CHAPITRE I
De la méthode à suivre dans l'étude de la Psychologie.
« Je te le dis : un garçon qui spécule, est comme un animal, qu'un esprit malicieux fait errer circulaircment sur une aride bruyère, autoui' de laquelle il y a de s"uperbes et verdoyants pâturages. » Faust.
L'homme a toujours éprouvé une grande difficulté à se faire une idée exacte de ses rapports avec le monde extérieur. Dans son enfance, à l'état sauvage, il se sent si petit en face de l'immensité de la nature, si impuissant devant ses forces irrésistibles, tellement subjugué par le spectacle de son cours austère et inexorable, qu'il tombe devant elle dans une prostration abjecte. Ici la terre se soulève sous ses pieds tremblants et les ruines de son habitation l'ensevelissent, là les flots débordés engloutissent, avec une égale indifférence, sa propriété et sa vie; le fruit de mainte année de travail est anéanti par la tempête déchaînée, implacable; la famine ou la peste, sourdes à ses larmes et à ses prières, fondent sur ses foyers et frappent les peuples d'épouvante. Ayant profondément conscience de son impuissance individuelle, il s'abandonne à la terreur ; il adore les causes de ses maux ; il divinise les forces de la nature, élève des autels pour se rendre propice Neptune
courroucé, et sacrifie ce qu'il a de plus cher, sa chair et son sang, dans l'espoir d'adoucir Phœbus- Apollon et d'apaiser le formidable bruissement de son arc d'argent. L'armée du roi d'Assyrie, qui va détruire Jérusalem, estelle décimée par la peste? c'est l'ange du Seigneur qui l'a frappée nuitamment. De même, aujourd'hui, les Bongos de l'Afrique centrale attribuent les morts subites à quelque vieille femme, complice des sorcières ; car ils ne peuvent pas concevoir qu'un homme vigoureux meure sans sorcellerie ^ Tout semble surnaturel à l'homme, qui ne connaît pas le monde naturel; toujours en proie à la frayeur, il est incapable d'observation ou d'investigation ; se sentant faible, nul, il est rempli d'une invincible appréhension, et en vient à considérer la nature comme un être mystérieux et tout-puissant. Qu'on se rappelle les sentiments de crainte, que toute perturbation apparente du cours régulier de la nature (l'apparition d'une comète, un tremblement de terre, ou une éclipse) produit, encore de nos jours, sur les esprits incultes, la terreur superstitieuse, que ces phénomènes peu familiers font naître, et l'on se fera aisément aine idée de l'extrême prostration, qui devait régner dans l'esprit de
l'homme primitif.
Cependant l'habitude apaise peu à peu la consternation, et l'esprit de recherche remplace celui de vénération. L'homme agenouillé se lève et se met à scruter la cause des phénomènes. L'expérience, tôt ou tard, lui révèle leur suite uniforme ; il commence à en entrevoir les lois et s aperçoit, qu'en utilisant son savoir, il peut se soustraire a beaucoup de dommages et même se servir de ces forces physiques jadis si redoutées. Déjà il a devine, qu U occupe dans la nature une position plus élevée qu'il ne le cro^ ait d'abord ; il se considère comme partie intégrante du milieu
, Schweinlunh, cœur de ^^f^^^-^^^ l "^(^ ^^t^^ indien de l'Amérique seplen.rionale, ^P-^^'^' ^^^^V e le suppliant de
V Amérique, septentrionale, p. 136.
ambiant, mais il s'émancipe de la domination des prêtres, qui devaient lui rendre propices ces dieux façonnés par sa terreur. Dès qu'il reconnaît dans l'imperfection de son intelligence la source de ses croyances, les prières inspirées par elles cessent, et ne sont plus considérées que comme une preuve de faiblesse.
Tlialès de Milet semble avoir été le premier, qui, à cette phase du jirogrès intellectuel parmi les Grecs, osa dépouiller tout caractère sacerdotal et se poser en pur philosophe ; et ses sectateurs immédiats, qui constituèrent l'école ionienne, sentant instinctivement, que l'homme et la nature se confondent dans une même unité, cherchèrent objectivement un premier principe des choses — l'apy;/; — commun à l'homme et à la nature. Mais celte méthode lente et ennuyeuse fut bientôt abandonnée pour la méthode bien plus aisée et rapide de la déduction subjective; l'esprit actif sépara les abstractions du monde concret, et ces abstractions, projetées hors de l'esprit^ furent tenues pour des réalités objectives, des entités existant dans la nature.
Anâximandre plongea dans son propre esprit, y trouva quelque chose d'inconcevable, nomma ce quelque chose l'Infini , et , après l'avoir projeté au dehors , il n'hésita pas à le proclamer comme la vraie origine de toutes choses. Py thagore poussa plus loin encore ce raisonnement insensé : il affirma que les nombres, ces symboles arbitraires, ont une existence réelle, et sont les essences des choses.
C'est ainsi que l'homme, oublieux de son humilité première, alla par degrés jusqu'à créer un dieu fait à son image et à construire les lois du monde extérieur en les modelant tout simplement sur ses' propres idées : il adora un dieu doté des mêmes passions que lui, soupçonneux, jaloux, vindicatif, un dieu s'irritant de l'abandon, se laissant apaiser par les louanges et les sacrifices ; persuadé que les relations mutuelles des objets extérieurs obéissaient à des mobiles analogues à ceux de ses propres actions , il donna pour raison aux phénomènes naturels des sympathies ou des an-
tipathies, de l'amour ou de la haine. De même que l'enfant vivifie les objets inanimés qui l'entourent, leur parle, et croit en recevoir des réponses, ainsi l'humanité, dans l'enfance de la pensée, attribuait ses propres sentiments à la nature extérieure, et subordonnait entièrement le physique au métaphysique : ce fut par une des formes de l'anthropomorphisme que les Dryades furent incorporées aux arbres et les Naïades aux fontaines, qu'Atropos fut placée avec ses ciseaux près du fil de la vie, et qu'un Dieusoleil trôna dans le ciel, au lieu et place de la loi de la gravitation. Comme il était naturel, l'homme, qui imposait ainsi ses lois à la nature, perdit bientôt son ancienne humilité et passa d'un excès d'aberration à l'autre.
Honteusement tombé jadis dans une agonie de frayeur, il se redressa maintenant, la tête haute et comme enivré par une orgueilleuse extase.
« L'homme est la mesure de l'univers » : telle fut l'expression définie de cette phase métaphysique du développement humain, phase évidemment stérile en vraies acquisitions pour le savoir. Nul accord possible entre les hommes, alors que chacun interrogeait son propre esprit et dictait du fond de sa conscience individuelle les lois de l'univers, façonnant ainsi arbitrairement les principes qui régissent le monde extérieur, d'après ce qu'il trouvait dans son for intérieur. Lorsque les mots n'ont pas de sens défini, ils sont la source de continuelles disputes, et le résultat inévitable en est la sophistique et le pyrrhonisme. Il en fut ainsi, et l'histoire de l'esprit humain montre que des systèmes de scepticisme ont alterné régulièrement avec des systèmes de philosophie. Féconde seulement en idées creuses et en fantaisies saugrenues, la philosophie imita ces femmes stériles, qui prennent un borborygme pour le mouvement d'un fruit imaginaire.
Convaincu de l'inanité des eff'orts ambitieux de la phn losophie, Socrate tenta de la faire descendre des nuages, l'introduisit dans les cités et l'appliqua à la direction de la
MÉTHODK A SUIVRE.
vie humaine; tandis que Platon et Aristote, en dépit de la diversité de leurs méthodes, sentirent le vague de leurs disputes et s'attachèrent à fixer définitivement le sens des mots. Mais, pour atteindre au sens précis, les mots doivent être les symboles vivants de choses réelles, c'est-à-dire l'expression exacte des phénomènes de la vie suivant l'adaptation de plus en plus spéciale de l'homme à la nature externe. Il y a dans la croissance du langage, s'incorporant les phénomènes, un progrès du simple au complexe, exactement comme dans la vie objective, et dans la cognition, ou vie subjective. Si on poursuit soigneusement l'étymologie des mots Aryens, jusqu'à leurs dernières racines, jusqu'à ces éléments préhistoriques, qui n'admettent plus d'analyse, on constate une progression graduelle des modes les plus simples de la pensée aux modes composés, et des concepts concrets aux abstraits ; il y a une diff'érenciation ininterrompue, d'abord des noms en substantifs et adjectifs, puis de ceux-ci en adjectifs proprement dits et en noms abstraits; les synonymes disparaissent, chacun recevant un sens spécial; car plus une langue est ancienne, plus aussi elle est riche en synonj^mes ; les mots superflus servent ensuite à exprimer de nouveaux développements et de nouvelles combinaisons de la pensée \ Comment uneméthode exclusive, complètement étrangère à l'examen de la nature, aurait-elle pu faire autre chose que répéter sans cesse les mêmes choses en se servant de mots, qui, pour être différents, n'en étaient pas moins indéfinis ? Les résultats obtenus correspondent à l'absurdité de la méthode ; après avoir été à la mode pendant plus de deux mille ans, elle n'a rien établi; « non seulement elle affirme encore ce
' « Jl existe ericoi-e des dialectes, qui n'ont point de noms abstraits, et plus on recule dans l'histoire des lanj^ues, moins on rencontre de ces utiles^ expressions. Pour ce qui concerne le langage, un nom abstrait n'est pas autre chose qu'un adjectif transformé en substantif. t> Les verbes auxiliaires sont aux autres verbes ce que les noms abstraits sont aux substantifs; leur origine est relativement récente, et ils avaient d'abord un caractèi'e plus matériel et plus expressif. — Max Millier, Chips from a German Workshop, vol. II, p. 54.
qu'elle affirmait autrefois ; mais ce qui autrefois est demeuré en question, l'est encore aujourd'hui, et n'est que figé et empâté, au lieu d'être résolu par la discussion. » (Bacon.)
Si les hommes avaient toujours habité les régions du Midi, ces régions torrides, où l'exubérance de la nature leur eût permis l'indolence et la contemplation interne, ils auraient peut-être pu continuer à se payer de vaines spéculations ; mais lorsqu'ils se trouvèrent face à face avec la rude nature du nord, contraints alors à lui arracher leurs moyens de subsistance par un travail sans relâche, ils furent dans la nécessité d'observer ses procédés et de scruter ses voies secrètes. On a remarqué que les différentes religions naquirent dans des climats subtropicaux, où la nature ne force pas l'homme à un travail intense et continu : Zoroastre, Moïse, Bouddha, Jésus-Christ, Mahomet, appartiennent tous à des régions semi-tropicales. Dans les climats froids et tempérés, où l'homme pour vivre doit observer et travailler, plutôt que méditer et prier, l'esprit tendait inévitablement vers les réalités du monde extérieur; cette tendance, renforcée par les exigences de la vie, se transforma avec le temps, chez ceux qui en avaient le loisir et l'occasion, en une disposition à interroger et à interpréter
consciencieusement la nature.
Chez Roger Bacon, nous voyons l'esprit humain s'adonner,
pour ainsi dire inconsciemment, à la recherche de la vraie méthode de développement ; tandis que nous voyons Francis Bacon, qui systématisa les principes et formula les règles de la philosophie inductive, faire avec dessein et méthode ce que jusque-là on n'avait qu'aveuglement essayé. Mais il en fut de l'humanité comme de l'enfant : l'action précéda la conscience, et Bacon lui-même fut la créature et non le créateur de l'esprit prédominant : il fut l'expression consciente d'une impulsion, qui agissait inconsciemment. C'est en se résignant humblement à obéir ainsi, que l'iiomme a conquis la nature; et nous avons déjà récolté l'abondante
« moisson de fruits et de découvertes », que Bacon annonçait sans hésiter comme les garants futurs de la sûreté de sa méthode.
Il nous semble étrange aujourd'hui, que l'excellente et féconde méthode d'induction ne se soit pas révélée plus tôt aux hommes. Comment, alors qu'ils observaient la nature organique, ainsi que le fit surtout Aristote, n'entrevirentils point la progression du général au spécial et du simple au complexe, si évidente dans tous les phénomènes de cet ordre et qui, de nos jours, a été proclamée par Von Baer comme la loi du progrès dans le développement organique ? S'ils avaient formulé cette seule loi de croissante spécialité et complexité dans l'adaptation organique à la nature extérieure, ils n'auraient pu moins faire que de l'appliquer aussi au développement humain conscient ; ce qui eût été établir par la déduction la nécessité de la méthode inductive \ Malheureusement Aristote était isolé, et le fait d'avoir prévu jusqu'à un certain point la valeur de la méthode inductive restera toujours son mérite particulier. Lui-même, il ne suivit pas rigoureusement cette méthode dans la pratique; il y avait un obstacle infranchissable à son adoption générale : c'étaient les erreurs d'ordre moral, engendrées par la méthode métaphysique ou subjective, dont Platon fut une si puissante et si éloquente expression, L'homme, mesure de l'univers, avait une trop haute opinion de luimême pour s'abaisser à être le serviteur et l'interprète de la nature; et ce faux orgueil, obscurcissant l'idée qu'il avait de sa place dans la nature, imprégnait ses rapports sociaux et viciait toute sa manière de penser. Le respect superstitieux de la dépouille humaine, qui, chez les Grecs,
' a Chacune de nos croyances, ainsi queKant l'a clairement vu, est en même temps subjective et objective, et entraîne un état actif aussi bien qu'un état passif de l'esprit. La vraie portée de cette grande conception logique consiste en ce qu'elle étend aux opérations intellectuelles le principe fondamental de la biologie, qui établit la correspondance de l'organisme et du milieu, commune à tout phénomène vital. » — A. Comte, Philosophie positive, vol. 1, p. 575 {de la traduction anglaise).
faisait mettre à mort un général victorieux, pour n'avoir pas enseveli ses morts, doit sans aucun doute avoir empêché Aristote d'examiner anatomiquement la structure du corps liumain. De semblables erreurs reparaissent continuellement dans l'histoire, sous d'autres formes. Ce qui arriva au moyen âge peut servir à mettre en pleine lumière ce trait caractéristique de l'état mental des Grecs ; alors la religion, avec ses erreurs et ses préjugés, contracta une étroite alliance avec la méthode métaphysique, qui a tellement élevé l'homme au-dessus du reste de la nature, faisant ainsi avorter la science positive, qui à ses yeux menaçait de la dégrader. L'issue du conflit fut pendant quelque temps indécise.
Faut-il s'étonner que la fausse méthode ait triomphé en Grèce, quatre siècles avant Jésus-Christ, quand en Angleterre ce fut seulement dix-neuf siècles après Jésus-Christ, que le respect barbare pour le cadavre humain a bien voulu permettre les études anatomiques. De nos jours encore, la phalange d'un saint ou un lambeau de ses vêtements ne passent-ils pas dans certaines contrées civilisées pour des reliques précieuses et sacrées, douées de vertus miraculeuses ?
Le mal produit par la méthode métaphysique n'a pas seulement été la pauvreté intellectuelle, mais une correspondante et fatale erreur morale.
L'adoption de la méthode inductive, qui fait de l'homme le serviteur et l'interprète de la nature, n'est, à tout prendre, que la réalisation continue et systématique de la loi du progrès dans le développement organique; c'est la consciente application de l'esprit aux réalités externes, la soumission de l'entendement aux choses, en d'autres termes, la spécialisation de plus en plus parfaite de l'ajustement intérieur aux impressions extérieures. Le résultat de cet accord est la victoire par l'obéissance, l'agrandissement de l'individu par l'adaptation aux rapports extérieurs, conformément à ce qu'on a appelé le principe de sélection naturelle. Car, dans le développement psychique, comme
dans le développement organique, c'est la variété la mieux adaptée qui l'emporte et survit. L'homme privé de l'un de ses sens, c'est-à-dire de l'une des portes d'entrée des impressions extérieures et du savoir, a une capacité mentale moindre que celui qui est en pleine possession de ses sens ; et toujours de grands progrès scientifiques ont suivi l'invention de quelque instrument, qui augmentait l'acuité de nos sens ou élargissait la sphère de leur activité. L'astronomie est ce que l'œil a pu découvrir à l'aide du télescope. En donnant à la vue un surcroit de puissance, le microscope a fait découvrir des mondes nouveaux et merveilleux ; grâce aux balances d'une extrême sensibilité, la science a acquis l'exactitude numérique ; le spectroscope a permis d'analyser les corps célestes; et, avec l'aide du galvanomètre, d'importantes découvertes sur les fonctions des nerfs commencent déjà à poindre à l'horizon scientifique.
Avec le secours de ces puissants auxiliaires des sens, nous avons pu pénétrer dans des régions de la nature autrefois inconnues et inabordables. Mais, à mesure que nos recherches ont gagné en profondeur, il en est résulté, toujours plus évidemment, que les phénomènes avec lesquels les sens, aidés ou non, nous mettent en rapport, ne sont qu'une insignifiante fraction de l'infinie grandeur de l'univers, et aussi, des activités moléculaires infiniment petites et complexes, encore inaccessibles à notre pouvoir actuel de perception et aussi inconcevables pour nous que la couleur l'est pour l'aveugle, ou la musique pour le sourd. Nous sommes arrivés à mesurer un millionnième de centimètre, à découvrir une élévation de température de g-^, de degré centigrade, à révéler par le spectroscope la 180,000,000'^ partie d'un grain de soude; mais toutes ces mesures ne sont probablement que fort grossières en comparaison de la délicatesse de notre sens olfactif, et, en général, de l'infinie petitesse des activités moléculaires de la matière. Il y a place là pour un développement illimité des sens. Ils ont été la porte d'entrée de la connaissance
et l'intelligence, à son tour, a inventé des moyens pour étendre leur action et augmenter l'exactitude de leur discernement : il y a eu action et réaction, spécialisation progressive et complication croissante. Nous désignons les deux aspects de ce rapport, dans leurs plus hautes manifestations, par les mots cognition et action, d'une part, Éciefice et art, de l'autre.
Ce qui est en dehors des rapports du sujet, ce avec quoi l'homme ne peut en aucune façon se mettre en relation par ses sens ou autrement, ce qui se trouve par conséquent tout à fait au-delà de la conscience, a été appelé le Réel, l'Inconditionné, l'Absolu, l'Inconnaissable ; et il serait facile d'inventer encore un terme dépourvu de sens, commençant par une lettre majuscule, pour nommer 1' « Innominable ». L'existence d'une telle chose n'a pas plus de relation avec nous, en tant qu'êtres conscients, que les sentiments moraux de l'humanité n'en ont avec la sensibilité d'une huître ou d'un infusoire ; nous ne pourrions la concevoir que par une conscience capable de dépasser la conscience ; affirmer ou nier quoi que ce soit à ce sujet ne peut donc êti;e qu'un non-sens. Les métaphysiciens, il est vrai, ont quelquefois converti cette impuissance en une faculté hyiwrconsciente de l'esprit et lui ont donné un gros nom , tel que , par exemple , Intuition de l'Absolu : mais, lors même que l'existence de quelque chose en dehors de la conscience humaine, la dépassant et étant, je le répète, aussi inconcevable pour nous que nos relations morales le sont pour les huîtres ou les infusoires, nous paraîtrait certaine ou probable, cela ne nous autoriserait encore en aucune façon à faire d'une négation une faculté positive de connaissance. D'où puiserions-nous la certitude d'une telle existence, si tout ce que nous savons, sentons et croyons, se réduit à des états de conscience? Je ne puis y voir que l'expression ou la prophétie aveugle d'un instinct, qui* arrivera dans la suite à un développement conscient, en d'autres termes, la manifestation de la tendance
à l'évolution, qui, de tout temps, a été et est encore à
l'œuvre en nous.
Grâce à cette tendance, il se peut que, dans un lointain avenir, une partie, grande ou petite, de ce qui est actuellement en dehors de la conscience humaine, entre dans le cadre intellectuel d'êtres nouveaux et supérieurs, doués de facultés plus développées. La nature continuerait ainsi son progrès évident vers une plus complète conscience d'ellemême. Quant à nous, produits d'un long passé, nous ne pouvons que pressentir le grandiose avenir de l'humanité.
Après avoir ainsi esquissé l'évolution historique de la méthode inductive, nous pouvons maintenant aborder une importante question, celle de savoir si la vraie méthode inductive et objective peut s'appliquer à l'investigation de tous les phénomènes, des faits psychiques aussi bien que des faits physiques. Pour l'étude des derniers, elle a depuis longtemps l'approbation universelle; mais pour celle des premiers, on en est encore à se demander quelle méthode est la meilleure. Il est évidemment impossible, au moyen de la simple observation d'autrui, de former des inductions justes concernant les phénomènes psychiques ; les imperfections d'une observation, qui ne saurait atteindre que les résultats visibles d'opérations invisibles, nous exposent, s'ans protection aucune, à l'hypocrisie, consciente ou inconsciente, des individus. D'ailleurs, l'indubitable et inévitable tendance de tout observateur à interpréter la manière d'agir d'un autre esprit d'après celle du sien propre, à voir ce qui est dans le sujet au lieu de ce qui est dans l'objet, égare fréquemment, lorsqu'il s'agit de pénétrer jusqu'aux motifs des actions. Si nous recourons aux principes du système de psychologie généralement reçu, nous ne sommes pas plus avancés ; car les termes mal définis de ce système, ses vagues traditions, altèrent nos perceptions, s'imposent à notre entendement et ne manquent pas d'embrouiller et de confondre nos déductions. Il faut malheureusement ajouter que, dans l'état actuel de la science psychologique, il nous
PHYSIOLOGIK DK I/KSPRIT
est impossible d'établir, par l'observation et l'expérience, la nature des phénomènes organiques, qui sont les conditions physiques des phénomènes psychiques. La psychologie en serait-elle donc réduite à la méthode subjective, consistant à interroger notre propre conscience, méthode qui de tout temps a joui d'une faveur si marquée ?
Avant d'admettre cette conclusion, qu'on réfléchisse au fait que le nisus instinctif de l'humanité précède généralement la conception d'une méthode systématique, que les hommes, sans savoir pourquoi, suivent une voie tracée par des raisons excellentes. Mais il y a plus : les instincts pratiques de l'humanité font souvent leur bienfaisant ouvrage en contradiction flagrante avec les doctrines professées. Au moyen âge, tout en croyant à la philosophie des écoles,- on' interrogeait néanmoins la nature en maint endroit; et les gens superstitieux, qui croient à l'intervention directe des esprits ou des dieux, n'en adoptent pas moins les mesures préventives ou curatives indiquées par l'observation de la nature. L'homme ne détermine pas consciemment et d'avance la méthode qu'il adoptera ; il la suit aveuglément et n'en a conscience qu'à un moment donné. Le procédé du raisonnement en lui-même n'ajoute rien à la connaissance; il ne faut que déployer ce qui était acquis, donner la possession consciente de ce qui était inconscient, rendre explicite ce qui était implicitement contenu dans l'instinct pratique. Dans le courant ininterrompu de l'évolution organique de la nature, c'est chez l'homme, que la vie devient consciente d'elle-même, et, dans l'humanité, c'est le génie, qui, troublant au moment opportun le sommeil de son développement mental, la réveille et la pousse à l'activité consciente. Où en serait en eff'et l'humanité, si elle ne pouvait agir qu'à la condition d'agir sciemment ?
Deux faits ressortent très clairement de l'examen attentif de l'état actuel de la pensée. Le premier est le peu d'estime dont jouit la métaphysique et la conviction presque
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universelle de son néant. La conséquence de cette opinion, fortement établie, est que la métaphysique n'est cultivée, comme science, que par ceux dont elle constitue la profession, et qui, en dehors de l'activité vivante et vivifiante, siègent sur leurs chaires professorales, ou dans toute autre position où, tout en ayant rarement l'occasion de bien observer, ils ont beaucoup de loisir pour la contemplation introspective. Déduction faite de ces quelques individus, nous ne voyons , d'une part , que des j eunes gens ambitieux , qui passent par une attaque de métaphysique, comme les petits enfants passent par une attaque de rougeole, et acquièrent ainsi, fort heureusement, pour tout le reste de leur vie, l'immunité contre une nouvelle aifection de ce genre ; ou bien, d'autre part, les intelligences actives et ingénieuses de ceux d'entre les philosophes métaphysiciens, qui, n'ayant jamais été formés à la méthode scientifique, ne savent pas subordonner leur entendement aux faits, et vivent mentalement dans un monde plus ou moins idéal. Le second fait, sur lequel j'appuie, parce qu'il n'a pas été suffisamment apprécié, est la faveur extrême, dont jouissent aujourd'hui les biographies, et le vaste développement qu'elles prennent.
Examinons d'abord la portée de la biographie en général. Tout homme étant destiné à une activité quelconque, et ses actions résultant évidemment de ses rapports avec les circonstances, il est clair que la biographie, qui met simultanément en ligne de compte l'individu et les circonstances, et leur action et réaction réciproques, peut seule nous rendre compte de l'homme d'une façon adéquate. — Quelle fut la force de caractère de tel homme? quelle fut celle des circonstances?— comment les a-t-il combattues? — comment l'ontelles affecté? — que résulta-t-il de cette lutte, eu égard aux conditions particulières de l'évolution de l'individu ? — Telles sont les questions auxquelles une bonne biographie cherche à répondre. Elle considère les hommes comme des êtres concrets ; elle prend note, si elle veut accomplir cons-
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ciencieusement sa tâche, de leurs antécédents ancestraux ; elle reconnaît les dissemblances de leurs caractères et de leurs capacités; elle fait une juste part à l'influence bienfaisante ou funeste de l'entourage; — elle considère la trame de la vie comme le résultat inévitable des éléments et des conditions avec lesquels et sous lesquelles elle a été tissée, — et en démêle patiemment les fils embrouillés. — Bref, la biographie est l'application de la science positive à la vie humaine et la conséquence nécessaire du progrès de la philosophie inductive. 11 ne faut donc pas s'étonner si la biographie forme aujourd'hui une portion si considérable de la littérature, et si les romans, ces miroirs plus ou moins fidèles, sont si avidement recherchés. Les instincts pratiques de l'humanité devancent ici, comme ils l'ont fait bien souvent, la connaissance systématique ou la méthode. Les métaphysiciens au contraire ont traité l'homme comme un être abstrait ou idéal; ne se souciant pas de l'homme concret, ils l'ont admis comme une sorte de postulat, une quantité constante, sur laquelle ils basaient, en toute sécurité, leurs creuses propositions. C'est pourquoi la métaphysique n'a jamais progressé et son accoutrement seul a varié. En vérité tout progrès lui est impossible, à moins que la puissance innée de l'esprit humain ne vienne à s'accroître considérablement. Il faut une bonne dose de vanité pour croire que là ou Platon et Descartes ont échoué nous réussirons à l'aide de la même méthode ^ Platon a interrogé son propre esprit et en a exposé les réponses avec une clarté, une subtilité et une élégance de style qui n'ont jamais été et ne seront jamais dépassées; jusqu'à l'ap-
« ce Ce serait une fantaisie fallacieuse et coutradictoire, que des"attendre à ce que des choses, qui n'ont encore jamais été faites, pussent être faites autrement que par des moyens qui u'ont encore jamais ete essayes.» Nov. Org. Aphorisme YI. - Cependant, comme il y a de bonnes raisons de croire, que, dans le cours des époques, les acquisitions mentales deviennent héréditaires et s'accumulent, en donnant lieu à une augmentation innée de la puissance intellectuelle, nous devons admettre, que ceux qui s'attachent à découvrir les formes et les lois de la pensée au moyen de l'introspection, peuvent actuellement faire plus qu Us ne pouvaient faire autrefois.
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parition, probablement encore bien éloignée, d'un esprit supérieur au sien; son système peut donc, à bon droit, être regardé comme réalisant ce que la méthode métaphysique a produit de plus parfait. Devancée par une méthode plus féconde, elle est pratiquement abandonnée et ses champions ressemblent, pour nous servir d'un exemple puisé dans Humboldt, au perroquet des Atures, qui parlait la langue d'une tribu éteinte à un peuple incapable de la comprendre
Mais la méthode qui procède par l'interrogation de notre propre conscience, peut être largement appliquée et l'est en effet, sans tomber dans les excès métaphysiques. La psychologie empirique, bien différente de la conscience immédiate, bien différente de la conscience transcenclentale, sur laquelle — quelle qu'en soit l'essence — se fonde la métaphysique, s'efforce de nous offrir un fidèle compte rendu des divers états de notre conscience et de leurs rapports mutuels. Cette psychologie a été prônée outre mesure par l'école écossaise, à titre de science inductive. Le solide argument sur lequel elle repose est celui-ci : tous les états de l'esprit, tels que pensées, sentiments, sou venir s, voli fions, sont subjectifs, perçus uniquement par la conscience de l'individu qui les éprouve ; et les mots qui les symbolisent doivent leur sens à l'introspection ; ces états sont susceptibles de classification, et celle-ci ne peut évidemment être effectuée que par l'introspection; il peut donc y avoir une science de l'esprit, une psychologie, édifiée sur sa propre base et susceptible d'être étudiée indépendamment de toute autre science. Mais cette base, en quoi consiste-t-elle ? La valeur de la psychologie comme science indépendante repose entièrement sur le degré de confiance et sur la compétence, que
* « Il exii*te encore, et c'est un fait singulier, chez les Maypures, un vieux perroquet, que personne ne comprend plus, parce que, à ce que disent les natifs, il parle le langage des Atures, tribu indienne actuellement éteinte, dont le dernier refuge a été dans les rochers de l'écumante cataracte de TOrinoco. » — Humboldt, Tableaux de la nature, vol. I, p. 172.
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l'on accorde à la conscience comme témoin de ce qui se passe dans l'esprit. Une telle base est-elle suffisamment sûre? Il est plus que permis d'en douter, et cela pour les raisons suivantes :
a. La première n'a pas beaucoup de valeur, car la même objection peut être faite à l'observation appliquée à toute autre science ; la voici : il n'y a qu'un très petit nombre d'individus capables de suivre la succession des phénomènes dans leur propre esprit ; cette introspection demande une préparation spéciale ; pour la pratiquer avec quelque chance de succès, il faut posséder les termes et être imbu des théories du système psychologique, que l'on suppose établi par cette méthode. Et encore, quel sera le succès ?
h. Ceux qui ont acquis le pouvoir d'introspection ne sont pas d'accord entre eux ; des hommes, au même degré apparent de culture et de capacité, arrivent avec la plus grande sincérité et une égale certitude à des conclusions inconsistantes ou directement contradictoires. Impossible de les convaincre d'erreur, comme on pourrait le faire sur le terrain d'une science objective, parce que chacun en appelle à un témoin, qui est seul à écouter sa déposition, et dont par conséquent la véracité n'admet pas de contrôle. II n'y a là aucun fait qui puisse être démontré d'esprit à esprit. Pas de témoin, d'ailleurs, aussi facilement corruptible que celui-là, et dont les dépositions demandent à chaque instant un contrôle plus rigoureux. En effet, dès que la conscience se met à l'œuvre, la chose observée etl'observateur ne forment plus qu'un, et il est bien difficile de s'imaginer, que le sujet ne soit pas influencé par les sentiments de l'objet, et puisse se conformer strictement aux règles de l'observation exacte. Si, même dans l'observation extérieure, il faut s'astreindre à des règles sévères pour éviter l'erreur, à coup sûr ces règles ne sont pas moins indispensables pour l'observation interne.
c. Appliquer la conscience intérieurement à l'observa-
tioli d'un état particulier de l'esprit, cela veut dire : isoler pour le moment cette activité, la dépouiller de ses rapports et, par conséquent, la fausser. Pour observer sa propre manière d'agir, il faut que l'esprit cesse d'agir ; mais c'est justement le cours de son activité qu'il s'agit d'observer. Tant que nous ne pouvons pas effectuer l'arrêt nécessaire pour l'autocontemplation, il nous est impossible de suivre le cours de l'activité ; et si l'arrêt s'effectue, il n'y a plus rien à observer, car il n'y a plus de conscience, puisqu'elle est éveillée seulement par la transition d'un état physique ou psychique à un autre ^ . Ce n'est point là' une objection vaine et théorique ; les résultats de l'introspection en démontrent trop clairement la validité : ce qui était en question autrefois, l'est encore aujourd'hui, et au lieu d'avoir été résolu par l'analyse introspective, n'a été que « figé et nourri par elle ».
d. L'illusion de l'aliéné n'est au fond qu'un cas extrême d'erreur, résultant de causes, qui sans cesse travaillent à pervertir le sentiment de l'individu et à vicier sa raison. Or, le fait seul de cette illusion devrait nous remplir de méfiance, non seulement à l'égard de ce qui nous paraît la vérité objective, mais aussi de ce que peut valoir subjectivement le témoignage de notre conscience individuelle. Selon Descartes, une croyance vraie est celle que l'esprit peut concevoir clairement et distinctement; or, s'il y a une chose plus clairement et plus distinctement conçue que les autres, c'est assurément l'illusion de l'aliéné. Naturellement les psychologues, depuis Descartes,
» Persister dans le même mode ou état de conscience serait en effet être inconscient: aussi, lorsque toute notre attention est absorbée par une observation ou par un raisonnement, c'est à peine si nous sommes conscients, car la conscience ne s'éveille que parle passage de l'attention d'un sujet à un autre. De même nous ne sommes point impressionnés par une action uniforme et continue sur nos sens, par exemple, par le mouvement de la terre, par la pression de l'atmosphère sur la surface de notre corps, etc.. C'est probablement pour la même raison, que nous n'entendons pas la « musique des sphères », un sou, qui dès le premier moment de l'existence, frappe nos oreilles d'une façon invariable et constante; et pourtant il se peut que le bruit soit effrayant.
ont établi certaines règles, dont dépend, selon eux, le degré de foi que l'on peut ajouter aux révélations de la conscience, et sir W. Hamilton fait découler de la non-observation de ces règles les résultats contradictoires de leur philosophie. Mais sur quoi reposent ces règles ? Sur le témoignage de notre conscience, d'où il suit que chaque philosophe et chaque fou ont leurs propres règles ; par suite, point de progrès possible. Ou bien ces règles reposent sur l'observation et le jugement de l'humanité, ce qui équivaut à un renoncement complet aux révélations de la conscience individuelle ; ce dernier procédé a été adopté, au grand avantage du progrès, par les sciences positives, qui, négligeant les trompeuses sensations de chaud et de froid, ont reconnu dans les indications du thermomètre exactement gradué le vrai critérium de la température animale.
Nous accusons la conscience non seulement de nous fournir des informations peu dignes de foi, mais aussi de ne nous en fournir aucune sur une partie considérable et importante de notre activité mentale : elle ne révèle que les états de conscience et nullement les états cV esprit. Son témoignage est donc, d'une part, suspect de fausseté (sauf dans certaines conditions qu'elle ne contribue en aucune façon à nous faire connaître), et d'autre part d'une valeur bien fragmentaire, puisqu'il ne se rapporte qu'à une minime partie des faits pour la connaissance desquels nous l'invoquons. Ceci admis, n'avons-nous pas le droit de dire, que la conscience est, à tous égards, incapable de nous fournir l'ensemble de faits, sur lesquels on se propose d'édifier la vraie psychologie inductive ?
Voici d'autres arguments à l'appui de cette assertion : 1° Le principe fondamental de la philosophie inductive est, que l'observation doit commencer par les faits simples, prendre ceux-ci comme points de départ, ne négliger aucun détail, et ne poursuivre sa marche ascendante qu'à travers une série graduelle de généralisations bien
appropriées, embrassant tous les éléments particuliers. Comment la méthode qui procède par interrogation de la conscience réalise-t-elle cette marche rationnelle? Elle n'est applicable qu'à l'esprit déjà arrivé à un haut degré de développement ; donc elle commence forcément par les faits les plus complexes, ceux qui donnent le minimum d'informations certaines ; de plus, elle néglige entièrement l'esprit dans ses phases inférieures, et se condamne ainsi à l'ignorance des faits simples, qui sont précisément les plus aptes à nous fournir des renseignements utiles et certains. En ceci elle ressemble au philosophe, qui tomba dans l'eau tandis qu'il contemplait les étoiles , « car, dit Bacon, s'il avait regardé en bas, il aurait pu voir les étoiles dans l'eau ; mais comme il regardait en haut, il ne pouvait voir l'eau dans les étoiles. » Quelle place ont les animaux dans le sj^stème de psychologie officielle ? quelle place y ont les enfants, dont l'avenir dépend en grande partie de la direction imprimée de bonne heure à leur développement mental ? Parler d'induction là où tant de faits capitaux sont négligés, et tant d'autres choisis selon le caprice ou la convenance du moment, c'est dépouiller le mot de tout sens précis, c'est en faire un usage pernicieux.
La psychologie officielle a écarté de son cadre non seulement tous les animaux, excepté l'homme, omission à laquelle la condamnait d'avance sa méthode, mais encore toutes les races humaines inférieures : au lieu d'être la science des phénomènes internes, tels qu'ils existent dans la nature, elle n'est que l'expression de la conscience complexe d'un homme blanc, civilisé, et rompu de longue date à sa méthode. De là les violentes disputes entre les empiristes, qui ne voient qu'une face des choses, et les idéalistes, qui ne voient que l'autre face ; entre ceux qui croient que toute connaissance dérive de l'expérience, et ceux qui soutiennent l'existence de formes de la pensée préexistant dans l'esprit et précédant l'expérience. L'étude
du développement de l'esprit, depuis ses premiers rudiments chez les animaux et à travers ses gradations successives, jusqu'à sa manifestation la plus élevée dans l'homme; cette étude, disons-nous, permet de croire que ce que l'on a appelé les formes de la pensée se confond avec les facultés innées elles-mêmes, résultant de l'évolution : l'homme civilisé les a ; l'animal et le sauvage placé au bas de l'échelle ne les ont pas. Une psychologie vraiment inductive doit suivre l'ordre de la nature, et commencer là où les manifestations psychiques commencent chez l'animal et chez l'enfant, pour s'élever graduellement aux phénomènes psychiques de plus en plus complexes, tels que le philosophe introspectif les discerne ou croit les discerner. Certes, on peut dire, et l'on a dit, que de l'étude des phénomènes psychiques de l'adulte on peut faire des déductions correctes sur ceux de l'enfant. Mais c'est justement parce que des déductions erronées ont été faites de cette manière, que les phénomènes psychiques de l'enfant ont été mal compris et mal interprétés, et que la psychologie n'a pas subi les corrections, dont une consciencieuse observation lui aurait apporté le bienfait. C'est la physiologie, « entrée avec fermeté dans la bonne voie et subordonnant sou entendement aux choses », qui, en observant avec soin les animaux inférieurs, arriva à des généralisations, et celles-ci expliquèrent non seulement bon nombre des phénomènes psychiques de l'enfant, mais jetèrent aussi la plus vive lumière sur la vie psychique de l'adulte. L'étude attentive de la genèse de l'esprit est aussi indispensable à une connaissance complète des phénomènes psychiques, que celle du développement embrj^ologique l'est à une juste conception du corps et de ses fonctions.
Ajoutons tout de suite, qu'au point de vue des psychologues introspectifs, qui, tout en professant la méthode de l'induction, ne la pratiquent qu'avec les lèvres, les innombrables cas d'idiotie et d'aliénation mentale seraient simplement une faute monstrueuse de la nature. En effet,
à l'exemple de ces psychologues, nous ne devrions tenir aucun compte de la vaste collection de faits, incommodes pour leur théorie, que nous fournit la pathologie de l'esprit.
Sans doute on pourrait dire, et l'on a dit en effet, que les phénomènes psychiques de l'idiot et de l'aliéné sont morbides et n'ont, par conséquent, rien à faire avec la psychologie. Ils n'ont sans doute rien à faire avec une psychologie, qui se détache violemment de la nature ; mais c'est justement parce que la psychologie s'est séparée d'une manière si inconsidérée de la nature (dont les phénomènes soi-disant morbides ne sont pas moins naturels que les autres), qu'elle n'a point de base solide, qu'elle n'est point inductive, et qu'elle n'a pas eu l'avantage de la correction par les faits, ce qu'une fidèle observation de l'esprit malade lui aurait fourni. En réalité, les phénomènes de la folie, offrant une variété de conditions, qui ne peut être produite artificiellement, fournissent un genre d'informations dont on aurait dû profiter avec empressement. Ils constituent de vraies expériences, aptes à corriger des généralisations fausses, et à établir les principes d'une science réellement inductive. Les lois de l'activité mentale ne sont pas miraculeusement changées ou renversées dans la folie, en dépit des conditions différentes que cette activité rencontre. En fait, la nature se soucie peu des divisions artificielles, que certains théoriciens établissent pour leur bon plaisir, et parfois même au profit de l'ignorance.
2» La conscience, qui ne nous dit pas même que nous avons un cerveau, est certainement incompétente à révéler la nature des conditions matérielles, qui sont à la base de toute manifestation psychique et en déterminent le caractère. Lorsque la fonction des ganglions optiques d'un homme est détruite par une maladie ou toute autre cause, il n'acquiert la conscience de sa cécité qu'après en avoir eu la preuve par l'expérience. Qu'un individu reçoive une
impression lumineuse ou sonore, ou éprouve n'importe quelle autre sensation, fort simple en apparence, jamais la conscience ne lui dira combien cette sensation est complexe, ni même si elle vient du dehors ou de l'intérieur, c'est-à-dire si elle est complètement subjective ou si elle a une cause objective ; tout cela, il ne peut l'apprendre que par des découvertes subséquentes. Le phénomène le plus simple que la conscience nous révèle est déjà très complexe ; une sensation , apparemment élémentaire, ne l'est pas du tout en réalité ; et la conscience est impuissante à la décomposer en éléments encore plus simples. Or, il est bien évident que la seule science sur laquelle puisse s'édifier la vraie psychologie, est celle qui possède les moyens de reconnaître les éléments constitutifs des états de conscience, en réalité fort compliqués, que la conscience prend pour des faits élémentaires. L'on admet, en se fondant sur des raisons qu'il n'est pas facile de réfuter, qu'à toute manifestation de l'activité mentale correspond une altération ou une. décomposition des éléments nerveux ; et c'est de l'état du substratum matériel, que doit dépendre le degré et le caractère de l'énergie manifestée, c'est-à-dire du phénomène psychique. Or, la psychologie officielle ne prête aucune attention à ces variations protéiformes de sentiment, qui ont lieu dans le même individu, à la suite de modifications momentanées de son état physique ; pourtant ces variations influent puissamment sur l'idée, qu'il se fait de ses rapports avec les objets, et des rapports qui existent entre les objets eux-mêmes. La qualité des idées, qui surgissent dans l'esprit selon certaines circonstances, toute la modalité de nos intuitions dans un moment donné, sont en grande partie déterminées par le sentiment prédominant ; et ce sentiment n'est pas toujours motivé par une cause objective, souvent il résulte simplement d'un état particulier du corps : c'est ce que l'expérience de tous les jours nous démontre à n'en pas douter, et ce qui ressort d'une manière non moins
frappante des phénomènes qui accompagnent le début de la folie. L'introspectioniste le mieux doué ne découvrira jamais, par les seules révélations de sa conscience, que la cause d'une humeur, d'une modalité particulière de son esprit^ siège dans le foie, ou dans le cœur, ou dans un autre organe ; il n'aura jamais une appréciation quelconque de l'influence énorme, que le fonctionnement de ses viscères exerce sur son moral, sur la constitution momentanée de son moi. De plus, la conscience localise à la périphérie toutes les sensations qu'elle perçoit; elle nous dit clairement que le toucher est dans le doigt, la vue dans l'œil, le son dans l'oreille, l'odeur dans le nez ; rien de plus faux : l'observation physiologique démontre d'une façon péremptoire, que toute sensation a lieu dans le cerveau.
Bacon a depuis longtemps signalé le manque complet d'une pstjchologie individuelle ; il insistait sur la nécessité de « dissections scientifiques et exactes d'esprits, de dispositions particulières et de caractères individuels », afin de « puiser dans les notions ainsi acquises, de meilleures règles pour la manière de traiter l'esprit ». Au point de vue où se place la psychologie officielle, V individu pourrait ne pas exister dans la nature, il est un inconvénient pour un système, qui, négligeant le caractère ou le tempérament individuel, ignore tant de faits d'une haute portée , au point de vue de la vérité ; cependant l'individu a son importance, puisque souvent il dément les principes arbitrairement formulés par les théories et les systèmes. Combien la psychologie à la mode est vague, incertaine, spéculative et combien elle est loin encore de mériter le nom de science, c'est ce dont on ne tarde pas à se convaincre, si l'on essaie de comprendre l'un de ses soi-disant principes et de l'appliquer déductivement au caractère d'un individu donné. Impossible alors de ne pas s'apercevoir, que l'on a été complètement déçu par un simulacre de savoir, et impossible de ne pas s'associer
pleinement au vœu exprimé par Bacon, de voir instituer des dissections morales. Or, cette étude ne peut être faite avec succès qu'en regardant en dehors et non en dedans de soi-même.
Lorsque le théologien, qui s'occupe du suprasensible, a dit tout ce qu'il avait à dire à son point de vue, lorsqu'à son tour le juriste, qui représente les principes établis par la sagesse de l'homme collectif, a formulé les conclusions que lui dicte sa conscience, le dernier mot néanmoins reste encore à dire, et ce dernier niot appartient à celui qui s'occupe de l'organisation du corps, qu'il soit physiologiste ou médecin. Le théologien et le juriste doivent traverser le champ de ce dernier pour arriver au leur, et c'est lui seul qui peut les guider : leurs systèmes, s'ils aspirent à un fondement sérieux, ne peuvent l'acquérir que moyennant la plus scrupuleuse investigation des faits se rattachant à l'organisation matérielle. Certes, il n'est pas probable que le résultat complet de cette investigation, aussi nécessaire que désirable, soit atteint de nos jours, ni même par notre génération. Nous sommes encore loin de posséder des connaissances physiologiques exactes et complètes, et, les eussions-nous, elles ne dissiperaient que bien lentement les brouillards épais de l'ignorance et des préjugés froissés, qui ne manquent jamais de s'opposer à l'établissement paisible d'une nouvelle vérité. Heureusement la mortalité de l'homme assure le triomphe de la vérité.
3° L'esprit ou le cerveau reçoivent et s'assimilent continuellement une foule d'impressions externes, qui n'affectent pas la conscience, ou ne l'affectent que très faiblement. Comme tous les organes du corps reçoivent du sang les matériaux aptes à les nourrir, et se les assimilent, ainsi l'organe de l'esprit s'assimile, à son insu, les influences variées du milieu ambiant, qui lui arrivent par les organes des sens. Les impressions, qu'il reçoit et qu'il retient de telle sorte, ne produisent pas d'idées ou de sentiments
définis, mais laissent néanmoins après elles des modifications permanentes dans la manière d'être de l'esprit. L'homme se procure sciemment sa nourriture, et abandonne ensuite le soin de l'assimilation au travail inconscient de l'organisme ; de même il peut arranger en pleine connaissance de cause les circonstances au milieu desquelles il vivra, mais non pas se soustraire à l'assimilation inconsciente de leur influence, ni aux modifications corrélatives de son caractère. Nous acquérons de cette manière non seulement.de petites habitudes de mouvement, mais des habitudes de pensée et de sentiment, qui finissent peu à peu par s organiser ou s'ïticarner dans nos centres nerveux ; de sorte qu'une nature acquise peut, en fin de compte, arriver à dominer un individu, qui n'a nulle conscience de sa métamorphose. Notez soigneusement vos rêves, et vous trouverez qu'une foule d'images, en apparence peu familières à votre esprit, qui vous avaient semblé d'abord nouvelles et bizarres, se laisseront néanmoins relier aux impressions des jours précédents inconsciemment assimilées. Nous connaissons plusieurs faits dans le genre de celui que raconte Coleridge d'une domestique, qui, dans le délire de la fièvre, récitait de longs passages en hébreu, qu'elle ne comprenait certainement pas et qu'il lui était impossible de répéter quand elle était bien portante, mais qu'elle avait entendu lire à haute voix par un clergyman chez lequel elle servait. Un autre fait attestant l'activité inconsciente du cerveau est que certains idiots, n'ayant que fort peu ou point d'intelligence, possèdent une mémoire remarquable et peuvent répéter exactement de longs récits; de même un profond chagrin, ou quelque autre cause, telle que la dernière lueur de la vie sur le point de s'éteindre, produisent parfois, chez les idiots, des manifestations intellectuelles dont ils semblaient incapables. Ces observations mettent hors de doute l'assimilation inconsciente, par ces esprits incomplets, d'une foule d'impressions dont il leur était impossible de rendre compte, niais
qui, psychiquement, laissaient en eux des traces durables.
Il faut clairement se rappeler cette importante vérité, que la conscience et l'esprit ne sont pas la même chose ; que la conscience n'est pas l'esprit, mais un phénomène concomitant de ses opérations. Je vais dire une chose, qui, sans doute, paraîtra extravagante, mais que, pour mon compte, je n'ai pas de peine à concevoir : c'est qu'un homme ne serait pas une moins bonne machine intellectuelle sa7is la conscience qu'avec elle. 11 suffit, pour cela, de se figurer que son sj^stème nerveux continue à être sensible au-x influences dont jadis il était conscient, et que nous puissions, au moyen du microscope, du galvanoscope, ou de quelque autre instrument futur, plus délicat, reconnaître du dehors les opérations de son cerveau : la seule chose supprimée serait le sens intérieur, par lequel l'individu auparavant observait ces opérations dans son propre esprit ; quant aux opérations elles-mêmes, elles resteraient ce qu'elles étaient : V agent continuerait son activité en l'absence du témoin.
Dès les premiers moments de son existence indépendante, le cerveau commence à s'assimiler les impressions extérieures ; il en résulte une continuelle adaptation de l'organe au milieu ambiant. Cette assimilation, tout à fait inconsciente au début, l'est plus ou moins pendant toute la vie. C'est ainsi que l'esprit s'organise avant l'apparition de la conscience, et qu'il continue ensuite à être modifié sans son intervention. L'activité préconsciente de l'esprit, comme certains psychologues métaphysiciens de l'Allemagne l'ont nommée, et son activité inconsciente, que l'on peut admettre comme certaine, voilà assurément des faits, que le plus ardent psychologue introspectif doit renoncer à vouloir constater ou étudier au moyen de la conscience. Quelques auteurs, je ne l'ignore pas, croient que ces opérations, en apparence tout à fait inconscientes, ne le sont pas en réalité, et qu'elles passent sans laisser de traces dans la mé-
moire, uniquement parce qu'on leur prête peu d'attention. Mais cette hypothèse ne saurait modifier en rien notre méthode d'investigation ; en l'adoptant, nous affirmerions seulement que l'action du cerveau ou de l'esprit peut s'accomplir avec un minimum de conscience équivalant presque à zéro. Or une telle conscience, ou subconscience, ne diffère pas pratiquement de l'inconscience et ne saurait jouer un rôle essentiel dans les opérations à accomplir : du moment qu'on se passe d'elle dans sa presque totalité, il ne vaut guère la peine d'alléguer l'importance du peu qui reste.
40 Tout état de conscience, qui s'est produit une fois avec . suffisamment d'intensité, laisse dans le cerveau ou dans l'esprit une disposition fonctionnelle tendant à le reproduire dans la suite ; aucun acte mental ne s'efface absolument ; chacun d'eux laisse une empreinte, qui en facilitera la reproduction. Chaque impression sensorielle, chaque courant d'activité moléculaire, qui passe d'une région à une autre région du cerveau, chaque réaction cérébrale, qui s'écoule par les nerfs moteurs laissent derrière elles une modification des éléments- nerveux qui ont agi, une espèce de souvenir, et la reproduction en devient plus facile à mesure qu'elle se renouvelle. Quelque insignifiant que soit l'acte cérébral, il peut toujours se reproduire à un moment donné. Supposez que l'excitation se produise dans une cellule nerveuse, contiguë à une autre, toute semblable à l'origine : dorénavant ces deux cellules différeront toujours. Ce procédé physiologique, quelle que soit sa nature, est la base physique de la mémoire et le point de départ du développement de toutes nos fonctions psychiques.
La modification matérielle résultant de la fonction a été considérée comme un résidu, une trace, un vestige, une disxjosition, ou même comme une idée latente ou virtuelle. Non seulement les idées définies, mais toutes les affections du système nerveux, les sensations agréables ou douloureuses, les désirs et même les réactions extérieures
laissent des altérations de ce genre dans les centres nerveux, et posent ainsi le fondement de certaines manières de penser, de sentir et d'agir. Ainsi des dispositions particulières naissent parfois, tout à fait ou presque tout à fait à notre insu; des actes compliqués, qui d'abord ne pouvaient être exécutés que consciemment et à force d'application, deviennent automatiques, grâce à leur fréquente répétition; des idées, consciemment associées, finissent par entreries unes avec les autres dans une telle cohésion, qu'elles s'évoquent réciproquement sans aucune coopération de la conscience. C'est ce qui a lieu, par exemple, dans la rapide perception ou intuition de l'homme, qui a acquis une grande expérience de la vie. Les traces inconscientes des sentiments éprouvés affectent le ton général du caractère, de sorte que, abstraction faite de l'organisation innée, les expériences journalières de l'individu développent en lui l'humeur joyeuse ou triste, la lâcheté, la bravoure et même le sens moral. La conscience ne peut nous donner aucun renseignement sur la manière dont ces altérations centrales se forment, se perpétuent et demeurent à l'état latent dans l'organisation psychique ; mais une fièvre, un poison, un rêve, peuvent à tout moment évoquer des idées, des sentiments, des séries d'activités, qui semblaient être à tout jamais effacées en nous. Les fous reviennent quelquefois, dans leur délire, sur des scènes et des événements dont ils n'ont aucun souvenir dans leur état normal. Sous l'empire de la fièvre, un malade peut réciter des passages entiers dans une langue qu'il ne comprend pas : c'est qu'il a par hasard entendu ces passages. Il suffit de rêver que l'on est à l'école, pour éprouver de nouveau toutes les sensations par lesquelles on y a passé ; des souvenirs sans nombre se pressent avec une instantanéité et une lucidité remarquables devant la conscience de l'homme qui se noie \ Dans la folie intermit-
' « Un pasteur luthérien de Philadelphie informa le D' Rush, que les nombreux Allemands et Suédois de sa congrégation se servaient toujours
tente, il arrive que la mémoire des intervalles lucides se réveille seulement durant les intervalles lucides, et que le souvenir des idées, des sentiments et des impressions mis en jeu pendant les autres paroxysmes ne se ravive que durant les paroxysmes. Des rêves, que l'on ne se rappelle pas à l'état de veille, peuvent cependant aifecter dans la suite d'autres rêves et reparaître au milieu d'eux à l'état de souvenirs vagues et confus.
Nous avons déjà dit qu'esprit et conscience ne sont pas des termes synonymes ; ajoutons que l'existence de l'esprit n'implique pas nécessairement son activité ininterrompue. Descartes croyait fermement, que l'activité de l'esprit ne peut jamais s'arrêter, qu'on pense toujours; d'autres sont allés jusqu'à prétendre que l'on rêve toujours en dormant; car, selon eux, l'esprit, par essence, ne peut pas cesser d'agir : ne plus agir équivaudrait à ne plus exister. Ces assertions montrent à quel point des conceptions métaphysiques peuvent obscurcir les meilleures intelligences. La non-activité de la fonction mentale est, évidemment, une non-existence, mais non point une annihilation. Loin d'agir toujours, l'esprit, à tout moment, non seulement est inconscient en grande partie, mais positivement inactif. L'énergie mentale existe tantôt à l'état d'équilibre statique, tantôt à l'état de manifestation dynamique; et la plus grande tension de l'esprit dans une direction donnée peut ne pas suffire à évoquer celle de ses énergies endormies ou de ses facultés latentes, dont, au moment donné , il aurait le besoin le plus urgent. Personne ne peut à un moment donné appeler à son aide la millième partie de son savoir. Or, la conscience est absolument impuissante à se rendre compte de cet état statique de l'esprit. Mais comme l'esprit statique est en réalité l'état statique des substrata nerveux, dont l'esprit dynamique est la mani-
de leur langue maternelle dans leurs dernières prières au moment de la mort, quoique beaucoup d'entre eux n'eussent plus parlé leur langue pendant cinquante ou soixante ans. » — Abercrombrie, On the Intellectual Powers. p. 142, 8* éd., 1838.
festation, quand l'organe entre en activité, il est évident que si jamais quelque chose doit nous être révélé sur l'organisation mentale, c'est du progrès ultérieur de la physiologie que nous devons tout attendre et espérer.
5° La conscience ne révèle rien sur le procédé, par lequel une idée en évoque une autre , et n'exerce aucun contrôle sur leur suite et leur reproduction ; ce n'est que lorsqu'une idée est éveillée, grâce à quelque association, lorsque le résultat du procédé s'impose à l'attention, que la conscience s'en aperçoit ; l'esprit n'a aucun moyen d'évoquer indifféremment une idée plutôt qu'une autre. Lorsque nous tâchons de nous rappeler quelque chose, qui dans le moment nous échappe, le meilleur moyen est, comme tout le monde sait, de laisser libre cours à l'activité inconsciente du cerveau : tandis que la conscience est occupée ailleurs, la chose oubliée se présente souvent tout à coup à la mémoire. Un verre de vin, ou tout autre stimulant, agissant physiquement ou chimiquement sur les éléments nerveux, éveillent quelquefois les idées avec beaucoup plus d'efficacité que ne le font les plus grands efforts de l'attention. Durant le travail, la conscience d'un auteur est surtout occupée de sa plume et de la formation des phrases qu'il écrit, tandis que les résultats de l'activité inconsciente de son cerveau, mûris par une gestation insensible, jaillissent de profondeurs inconnues, et se présentent à la conscience, qui à son tour les symbolise par des mots appropriés. Certaines ondulations de l'éther sont trop rapides et d'autres trop lentes pour produire sur nos yeux une impression lumineuse; de même, il est facile de concevoir qu'il puisse y avoir dans la substance nerveuse des vibrations trop rapides ou trop lentes pour produire la conscience, mais suffisantes néanmoins pour effectuer des associations latentes.
Outre que le procédé, par lequel les idées sont associées s'accomplit indépendamment de la conscience, l'assimilation ou la fusion d'idées semblables entre elles, ou de ce
qu'il y a de semblable dans deux idées différentes (c'està-dire la formation des idées générales), a lieu sans aucun contrôle de la conscience, et à son insu. Lorsque notre esprit s'approprie ce qu'il y a de semblable dans deux perceptions, tout en négligeant ce qu'il y a de dissemblable entre elles, il se pourrait que cela eût lieu par une action assimilatrice des cellules nerveuses ou des voies cérébrales, qui, modifiées d'une certaine manière par la première impression, conserveraient une sorte d'attraction ou d'affinité pour une impression semblable, subséquente. L'élément nerveux ainsi modifié ou ainsi actif, retiendrait ce qui lui est homogène, s'assimilerait en quelque sorte ce qui est susceptible d'assimilation, tandis qu'il rejetterait, en l'abandonnant à l'assimilation d'autres voies nerveuses, ce qui ne lui est pas homogène et ne saurait se fondre avec lui.
Il serait peut-être plus correct de représenter ce phénomène de la manière suivante : lorsque deux objets se ressemblent, ou, en d'autres termes, lorsqu'ils ont des qualités communes, dont nous pouvons former une idée générale, ce qu'il y a de semblable dans les deux objets excitera nécessairement, dans les mêmes voies nerveuses centrales, le même nombre et le même genre de vibrations ; la seconde perception sera une reproduction de la première, en tant qu'elle est une perception des qualités, que le second objet possède en commun avec le premier. Or cette reproduction des mêmes vibrations, qui n'est autre chose que la perception de ce qu'il y a de semblable dans deux idées, se trouve facilitée par la disposition fonctionnelle à leur reproduction créée par le passage de la première perception, d'où résulte, ainsi que le prouve indubitablement l'expérience, la tendance de l'esprit à saisir les ressemblances. Quant aux autres qualités de la seconde perception, dissemblables de celles de la première , elles exciteront aussi leurs vibrations particulières; mais ces vibrations, à moins de s'identifier tout d'abord avec d'au-
très vibrations éprouvées auparavant, risqueront de n'être que difficilement remarquées par la conscience, et de passer inaperçues. Elles sont si faibles, ou s'évanouissent si rapidement, que l'état de conscience qui leur correspondrait ne se produit pas. Une bonne méthode d'observation et de déduction doit donc chercher à attirer vivement et à concentrer l'attention sur les différences des objets, afin que ces différences produisent des impressions adéquates et soient enregistrées, pour servir ainsi de digue aux généralisations hâtives et prématurées.
Quel que soit le phénomène cérébral dont nous parlons, il est certain qu'il s'accomplit, de même que bien d'autres opérations physiques de l'organisme, tout à fait en dehors de la conscience. Nous ne savons pas comment se forment nos idées générales ou abstraites; nous recueillons consciemment leurs matériaux, mais nous n'avons point conscience de l'élaboration dont elles sont le résultat. Le développement psychique ressemble beaucoup à la nutrition et à l'organisation matérielles. Milton a très bien dit que les opinions des sages sont la vérité en devenir; de même nous pouvons dire de la formation de nos idées complexes et générales, qu'elle est l'esprit en devenir. Lorsque les résultats de l'activité latente d'un cerveau bien constitué et bien cultivé se présentent tout à coup à la conscience, ils peuvent paraître semblables à des intuitions; ils frappent et étonnent, de même que nous nous étonnons parfois de nos propres rêves. Il ne faut donc pas taxer de fantaisie extravagante l'opinion de Platon, qui considérait ces intuitions comme des réminiscences d'une autre vie, plus parfaite. Son cerveau était un cerveau de l'ordre le plus élevé, et les résultats de l'activité inconsciente d'un tel organe, en pénétrant dans la conscience, comme des éclairs, devaient produire l'effet de véritables révélations ou de vestiges retrouvés d'une existence antérieure, incomparablement plus haute et plus belle. Mais l'expérience journalière nous éclaire suffisamment sur la manière dont
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s'élaborent nos impressions psj^cliiques inconscientes. Nos sensations visuelles, par exemple, s'accompagnent de jugements immédiats sur la distance, la position, la grandeur et la forme des objets, sans que la conscience y prenne part et sans que nous les revêtions d'une forme logique. Jusqu'à présent tous les efforts des philosophes pour découvrir et expliquer le mode de formation de ces jugements n'ont abouti à rien; ils n'ont pas réussi à en établir les prémisses, les propositions et les conséquences. 11 existe des exemples de gens, qui peuvent faire en dormant des compositions vigoureuses et bien tournées, ou parler avec éloquence, tandis que, réveillés, ils en sont parfaitement incapables. Dans les premières phases de la manie aiguë, les malades montrent quelquefois un esprit caustique, une imagination vive et une facilité d'élocution, qui leur font absolument défaut à l'état normal. Les écoliers savent combien le repos de la nuit aide à avoir le matin bien clairement présentes à l'esprit les leçons apprises le soir. Il arrive à de grands écrivains et à de grands artistes d'être sincèrement étonnés de leur œuvre de la veille, en l'examinant de sang-froid, après la défervescence de l'enthousiasme créateur, et de se déclarer incapables de concevoir comment ils ont pu arriver à la produire. C'est très probablement grâce à l'activité inconsciente du cerveau, que chacun éprouve, plus ou moins, ces sentiments soudains, attestant que déjà nous nous sommes trouvés dans des circonstances identiques à celles du moment actuel, ou que nous avons dit et fait les mêmes choses, bien que, en réalité, il n'en soit rien. C'est que, dans ce cas, l'activité assimilatrice du cerveau devance momentanément la conscience; et lorsque celle-ci entre enjeu, il lui semble reconnaître des faits jadis connus. On a quelquefois en rêve le même sentiment. L'impression est des plus fugaces; elle s'évanouit au moment même où on la perçoit et ne peut être rappelée par aucun effort de volonté ni être bien décrite ou exprimée par des mots. Parfois des inventeurs
34 l'IIYSIOLOGIE DI'] L'ESPRIT.
ont regardé leurs propres découvertes comme le fruit d'un hasard inespéré ; mais ils avaient mérité leur bonne fortune par un travail assidu et par de longues études. Les auteurs qui commettent le plus de plagiats sont habituellement ceux qui en ont le moins conscience. Les meilleures idées d'un auteur sont toujours celles qui le prennent au dépourvu et l'étonnent lui-même. Sous l'empire de son inspiration, le poète ne fait que noter ce qu'elle lui dicte. En y réfléchissant, l'on voit qu'il doit en être ainsi. En effet, les produits de l'activité créatrice, dès qu'ils dépassent l'expérience déjà acquise, sont inconnus à celui qui les enfante, jusqu'au moment où ils se manifestent, et ne peuvent pas, conséquemment, résulter d'un acte de volonté déjSni de sa part ; car une conception du résultat est indispensable à la formation d'une volition consciente. Voici comment s'exprime Jean Paul dans son Esthétique, en parlant du travail de composition poétique : « Les personnages doivent vous apparaître vivants, et vous devez les voir et les entendre, comme vous les verriez et les entendriez dans le rêve ; ce sont eux qui doivent vous dicter, et non pas vous à eux, de telle sorte que dans les moments tranquilles qui précèdent l'action, vous puissiez prédire tout au plus ce qui sera, mais jamais le comment. Au diable le poète qui doit réfléchir, dans un cas donné, s'il fera dire oui ou non à un personnage! Il n'est qu'un corps stupide. »
Si un individu n'hérite pas d'un cerveau excellent, doué d'une grande capacité innée, aucun effort ne pourra remédier radicalement à ce défaut et lui infuser ce qui lui manque. Le germe de l'animal supérieur renferme A'irtuellement une foule de tissus organiques distincts, tandis que celui de l'animal inférieur n'en renferme virtuellement qu'un nombre restreint; de même le cerveau bien doué possède en puissance tous les éléments d'une vaste faculté d'assimilation et d'un développement grandiose, tandis que, dans le cerveau borné, ces éléments, faiblement repré-
sentes, ne permettent qu'une faible évolution future. Mais il est absurde de croire que l'homme de génie est une fontaine, éternellement jaillissante, d'une énergie spontanément produite. Celui qui dépense beaucoup en produisant doit recevoir et assimiler beaucoup du dehors ; aussi y a-t-il du vrai dans l'observation suivant laquelle le génie serait, avant tout, une aptitude exceptionnelle au travail. Les hommes les plus productifs par leur génie seraient encore les plus productifs, s'ils ne l'avaient pas. S'imaginer qu'un homme quelconque, fût-il doué du plus grand génie, puisse faire preuve d'une extraordinaire productivité, sans un travail correspondant d'absorption et d'assimilation, est absurde, comme il le serait de croire, que le gland peut produire le chêne sans air, sans lumière, sans un sol riche en aliments.
Nous avons vu que l'activité psychique n'implique pas nécessairement la conscience, et que l'organisation mentale n'implique pas nécessairement l'activité de l'esprit ; nous pouvons affirmer maintenant, que la partie la plus importante du travail mental ou, si l'on veut, cérébral, ce qui constitue primordialement l'acte de la pensée, s'accomplit sans participation de la conscience. Revenons sur la question de savoir comment la conscience peut à elle seule fournir les données d'une psychologie scientifique. Evidemment elle ne peut rien nous apprendre sur sa propre origine. Elle n'est pas un état constant, mais la résultante d'un procédé complexe, qui sans cesse tend à nous rendre conscients; c'est seulement lorsque les éléments nerveux sont arrivés à une certaine énergie et à une certaine durée d'activité qu'ils produisent la conscience ; et il est évident que les conditions organiques de cette activité, étant inconscientes, sont inaccessibles à l'observation subjective, introspective.
6" Le cerveau reçoit des impressions, les enregistre, les élabore et évoque inconsciemment les résultats latents de ce travail inconscient. Il doit en outre réagir, en sa qua-
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lité d'organe de la vie animale, sous le choc des stimulations intérieures, qui lui arrivent inconsciemment des autres parties du corps. Comme le cerveau est l'organe central, vers lequel convergent toutes les stimulations d'un ensemble organique très complexe, et au sein duquel elles sont débrouillées et coordonnées, il doit avoir des sympathies très importantes et très intimes avec les autres parties du tout harmonique auquel il appartient ; en effet, la conséquence et l'expression de ces sympathies organiques sont une activité paisible et régulière du cerveau, activité, dont nous avons conscience seulement lorsqu'elle n'est pas normale. Somme toute, cette activité a plus d'influence sur notre humeur, nos dispositions, nos impulsions, que celle qui est engendrée par les impressions extérieures; dès qu'elle subit une perturbation désagréable, elle devient la source de ce sentiment de dépression et de malaise qui, en lui-même, ne produit, il est vrai, qu'une espèce de vague prévision de l'approche d'un chagrin, mais qui suffit néanmoins pour voiler les idées qui surgissent, pour les rendre obscures, infidèles et empreintes d'un ton général de tristesse, La rapidité et la justesse des opérations mentales, leur action et réaction réciproques sont profondément affectées par cette vie cérébrale inconsciente, mais active. Le poète est obligé d'épier le moment où l'inspiration s'empare de lui; le penseur, après des efforts aussi grands qu'inutiles, est souvent forcé de remettre ses réflexions à un autre moment et d'g-ttendre une meilleure disposition d'esprit. Nos fonctions intellectuelles et motrices nous mettent en rapport direct avec le monde extérieur, nous permettent de le percevoir et de le modifier; elles sont, en tant que fonctions cérébrales, intimement liées avec le mécanisme de la sensation et de la raotilité, leur organe ou substratum anatomique s'interposant sans aucune interruption entre ceux de la sensation et de la motilité. Mais l'esprit est constitué par des fonctions affectives aussi bien que par des fonctions intellectuelles et motrices.
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Dans tout acte mental, il y a nn consensus de ces trois sortes de fonctions, 9t les fonctions affectives du cerveau, qui sont probablement sous l'influence directe des fonctions viscérales de la vie végétative, sont le fondement des émotions et des impulsions ; elles communiquent à notre vie intellectuelle et à notre activité : la force, la cohérence, l'unité.
Dans la folie, l'influence de ces sympathies organiques est très marquée , car il arrive alors que l'état morbide d'un viscère quelconque devient le point de départ d'un sentiment pénible, quoique indéfini, de profonde dépression, qui finit par prendre la forme d'une hallucination définie. Il en est de même dans les rêves : quand on s'endort avec un dérangement fonctionnel de l'un des viscères, on a souvent des rêves déterminés par le sentiment vague de dépression, qui a sa cause dans le trouble organique : on se croit rebuté, afiiigé, on se voit de nouveau sur les bancs de l'école, on est condamné à mort, on assiste à son propre enterrement; en un mot, le moi est oppressé d'une façon ou d'une autre, et le drame du rêve doit son caractère lugubre au ton afl'ectif, résultat du trouble fonctionnel. L'exemple le plus clair et le plus familier de cette action « du physique sur le moral » consiste dans l'influence exercée sur l'esprit par les organes génitaux ; et il ne faut pas qualifier d'outrecuidante rêverie ce que nous raconte Schlegel d'une femme enceinte, qui, chaque nuit, en songe, voyait s'approcher d'elle un bel enfant, au doux sourire, jusqu'au jour de sa délivrance, où ces visites cessèrent tout à coup. La fantaisie, cette éternelle menteuse, n'at-elle pas touché très juste cette fois?
Pour conclure, quoi qu'on pense de la théorie de Bichat, . qui localisait les passions dans les organes de la vie végétative, on est forcé d'admettre qu'il a estimé à sa juste valeur l'importance de l'activité cérébrale inconsciente, expression des sympathies viscérales du cerveau. L'esprit est sans doute la fonction directe du cerveau, mais il
:îS PHYSIOLOGIE DE L'ESPRIT.
est aussi la fonction indirecte de tout l'organisme ; car, dans le cerveau, toutes les fonctions organiques sont directement ou indirectement représentées.
En traitant de l'activité mentale inconsciente et de l'esprit à l'état statique, je me suis trouvé dans la nécessité de parler du cerveau et de V activité cérébrale là ou j'aurais bien voulu, pour ne froisser personne, parler à' esprit et à! activité mentale; mais il était impossible de le faire sans sacrijSer, jusqu'à un certain point, la vérité et la clarté. Quand on s'occupe de l'importante influence que le cerveau, considéré comme organe de la vie végétative, exerce sur la vie mentale, le dictionnaire de la psychologie traditionnelle manque de mots convenables pour exprimer les phénomènes ; car, bien que cette psychologie admette que le cerveau est l'organe de l'esprit, elle ne le prend pas du tout en considération en tant qu'organe en général. On peut soutenir, qu'il est impropre et même absurde de parler d'esprit, lorsqu'il ne s'agit pas d'états de conscience ; c'est naturellement ce que je n'admets pas, puisque, selon moi, une partie considérable de l'activité mentale a lieu sans conscience. Mais si l'on m'objectait, que, l'esprit étant une force en action, je n'ai pas le droit de parler à' esprit statique ou inactif, je n'aurais rien à répondre; ce que j'entends par ces expressions, c'est l'organisation mentale ou cérébrale, dont la fonction se manifeste sous forme d'activité mentale. Le lecteur doit me pardonner cette expression incorrecte et tenir compte des difficultés, auxquelles est exposé tout auteur forcé d'employer un langage vicié par les conceptions métaphysiques de l'esprit. Les psychologues définissent l'esprit, d'après Descartes, comme une substance pensante ou consciente ; c'est-à-dire une substance, dont les fonctions sont la pensée, la sensation, la volonté. Ceux qui n'admettent pas une telle substance spirituelle, et pour qui Y esprit est un terme général embrassant ces fonctions, dont le substratum est le cerveau, sont obligés de se servir quelquefois indifi^éremment des mots cervea u et âme
OU esprit, comme indiquant la même chose, c'est-à-dire la substance en question. En agissant autrement, ils devraient renoncer tout à fait au langage psychologique, pour ne se servir que de leur vocabulaire spécial, et abandonner toute tentative de conciliation entre ce qu'il y a de vrai dans les vieilles doctrines psychologiques et la nouvelle vérité, que les découvertes de la physiologie moderne rendent de plus en plus ostensible \ Le mot âme ou esprit, employé pour désigner la substance ou l'essence de la fonction psychique, et le mot cerveau employé pour en
i La doctrine des modifications latentes ou des actes et affections inconscientes à. l'esprit, que Sir W. HaiiiiUon déclare « etabhe au^ delà de tout doute rationnel », n'offre point de difficulté, s on se peisuade bien clairement du fait que le cerveau est 1 organe et 1 esprit, la Jonction, et si on la considère au -point de vue de nos connaissances relativement à d'autres fonctions nerveuses. Mais il serait impossible de faire un pas en avant, s'il fallait donner cette explication chaque fois qu'on est obligé de prendre en considération les doctrines psychologi- Ls impliquant une m.nc. mentale. Quand les psychologues disent, que la perception n'est pas dans le cerveau, mais dans « 1 essence inconnue de l'esprit », ils ont en même temps tort et raison : la perception eu effet, n'est pas, strictement parlant, clans le cerveau, parce qu elle est une fonction et que la fonction n'est pas a proprement parler dans l'organe; elle y est en puissance; mais lorsqu'elle est devenue réelle, a a suite de changements matériels dans l'organe, elle est une énergie émanée de l'organe, et n'est plus en lui. Or, comme ^ Perception fait partie de la fonction, qui est l'esprit, on peut dire qu elle est dans 1 esprit. La conscience ne nous dit rien de l'organe et de ses modifica ions ; elle ne peut nous renseigner que sur la fonction, en ce sens, il est vrai, nue nous ne connaissons les états d'esprit que par la conscience; mais il n'est pas vrai, ou du moins aucun fait ne justifie la supposition gratuite que la conscience est la fonction d'une essence inconnue, 1 esprit et qu'elle ne peut pas être la fonction du cerveau. La conscience est absolument incapable de nous dire ce qui est ou ce qui n est pas une fonction du cerveiu, et, lorsqu'elle entreprend de le faire, elle sort compTè ment de son terrain, et agit dlune manière aussi absurde qu un homme qui, placé dans une chambre obscure et a lui inconnue, prétendrait Sire, d'après ses propres observations, ce qu'il y a et ce qu i In y a pas dans cette chambre. Il n'est pas vrai, comme on pourrait le dire, que la physiologie commet la même erreur grossière, quand elle déclare que ce ïuf ne peut être connu que par la conscience est une fonction du cervea car quoique la physiologie ne puisse pas voir ce qui se passe seulement
danst conscience' un individu peut, -«y---^/ f ''"ti'dans ï tion et d'expérimentation, produire et observer des changements dans sa propre conscience, en correspondance avec des modihcations artificie lement produites dès états du cerveau, et il peut justement conclure a des Xts coVrélatifs semblables, lorsqu'il fait sur d'autres individus des observations semblables.
désigner l'organe, ne sont au fond que deux noms pour la même substance. Le premier correspond au langage du sens intérieur ou de la conscience ; le second au langage des sens extérieurs. De même, les termes psychologiques idée et volonté sont, pour le sens intérieur, les symboles de fonctions cérébrales, qui, pour les sens extérieurs, sont précisément différentes formes du phénomène physiologique connu sous le nom de courant nerveux excito-moteur des circonvolutions cérébrales. Insister sur l'emploi scrupuleusement séparé de ces différents symboles de la même substance ou du même procédé, et se refuser à jamais les rendre les uns par les autres, c'est faire dans notre connaissance une division forcée et arbitraire, là où, dans la nature, il y a continuité parfaite : c'est faire deux sciences de l'étude des mêmes choses, c'est agir comme celui qui nierait l'identité d'un seul et même objet parce qu'il le connaîtrait tantôt par l'un et tantôt par l'autre de ses sens, ou parce qu'on le lui désignerait d'abord en termes corrélatifs à l'un des sens, puis en termes corrélatifs à l'autre. Quelle confusion, s'il fallait, par exemple, donner à une orange un nom différent, selon qu'on la percevrait par la vue ou par le toucher, et s'il fallait toujours scrupuleusement distinguer les différentes manières de percevoir un seul et même objet !
Envisageons maintenant les rapports du cerveau en tant que partie du tout organique.
Le cerveau a, comme nous l'avons déjà dit, une vie de relation. Cette vie consiste,. 1° en relations avec le monde externe, au moyen des sens, et 2° en relations avec les autres organes du corps, au moyen de réseaux nerveux qui les relient tous. Nous avons déjà parlé de ces deux sortes de relations et nous y reviendrons encore avec plus de détails ; arrêtons-nous pour le moment à la vie végétative du cerveau. Cette vie végétative consiste en une assimilation des matériaux appropriés, que les éléments nerveux extraient du sang, par un procédé aboutissant au
rétablissement de l'état primitif après chaque décharge de force. L'étendue et la forme de la restauration nutritive sont évidemment déterminées par l'étendue et la forme de la modification subie par la substance, qui a servi au déploiement de la fonction. L'altération matérielle, qui a lieu dans la cellule nerveuse ou sur le trajet du courant nerveux, par le fait même de l'activité d'une idée, est réparée par les matériaux du sang, conformément au caractère ou, si l'on pouvait s'exprimer ainsi, aux linéaments particuliers de cette idée; de sorte que la puissance fonctionnelle, à l'état statique, est rétablie par l'attraction nutritive, dès qu'elle a été détruite par la répulsion fonctionnelle. Les éléments nerveux s'accroissent dans le sens requis par leur fonctionnement. Quel que soit le procédé moléculaire intime qui entre ici en jeu, il est certain, que la prédisposition fonctionnelle produite par un fonctionnement précédent est effectuée parla nutrition, que cette reconstitution exige l'arrivée du sang en abondance, et qu'elle n'a pas lieu si la circulation est entravée. Quoique ce procédé ne soit pas généralement accompagné de conscience, il peut cependant s'imposer à elle, exactement comme d'autres fonctions, qui n'excitent aucune sensation, lorsqu'elles s'accomplissent normalement, peuvent faire naître des sensations inusitées et même de la douleur, dès qu'elles sont troublées.
Pareillement, la vie organique du cerveau, qui d'habitude s'accomplit sans être perçue par la conscience, peut, dans certaines conditions, se faire remarquer et produire des effets anormaux. Ceux-ci ne consistent pas en sensations; car les hémisphères cérébraux, comme le prouve la physiologie, ne sont pas doués de sensibilité proprement dite; mais ils se traduisent par l'apparition involontaire, dans la conscience, d'idées émotionnelles, qui voilent la clarté de la pensée. Alors la force latente devient force vive, mais en vertu du stimulus anomal provenant de la vie organique, et non de la marche usitée de l'association fonctionnelle. C'est ainsi que la présence, dans le sang,
d'alcool OU d'autres substances hétérogènes, provoque l'activité d'idées placées en dehors du cercle habituel de l'association, idées que les plus grands efforts de la conscience ne sauraient évoquer, et que les plus grands efforts de la volonté ne peuvent réprimer. C'est ainsi encore que, chez certains aliénés, on observe parfois l'irruption dans la conscience d'une idée si extraordinairement vive, que tout cède à son impulsion. Cette irruption, le plus souvent, est accompagnée ou précédée par une congestion active du cerveau, pendant laquelle la tête devient tout à coup chaude et les pieds froids.
Ceux qui voudront se donner la peine de suivre attentivement leur expérience journalière, constateront que certaines idées, tout à fait étrangères à leur cercle habituel de représentations, surgissent souvent devant leur conscience, sans qu'il soit en aucune façon possible de s'expliquer au moyen de cette conscience pourquoi et d'où elles sont venues.
A ce quia été déjà dit de l'activité mentale inconsciente, nous pouvons ajouter à présent qu'au fond de toute fonction mentale se trouve la vie organique du cerveau, caractérisée par ce fait qu'à l'état normal elle s'écoule sans éveiller la conscience. L'homme, dont le cerveau se fait sentir et avertit la conscience de son existence, n'est pas bien portant; il est malade; et la pensée qui a conscience d'elle-même n'est pas la pensée naturelle et normale. En faut-il davantage pour nous persuader, que la conscience est incapable de nous fournir les données d'une science psychologique inductive? La pneumatologie était autrefois divisée en théologie, démonologie et psj^chologie, toutes trois fondées sur les dépositions du témoin intérieur. La démonologie est allée occuper la place, qui lui revenait dans l'histoire des erreurs et des superstitions humaines. Les meilleurs partisans de la théologie actuelle sont ceux qui s'efforcent de remonter inductiveraent des lois naturelles au dieu de la nature; et la psychologie, dépouillée de ses
anciennes grandeurs transcen dentales, arrête sa propre chute en s'incorporant les découvertes de la physiologie et en les traduisant dans sa phraséologie encore semi-métaphysique, dernier vestige de son passé. Sur quelle base ime'science de l'esprit peut-elle sûrement s'élever, si ce n'est sur l'observation exacte de tous les faits disponibles, qu'ils soient psychiques ou physiologiques?
Mais on demandera sans doute : pourquoi répudier et dégrader la psychologie introspective, au moment même où elle paraissait vouloir abandonner sa méthode exclusive et se laisser éclairer par les découvertes de la physiologie? Parce que l'union, telle qu'elle la désire, est une union contre nature, qui ne peut produire que des avortons et des monstres, et que ses allures nous rappellent un peu Ixion, qui, consumé par le sacrilège désir d'embrasser Junon, s'accoupla avec les nuages et n'engendra que des centaures. Ce n'est pas une lecture superficielle de quelques manuels de physiologie, ni la connaissance également superficielle de la structure et des fonctions du système nerveux, qui peuvent donner un sens au langage vague et abstrait de la psychologie. Par là on soumettrait simplement la physiologie au supplice de Mézence : on étoufferait la vie dans les caresses de la mort. Là plus indispensable condition, pour une conception juste et vraie des phénomènes psychiques, réside dans une solide connaissance d'ensemble du grand domaine de l'évolution organique, à la tète daquel se trouve le système nerveux, et dont l'àme humaine est le couronnement final. Les procédés, qui se rapprochent le plus de ceux de l'esprit, sont ceux de la vie ; car l'esprit est la fonction de l'organe le plus élevé et le plus complexe; il est en même temps la forme la plus complexe et la plus spéciale de la vie, ce qui prouve la nécessité de l'étude préalable des procédés vitaux comme fondement de l'étude scientifique des procédés psychiques. Ce n'est donc pas de l'appropriation éclectique, à l'ancienne psychologie, des découvertes de la physiolo-
^■^ l'IIYSIOI.OGIE IJK I/KSPKIT.
gie moderne qu'il s'agit ici, mais d'un changement radical de méthode.
Pourtant, lorsque nos conceptions ont émergé des données physiologiques, il est très difficile de les exprimer avec précision et clarté en se servant du langage psychologique. Ceux qui se sont livrés à une étude physiologique de l'esprit comprendront facilement tout l'avantage qu'il y aurait, après une investigation des phénomènes vitaux poursuivis, pas à pas, de leur forme la plus humble jusqu'à la plus élevée, à pouvoir entreprendre l'étude des manifestations mentales avec l'esprit libre de toute théorie philosophique concernant leur nature, à décrire ces phénomènes en termes qui n'aient pas déjà un sens métaphysique. Car les termes psychologiques ont ces deux grands défauts : d'être vagues et obscurs, et en outre d'impliquer des théories erronées. Créés pour désigner des phénomènes extérieurs, antérieurement à toute conception concernant la nature des phénomènes vitaux, ils ont dù servir plus tard à exprimer d'une manière figurée les phénomènes intérieurs, et ont fini par devenir tellement abstraits, et par être si bien détournés de leur sens primitif, à cause de leur divorce avec la nature, qu'ils sont restés vides de sens. En second lieu, presque tous ces termes impliquent une théorie, et, très généralement, une théorie imparfaite ou fausse; par exemple : entendement, volonté, idée, esprit, sont autant de mots gros de théories psychologiques, dont il n'est pas aisé de les débarrasser, à moins de leur refuser toute signification traditionnelle; il est tout bonnement impossible, avec ce vocabulaire, d'écrire sur nos fonctions mentales d'ordre supérieur, une seule phrase, qui n'implique pas des entités ayant pris corps à la suite de ce travail séculaire d'abstraction. Une autre circonstance, d'ailleurs, aggrave la difficulté : c'est qu'un mot n'est pas seulement un symbole d'une chose définie, mais encore le centre d'une foule d'associations d'idées, qui en modifient considérablement le sens. Aussi, quelles que
soient nos précautions, en employant les mots, il nous est impossible d'en détacher toutes ces associations ; et en dépit de nous-mêmes, nos énoncés sur les phénomènes psychiques se recouvrent d'un voile métaphysique \
Telles sont les considérations, qui nous conduisent à prononcer contre la conscience individuelle un verdict d'incompétence. Se proposer d'illuminer les profondeurs de l'activité psychique au moyen de la conscience individuelle, c'est pour ainsi dire vouloir éclairer l'univers avec une allumette. Plus on réfléchit à la nature de la conscience, plus on se convainc de la vérité de cette assertion. Si l'on s'efforce bien sincèrement de se faire une idée précise et claire de ce qu'on entend par conscience, on verra que cela n'est point aussi facile que l'emploi continuel de ce mot pourrait le faire supposer. Les métaphysiciens, avec le caractère flottant de leurs idées, sont explicites seulement dans l'exposé de leurs vues personnelles, et ne sont nullement d'accord sur la signification du mot conscience. Il n'est pas rare de voir le même métaphysicien donner à ce mot deux ou trois acceptions différentes : c'est ainsi que Sir W. Hamilton l'emploie tantôt comme synonyme d'esprit, tantôt comme synonyme de cognition ;
I II s'ensuit encore que les geus familiers avec l'analyse psychologique et étrangers à la physiologie, alors qu'ils veulent critiquer l'exposition physiologique des phénomènes psychiques, n'arrivent souvent pas à saisir le sens de ce qu'ils critiquent. Les mots employés n'éveillent chez eux aucune association physiologique, tandis qu'ils éveillent en abondance les associations psychologiques, qui leur sont familières ; il en résulte que ces critiques s'épuisent à tourner dans le même cercle et à moudre du vent psychologique, sans jamais toucher aux faits essentiels. Que n'acceptent-t-ils le conseil que leur donne un mystique comme Schopenhauer : « Je vous prie- de ne pas écrire sur la physiologie dans ses rapports avec la psychologie avant d'avoir digéré Cabanis et Bichat tu mccu7n et sanguinem; vous pouvez en revanche laisser complètement de côté beaucoup d'écrivassiers allemands. A tout prendre, l'étude de la psychologie est vaine, car il n'y a pas de Psyché; les hommes ne peuvent pas être étudiés isolément, mais en rapport avec l'univers, microcosme et macrocosme ensemble, comme je l'ai fait. Et demandez-vous avant tout si vous possédez et comprenez réellement la physiologie, qui présuppose la connaissance de l'anatomie et de la chimie. » - A. Schopenhauer, His Life and his Philosophy, by Helen Zimmeni, p. 24.
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tantôt encore pour exprimer un état particulier de l'activité mentale. 11 faut convenir qu'une telle incertitude dans les notions fondamentales de leur philosophie n'est pas un petit malheur pour les métaphysiciens.
C'est en examinant de plus près les rapports de la conscience, que l'on arrive à comprendre ce qu'elle est. On voit alors qu'elle est inséparable de la connaissance, qu'elle existe seulement comme phénomène concomitant d'un acte mental concret, et qu'il est impossible à l'homme de s'en détacher pour l'observer à distance, tout comme il est impossible à un enfant de sauter à pieds joints par dessus son ombre. La conscience n'est pas une faculté ou une substance, mais une qualité ou un attribut d'un acte mental concret. Il n'y a point de conscience sans quelque chose dont on soit conscient; point de conscience abstraite, sans contenu ; et la conscience peut exister' à différents degrés d'intensité, ou être complètement absente. Sans doute, il y a activité mentale en tant qu'il y a conscience, mais il n'est pas vrai de dire qu'il y ait conscience en tant qu'il y a activité mentale; la conscience n'apparaît qu'à un certain degré d'intensité de l'activité psychique. Tout ce que l'on peut espérer d'obtenir par l'interrogation de la conscience se réduit conséquemment, à la révélation subjective d'un état mental particulier, auquel la conscience doit nécessairement participer. Lorsqu'un état mental est passé, il devient un objet de cognition pour la mémoire et n'appartient plus à la conscience immédiate ; et celui qui observe en lui-même, à l'aide de la mémoire, la succession et la concaténation des opérations mentales, est assurément exposé à au moins autant d'erreurs que celui qui observe, au dehors, l'enchaînement des phénomènes physiques au mo3-en des sens. Le témoignage de la conscience est toujours entaché de prévention ; sans doute ce témoignage nous fait connaître l'existence d'une modification mentale particulière, mais dès que celle-ci est tant soit peu morbide, la conscience , qui en fait partie , est
Décessairemeut altérée et morbide, elle aussi. C'est ainsi que les aliénés en appellent au témoignage de leur conscience pour attester la vérité de leurs hallucinations, et croient aussi fermement à la réalité de ces hallucinations qu'à celle de nos efforts pour les en dissuader. Au point de vue subjectif, ils ont parfaitement raison : le monde tourne aux yeux de celui qui a le vertige. De même, on s'abandonne facilement à l'illusion du libre arbitre, si on isole l'acte mental particulier et si on se refuse à considérer les causes qui l'ont précédé et dont il dépend. « Le sentiment intense et subjectif de liberté, que Descartes appelle à son aide pour démontrer l'indépendance de notre volonté, ne prouve rien, ditLeibnitz.Si la boussole prenait plaisir à indiquer le nord, elle s'imaginerait tourner indépendamment de toute autre cause, car elle ne verrait pas les mouvements insensibles de la matière magnétisée \ » Comment, tandis que nous ne pouvons nous fier à la conscience pour décider une question aussi élémentaire que celle de savoir si notre température est chaude ou froide, comment, je le demande, cette conscience mériterait-elle notre confiance dans l'appréciation des phénomènes compliqués de nos plus hautes manifestations psychiques? N'est-ce pas tout simplement ridicule? Le fait est que, dans ce cas encore, comme dans beaucoiip d'autres, l'on a abstrait du concret la qualité ou l'attribut, et transformé l'abstraction en une entité. L'attribut conscieyice s'est miraculeusement débarrassé de sa substance, et s'est mis, du haut de cette région supérieure,à commenter et à disserter, avec une assurance admirable, sur la nature de ce dont il n'est en réalité qu'une fonction ! Descartes a été le grand architecte de cette sorte d'édifice, et l'on peut être sûr que ce qu'il a bâti avec un tel succès ne s'écroulera pas, tant que durera la phase métaphysique du développement intellectuel de l'homme.
Nous croyons avoir sufilsamment établi, que la méthode
1 Essai de Théodicée, P. I. — Spinosa fait une comparaison semblable avec une pierre qui tombe.
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subjective, bornée à l'interrogation de la conscience individuelle, est incapable de former une psychologie scientifique ; mais cela ne veut pas dire que cette méthode ne soit bonne à rien. Si on ne lui demande pas plus qu'elle ne peut donner, ses résultats, maniés par des hommes compétents, sont non seulement utiles, mais même indispensables. Nous pouvons étudier les propriétés do l'eau, sans en connaître la composition; de. même nous pouvons observer les associations et le mode de succession des phénomènes de l'activité psychique, sans en connaître les antécédents physiques. De plus, lorsque nous avons découvert ces derniers au moyen de la recherche objective, nous sommes forcés de recourir à l'observation subjective pour établir le lien étiologique entre les états psychiques, qui ne peuvent être connus que par l'introspection, et les états physiques correspondants, que nous observons et sur lesquels nous expérimentons.
D'Alembert compare Locke à Newton, et fait au premier un grand mérite de s'être concentré en lui-même et d'avoir, après une longue contemplation interne, produit dans son « Essay » le miroir où il se voyait : « Il fit, dit-il, de la psychologie ce qu'elle devrait être : la physique expérimentale de l'esprit. » Mais c'est plutôt malgré sa méthode, que Locke vit ses recherches couronnées "de tant de succès; c'est parce qu'il était doué d'un esprit puissant et bien équilibré, dont il savait exprimer avec sincérité les suggestions, qu'il obtint des résultats d'une incontestable valeur, quelle que soit la terminologie dont on veuille se servir pour les exprimer. Ces résultats nous donnent la mesure de ce qu'un cerveau admirablement constitué et parfaitement dressé peut arriver à se révéler à lui-même. Quant à la méthode, son insuffisance ressort clairement du fait que, maniée par d'autres, moins bien doués, elle les conduisit et les conduit encore aujourd'hui à des résultats contradictoires.' Mais il y a plus : Locke lui-même ne s'est pas limité à interroger sa conscience: il fut le pre-
mier à faire valoir l'observation féconde de l'homme sauvage et de l'enfant, innovation, que Cousin ne lui a jamais pardonnée. Or il me semble, que la partie la plus précieuse de la psychologie de Locke, celle qui constitue une acquisition impérissable du savoir, a été réellement le fruit de la méthode inductive ou plutôt objective; car la psychologie ne peut être vraiment inductive que si elle est étudiée objectivement. Si l'on se donne la peine de suivre sans prévention l'histoire du développement de la psychologie jusqu'à nos jours, on est tout aussi surpris du grand nombre de vérités importantes nouvellement conquises que de celui des anciennes erreurs déblayées, grâce, non pas à l'introspection individuelle, mais à l'observation objective, bien que celle-ci ne soit pas systématiquement adoptée comme méthode d'investigation. Une partie bien intéressante, quoique peu appréciée, de la psychologie de Descartes est celle où il traite des fonctions automatiques des animaux inférieurs, en véritable précurseur, sous bien des rapports, de la doctrine moderne de l'action réflexe . Le passé de la psychologie, ses progrès, pour ainsi dire, instinctifs témoignent, autant que son état actuel, de la nécessité de la méthode objective.
L'état actuel de la physiologie confirme pratiquement la conclusion, à laquelle on arrive par le raisonnement théorique : quoique fort imparfaite comme science, la physiologie est néanmoins assez avancée pour donner la conviction, que la psychologie ne peut constituer un édifice solide qu'en se basant sur elle. On oublie trop facilement, que la nature est continue et que nos divisions sont artificielles. On devrait envisager ces divisions avec Bacon, comme autant de lignes servant seulement à marquer et à distinguer, mais non pas à disjoindre et à séparer, si l'on voulait éviter une solution de continuité dans les sciences ^ . Il n'est pas un atome de poussière suspendu dans un rayon de
« De Augmentis Scientiarum, B. IV.
no
soleil, pas une molécule s'agitant clans le microcosme d'une cellule organique, qui ne soient englobés dans le tout mystérieux, dans la grande et inextricable harmonie des lois, qui régissent le mouvement des astres et les merveilleuses créations du génie. Rien de plus urgent aujourd'hui, que la démolition de la barrière absolue et funeste élevée jadis entre le corps et l'âme et la formation d'une conception psychologique vraie, fondée sur la constatation exacte de tous les phénomènes, par lesquels la nature, pas à pas, et à travers mille gradations imperceptibles, s'élève jusqu'à l'apogée de son évolution. Ce changement salutaire est en train de s'accomplir : l'ignorance, le préjugé, l'amour-propre blessé, s'opposent en vain à la marche du progrès dans le savoir, qui reflète fidèlement la marche du progrès dans la nature; les étoiles elles-mêmes proclament la vérité, pour laquelle nous combattons"; et ses adversaires, furieux, réussiront aussi peu à l'obscurcir que s'ils voulaient éteindre, de leur souffle malfaisant, la lumière du soleil, vivifiant le monde.
Certes, la physiologie n'est pas encore et ne sera pas de sitôt en état de nous fournir les données complètes d'une psychologie positive. Tout ce qu'elle peut faire actuellement, et ce n'est pas peu de chose, c'est de renverser les données d'une fausse psychologie. Il est facile sans doute, de montrer l'étendue de notre ignorance, et de soutenir que jamais la physiologie ne donnera une base sûre à la science mentale, tout comme il était facile de dire, avant l'invention du télescospe, que les orbites des planètes ne seraient jamais calculées et tracées. Un philosophe, dont ils ne peuvent espérer d'atteindre la grandeur, offre à ceux qui se plaisent à ces négations dogmatiques, un exemple instructif des déplorables erreurs, auxquelles on s'expose en décidant ainsi à l'avance de ce qu'une science pourra ou ne pourra pas accomplir : « C'est l'absurdité de ces opinions, dit Bacon, qui a poussé les hommes à admettre la théorie du mouvement diurne de la terre, qui, f en suis
convaincu, est complètement fausse\ » Un t'ait, auquel il faudrait donner toute l'importance qu'il mérite, c'est que l'organisation psychique est la dernière, la plus élevée, la plus parfaite évolution de la nature, et que par conséquent elle doit être le dernier, le plus complexe et le plus difficile problème offert cà l'investigation humaine. Il est prématuré de croire à la fondation prochaine d'une science positive de l'esprit, dans l'état actuel de nos connaissances; cet espoir ne pourra se réaliser avant que les autres sciences ne soient arrivées à un très haut degré de perfection. N'oublions pas d'ailleurs, que l'on s'est affranchi du brouillard métaphysique en astronomie, en physique et en chimie, seulement hier, et que ces sciences ne sont arrivées à des principes sûrs, qu'après s'être nourries, pendant plus de deux mille ans de fantaisies vaines. La physiologie est sortie de l'ombre encore plus récemment et la raison en est évidente. D'abord les progrès de cette dernière science dépendent complètement de ceux de la physique et de la chimie, et doivent par conséquent venir après eux. En outre les rapports intimes de la physiologie avec la psychologie, dans les questions touchant les fonctions du cerveau, l'ont forcément tenue plus longtemps sous l'étreinte métaphysique. Il ne pouvait, du reste, pas en être autrement, et, loin de nous décourager, nous y voyons une nouvelle garantie pour l'avenir.
Il importe, en outre, de ne pas perdre de vue, que la physiologie n'a affaire qu'à l'une des divisions du domaine psychologique, auxquelles la méthode objective doit être appliquée, et qu'il existe d'autres divisions, non moins importantes, que nous allons passer en revue.
II. L'étude de la marche du développement pfiychicpie chez les animaux, chez les sauvages et chez les enfants, fournit des résultats de la plus haute valeur et est aussi indispensable au fondement d'une vraie science
' D<? Augmentis Scientiarum, B. III.
mentale que l'embryologie l'est à une connaissance complète de l'organisation physique. C'est grâce à cette étude, que nous pénétrons jusqu'aux rapports intimes des phénomènes et que nous acquérons le moyen de rectifier les conclusions erronées, fruit d'une observation superficielle. L'examen des sauvages, par exemple, nous offre, sous leur forme la plus simple, des phénomènes, qui, malgré cette apparente simplicité, sont encore assez compliqués ; en même temps, ce genre d'examen nous dispense de porter en ligne de compte l'hypocrisie, qui résulte de la vie sociale et peut nous induire en erreur, lorsque nous invoquons le témoignage d'individus civilisés. Quant aux époques éloignées — préhistoriques — du développement de l'homme, nous n'avons que peu de ressources pour les connaître ; force nous est de nous borner à l'étude des ustensiles de pierre, de bronze et d'autres objets d'art récemment découverts, et à celle de la formation et du développement des langues. Les pensées et les sentiments d'une époque se trouvent symbolisés dans le langage, et l'analyse linguistique nous fournit d'importantes données sur l'état social et les idées des divers âges. Même les mythes ne sont pas à dédaigner à ce point de vue : ils nous reportent à des temps où l'interprétation anthropomorphique de la nature était habituelle et poussée à cet extrême, dont un dernier vestige nous est resté dans le sexe attribué aux objets inanimés et dans le genre masculin ou féminin des substantifs qui les désignent. Par son langage non moins que par sa nature, l'homme est l'héritier du travail intellectuel et moral de ses premiers ancêtres ; l'un et l'autre sont, pour ainsi dire, l'incarnation des acquisitions accumulées par les générations précédentes.
IIL L'étude de la dégénération de l'esprit, comme elle se manifeste dans les différentes formes d'idiotie et d'aliénation, est utile et même indispensable ; car elle nous fait profiter des expériences faites par la nature et elle soumet
nos généralisations à un contrôle des plus sévères. Jusqu'à présent, les phénomènes en question ont été complètement négligés par les psychologues, et défigurés de la façon la plus grotesque par le public, qui, pour les interpréter, leur appliquait les conclusions fallacieuses de la psychologie subjective. Si les psychologues soi-disant inductifs avaient mis un peu moins d'obstination à ignorer des faits aussi éloquents que le sont les révélations de la conscience dans les rêves et dans le délire, nos généralisations actuelles seraient entachées de moins d'erreurs, et les annales judiciaires n'auraient pas enregistré un si grand nombre de fous irresponsables, mis à mort en qualité de criminels responsables. Pourquoi rejettent-ils ainsi cette importante et vaste collection de faits? C'est ce qu'ils n'ont jamais cru devoir expliquer. Un autre champ d'investigation, riche en promesses, mais singulièrement négligé, est l'étude des criminels. Le temps viendra, — il devrait être venu déjà, — où les prisons seront des observatoires psychologiques. On y étudiera les antécédents de chaque individu, on y fera des observations cliniques sur les différentes variétés du tempérament criminel, exactement comme on étudie aujourd'hui l'esprit malade dans- les maisons de santé et le corps malade dans les hôpitaux. Je doute que la moitié des ouvrages, qui ont été écrits sur la morale, vaille un seul bon livre écrit par un observateur sérieux, qui entreprendrait l'étude scientifique des habitants d'une seule prison.
IV. L'étude de la biographie et de l'autobiographie, qui sont, ainsi que nous l'avons déjà dit, l'application de la science positive à la vie humaine, est évidemment d'une très haute importance pour la psychologie scientifique. Elle nous fournit le fil du développement de l'esprit chez l'individu, dans son évolution à travers les influences de l'hérédité, de l'éducation et des conditions au milieu desquelles il vécut. Voici une observation bien digne de remarque de Feuchtersleben sur les autobiographies : « Elles
n'ont de valeur, dit-il, que pour les juges compétents, car leurs enseignements les plus instructifs se trouvent non pas dans ce que raconte l'auteur, mais dans ce qu'il trahit malgré lui-môme, par sa manière de raconter. »
V. L'étude de la marche progressive et régressive de l'esprit, telle qu'elle nous apparaît dans l'histoire, toute difficile qu'elle puisse être, est imposée à celui qui veut être complètement préparé à la .tâche rude et sévère de construire une science mentale positive. Les mêmes tendances malheureuses, qui conduisent les individus à l'erreur et à la dégénération, conduisent les nations à leur perte, et le nisus d'une époque est résumé dans la biographie de ses grands hommes ^ . Affranchi de tout ce qui entrave si notablement l'observation d'individus isolés, le philosophe découvrira peut-être dans l'histoire les lois du progrès humain dans toute leur généralité et leur simplicité, comme Newton a découvert dans la rotation des corps célestes la loi, qu'il aurait cherchée en vain sur la terre. Il y a, de plus, d'importants matériaux pour la construction d'une science de l'esprit, dans la langue, la littérature, la peinture, la sculpture et dans les institutions politiques, sociales et religieuses de chaque époque. L'individu est, en effet, Vunité sociale, qu'A. Comte a si bien caractérisée, et il ne peut pas être compris à fond, indépendamment du milieu social dans lequel il vit ; l'étude des rapports de son organisation psychique avec la nature humaine, dont il est l'unité, est aussi indispensable que l'étude des rapports entre son organisation physique et le milieu ambiant. Un instant de réflexion suffit à comprendre sans en être étonné, pourquoi les Peaux-Rouges ne fournissent à l'humanité aucun prophète d'une nouvelle religion, aucun réformateur social, aucun philosophe ; et pourquoi lorsqu'un individu supérieurement doué naît au
' « Quand la nature a de l'ouvrage à faire, dit Emerson, elle crée un génie qui puisse s'en charger. Suivez les grauds hçmmes, et vous verrez ce que l'époque a à cœur. Il n'y a point diomen plus silr. »
milieu d'eux, il devient un grand chasseur, ou un grand guerrier, ou un grand orateur dans les conseils où se traitent des intérêts de leurs tribus. En effet, il appliquera toute l'énergie de son organisation au genre de travail, dans lequel ses compagnons ont l'ambition d'exceller. L'histoire de l'humanité est la continuation de l'histoire naturelle de l'univers et doit avoir des lois, que l'on finira par découvrir; mais tandis que l'évolution cosmique qu'ci Vesprit est accomplie et, en partie, connue, l'évolution ultérieure t^an 5 V esprit est loin d'être accomplie et n'est jusqu'ici que fort peu connue. Cependant, de même qu'il est possible de calculer exactement l'orbite d'une planète d'après un petit segment de cette orbite, ainsi pourrat-on peut-être un jour, en partant de l'observation du développement passé de l'humanité, déterminer les lois de son développement futur.
De ce qui précède il résulte que, pour être un vrai psychologue, il faut étudier la nature humaine sous tous ses aspects, se servir de tous les moyens dont dispose la science pour l'investigation des conditions physiques, qui, sans nul doute, sont la base matérielle de toute fonction consciente ou inconsciente ; qu'il faut profiter de l'ensemble des données subjectives ou objectives, fournies par les manifestations psychiques des animaux et de l'homme, développé ou non, cultivé ou inculte, normal ou dégénère. Ici comme dans toute autre étude de la nature, l'investigateur doit se mettre d'accord strictement, en connaissance de cause, avec tous les phénomènes extérieurs; concentrer toute son attention sur les réalités qui l'environnent, se soumettre à une patiente assimilation de ces réalités et s'adapter intérieurement à elles, pour arnver enfin, au faîte de ses recherches, à formuler ces vérités intimes, expression de l'harmonie entre son esprit et le monde qui l'entoure. Il n'y a dans ce genre d étude - et le même principe s'applique à toutes les autres branches du savoir - qu'une seule manière d'arriver a des
généralisations solidement établies : c'est de bien grouper les faits, d'en observer patiemment les rapports et de mettre soigneusement à l'unisson les inductions qu'ils suggèrent. C'était la mode, autrefois, de vouloir expliquer la nature en partant d'une connaissance superficielle de l'homme ; aujourd'hui la science cherche à expliquer l'homme, en se fondant sur une connaissance de plus en plus parfaite de la nature.
Après avoir franchement adopté une méthode, gardonsnous toutefois de l'appliquer d'une façon trop exclusive ; l'homme n'est que trop enclin à tomber dans cette erreur. Ceux-là mêmes, qui se bornent à observer la nature physique, ont parfois, au sujet de l'induction, une façon de s'exprimer, à laquelle Bacon n'aurait jamais pu souscrire, et, à les entendre, il faudrait répudier, comme contraire à l'esprit même de leur méthode, l'emploi de toute théorie dans les recherches scientifiques. Rappelons-leur, que l'on ne peut faire à la nature une seule question qui ne soit dictée par une théorie quelconque, et que nous ne pouvons attendre d'elle aucune réponse non précédée d'interrogation. Elle n'accorde de réponse déterminée qu'aux questions déterminées ou aux expériences faites, comme dit Bacon, ad intentionem ejus quod queritur. En se servant d'une image triviale,' on peut dire, qu'aux yeux de beaucoup de savants, l'esprit semble un instrument passif, sorte de miroir poli, dans lequel les phénomènes de la nature viendraient se refléter ; mais en réalité tout état de conscience est le résultat d'une série d'actions et de réactions entre l'impression et l'instrument impressionné, entre le sujet et l'objet. Ce à quoi Bacon s'est attaqué avec une si louable ardeur, c'est le système consistant à interroger exclusivement l'esprit et à torturer la conscience pour en extraire des idées creuses, comme l'araignée tire son fil de son propre corps. Un tel système a pour base le fatal divorce entre l'esprit et la nature, et il a été élevé
parles scolastiques au rang d'une méthode. Ce que Bacon a voulu mettre à sa place, c'est un heureux mariage entre l'esprit et la matière, entre le sujet et l'objet; il voulait empêcher qu'on ne permit à l'esprit de « s'élever au-dessus des choses, dans la zone de l'abstraction, plus qu'il n'est absolument indispensable pour amener simultanément à son foyer les impressions reçues par les sens et les idées qu'elles provoquent \ Car, dit-il, le témoignage des sens et les informations qu'ils nous donnent ne sont pas du ressort du monde extérieur, mais de celui de l'homme ; ils sont ce que nous pouvons connaître, avec nos capacités limitées, et non ce que les capacités infinies de la nature offrent de connaissable ; on se tromperait singulièrement en admettant que les sens sont la mesure des choses. » Grâce à sa méthode, tendant à réconcilier aussi complètement que possible le subjectif avec l'objectif, il espérait avoir conclu pour toujours ce « véritable et légitime mariage entre les facultés empirique et rationnelle, dont le malheureux divorce a jeté dans la confusion toutes les affaires de la famille humaine. » L'esprit, qui est en harmonie avec les lois de la nature et avec le cours des événements, est fort de la force de la nature et^est agrandi par elle : c'est l'identification du sujet et de l'objet, que les hommes ont si longtemps et si malencontreusement travaillé à changer en antagonisme. Car il n'y a pas deux mondes — celui de la nature et celui de la conscience humaine — placés l'un au-dessus de l'autre et en opposition l'un avec l'autre, mais un seul monde embrassant tout, et dont la conscience humaine est une manifestation, un degré d'évolution, peut-être le dernier et le plus parfait. Tous les efforts de l'homme, non aveuglé par l'illusion d'une monstrueuse manie de grandeur, devraient
« « Nos vero intellectum longius a rébus non abstrahimus quam ut rerum imagines et radii (ut in sensu fit) coire possit. » [Proleg. Instaurât. Magn.)
consister à s'identifier avec la nature, en entrant avec elle dans une intime communauté et non à se séparer d'elle et à se mettre avec elle en antagonisme.
Les phases inférieures du développement humain, telles que nous les observons aujourd'hui chez les sauvages, nous forcent à admettre, qu'au début, l'esprit n'a pas coopéré d'une manière consciente et intentionnée à l'adaptation de l'homme au monde extérieur; ce qui est d'ailleurs en pleine conformité avec la nature et le domaine de la conscience; ce n'est donc pas l'esprit conscient, résultat d'une longue évolution, qui a pu donner à celle-ci l'impulsion primitive ; et lorsque plus tard il s'est créé sa méthode, il a contribué aussi peu à développer le sens moral, qu'il a eu de part à la découverte du feu et de ses utiles applications. D'où vient sur la terre l'impulsion à l'évolution ? Nous ne le savons pas et nous ne le saurons pas : sa source échappe à notre compréhension limitée. Elle vient du même pouvoir central et primordial, qui a lancé les planètes dans leurs orbites et qui maintient dans leur exact équilibre les astres qui gravitent au firmament. C'est grâce à ce pouvoir, que le genre humain s'efi'orce inconsciemment de toujours mieux connaître la nature, et de s'adapter à elle d'une façon de plus en plus complète. Les acquisitions insensibles des générations successives se transforment ainsi en une augmentation innée de la capacité intellectuelle et changent peu à peu en méthode conscie?ite le mouvement progressif, qui, à l'origine, s'était opéré pour ainsi dire instinctivement et à Tinsu de l'humanité.
Il importe de se bien persuader, que le développement de l'esprit individuel et collectif est un travail lent et graduel d'organisation, par lequel la nature aboutit dans l'homme à sa manifestation la plus complexe et la plus parfaite. Ce fait est déjà implicitement contenu pour nous dans l'histoire du langage, dont l'organisation graduelle, scientifiquement analysée, est le résultat et l'expression
• de l'invisible organisation de la pensée, sans laquelle il n'aurait aucun sens. La conscience individuelle, fidèlement interprétée, rendra compte à chacun du procède de lente gestation et de graduel devenir, incessamment a l'œuvre dans l'élaboration des idées. Il en a été de même pour le genre humain : mù, en principe, par une impulsion purement organique et instinctive, comme ^ 1 entant nouveau-né, il avançait inconsciemment ; arrive ensuite à un certain degré de développement, il eut, comme 1 adolescent, un sentiment outré de lui-même, et l'expression de ce sentiment fut une extravagante et morbide subjectivité métaphysique. Enfin il passa, comme l'mdividu devenu adulte, de cette seconde phase à une manière calme et objective d'envisager les choses. L'apparition de Bacon signale l'aurore de cette nouvelle et heureuse phase du dévelopnement humain. Mais il faut bien se garder de croire, que l'étude objective de la nature signifie simplement la 2^erception sensorielle de la nature; nous voyons au moyen de l'œil, et non avec l'œil; et pour ceux qui ne sont plus des animaux, le soleil n'est pas une tache lumineuse sur la voûte du ciel, mais une sphère immense, lancée à travers l'espace , qu'elle parcourt avec tout son cortège de planètes, à raison de plusieurs centaines de milliers de lieues par jour. Or, telles sont la merveilleuse harmonie, l'unité et la continuité, qui relient le tout mystérieux nommé Nature, qu'il suffit de se faire une idée juste et claire d'un cercle restreint de son activi e, pour que cette idée répande immédiatement autour d elle une lumière capable de pénétrer dans des régions obscures et inconnues, et de contribuer ainsi à établir et a dévoiler à la conscience de nouveaux rapports harmoniques entre elle et le monde extérieur. Voilà pourquoi nous prévenons l'observation concrète par des déductions, qui embrassent un domaine plus vaste ; voilà pourquoi nous prévpyons des faits implicitement inclus dans l'mtuition générale et vraie, faits, qui, une fois constatés par l'obser-
vation, servent, à leur tour, à contrôler la vérité de nos déductions. La brillante pénétration du génie qui, souvent, anticipe sur la marche lente et pénible de l'investigation systématique, donne à cette assertion une force incontestable. Infiniment plus sage que ne l'ont été beaucoup de ses commentateurs, Bacon n'a eu garde de méconnaitre l'immense valeur de Vidée pour l'interprétation de la nature.
Mais si une juste coopération de l'esprit est nécessaire, si l'harmonie entre le sujet et l'objet est la vraie méthode de Bacon dans la recherche appliquée aux phénomènes physiques, combien une juste union des facultés empirique et rationnelle ne doit-elle pas être plus propice encore à l'étude des phénomènes psychiques, puisque la tâche de celle-ci consiste à appliquer les idées de l'esprit à l'interprétation des phénomènes internes ! Évidemment, l'observation de l'enchaînement de nos propres pensées nous est souvent fort utile pour comprendre les opérations d'un autre esprit ; cela est si vrai qu'il nous arrive de savoir ce qui se passe dans l'esprit d'un autre avant qu'il le dise, avec la même certitude — peut-être avec plus de certitude — que s'ill'avait dit. Pour arriver ainsi à voir juste, il ne suffit pas de posséder à un haut degré le don inné d'intuition, il faut avoir acquis une grande expérience de la vie et des hommes, sans laquelle on se tromperait grossièrement. Ici, comme toujours, la faculté est développée par la concentration de l'esprit sur les réalités extérieures, par la soumission de l'entendement aux choses : mais cela est de l'observation objective. Pour être strictement subjective, l'observation doit se limiter aux révélations de la conscience individuelle. Il est également évident, que cette application objective de nos idées pour débrouiller les opérations d'un autre esprit, n'a rien de commun avec le système, qui consiste à concentrer la conscience sur ellemême, ni avec l'analyse purement introspective, qui, ainsi que nous l'avons déjà dit, interrompt la suite natu-
relie des idées, et prolonge à ses propres dépens la tension d'une forme particulière de l'activité mentale. Ce dernier système aboutit à la production d'un état d'esprit artificiel et d'une conscience mutilée. Celle-ci, comme un homme mis à la torture, fait alors des confessions, auxquelles il est impossible de se fier, et donne souvent justement la réponse qu'on voulait lui extorquer.
Ce qui nous est révélé de la vie .interne par le témoignage direct et sincère d'hommes bien doués et exercés à l'observation, équivaut aux plus hautes vérités ; mais les révélations contradictoires, auxquelles aboutit l'analyse introspective des psychologues à la mode, sont les plus vaines jongleries verbales, dont la pauvre cervelle humaine ait jamais eu à subir l'obsession opiniâtre. On ne saurait mieux faire que de les combattre comme Bacon, ou de les éviter comme Shakespeare, ou de les exécrer comme Goethe : « Ich habe nie an Denken gedacht. » De même que l'enfant n'a pas conscience de son moi, de même nos grands hommes, qui personnifient en eux le plus haut développement de notre race, semblent être devenais ce qu'ils ont été sans s'en rendre compte eux-mêmes. C'est ainsi que l'individu, qui s'identifie le plus intimement et le plus complètement possible avec la nature, travaille, avec la même inconscience et le même succès que l'enfant, à l'évolution ultérieure dont nous sommes l'ébauche. ^
Pour ne pas m'exposer à être mal compris, je tiens à répéter ce que j'ai déjà dit au commencement de ce chapitre, savoir que je n'ai pas l'absurde prétention de vouloir complètement abolir l'observation introspective. J'aspire uniquement à la voir détrônée de la place exclusive qu'elle a usurpée, et à lui assigner la position, qui lui revient dans l'étude de la science mentale. Il faut d'ailleurs distinguer systématiquement entre les simples révélations delà conscience d'esprits bien préparés, et off'rant par conséquent un secours précieux aux autres méthodes d'investigation, et les creux résultats de l'application méthodique
G2 . PHYSIOLOGIR DIO I/HSPRIT.
de l'analyse introspective, sur lesquels on a cru fonder une philosophie de l'esprit se suffisant à elle-même, sans le concours des autres méthodes. Les sentiments, les idées, les volitions ne peuvent être connus que par la conscience, et n'ont de signification que pour elle. Et quoique, probablement et même certainement, ils correspondent à des changements physiques et objectifs du système nerveux, nous ne pouvons pas les connaître objectivement, pas plus que nous ne pouvons connaître les modifications matérielles des éléments nerveux par l'introspection mentale. Aucune observation du cerveau, aucune recherche sur ses modifications chimiques, ne peuvent nous donner le moindre renseignement sur les sensations, qui accompagnent ces modifications; il est certain, ainsi qu'on l'a. déjà très justement remarqué, que l'anatomiste et le physiologiste pourraient passer des siècles à étudier le cerveau et les nerfs, sans jamais arriver à soupçonner ce que peut être un plaisir ou une peine, s'ils n'avaient pas eux-mêmes éprouvé l'un et l'autre. Même les vivisections ne nous apprennent rien, à moins que nous n'en interprétions les résultats au moyen de l'expérience de nos propres opérations psychiques. Cependant, il serait imprudent de soutenir, que les énergies, qui se traduisent à la conscience par des sensations, des idées et des volitions, ne seront jamais appréciables et mesurables au moyen de quelque instrument délicat que nous réserve peut-être l'avenir ; exactement comme certains phénomènes accompagnant la transmission nerveuse sont appréciables et mesurables aujourd'hui à l'aide du galvanomètre. Pour la psychologie, il s'agit de savoir de quelle manière nous devons observer en détail, et définitivement établir la corrélation entre les états subjectifs connus par la conscience, et les changements correspondants dans le cerveau, qui sont, selon toute probabilité, leur condition physique. Selon moi, il n'y a qu'une manière de procéder ; c'est celle que nous
adoptons pour établir les corrélations entre les phénomènes physiques : Vohservation et l'expérience.
Nous devons nous appliquer à étudier avec soin quelles sont les différences entre les cerveaux des animaux inférieurs, entre les cerveaux des animaux et celui de l'homme, entre ceux des différents hommes, et à comparer les divergences de structure, que nous découvrons ainsi, avec les différences soigneusement constatées des fonctions psychiques correspondantes. Nous devons observer, de plus, en quoi et comment l'activité psychique d'un animal est modifiée ou mutilée à la suite d'opérations pratiquées dans un but expérimental sur les différentes régions du cerveau. Nous devons, enfin, profiter dans le même but des expériences pathologiques, que la maladie ou les blessures accidentelles font pour nous sur le cerveau humain.
Soit, dira-t-on : nous vous accordons que vous réussirez peut-être à établir le lien étiologique entre un changement donné dans le cerveau et un état psychique partilier ; admettons même, que vous parveniez à rapporter tous les états de l'esprit à de certaines modifications cérébrales connues ; vous n'en serez pas moins éloigné de pouvoir expliquer pourquoi l'énergie produite par le changement dans le cerveau est un sentiment, une idée, une volition, pourquoi, en un mot, elle devient consciente. Cela est vrai, sans doute, répondons-nous ; mais en savons-nous davantage sur le lien étiologique, qui existe entre les autres forces de la nature, telles que l'électricité ou l'affinité, et les changements matériels qui en sont les antécédents? Remarquez, d'ailleurs, que toutes ces séries d'antécédents et de conséquents ne sont pour nous, en tant que nous les connaissons, que des états de conscience. Vous ne demandez pas au chimiste ou au physicien d'expliquer pourquoi l'affinité et l'électricité sont ce qu'elles sont, ni d'aller au delà de la constatation d'un rapport constant entre la matière et la force ; de quel droit êtes-vous donc si exigeants envers le physiologiste, et seulement lorsqu'il s'agit du
fonctionnement de l'organisation cérébrale comme énergie consciente? Nous croyons avoir fait assez, lorsque nous avons établi le lien et l'enchaînement invariable des phénomènes en question, lorsque nous avons définitivement démontré, par rapport à chaque fonction psychique, qu'un état particulier de la substance cérébrale lui correspond et en est la condition nécessaire, que toute modification du cerveau entraîne une modification de fonction, et que si cette modification n'a pas lieu, la fonction n'a pas lieu. Quels ne seraient pas notre joie et notre triomphe, si un jour (et cet espoir n'a rien d'insensé) nous réussissions à mesurer, par des instruments délicats, les énergies, qui, dans la conscience, se manifestent sous forme de sentiments, d'idées et de volitions !
La vraie méthode de la psychologie consiste en une réunion des procédés de l'investigation subjective et objective, ou plutôt en une rigoureuse application de la dernière, éclairée par les révélations de la première. Tel est l'heureux hyménée, dont nous pouvons attendre une vigoureuse progéniture. Il n'y a pas deux sciences : la psychologie et la physiologie des centres nerveux, et, entre elles, une science hybride : la psychologie physiologique; il n'y a ({\\une seule science : la physiologie du système nerveux, dont les phénomènes ont deux aspects : l'un objectif et l'autre subjectif ; aussi doivent-ils être étudiés par l'observation externe et interne. L'esprit et la nature ne sont, en réalité, comme l'a déjà dit Aristote, que les deux aspects d'un seul et même fait, et ils ne se laissent séparer que verbalement.
Avant de conclure ce chapitre, je crois utile d'affirmer nettement la vérité suivante, quelque propre qu'elle soit à froisser l'amour-propre humain : il y a une différence immense entre l'homme de génie, qui fraie de nouvelles routes, et qui souvent anticipe sur les résultats, dont l'investigation lente et systématique n'a fait que se rapprocher, et le troupeau des simples mortels, condamnés à
patauger humblement dans les vieilles ornières. Entre le premier et le second, il y a la même différence qu'entre le papillon, qui vole et suce le nectar, et la chenille, qui rampe et se gorge de feuilles. Les hommes, toujours prêts à « niveler la montagne et la plaine », ne confessent pas volontiers ce fait, qui n'en est pas moins vrai. Des règles et des systèmes sont indispensables pour les hommes médiocrement doués, dont la tâche est de rassembler et d'arranger les matériaux. Le génie, qui est l'architecte, a, comme la nature, un système inconscient à lui. Il n'y a aucun démérite de la part de la chenille à ramper, et aucun mérite de la part du papillon à voler ; ils font tous les deux ce que leur nature leur impose. On a beaucoup disputé pour savoir à laquelle des deux méthodes, inductive ou déductive, donner la préférence ; eh bien ! cette question se réduit très souvent à celle de savoir quel est l'homme qui doit les manier : est-ce celui qui n'a que des sens, qui a des yeux et ne voit pas, ou celui qui a des sens et une âme? Est-ce celui qui n'est apte qu'à recueillir ce que l'on nomme les faits d'observation, ou celui qui sait trouver l'idée organisatrice, reliant entre eux les mille faits épars, et garantissant qu'ils sont positivement des faits? Platon, Shakespeare, Goethe, Humboldt, Bacon, et, à la vérité, tous les hommes qui ont eu en eux « une étincelle du feu sacré», n'étaient pas de simples machines à sens pour l'enregistrement des observations, mais des instruments, sur lesquels la nature a joué une symphonie pour le profit et la joie de tous ceux qui avaient des oreilles pour entendre. Ceux qui déclament avec tant de virulence contre les théories et les hypothèses agissent comme l'eunuque, qui déclame contre la luxure : l'impuissance est forcément chaste.
Dans aucun cas cependant, on ne peut séparer les deux méthodes inductive et déductive ; et rien de plus erroné que de croire l'homme de génie, fût-il le plus puissant, dispensé d'un long et patient exercice d'observation. Le
savant bien doué et bien discipliné est agréablement surpris, lorsqu'un fait nouveau se présente à ses recherches ; car un tel fait interrompt la routine de l'observation et de la réflexion, et lance son esprit dans une voie nouvelle, qui le conduira, ou à ramener le fait sous le domaine des lois connues, ou à découvrir la loi inconnue dont il dépend. L'homme de science a donc bien garde de le laisser de côté ; il le saisit avec ténacité, l'observe avec persévérance, l'ass'ocie et le compare aux autres faits semblables dont il a connaissance ; il forme une théorie ou une hypothèse pour l'expliquer, en déduit d'autres faits, qui doivent être, si l'hypothèse est vraie, et vérifie enfin sa déduction par une série do recherches expérimentales. Sans doute, avant d'arriver à une hypothèse juste, il en fait beaucoup de fausses, qu'il abandonne après les avoir contrôlées. « Le monde ne sait guère, dit Faraday, combien de pensées et de théories, écloses dans l'esprit du savant, sont étouff'ées en silence, à la suite de l'examen critique qu'il en fait lui-même. Dans le cas le plus favorable, pas un dixième des suggestions, des espérances, des désirs, des conclusions préliminaires, ne se réalise. » Les qualités requises pour avoir du succès dans la découverte semblent donc être au nombre de trois : 1° la faculté d'être impressionné par un fait nouveau, et de savoir concentrer sur ce fait son activité intellectuelle ; 2° le don de savoir discerner les similitudes (les rapports d'identité), et fonder sur elles des hypothèses ; 3° l'assiduité persistante à poursuivre les conséquences d'une hypothèse, à en prévoir les résultats et à imaginer des expériences propres à la vérifier. Sans doute l'assiduité au travail d'observation peut être acquise par l'éducation, mais la faculté d'apercevoir les similitudes de diff'érents objets ou phénomènes et la féconde imagination, qui conçoit les li3^pothèses et invente les moyens de contrôle, sont des qualités innées, que la nature n'accorde pas à tout le monde. Chaque génération reçoit un héritage commun d'idées, de sorte que chaque
esprit individuel se trouve au milieu d'une atmosphère intellectuelle qu'il s'assimile plus ou moins ; celui qui possède ce qu'on appelle le génie, s'assimile ce qu'il y a de mieux dans le patrimoine intellectuel des générations précédentes et do la sienne, et le porte à un plus haut degré d'évolution. L'époque cà laquelle manque une de ces intellio-ences d'élite, qui résument et personnifient l'œuvre d'évolution latente, ne peut que se pétrifier au milieu de formules obstructives.
Mais la nature produit si rarement ces individualités exceptionnelles, une seule tous les cent ans peut-être, et elles se suffisent si pleinement à elles-mêmes, lorsqu^enfin elles apparaissent, que nous n'avons pas à nous préoccuper de leur manière de travailler, et que nous devons les accepter avec reconnaissance, comme des visites d'anges illuminateurs, ou comme Platon acceptait ses idées supracélestes. Ce ne sont pas nos vains eff'orts qui les font naitre, ce n'est pas en fouillant dans leur conscience, ni en la soumettant à la torture, que ces grandes intelligences s'évoquent elles-mêmes. Lorsque leur moment est venu, elles apparaissent, étonnantes incarnations du développement inconscient de l'humanité, et les siècles, à leur venue, se réveillent en sursaut, secouant leur long sommeil. Or, les conditions requises pour l'épanouissement du génie ne mûrissent que lentement, grâce au travail persévérant du genre humain, à son adaptation au monde extérieur, et grâce aux consciencieux eff'orts de tous les chercheurs isolés, qui, à l'aide de la méthode inductive, font faire quelque pas en avant à nos connaissances physiques ou psychiques, dans la sphère restreinte, que l'inévitable division du travail assigne à chacun d'eux. Quelque mesquin que puisse paraître l'homme confiné dans le menu détail de l'observation, lorsque ses faits épars le font tressaillir de joie comme si le but final était atteint, et lorsque ses molécules lui semblent des montagnes, comme si elles devaient être éternelles, il est bon qu'il soit animé de cet
enthousiasme, et, pour peu que l'on veuille y réfléchir, on se convaincra bientôt que la plus humble unité est indispensable à l'organisme social, et que le meilleur éperon pour l'activité humaine est la vanité. On éprouve une impression amusante et triste à la fois, à voir la douloureuse surprise, la jalousie, l'indignation, les lamentations de l'homme de peine, chercheur de faits, quand le génie proclame tout à coup et illumine comme d'un éclair le grand résultat, auquel lui et ses compagnons ont patiemment, mais aveuglément travaillé et dont il a contribué à réunir les matériaux, — quand la métamorphose est achevée et que la chenille est devenue papillon. Nous rions, parce qu'il est souverainement étonné du résultat, qu'il aidait à préparer, mais qu'il ne prévoj'-ait pas ; il nous attriste, parce que, individuellement, il est anéanti : tout son labeur disparait dans le résultat général, qui absorbe les faits partiels, les conceptions isolées, et les fond en un tout, dont il émerge par une espèce d'épigénèse. Un grand génie ne peut donc apparaître qu'à de grands intervalles, comme l'arbre ne peut fleurir qu'en une saison déterminée ; et lorsqu'il apparaît, il tend les mains, du haut de sa grandeur et par dessus les siècles silencieux, aux géants qui l'ont précédé et qui, eux aussi, éclairent, comme des phares éloignés, le trajet, que les multitudes doivent parcourir dans l'ombre.
A quoi bon nous inquiéter de ce que bientôt nous serons oubliés? L'individu n'est qu'une phase passagère de la vie. et qu'importe son souvenir ? Son ouvrage, bon ou mauvais, reste à jamais: cela suffit. A qui veut se guérir de la vanité, nous recommandons de réfléchir à ce qu'il est, individuellement, en face de l'humanité, ou en face de l'histoire du développement de notre monde, ou, mieux encore, de l'évolution de l'univers. Le génie lui-même n'est, en fin de compte, que peu de chose individuellement; il n'existe et n'a de valeur que comme fruit de 4a gestation des siècles, et en tant qu'il représente le résultat de
leur travail occulte. Plus il est individuel, plus aussi sa renommée est transitoire ; et plus il personnifie l'évolution qui l'a précédé, plus aussi son originahté est effacée. S'il est immortel, il devient un nom. qui marque les époques intellectuelles, et cesse d'être un individu. Qui découvrit le feu et ses usages ? Qui apprit et enseigna a semer le blé ? Les Grecs croyaient cette invention trop o-rande pour l'esprit humain, et l'attribuaient à l'aide divine, comme nous lui attribuons la genèse du sens moral Il est utile de munir les découvertes d'une étiquette portant un nom, pour en fixer la place dans l'histoire du développement de la science, mais elles n'appartiennent iamais à un seul ; beaucoup d'esprits y ont toujours contribué L'orgueilleux, follement altéré d'originalité, qui recherche le nouveau et néglige les travaux éparpillés et obscurs de ses prédécesseurs ou de ses contemporams, celui qui, trop préoccupé de sa gloire personnelle, est incapable de poursuivre sa propre évolution, qui exige une souveraine indifférence pour l'oubli ou pour la censure de ce monde, dont il implore puérilement l'approbation, celui-la peut être sur qu'il n'est pas un produit parfait de son temps, mais un avorton plus ou moins monstrueux, et nécessairement d'autant plus original, qu'il est plus monstrueux N'est-ce pas une étrange comédie que les luttes acharnées des hommes pour la priorité d'une découverte luttes au milieu desquelles ils reconnaissent si rarement ce qu'ils doivent au passé? Que diraient-ils, si, au moment de sa floraison, un bouton de rose rassemblait tous les rosiers pour leur montrer qu'il est le premier à fleurir, et pour se plaindre du tort, que lui font toutes les roses, en ne voulant pas avouer qu'elles ont appris dejui la manière de fleurir ?
Nous, qui envisageons l'épanouissement intellectuel dans l'individu ou dans la race comme un progrès' d'organisation, comme la phase la plus haute et la plus complexe de l'évolution naturelle, et qui proclamons comme condition
première de l'accomplissement de ce progrès Vharmonie de plus en plus intime de V homme avec la nature, nous ne saurions mieux exprimer notre pensée sur ce que doit être la règle de toute méthode consciente d'investigation, qu'en citant, pour finir, la profonde maxime de l'antiquité :
« Apprends à te connaître dans la nature, et tu connaîtras la nature en toi. »