‹ Physiologie; (volume 5)Chapitre 89 sur 93 · DANS LES ORGANISMES INFÉRIEURS · texte numérisé non relu

DANS LES ORGANISMES INFÉRIEURS

(FERMENT LACTIQUE)

Par M. Charles Richet.

Pour apprécier rapidement et exactement les influences qui peuvent modifier l'activité cellulaire, le ferment lactique est évidemment l'organisme de choix. En efl"etil est évident que le degré de l'acidité de la liqueur, si facile à mesurer, mesure le degré d'activité (ou de vitalité) du ferment.

J'ai cherché à savoir par cette méthode extrêmement simple comment le ferment lactique s'accoutume à vivre dans des milieux non habituels (c'est-à-dire dans du lait additionné de tels ou tels corps toxiques) ; ce qui conduit à étudier l'influence de l'hérédité sur la résistance aux toxiques.

Autrement dit, et pour préciser, un ferment lactique qui a proliféré, par cultures successives, pendant quelques jours sur du lait additionné d'arséniate de potasse, s'est-il habitué à l'arséniate de potasse?

Voici comment j'ai expérimenté, pour connaître avec

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précision, et par des chiffres, le degré de cette accoutumance.

Le liquide fermentescible était du lait de vache additionné de son volume d'eau distillée et exactement neutralisé par quelques gouttes d'une solution potassique. Appelons N cette liqueur lactée normale, et A cette même liqueur contenant une quantité A d'arsenic. Un ferment lactique très pur était cultivé pendant quelques jours sur le liquide normal N, par ensemencements successifs de N à N, et le même ferment sur le liquide arsenical A, par ensemencements successifs de A à A.

Au bout de quelques jours, pour savoir si le ferment primitif s'était suffisamment différencié en ferment N et en ferment A, j'ensemençais avec le ferment N 10 centimètres

cubes de liquide lacté contenant 0,0; -^; 2 A d'arséniate de

potasse; et de même parallèlement d'autres tubes identiques étaient ensemencés avec le ferment A.

On pouvait donc comparer le croît de ces deux variétés d'un ferment ayant même commune origine, mais dont l'une avait poussé toujours sur N ; l'autre toujours sur A.

Le dosage de l'acidité était fait par une solution de KOH à 2 p. 1 000, avec la phénolphtaléine comme indicateur, après 16 heures et 22 heures de fermentation.

La même opération était répétée alors pendant plusieurs jours, parfois pendant plusieurs semaines de suite; les ensemencements étant toujours faits d'une part par le ferment N (ayant toujours poussé sur N), d'autre part, par le ferment A (ayant toujours poussé sur A).

En pareil cas les chiffres absolus n'ont pas grande valeur. Ce qui importe, c'est de faire une comparaison rationnelle entre le croît du ferment N et celui du ferment A. Pour cela, il faut comparer leurs croîts dans les liquides fermentescibles identiques, et alors nous supposerons, pour simplifier, que le croît du ferment N est toujours égal à 100.

Le chiffre donné alors par l'acidité du ferment A, rap-

L'ACCOUTUMANCE HÉRÉDITAIRE AUX TOXIQUES. 44o

porté au chiffre d'acidité du ferment N, dans le même liquide, sera le ra'pport de V activité fonclionnelle des deux ferments.

Soit par exemple la teneur en arséniate de potasse de

0,0; -^; A; 2 A : on aura, je suppose, comme acidité après

fermentation (et je prends des exemples schématiques) :

Evaluation en centimètres cubes

de la solution potassique Rapport

Quantité d'arséniate .., — -^- ■ .— d'activité fonctionnelle

de potasse p. 100. Ferment N. Ferment A. (N = 100)

Ce qui veut dire que, lorsque le ferment normal ensemencé sur du lait contenant 2 A d'arsenic donne 100, le ferment arsenical cultivé (successivement) sur A, et ensemencé sur 2 A, a donné 160 d'acidité.

Les jours suivants, parfois pendant 30 jours et même davantage, toujours le ferment cultivé sur A était repris pour servir aux ensemencements successifs.

Dans les expériences qui vont suivre, j'appellerai A les concentrations de la substance anormale ajoutée à la liqueur lactée, et dans lesquelles a végété le ferment servant aux ensemencements successifs.

D'ailleurs je ne donnerai pas, brevitatis causa, les chiffres d'acidité absolus, mais seulement les chiffres indiquant le rapport d'activité des deux ferments comparativement étu-

dies, c est-a-dire ^.

En procédant ainsi, on peut constater une loi fondamentale qui se formulera de la façon suivante :

Un ferment cjui a vécu dans un milieu additionné d'une substance différente de son milieu normcd, s habitue en quelques jours à cette substance, de sorte que, dans les liqueurs

additionnées de cette substance anormale, il pousse plus intensivement que le ferment non habitué.

1° Arséniate de potasse pour 100 (neutralisé).

Rapport d'activité.

gr.

(Moyenne de 14 jours : 401 expériences.)

Cela signifie que le ferment arsenical, ayant poussé depuis quelques jours sur du lait contenant 0 gr. 31 p. 100 d'arséniate de potasse, a donné 91 d'acide lactique dans du lait pur, tandis que, dans du lait pur, le ferment normal a donné 100 d'acide lactique; mais, d'autre part, que ce même ferment arsenical a donné 130 sur du lait additionné de 0 gr. 15 p. 100 d'arséniate de potasse, tandis que le ferment normal poussant sur ce même lait arsenical n'a donné que

Cette loi de r accoutumance héréditaire est générale; et je l'ai vérifiée pour maintes autres substances.

2° Phosphate de potasse (neutralisé).

Rapport d'activité.

gr-

(Moyenne de 26 jours : 104 expériences.)

Ensemencement avec du ferment ayant végété depuis 10 jours sur du lait contenant 1 gr. 8 p. 100 de PO' K"-H.

30 Séléniate de K.

gr. Rapport d'activité.

(iN) 0,00 85

(Moyenne de 44 jours : 160 expériences.)

Ensemencement avec du ferment ayant végété depuis 5 jours sur du lait contenant 0 gr. 75 p. 100 de séléniate de K.

4° Bromure de K.

gr. Rapport d'activité.

(Moyenne de 16 jours : 64 expériences.)

Ensemencement au bout de 2 semaines de végétation sur du lait contenant 2 grammes p. 100 de K Br.

5° Azotate de K.

gr. Rapport d'activité.

(Moyenne de 3 jours : 12 expériences.)

Ensemencement au bout de 2 semaines par du ferment ayant poussé sur du lait contenant 0 gr. 385 d'Az 0^ K.

6° Azotate de thallium.

gr. Rapport d'activité.

(Moyenne de 6 jours : 24 expériences.)

448 CHARLES RIGHET.

Au bout de 2 jours, ferment ayant poussé sur du lait

contenant 0 gr. 17 d'azotate de Tl.

7° Sulfate de cuivre.

gr. Rapport d'activité.

(Moyenne de 10 jours : 40 expériences.)

Au bout de 2 semaines, ferment ayant poussé sur du lait contenant 0 gr. 02o p. 100 de SO'^Cu.

8° Chlorure de sodium.

gr. Rapport d'activité.

(Moyenne de 10 jours (?) : 40 expériences.)

Au bout de 2 semaines, ferment ayant poussé sur du lait contenant 15 p. 100 de NaCl.

3° Saccharose.

gr. Rapport d'activité.

(Moyenne de 9 jours : 36 expériences.)

Au bout de 2 semaines, ferment ayant poussé sur du lait contenant 12 gr. S p. 100 de saccharose.

En réunissant les chiffres observés sur des cultures faites avec diverses substances à des concentrations très différentes, et en prenant les moyennes des moyennes (résultant déplus de 10 000 dosages) on peut Formuler la loi suivante :

Soit un ferment lactique poussant, par ensemencement'^

successifs, pendant plusieurs jours, dans du lait soit normal, soit additionné d'une substance étrangère, à la dose de A par litre. Le ferment qui a poussé sur du lait pur donnant 100, le ferment qui a poussé sur du lait additionné de A donnera, toutes conditions égales d'ailleurs :

Sur lait pur 85

Sur lait additionné de - 110

Sur lait additionné de A 150

Sur lait additionné de 2 A . . . . 190

Banc le ferment qui a poussé sur A s'est différencié du ferment qui a poussé sur du lait pur, et est devenu plus résistant à l'actiori toxique de A.

Je ne puis entrer ici dans le détail des faits multiples que révèlent ces diverses expériences. Je me contenterai de signaler les points suivants :

1° L'accoutumance à la substance anormale est variable, selon la nature de cette substance. Parmi les corps que j'ai étudiés, elle semble être maximale pour l'arsenic. Dans le cas de l'arsenic elle est parfois si profonde que le ferment très habitué à l'arséniate de potasse ne pousse presque plus sur du lait normal.

2° L'accoutumance s'établit très rapidement. Déjà au bout de vingt-quatre heures de fermentation elle se manifeste : mais le plus souvent il faut 4, 5 ou même 8 jours pour qu'elle atteigne son maximum, lequel, même après une plus longue série de fermentations sur le même milieu, ne sera pas dépassé.

3° Le maximum d'accoutumance, traduit par un maximum du rapport d'activité, est variable selon la concentration de la substance anormale dans lequel on a mis le ferment qui sert à l'ensemencement. Si la concentration est trop faible, le rapport d'activité est faible. Si la concentration est trop forte, le ferment pousse mal et se développe également mal dans tous les laits, toxiques ou non.

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