‹ Physiologie; (volume 5)Chapitre 5 sur 93 · TOME VII · texte numérisé non relu

TOME VII

mais sur l'animal vivant. De sorte que la pauvre lamentable victime, généralement un cheval, servait, vivante encore, à toutes les opérations que le vétérinaire est appelé à pratiquer. Le détestable argument qu'on donnait alors pour excuser cette barbarie, c'est que le vétérinaire doit être familier avec les réactions d'un animal vivant, et que, pour être en état de bien faire une opération sur un animal malade, il faut qu'il ait pu d'abord la pratiquer plusieurs fois, non pas sur un cadavre de cheval, mais sur un cheval plein de vie, pouvant se défendre et devant alors être, par des procédés spéciaux, maintenu immobile. Mais il ne paraît pas que ce soit là une justification suffisante et les antivivisectionnistes ont pu heureusement obtenir gain de cause, et changer les mœurs des vétérinaires expérimentateurs, si bien que maintenant, dans aucune Ecole vétérinaire, on no fait plus d'opérations que sur le cadavre.

Ainsi, pour ce qui est de la médecine opératoire, il n'est pas douteux que toute vivisection doit être absolument proscrite. Je discuterai plus loin la question de savoir si cette interdiction doit être morale ou juridique, recommandée comme un précepte d'humanité, ou bien imposée par des lois sous peine de prison ou d'amende. Pour le moment, il me suffira d'établir qu'il est barbare et inepte de faire servir un animal qui souffre à des exercices de médecine opératoire.

Mais je vais plus loin, et sur ce point je ne serai peutêtre pas d'accord avec beaucoup de mes amis et collègues. Il me paraît que les démonstrations expérimentales de physiologie ne doivent jamais être faites sur des animaux qui souffrent. On a abusé beaucoup de ces expériences d'enseignement, très différentes des expériences d'investigation. Si important qu'il soit de montrer à des étudiants un fait de physiologie, je n'estime pas que cette importance soit plus grande que la souffrance d'un animal. Et là encore je vais prendre un exemple.

Il s'agit de la distinction des nerfs moteurs et des nerfs sensitifs.

Magendie, en 1811, reprenant une idée vaguement émise par Charles Bell, a démontré que les racines antérieures nerveuses partant de la moelle épinière donnent le mouvement aux muscles, tandis que les racines postérieures sont exclusivement destinées à la sensibilité. De sorte qu'il y a des nerfs antérieurs, moteurs, et des nerfs postérieurs, sensitifs. Pour démontrer qu'il en est ainsi, il faut évidemment opérer sur un animal vivant et sensible.

Mais la démonstration en a été abondamment faite, par beaucoup de physiologistes, de 1830 à 18S0, et je ne crois pas qu'on ait le droit de recommencer, pour le seul profit de l'enseignement, cette cruelle opération. Elle est non seulement cruelle, mais inutile; car elle consiste à mettre à nu les racines antérieures et les racines postérieures de la moelle épinière, et cela uniquement pour permettre aux étudiants de voir que l'excitation des racines antérieures provoque du mouvement, et non de la douleur, tandis que l'excitation des racines postérieures provoque de la douleur, et non du mouvement. Or, pour faire bien comprendre à des élèves celle distinction des nerfs moteurs et des nerfs sensibles, il me suffira d'un tableau noir et d'un peu de craie ; et je prétends avec la craie et le tableau noir expliquer très clairement toutes les modalités de ce phénomène. Non seulement la craie fait comprendre aussi bien que la vivisection, mais elle fait comprendre mieux; car l'expérience est si délicate, si difficile, elle a besoin pour être comprise d'être vue de si près, que, parmi les auditeurs, il en est deux ou trois à peine qui puissent bien la voir. Les autres assistants n'ont eu que l'affreux spectacle d'un animal mutilé réagissant vaguement à des excitations qui portent dans la profondeur d'une plaie sur des organes qu'ils ne voient pas.

Ce qui rend cette expérience spécialement cruelle, c'est

qu'on ne peut pas se servir d'anesthésiques, attendu que, précisément, il s'agit de rechercher si l'animal est sensible ou insensible. On ne peut donc, par définition même, opérer sur un animal insensible.

Et alors tout de suite, entrant plus avant dans la difficulté du problème de la vivisection, nous pouvons nous demander si les démonstrations de physiologie expérimentale sur des animaux vivants ont le droit d'être faites lorsque l'animal a été rendu insensible par le chloroforme.

Quoique plus loin je compte revenir sur cette importante question de Fanesthésie, je dois dès maintenant déclarer que je ne comprends pas la répugnance qu'on peut avoir à opérer sur un animal anesthésié. Du moment qu'il est insensible, il ne souffre pas, et alors pourquoi hésiter à faire sur cet être insensible des expériences prolongées ? Il me paraît tout aussi inhumain de faire bouillir du lait que d'exciter le nerf pneumogastrique d'un chien qui ne peut pas souffrir. Le lait ne souffre pas; le chien ne souffre pas; dans l'un et l'autre cas, c'est de la matière vivante, mais de la matière insensible. Par conséquent pour les démonstrations physiologiques, tout individu capable de réflexion reconnaîtra qu'il n'y a aucun inconvénient à expérimenter sur des animaux qui ne souffrent pas.

Je ferai deux restrictions cependant : la première, c'est que le professeur appellera avec énergie l'attention des élèves sur ce fait que l'animal est insensible, qu'on n'a pas le droit de faire l'expérience sur un animal sensible; que nous avons nous, physiologistes, plus que tous les autres hommes, le devoir d'être humains vis-à-vis de l'animal. Le professeur de physiologie devra alors profiter de cette occasion pour développer chez tous les auditeurs les sentiments de pitié et de générosité, qui sont ce qu'il y a de meilleur dans l'homme. En un me*, il devra s'excuser en quelque sorte de faire une vivisection, et prouver qu'elle n'est légitime que lorsqu'elle ne comporte aucune souffrance.

La seconde restriction, c'est que l'animal ainsi chloroformé ou anesthésié ne doit pas se réveiller. S'il présente encore les plus laibles signes de sensibilité, il faut lui donner du chloroforme jusqu'à ce que l'anesthésie soit complète; et enfin il doit être sacrifié après l'expérience, sans qu'il ait repris conscience de lui-même.

Somme toute, la mort dans ces conditions est une mort douce. Nous tous, qui disparaîtrons après une longue et certainement douloureuse agonie, nous envierons, dans les longues tortures qui précèdent notre fin, cette absence de souffrance, cette terminaison rapide de toute douleur qui est la mort de l'animal anesthésié.

Aussi bannissons-nous complètement toute expérience douloureuse, dont le but sera uniquement didactique. Après tout, je ne vois pas quelles sont les expériences de vivisection douloureuses qui sont nécessaires à l'enseignement de la physiologie. Toutes les études sur les réflexes ne peuvent se faire que sur l'animal décapité; et alors il n'est, bien entendu, plus question de douleur, car il serait absurde de supposer à la moelle épinière la faculté d'avoir la notion de la douleur. Ce serait la négation de tous les faits physiologiques les mieux connus.

Les expériences sur le cœur (de la grenouille et de la tortue notamment) se font mieux sur l'animal décapité que sur l'animal intact; et on peut même les faire sur le cœur séparé de l'organisme. Il serait puéril de ne pas oser regarder battre le cœur vivant de la tortue morte (dont la conscience est morte !) Et quant aux- mammifères, toutes les expériences sur le cœur et sur la respiration qui sont nécessaires dans un cours de physiologie se font admirablement sur un animal absolument insensible.

Mais nous n'en avons pas fini avec les difficultés de l'enseignement physiologique, car il y a certains empoisonnements dans lesquels le chloroforme ne peut pas être employé.

Puisque la propriété essentielle du chloroforme esl, d'empoisonner les cellules nerveuses, on ne peut étudier les effets de la plupart des poisons sui' un animal profondément chloroformé. On peut très bien voir encore les effets de l'oxyde de carbone qui empoisonne le sang ; mais les autres poisons n'agissent plus; et cependant il est de la plus haute importance de montrer à des étudiants en médecine les effets de certaines substances toxiques redoutables.

Qu'il me soit permis de me citer moi-même. Si peu partisan que je sois des démonstrations expérimentales douloureuses, je fais exception pour une expérience qu'il me paraît essentiel de présenter dans toute son horreur aux jeunes gens qui assistent à mon cours. Je veux parler de l'essence d'absinthe. Si l'on injecte dans les veines d'un chien deux ou trois gouttes d'essence d'absinthe, il est pris aussitôt d'une violente attaque d'épilepsie avec hallucinations, convulsions, écume à la gueule. C'est un tableau véritablement effrayant, qui inspire à tous ceux qui l'ont vu la terreur de ce poison. Mais c'est précisément pour cette terreur même que je fais l'expérience. Ce malheureux chien aura eu, pendant dix minutes, un accès d'ivresse et d'épilepsie absinthique; mais au bout d'une heure il sera complètement remis. En même temps les deux cents étudiants qui auront vu ce hideux tableau garderont gravé dans leur esprit le souvenir de cette fureur épileptique, et, pendant tout le cours de leur vie, ce souvenir de jeunesse leur restera. Ils pourront alors, par leur propagande contre l'absinthe, exercer autour d'eux une influence salutaire, empêcher peut-être dix, quinze, cent personnalités humaines de se détruire par cet abominable poison. Mieux vaut, après tout, donner à un chien dix minutes d'absinthisme que de laisser cinquante familles humaines plongées par l'absinlhisme dans la dégradation et dans la misère.

En résumé, pour les exercices de médecine opératoire, il nen faut jamais faire sur ranimai vivant; pour les dé-

monstrations de physiologie expérimentale destinées à l'enseignement, il faut ne les faire que sur les animaux décapités ou anesthésiés ; et quant aux intoxications, sauf de très rares exceptions, ne pas en faire l objet de démolis trations expérimentales. 11 me semble que ces formelles déclarations pourraient être acceptées par tous les physiologistes, comme par tous les antivivisectionnistes.

La douleur et la mort.

Mais nous n'avons pas encore touché le fond du problème ; car la physiologie est tout autre chose qu'une démonstration. Il s'agit de la recherche de la vérité. Et on voit tout de suite que la démonstration d'une vérité déjà acquise, si intéressante qu'elle soit, ne peut se confondre avec la recherche d'une vérité inconnue. Or, nous prétendons, ainsi que tous les physiologistes, que nous avons le droit — voire même le devoir — • pour diminuer les souffrances humaines, d'infliger quelques souffrances aux animaux. Je vais essayer d'établir cette proposition :

1^ Il est reconnu universellement, sauf peut-être par les brahmes, que nous avons le droit de tuer un animal dangereux ou offensif. Je ne crois pas qu'il y ait d'homme assez sot pour craindre de tuer le moustique qui lui pique la peau. Personne n'a de scrupule à écraser la vipère qui va le mordre, ou la chenille qui va manger les feuilles de ses arbres fruitiers. Même, s'il y a une invasion de sauterelles qui menace nos récoltes, nous avons le droit d'anéantir ces légions d'ennemis. Refuser à l'homme le droit de se défendre contre l'animal, c'est une proposition si ridicule qu'il est inutile de la combattre.

Non seulement nous avons le droit de combattre les animaux offensifs : les rats, les souris, les chenilles, les saute-

relies, les punaises, les moustiques, les serpents, les loups, les tigres, les hyènes et tous les animaux féroces ou malfaisants, mais encore nous avons le droit de tuer les animaux nécessaires à notre nourriture. Je n'ignore pas que certaines religions proscrivent l'usage de la viande. Je n'ignore pas non plus qu'une alimentation exclusivement végétale peut être substituée à notre alimentation habituelle, qui est mixte, c'est-à-dire à la fois animale et végétale. Mais, quoique l'alimentation végétale soit possible, nos civilisations occidentales admettent dans les conditions ordinaires de la vie le principe d'une nourriture mixte. Si, en effet, l'alimentation devait être exclusivement végétale, il serait interdit de chasser et de pêcher, d'élever des animaux de volaille ou de boucherie, et il faudrait s'alimenter exclusivement avec du blé, du riz, du maïs, de l'herbe et des fruits. 11 n'est pas douteux que l'homme ainsi alimenté pourrait vivre, et même assez bien vivre : mais le végétarisme serait une réforme des mœurs tellement radicale, que, dans un article se rapportant uniquement à la vivisection, je ne puis aborder ce vaste problème.

Je reconnais que, parmi les antivivisecteurs, ceux qui sont en même temps des végétariens sont conséquents avec eux-mêmes. Tout en ne refusant pas à l'homme le droit de tuer l'animal dans le cas de légitime défense, ils ne veulent pas faire usage de chair, car ils contestent à l'homme le droit de tuer un animal pour sa nourriture. Alors ils vivent uniquement de fruits et de légumes. A ces végétariens il est difficile de répondre, car, après tout, l'alimentation animale n'est pas indispensable à la vie humaine, et c'est une innocente satisfaction que de construire par la pensée, des civilisations nouvelles dans un des fantastiques royaumes de l'utopie.

Mais ce n'est pas aux végétariens que nous nous adressons. C'est à ces nombreux antivivisecteurs qui ne craignent pas de boire un bouillon et de manger une aile de poulet.

qui ne reculent pas d'horreur devant une côtelette, et qui sont capables de prendre deux fois par jour de la viande pendant toute leur existence. Ceux-là doivent se rendre compte qu'il a fallu tuer l'animal qui leur sert de nourriture : assommer le bœuf, égorger le mouton, saigner le porc, asphyxier les morues et les sardines. Je ne parle pas des supplices que des préparations savantes ou des sports élégants réalisent pour l'agrément de nos repas : des oies gavées pendant des mois et clouées sur des planches; des faisans, des perdrix, des lièvres, tués à la chasse pour l'orgueil d'un beau coup de fusil ; des poissons jetés dans des barques, pantelants et succombant à une longue asphyxie : tous supplices que l'homme impose à l'animal pour son plaisir et sa faim.

Peut-être ces antivivisecteurs n'ont-ils jamais visité un abattoir au moment oii se fait regorgement des moutons. Il y a là, ligaturés et étendus sur une immense table, cinq cents malheureux moutons, le cou tendu, devant lesquels passe le boucher qui, d'un seul coup de couteau, tranche le cou et la gorge de ces malheureux : un flot de sang s'écoule, des convulsions déchirent le corps, et, au bout d'une minute ou d'une minute et demie seulement la mort survient.

C'est la mort, dans toute sa sauvage horreur, infligée par l'homme à l'animal. Et il y a des antivivisecteurs qui acceptent cette sauvage horreur.

Il est vrai que, s'ils reconnaissent implicitement à l'homme le droit de tuer l'animal — puisqu'ils profitent, pour leur alimentation, de cette mort — , ils ajoutent que l'homme a le droit de tuer, mais qu'il n'a pas le droit de faire souffrir.

2° Or il est impossible de savoir la limite qui sépare l'être qui souffre de l'être qui ne souff're pas. Et je défie qu'on établisse une ligne de démarcation quelconque entre un être capable et un être incapable de douleur.

Les plantes ne souffrent certainement pas. Et déjà il est

quelques difficultés à savoir quelle limite précise sépare l'animal de la plante. Quand on laisse exposée à l'air une infusion de foin par exemple, il se développe des microbes divers. Une savante et minutieuse analyse a permis de distinguer, parmi ces innombrables microrganismee qui pullulent dans l'infusion, des bactéries et des infusoires. Or on sait maintenant que les bactéries sont des plantes et que ]es infusoires sont des animaux. Si donc on élimine tout animal de toute expérimentation, on n'aurait pas le droit de faire bouillir une infusion de foin sous prétexte qu'elle contient des infusoires qui sont des animaux.

Mais parlons sérieusement. Ces infusoires sont tellement proches des bactéries qu'on les peut Confondre avec elles, comme on les a confondus en effet jusqu'à ces dernières années. Nombre d'êtres inférieurs ont été appelés autrefois zoopbytes, c'est-à-dire animaux-plantes; et il est insensé de leur supposer une conscience de la douleur. Les éponges, les coraux, les actinies, les astéries, les oursins ont un système nerveux central si peu développé et des réactions si indistinctes qu'on ne peut guère leur supposer de conscience intelligente, et par conséquent de sensibilité à la douleur. D'ailleurs, je ne vois pas bien en quoi leurs réactions seraient différentes s'ils avaient la notion de la douleur. Quand on touche les tentacules d'une astérie, on voit, auprès des tentacules touchés, une sorte d'agitation s'établir dans les tentacules voisins; mais elle ne gagne pas les tentacules des autres branches ; de sorte qu'une conscience générale ne paraît pas exister, sinon à un état prodigieusement rudimentaire, chez tous ces êtres inférieurs. Chez certains mollusques, il n'y a pas de tête, Ainsi les huîtres et les moules, nommées pour cela acéphales, n'ont probablement aucune conscience. Je ne me ferai donc aucun scrupule soit de manger des huîtres vivantes, soit d'expérimenter sur des huîtres et des moules vivantes, puisqu'il paraît évident qu'il n'y a pas de douleur chez elles.

Chez les insectes, il n'en est pas de même ; et déjà on voit apparaître les premiers signes de la douleur.

Cependant il ne faut pas confondre douleur et signes de la douleur. Quand on prend un lombric et qu'on le coupe en trois segments, chacun des segments s'agite et se contorsionne avec frénésie. Il faudra donc admettre qu'il y a de la douleur dans les trois segments, autrement dit que cet être ne possède pas de centre de la douleur ; ce qui est passablement absurde. Il est beaucoup plus rationnel de supposer que les mouvements désordonnés de l'animal sont simplement le résultat d'une forte excitation nerveuse, et que le traumatisme s'accompagne de réflexes défensifs, mais ne provoque aucune perception douloureuse.

Mais sur les animaux supérieurs, et spécialement sur les vertébrés, il y a douleur; cela ne peut être mis en doute, et, quoiqu'il soit impossible de savoir au juste en quoi consiste la conscience de la douleur sur un animal, et que la plus profonde obscurité règne encore, et peut-être régnera toujours, sur la conscience et les sensations de l'animal, il serait ridicule de nier qu'un chien dont on a écrasé la patte ne souffre pas. Il est assez vraisemblable que toute douleur est beaucoup moins nettement perçue par le chien que par l'homme. Mais enfin c'est un phénomène du même ordre, et identique, à l'intensité près.

Or la douleur, à l'étudier profondément, consiste en deux éléments essentiels : d'abord, un ébranlement du moi conscient; puis la prolongation de cet ébranlement. Si le moi n'est pas nettement conscient, s'il ne va pas jusqu'à s'affirmer lui-même en se séparant du monde extérieur, on ne peut pas dire qu'il y ait véritable douleur. Chez les êtres humains jamais le moi ne s'affirme avec autant de force que dans le cas d'une impression très douloureuse. De sorte que chez des êtres dont les réactions sont machinales, automatiques, réglées par d'autres forces que par l'affirmation du moi et une volonté librement délibérée, la douleur devient

tellement vague, tellement confuse, qu'elle n'existe pour ainsi dire pas. Le plus grand philosophe des temps modernes, Descartes, avait imaginé le système des animaux machines, système qui a été tourné en ridicule par les ignorants, et cependant auquel on est presque forcé de revenir quand on fait l'étude approfondie des réflexes. Pour les animaux supérieurs (mammifères et oiseaux), il faut admettre qu'il y a une conscience du moi, mais une conscience assez vague. Alors que chez les vertébrés inférieurs, cette conscience est bien plus rudimentaire encore, si tant est qu'elle existe. J'ai peine à concevoir qu'une grenouille puisse réfléchir sur son moi] affirmer son existence vis-à-vis du monde extérieur, et dire ou penser : Je souffre. Tout être qui ne peut pas penser qu'il souffre et méditer sur sa souffrance ne souffre véritablement pas. Et, quoique je n'aie pas la prétention de pénétrer dans la conscience d'une grenouille, je m'imagine que la grenouille n'a qu'une notion indistincte de sa souffrance.

Même pour les vertébrés supérieurs, comme les oiseaux, les lapins, les cobayes, la souffrance est probablement assez vague. Il ne suffit pas pour dire qu'ils souffrent de les voir agités par des contorsions et se livrant à des réactions de défense. L'enfant nouveau-né, qui n'a ni intelligence, ni mémoire, ni conscience, est probablement incapable de vraie souffrance consciente; et cependant il crie et pleure quand il a faim ou quand on le pique. Mais ces cris et ces larmes ne suffisent pas pour me permettre d'affirmer qu'il ressent et perçoit une véritable douleur. C'est une excitation nerveuse qui se traduit par des réactions de défense; ce n'est pas l'affirmation consciente d'un moi douloureusement ébranlé.

Il faut, pour qu'il y ait douleur, que l'impression ne soit pas fugitive, miis durable. L'affirmation du 7noi ne suffit pas. Il faut encore que cette affirmation soit prolongée. Une douleur, si intense qu'on la suppose, qui traverserait l'organisme pendant une seconde, et qui ne laisserait aucun retentissement douloureux derrière elle, ne serait pas une

vraie douleur. Je consens à ce qu'on m'inflige le plus atroce supplice, si on peut m'affirmer qu'au bout d'une seconde j'en aurai perdu tout souvenir, et que nulle trace n'en restera. L'avulsion d'une dent ne dure peut-être qu'une seconde, mais on s'en souvient toute la vie; car, pendant quelques minutes, la douleur continue à être atroce et ne s'éteint pas dans la mémoire définitivement ébranlée. Donc nous pouvons certainement considérer que la douleur est un phénomène de mémoire. Chez tout être qui n'a pas de mémoire, la douleur n'est qu'un vain mot.

De ces faits, dégageons une conclusion générale : sous peine de tomber dans un grossier anthropomorphisme, nous ne pouvons appliquer à la douleur de l'animal les données que nous possédons sur la douleur humaine ^ Chez l'homme la netteté de la conscience, et la prolongation des sensations par la mémoire font que la douleur peut acquérir une intensité extrême. Mais chez l'animal, à mesure que l'intelligence s'amoindrit et que la mémoire devient plus rudimentaire, la douleur va en diminuant. Et, sans que nous ayons le droit d'être très affirmatifs, puisque nous sommes en de profondes ténèbres pour la connaissance de la conscience animale, il me paraît que très rapidement, quand on redescend l'échelle animale, la douleur devient de plus en plus vague, à peine perçue, aussi indistincte que la conscience du moz.

Nous avons donc le droit de faire des vivisections sur les êtres qui ne souffrent pas parce qu'ils n'ont pas de moi. Or cette absence de mémoire, de conscience et d'intelligence s'étend assurément à tout le règne végétal ; presque certainement à tous les groupes d'invertébrés; et probablement aux vertébrés inférieurs.

En définitive il ne reste plus que les mammifères et les

1. Dans le petit libelle dont j'ai parlé précédemment, on cite une phrase du Prof. Pritchard « que les divers animaux ont une peau d'épaisseur différente, mais que la sensibilité est la même chez tous, y compris l'homme». 11 me semble que le Prof. (?) Piutchard n'a guère approfondi la psychologie générale, et qu'on le refuserait à un examen de physiologie.

oiseaux qui soient capables d'une véritable douleur. Quoique cette douleur soit assurément des plus confuses, elle est certaine. Il faut en tenir compte sous peine d'être un barbare. Aussi restreindrons-nous le problème de la vivisection à la vivisection sur les animaux supérieurs, qui seuls sont aptes à souffrir.

De l'anesthésie dans la vivisection.

Quelques mots sont nécessaires pour indiquer ici avec précision ce qu'est l'anesthésie.

Par définition, un anesthésique est une substance qui, sans paralyser l'activité du cœur et de la respiration, abolit la sensibilité. De fait, toutes les fois que la sensibilité générale est abolie, il y a en môme temps abolition de la conscience, de l'intelligence et de la mémoire.

Le caractère d'une substance anesthésique est en outre de n'agir que passagèrement. Au bout d'un certain temps, le poison est éliminé, et alors peu à peu reviennent l'intelligence, la conscience et la mémoire, en même temps que la sensibilité.

On sait que l'admirable découverte de l'anesthésie générale, permettant de faire des opérations sur l'homme sans douleur, est due au hasard. Ce sont des dentistes américains, Horace Wells et Morton, et peut-être d'autres encore, qui découvrirent par hasard que le protoxyde d'azote a le pouvoir, lorsqu'on le respire, de faire disparaître pendant quelque temps, — un temps qui suffit à une opération chirurgicale, — toute sensibilité à la douleur (1840). Puis ils découvrirent les effets de l'éther (1842^1. Depuis lors, bien d'autres anesthésiques ont été découverts, notamment le chloroforme, préparé en 1832 par Soubeiran, mais dont

Flourens et Simpson n'ont découvert qu'en 1847 les propriétés anesthésiantes.

Maintenant les physiologistes et les chirurgiens connaissent admirablement le mode d'action des anesthésiques. Les anesthésiques empoisonnent la cellule nerveuse, siège de l'intelligence et de la sensibilité, mais respectent les fonctions du système nerveux cardiaque et du système nerveux qui commande la respiration. Un individu chloroformé respire régulièrement ; son cœur bat ry thmiquement ; mais toute intelligence a disparu; il n'a plus ni volonté, ni mémoire, ni même d'actions réflexes, et on peut, sans provoquer chez lui le moindre phénomène de sensibilité, pratiquer les opérations les plus douloureuses.

Or tout nous permet d'affirmer que l'animal anesthésié se comporte comme l'homme anesthésié; c'est-à-dire que le chloroforme donné à un animal abolit toute sensibilité à la douleur. 11 s'ensuit en toute évidence que, sur un animal anesthésié, les vivisections ne doivent provoquer aucune douleur. Tous les physiologistes en sont tellement convaincus que, si humains qu'ils soient, ils ne se font aucun scrupule de poursuivre, sur un animal anesthésié, et bien anesthésié, de longues vivisections.

Si le chloroforme ne peut pas, pour une raison quelconque, être employé, on peut se servir d'autres anesthésiques, en particulier du chloral et de la morphine. Le chloral, à une certaine dose, produit une anesthésié complète, et il est d'une administration beaucoup plus facile que le chloroforme. Autrefois on l'injectaitaux chiens et aux lapins en faisant une petite piqûre à une veine. J'ai indiqué un autre procédé qui permet d'éviter même cette piqûre : Il suffit d'injecter la solution de chloral dans l'abdomen. Au bout de deux ou trois minutes, l'animal, chien, lapin ou cobaye, est pris d'une sorte d'ivresse ; il chancelle, tombe par terre, et, au bout de dix minutes à peu près, il est en anesthésié complète. La morphine peut être injectée à des

doses très fortes aussi sans déterminer la mort. A vrai dire, l'animal morphine n'a pas absolument perdu toute sensibilité à la douleur, mais la douleur faible qu'il perçoit alors est passagère. Sous l'influence d'une excitation traumatique un peu forte il s'éveille pour quelques secondes, mais bientôt il retombe dans un profond sommeil, de sorte que la morphine est loin d'être un anesthésique aussi parfait que le chloral et le chloroforme.

Pourtant le chloroforme, le chloral et l'éther ont pour le physiologiste un grave inconvénient : ils abolissent la sensibilité, mais ils abolissent en même temps les actions réflexes. Or, dans beaucoup d'expériences, il est indispensable de pouvoir étudier les réflexes, c'est-à-dire la réaction fondamentale du système nerveux. Aussi les physiologistes, plus préoccupés, il faut bien le dire, d'assurer l'immobilité de l'animal que son insensibilité, ont-ils recours à une autre substance, le curare^ dont les propriétés ont été admirablement étudiées par Claude Bernard.

Le curare est un poison que les indigènes des bords de l'Amazone préparent avec une liane de la famille des Strychnées. Ils font bouillir la plante avec divers ingrédients, de manière à obtenir finalement une sorte de résine noirâtre, un suc gommeux, qu'ils placent dans de petites calebasses qu'on peut se procurer en Europe. Ce suc sert aux Indiens à imprégner leurs flèches de chasse et aux physiologistes à expérimenter sur un animal immobile. Le curare se dissout dans l'eau, et une solution de quelques centigrammes de curare, injectée sous la peau d'un chien, ou d'un chat, ou d'un lapin, amène au bout de quelques minutes la mort de l'animal ; mort due non à l'arrêt du cœur, mais uniquement à la paralysie de la respiration. Aussi l'animai curarisé peut-il continuer à vivre pendant plusieurs heures, si l'on fait la respiration artificielle, en suppléant par un soufflet à la respiration naturelle qui est paralysée. Durant plusieurs heures l'animal est complètement immobile; le

cœur bat avec force et régularité, pourvu que l'insufflation d'air dans les poumons introduise dans son sang la quantité d'oxygène nécessaire à la vie des tissus. Or, dans ces conditions, comme Claude Bernard l'a si bien montré, la sensibilité n'est pas abolie. Il y a immobilité; il n'y a pas anesthésie. Soient deux animaux, l'un chloroformé, l'autre curarisé, ils sont tous deux également inertes ; mais l'animal chloroformé est insensible, tandis que, selon toute vraisemblance, l'animal curarisé a conservé sa sensibilité intacte.

Aussi est-il impossible de dire que le curare remplace les anesthésiques ; car le curare nest pas aneslhésique.

Or j'ai pu découvrir (en 1894) une substance qui a les propriétés anesthésiques du chloroforme, et qui cependant n'abolit pas les actions réflexes, de sorte que les physiologistes peuvent l'employer en toute sécurité pour les expériences qui, autrefois, nécessitaient l'emploi du curare. Cette substance, c'est le chloralose^ que Hanriot et moi, en 1894, nous avons obtenu, en faisant réagir le chloral anhydre sur le glycose. Je ne puis décrire ici ses propriétés chimiques ou physiologiques; je dirai qu'à petite dose (25 centigrammes ehviron) c'est un excellent hypnotique pour l'homme, et qu'à dose plus forte, injecté dans la veine d'un chien ou d'un lapin, il amène une anesthésie complète, sans toucher ni à la respiration, ni au cœur, ni aux actions réflexes.

Depuis cette époque, beaucoup de physiologistes — et je crois pouvoir dire presque tous les physiologistes — ont renoncé à l'emploi du curare, et n'emploient plus que le chloralose, qui est un anesthésique parfait, puisqu'il permet d'étudier toutes les actions réflexes, quoique l'anesthésie soit absolue.

On objectera qu'il faut faire une petite piqûre à la veine pour introduire le chloralose dans la circulation; mais cette piqûre est vraiment si peu de chose qu'il y aurait enfantillage à s'en préoccuper. Quel médecin hésite à faire une pi-

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