‹ Physiologie; (volume 5)Chapitre 72 sur 93 · TOME VII · texte numérisé non relu

TOME VII

Et, en elTet, des cas se présentent où il y a anaphylaxie sans identité entre les deux substances : le lait de chèvre anaphylactise pour le lait de vache; le sérum de cheval pour le sérum de lapin, etc., de sorte que l'absolue spécificité n'est pas une condition indispensable.

Même, dans certains cas, les deux substances (la préparante et la déchaînante) peuvent être tout à fait distinctes. Ainsi j'ai pu, dans la congestine des actinies, séparer deux toxalbumines; l'une, que j'appelle congestine jaune, soluble entièrement dans une solution de 60 p. 100 d'alcool; l'autre, que j'appelle congestine noire, insoluble entièrement dans une solution de 30 p. 100 d'alcool. Or on peut nettement constater que la congestine noire, qui est très préparante, n'est absolument pas déchaînante, tandis que des chiens qui ont reçu la congestine noire sont très fortement anaphylactisés pour une injection d.échaînante de congestine jaune.

Cette expérience est assez positive pour permettre de conclure non seulement que l'identité entre la substance préparante et la substance déchaînante n'est pas indispensable; mais encore que la soi-disant spécificité nécessaire n'est qu'apparente ; car dans les produits complexes que le plus souvent on injecte, tels que le sérum et le blanc d'oeuf, il y a peut-être cinquante espèces chimiques diverses, parmi lesquelles peuvent se trouver aussi bien les préparantes que les déchaînantes.

En tout cas, l'identité entre la substance préparante et la substance déchaînante n'est nullement une condition sine quâ non de r anaphylaxie.

Il est même des cas dans lesquels l'injection d'une substance hétérogène a produit une anaphylaxie, que j'ai appelée générale, en ce sens que les animaux anaphylactisés, c'est-à-dire préparés par une injection antigénique, ont acquis une sensibilité plus grande à toutes les intoxications. Ainsi, par exemple, les chiens qui ont reçu de la cré-

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;pitine ou de la congestine, sont devenus plus sensibles à l'action émétisante d'une solution d'apomorphine.

Puisqu'il y a anapliylaxie, sans identité entre les injections (ou ingestions) préparantes et les injections (ou ingestions) déchaînantes, le problème devient plus ardu. Car où faudra-t-il s'arrêter pour dire qu'il y a ou qu'il n'y a pas anaphylaxie?

L'injection d'un antigène détermine un énorme accroissement de sensibilité pour une injection déchaînante faite, un mois après, de cet antigène; c'est une anaphylaxie évidente, classique.

Or, quand, au lieu d'injecter ce même antigène, on en injecte un autre, et qu'on trouve l'organisme devenu un peu plus sensible, il semble bien qu'on puisse en conclure qu'il y a encore de l'anaphylaxie. Mais cette anaphylaxie non spécifique est le plus souvent incomplète, légère; si légère parfois qu'elle existe à peine (comme dans le cas de d'apomorphine après la congestine). Cela ne veut pas dire qu'elle n'existe pas.

Les phénomènes biologiques — comme tous les phénomènes d'ailleurs — ne sont pas, à la limite, perceptibles. Les transitions sont graduelles, insaisissables, défiant les classifications. Une température de 40°, 5 est manifestement de l'hyperthermie et de la fièvre. Cela est vrai pour 39°, d encore et même pour 38°, 5. Mais déjà à 38°, on peut hésiter; •et peut-être, à 37°, 6 ou 37°, 5, ne pourra-t-on plus parler ■d'hyperthermie.

Jadis les Grecs s'amusaient à calculer quand un individu, à qui l'on arrache les cheveux un à un, devient chauve. La privation d'un cheveu va-t-elle amener la calvitie?

On dit, avec raison, qu'il y a tous les degrés dans l'immunité; des immunités si fortes qu'elles sont presque absolues, des immunités si faibles qu'on peut en contester la réalité.

Il en est ainsi pour les anaphylaxies. L'injection d'un

antigène a transformé l'organisme d'un individu, et l'a! anaphyîactisé; très fortement pour une injection déchaînante de ce même antigène; très faiblement (et parfois si faiblement que ce n'est rien du tout), pour l'injection d'autres antigènes.

On peut donc dire qu'il y a des anaphylaxies très fortes, moyennes, très faibles, et enfin si faibles qu'elles nfr comptent plus.

De l'état normal.

La difficulté est surtout de préciser ce qu'il faut appeler l'état normal.

Déjà on doit faire une distinction entre les individus qui ont reçu quelque injection par voie intra-veineuse, rectale,, sous-dermique, péritonéale, trachéale, etc., et les autres individus, indemnes de toute injection de ce genre. L'expérience a montré qu'une injection sous-cutanée ou intraveineuse modifie d'une manière durable, et peut-être détinitive, l'état humoral de tout l'organisme. — Par conséquent^ tous les individus injectés sont en réalité, ou au moins en potentialité, d'anaphylaxie.

Il faut même aller jusqu'à dire que tout individu qui a reçu une injection par voie parentérale n'est plus un individu normal.

Il est très près de la normalité, s'il a reçu il y a quinze ans une injection de 0 ce. 1 de sérum de cheval sous la peau; il en est très loin, s'il a reçu il y a trois mois 15 centimètres cubes de ce même sérum. Mais c'est affaire de degré ; car on peut être tellement près de l'état normal que pratiquement l'état normal et l'état anormal se confondent.

Cette modification de l'état normal par des chimisme& infiniment petits ne doit pas nous surprendre; car nous en

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avons des exemples merveilleux clans les immunités acquises. Un individu qu'on a vacciné il y a trente ans reste pendant trente ans réfractaire à la variole; par conséquent pendant trente ans il a été, en réalité, anormal. Tel autre qui a eu la syphilis, tel autre qui a eu la typhoïde, sont devenus réfractaires à la syphilis et à la typhoïde. Ils ont donc cessé d'être, à un certain point de vue, normaux. De même l'individu qui a reçu une injection d'antigène sous la peau ou dans la veine n'est plus un normal.

On pourrait donc théoriquement faire un départ entre deux groupes d'individus, les normaux et les anormaux. Seront normaux, ceux qui n'ont pas reçu d'injections ayant amené quelque antigène directement dans le sang par voie parentérale, ou subi des infections ayant versé quelque toxine sensibilisante dans le sang. Ils sont normaux, parce que nulles injections ou infections n'ont amené quelque substance hétérogène dans leur sang ou à leurs cellules.

Mais à ce compte, le nombre des individus parfaitement et rigoureusement normaux deviendrait extrêmement faible, si tant est qu'il s'en trouve encore.

L'état normal est presque un mythe. Il n'y a que des états individuels qui s'écartent peu ou beaucoup de la normale. Là encore toute limite franche, brusque, est impossible à déterminer.

D'autant plus que l'injection et l'infection ne sont pas les seules causes qui peuvent introduire des substances hétérogènes dans le sang. Il y a encore Vingestion.

Il est bien établi maintenant qu'il existe une anaphylaxie alimentaire, due à l'insuffisante activité chimique des sucs digestifs, ou, ce qui revient à peu près au même, à la pénétration trop rapide de certains antigènes dans le sang. Alors l'ingestion digestive équivaut à l'injection parentérale. Mais comment déterminer s'il y a eu ou non absorption d'un antigène par le tube digestif?

Des chiens — et même des hommes — nourris avec la viande de cheval crue sont plus sensibles à l'injection de sérum de cheval que ne le sont des individus nourris avec du pain. Ils ne sont donc pas tout à fait normaux, puisqu'ils ont acquis un certain degré d'anaphylaxie.

Mais là encore toute démarcation est impossible, comme entre l'hyperthermie et la température normale : car, à la limite, le degré d'anaphylaxie devient tellement faible que c'est à peine si on a le droit de l'admettre.

Enfin, chez les sujets tout jeunes ou nouveau-nés, il y a eu peut-être transmission (de la mère au fœtus) d'un certain degré d'anaphylaxie : c'est une sorte d'anaphylaxie passive tout à fait analogue à l'immunité transmise par la mère au fœtus. Par conséquent, il faut accepter ce paradoxe que l'hérédité a créé un état d'anaphylaxie chez un enfant qui n'a eu ni injection, ni infection, ni ingestion d'autre substance que du lait.

Donc, puisque des causes multiples, inconnues, impossibles à démêler, peuvent amener l'anaphylaxie, ce n'est pas par l'analyse de ces incertitudes que nous pourrons délimiter l'anaphylaxie, mais uniquement par ses effets et ses degrés. Elle apparaîtra après une injection (ou une ingestion) déchaînante, et sera forte, faible, ou presque nulle. Alors, sans qu'il soit possible d'en déterminer la cause, nous serons forcés de dire qu'il y a anaphylaxie.

D'autant plus que bien souvent la cause nous échappe : voici un chien [Sierra) à qui j'ai donné, en juin 1911, de la crépitine en ingestion. En juin 1912, je lui injecte une dose inoffensive de crépitine, et il meurt en deux heures, presque foudroyé. Si je n'avais pas pris bonne note de l'ingestion de juin 1911, j'aurais pu conclure à une anaphylaxie spontanée. Et de fait, la seule trace de cette ingestion antérieure, c'est la note que j'ai prise sur mon cahier d'expériences. C'est uniquement parce que la cause de l'extrême susceptibilité de Sierra à la crépitine m'était

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connue que j'ai conclu à l'anaphylaxie acquise. Si j'avais ignoré l'histoire de Sierra, j'aurais conclu à une anaphylaxie spontanée.

Or, quand il s'agit d'un individu de vingt, ou trente ou quarante ans, comment savoir quels antigènes ont, à un jour quelconque de sa longue existence, pu pénétrer dans son sang, par alimentation, voire même par injection ou infection? Toutes ces modalités sont possibles, et la soidisant anaphylaxie spontanée ne sera qu'une anaphylaxie ordinaire, qui nous serait peut-être facilement explicable si nous étions au courant de toute sa vie passée.

Ainsi, à mesure qu'on serre la question de plus près, on s'aperçoit qu^il n'y a jamais d'état normal, que chaque individu est, par le fait de sa vie antérieure, différent de tous les autres, et par conséquent, s'il est beaucoup plus sensible à une action toxique que les autres individus de son espèce, nous avons le droit de conclure qu'il a été anaphylactisé?

Autrement dit, l'hypersensibilité à une action toxique peut être identifiée à l'anaphylaxie.

Nous ne pouvons pas supposer que tous les individus ont rigoureusement la même sensibilité aux intoxications. Ce serait absurde; mais d'autre part nous ne pouvons admettre que cette sensibilité, quand il n'y a pas eu d'injection ou d'ingestion antérieure, est extrêmement différente.

Il serait très désirable que la question fût étudiée profondément. Malgré son importance, elle n'a guère excité l'attention des savants. Quelles sont les doses maxima, moyennes, minima, pour un même poison chez des individus de même espèce, de même sexe, de même âge, dans des conditions d'alimentation identique et de température extérieure identique? On ne peut rien dire de bien précis à cet égard, mais, très arbitrairement, nous pouvons admettre une variation de 1 à 6.

Soit 3 la dose moyenne qui chez divers individus déter-

mine ou la mort, ou un phénomène physiologique bien net (élévation ou abaissement de la pression artérielle, arrêt ou ralentissement ou accélération du cœur, dilatation ou constriction de la pupille, vomissement, hyperthermie, prurit, convulsions, délire, etc.), les variations régulières de cette toxicité ne s'abaisseront pas au-dessous de 1, et ne s'élèveront pas au-dessus de 6\ Ce sont là des chiffres arbitraires, au moins pour l'ensemble des poisons; car pour quelques poisons cette variation a été déterminée. Pour les sels métalliques, elle n'est que de 30 p. 100, au lieu de 300 p. 100 que nous admettons ici. C'est donc un chiffre arbitraire, mais qu'il est bon de donner, pour mettre quelque précision dans le langage scientifique ou médical.

On pourrait même étendre à l'immunité ces données numériques. Soit 3, la dose normale toxique, on dira qu'il y a immunité faible quand la dose toxique sera 6, immunité moyenne quand la dose toxique minimum sera entre 18 et 30; immunité très forte quand cette dose dépassera 30.

On serait donc, semble-t-il, autorisé à dire qu'il y a anaphylaxie quand, la dose moyenne toxique étant 3, la dose toxique suffisante pour produire le même effet est au-dessous de 4 ; et inversement qu'il y a immunité, quand la dose toxique nécessaire est au-dessous de 6.

Et ce sera vrai encore, même quand la cause de cette hypersensibilité est inconnue, même quand on n'a pas dans la vie antérieure de l'individu en question, pu déceler quelque injection, quelque infection, quelque ingestion antérieure, car aussi bien il est impossible de faire la preuve négative qu'il n'y a jamais eu d'ingestion, ou d'infection, ou d'injection préparantes.

On le voit : nous arrivons à cette vraisemblance, qui est certainement une hypothèse, que V hypersensibilité (quand

1. Il faut faire aussi toutes réserves sur l'intégrité des organes. Si le cœur, ou le rein, ou le foie, ou le cerveau, sont malades, des doses, qui seraient inoffensives chez des normaux, peuvent devenir mortelles.

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elle va de 3, dose moyenne, à 1) est due à ranaphylaxie.

Pourtant une réserve importante est nécessaire. Les symptômes de l'anaphylaxie classique se présentent avec un aspect caractéristique (urticaire, prurit, état nauséeux, sensation de mal être, angoisse cardiaque, suffocation^ vomissements, état comateux). Peut-on parler encore d'anaphylaxie, même quand il s'agit de symptômes tout différents?

Nous avons vu qu'on peut adopter le mot d'anaphylaxie, même quand la cause (injection préparante) est inconnue. Voici que nous sommes amenés à nous demander s'il y a encore anaphylaxie quand les symptômes diffèrent de l'anaphylaxie ordinaire.

Il semble que toute conclusion formelle à cet égard serait téméraire et prématurée.

J'ai vu que la peptone, à des doses très faibles, injectée dans le péritoine, en solutions isotoniques, produisait de l'hypersensibilité manifeste après une période d'incubation. Cette hypersensibilité est certainement de l'anaphylaxie, puisqu'il y a eu injection préparante et injection déchaînante. Et cependant cette incontestable anaphylaxie ne se manifeste que par un symptôme unique; tout à fait différent des symptômes de l'anaphylaxie ordinaire, un léger degré de leucocytose.

On ne doit donc pas nier l'anaphylaxie, même quand les symptômes ordinaires de l'anaphylaxie font défaut, même quand il ne s'agit pas de matières albaminoïdes. Et il semble probable qu'une sensibilité aux toxiques, supérieure à la normale, est toujours due à l'anaphylaxie.

Sans doute des études ultérieures éclairciront ce très difficile problème; et feront la part de V idiosyncrasie (hypersensibilité personnelle), et de l'anaphylaxie, ou hypersensibilité acquise. Car, en dernière analyse, nous pourrions presque définir brièvement l'anaphylaxie en disant que c'est une hypersensibilité acquise.

De l'anaphylaxie dans les maladies.

- On peut raisonner ainsi quand il y a intoxication par une injection ou une ingestion; car il s'agit là vraiment, d'une action toxique, nettement toxique, qui trouve un individu plus sensible. Mais tout devient plus difficile quand dans le cours d'une maladie apparaissent certains phénomènes. A-t-on le droit de parler alors d'anaphylaxie? On peut soutenir que tout symptôme morbide est en réalité un phénomène d'intoxication. Mais comment apprécier la dose de poison? Est-ce par Fintensité des accidents? Et, si c'est par l'intensité des accidents, comment faire la part de ce qui est ou de ce qui n'est pas phénomène anaphylactique? La maladie est à coup sûr une intoxication, mais une intoxicatioji dans laquelle la dose du poison est inconnue. Or, on n'a le droit de parler d'hypersensibilité que si la dose produisant tel ou tel symptôme chez l'individu normal est connue. Aussi les maladies ne peuvent-elles, à ce point de vue spécial de l'anaphylaxie, être assimilées aux intoxications dans lesquelles on connaît la dose de l'injection déchaînante; condition nécessaire pour établir une comparaison entre l'état normal et l'état anaphylactique.

Pourtant, dans certains cas exceptionnels, on a, semblet-il, le droit de se prononcer pour l'anaphylaxie ; car les symptômes sont si nettement ceux de l'anaphylaxie que l'induction est légitime.

Quelques gouttes du liquide d'un kyste hydatique déterminent, si elles sont absorbées, des accidents formidables. Une ponction ascitique amène parfois des symptômes graves. L'ingestion d'œufs, de coquillages, de certaines viandes chez certaines personnes, entraînent des phénomènes morbides aigus. Là toujours il y a manifestement — encore

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que la dose soit inconnue — [une ingestion déchaînante.

Et, dans quelques affections, comme l'attaque d'asthme, par exemple, la soudaineté des accidents, et la similitude des symptômes autorisent à penser à un état anaphylactique antérieur déchaîné parla production d'une toxine.

Pourtant, quand il n'y a pas eu ingestion directe, ou pénétration directe, subite, d'une substance hétérogène dans le sang, il faut toujours être très réservé; et à plus forte raison dans le cours d'une maladie aiguë, quand les organismes sont intoxiqués par des poisons dont nous ne connaissons ni la quantité, ni même la nature.

Des degrés de Tanaphylaxie. Conclusions.

Revenons aux chiffres que nous indiquions tout à l'heure.

Soit 3 la dose moyenne : on peut rencontrer (toutes conditions d'absorption et d'élimination étant identiques) des individus sensibles à 1, 2, 3, 4, 5, 6. Ceux-là, nous pouvons tous, par définition, les déclarer normaux, non immunisés, ni anaphylactisés.

Mais, si la dose active est inférieure à 4, alors il y a^ une sensibilité assez forte pour qu'on puisse supposer l'anaphylaxie, c'est-à-dire une sensibilité acquise. Ce sera la définition même de l'anaphylaxie.

Si la dose active est supérieure à 6, la sensibilité est assez affaiblie pour qu'on puisse supposer une immunité acquise.

On pourra alors classer l'anaphylaxie en anaphylaxie légère, moyenne, ou forte, selon que les doses actives seront inférieures à 0,03 (an. forte) à 0,3 (an. moyenne) et 1 (an. légère). De même pour l'immunité.

380 CHARLES RICHEï.

Ce ne sont que des indications arbitraires, très arbitraires; mais elles seront utiles pour la classification méthodique des phénomènes, encore très obscurs, qu'on a appelés jusqu'à présent, faute de mieux, idiosyncrasie ou anaphylaxie spontanée.

LA RÉACTION LEUCOCYTAIRE

RÉACTION — INTOXICATION — IMMUNITÉ Par M. Charles Richet.

La réaction leucocytaire peut être définie : la variation du nombre des globules blancs du sang, selon certaines influences physiologiques ou pathologiques. Une toxine^ une infection, une alimentation, une hémorragie, un traumatisme, agissent sur les leucocytes et modifient le nombre de ceux qu'on constate dans l'unité de volume du sang circulant. Réaction en plus ou en moins, positive ou négative, elle est importante à étudier.

A vrai dire, la cause de cette variation numérique est fort obscure; et, dans ce mémoire, nous n'en discuterons pas le mécanisme. Plusieurs hypothèses peuvent être présentées, mais nous n'en retiendrons aucune. Il nous suffira de constater le symptôme même, d'en étudier quelques conditions sans chercher à en approfondir l'intime étiologie.

Même nous laisserons de côté les effets des infections, des hémorragies, des traumatismes, et nous ne traiterons

que de la réaction leucocytaire après alimentation, ou après injections parentérales.

Toutes les numérations de leucocytes ont été faites sur le chien par P. Lassabltère, et la technique adoptée par lui est très simple, tout à fait précise ^ C'est avec sa collaboration active que toutes les expériences ont été faites.

La moyenne des leucocytes, pour 405 chiens examinés, a été de 10,075 par millimètre cube de sang. Pour simplifier, nous rapporterons toujours nos chiffres, non au millimètre cube, mais au 100^ de millimètre cube. De sorte que nous dirons que la moyenne a été de 100,75, ou, en chiffres ronds, de 100. C'est, d'ailleurs, ce même chiffre qui est la moyenne des chiffres donnés par de nombreux auteurs.

Cependant on trouve parfois, sur des chiens venant du dehors, un chiffre plus fort; il faut alors laisser reposer l'animal quelques jours, et attendre, avant d'expérimenter, qu'il soit revenu à un chiffre plus voisin de la normale, 70 au minimum, 130 au maximum. On ne doit pas considérer comme normaux les chiens qui ont moins de 70 ou plus de 130.

J'ai adopté une méthode spéciale d'évaluation qui permet

de tenir compte à la fois du nombre absolu et du nombre

individuel. Soit le chiffre 120 trouvé chez un chien normal.

Après réaction leucocytaire, il a, je suppose, 180. Or, je

n'inscris pas le chiffre 180, mais la moitié de 180, plus la

moitié du rapport de 180 sur 120, soit 150; c'est-à-dire

-^, c'est-à-dire 75. Par conséquent, j'inscrirai le nombre 165,

c'est-à-dire (90 + 75), qui tiendra compte aussi bien, pour moitié, du chiffre absolu 180, et pour moitié, du rapport entre le chiffre absolu et le chiffre constaté antérieurement chez ce même animal.

Et, en effet, on ne peut comparer, encore qu'ils aient ce

1. Voir plus haut. « Leucocytose expérimentale chez le chien », in Arch. internat, de Physiologie, 1912, XII, 213-233.

LA RÉACTION LEUCOCYTAIRE. 383

même chiffre absolu 1 80, deux chiens qui avaient auparavant, i'un 80, l'autre 120. A celui qui avait 80, j'attribuerai 90 + 412,5 (la moitié du rapport de 180 sur 80), c'est-à-dire ^02,5; à celui qui avait 120, j'attribuerai 90 + 75 = 163.

Ainsi tous nos chiffres seront le double rapport intermédiaire entre le chiffre individuel et le chiffre moyen.

Réaction leucocytaire digestive (alimentaire).

Il est répété communément dans les ouvrages classiques que, pendant la digestion, les leucocytes augmentent.

Il fallait savoir quels aliments provoquent cette leucocytose, et pourquoi.

J'ai constaté, chez le chien, que les albuminoïdes sont seuls actifs et que les albumines crues provoquent la leucocytose, tandis que les albumines cuites sont sans action.

L'expérience est tout à fait nette avec la viande. La chair musculaire cuite, ingérée à la dose de 50 grammes par kilogramme (ce qui ferait, pour un homme de 70 kilogrammes, en un repas, la dose énorme de 3 kil. 500), n'a pas provoqué de réaction leucocytaire (104, 140, 80, 77, 131, 110, 55, 65) en moyenne 95; tandis que la viande crue, à égale dose de 50 grammes, a donné (220, 180, 160, 240, 175, 140, 178, 175, 170, 155, 150) en moyenne 168.

Ainsi la viande crue provoque une forte réaction leucocytaire, et la viande cuite rien provoque pas.

De là on peut conclure que la leucocytose n'est pas due au travail digestif, puisque, ainsi que tous les auteurs classiques l'ont surabondamment démontré, le travail digestif €st le même pour la viande crue et la viande cuite. La digestion ne produit pas de leucocytose par elle-même, mais parce qu'au moment de la digestion certaines albumines,

échappant à l'action des sucs digestifs, passent dans le sang,, et provoquent la réaction leucocytaire.

Et la démonstration en peut être donnée de la maaière suivante. Si l'on exprime le jus de la viande, on a, d'une part, dans le jus de viande, les albumines musculaires solubles; d'autre part, dans la viande exprimée (et lavée pour chasser le jus qu'elle pourrait contenir encore), les albumines insolubles, toutes deux crues également, et ne différant que parce que les unes sont solubles, les autres ne le sont pas. Or les albumines solubles du jus de viande déterminent une réaction leucocytaire forte; les albumines insolubles n'en déterminent pas. Le jus de viande a provoqué une leucocytose de 12.3, 131, 170, 230, 212, tandis que la viande exprimée et lavée a donné 98, 127, 69 : c'est-àdire 173 pour le jus de viande crue, et 98 pour la viande lavée. Le jus de viande cuit a donné 71.

On peut donc supposer que, si la viande crue provoque la réaction leucocytaire, c'est parce que certaines matières albuminoïdes solubles passent dans le sang sans avoir été transformées par les sucs digestifs. Elles sont absorbées sans digestion préalable, et constituent alors une substance hétérogène qui stimule les leucocytes.

Pour le dire en passant, la puissante action thérapeutique du jus de viande crue, que j'ai appelée la zomothérapie, n'agit pas du tout par suralimentation. J'ai peine à comprendre qu'on continue à s'obstiner dans cette énorme erreur qui consiste à comparer la zomothérapie et la suralimentation. C'est plutôt, en réalité, de l'hypo-alimentation; caria quantité, relativement forte, de 500 grammes de jus de viande, ne représente guère que 30 grammes de matière albuminoïde; c'est-à-dire, en valeur alimentaire, à peu près 125 grammes de viande. Dira-t-on que 125 grammes de viande, c'est de la suralimentation?

Si la zomothérapie agit efficacement, c'est parce qu'elle fait passer dans le sang des albumines hétérogènes. Elle

LA RÉACTION LEUCOCYTAIRE. 385

agit comme une injection parentérale, et non comme une alimentation spéciale; et, de fait, certains individus, après ingestion de beaucoup de jus de viande, sont pris d'une sorte d'excitation, avec accroissement des forces, et un demi-état d'ébriété.

Ne serait-il pas désirable que des médecins entreprissent cette étude de la réaction leucocytaire sur l'homme, cherchant à voir méthodiquement si, par l'alimentation avec le jus de viande ou avec la viande crue, on ne provoquerait pas une leucocytose post-digestive, plus marquée qu'après toute autre alimentation?

Comme la viande, le lait agit, quand il est ingéré cru, sur les leucocytes; mais, quand il est cuit, son action est tout à fait nulle. Toutefois il faut beaucoup de lait, même cru, plus de 200 grammes par kilogramme, ce qui est énorme, pour qu'il se produise une réaction leucocytaire.

L'albumine d'œuf, crue, non coagulée, à des doses variant entre 10 en 20 grammes par kilogramme, a donné une assez forte réaction leucocytaire (170, 162, 155, 140, 162, 140, 131), en moyenne 151.

Ainsi toute cette série d'expériences est absolument concluante. Les albumines provoquent la leucocytose, quand elles sont crues et solubles. La cuisson leur fait perdre tout activité sur les leucocytes, probablement parce que les albumines cuites, insolubles, ne peuvent passer dans le sang qu'après avoir subi une transformation plus ou moins radicale par l'action des sucs digestifs.

Nous pouvons résumer ces faits dans le tableau suivant :

Alimentation avec albumines solubles.

Viande crue 168 ]

Jus de viande 173 [ Moyenne : 164

Albumine d'œuf loi )

Alimentation avec albumines insolubles.

Viande cuite 95 ) ,,

,.. , ■ ' ^ 1 ' .^o Moyenne : 9/

Viande exprimée et lavée. 98 )

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