‹ Physiologie; (volume 5)Chapitre 4 sur 93 · MOULTON · texte numérisé non relu

MOULTON

C'est un de nos contemporains dont l'esprit juridique est le plus développé, et on ne peut l'accuser de pencher dans un sens plutôt que dans un autre. Je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pouvoir, brevitatis causa, développer davantage ce qu'il dit.

11 fait une comparaison en supposant un navire infecté de peste parles rats qui sont les véhicules de la peste...

« Le navire entre dans le port. Vaut-il mieux tuer les rats, et, par conséquent, empêcher la maladie d'entrer dans le port pour provoquer des désastres inouïs, ou bien ne rien faire parce que le meurtre de ces rats serait un acte sanguinaire et cruel?

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Le capitaine qui a donné des ordres pour la destruction de ces rats, a certainement infligé peine et mort à des êtres vivants pour prévenir une plus grande peine et des morts plus terribles. Tandis que le capitaine qui aurait dit : « Epargnez les rats », a certainement commis un acte criminel en causant la mort de maints êtres humains innocents. »

Ainsi font les antivivisectionnistes qui voient uniquement la douleur qui est infligée et non la douleur qui est prévenue.

C'est dans ce sens qu'ont une certaine logique ceux qui appellent Lord Lister une brute, encore que, de tous les hommes d'aujourd'hui, ce soit celui qui ait prévenu le plus de souffrances humaines.

C'est qu'ils ne veulent voir que les souffrances infligées par lui à quelques rats et à quelques lapins. Ils ne veulent pas ou ne peuvent pas voir les misères sans nombre qu'il a su prévenir.

En un autre point, le Lord de Justice remarque que les souffrances infligées aux animaux dans tous les laboratoires de ce pays, en une année tout entière, ne sont qu'une quantité infinitésimale comparée aux souffrances qui, chaque jour, sont imposées aux animaux que nous sacrifions pour notre nourriture ; aux souffrances que d'ignorants fermiers infligent aux animaux sans anesthésiques, en les saignant par milliers, pour que le bœuf et le mouton aient une chair plus tendre et plus agréable aux consommateurs ; à celles que des sportsmen font à leurs victimes qu'ils blessent à coups de fusil sans les tuer immédiatement ; celles que des femmes inconscientes provoquent pour avoir des plumes à leurs chapeaux ou des fourrures à leurs épaules.

Mais, quand il s'agit de la satisfaction de nos appétits, de nos instincts de sports, ou de nos vanités, il paraît que cela n'a pas d'importance.

La plupart des antivivisectionnistes ne daignent pas s'en

occuper ou tout au moins ne font aucun effort pour les prévenir.

Le seul genre de douleur qui excite leur émotion et suscite leurs injures, provoquant leurs épilhètes habituelles d'indignation, c'est la seule parcelle de douleur qui soit justifiable dans le monde. Douleur infligée pour le plus noble des objets et par les hommes les plus humains du du monde (car vraiment les médecins sont tels), et pour prévenir des douleurs futures qui autrement pèseraient de tout leur poids sur le monde vivant.

M. Ch. Richet n'a donné que quelques exemples des bienfaits que l'expérimentation sur les animaux a rendus à l'humanité. 11 aurait pu ajouter d'autres faits encore, par exemple l'extinction de la peste bovine dans l'Afrique du Sud. Au prix de quelques expérimentations sur les animaux, KocH a pu prévenir une maladie qui, autrefois, faisait périr des centaines de milliers de bestiaux tous les ans. Et l'influence de sa découverte continuera à s'exercer pour confondre ceux qui ne croient pas à la science.

Il aurait pu citer aussi le cas des morsures de serpents et la découverte faite par son grand compatriote Galmette, en combattant le terrible poison qui tue, chaque année, des dizaines de milliers de nos sujets indiens.

Il aurait pu citer aussi le cas de cette récente et bienfaisante découverte sur la fièvre méditerranéenne, sévissant à Malte et à Gibraltar, grâce à laquelle on a pu prévenir la maladie, au prix de quelques chèvres et autres animaux.

Mais ceux qui sont volontairement sourds ne voudront pas se laisser convaincre par de tels arguments, même si on les multiplie à l'infini. En dépit de leurs protestations d'amour pour les animaux, la vie des bœufs, surtout s'ils sont aussi loin, en Afrique du Sud, ne leur fait aucune impression.

Le bonheur de quelques millions d'Indiens ne les atteint pas. Même la santé de nos braves soldats et marins de la

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Méditerranée est sans aucune importance. Ils n'ont jamais visité les hôpitaux de Malte et de Gibraltar et vu, comme ils auraient pu le faire il y a un ou deux ans, ces pauvres diables, mourant comme des mouches, d'une maladie mystérieuse que rien ne pouvait arrêter, parce que la manière dont pénétrait le germe fatal dans leur corps était inconnue.

Maintenant, par la simple prohibition du lait de chèvre, prohibition due à l'expérimentation sur l'animal, et à elle soûle, la maladie n'existe plus.

Les antivivisectionnistes ne sont pas en contact avec les maladies, tout le jour, et chaque jour, ainsi que le sont les médecins. Ils ne peuvent donc comprendre comment elles se répandent et quelles terribles formes elles peuvent prendre.

Leurs notions sont vagues. Ils parlent de la douleur sans connaître intimement la douleur. Ils versent toute leur sympathie pour les quelques victimes que fait le vivisecteur avec son scalpel ou sa seringue, et il ne leur en reste plus pour les beaucoup plus nombreuses victimes qui auraient souffert si les premières n'avaient pas été sacrifiées.

Peut-on s'étonner que les médecins, dont la vie est si différente de la leur, pensent autrement qu'eux? La vie d'un médecin ne consiste pas à voir quelquefois quelques souffrances chez ses proches, mais, depuis le matin jusqu'au soir, il assiste à de pareilles souffrances Et alors, toutes ses aspirations sont pour soulager ou guérir ces maux; alors la mort de quelques cobayes et de quelques lapins lui paraît un incident nécessaire qu'il a le courage de se permettre, car il en résultera un grand bien.

Du reste, il est d'autres exemples que nous pourrions chei cher beaucoup plus près de nous pour éveiller l'attention des antivivisectionnistes car ces exemples sont très communs. Et on n'a besoin d'aller ni à Malte ni dans l'Inde pour les voir.

Voici, par exemple, la diphtérie.

Nos expériences et nos statistiques expliquent le changement qui s'est fait dans nos idées sur cette affection.

Jadis, cette maladie inspirait une terreur épouvantable; mais il n'en est plus ainsi aujourd'hui, car on peut la guérir, et la très facilement guérir, par la sérothérapie.

Il est vrai que jusqu'à présent on n'a pas pu l'arrêter et que nos efforts pour la prévenir ont été impuissants. Certes la prévention d'une maladie vaut mieux que sa guérison; mais la guérison vaut mieux que la douleur et la mort. Et maintenant la science médicale peut guérir cette maladie; et si le progrès continue sa marche conquérante, nous ne pouvons pas douter que, dans un avenir très prochain, celte maladie disparaîtra comme le typhus et la fièvre typhoïde.

La fièvre typhoïde est l'exemple d'une maladie qui a disparu récemment de notre pays. Quand j'étais étudiéint, les lits des hôpitaux en étaient pleins. Mais aujourd'hui beaucoup des étudiants de Londres peuvent faire leurs études hospitalières pendant cinq ans et plus sans en voir un seul cas.

Ce qui s'est fait à Londres s'est fait aussi pour d'autres grandes villes, et l'extinction de cette maladie est entièrement due à des mesures sanitaires et à la destruction du bacille, cause de cette maladie.

Souvent nous avons raison de nous plaindre des extravagances de 'nos administrations gouvernementales ou municipales et de leur apathie pour toutes les questions qui intéressent l'hygiène. (Par exemple, nous attendons encore les mesures législatives qui assureront la pureté du lait.) Mais au moins pouvons-nous leur rendre cette justice que, par des méthodes appropriées de désinfection et par une juste distribution d'eau pure, on a pu arriver à l'extinction complète de ce qui était une maladie répandue, douloureuse et funeste.

Mais, dira-t-on, que vient faire ici la vivisection? Les ingénieurs et les administrateurs ne sont pas des vivisecteurs.

Assurément non. Mais leurs actes ont été déterminés par

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l'opinion publique. Et l'opinion publique, en hygiène, est le résultat de l'opinion médicale qui a prêché dans le désert pendant de longues années et qui enfin a réussi à s'imposer au public. Or cette opinion médicale résulte uniquement d'expériences de pathologie.

Jusqu'à ce qu'on ait découvert et isolé le germe de la fièvre typhoïde, jusqu'à ce qu'on ait précisé les conditions vitales de ce germe, et les moyens de le détruire (tout cela par des expériences sur les animaux inférieurs), nulle connaissance approfondie de la fièvre typhoïde n'était possible.

La bactériologie est à la base de l'hygiène. C'est par des mesures hygiéniques que les maladies peuvent être prévenues, et la base de la bactériologie, c'est l'expérience sur les animaux.

Je me permettrai d'ajouter encore un mot relatif à la question de la sérothérapie.

Quelques personnes objectent, à tout traitement par le sérum, que le sérum et les substances qui s'y trouvent sont des substances répugnantes.

C'est par ce mot très expressif que le Lord de Justice Fletcher Moulton a synthétisé et paraphrasé l'attitude des antivivisectionnistes à propos de la sérothérapie.

Miss LiND, de Hageby, a caractérisé ce produit de moyenâgeux, mot tout à fait dépourvu de sens, dans cette occasion, mais qui vaut mieux, je suppose, que le mot « sale produit de Behring », élégante expression employée par une des amies de miss Lind pour le sérum antidiphtéritique.

On ajustement défini les choses sales des choses qui ne sont pas à la place qui leur convient.

Ainsi du sang sur un tapis, par exemple, est chose sale et répugnante, car il ne doit pas être là. Mais quand le sang (ou le sérum, lequel en est l'élément liquide) se trouve dans le cœur ou dans les artères et les veines, alors il est en sa juste place. Il fait son devoir nutritif quand, par les petits

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canaux que nous appelons des capillaires, il arrive au contact des tissus.

Un des devoirs du sang est de protéger notre corps en détruisant les germes morbides qui ont pu y pénétrer, en dépit de toutes nos précautions.

Nous sommes tous exposés, tant qu'on ne défendra pas de cracher en public, aux germes de la tuberculose; mais nous ne mourons pas tous de cette maladie. C'est parce que les globules blancs de notre sang veillent et sont aptes à détruire les germes morbides qui pénètrent en nous.

C'est quand les globules blancs du sang sont au-dessous de leur tâche, que les individus peuvent être alors envahis et vaincus par la maladie.

Or, pour aider les globules blancs à accomplir cette importante fonction^ la coopération de certaines substances dissoutes dans le sang est nécessaire. Une de ces substances auxiliaires récemment découverte a été appelée opsonine.

Le mot d'opsonine vient d'un terme grec qui signifie préparant le repas.

L'opsonine agit soit en ajoutant aux bactéries une substance qui les rend attaquables par le globule blanc, soit en détruisant ou neutralisant des substances incluses dans la bactérie qui en auraient écarté 1-es globules.

Les globules blancs n'attaqueraient et ne dévoreraient pas les bactéries d'une culture pure; mais ils le font aussitôt sans peine après que les bactéries ont été plongées dans le sérum.

Et le sérum qui est le plus efficace pour agir ainsi (à la manière d'un condiment), c'est celui d'un animal qui a été précédemment infecté par cette même bactérie et qui a pu en guérir.

Ce ne sont pas là des affirmations fantaisistes. C'est toute une série de faits qu'on peut facilement suivre sur lamelles de verre exposées à la température du corps et examinées au microscope. On sait que si la levure de bière, qui est très

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semblable à maints égards aux bactéries, croît dans une solution sucrée. Le sucre est détruit et disparaît, et deux nouvelles substances venant du sucre prennent sa place : l'alcool et le gaz acide carbonique.

Si une bactérie pousse dans le sang, elle ne produit pas d'alcool, mais bien d'autres poisons tout à fait de la même manière que la levure produit de l'alcool.

Ces poisons s'appellent des toxines. Or il y a dans la partie liquide du sang des substances qu'on appelle des anlitoxines, parce qu'elles neutralisent les toxines produites par les bactéries. Leur présence constitue un procédé de défense contre les effets redoutables que produiraient sans elles les toxines.

Ce qu'il y a de merveilleux dans cette défense, c'est que, quoique nous possédions tous une certaine quantité d'antitoxine dans notre sang, la quantité croît proportionnellement à la quantité de toxine. Il est de connaissance vulgaire qu'un travail manuel répété augmente la dureté de la main. Le frottement a stimulé l'épiderme et la peau de telle sorte que la peau s'épaissit. On pourrait citer nombre de cas établissant combien le corps est capable, quand il le faut, d'intensifier ses procédés de défense.

C'est exactement de la même manière que la présence d'une toxine excite les cellules vivantes à produire des quantités d'antitoxine de plus en plus grandes, de sorte que le sang va rester riche en antitoxine pour un long temps après.

Cela explique pourquoi une personne qui a eu une maladie infectieuse n'est pas apte à la prendre de nouveau. Elle est immunisée pour un certain nombre d'années, parce que son sang est riche en antidotes.

Le principe de la sérothérapie dépend de ces faits défini tivement établis. Par exemple, dans le traitement actuel de la tuberculose, le devoir du médecin est de fortifier la puissance thérapeutique de la Nature. Une bonne alimentation

et l'air pur fortifieront la vigueur du sang et augmenteront la puissance germicide qui lui est naturelle. Quelquefois cela seul suffit, mais dans d'autres cas ce n'est pas assez, surtout lorsque la maladie est trop avancée et que le nombre des bactéries est trop grand pour que nos faibles globules du sang puissent lutter contre elles. Alors le médecin va un peu plus loin et introduit l'opsonine convenable en l'injectant sous la peau; ce qui simplement augmente la résistance du malade par une méthode parfaitement naturelle.

Dans le cas de la diphtérie, l'antitoxine nous apparaît comme bien plus efficace que l'opsonine.

On inocule la diphtérie à un cheval et, quand il s'est rétabli, on recueille son sang.

Ce sang est riche en antitoxine, c'est-à-dire en l'antidote naturel que le cheval a été capable de produire pour arriver à la guérison.

On fait coaguler le sang; on enlevé le caillot. Le liquide qui surnage s'appelle le sérum. Et le sérum contient l'antidote.

Si maintenant un autre cheval est atteint de diphtérie et qu'on veuille le guérir rapidement, quoi de plus naturel que de lui injecter le sérum de l'animal qui vient de guérir?

On épargnera à ce second cheval la peine et le temps de fabriquer lui-même l'antitoxine et, de fait, il a été prouvé maintes et maintes fois que le second cheval va guérir avec une rapidité étonnante.

Alors les pathologistes but fait un pas de plus et ils se sont dit : Pourquoi l'antidote contre la dipthtérie ne servirait-il qu'aux animaux? Pourquoi de ce sérum de cheval ne ferais-je pas bénéficier les êtres humains affectés de la maladie? Le poison de la diphtérie est beaucoup plus redoutable pour l'homme et le tue beaucoup plus vite qu'il ne tue un cheval. Par conséquent, il faut se hâter d'employer cet antidote.

L'expérience a été faite. Elle a été suivie d'un absolu

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succès. C'est le seul traitement employé aujourd'hui, et tout médecin qui s'y refuse est presque un criminel.

Si je suis entré dans ces brèves et, je pense, simples explications sur la sérothérapie, c'est que beaucoup de gens ne la peuvent comprendre. Ils ne se rendent pas compte des termes techniques que des hommes de science parlant pour des hommes de science, emploient presque exclusivement. Même j'espère que quelques-uns des plus raisonnables adversaires de l'expérimentation animale seront convaincus que par cette sérothérapie nous n'allons pas contre la nature, mais bien à son aide.

Ce sont ces choses répugnantes dont se sert la nature pour guérir les maladies infectieuses. En introduisant dans le corps des opsonines ou des antitoxines, nous mettons les choses en leur vraie place, et par conséquent il faut laisser les expressions de répugnantes et de sales, à ceux qui sont des sots et des ignorants.

Par M. Charles Richet.

Le but de ce mémoire est d'exposer, aussi impartialement que possible, les raisons qui militent pour et contre la vivisection. Mais c'est un physiologiste qui parle, de sorte que personne ne sera surpris de le voir défendre une pratique qui est à la base de la science qu'il professe.

Qu'il lui soit cependant permis de dire d'abord en quelle haute estime il tient toutes les personnes qui, noblement éprises d'un idéal très élevé, refusent à l'homme le droit d'infliger la douleur, ou même la mort, à l'animal. Rien n'est plus généreux que cette pensée. Oui assurément, il faut faire du bien, et non du mal, aux êtres vivants, et il n'est pas suffisant, pour avoir le droit, de disposer de la force. L'homme est plus tort que l'animal, mais cette supériorité de la force ne crée pas le droit.

Notre morale n'est pas seulement formée de devoirs visà-vis des êtres humains; elle est plus générale ; elle s'étend à tous les êtres capables de souffrance.

Eh bien ! les physiologistes ne sont ni des ignorants ni des barbares ; et ils ont parfaitement compris ce grand

devoir. S'ils se résignent à la vivisection, c'est pour de multiples raisons que je vais exposer.

Mais il sera bien entendu que ma défense de la vivisection n'impliquera aucun mépris, aucune raillerie, aucun sentiment non amical pour ceux qui la combattent avec acharnement. Leur polémique n'est pas toujours courtoise ou loyale; mais il importe peu; et je ne répondrai qu'aux objections sérieuses que l'on a opposées à la vivisection. Autrement dit encore, je ne prendrai dans les arguments des antivivisectionnistes que les arguments légitimes, ceux qui méritent d'être méthodiquement et profondément étudiés par tout homme de bonne foi. Je laisserai de côté, volontairement, les injures et les sottises '.

1. Ici je dois mentionner une note anonyme qui a reçu line publicité considérable [How scienlific cruelty is defended. London, 1907, 4 p.). Dans cette note, il est répondu à un article que j'avais jadis écrit sur la vivisection. Certes, à vingt-quatre ans de distance, j'aurais le droit de renier en partie les idées de mon jeune âge. Pourtant, dans l'ensemble, mes opinions n'ont guère varié sur la vivisection et plus que jamais je la considère comme nécessaire.

Néanmoins je reconnais que le chiffre de trente laboratoires de physiologie, que j'indiquais jadis, est aujourd'hui notablement inférieur à la réalité. C'est plutôt 300 que 30 laboratoires de physiologie qu'il faudrait dire. Mais un laboratoire de physiologie n'est pas nécessairement un laboratoire de vivisection. La chimie physiologique, les études sur les ferments, la psychologie physiologique n'exigent pas la vivisection. Des physiologistes éminants tels que mon maître, Map.ey, ont fait très peu de vivisections. Même dans les laboratoires d'expérimentation, on ne fait pas des vivisections tous les jours, et notamment sur les chiens! Loin de là! Dans la ville de Paris, par exemple, où tous les chiens expérimentés sont des chiens errants fournis par la Préfecture de Police, il n'y a pas beaucoup plus de 1 000 chiens par an livrés pour rexf»érimentation. Or les laboratoires de Paris représentent comme activité au moins la moitié de tous les laboratoires de France réunis.

Je considère donc comme une immense plaisanterie cette affirmation faite par l'illustre Schiff à M™° Kingsford qu'il avait lui, Schiff, expérimenté sur plus de 14 000 chiens, soit un par jour pendant cinquante ans! Que la plaisanterie de Schiff soit bonne, j'en doute; mais ce n'en est pas moins une plaisanterie.

Les autres objections de l'auteur anonyme ne signifient que ceci : c'est que les physiologistes travaillent pour acquérir de l'argent ? ou de la gloire, et nullement pour servir l'humanité (!!). C'est encore qu'on rend cruels les jeunes gens en leur faisant voir des expériences cruelles. Mais l'auteur oublie simplement qu'il n'est pas à l'heure actuelle un physiologiste honorable qui

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Les limites nécessaires à la vivisection.

Tout d'abord, je déclare, sans craindre d'être démenti par aucun physiologiste, qu'il y a eu dans le passé des excès presque coupables et que dans le présent on en pourrait citer encore. Je crois bien que, même aujourd'hui, on trouverait çà et là, dans quelques laboratoires de physiologie, des jeunes gens, passionnés pour la science peut-être, mais n'ayant pas suffisamment réfléchi sur la douleur, et alors ne craignant pas d'imposer à d'innocents animaux des tortures inutiles ou presque inutiles. Je pourrais citer à cet égard des faits nombreux, douloureux à raconter et cependant qu'il faut avoir le courage de dénoncer.

Pour ne citer qu'un fait, qui est abominable, je mentionnerai ceci, qui est ancien, datant d'une quarantaine d'années environ : c'est que, dans les Ecoles vétérinaires, les études de médecine opératoire ne se faisaient pas sur le cadavre,

consente à faire de longues et angoissantes vivisections sur un animal non anesthésié. Je n'ai pas à défendre ceux qui font autrement, et je réprouve énergiquement l'emploi du curare. Alors que devient toute la discussion de mon anonyme contradicteur? Elle tombe à plat.

Quant à prétendre que les expériences sur les lapins et autres animaux ne servent en rien à l'humanité, j'avoue que je ne comprends pas; et d'autant moins qu'on a pris pour exemple les expériences de Claude Bernard. Comment! Claude Bernard découvre le sucre dans le sang et le glycogène dans le foie; la glycosurie par action nerveuse; l'action de l'oxygène et de l'oxyde de carbone sur les globules du sang ; l'action du suc pancréatique sur les graisses ; le rôle du pneumogastrique dans l'innervation du cœur; et on veut que toutes ces grandes découvertes, qui ont renouvelé la physiologie, n'exercent pas leur permanente influence sur toute la médecine et sur toute la thérapeutique! Je me révolte contre cette conception enfantine, d'une médecine empirique qui ne se préoccupe pas de rechercher la vérité, qui ne songe qu'à l'application pratique grossière, et qui ne considère comme utile que ce qui amène immédiatement et directement la guérison d'une maladie donnée. Toute vérité est utile, toute ignorance est funeste; et la puissance de l'homme a pour limite l'étendue de son savoir. 11 faut renoncer à discuter avec ceux qui n'ont pas compris cette idée simple.

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