TOME VII
34 CHARLES RICBET.
qûre à la peau d'un malade, pour lui injecter une solution de morphine? D'ailleurs, si l'on poussait la sensiblerie jusqu'à ne pas oser ouvrir la veine d'un chien pour l'endormir, on pourrait éviter même cette piqûre en mélangeant le chloralose aux aliments de l'animal sur lequel on veut expérimenter. Une demi-heure ou trois quarts d'heure après cette ingestion, il est dans un état de parfaite anesthésie.
Pour toutes ces raisons, la vivisection avec anesthésie me paraît absolument légitime. Du moment qu'on reconnaît à l'homme le droit de tuer un animal, on a le droit de le tuer comme on veut, pourvu qu'on lui épargne la souffrance.
Réfléchissons en effet à ceci, qu'un animal doit mourir lui aussi, tout comme nous. Or la mort naturelle serait certainement pour lui une longue et cruelle agonie de quelques heures, de quelques jours, de quelques semaines, peutêtre. Eh bien! nous remplaçons la hideuse vieillesse, les affres d'une torture prolongée, par un sommeil sans rêve, qui, tout de suite, plonge l'être dans le néant, sans qu'il ait passé par l'intermédiaire d'une souffrance nécessaire. Est-ce là se montrer inhumain?
Pour ma part, je regretterai sur mon lit de mort qu'il ne se trouve pas de physiologiste pour me faire disparaître en paix, sans que je perçoive les déchirants combats de l'agonie finale, et m'anéantir sous le chloroforme, l'éther, le chloralose, la morphine ou le chloral, qui tous me donneraient une douce mort et la facile terminaison de tout.
De l'expérimentation autre que la vivisection.
Mais il faut donner au mot « vivisection » son acception la plus vaste. Il ne s'agit pas seulement de faire des sections de nerfs, des stimulations de glandes, ou des excitations de
muscles. Il est des expériences de plus longue durée dans lesquelles il n'y a pas de mutilations proprement dites, mais des intoxications ou des injections. Il est évident, en effet, que la douleur est souvent provoquée par autre chose que par un instrument tranchant. A-t-on le droit de faire de prolongées intoxications ?
Pour traiter la question dans toute son ampleur, nous poserons le problème de la manière suivante :
A-t-on le di^oil, pour étudier une maladie, de la donner à un animal?
Pour moi, la réponse n'est pas douteuse, et j'affirme que c'est notre droit.
En effet, comme tout individu non prévenu sera forcé de le reconnaître, les maladies ne peuvent être étudiées à fond que par l'expérimentation. L'observation clinique, portant exclusivement sur l'homme, ne peut donner que des résultats sommaires, incomplets, bien moins riches en documents multiples que les résultats fournis par l'expérimentation, variable à l'infini. Si nous étions limités à la vieille observation hippocratique, qui consiste à étudier les symptômes et la marche d'une affection morbide, nous serions réduits à d'assez pauvres ressources. Si la méditation des aphorismes d'HippocRAiii constituait toute la science médicale, la science médicale serait tristement vide. Mais, heureusement, il n'en est pas ainsi. De merveilleux progrès ont été réalisés qui nous permettent d'avoir sur la nature des maladies, et, par conséquent, sur leur traitement et sur leur prophylaxie, des idées tout autres que celles du Père de la Médecine. Ceux-là mêmes qui s'élèvent contre l'expérimentation physiologique ne seraient pas, je m'imagine, s'ils étaient malades, désireux de se faire soigner par un médecin hippocratique, lequel ne voudrait pas tenir compte de toutes les découvertes modernes, sous prétexte qu'elles ont été acquises par des expérimentations in anima vili.
Mais, pour bien discuter la question, il ne convient pas
de rester dans le vague. Arrivons aux faits précis. Je citerai seulement trois découvertes dont l'importance est considérable, et qui n'ont été établies que par la seule expérimentation.
Ce sera d'abord Vantisepsie. Pendant des siècles et des siècles, les chirurgiens opéraient sans comprendre pourquoi la mort frappait à coups redoublés leurs opérés. Vainement ils déployaient une grande habileté. L'opération avait beau réussir, le malade mourait.
L'érysipèle, le tétanos, l'infection purulente sévissaient lamentablement. Tout accouchement exposait à la mort ; les plus petites blessures étaient suivies des accidents les plus graves; dans certaines amputations, par exemple, il y avait une mortalité de 70 p. 100. On n'osait toucher ni au péritoine, ni aux articulations, car toute opération sur le péritoine ou les articulations était sûrement mortelle.
Mais Lister et Pastelr sont venus ! Ils ont tous deux, simultanément et concurremment, démontré que toutes les maladies des opérés étaient des infections par des parasites. En empêchant les plaies d'être contaminées par des parasites, on empêche toute infection ; la plaie, si étendue qu'elle soit, guérit toujours, car les plaies sont innocentes tant qu'elles ne sont pas infectées.
Voilà l'étonnante et simple vérité que Lister et Pasteur ont établie. Et on ne prétendra pas que c'est là une donnée tellement simple, que la seule observation clinique aurait pu la fournir. Car cette assertion serait contredite par les faits. Des milliers et des milliers de chirurgiens, jusqu'à 1868, n'avaient rien compris à l'infection. Il a fallu, pour comprendre ce grand mot d'infection, qui résume toute la chirurgie et toute la médecine, injecter du pus à des animaux, recueillir les microbes qui se développaient alors dans leur sang, les isoler, les cultiver, les injecter de nouveau, et produire une maladie expérimentale. C'est ainsi seule-
ment qu'on a pu comprendre le mécanisme de J'antisepsie, et, par conséquent, l'appliquer au traitement des opérations et des plaies. Il y aurait tout un livre à écrire sur ce sujet, en trois ou quatre gros volumes, de sorte que je ne peux en donner même un aperçu sommaire. Je constate seulement que, tant que les cliniciens se sont bornés à observer les malades, ils n'ont rien pu comprendre, rien analyser, rien prévoir. Il a fallu expérimenter, sacrifier quelques centaines de souris, de rats et de lapins, pour démontrer que l'érysipèle est une maladie inoculable, que l'infection puerpérale est de même nature que l'infection purulente, que toutes ces maladies sont dues à des microorganismes, et que certaines substances, dites antiseptiques, peuvent empêcher le développement de ces germes funestes.
Il paraît tout simple aujourd'hui de savoir (et il semble aux gens naïfs, ignorants du passé et impuissants à se figurer le passé, que ce sont là des notions connues de toute éternité) que des instruments, de l'eau et des linges chauffés à 120° ne contiennent plus de germes vivants. Mais cette découverte n'est pas bien ancienne. C'est Pasteur qui, de 1863 à 1873 l'a établie par des expériences mémorables au prix de quelques maladies données à des rats et à des cobayes.
Alors — j'en appelle au bon sens de tous ceux qui me liront — vaudrait-il mieux effacer les souffrances de ces rats, de ces cobayes et de ces lapins, et revenir à l'ancien temps, où la mortalité dans les maisons d'accouchement était quelquefois de 40 p. 100? (elle est aujourd'hui de0,02 p. 100). Faut-il condamner comme de grands criminels Lister et Pasteur, parce qu'ils ont osé inoculer quelques microbes à de pauvres lapins et déterminer chez ces malheureux animaux — qui seraient morts depuis longtemps sans cela — des maladies expérimentales pour éviter à des milliers et des milliers d'êtres humains d'atroces maladies naturelles?
La seconde découverte que je citerai, c'est celle de la contagiosité de la tuberculose. Des milliers et des milliers de médecins avaient soigné des tuberculeux. 11 y a trois mille ans HippocKATE décrivit la tuberculose avec toute la précision qu'on pourrait y mettre aujourd'hui. D'illustres médecins de tous pays avaient essayé d'analyser la nature de cette terrible maladie, et d'en prévenir la cause; cependant ils n'avaient pas pu, d'après l'observation clinique seule, prouver ce qui est aujourd'hui d'observation banale, que la tuberculose est contagieuse. En 1864, un médecin français, ViLLEMiN, eut l'idée simple et géniale d'inoculer à des lapins les masses tuberculeuses qu'on trouve dans les poumons des phtisiques. Ces lapins devinrent phtisiques à leur tour, et ils moururent au bout de quelques semaines, avec des granulations tuberculeuses disséminées dans leurs poumons et dans leur foie. 11 était donc démontré que la tuberculose était contagieuse. Plus tard Koch a pu découvrir, en 1878, que l'élément actif de cette contagion est un microbe spécial. Mais^ si importante que soit la découverte du microbe de la tuberculose (le bacille de Koch), le fait essentiel, dominateur, c'est que la tuberculose est contagieuse.
Et une fois que ce grand fait est devenu évident, une révolution profonde s'est faite dans l'hygiène sociale, dans le traitement et la prophylaxie de ce mal terrible. Nous savons maintenant que le tuberculeux porte en lui les germes qui vont pouvoir développer le même mal, par conséquent nous savons comment nous préserver contre la tuberculose; il faut détruire les habitations où ont vécu les tuberculeux, prendre des mesures sanitaires contre les viandes malsaines, défendre nos enfants contre les laits contaminés. En un mot, nous sommes armés contre une maladie dont l'expérimentation nous a nppris à connaître la seule et unique cause, la contagion.
Jadis on croyait que les maladies étaient dues à une sorte de colère divine, ou, ce qui revient à peu près au
même, à certaines vapeurs épidémiques insaisissables s'étendant à toute une population, s'attaquant aux individus isolés, frappant, comme l'ange exterminateur, au gré de sa fantaisie, telle ou telle malheureuse victime. On lui prétait, à la maladie, une sorte de volonté ou de caprice s'exerçant au hasard; et on était désarmé contre ce hasard. Même on n'y réfléchissait pas. On se résignait à être malade, et on attendait la maladie, sans rien faire contre elle, engourdi dans une sorte de fatalité orientale. Le médecin hochait la tête, constatait le mal, et se bornait à indiquer des traitements inefficaces, qui n'étaient, suivant une parole célèbre, qu'une longue méditation sur la mort.
Mais les temps sont changés ; il n'y a plus de fatalité dans la tuberculose. Il y a des imprudences, des erreurs, des vices, des vices sociaux surtout. On peut presque dire que, s'il y a encore des tuberculeux, c'est à cause de nos défectueuses institutions sociales. Nous laissons d'innombrables populations végéter, misérables à ce point que sept ou huit individus logent dans le même taudis infect. Dans les faubourgs de nos villes grouille toute une enfance, pervertie, moralement et matériellement, par la misère. Donc, s'il y a encore des tuberculeux, c'est de notre faute : ce n'est pas, comme autrefois, parce qu'on ne savait pas : car on sait. Le lléau peut être combattu, et, si on le laisse tellement puissant encore, c'est parce qu'on n'a pas le courage d'appliquer à l'hygiène publique et à l'hygiène individuelle ce que la science nous a définitivement montré. Prévoir, c'est savoir; et maintenant nous savons. Or il ne faut pas oublier que c'est aux expérimentateurs seuls que nous devons ce grand bienfait.
D'ailleurs, si imparfaite que soit encore la défense contre la tuberculose, elle n'a pas été nulle; de grands progrès ont été faits : la mortalité a diminué dans une proportion considérable. Depuis vingt-cinq ans, la mortalité s'est abaissée de près de 2o p. 100, et en Angleterre, notamment,
OÙ les règlements d'hygiène publique, énergiquement soutenus par le bon sens de la population, sont sévèrement appliqués, la mortalité par la tuberculose a diminué de 50 p. 100. Ce n'est qu'un commencement, et un prochain avenir nous donnera peut-être l'extinction complète de la maladie.
Alors, en toute bonne foi, je demanderai si les lapins que ViLLEMiN a sacrifiés pèsent plus dans le progrès universel, et même dans la morale publique, que les dix millions d'individus qui, parle progrès de l'hygiène, ont été préservés d'une mort précoce et douloureuse. J'estime à grand prix la vie et la souffrance de 50 lapins; mais, au risque de paraître barbare, je préfère à ces 50 lapins les dix millions déjeunes gens qu'a sauvés la découverte de Villemin, et tous ceux qu'elle sauvera encore.
D'autant plus que les études expérimentales faites sur la tuberculose n'ont pas seulement préservé les hommes; elles ont aussi préservé les animaux. Grâce à Koch, on dispose d'un moyen simple pour reconnaître si un animal est ou n'est pas tuberculeux. Koch a pu extraire des microbes tuberculeux une substance qu'il a appelée tuberciiline. 11 avait cru d'abord que cette tuberculine guérit la maladie; mais c'était là probablement une erreur; des expériences ultérieures ont montré que la tuberculine a une tout autre action que de guérir. Elle a la propriété, lorsque elle est injectée en toute petite dose à un animal tuberculeux, de provoquer une fièvre intense, tandis que sur un animal normal elle ne détermine aucune réaction. Si alors on injecte la tuberculine à tous les animaux d'une étable, on peut s'assurer — ce qui était impossible autrement — que tels ou tels de ces animaux sont tuberculeux ou indemnes. Toutes les vaches, qui après l'injection de tuberculine présentent une élévation thermique, sont tuberculeuses : les autres sont au contraire certainement en bonne santé.
Ainsi peut se faire l'inspection sanitaire des étables et
des bergeries. Ainsi peut-on protéger non seulement les hommes, mais encore les animaux, contre l'infection tuberculeuse.
De pareils résultats n'ont pu être obtenus qu'au prix de nombreuses et méthodiques expériences. Quel que soit le génie des antivivisecteurs, ils n'auraient pu, réduits à leurs propres forces intellectuelles, rien imaginer de semblable. Ce n'est pas dans un cabinet de travail qu'on peut découvrir cette longue série de faits imprévus, extraordinaires, presque miraculeux, qu'a pu déceler l'expérimentation du laboratoire. L'homme, a dit Pascal, se lasse de concevoir, plutôt que la Nature de fournir; et l'expérimentation, c'est la Nature interrogée par l'homme.
La troisième découverte, que je prendrai encore pour exemple afin de démontrer la valeur de l'expérimentation, c'est l'histoire de la sérothérapie. Et on me permettra de m'étendre un peu sur ce sujet, puisque j'ai eu la bonne fortune de pouvoir, en 1888, faire l'expérience décisive qui fut le principe delà sérothérapie.
En inoculant un microbe venant du pus [Staphylococcus pi/osepticus), à des lapins et à des chiens, je développai une maladie chez les lapins et chez les chiens. Mais les chiens ne mouraient pas, tandis que tous les lapins mouraient des suites de l'infection. Je pensai alors que, la cause de cette résistance étant dans la ditférence du sang, je pourrais rendre le lapin réfractaire à l'infection en lui injectant le sang du chien normal : l'expérience réussit. Les lapins qui avaient reçu du sang de chien, lorsqu'ils étaient infectés ensuite par le staphylocoque, devenaient très malades, mais ne mouraient pas. Plus tard je pris, non pas le sang d'un chien normal, mais le sang d'un chien ayant reçu l'infection staphylococcique et guéri de cette infection, et j'injectai ce sang à des lapins. Or, les lapins ayant reçu du sang de chien infecté et guéri étaient devenus complètement ré frac-
taires à ïinfectïon microbienne. Le principe de la sérothérapie était trouvé (5 nov. 1888).
Depuis cette époque, la sérothérapie a été appliquée par Behring en Allemagne et par Roux en France à la diphtérie (1892). Ces deux savants ont pu montrer que le sang des animaux, et notamment des chevaux, qui ont été infectés de la diphtérie et qui ont guéri, peut, lorsqu'il est injecté à des malades atteints de diphtérie, diminuer dans une proportion extraordinaire la durée et l'intensité de la maladie. Il n'est plus maintenant d'autre traitement. Un médecin est coupable, et presque criminel, s'il ne l'emploie pas; car les résultats thérapeutiques en sont véritablement merveilleux.
Je ne parle pas seulement de l'observation clinique. Tous ceux qui ont vu les effets d'une de ces injections de sérum chez des enfants diphtériques sont véritablement stupéfaits de la résurrection à laquelle ils assistent, quelques minutes seulement après l'injection. Le malheureux enfant, à la face violacée, aux membres convulsés, qui respirait à peine, renaît à la vie dès qu'il a reçu la bienfaisante injection de sérum. Ces faits sont tellement nets qu'une fois qu'on les a vas, on ne les oublie plus. Mais j'appellerai seulement l'attention de mes lecteurs sur une statistique résultant de plus de 500 000 observations prises en Angleterre, aux États-Unis, en France, en Russie, en Allemagne, en Italie, en Autriche, partout enfin. La mortalité avant 4892 (car la méthode sérothérapique a mis quatre ans à être connue et pratiquée) était de 43 p. 100. Après 1892, cette mortalité n'est plus que de 12 p. 100 '. Par conséquent sur 100 malades atteints de diphtérie il y en a 30 que sauve le traitement sérothérapique.
1. Ces statistiques peuvent se trouver dans tous les livres techniques, et je renverrai ceux qui seraient curieux de les connaître par le détail aux mémoires spéciaux et aux excellents traités de pathologie qui ont été publiés en Angleterre, en France et en Allemagne.
Arrêtons-nous un instant sur ce chiffre qui semble une abstraction à ceux qui n'ont pas réfléchi. Il y a actuellement en Europe à peu près 300 000 enfants par an qui sont atteints de diphtérie. De 1892 à 1907, cela fait 4 500 000. La proportion de 30 p. 100 est alors 1350000. Voilà le nombre des enfants qu'a sauvés la sérothérapie depuis quinze ans. Mettons même un million seulement en chiffres ronds : ce sera peut-être assez pour justifier la mort des 25 chiens, des 100 lapins que j'ai sacrifiés, des 200 chevaux que Behring et Roux ont employés à la préparation du sérum antidiphtérique. Un million de familles en deuil! un million d'espérances fauchées dans leur Heur! il n'y a que des fanatiques pour dire que cela ne pèse pas dans la balance.
Et même, — pourquoi ne le dirai-je pas hautement? — cette soi-disant humanité des antivivisecteurs me paraît tout le contraire de l'humanité. Pour satisfaire à la conception qu'ils se sont forgée d'un certain idéal, ils font bon marché de la vie et de la douleur humaines. Cent mille mères pleurant leur enfant, cent mille pauvres petits enfants, la gorge ouverte, asphyxiant et râlant, voilà ce que ces âmes sensibles déclarent peu de chose en comparaison d'un lapin qui a reçu dans le ventre un peu de sang de chien ! Ils ont, ces philanthropes, une idée fixe. Que l'humanité souffre, pleure et meure ! Peu importe, pourvu que l'idée iixe, poussée jusqu'au délire, triomphe!
Après tout, s'ils persistaient à croire que l'obscure et incertaine douleur d'un lapin malade ne vaut pas la certaine et atroce souffrance de cent mille créatures humaines, je ne peux dire qu'une chose, c'est que je les plains.
Ces trois exemples, de l'antisepsie, de la tuberculose et de la sérothérapie suffiront peut-être à justifier la pathologie expérimentale. Il est maintenant une autre science expérimentale, que je vais essayer de justifier aussi : c'est la thérapeutique.
On ne peut connaître l'action des médicaments qu'en étudiant l'action des poisons, car tous les médicaments à doses fortes sont des poisons. Or, pour bien connaître un poison, il faut l'expérimenter sur l'animal.
On n'a donné le chloroforme qu'après que Flourens en eut déterminé les propriétés anesthésiques chez l'animal.
LiEBREicH, après qu'il eut découvert le chloral, en a étudié les propriétés physiologiques sur l'animal, et c'est après de longues et savantes éludes seulement qu'il a pu le faire entrer dans la thérapeutique humaine. Or le chloral est un des médicaments les plus répandus, qui a soulagé d'innombrables patients.
Quand j'ai fait mes études sur le chloralose, avant d'en prendre moi-même, pour connaître ses effets, j'ai commencé par en donner à des chats et à des poules. J'ignorais le degré de toxicité de cette substance nouvelle, inconnue encore, et, au risque de passer pour très pusillanime, je ne voulais pas commencer par moi; je préférais essayer sur une poule. Non pas que j'estime ma vie à très haut prix, mais enfin, si peu que je l'apprécie, je crois qu'elle vaut plus que celle d'une volaille.
Beaucoup d'autres médicaments ont été ainsi expérimentés sur l'animal avant qu'on ait pu connaître leurs effets sur l'homme. Kocher a découvert l'action de la cocaïne, Knorr, celle de l'antipyrine, et ces deux admirables médicaments ne sont entrés dans la thérapeutique qu'après que leur mode d'action et leur puissance toxique eurent été déterminés sur l'animal.
En un mot, toute la thérapeutique actuelle a pour base non seulement l'observation clinique ancienne (qu'il serait souverainement idiot de mépriser), mais encore les expériences des modernes, qu'il serait tout aussi idiot de proscrire.
Peut-être certaines personnes s'imaginent-elles qu'il n'y a pas de thérapeutique, et qu'on peut remplacer par des
auto-suggestions, des prières, des hypnotisations, tout ce que les médecins emploient d'habitude pour guérir ou adoucir les maladies. A de pareilles objections il est difficile de répondre, parce que ceux qui les font n'ont jamais ouvert un livre de science ni vu un malade. Ils voient les choses comme ils veulent les voir. Ils s'imaginent que le monde extérieur est construit suivant leur fantaisie intérieure, et ils ne daignent pas prendre contact avec la réalité. Ils croient que l'enthousiasme supplée à l'instruction et qu'une certaine vague générosité peut remplacer une longue et patiente étude. Ils soutiendront peut-être que le chloral ne fait pas dormir, que la cocaïne n'insensibilise pas les tissus, que le salicylate de soude n'apaise pas les douleurs rhumatismales, et que le bromure de potassium n'arrête pas les accès d'épilepsie.
Peut-être même continueront-ils à le dire longtemps encore; il est inutile de leur répondre; le progrès continuera sans eux : « Les chiens aboient et la caravane passe. »
Services rendus par la physiologie expérimentale à la science et à l'humanité.
J'arrive maintenant à un des thèmes favoris des antivivisecteurs : que l'expérimentation physiologique n'a rien produit, et que les divergences des savants sont si considérables qu'elles prouvent l'impossibilité à la vivisection d'établir quoi que ce soit de stable.
Là encore la réponse est difficile par suite de l'ignorance même des hommes honorables qui nous critiquent. Assurément il reste encore bien des points incertains dans la physiologie, et rien n'est plus facile que d'y trouver d'éclatantes et d'abondantes contradictions. Si l'on voulait s'amuser à ce travail, il y aurait de quoi écrire cinq ou six énormes
volumes. Laissons les antivivisecteurs se complaire à ce fastidieux et inutile labeur. J'aime mieux leur dire, ce qu'ils ne savent peut-être pas, c'est que la contradiction est l'essence même de la science. Comme nos démonstrations ne font pas appel à la foi, mais au raisonnement; comme nous admettons une libre discussion, une libre investigation de toutes parts, il faut, pour qu'une proposition quelconque soit adoptée sans contestation, qu'elle ait pour elle des preuves multiples et absolument certaines. Même, nos opinions n'étant jamais imposées par la foi ou la violence, nous nous plaisons à provoquer la discussion et la contradiction. Ce serait, n'en déplaise à nos adversaires, la négation même de la science qu'un livre dogmatique irréprochable, où il n'y aurait place ni pour une hésitation ni pour un doute. 11 n'est pas jusqu'aux traités de géométrie et de mécanique, sciences rationnelles cependant, non expérimentales, qui ne se contredisent parfois.
On a dit avec raison que l'histoire de la science était l'histoire des erreurs humaines : erreurs qui peu à peu se rapprochent de la vérité suprême, sans y atteindre jamais. Il faut comprendre cela, sous peine d'être rebelle à la conception des vérités scientifiques.
Or, dans les traités de physiologie, on trouve, à côté de vérités bien démontrées, un nombre immense de vérités à demi démontrées, et par conséquent contestées. Or les vérités mêmes qui nous paraissent aujourd'hui définitivement acquises seront peut-être un jour ébranlées et rejetées; de sorte que nos successeurs trouveront certainement, dans nos livres actuels, une énorme quantité d'erreurs.
Mais quelle conclusion va-t-on en tirer? Ceux qui reprochent à la science physiologique de n'être qu'un tissu de contradictions et d'erreurs ont-ils jamais ouvert un livre de physiologie, par exemple, le Text-book of Physiology de ScHAEFER en deux gros volumes compacts de mille pages pour chaque volume? Ils trouveraient là des milliers de
faits positifs, incontestables, sur toutes les questions qui intéressent la physiologie.
Prenons tour à tour les grandes fonctions de la vie, et nous verrons qu'elles n'ont pu être connues que par l'expérimentation :
1° La circulation du sang, soupçonnée par Michael Ser- VET, Realdo Colombo, et André Césalpin, n'a été vraiment établie que par Harvey en 1628.
Et Harvey n'a pu la démontrer que par des expériences de vivisection sur des grenouilles et des cerfs. Depuis Harvey on a précisé d'une manière admirable les lois de la circulation. Hales a montré qu'il y a une pression de sang dans les vaisseaux. Ghauveau et Marey ont introduit dans le cœur du cheval des appareils permettant de mesurer la pression du sang dans le cœur, dans les artères et dans les veines. Weber a vu que le nerf pneumogastrique arrête le cœur. LuDWiG a appliqué la méthode graphique à la circulation. On a pu construire des appareils délicats qui donnent la forme du pouls et mesurent la pression du sang dans les artères et dans le cœur de l'homme. Claude Bernard a découvert qu'il y a des nerfs donnant le mouvement aux vaisseaux capillaires. Bref, toute l'histoire de la circulation est due uniquement à la vivisection, et il serait ridicule de parler de nos incertitudes à cet égard; car les lois biologiques qui président à la circulation, mécaniques ou nerveuses, nous sont aussi bien connues que celles des combinaisons de l'azote avec l'oxygène.
2° La respiration était restée profondément inconnue quanta sa nature intime jusqu'à Lavoisier. Lavoisier plaça des cobayes dans une boîte remplie de glace, mesura la quantité de chaleur dégagée, la quantité d'oxygène consommée, la quantité d'acide carbonique produit; et il en sut déduire les lois fondamentales de la vie, à savoir que la vie est essentiellement une combustion. Il fit aussi des expé-
48 CHAULES RICHET.
riences sur lui-même. Or, quelque respect qu'on ait pour un cobaye, trouvera-t-on mauvais que Lavoisier ait expérimenté sur un cobaye après avoir expérimenté sur luimême.
Quant aux lois qui règlent cette consommation d'oxygène et cette production d'acide carbonique, il a fallu mettre dans des cages des animaux de toute espèce et de toute taille. Et il n'est peut-être pas de physiologiste qui n'ait fait cette expérience, au risque d'ennuyer les chats et les chiens qu'il expose ainsi, sans d'ailleurs leur faire de mal, à des températures ou à des alimentations diverses. D'ailleurs, pour étudier les échanges respiratoires, les physiologistes expérimentent aussi sur l'homme. Veut-on leur imposer l'extraordinaire scrupule qui les empêcherait d'expérimenter aussi sur l'animal?
Pour prendre un excellent exemple des services que rend la physiologie expérimentale non pas à la science seulement, — ce qui serait d'ailleurs parfaitement suffisant, — mais à l'humanité, je citerai les expériences de Paul Bert relatives aux pressions atmosphériques élevées. Il y a des ouvriers qu'on fait travailler sous l'eau à vingt ou trente mètres de profondeur pour construire des piles de pont ou explorer des carcasses de navires submergés. Or on avait observé depuis longtemps que quelques-uns de ces hommes mouraient subitement en revenant à la surface. La physiologie expérimentale a pu découvrir la cause de cette mort. Lorsqu'un homme (ou un animal) soumis à plusieurs pressions atmosphériques est brusquement décomprimé, l'azote,, dissous dans le sang, se dégage tout à coup et produit des embolies gazeuses qui empêchent la circulation dans les capillaires. Sachant cela, on a pu éviter la mort des ouvriers travaillant à quatre atmosphères de pression en ne les décomprimant que lentement, c'est-à-dire en ne les ramenant que lentement à la pression atmosphérique normale. Est-ce être un barbare que de préférer la mort de ces braves gens
à la mort de quelques chiens qui vont servir à établir celle grande loi?
J'ai pu démontrer que^ si la température extérieure est très élevée, comme dans les journées les plus chaudes de l'été, les chiens qui ont une muselière meurent rapidement d'hyperthermie, car ils ne peuvent plus se refroidir par une respiration haletante. Certes cette expérience a coûté la vie à quelques chiens, mais n'en a-t-elle pas préservé beaucoup d'autres, en indiquant dans quelles conditions il ne faut pas mettre de muselière aux chiens. Et je ne parle pas ici, bien entendu, des conséquences théoriques de cette expérience.
La respiration artificielle, qui peut sauver les individus submergés, est une des conquêtes de la physiologie expérimentale: car on a pu en déterminer les meilleures méthodes et les conditions essentielles par des expériences tout à fait précises. N'est-ce rien que de savoir le moyen de ramener les noyés à la vie?
3*^ La digestion est aussi uniquement connue par l'expérience. Il y a dans la science deux ou trois cas d'individus qui, après un traumatisme ou une opération, furent atteints d'une fistule gastrique, c'est-à-dire d'une ouverture abdominale par laquelle on peut pénétrer dans l'estomac et j introduire des aliments. Or, si l'on s'était contenté de ces observations accidentelles, on n'aurait eu que d'assez médiocres résultats. Alors les physiologistes ont fait des fistules gastriques expérimentales. Les chiens ainsi opérés, après une maladie de quelques jours, guérissent parfaitement. Certains physiologistes en ont conservé pendant plusieurs années, qui étaient gais, caressants, dociles, et qui ne semblaient nullement se plaindre de leur sort. Ils étaient mieux nourris, et plus heureux, et plus choyés que les nombreux chiens errants, faméliques, qui vaguent dans la campagne. Ils n'étaient pas plus à plaindre qu' Alexis de Saint-Martin (observé en 1831 par de Beaumont) et que Margellin (qu'au début de ma carrière j'ai observé en 1878). Récemment un
50 CHARLES KICHET.
éminent physiologiste russe, Pawloff, a pu, surdes animaux auxquels il avait fait des fistules gastriques, découvrir nombre de faits importants, absolument nécessaires à connaître pour le traitement des maladies de l'estomac; et même pour l'institution d'une alimentation normale.
Le problème de l'alimentation est en effet dans l'histoire de l'humanité un des plus essentiels, le plus essentiel peutêtre. Je suppose que les anti-vivisecteurs savent qu'il y a, même en Europe, des populations nombreuses qui s'alimentent d'une manière insuffisante ou plutôt qui meurent de faim. N'est-ce pas désirable de savoir exactement la quantité de carbone, d'azote, de soude, de chaux, de phosphore qui convient à l'animal et par conséquent à l'homme? Les anti-vivisecteurs, intéressés au végétarisme, ne doivent-ils pas, avant d'oser instituer un régime végétal sur l'homme, l'instituer d'abord sur les divers animaux afin de connaître comment l'alimentation mixte peut être modifiée par une alimentation végétale et dans quelles limites ces modifications sont compatibles avec la santé.
4° Le système nerveux est encore moins bien connu dans sa fonction que le système circulatoire ou le système digestif. Et cependant les découvertes positives sont extrêmement nombreuses. L'action des nerfs sur les glandes, sur les muscles, le rôle des différentes parties du cerveau, les dégénérescences nerveuses, les lois des réflexes, tout cela constitue un ensemble formidable de faits bien établis.
Je ne prétends pas que tout soit connu. Hélas! non, il y a encore d'innombrables vérités à découvrir; de graves erreurs sans doute sont doctement professées, avec des contradictions multiples, des incertitudes, des confusions, ce qui prouve tout simplement que la physiologie n'est pas une science achevée, terminée, et que le dernier mot n'en est pas dit liien aveugles ceux qui oseraient en conclure que la physiologie n'est pas une science !
On dit, il est vrai, que la physiologie comme science importe peu, que le rôle du physiologiste, au point de vue de l'allégeance des misères humaines, est nul ; et que les faits physiologiques sont inutiles à connaître. Prétendra-t-on que le médecin n'a pas besoin de savoir la physiologie? Je répondrais par une comparaison que j'ai l'habitude d'exposer aux étudiants en médecine quand je veux leur faire comprendre la nécessité d'une bonne éducation physiologique. Supposons un horloger qui se prétende capable de guérir les montres malades, mais qui, en même temps, se déclare incapable de savoir par quels ressorts et quels mystérieux mécanismes une montre saine peut marquer l'heure. Cet horloger ne m'inspirera qu'une très médiocre conliance, et je ne m'adresserai pas à lui ; car, jusqu'à preuve du contraire, je crois que la condition indispensable pour réparer une montre détraquée, c'est de savoir comment est mue une montre intacte.
Ainsi la physiologie n'existe que parce qu'il y a eu des expérimentateurs. Je ne veux pas dire par là que toutes les vérités de la physiologie sont dues exclusivement à la vivisection. Je prétends seulement qu'une physiologie sans vivisection serait étrangement grossière, limitée à quelques faits empiriques, et qu'il faut, si l'on veut proscrire la vivisection, résolument renoncer à classer la physiologie pai'mi les sciences. Quoi ! Nous pourrions étudier les astres et la terre, l'électricité et la chaleur, la géographie et l'histoire, et il nous serait interdit d'étudier la fortction de la matière vivante!
Ce serait d'autant plus absurde que, de toutes les sciences abordables à l'homme, la physiologie est la science la plus proche de l'homme.
Il n'y a guère que des ignorants pour oser affirmer que l'expérimentation sur l'animal ne peut pas s'appliquer à l'homme. En réalité elle est parfaitement applicable, mais avec certaines différences que les physiologistes s'exercent à connaître. Par exemple certains poisons sont à peu près
inofîensifs pour l'animal, qui sont très redoutables pour l'homme. L'alcaloïde de la belladone, l'atropine, est mille fois plus toxique pour un homme que pour une chèvre. Il est difficile de tuer un chien avec de la morphine, alors qu'une goutte de laudanum tue un enfant nouveau-né. L'oxyde de carbone est absolument inoffensif sur les invertébrés qui n'ont pas de sang rouge, de sorte que des limaçons vivent impunément dans l'oxyde de carbone pur. Et je pourrais citer bien d'autres faits encore qui sont classiques et indiqués tout au long dans les traités de physiologie.
Il y a des différences fonctionnelles entre l'homme et l'animal. Soit, et les physiologistes s'exercent à les connaître ; mais il y a surtout de saisissantes homologies. Combien il serait absurde de croire que l'oxygène ne se fixe pas sur notre sang à peu près comme sur le sang d'un chat ou d'un lapin; que le pneumogastrique, qui arrête le cœur du chat et du lapin, n'arrête pas le cœur de l'homme; que la pression artérielle, qui est de 16 centimètres de mercure sur le cheval, le chien et le chat, est de I ou de 200 centimètres sur l'homme; que la transformation des matières albuminoïdes en urée se fait différemment chez le chien et chez l'homme ! Au contraire, tout nous prouve que les lois générales sont les mêmes, et que la physiologie de l'homme, tout en n'étant pas rigoureusement, dans toutes ses parties, identique à la physiologie de l'animal, en est cependant assez voisine pour qu'il y ait xuiq. physiologie générale, qui comprend dans ses vastes lois les fonctions de tout être vivant, l'homme, le mammifère, le vertébré, l'invertébré, et même toute cellule vivante.
La moralité et la vivisection.
Si l'on prenait au pied de la lettre les assertions des anlivivisecteurs, on arriverait à cette étrange conclusion
que les victimes de la vivisection sont en nombre immense, et que la vivisection est une des calamités de notre siècle, Or, en réalité, le nombre des victimes faites par la physiologie est très faible. Essayons d'en faire à peu près le compte.
11 n'y a pas beaucoup plus de vingt laboratoires en France oii se pratiquent des expériences sur les animaux. Admettons qu'il y en ait vingt en Angleterre, vingt en Italie, quarante en Allemagne, et cinquante dans les autres pays, nous arrivons au chiffre total de 130 laboratoires. Et, si nous supposons qu'on sacrifie dans chacun de ces laboratoires un chien, un chat et un lapin par jour, nous exagérons évidemment.
Supposons cependant qu'il en est ainsi ; et même admettons cinq victimes par jour avec 300 jours de travail par an, ce qui est une exagération évidente, cela fait à peu près 200000 victimes par an. Ce chiffre, énormément exagéré, et qui paraît considérable, est en réalité très faible, si on le met en présence de l'énorme quantité des êtres vivants. Il y a probablement à peu près deux milliards de mammifères qui meurent chaque année, de sorte que la proportion des animaux qui souffrent un peu (et très peu) du fait de l'homme est de 1 sur 10 000. Autrement dit, cela ne compte pas.
Dans l'immense univers terrestre, il y a des milliers et des milliers de douleurs, des luttes atroces incessantes entre les animaux vivants. Chaque rocher de la mer, chaque mousse de la forêt abrite des combats féroces et devient à chaque minute le théâtre de douloureuses agonies. Darwin a admirablement montré que la vie est une lutte, que les faibles sont écrasés par les forts, que la voix de la nature vivante est un cri de détresse plutôt qu'un hymne de joie. Donc, dans ce concert universel de la douleur animale et de la douleur humaine, la faible douleur des animaux expérimentés est peu de chose, et au point de vue absolu on a le droit de la négliger.
D'ailleurs, qu'on y réfléchisse bien. En donnant une
maladie expérimentale à un lapin par exemple, je ne modifierai guère son sort. Si je [l'avais laissé abandonné à luimême, dans un an, dans deux ans, dans trois ans peut-être, il aurait été atteint d'une autre maladie probablement plus cruelle encore que la tuberculose dont je l'ai infecté. Les chiens qui meurent de vieillesse ont un sort qui n'est guère enviable. Combien en ai-je vus, de ces vieux pauvres chiens, perclus de rhumatismes, complètement aveugles, ne pouvani plus se traîner, atteints de dégoûtants ulcères, semblant implorer le coup de grâce qui mettra fin à leur misère ! Et les vieux chevaux usés; quel piteux spectacle! Ce résidu d'existence des vieux animaux est vraiment pitoyable, et, à tout prendre, ce n'est pas une dose énorme de bonheur qu'on leur a laissée en ne les sacrifiant pas quand ils étaient jeunes.
Mais je n'insiste pas sur cet argument; car on pourrait l'appliquer aux êtres humains. Les Grecs disaient: « Heureux ceux qui meurent jeunes ! ils sont favorisés des Dieux I » Peut-être un jour la morale humaine permettra-t-elle d'éviter à ceux qui nous sont chers les dures et inutiles souffrances de la vieillesse! Je l'ignore. Mais ce que je sais, c'est qu'on n'est pas inhumain en sacrifiant un vieux cheval, un vieux chien, pour l'empêcher de passer par toutes les tortures que la sénilité lui réserve.
En tout cas les souffrances produites par les physiologistes qui inoculent des maladies aux animaux, sont d'un très faible poids par rapport aux soutTrances naturelles. Non seulement parce que la douleur de l'animal est toujours plus ou moins plongée dans le néant d'une demi-conscience, mais encore parce que ces douleurs expérimentales sont moindres que les douleurs naturelles et qu'elles portent sur un petit nombre de victimes.
A vrai dire la question n'est pas là. Il ne s'agit pas de savoir si cette douleur animale est, au point de vue absolu, une quantité grande ou petite, dans la nature ; la question
est plus haute : et il faut se demander si le fait d'infliger la douleur est compatible avec notre moralité humaine.
Tolstoï dit quelque part que les sciences ne sont rien, que l'art n'est rien, que la vraie science est celle du bien et du mal, de la justice et de l'injustice. Tout pâlit à côté de ce grand devoir; ou plutôt la vie n'a pas d'autre but que celuilà. Nous ne devons nous préoccuper que du bien, et le souci de la justice doit être notre règle unique.
Si donc, au point de vue absolu, la douleur des grenouilles et des lapins ne compte pas, elle compte beaucoup au point de vue de la moralité humaine. Qu'un enfant méchant martyrise un crapaud, ce n'est pas le crapaud qui m'intéressera; pauvre être à conscience diffuse, qui ignore sa douleur même, laquelle est minuscule, au prix des immenses douleurs que souffrent en ce moment tous les êtres de l'immense univers! Le crapaud ne m'intéresse guère; mais l'enfant m'intéressera beaucoup. C'est donc sur l'enfant cruel que se reportera toute ma sollicitude. Mes efforts tendront beaucoup moins à empêcher le crapaud de souffrir, qu'à empêcher cet être humain d'être un barbare.
Si les antivivisecteurs étaient vraiment des moralistes, et non des fanatiques, ils diraient : « Provoquer des souffrances, produire des maladies, infliger des tortures, cela est une exécrable leçon de moralité. Alors que le premier devoir de l'homme est d'être bon, vous enseignez aux jeunes gens à être méchants. Le médecin, qui doit être pitoyable pour les douleurs humaines, ne devrait pas faire l'apprentissage de sa noble profession en se montrant impitoyable pour les douleurs des victimes innocentes. Une civilisation qui accepte d'imposer mort et tortures à des êtres vivants ne peut être qu'une civilisation barbare. »
Je reconnais la force de cet argument. Et, alors que toutes les assertions précédentes des antivivisecteurs n'avaient pas réussi à me toucher, je dois avouer que cette objection de la moralité humaine m'a paru très puissante.
Je vais cependant essayer de montrer qu'elle n'est pas recevable.
Et tout d'abord, parce qu'il y a dans le monde quantité de douleurs, et de douleurs humaines, plus importantes à soulager que celles des Aàctimes de la vivisection.
Si notre unique souei était celui de la moralité, que de batailles n'aurions-nous pas à livrer ! 11 y a dans l'Inde des milliers d'individus qui meurent de faim : dans toute l'Asie, des populations innombrables périssent de maladies qu'un peu d'hygiène saurait empêcher. En Russie , en Silésie, la moitié des paysans ne mangent pas à leur appétit. La misère des mineurs est partout lamentable. Dans nos grandes villes, Paris, Londres, Berlin, ce n'est pas un fait exceptionnel, hélas! que de trouver des individus qui meurent de faim. La mortalité effrayante des enfants de moins d'un an est due à la faim, et à la faim seule. Il y a en Europe près de deux millions d'enfants de moins d'un an qui meurent uniquement parce que leurs parents sont dans la mxisère, parce que la mère, au lieu d'allaiter, est forcée de travailler, de gagner sa vie dans un labeur manuel, qui tarit son lait. Ces deux millions (.V enfants qui menrent de faim, c'est l'opprobre de notre civilisation. Et cependant on continue à vivre dans le luxe, on assiste froidement à l'agonie de frères humains qu'on pourrait soulager.
Pour ma part, je m'attendrirai volontiers sur les lapins tuberculeux, quand je verrai chez ceux qui les défendent le souci de la souffrance humaine devenu assez puissant pour que toute leur activité, toute leur fortune soient consacrées à empêcher leurs frères de mourir dans les angoisses de la faim.
Il n'y a pas seulement la famine et la misère. Il y a encore d'autres fléaux sociaux, et ces fléaux sont colossalement plus graves que celui de la vivisection. Il y a l'alcoolisme, la prostitution, la guerre. Et je n'ai pas besoin de dire que l'alcoolisme est un mal, que la prostitution est un
mal, que la guerre est un mal. Quand on aura développé la moralité humaine à ce point que l'on ne pourra envisager sans horreur ces grandes misères sociales, il sera temps peut-être de savoir s'il est permis de chercher la vérité aux dépens de quelques souffrances animales. Mais jusque-là j'ai le droit de trouver étrange l'immense pitié qu'on professe pour les chiens, avec l'immense insouciance qu'on affiche pour le sort de tant de pauvres êtres humains.
Si les antivivisecteurs étaient possédés d'un grand désir de moralité, ils essaieraient de réformer notre état social, qui est abominable, et fécond en horreurs; ils tâcheraient de donner aux jeunes gens d'autres notions que la béate satisfaction de l'état social actuel. Tant qu^on n'aura pas regardé en face les maux profonds qui rongent nos sociétés, tant qu'on se complaira dans la satisfaction égoïste de notre société capitaliste et guerrière, il ne sera pas permis, sous peine de scandaleuse hypocrisie, d'affecter des prétentions à la moralité.
Même au point de vue, très exclusif et assez mesquin, des droits de l'animal, n'y a-t-il pas, parmi les antivivisecteurs, des gens du monde qui ne se font aucun scrupule de s'amuser à la pêche ou à la chasse? Dans ce cas, on tue et on martyrise, non pas pour conquérir des vérités nouvelles, mais pour son plaisir et sa distraction. Le chasseur qui a tiré sur un lièvre lance contre l'animal blessé un chien féroce, qu'il a dressé barbarement à cette poursuite, et il assiste avec passion à cette course. Le pêcheur qui a suspendu un poisson à son hameçon est agréablement ému en soupesant les contorsions du pauvre être qui se débat. Les élégants sportsmen tirent sur des pigeons, pour faire preuve de leur adresse. Bon nombre des victimes ne meurent pas sous le coup, et vont, l'aile blessée, la poitrine traversée de plomb, agoniser dans les bois voisins. Toute une réunion de gracieuses jeunes femmes et de jeunes gens distingués suivent à cheval les angoisses d'un pauvre cerf que poursuit une meute furieuse.
Et enfin, toute la population d'une grande ville (Séville ou Madrid, Saint-Sébastien ou Valence), hommes et femmes, vieillards et enfants, se passionnent avec une frénésie inouïe pour le hideux spectacle d'un noble taureau éventrant des chevaux, harcelé par les picadors, et succombant enfin, épuisé par ses lâches ennemis. Voilà des spectacles, voilà des plaisirs qui ne font guère honneur à la moralité humaine ; et je comprends fort bien que des hommes et des femmes à l'âme généreuse faisant partie des Sociétés contre la guerre, contre l'alcoolisme, contre la prostitution, envoient tout leur argent aux populations affamées, et emploient encore leur énergie à lutter contre la chasse, la pêche, le tir aux pigeons et les courses de taureaux. C'est un noble programme de vie qu'ils se sont proposé, et ceux-là ne méritent que notre admiration.
Les Sociétés de protection des animaux sont admirables et irréprochables lorsqu'elles défendent l'animal contre la barbarie humaine; par exemple quand elles empêchent les charretiers de déchirer à coups de fouet la peau d'un malheureux cheval; ou lorsqu'elles proscrivent l'attelage d'un cheval à une voiture trop pesamment chargée; ou encore lorsqu'elles interdisent les combats de coqs et les courses de taureaux. Même je suggérerais à ces Sociétés, si éprises des droits de l'animal, une protection nouvelle d'une nature toute spéciale.
Il existe quantité d'espèces animales qui, pourchassées et traquées par l'homme, sont sur le point de disparaître. Quelques-unes d'entre elles, hélas! ont pour jamais disparu; et nulle force humaine ne pourra faire renaître une espèce animale qui est éteinte.
C'est grand dommage : car ainsi des formes charmantes, plaisir de nos yeux, pourvues d'instincts curieux et délicats, sont à jamais anéanties. Et je citerai quelques exemples pour montrer à quel point il faut que l'homme protège l'animal contre l'homme même. L'homme a le goût de la
dévastation, et quand il est excité, soit par la fureur de la chasse, soit par l'appât du gain, il n'hésite pas à faire de nombreuses victimes, sans se demander si ces furieux ravages ne consommeront pas la destruction de toute une race animale.
Dans les régions polaires déjà de belles espèces ont disparu. Le grand pingouin n'existe plus. Un morse a disparu aussi. Les phoques sont en voie d'extinction : les pêcheurs se livraient à de telles orgies de destruction que des mesures internationales ont dû être prises pour empêcher la destruction totale de l'espèce. (A vrai dire, si le gouvernement anglais et le gouvernement des Etats-Unis ont réglementé le massacre des phoques, ce n'est pas du tout pour arrêter la destruction d'une espèce animale intéressante en soi, c'est parce que cette destruction tarissait la source d'un profit commercial important.)
La baleine était, il y a cent ans, d'une telle abondance, que 30 000 pêcheurs vivaient de cette chasse. Or nos moyens de combat contre les cétacés sont devenus tellement puissants que les baleines ne peuvent plus se défendre, et que le nombre en diminue chaque jour, à tel point qu'on peut prévoir le moment oii il n'en existera plus.
En Amérique, de vastes contrées étaient parcourues par d'immenses troupeaux de bisons. On les a massacrés avec une si folle et imprévoyante ardeur que, si le gouvernement n'avait enfin pris quelques mesures de précaution, insuffisantes et tardives, il n'y aurait plus de bisons.
Les aurochs, les élans, les chamois, les ours, ont à peu près disparu, alors qu'il y a un siècle ils étaient très répandus en Europe. A mesure que l'homme s'empare de la terre pour la culture, il fait disparaître aussi les espèces sauvages, et les remplace par des espèces domestiques oii la race s'avilit. Un moment arrivera malheureusement, où l'homme, tout-puissant, s'étant livré à une destruction irréfléchie de tout ce qui ne lui est pas immédiatement utile, aura effacé
de la surface terrestre tout ce qui n'est pas animal domestique. Il y aura des poules, des canards, des oies, des dindons, des pintades, des moutons, des bœufs, des ânes, des chevaux, des vaches. Peut-être, pour le plaisir de la chasse, conservera-t-on quelques chevreuils et quelques lièvres; mais les espèces sauvages qui ne se reproduisent pas en captivité ne pourront plus enchanter nos yeux. En France, on se livre à une destruction acharnée des petits oiseaux, et toutes les mesures prises pour les protéger sont inefficaces, grâce à la fureur cynégétique des habitants. L'Asie et l'Afrique qui, dans les siècles passés, étant à peu près inconnues et inexplorées des Européens, abritaient de nobles animaux, bientôt ne les connaîtront plus, si l'on ne prend des mesures de préservation. Les grands singes, l'autruche, la girafe, et surtout l'admirable éléphant, fuient devant l'homme qui les détruit sauvagement. Dans cent ans, il n'y en aura plus.
Ce n'est pas sans tristesse qu'on songe à cette civilisatioîi future, brillante peut-être à beaucoup de points de vue, mais monotone et terne, puisqu'elle n'aura plus cette variété merveilleuse d'espèces animales diverses, qui est comme un des sourires de la nature. Une piteuse uniformité remplacera les formes variées que la sélection naturelle avait mis des milliers de siècles à faire apparaître. Et peut-être alors, quelque poète retardataire, en contemplant les vastes bergeries et les énormes poulaillers où l'homme cultivera les espèces qui lui sont utiles, regrettera-t-il le temps lointain où des oiseaux de toute espèce chantaient dans les forêts, mêlant leurs ébats à ceux des gracieux animaux que la civilisation humaine aura anéantis.
Voilà, je m'imagine, un sujet de méditation féconde et d'initiatives intéressantes pour tous ceux qui ont souci des droits de l'animal, et, si je puis m'exprimer ainsi, de l'avenir de l'animalité.
Mais le spectacle d'une vivisection, la préparation d'une
expérience de laboratoire ne se peuvent comparer aux stupides et malfaisants plaisirs de la pêche et de la chasse. Il ne s'agit pas de s'amuser, de se distraire, de trouver dans la vue du sang ou de la douleur une distraction à son ennui. C'est un tout autre mobile qui anime le savant. Il a toujours devant les yeux la pensée que son effort va apporter quelque soulagement aux douleurs humaines. S'il inocule la tuberculose à des lapins, il ne peut pas s'empêcher de penser à tous les malheureux tuberculeux qui agonisent. Il sait parfaitement que, chaque fois qu'il découvrira ne fût-ce qu'une parcelle de vérité, cette petite vérité nouvelle va pouvoir entraîner quelque féconde conséquence pour la guérison des hommes.
Ce n'est pas de gaieté de cœur que le physiologiste fait couler le sang, inocule des maladies et injecte des poisons.
Je sais les pensées qui m'animent lorsque je fais mes expériences : je sais aussi les pensées qui animent mes amis et mes collègues : ce n'est jamais sans une profonde pitié que nous osons prendre un animal bien portant, gai et confiant, pour lui donner du chloroforme ou pour lui injecter un poison. Ce respect de la douleur, loin de diminuer avec l'âge, va au contraire en se développant. De même que le médecin devient en vieillissant de plus en plus sensible aux douleurs humaines, de même le physiologiste qui a assisté à beaucoup d'expériences comprend de plus en plus la gravité d'une douleur. Il en sent tout le poids : il a une responsabilité agrandie. Sa moralité est devenue de plus en plus haute, sa sensibilité s'est accrue. Souvent il répète ce vers de Virgile :
Non ignara malt miseris succurrere disco. (Connaissant la douleur, je puis y compatir).
Il serait donc tout à fait injuste de reprocher à l'expérimentateur barbarie ou inhumanité, car il a, plus que tout autre, le sentiment de l'immense infortune humaine, et,
s'il se résigne à expérimenter, c'est parce qu'il voit derrière son expérience un allégement à la souffrance des hommes.
On raconte que, dans une des grandes batailles de ce siècle, un général, alin de protéger la retraite de son armée, dut faire charger des escadrons de cavalerie pour lutter sans espoir contre l'infanterie ennemie. C'était envoyer ces braves gens à une mort assurée. Il n'hésita point cependant, et, les larmes aux yeux, donna l'ordre de la charge, convaincu, comme tout général doit l'être, qu'il faut parfois sacrifier quelques existences humaines au salut de l'armée et au salut de la patrie.
Eh bien! nous nous considérons comme des soldats menant la bataille contre les forces aveugles et néfastes de la Nature. A certains jours, il faut, pour triompher des maladies et des ignorances, immoler quelques victimes. Nous n'hésitons pas alors, et nous ne devons pas hésiter.
Il me paraît même que ces hommes qui passent leur vie au milieu des poisons et des virus, dans des salles nauséabondes, parmi des êtres souffrants et gémissants, alors qu'ils n'ont d'autre récompense d'un long labeur que la satisfaction du devoir accompli, méritent l'estime et le respect de tous. Ils ne recherchent ni l'argent ni les honneurs. Ce n'est pas dans les laboratoires de physiologie qu'on s'enrichit. Ce n'est pas dans les laboratoires de physiologie qu'on conquiert de grandes positions sociales. Mais qu'importe ! On a employé sa vie à diminuer la douleur des autres. On a devant soi un autre idéal que celui des antivivisecteurs, la douleur humaine, beaucoup plus respectable, en dépit de toutes les phrases, que la douleur animale.
Aussi, quand on parle de vivisection ou d'expérimentation à des jeunes gens, ne peut-on pas être taxé d'immoralité; car le travail, la recherche de la vérité, la pitié pour les infortunes humaines, la pitié aussi pour les infortunes animales, voilà, je m'imagine, ce qui doit grandir l'âme des jeunes gens qui nous écoutent.
Des lois contre la vivisection sont-elles nécessaires?
Nous aborderons maintenant, en quelques mots seulement, un côté intéressant et tout à fait pratique, de la question. Dans certains pays comme en Angleterre, il est des lois qui réglementent la vivisection. Dans d'autres pays, comme en France, en Allemagne et en Italie, il n'y a l'ien d^analogue; par conséquent l'opinion est incertaine à cet égard.
Au début de cet article, j'ai reconnu que, malgré l'exagération de leurs plaintes, les antivivisecteurs avaient rendu de réels services à la moralité générale en appelant L'attention sur les excès commis par quelques vivisecteurs. Personne plus que moi ne reconnaîtra ce bienfait, et j'accorde volontiers que leurs prédications ont eu dans l'ensemble quelques heureux résultats. Mais convient-il d'aller plus loin, et d'interdire ou simplement de réglementer la vivisection?
Pour les raisons données plus haut, il me paraît que l'interdiction serait absurde et néfaste, aussi bien dans le pays de Harvey et de Humer que dans les pays de Bei'.nard et de Pasteur, de Galvani et de Spallanzani, de Jean MCller et de Helmholtz. Ce serait fermer le livre de la science, arrêter tout progrès, condamner l'humanité à être éternellement vouée aux mêmes misères, et à s'agiter, impuissante, dans la même ornière. Mais personne ne songe sérieusement à supprimer l'expérimentation physiologique; et il n'y a pas besoin d'insister.
La réglementation est tout autre chose que l'interdiction. Or j'ai montré que certaines pratiques doivent être condamnées. Mais faut-il qu'elles soient condamnées juridiquement? Pourquoi la loi irait- elle se substituer aux
exigences de la science? Voici en effet un pliysiologiste, pleinement conscient de la grandeur de sa tâche, à qui l'Etat a confié la direction d'un laboratoire, et qui se trouve en présence d'un problème à résoudre. Il est impossible de limiter ses efforts, et de lui assigner des principes dont il ne pourra pas s'écarter. De même qu'on s'en rapporte à lui pour l'achat des instruments et la nomination du personnel, de même il faudra lui laisser pleine latitude pour la disposition de ses expériences. Rien n'est aussi funeste en fait de science qu'une réglementation officielle, qui enlève toute initiative et qui ne permet pas au génie inventeur d'évoluer en toute liberté.
De fait, même en Angleterre, le seul pays oh jusqu'à présent aient été réglementées les conditions de la vivisection, on n'a pas osé enfermer dans des règlements étroits l'initiative de l'expérimentateur. Et il est fort heureux qu'on ait craint de tracer des limites à l'investigation expérimentale, car d'excellents travaux sont dus aux éminents physiologistes anglais contemporains : Schâfer, Horsley, Shebriing- TON, Langley, Bayliss, Starling, Stirling, Halliburton, Waller, et bien d'autres encore. Ils ont poursuivi librement leurs recherches pour le plus grand profit de notre science.
Donc on ne doit pas songer à proscrire tel ou tel procédé de vivisection. Même me paraît-il bien dangereux d'interdire absolument les vivisections sans anesthésie. Je n'ai pas à faire mystère de mon opinion, puisque plus haut j'ai nettement déclaré qu'il ne fallait pas opérer sur un animal sensible. Je considère comme une erreur morale toute vivisection faite sur un animal qui souffre. Mais je laisserai le physiologiste en être juge. Je ne crois pas que la loi doit se substituer à lui; car il se présentera peut-être des cas où l'anesthésie serait impossible. Et alors on ne peut pas le mettre dans la dure alternative, ou de ne pas faire une expérience que dans sa conscience de savant il juge utile, ou de désobéir à la loi.
Et puis, comment préciser les multiples conditions possibles d'une expérience? La loi va-t-elle indiquer Fanesthésique dont il faut se servir, et le degré d'anesthésieauquel il faut arriver? Va-t-elle défendre toutes expériences sur les actions toxiques? On se heurterait à des difficultés, insolubles qui auraient pour unique résultat de paralyser Le savant dans sa recherche ou de le rendre rebelle à la loi de son pays.
Et cependant je reconnais qu'une réglementation est indispensable. Mais elle ne doit pas porter sur la nature de l'expérience. 11 faut qu'elle s'adresse uniquement à la personne de l'expérimentateur.
Il me semble que le droit de faire des vivisections ne peut pas être accordé à tout citoyen, à tout étudiant, et qu'il ne peut pas être permis au premier venu de prendre un chien, de l'attacher à une table d'opération, et d'expérimenter sur le cerveau, les glandes, les muscles de ce pauvre animal^ car ce premier venu est, selon toute apparence, un maladroit ou un ignorant. Il faut qu'aucune vivisection ne soit entreprise à la légère. Après tout, la science ne sera pas appauvrie si une mauvaise expérience n'est pas faite, et jc^ ne^vois aucun avantage à encourager de pareilles tentatives, qui sont condamnées par avance à être infructueuses.
Mais, dans un laboratoire de physiologie, sous la direction du professeur et de ses assistants, avec leur responsabilité morale^ les vivisections ne peuvent pas être interdites. Le nombre n'en peut être limité, et toute indication restrictive doit être bannie.
D'ailleurs, comme je n'ai pas l'intention de formuler un règlement ou d'édicter une loi, je n'indiquerai pas les peines ou les amendes dont seraient passibles ceux qui contreviendraient à la loi. Je me contente donc d'énoncer ce double principe : liberté entière de la vivisection pour les professeurs de physiologie et leurs aides, interdiction de la. vivisection à tout autre.