TOME VIT. IP
rencontre l'antigène, lequel est inofîensif, en soi, lui aussi.
Nous trouvons un exemple saisissant de l'action combinée de deux substances inactives dans une expérience bien connue de tous les physiologistes, depuis Claude Bernard. L'amygdaline, des amandes amères, est un corps assez innocent; de même l'émulsine, qui n'est guère plus toxique. Or, si l'on injecte une petite quantité d'émulsine à un animal qui a reçu de l'amygdaline, des accidents immédiats, foudroyants, vont apparaître, car le corps résultant du conflit chimique entre l'amygdaline et l'émulsine, tous deux inofTensifs, sera un poison redoutable : l'acide cyanhydrique.
Toutes les fois qu'on a expérimenté avec soin sur les ferments et les toxo-albumines, si voisines des ferments, c'a été pour constater que, dans les organismes, c'est à l'état de proferments et de protoxines qu'existent ferments et toxines. La cellule ne peut sécréter qu'une substance inoffensive pour la cellule ; il serait absurde de supposer qu'elle va produire ce qui est capable de la tuer ou de la dissoudre.
Donc elle ne sécrète qu'une substance innocente, douée de propriétés fermentatives ou toxiques à peu près nulles. Mais cette substance innocente, qui n'est ni hémolytique, ni glycolytique, ni lipolytique, ni névrolytique, pourra le devenir, quand elle va rencontrer sur son chemin une autre substance également innocente. Et le résultat de la réaction sera, suivant la nature des deux corps entrant en jeu, la production d'une substance hémolytique, glycolytique, lipolytique ou névrolytique.
Si le plus souvent nous agissons sur des ferments actifs et des toxines actives, c'est que nous n'avons pas su préparer les protoxines et les proferments. En effet, ces corps préparatoires sont probablement d'une extrême instabilité, se transformant en toxines véritables et ferments véritables sous des influences chimiques très faibles, plus faibles que nos réactifs de laboratoire, réactifs violents et brutaux dont Faction n'est pas ménagée.
L'HUMORISME ANCIEN ET L'HUMORISME MODERNE. 243
Aussi, presque toujours, pour arriver à connaître ces proferments, sommes-nous forcés d'étudier les liquides organiques intacts, sans leur avoir fait subir de manipulations. La préparation et l'isolement de ces corps les fait disparaître, et, à mesure qu'on les purifie, on les voit s'évanouir, comme l'or disparaissait jadis du creuset des alchimistes.
Nous parlions tout à l'heure de la chimie des impondérables et des innombrables : nous voici arrivés à la chimie des instables. Et certes les difficultés sont immenses ; mais c'est l'intérêt de la science que chaque pas fait en avant nous mène dans une région dont l'exploration est plus laborieuse et plus incertaine.
Cette instabilité des substances chimiques humorales ou cellulaires, il faut maintenant lui donner son nom réel, son vrai nom physiologique : c'est V irritabilité. Etre instable, c'est être apte à se modifier par l'influence des actions extérieures les plus faibles ; c'est donc être irritable aux actions extérieures, mécaniques, physiques, chimiques. Toute l'irritabilité, c'est-à-dire presque toute la physiologie, a pour base l'instabilité chimique des corps qui constituent l'être vivant.
Ainsi, d'une part, une substance est active, quoique la proportion en soit faible ; d'autre part, pour la formation de cette substance par le conflit de deux substances longuement préparées à l'avance, une très légère excitation, chimique ou autre, suffit. Ces deux lois en entraînent nécessairement une troisième ; des phénomènes de grande intensité vont pouvoir éclater iminédiatement lorsqu une cause chimique, mé?ne très faible, intei^viendra.
Cette cause chimique, minuscule, infime, mais dégageant des effets soudains et puissants, c'est le système nerveux qui va les produire.
244 CHARLES RIGHET.
Ainsi, probablement, se peut expliquer cet admirable phénomène qui, avec raison, a attiré l'attention de tous les physiologistes : l'action du système nerveux sur les sécrétions. Un des maîtres de la physiologie, le grand Pflûger, dont nous regrettons ici la perte récente, avait, il y a bien longtemps, cherché à trouver des terminaisons nerveuses pénétrant dans les cellules sécrétantes. Mais cela n'est pas nécessaire pour comprendre le pbénomène de l'excitation glandulaire. Il n'est pas besoin de supposer que le protoplasma nerveux entre en contact direct avec le protoplasma glandulaire. Il suffît d'admettre qu'une minuscule réaction fermentative se produise dans le tube nerveux depuis son origine jusqu'à sa terminaison, de proche en proche comme une traînée de poudre, avec une rapidité de 30 mètres par seconde, et qu'à l'extrémité apparaisse une minime quantité de substance apte à agir chimiquement sur les cellules sécrétantes. L'impondérabilité et l'instabilité des substances chimiques de nos organes suffisent à expliquer cette action.
Et peut-être est-ce par un mécanisme analogue que les nerfs agissent sur les muscles, et en déterminent la réaction. Qui sait même si les actions compliquées de l'àme, actions réflexes ou volontaires, sentiments ou émotions, ne sont pas des phénomènes chimiques, eux aussi, comme Lavoisier l'avait déjà pressenti dans une parole célèbre?... Mais je ne veux pas me laisser entraîner dans des hypothèses. Qu'il me suffise d'avoir établi que l'irritabilité de nos tissus est la conséquence nécessaire, fatale, des deux lois fondamentales de l'humorisme : impondérabilité et instabilité.
Voué voyez donc qu'il ne faut pas chercher à mettre en opposition les théories humorales et les théories nerveuses, puisque l'irritabilité, qui régit les fonctions du système nerveux est, elle-même, un phénomène humoral. Et, par une concaténation admirable, le système nerveux retentit à chaque instant sur la constitution chimique de nos humeurs, de même que la constitution chimique de nos hu-
L'HUMORISME ANCIEN ET L'HUMORISME MODERNE. 245
meurs retentit à chaque instant sur le système nerveux.
Dans les nerfs comme dans les humeurs, c'est la chimie qui gouverne tout. L'être vivant est un mécanisme chimique, et peut-être n'est-il rien de plus.
En tout cas, la complication en est effrayante, et nous serions à bon droit épouvantés, si nous n'avions pas devant nous l'exemple de nos glorieux prédécesseurs. Avec des ressources bien inférieures aux nôtres, avec des instruments imparfaits, obsédés par des théories ridicules, ils ont fini par dégager quelques vérités plongées dans un océan de ténèbres.
Il est vrai qu'ils n'ont pas toujours été modestes, et qu'ils ont cru bien souvent tenir la vérité, alors qu'ils ne tenaient que l'illusion et l'erreur.
Là encore, que leur exemple nous serve de leçon. Soyons hardis dans les hypothèses. On ne l'est jamais assez. Mais soyons aussi très prudents quand nous affirmons. Car ce qui constitue le vrai savant, c'est qu'zV unit à l'extrême audace dans V hypothèse l'extrême rigueur dans la conclusion. Surtout, que notre patience ne se lasse pas. La Nature est rebelle, et ne laisse pas le premier venu, dès la première heure, lui arracher ses secrets. On ne parvient à les connaître, ces terribles secrets, que par fragments et au prix de longs et laborieux efforts.
Je n'ai pas besoin de vous le rappeler, Messieurs, à vous qui avez voué une vie de désintéressement à l'étude des grands problèmes de la vie. Ce n'est donc pas à vous que je parle. Mais je parlerai tout de même ; car je voudrais que ma faible voix fût entendue plus haut et plus loin.
La science, aujourd'hui, ne peut progresser sans de grands sacrifices pécuniaires. La science coûte cher. Instruments et laboratoire, personnel et matériel, la dépense aug-
mente chaque jour à mesure que les difficultés de la recherche vont en augmentant. Il faut donc que les pouvoirs publics, et que l'opinion publique, supérieure aux gouvernements, comprennent enfin qu'il faut fournir à la physiologie des armes nécessaires.
Et pourtant, hélas ! on ne nous accorde que de misérables subsides, et ce sont d'autres armes qu'on amasse de toutes parts. Jamais la folie militaire n'a sévi aussi durement qu'aujourd'hui. Tout ce qu'il y a d'énergie dans les peuples, énergie en hommes et énergie en argent, est consacré à nourrir des haines absurdes et des rivalités fratricides. La guerre., la guerre qui ruine et désole les hommes, la guerre prend tout, et la science, la science bienfaisante et féconde, la science n^a que des restes.
Incroyable et lamentable erreur qui, de tout temps, a pesé sur les destinées humaines. Aujourd'hui plus lourdement que jamais. En voulez-vous un exemple éclatant ? Le voici.
Une admirable découverte vient d'être faite. L'homme a pu arriver à construire des machines volantes, à se soutenir et à se diriger dans l'air, à traverser les espaces aussi rapidement et aussi facilement que l'oiseau. Nous avons quelque droit, ici. Messieurs, à être fiers d'une telle conquête, puisque ce sont les physiologistes qui ont ouvert la voie aux frères Wright. Je puis en parler devant vous. Monsieur le président S. ExNER, qui avez fait de si belles études sur le vol des oiseaux. Et pourquoi n'évoquerais-je pas le souvenir d'un grand physiologiste, mon maître Mahëy, qui, avec sa profonde sagacité, avait deviné le triomphe de l'aviation ? Et pourquoi ne dirais-je pas aussi, non sans quelque orgueil, je l'avoue, qu'avec mon ingénieux ami V. Tatin, nous avons, en 1890, construit et lancé le premier aéroplane? Donc l'aviation a eu pour point de départ la physiologie : elle est sortie des laboratoires de physiologie, et il était bon de le rappeler ici, dans cette réunion de physiologistes.
L'HUMORISME ANCIEN ET L'HUMORISME MODERNE. 247
Eh bien ! les pauvres hommes sont à ce point abêtis par leur fureur belliqueuse que la conquête de l'air par la science et l'industrie humaines leur a suggéré aussitôt cette idée triomphale que l'aéroplane était un merveilleux engin de guerre. Ils se sont donné la tâche généreuse de transformer un instrument de pacification en une machine meurtrière ; et alors, surexcitées par d'ineptes journaux, les opinions publiques ont redoublé de violence guerrière.
Devant cette immense folie humaine nous avons, mes chers collègues', un grand devoir.
C'est parce qu'ils sont encore des ignorants que les hommes civilisés d'aujourd'hui sont aussi belliqueux que des sauvages. Luttons donc contre l'ignorance et préparons le règne de la science. La science unit les peuples. Elle ne connaît point les frontières. La science rend Texistence plus douce, moins cruelle. Et elle a droit au respect de tous; car elle prépare aux hommes à venir un monde moins barbare.
Honneur donc à la science et à notre science ! Honneur à la physiologie, qui combat les misères, les erreurs et les douleurs des hommes.