes rendus de l'Académ,ie des sciences, 24 octobre 1881, p. 649, et 13 mars 1882, p. 742.
Il m"ci paru utile de reprendre ces études dans leur ensemble, et c'est le résultat de mes expériences que je viens exposer ici.
Ce qui constitue l'intérêt de cette question, c'est qu'on peut espérer se faire, par l'analyse minutieuse des propriétés toxiques des métaux, une idée exacte de la nature même de la mort des tissus, de sorte que l'examen de la loi posée par Rabuteau peut servir d'introduction à la toxicologie générale, et par conséquent à la physiologie générale. Quoi de plus important que de relier la fonction toxique d'un corps à sa fonction chimique? La chimie a atteint un bien plus haut degré de perfection que la toxicologie; partant, il y aurait tout avantage à faire rentrer les lois de la toxicolog^ie dans les lois de la chimie.
On comprend que, par suite du très grand nombre de substances qui sont à étudier, et cela d'une manière approfondie, si l'on veut faire des expériences suffisamment concluantes, il est impossible d'examiner tous les métaux. Il est donc nécessaire de se limiter, et de ne prendre qu'une seule famille chimique, de manière à déterminer exactement l'activité toxique des métaux de cette famille.
J'ai pris pour type la famille des métaux alcalins, qui est très bien caractérisée, et dans laquelle les métaux ont un poids atomique très variable.
Tous les métaux de cette famille ont des propriétés chimiques fort semblables :
r Ils décomposent l'eau à froid;
2" Leurs oxydes et leurs chlorures sont très stables et indécomposables par la chaleur ;
3° Leurs chlorures, leurs oxydes et leurs sulfures sont solubles;
4" Ils sont mono-atomiques.
Ces métaux sont les suivants :
Poids
atomique.
Lithium (Li). .
Sodium (Na). .
Potassium (K). .
Rubidium (Rb). .
Césium (Cs). . .
En représentant par 1 le poids atomique du lithium, on a la série suivante :
Poids
atomique.
Lithium. . .
Sodium. . .
Potassium. .
Rubidium. .
Césium . . .
Par conséquent, si la loi de proportionnalité était exacte, le césium devrait être 19 fois plus toxique, le rubidium 12 fois plus toxique que le lithium, etc. Tout au moins, pour ne pas exiger trop de rigueur d'une loi qui ne peut être qu'assez approximative, devrait-on, dans cette série chimique parfaitement homogène, constater une toxicité de plus en plus grande, à mesure que l'on passe du lithium au sodium, au potassium, au rubidium, etc.
A cette série chimique si bien caractérisée il faut joindre l'ammonium (AzH^), qui joue le rôle d'un radical métallique, et qui se comporte comme un véritable métal dans ses combinaisons avec les acides. Son poids atomique serait de 18 : il faut donc le placer entre le lithium et le sodium. On aura ainsi la série suivante :
Litliiuni. . .
Ammonium .
Sodium. . .
Potassium. .
Rubidium. .
Césium. . .