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CHAPITRE II

L'Esprit et le Système nerveux.

L'assertion qne le cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile, énoncée dans toute sa crudité, a ete couvertede ridiculepar les uns, et reçue par les autres avec désapprobation et avec dégoûta Certes, elle n'est pas 1 expression exacte des faits; on peut parfaitement admettre, que le cerveau est l'organe principal de l'espri sans accepter la boiteuse comparaison, qui met en parallèle la fonction cérébrale avec une sécrétion matérielle. La confusion provient dans ce cas, comme dans d'autres encore, du double emploi du mot sécrétion pour désigner acte sécrétoire et son produit, - les changements moléculaires insensibles et leurs résultats matériels. Commençons par nous faire une idée aussi claire que possible de ce que nous entendons par âme ou esprit.

I Considéré, du point de vue scientifique, comme une force naturelle, l'esprit ne peut pas être observe, manie et traité comme un corps palpable; il n'est appréciable, comme l'électricité, la pesanteur, ou toute autre torce de la nature, que par les changements matériels, cause

et condition de ses manifestations. On ne peut mer actuel-

. «Nous concluons avec la même Te

VHomme.

leraent, qu'à chaque manifestation mentale ne corresponde une modification corrélative du substratum matériel ; que tout phénomène mental ne soit le résultat dynamique de quelque changement chimique, moléculaire, nutritif, des éléments des centres nerveux ; mais nous avons affaire ici à des substances, dont la nature chimique est très complexe et obscure ; car, malgré la peine que l'on s'est donnée pour analyser le système nerveux, et malgré la connaissance parfaite que nous avons dé ses éléments chimiques, nous ne savons que fort peu de chose sur la manière dont ces corps sont groupés et combinés dans les éléments nerveux histologiques. Il y a cependant ceci de certain : les composés, dont il s'agit, sont très complexes, très instables, et, comme le carbone et l'hydrogène y entrent dans une grande proportion, très oxydables. Probablement au sein de la substance nerveuse, il s'effectue une synthèse chimique, par laquelle les matériaux nutritifs amenés par le sang se convertissent en albuminoïdes très complexes et très instables, doués d'une grande tension de force latente, se dégageant et devenant force vive au moment de leur décomposition fonctionnelle.

On a, en effet, supposé, que les substances appelées cérébrine, acide cérébrique, lécithine, ainsi que les différentes graisses phosphorées, qui entrent dans la composition du cerveau, dérivaient de la désintégration d'une substance plus complexe nommée protagon, dont la formule est C"' E''' PO^" ^ Qu'il en soit ou non ainsi, c'est ce que les recherches futures décideront ; en attendant, nous sommes réduits à croire, que, sans oxydation, le cerveau ne produit pas plus de pensée qu'un combustible ne produit de flamme.

Les matières « extractives » des nerfs indiquent de plus, que l'activité a pour conséquence des métamorphoses régressives; car on y trouve les acides lactique et urique,

' On représente la composition de la lécithine par la formule C** H"> NPO», et celle de la cérébrine par la formule H» NO'.

la créatine et probablement aussi l'hypoxanthine, outre les acides formique et acétique, qui représentent la série des corps gras. Ces produits sont semblables à ceux, que l'on trouve dans les muscles qui ont agi : la production d'une idée, aussi bien que la production d'un mouvement, est donc accompagnée de métamorphoses régressives des éléments organiques ; la force se dégage aux dépens de la matière organisée, qui subit une dégénéresence et passe d'une manière d'être plus élevée à une autre, mférieure, . et les produits définitifs sont, pour ce que nous en savons, semblables dans les muscles et dans les nerfs. Tandis que la substance nerveuse est neutre durant le repos, elle devient acide après la mort et après une forte activité pendant la vie; la même chose alieu dans les muscles \ De plus, après un travail intellectuel prolongé, la désintégration de la substance nerveuse, riche en phosphore, se traduit par une augmentation des phosphates dans l'urine. C'est enfin uniquement en admettant qu'une idée est accompagnée d'un changement corrélatif dans les cellules nerveuses, que nous pouvons expliquer l'épuisement produit par un travail mental excessif, qui, dans les cas extrêmes, peut aller jusqu'à une complète prostration cérébrale.

Cela posé, qu'est-ce que l'esprit dans le sens physiologique ? Il n'est certainement pas le mélange des produits de la décomposition fonctionnelle, qui s'en vont avec le sang pour être excrétés, mais il est la force, merveilleuse et insaisissable, qui a été dégagée, et que l'on pourrait comparer à la force vive, résultant du fonctionnement musculaire. L'assertion que le cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile, est donc fausse. Il est évident que ce n'est pas la force dégagée par le cerveau, mais bien les produits palpables &eVRciiYiiêcéréhrdle,\es7natériaua} usés, qui se mêlent au sang pour être assimilés par des tissus d'un

' En se putréfiant, le cerveau donne des produits acides, parmi lesquels on trouve les acides oléique, margarique, phospho-glycerique et phosphorique.

ordre inférieur et pour être enfin expulsés du corps, que l'on peut comparer à une sécrétion.

Il est certain que, dans le cerveau, au moment de l'activité, il 3' a usure de matière, comme il y a usure de combustible dans une machine, et que, dans les deux cas, la force produite est le résultat de cette usure ; mais il n'est pas tout à fait aussi certain que ce soit la substance de la cellule nerveuse elle-même qui est usée. On a supposé, que l'activité consomme plutôt les matériaux fournis par le sang, exactement comme la machine consomme le combustible et non sa propre substance.

Mais s'il en était ainsi, pourquoi le travail épuiserait-il si vite la cellule nerveuse, et pourquoi celle-ci aurait-elle besoin de repos avant de pouvoir fonctionner de nouveau ? Pourquoi encore, lorsqu'elle a fonctionné une fois d'une certaine manière, garderait-elle une disposition à fonctionner de même, si elle ne subissait une désintégration moléculaire, devant être réparée par la nutrition ? L'expérience nous apprend, que, si l'on galvanise le nerf pneumogastrique d'un animal, de manière à faire battre le cœur lentement, ce viscère continue longtemps à battre, tandis que si l'on irrite le même nerf de manière à accélérer les pulsations du cœur, celui-ci s'arrête bientôt, phénomène qui semble être dù à l'épuisement de son centre moteur. De plus, la présence dans le cerveau de quantités assez considérables delécithine et d'autres substances complexes du même ordre, indique, qu'il s'y passe quelque chose de plus qu'un simple dépôt et une usure de matériaux provenant du sang ; elle indique, en effet, que la substance nerveuse elle-même se désagrège ; de sorte que ces composés semblent être fournis tels quels au cerveau, pour être usés par lui. Cependant, des substances analogues ont été trouvées dans le sang, dans la lymphe, dans le jaune d'œuf, dans le sperme. Les anciens disaient, que 1' « esprit vital était sécrété par le sang dans le cerveau, et diminuait et s'épuisait par un emploi fréquent ou prolongé ». Changez

la terminologie, et c'est très probablement ce qui arrive en réalité. La cellule nerveuse reçoit du sang les matériaux de sa substance, qui se décomposent ensuite par l'activité. Il y a peut-être dans la cellule nerveuse quelque chose de permanent, une espèce de charpente inaltérable, et quelque chose de variable et de transitoire, sans cesse décomposé pendant l'activité et recomposé durant le repos. Le fait est que nous ne pouvons pas isoler une cellule nerveuse de son milieu ; ce qu'elle absorbe du sang est une partie essentielle de son être et de sa fonction : si elle en est privée, elle cesse de vivre. Nous faisons donc une division qui n'a point de fondement dans la nature, lorsque nous affirmons que les matériaux usés par l'activité appartiennent exclusivement au sang ou à la cellule nerveuse.

II Pour éviter toute confusion, il faut se rendre compte bien exactement de ce que l'on veut dire par les mots âme ou esiwit, dont l'emploi est ordinairement si indétermine. L'esprit, à ce point de vue, est un terme général, symbolisant l'abstraction, que nous faisons en observant la grande variété des phénomènes psychiques particuliers ; il est la dernière généralisation, la conception générale, ou, pour ainsi dire, Vidée essentielle, que nous nous faisons de notre vie psychique. Un exemple m'aidera à mieux m'expliquer. La machine à vapeur est un mécanisme compliqué, dont la construction et la manière d'agir sont inconnues cà un grand nombre de personnes, mais dont la fonction bien définie est parfaitement connue de ces mêmes personnés, qui peuvent s'en former une conception assez exacte. Or, l'activité de la machine dans son ensemble, comme nous la concevons, est bien différente de l'ajustement précis de ses parties isolées ou de l'action de chacune d'elles prise séparément; cependant, sa fonction dépend autant de son mécanisme et de l'action coordonnée de ses parties que d'une quantité suffisante de combustible ; elle ne peut pas être séparée de ces conditions, hors desquelles elle n'a pas d'existence réelle, mais elle peut exister dans notre esprit

SOUS forme de conception. Par une série d'observations concrètes et d'abstractions appropriées, nous arrivons à Vidée essentielle d'une machine à vapeur, au concept fondamental, sorte de dernière généralisation de sa nature, contenant, comme aurait dit Coleridge, le principe intime de sa possibilité en tant que machine à vapeur.

Le procédé est le même par rapport aux phénomènes variés de l'esprit : à force de les observer et d'abstraire des cas particuliers, nous obtenons la conception générale ou Vidée essentielle de l'esprit, qui n'a pas plus d'existence hors de l'esprit que n'en ont une abstraction ou un terme général quelconque. Il ne s'ensuit donc nullement, que l'esprit puisse exister séparément de l'organisation compliquée du cerveau et de sa nutrition ; la science et la logique condamnent également une telle inférence. Mais en vertu de la tendance irrésistible de l'esprit humain à conformer la réalité à l'idée, tendance qui a causé tant de confusion dans la philosophie, cette idée générale a été convertie en une entité objective, et a, sous cette forme, longtemps opprimé l'intelligence. D'une abstraction métaphysique, on a fait une entité spirituelle ; et l'on a placé ainsi, sur la route de l'investigation positive, une barrière infranchissable. Quelle que soit d'ailleurs l'essence de l'esprit (sur laquelle il est aussi vain de spéculer que sur l'essence du galvanisme, de l'électricité, de l'affinité chimique ou de la pesanteur), il n'j a aucun doute que dans chacune de ses manifestations il dépende absolument du cerveau et du système nerveux ; l'investigation scientifique dévoile tous les jours de plus en plus complètement les rapports entre l'esprit et son organe, de. sorte qu'il faut bien se garder d'accepter la conception métaphysique courante de l'esprit, et l'on doit franchement reconnaître, que, par son origine aussi bien que par son développement, elle est de nature entièrement subjective.

III. En troisième lieu, il importe de considérer, que le pouvoir mental est un résultat organique, et, si nous vou-

Ions parler strictement, un résultat non point acquis de toutes pièces, mais mûri lentement et par degrés msensibles durant le cours de la vie. Le cerveau n'est pas comme le foie, le cœur et d'autres organes internes, capable dès les premiers moments delà vie extra-utérine, de vaquer à toutes les fonctions, qu'il accomplira dans la suite; car, tandis qu'il a, en commun avec les autres organes, des fonctions nutritives dont il s'acquitte, comme eux, des la naissance, sa fonction spéciale et élevée, comme organe de la conscience, comme instrument suprême des rapports de l'homme avec la nature, ne se développe dans l'individu qu'à la suite d'une longue et patiente éducation, et, dans la race, en vertu de l'hérédité. Ceux qui s'étonnent qu'un si grand résultat puisse être atteint durant la courte durée de la vie individuelle, feront bien de réfléchir 10 au riche héritage d'expériences capitalisées, que l'individu reçoit des générations passées, et qui fait partie de l'organisation de son cerveau ; et 2° au vaste ensemble d'expérience et de travail humain, qui est condense dans ce qu'on appelle éducation, c'est-à-dire, dans les mnom- • brables ressorts, que l'on fait jouer chez tout enfant, et qui sont eux-mêmes les résultats accumulés de longues luttes soutenues par nos ancêtres. La langue même qu'on lui enseic^ne n'est autre chose que l'expression des acquisitions^faites par l'humanité, pendant des périodes infimes d'ajustement progressif de l'organisme aux conditions extérieures. Ainsi, quoique le cerveau se forme pendant la vie intra-utérine, il n'atteint son développement complet qu'après la naissance ; et, comme on verra plus tard, le développement de l'intelligence montre le même progrès graduel, du général au spécial, que celui de son organe. Combien inexacte et trompeuse est donc toute comparaison du cerveau avec le foie !

Cependant, il faut bien se persuader, que 1 activité mentale dépend nécessairement de la structure du cerveau et de sa nutrition, de la même manière que la fonction du

foie dépend du parenchyme hépatique et de sa nutrition ; tel est le principe fondamental, sur lequel doit s'élever l'édifice d'une science mentale \ Les milliers de cellules nerveuses, qui forment une partie si considérable de la délicate structure cérébrale, sont sans doute les centres de son activité fonctionnelle : nous savons très bien par des expériences, que les cellules nerveuses des ganglions parsemés dans les différents tissus du corps, comme par exemple dans les parois des intestins ou du cœur, sont des centres de force nerveuse, destinés aux fonctions qu'ils régissent ; et nous pouvons en conclure avec certitude , que les cellules cérébrales, soustraites à des expériences semblables, ont une fonction analogue. A coup sûr .elles ne sont pas des centres inépuisables d'une force qui s'engendre elle-même, elles ne peuvent donner que ce qu'elles ont reçu d'une manière ou d'une autre. Elles reçoivent du sang des substances, qu'elles s'assimilent ou se rendent homogènes, et cette organisation d'un ordre de plus en plus haut de la matière, s'accompagne nécessairement d'une métamorphose corrélative de la force qu'elle peut dégager. La cellule nerveuse est donc un centre de force latente, de l'ordre vital le plus élevé ; dans cet état d'équilibre instable, elle est la condition de la pensée latente ; on peut dire, en effet, que la cellule cérébrale représente la pensée statique, tandis que la pensée représente la cellule dynamique, ou, plutôt, la force particulière qu'elle peut dégager.

1° Toute pensée est nécessairement accompagnée d'un changement corrélatif de la matière grise du cerveau; elle ne peut pas naître sans ce changement ; elle ne peut pas manquer de naître lorsqu'il a lieu ;

• Il est assez étrange que quelques philosophes allemands soutiennent actuellement, que, quoiqu'il soit incontestable que toute activité oo;2sci^nie est essentiellement une fonction du cerveau, il est faux, que l'activité mentale inconsciente et les impulsions et intuitions qu'elle produit, se trouvent dans le même cas. Hartmann, p. 388, 3* édition de la Philosophie de Vinconsdnnt.

2° Ce changement consiste en un mouvemetit quelconque, que l'état actuel de nos connaissances ne nous permet pas de préciser, et que chacun est libre de concevoir à sa guise, mais qui offre probablement une certaine analogie avec les combinaisons multiples et infinies des vibrations sonores dans la musique; en tout cas, cette analogie, quelque grossière et défectueuse qu'elle soit, peut nous aider à nous former une idée approximative de ce qui a lieu pendant le fonctionnement cérébral. Unzer a appelé ces vibrations idées matérielles, et les a divisées en impressions de l'objet et représentations de l'objet, ou î^résentatives et représentatives, selon qu'elles provenaient du dehors ou du dedans. Leur direction est déterminée par les voies nerveuses précédemment établies : les fibres et les filaments qui réunissent les cellules ;

3û L'accomplissement de ce mouvement demande du temps ; celui-ci est plus ou moins long, mais toujours appréciable, comme nous le verrons dans la suite ;

40 L'irrigation des éléments nerveux par une quantité normale de sang normal est une condition indispensable pour l'accomplissement de ce mouvement ;

50 Ce mouvement est arrêté ou empêché par une solution de continuité ou par une légère modification de^ la structure des nerfs ou du cerveau ; comme la section d'un nerf, la compression du cerveau, etc.;

6° Il est entravé et enfin complètement arrêté par l'épuisement, effet d'un exercice trop fréquent ou trop prolongé, sans intervalles correspondants de repos.

Loin de discuter pour savoir si l'esprit est une fonction du cerveau, le but actuel de la science doit être de rechercher les conditions de l'activité des cellules nerveuses, ou des groupes de cellules, et des fibres qui les relient en une multitude de 2^leociis. C'est là évidemment le seul problème et la seule manière de procéder, chez les animaux inférieurs, qui offrent les premiers rudiments du système nerveux ; c'est aussi le seul moyen d'obtenir les données d'une con-

naissance plus complète et de saines inductions, chez les animaux pourvus d'un système nerveux de plus en plus développé ; c'est encore la seule méthode à suivre dans l'étude des phénomènes psychiques les plus élevés ; car, en réfléchissant aux résultats des expériences physiologiques et des observations pathologiques, on est forcé de reconnaître, qu'une investigation scientifique de la physiologie cérébrale est absolument impossible, à moins qu'on n'admette franchement, que les cellules nerveuses du cerveau sont les centres de la force mentale.

Dans les formes animales les plus basses, il n'y a point de système nerveux; autant qu'il nous est possible de nous en assurer, les Protozoaires et beaucoup de Zoophytes en sont complètement dépourvus. Les organismes les plus simples consistent en une substance apparemment uniforme et homogène, unique organe de toutes leurs fonctions ^ : ils se nourrissent et respirent sans organes digestifs et respiratoires; ils sentent et se meuvent privés de sens, de muscles et de système nerveux. Le stimulus, que ces petits organismes reçoivent du dehors, produit dans leur substance presque homogène une modification moléculaire, consistant en mouvements insensibles, qui finissent, en s'additionnant, par produire le mouvement sensible que l'animal exécute. La perception du stimulus, pour ces êtres infimes, consiste dans ce changement moléculaire, dans ce mouvement imperceptible, qui, en vertu de l'homogénéité de la substance qu'il envahit, se propage avec la plus grande facilité de proche en proche, comme une contagion.

' Il faut écarter la supposition erronée, qu'une espèce quelconque de protoplasme vivant soit réellement homogène. Il peut être hyalin, mais nous ne savons pas combien sa structure peut êtiv compliquée; il est possible qu'au sein de la substance apparemment homogène, il y ait des trajets suffisamment différenciés pour pouvoir servir à la transmission des impressions et remplir ainsi la fonction primitive du système nerveux, — sans qu'il nous soit donné de constater la moindre différence de structure. Comme les nerfs se forment j)ar différenciation aux dépens d'une substance apparemment homogène, il doit y avoir une période où il n'est pas encore possible de dire avec certitude si ce que nous voyons est un nerf, oui ou non.

On peut s'en faire une image en pensant au mimosa ; or, le mouvement visible exécuté par l'animal est la résultante des mouvements moléculaires invisibles, qui sont nécessairement déterminés dans leur direction par la forme de l'animal ou par une cause encore inconnue. Les importantes recherches de Graham sur l'état colloïde de la matière ont prouvé la nécessité de modifier essentiellement le concept traditionnel de la constitution de la matière solide : à la notion d'une matière impénétrable et inerte, nous devons substituer celle d'une matière, qui , à l'état colloïde, est pénétrable, dégage de la force, et est très sensible aux influences externes. « Son existence, dit Graham, est une continuelle métastase » La force qu'elle dégage n'est pas le résultat d'une activité chimique, car les°coîloïdes sont singulièrement inertes vis-à-vis des agents chimiques ordinaires ; elle résulte bien plus vraisemblablement de la constitution moléculaire intime et inconnue de la substance colloïde ; et l'existence certaine de^ cette force colloïdale dans les substances organiques, généralement considérées comme inertes et mortes, confirme l'idée de son activité étendue et essentielle dans la matière organique-, lorsque celle-ci se trouve dans cet état d'instabilité, qui la caractérise pendant la vie. Cette force suffit pour nous rendre compte des mouvements simples et uniformes de la substance homogène, dont se composent les organismes les plus élémentaires; et l'absence d'une différenciation de structure suffit pour expliquer l'absence de la localisation des fonctions, ainsi que l'uniformité de la réaction provoquée par diff'érentes impressions dans toute sa masse. Mais les mouvements des créatures les plus simples, dans lesquelles il n'y a aucune trace de système nerveux, ne sont pas tout à fait vagues, confus et indéterminés ; ils offrent des indications certaines d'adaptation à un but fonctionnel; ils sont définis par rapport à

' Philosophical Transnctions, 1862.

•PHYSIOLOGIE DE I/ESPIIIT.

leur milieu ; ils révèlent, en vérité, la propriété fondamentale de la matière vivante, manifeste dans la moindre parcelle de protoplasme vivant, et consistant à adapter la réaction aux impressions, à coordonner les mouvements variés, de façon à produire cette unité d'action, dans laquelle se révèle le principe d'individualisation. ' Le tissu nerveux apparaît, mais sous une forme très simple, chez les animaux, dont les tissus se différencient et dont les organes offrent plus de complexité. Partout où les parties différenciées d'un organisme sont combinées en vue d'un but commun, leur coopération est effectuée par le système nerveux. Le type le plus simple du système nerveux consisterait en deux fibres, partant d'une cellule nerveuse ou d'un groupe de cellules. Les fibres ne sont, selon toute apparence, que de simples conducteurs et peuvent être grossièrement comparées aux fils du télégraphe, tandis que les cellules, qui sont les centres, où se dégage la force nerveuse, seraient le pendant de la pile. L'excitation, qu'un stimulus produit dans le nerf afférent ou centripète, est renvoyée par la cellule au nerf efîerent ou centrifuge : voilà ce qui constitue la forme élémentaire, typique, de Xaction réflexe, qui joue un si grand rôle dans la vie animale.

Le système nerveux le plus complexe des animaux supérieurs n'est que- la répétition ou la multiplication du type schématique, que nous avons indiqué ; X unité nerveuse, pour ainsi dire, est toujours la cellule centrale, munie de ses deux fibres. Si l'on interrompt d'une façon quelconque la continuité du nerf afférent, le centre ne reçoit plus les impressions que celui-ci lui amenait ; si c'est le nerf efférent qui est lésé, l'excitation centrale ne peut plus être transmise aux muscles, ou aux parties où ce nerf se rendait. Un homme, doué de toute la passion et de toute l'éloquence de Démosthène, serait réduit au mutisme, si on lui coupait les nerfs moteurs de la langue ; il grimacerait en vain comme un idiot sans langage, si une légère

altération moléculaire de ces nerfs enrayait la transmission de l'impulsion centrale. Grâce aux différences, qui caractérisent les tissus de l'animal supérieur, et à la spécialisation des organes de cet animal, il ne peut y avoir chez lui de sympathie moléculaire intime de toutes les parties du corps, telle que nous l'observons dans la substance homogène de la monade. La transmission facile et rapide d'une molécule à l'autre de la substance homogène, ne peut pas avoir lieu dans le corps hétérogène, où les éléments sont de nature différente : il en résulte la nécessité d'un arrangement spécial, qui assure la commumcation des différentes parties du corps entre elles, et qui coordonne et harmonise l'activité des divers organes. En un mot, l'animal doit être rendu capable d'associer un o-rand nombre d'actions diverses pour les diriger vers un but défini.

Cette fonction, nécessitée par la division physiologique du travail, est accomphe par le système nerveux ; nous pouvons la comparer au rôle, qu'un généralisateiir habile occupe dans le développement humain. En effet, un esprit capable de généraliser s'empare des résultats des investigations spéciales, fruit de l'inévitable division du travail; il les rapproche, les réunit et élabore un résultat total, dans lequel les différents ordres de pensée entrent harmoniquement, et d'où émerge une unité d'action pour le progrès à venir. Le système nerveux effectue la synthèse, rendue nécessaire par la spécialisation des instruments organiques servant à l'analyse de la nature ; il représente l'intégration de plus en plus parfaite des rapports des choses et des rapports de leurs rapports ; il est la plus haute expression du principe d'individualisation, qui est le trait caractéristique de la vie sous toutes ses formes, et est d'autant plus prononcé que la forme est plus élevée. Le système nerveux est bien adapté à cette fonction, d'abord par l'étendue de sa distribution , et puis par son extrême sensibilité, en vertu de laquelle une impression

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faite sur l'une de ses parties est bientôt sentie dans une autre partie, éloignée de la première.

La complexité croissante de l'organisation, qui indique une adaptation de plus en plus spéciale au monde extérieur, ou, en d'autres termes, un degré toujours plus élevé dans la série animale, est accompagnée d'une complication progressive du système nerveux : il se produit des développements spéciaux, desservant des fonctions spéciales. Tandis que les fibres semblent conserver leur caractère de simples conducteurs, le développement de structures spéciales à leur extrémité périphérique et de cellules spéciales, ou de combinaisons particulières de cellules à leur extrémité centrale, révèle la spécialité et la complexité croissantes de leur fonction. Des appareils spéciaux périphériques, qui sont, pour ainsi dire, les instruments de l'analyse, dépend le genre d'impression que le centre reçoit ; aussi ils sont adaptés à la nature spéciale des impressions externes qu'ils doivent transmettre, tandis que le genre de l'impression perçue et le caractère de la réaction qu'elle provoque, sont déterminés par la nature de la cellule centrale, à laquelle aboutit chaque fibre nerveuse. Aussi trouvons-nous, au fur et à mesure que nous remontons l'échelle de la vie animale, qu'à l'apparition des organes des sens spéciaux correspond une augmentation de cellules centrales. Celles-ci, en s'agglomérant, forment les premiers rudiments du cerveau, et représentent, généralement parlant, les ganglions sensitifs, qui, chez l'homme, se trouvent à la base du cerveau, entre la décussation des pyramides et les planchers des ventricules latéraux.

Nous ne savons pas avec certitude comment les différents organes des sens spéciaux apparaissent pour la première fois. Ils sont d'abord très rudimentaires, et sont évidemment des évolutions spécialisées du sens le plus général, celui du toucher. La peau est l'organe de ce dernier sens ; elle occupe toute la surface du corps et est impressionnée

par le contact immédiat avec les objets qui l'entourent ; les autres sens ne sont probablement que des involutions différenciées de la peau, des structures cutanées complexes, situées plus ou moins superficiellement, et percevant sans contact immédiat avec les objets. Nous pouvons donc à bon droit considérer le toucher comme le sens primitif et fondamental, comme la langue maternelle du savoir. Ciiez les animaux les plus élevés, les fibres nerveuses des sens spéciaux se terminent dans des cellules, qui ont les caractères des cellules épithéliales, et dont la forme varie selon la nature de l'impression extérieure qu'elles doivent recevoir. Ce caractère épithélial des cellules terminales est évident surtout dans les organes de l'odorat et du goût ; il est encore assez évident dans l'organe de la vue ; car les bâtonnets et les cônes de la rétine, qui sont les seules parties sensibles à la lumière, sont considérés comme des cellules épithéliales modifiées.

Chez quelques animaux inférieurs, les organes de l'ouïe, de l'odorat et du goût sont évidemment des modifications spéciales de certaines parties des téguments, et même l'organe de la vue, dans sa forme la plus simple, n'est autre chose qu'un repli de la peau, dans lequel une terminaison nerveuse aboutit à des cellules épithéliales, entourées de quelques granulations de pigment. Même chez l'araphioxus, qui est pourtant un animal vertébré, les yeux sont deux petites taches de pigment; les organes de l'odorat, de petites dépressions situées à l'extrémité antérieure du corps, et l'organe de l'ouïe n'a pas été découvert encore. En remontant l'échelle des animaux, on voit apparaître des structures de plus en plus adaptées cà la réception d'impressions particulières, telles que les impressions lumineuses, sonores, tactiles, etc.; grâce à ces organes, les animaux supérieurs sont capables d'entrer avec le monde extérieur dans des rapports plus nombreux, plus spéciaux et plus complexes. Les propriétés physiologiques, qui, chez les êtres les plus simples, sont diffuses et appartiennent a

toutes les parties du protoplasma, se trouvent au contraire spécialisées et localisées chez les animaux sujiérieurs

Les animaux inférieurs aux poissons n'ont rien de semblable aux hémisphères cérébraux, ou un cerveau proprement dit ; puisque, chez les poissons eux-mêmes, le cerveau ne se compose que d'une série de ganglions d'où partent les nerfs. Les hémisphères cérébraux ne sont donc pas essentiels à la sensation et à la réaction motrice qu'elle provoque, puisqu'ils manquent là où ces fonctions s'accomplissent avec vivacité et vigueur. Au rapport simple entre l'organisme individuel et le monde extérieur, rapport désigné par les termes action réflexe ou excito-motrice , succède le rapport plus complexe entre le stimulus sensoriel et la réaction sensorio-motrice : au lieu d'une réaction générale, provoquée par des impressions diverses, apparaissent le discernement entre les impressions et des réactions spéciales qui leur correspondent, au moyen de structures spécialement adaptées. Cette phase de développement du système nerveux, qui est normale et permanente chez un grand nombre d'animaux inférieurs, ressemble à ce que nous pouvons expérimentalement produire chez les animaux supérieurs en les privant des hémisphères cérébraux. Les fonctions , qui correspondent cà ce degré de développement, sont strictement comparables aux fonctions psychiques de l'enfant, durant la courte époque de sa vie, où les hémisphères cérébraux n'ont pas encore commencé à entrer en action, ou bieff aux phénomènes psychiques offerts quelquefois par l'adulte, lorsque l'influence des hémisphères cérébraux est presque totalement abolie, comme par exemple dans le somnambulisme.

On voit ici tout naturellement combien il est important de distinguer clairement dans sa pensée et de désigner par des termes appropriés les caractères spéciaux, qui sont si fréquemment confondus, alors qu'on leur applique un

' Wundt, Grunclsûge cler physiologisch-m Psychologie, p. 318.

terme général, les englobant tous indistinctement. Que d'impressions et de réactions différentes, par exemple, sont confondues à cause du sens indéterminé, que l'on donne au mot sensibilité! On dit de l'infusoire, dépourvu de système nerveux, qu'il est sensible aux irritations; de l'animal supérieur, avec ses organes des sens spéciaux, on dit qu'il est sensible à la lumière, au son, et ainsi de suite, aussi à la douleur, si on le fait souffrir ; de l'homme, on dit, qu'il est sensible au plaisir, à l'horreur, au dégoût, selon la nature des idées en jeu. En se servant ainsi du terme général de sensibilité pour exprimer la réaction fondamentale, ce qui. me paraît fort approprié, il est très important de distinguer les différences spéciales par des termes correspondants : la sensibilité à la douleur n'est pas la sensibilité des sens ; la sensibilité de l'infusoire n'est ni l'une ni l'autre. Jusqu'à présent nous avons tâché de distinguer trois formes de sensibilité et de réaction : celle qui est propre aux animaux placés au bas de l'échelle, et que l'on pourrait nommer irritaUlitè ; celle qui est la plus élémentaire expression de la fonction nerveuse, ou action réflexe ; et celle qui est desservie par les ganglions centraux, et que nous appellerons sensorielle.

Il n'est rien moins que facile de se former une conception claire des rapports, qui relient la conscience à ces différentes formes de sensibilité. Pour le faire, il faut tout d'abord cesser de voir dans la conscience une chose douée d'une qualité constante, qui doit être ou ne pas être. Il faut ensuite se bien convaincre, que la conscience peut exister à divers degrés, allant de la plus haute manifestation de la conscience individuelle à la subconscience et à l'inconscience. Ce qui est impliqué par le mot conscience dans son acception ordinaire et indéterminée, c'est la con5C2e;ic^ réflexe, qui est en réalité la conscience de soi. H y a certes une grande différence entre cette forme de la conscience, la plus élevée de toutes, et celle qui accompagne une simple perception sensorielle. La différence est plus

grande encore, si on compare cette conscience à ce que peut avoir de conscient l'irritabilité d'un infusoire, dans le cas où on lui accorderait le premier de ces attributs. Cette dernière forme de conscience est placée trop haut par ceux qui la mettent au même niveau que la conscience de soi, alors qu'ils appliquent sans distinction le même terme vague à deux formes distinctes. C'est de leur propre conscience, qu'ils tirent leur notion de la conscience en général, et ils l'appliquent à la sensibilité des animaux les plus élémentaires. Il ne serait guère plus absurde d'attribuer à ces derniers un système nerveux complexe, tel que l'exige la manifestation de la conscience individuelle.

Nous pouvons dire, il est vrai, que, de même que le protoplasme de ces êtres contient les éléments d'un système nerveux, qui sera différencié et organisé chez les êtres plus haut placés, de même leur sensibilité contient les éléments de ces sensations spéciales et de cette conscience de soi, qui apparaissent aussitôt que leurs organes prennent consistance et s'individualisent; mais si nous pouvons ainsi, en suivant le cours de l'évolution, voir virtuellement le fruit mùr dans le germe, il ne s'ensuit pas, que nous ayons le droit d'attribuer au germe les propriétés du fruit : nous nous trompons si nous croyons découvrir dans les fonctions diffuses des organismes infîmes les fonctions spécialisées et localisées des organismes supérieurs, et si nous exprimons celles-là par les mêmes termes que celles-ci. La reproduction est une fonction aussi répandue dans le règne animal que la sensibilité; mais personne ne songe à voir dans la reproduction des polj^pes les phénomènes, que nous offre la génération chez l'homme.

Il s'agit de savoir en thèse générale, si nous devons attribuer une conscience quelconque aux animaux sensibles ou irritables, mais dépourvus de système nerveux. Sans doute une impression donnée produit en eux un effet défini, qui se traduit par un mouvement approprié, destiné à éviter ou à rechercher la cause de l'impression,

selon qu'elle est nuisible ou utile ; mais de quel droit affirmerait-on, que la conscience prend part à ce phénomène? Le contraire est indiqué par nos propres fonctions végétatives; nous n'avons aucune conscience d'avoir un foie, ce qui ne l'empêche pas d'exercer une influence marquée sur nos états psychiques; il en est de même des organes sexuels; bien plus, nous sommes tout à fait inconscients d'une foule de mouvements, que nous exécutons tous les jours et qui sont produits par de petites impressions agréables ou désagréables, dont ces mouvements nous rapprochent ou nous éloignent. A l'objection, que nous sommes conscients de ces choses, mais que nous n'y faisons pas attention, je répondrai, que c'est précisément l'attention qui est la conscience et qu'une conscience inconsciente parce qu'elle échappe à l'attention, ne mérite pas son nom. Je ne vois aucune raison, pour que ceux qui font de la conscience un attribut de la sensibilité des êtres infimes, privés de nerfs, la refusent à l'acide sulfurique, lorsque, en vertu de sa plus grande, affinité pour le barium, il se met à déloger l'acide nitrique, dont il prend la place.

Les premiers rudiments des hémisphères cérébraux se trouvent chez les poissons ; ils y sont représentés par une mince couche ou expansion de substance nerveuse, qui s'étend au devant des lobes optiques, en couvrant les corps striés et les couches optiques. Chez les amphibies, ces hémisphères sont déjà plus grands^ ; chez les oiseaux, ils augmentent encore de dimension ; chez les mammifères inférieurs, ils commencent à couvrir les lobes optiques et finissent, au haut de l'échelle, par recouvrir complètement le cervelet, ainsi qu'on le voit chez quelques singes et chez l'homme.

En remontant la série des vertébrés, on observe, que les rapports des ganglions sensoriels restent les mêmes,

' Les reptiles perenni-brunchiés gardent, pendant toute leur vie, les caractères cérébraux propres aux poissons ; les batraciens ne les conservent que pendant l«ur vie aquatique,

tandis que leur grandeur relative varie, et constitue la principale différence entre les divers groupes d'animaux.

Ces ganglions étant les parties constitutives premières et principales du cerveau, on peut raisonnablement admettre, que leurs fonctions sont les mêmes chez tous les vertébrés et, en général, chez tous les animaux qui les possèdent. Et comme les hémisphères apparaissent, dans l'ordre du développement, comme parties constitutives secondaires du cerveau (bien qu'ils en soient les parties principales, au point de vue de la dignité physiologique), nous pouvons de même conclure, que leur fonction est secondaire dans l'ordre du développement tandis que celle des ganglions sensoriels, est primaire. Toutes les fois que les ganglions sensoriels ne réagissent pas directement sous l'impression reçue (ce qui peut avoir lieu malgré la présence des hémisphères, et ce qui doit avoir lieu en leur absence), ils transmettent l'impression venue du dehors aux cellules, qui forment une couche à la surface des hémisphères ; c'est là que ces impressions subissent une élaboration ultérieure pour être transformées en ce que nous nommons idées ou concepts. Lorsqu'une excitation arrive à un -centre sensoriel, pour passer ensuite directement à un centre moteur, et finir, par être déchargée sous forme de mouvement, lorsque, en d'autres termes, elle ne parcourt que Marc sensoriel, alors le phénomène effectué est une sensation et une action excito-motrice ; mais lorsque, avant d'être transmise au nerf moteur, l'impression est envoyée aux centres plus élevés des hémisphères, ou centres dHdèation, lorsqu'elle parcourt Y arc psychique proprement dit, alors le phénomène produit s'appelle perception et volition. Nous arrivons donc ici à un autre genre de sensibilité, qui a des organes spéciaux et produit des réactions spéciales: c'est \2i perception, ou plus précisément, la perception par Vidée. Comme les hémisphères ont cette fonction et ne sont pas nécessaires

à la sensation, il était à prévoir, ainsi que le démontrent les expériences, qu'ils sont insensibles, et peuvent être blessés et divisés sans occasionner de douleur \ Conformément à leur nature spéciale, ils ont une sensibilité spéciale, mise en jeu par les idées qui s'élaborent en eux, de sorte que ces idées peuvent être agréables ou désagréables, ou avoir d'autres qualités émotionnelles. L'émotion est peutêtre, strictement parlant, la faculté, spéciale aux centres supérieurs, d'être ùnpressionnés par les idées.

L'observation des phénomènes psychiques, chez les animaux, qui possèdent des hémisphères, confirme complètement ce qui précède touchant la fonction et l'importance de ces organes. Les poissons apparaissent avec les idées les plus simples et les premiers rudiments d'émotions. Les carpes se rassemblent au bruit d'une sonnette pour recevoir leur pâture et prouvent ainsi qu'elles peuvent associer deux idées simples; les requins, alors qu'ils soupçonnent un guet-apens, évitent le crochet amorcé. Chez les oiseaux, conformément au développement plus avancé des hémisphères, les manifestations mentales sont beaucoup plus élevées; les tours, que quelques oiseaux peuvent apprendre sont vraiment merveilleux, et ceux qui les leur enseignent savent fort bien quelle différence il y a d'un oiseau à l'autre pour l'intelligence et pour le caractère. Ces choses nous semblent merveilleuses, à cause de la tendance invincible, que nous avons, à trouver surprenante toute manifestation intellectuelle de la part d'animaux placés plus bas que nous sur l'échelle de la vie ; mais si l'on se souvient de la propriété plastique fondamentale du tissu nerveux, de cette propriété, par laquelle il reçoit les impressions et se développe dans le sens requis par son fonctionnement, on est moins surpris, et l'on s'aperçoit, que-

• Ceux qui ont fait la pénible expérience, nous assurent que tandis que l'animal résiste violemment à l'incision de la peau, et à l'enlèvement de la voûte du crâne, il reste parfaitement tranquille et impassible lorsqu'on élague couche par couche les hémisphères cérébraux.

^2 l'IlYSIOLOGIK DE L'ESPRIT.

les animaux seraient capables de manifestations intellectuelles encore plus hautes, si nous nous donnions la peine de les élever systématiquement pendant plusieurs générations. Les émotions simples ne manquent pas chez les oiseaux : la rivalité ou la jalousie se montrent souvent avec une grande évidence chez les serins, et l'on a des exemples authentiques d'oiseaux jeunes et orphelins, soignés et sauvés par les soins bienveillants d'oiseaux d'une autre espèce \ Chez les mammifères, on peut suivre le progrès graduel de l'intelligence, depuis ses manifestations les plus humbles, jusqu'aux formes les plus élevées de la raison animale, qui ne diffèrent certainement que par leur degré de perfection des formes inférieures de l'intelligence humaine^ Qu'on se souvienne combien l'éléphant réfléchit quelquefois, combien les singes sont habiles à imaginer des ruses, combien il arrive souvent, qu'une idée inhibitoire vienne chez le chien se placer entre la sensation et la réacti^on habituelle, et l'empêche d'exécuter l'action, en dépit d'une forte tendance à le faire : c'est que l'impression a été transmise aux hémisphères et a mis en jeu leur influence directrice. Il est inutile de parler des différentes émotions, je dirai même des vrais sentiments moraux, faciles à constater chez le chien, et chez d'autres animaux domestiques. L'anatomie fait entrevoir, et un moment de réflexion suffit pour donner la conviction, que le rayon de l'intelligence est forcément bien restreint chez les animaux , maintenant que leur développement est enrayé par l'écrasante supériorité de l'homme. Comment l'intelligence des animaux pourrait-elle, en effet, se développer en face d'une intelligence tellement supérieure et hostile, qui a pris possession de la terre, et qui est en train de soumettre rapi- • dément à ses usages tout ce que la terre contient? Si le

' Anatomie comparée du système nerveux, par Leuret et Gratiolet.

» On trouvera une collection de remarquables preuves d'intelligence données par différents animaux dans un article, sur la genèse de lespnt, que j'ai publié dans le Journal of Mental Science, 1862. (Voir aussi A. Herzen, dans ^rcAïuio di Antropologia, Florence, 1877, vol. VII, 278.)

l/ESPRIT ET LE SYSTÈME NERVEUX. 93

renard, tout rusé qu'il est, apprenait seulement à monter sur les arbres comme les chats, ou à se cacher toujours sous terre comme le lapin, les amateurs abandonneraient bien vite la chasse au renard ; mais, semblable à bon nombre d'hommes, il est incapable de sortir des vieilles ornières de sa pensée automatique et ne peut rien créer de nouveau. A l'exemple de certains intrigants, il dépense une grande somme de ruse mesquine dans des efforts, qu'une vue plus large des choses rendrait complètement in utiles ^

En remontant la série des mammifères, nous trouvons non seulement, que les hémisphères cérébraux augmentent de volume, en s'étendant graduellement en arrière, mais que la couche grise, qui se trouve à leur surface, augmente d'étendue grâce à de nombreux plis ou circonvo-

1 Si le renard réussissait à faire un progrès de ce genre, il serait bientôt exterminé comme animal nuisible, et déjouerait ainsi le dessein ou la cause finale de son existence actuelle, qui consiste appai-emment à servir par ses souffrances au divertissement de l'homme. Quelques-uns ont pensé que rhoi:çime est le seul animal, qui trouve du plaisir à infliger des tortures à d'autres animaux pour son amusement, mais il paraît que son plus proche parent, le singe, s'en donne à souhait, quand il en a l'occasion: ainsi il attrape un pigeon ou une corneille; il les plume et les torture de mille façons, et se délecte de leur souffrance. Il se peut que la manière, dont un chat maltraite une souris, ne soit pas une invention originale de sa part, mais un perfectionnement, qui, enseigné d'abord par l'homme, et puis devenu instinct héréditaire, continue à être cultivé chez les jeunes chats, par l'homme et parleur mère. On peut dire en vérité, que l'homme est le seul animal, qui, doué d'une imagination suffisante pour se représenter les souffrances de sa victime, les lui inflige pour son simple amusement. C'est donc à tort, que l'on définit la chasse au renard une cruauté brutale ou barbare, car ni la brute ni le barbare n'ont assez d'imagination pour se représenter les souffrances qu'ils infligent; or, comme il est cà croire, que les individus civilisés de notre époque possèdent cette force d'imagination, il faut appeler leur cruauté civilisée, et entendre par là la cruauté la plus criminelle de toutes ; car elle est un crime de lèse-connaissance et de lèse-conscience morale. Si du point de vue moral nous passons au point de vue philosophique, la chasse au renard est un amusement fort intéressant; car elle constitue un exemple frappant de la survivance chez l'homme d'un instinct sauvage primitif, et témoigne d'une parenté animale, dont il ne s'est pas encore tout à fait affranchi. La nature animale est ainsi vengée, en quelque sorte, de l'oppression, qu'elle subit de la part de la nature humaine; puisqu'elle proclame par l'homme, en dépit de son orgueil et d'une façon qui ne permet pas de s'y méprendre, qu'il n'est au bout du compte qu'un membre de la grande famille animale.

Iuti07is. Tandis que celles-ci manquent complètement chez les mammifères inférieurs, elles existent, généralement sous des formes très simples, chez les ruminants et chez les carnivores supérieurs ; elles sont plus marquées déjà chez les cétacés, et arrivent à leur développement complet chez les singes et chez l'homme. Il est vrai, que nous ne connaissons pas encore le rapport direct existant entre le développement des circonvolutions et le degré d'intelligence chez les divers animaux; car chez 1 ane, le mouton et le bœuf, qui ne montrent pas beaucoup d'intelligence , le cerveau a plus de circonvolutions que chez le castor, le chat et le chien, qui sont, sans contredit, plus intelligents. Mais il faut, dans ces comparaisons, tenir compte de la grandeur relative des divers animaux. Dans un corps conformé comme le cerveau, l'augmentation du volume est proportionnellement beaucoup plus forte que celle de la surface, et l'augmentation delà surface plus forte que celle du diamètre. Or, dans chaque groupe de mammifères, la tête et surtout la capacité du crâne sont avec le reste du corps dans une proportion presque constante pour chaque groupe; chez le tigre, par exemple, la proportion de la tête au reste du corps est à peu près la même que chez le chat, bien que la taille de celui-ci soit de beaucoup inférieure. Il s'ensuit, que, la proportion étant la même, et la surface ne s'accroissant pas comme le volume, la surface des hémisphères, chez le chat, est proportionnellement plus grande que chez le tigre; il faudrait donc, pour que l'extension de la couche corticale grise, chez le tigre, fût égale en proportion à ce qu'elle est chez le chat, que le cerveau fût occupé par des plis nombreux chez le premier, et que la surface cérébrale restât unie chez le second, en raison de sa taille plus petite. Lorsque, chez deux animaux de même grandeur et de structure semblable, on trouve les circonvolutions diversement développées, on peut être sûr, que l'un d'eux sera plus intelligent que l'autre, et cela d'autant plus que les circonvolutions seront plus nom-

L'ESl'RIT ET LK SYSTÈME NERVEUX. 95

breuses et plus compliquées, et les sillons plus profonds. Il est également certain, qu'en comparant les cerveaux des diverses espèces de chiens et de singes anthropoïdes, on trouve chez les espèces les plus intelHgentes les hémisphères les plus volumineux et les plus riches en circonvolutions.

Cette proposition s'applique aussi parfaitement à l'homme. Les différences intellectuelles, qui séparent le Bushman ou le Nègre de l'Européen, correspondent à des différences dans l'étendue et dans la complication de la substance nerveuse du cerveau. Gratiolet a publié une description et des figures très soignées du cerveau de la Vénus hottentote, qui n'était pas du tout idiote; or on est, de prime abord, frappé par la simpUcité et par la disposition régulière des circonvolutions du lobe frontal. Cette symétrie presque parfaite des deux hémisphères, ne se rencontre jamais chez les cerveaux normaux de la race Caucasienne, et elle rappelleinvolontairement la régularité et la symétrie des circonvolutions chez les animaux inférieurs. Le cerveau de cette femme était, en effet, inférieur à celui d'une femme de race blanche, normalement développée : il ne pourrait se comparer qu'à celui d'un blanc atteint d'idiotie par un arrêt de développement cérébral. Ajoutons que, tout en étant moins prononcées, les différences entre ce cerveau hottentot et celui d'un blanc sont incontestablement du même genre, que celles qui distinguent le cerveau d'un singe de celui d'un homme, ainsi que le professeur Huxley l'a démontré M. Marshall a soigneusement examiné le cerveau d'une autre femme de la même race, et a trouvé dans sa structure des preuves tout aussi évidentes d'infériorité. Les circonvolutions principales ne faisaient pas défaut, mais elles étaient plus petites et beaucoup moins compliquées que celles d'un cerveau européen. Les circonvolutions connectives externes étaient encore plus défectueuses. Partout les sillons et les circonvolutions secondaires étaient moins

' Man's 'place in Nature.

•"^ FHYSIOLOGIK l)K L'ESPRIT.

développés. Les fibres transverses commissurales étaient imparfaites ; enfin, sous le rapport de la grandeur, et de tout ce qui constitue un signe d'infériorité, ce cerveau. « par sa forme, se rapprochait de celui des quadrumanes supérieurs \ » Le cerveau du nègre est supérieur à celui du Bushman mais inférieur à celui de l'homme blanc. Le poids du cerveau de lliomme nègre est inférieur au poids moyen de celui de la femme blanche; et la symétrie plus grande des circonvolutions chez le premier, jointe à la largeur moindre des hémisphères dans leur partie antérieure, rappellent le cerveau de l'orang-outang, ainsi qu'a dù en convenir Tiedemann lui-même, l'apologiste du nègre..

Parmi les Européens, toutes choses égales d'ailleurs, la grandeur du cerveau est dans un rapport général avec la puissance mentale de l'individu, quoique cette règle soufi're quelques exceptions. Le poids moyen du cerveau, dans la classe cultivée, est certainement plus grand que dans la classe privée de culture, et quelques tables précises, qui se trouvent dans un précieux mémoire du docteur Thurnam, prouvent que, tandis que le poids moyen du cerveau européen est de 49 onces (anglaises), il est de 54,6 onces chez les hommes distingués". D'autre part, le cerveau est souvent très petit chez les idiots; et les diverses parties n'en sont pas seulement plus petites mais aussi moins complexes ; les circonvolutions surtout sont plus simples et moins développées. M. Marshall a trouvé, que les circonvolutions du cerveau de deux idiots, qu'il a examinés, étaient moins nombreuses que celles des singes, à tel point que ces deux cerveaux étaient sous ce rapport inférieurs à celui du gibbon et se rapprochaient de celui du babouin.

1 Philosophical Transactions, 1865.

* On the weight of the humain brain, by John Thurnam, M. D.; Journal of Mental science, avril 1866. Le professeur Wagner a publié des fio-ures et une description très exacte des cerveaux de cinq hommes distinjjués. L'arrangement extrêmement complexe des circouvolutious y était fort remarquable. — The Conv oint ions of the Human Cerebrum, by W. Turner, M. B., 1860.

Certains idiots microcéphales nous offrent, en effet, une série descendante ininterrompue de l'iiomme au singe. En général, il est hors de doute, que nous pouvons constater une corrélation entre le développement des hémisphères cérébraux et celui de l'intelligence, et cela chez les différentes races humaines aussi bien que dans les différents ordres d'animaux. Mais en comparant entre eux des cerveaux d'hommes appartenant au même degré de civilisation, il ne faut pas perdre de vue la règle que la qualité doit être évaluée au même titre que la quantité. Une augmentation dans la rapidité des ondulations ou vibrations de 1 ether transforme en lumière ce qui auparavant était de l'obscurité ; de même on peut se figurer qu'une augmentation du nombre des vibrations moléculaires le long des trajets nerveux pourrait transformer la bêtise en génie. Certains aliénés, dont l'esprit semblait éteint, ont recouvré comme par miracle une intelligence temporaire, durant l'excitation produite par la fièvre ; d'autres hommes , pauvrement doués , ont fait parfois preuve de l'esprit le plus brillant et le plus inattendu, au début d'une attaque de manie aiguë. Il parait donc évident, que les différents degrés de susceptibilité des nerfs, leurs divers modes de vibration moléculaire, sont déterminés par la constitution intime, ou, comme nous disions plus haut, par la qualité des éléments nerveux, et que de légères modifications de l'état physique de ces éléments affectent profondément leur manière de fonctionner.

Comme, dans l'innombrable série de ses créations variées, la nature n'a jamais fait de saut, mais a toujours passé par degrés insensibles d'une espèce animale à l'autre, et de l'animal le plus élevé à- l'homme le plus bas, il n'est pas étonnant que le développement embryonnaire de l'homme soit aussi conforme au plan du développement général \

> a II me paraît très probable, dit Locke, qu'il y a au-dessus de nous, un nombre plus considérable d'espèces d'êtres intelligents qu'il n'y en a de visibles au-dessous do nous, parce que dans tout le monde corporel

Il est hors de doute, que l'homme traverse, pendant son développement individuel, des phases très semblables à celles que traversent beaucoup d'autres animaux vertébrés, que ces états transitoires reproduisent, avec une grande ressemblance, les formes permanentes des animaux inférieurs ; l'évolution du microcosme humain est pour ainsi dire un rapide résumé de l'évolution séculaire du macrocosme. Il y a une très grande analogie entre l'œuf humain et les êtres infimes, surtout les microscopiques grégarines ; celles-ci, comme l'ovule, sont formées par une membrane contenant une substance molle, semi-liquide, qui, à son tour, contient une vésicule, dans laquelle on distingue un noyau \ Dans les premières phases de son développement, il est tout à fait impossible de distinguer l'œuf humain de celui d'un quadrupède , quelque attentivement qu'on les examine; même avec les plus puissants microscopes, on ne pourra jamais découvrir, si le germe contient en puissance un Socrate ou un bouc; et, au fur et à mesure qu'il avance dans son évolution prescrite, il traverse des phases analogues à celles que traversent les embryons des autres vertébrés.

Ce qui est vrai du développement de tout le corps l'est

nous ne voyons ni gouffre ni lacune. » — Mais peut-on, sans danger, appliquer à l'invisible une généralisation tirée du visible? Et s'il n'y a ni gouffre ni lacune dans le monde matériel, il y a assurément une lacune et même un gouffre entre les deux mondes corporel et spirituel.

* « Les Grégarines sont toutes microscopiques, et, laissant de côté les modifications secondaires qu'elles présentent, elles consistent chacune en un sac formé par une membrane, qui a à peine une structure et qui n'est pas exactement limité. Ce sac contient une substance molle à demi liquide, qui renferme à son tour une délicate vésicule, située au milieu ou à l'une de ses extrémités; au centre de la vésicule se trouve un nucleus plus compacte. Ou sera frappé, sans doute, par la grande ressemblance de cette structure avec celle d'un œuf : le nucleus peut être considéré comme représentant la tache germinative ; tandis que le contenu sarcodique, semi-liquide, peut être comparé au vitelluset à la membrane vitelline. Je ne veux pas pousser trop loin l'analogie, mais il est intéressant d'observer cette ressemblance morphologique si étroite entre une des formes les plus rudimentaires de l'organisme animal, et la forme, que possèdent au début de leur existence tous les animaux supérieurs. » Huxley, Lectures on Comparative Anatomy^ 18(34.

également du développement du cerveau. Le cerveau du fœtus humain de six semaines consiste, en résumé, en une série de vésicules, dont la plus petite, antérieure et double, représente le cerveau, et la plus grande, postérieure, le cervelet; au devant de ce dernier se trouve la vésicule des corps quadrijumeaux; et antérieurement à celle-ci la vésicule du troisième ventricule, qui contient aussi les couches optiques et qui plus tard est couverte, ainsi que les corps quadrijumeaux, par l'expansion postérieure des hémisphères situés devant elle. A cette époque, le cerveau de l'homme ressemble à celui du poisson complètement développé, et plus encore à celui de l'embryon du poisson, par le volume insignifiant des hémisphères relativement aux autres parties du cerveau, par l'absence des circonvolutions, par l'imperfection des commissures et par la simplicité générale de tout le plan de structure. Plus tard, vers la douzième semaine, le cerveau humain se rapproche davantage de celui de l'oiseau : les hémisphères ont beaucoup augmenté de volume, et se bombent en arrière vers les couches optiques et les corps quadrijumeaux, quoiqu'il n'y ait pas encore de circonvolutions, et que les commissures soient très défectueuses. Les hémisphères ne présentent encore que les rudiments des lobes antérieurs; ils ne couvrent pas encore complètement les couches optiques, et ne dépassent pas réellement le degré de développement propre aux mammifères marsupiaux. Pendant le quatrième et au commencement du cinquièine mois, les lobes moyens se développent en arrière et couvrent les corps quadrijumeaux; les lobes postérieurs apparaissent ensuite, comme poussés par les moyens, et s'étendent peu à peu en arrière de façon à couvrir et à dépasser le cervelet. Le professeur Owen, qui considérait les lobes postérieurs comme particuliers à l'homme, fit de celui-ci une division à part, celle des Arc/micéjyhales ; il est prouvé maintenant que les lobes postérieurs existent chez les singes, et que chez quelques-uns d'entre eux ils s'étendent en arrière tout autant

que chez l'homme. On conçoit donc facilement qu'un arrêt de développement du cerveau humain pendant l'une de ses phases transitoires, puisse le réduire à un état fort semblable à celui du cerveau des animaux ; on trouve, en effet, chez certains idiots de naissance, un cerveau très analogue à celui des singes.

De même que l'homme est en quelque sorte un résumé de la nature animale, imitant cette nature dans sa propre cosmographie, comme dit Sir Th. Brown, de même les différents modes de fonctionnement de son organisme correspondent à ceux que nous offrent les animaux. L'irritabilité des tissus, en vertu de laquelle ils réagissent sous l'impression d'un stimulus en l'absence de nerfs, est peutêtre de la même nature que l'énergie moléculaire du protoplasme, qui se traduit par les mouvements des êtres les plus bas : que le nerf se termine en dedans ou en dehors du sarcolemme de la fibre musculaire, on ne saurait douter qu'il ne se distribue pas à toutes les particules de celle-ci; et, en tout cas, quand toute influence nerveuse est abolie, la substance musculaire est encore capable de se contracter et elle produit la rigidité cadavérique \

Les cellules ganglionnaires du grand sympathique, parsemées dans l'organisme et liées à différents actes organiques, nous offrent, chez l'homme, le plus simple mode d'action nerveuse, pouvant se comparer à celui qu'on observe chez les animaux les plus inférieurs pourvus de nerfs.

* Bilharz et Kiihne ont soutenu, que les nerfs se continuent dans la substance musculaire, de même que chez les poissons à organe électrique, ils se continuent dans le protoplasme des plaques électriques. Il est probable que la controverse sur le mode de terminaison des nerfs dans les muscles finira par conduire à la conclusion qu'ils ne se terminent pas du tout, mais se continuent dans les sarcoKS-elements. Les observations de Kiihne et de Rouget prouvent, que la fibre uez-veuse, réduite à sou cylindre de l'axe, traverse le sarcolemme, et n'est plus recounaissable. Les filaments nerveux des insectes ne peuvent quelquefois pas êti'e distingués, au microscope, des autres éléments histologiques. Pfliiger a découvert, que les nerfs des glandes pénètrent dans les ^gfilkiiUlJ JjjïnFtfïUllws^ui en tapissent les cavités, et se terminent, ainsi

.u de ces cellules.

L'activité du cœur, par exemple, est due aux nombreux ganglions, qui se trouvent dans sa substance. Meissner a montré, que les mouvements des intestins sont gouvernés par les ganglions disséminés dans leurs parois. Lister croit, que les cellules ganglionnaires répandues dans les tissus président vraisemblablement aux contractions des artères et à la remarquable diffusion du pigment, qui a lieu dans les cellules étoilées de la peau des grenouilles. Les différents éléments des tissus sont coordonnés par les ganglions du nerf sympathique, et ces centres coordinateurs sont à leur tour coordonnés parles centres cérébro-spinaux. Dans la moelle épinière, les cellules ganglionnaires sont réunies de façon à former des groupes, ou des réunions de groupes, qui deviennent des centres indépendants de mouvements combinés, simultanés et successifs, répondant à des excitations déterminées. Cet arrangement représente le système nerveux des animaux qui n'ont pas encore de sens spéciaux. Le stimulus amené par le nerf afférent ne traverse pas simplement la moelle, pour produire le premier mouvement venu, mais il excite l'activité d'un plexus de cellules réunies entre elles, et celles-ci produisent l'impulsion motrice centrifuge. Ainsi que nous le verrons, les choses se passent de même dans le cerveau ; là, une excitation, arrivant dans les plexus des circonvolutions, réveille une activité, que la conscience perçoit comme réflexion et qui finit par un mouvement volontaire.

A une phase encore plus élevée de l'évolution, les ganglions sensoriels, consistant en une multitude de cellules, différenciées par leurs communications spéciales, sont tous groupés de façon à former une partie importante du cerveau humain et la totalité de celui de beaucoup d'animaux. Les hémisphères offrent une plus grande spécialisation et complication de structure, auxquelles correspond un fonctionnement d'ordre plus élevé et en rapport avec le plus haut degré de perfectionnement organique. Aussi c'est chez l'homme, que les fonctions mentales atteignent

leur plus haut degré de complexité. Ainsi , l'organisme humain est un extrait du règne animal, qui, à son tour nous offre une espèce d'analyse ; car dans les fonctions de l'homme, nous voyons, comme dans un microcosme, l'intégration et la coordination harmonique des différentes activités vitales, qui se manifestent séparément chez les animaux inférieurs.

Il est donc indispensable, en traitant des fonctions du système nerveux chez l'homme, de bien distinguer les quatre espèces suivantes de centres nerveux :

1. Les centres principaux ou premiers, ou centres à'idéation, constitués par la substance grise corticale des hémisphères, et qui dominent :

2. Les centres secondaires ou sensoriels, constitués par les amas de substance grise situés entre la décussation des pijramides et les planchers des ventricules latéraux. Ces centres, subordonnés aux premiers, dominent :

3. Les centres tertiaires ou centres à:action réflexe, constitués surtout par la substance grise de la moelle épinière, et qui dominent :

4. Les centres organiques, ou centres du système sympathique. Ils consistent en une série de ganglions disséminés surtout sur les viscères, et reliés entre eux et aux centres spinaux par des filaments nerveux.

Chaque centre individuel est subordonné au centre, qui lui est immédiatement supérieur en dignité; mais il est en même temps capable de déterminer et de maintenir certains mouvements indépendamment du centre supérieur et sans son intervention. Par exemple, les contractions rythmiques du cœur sont maintenues par les ganglions distribués dans sa substance, et peuvent, conséquemment, continuer encore un certain temps, lorsque le cœur est enlevé et isolé. Mais ces actions locales ne sont pas laissées sans contrôle : des branches terminales du nerf pneumogastrique, ou plutôt d'un nerf moteur nommé spinal accessoire, qui se rendent avec le pneumogastrique au cœur.

sont avec les ganglions du cœur dans un rapport tel, que lorsque l'on irrite le pneumogastrique, l'activité de ces ganglions est suspendue, et le cœur s'arrête en dilatation. L'organisation du système nerveux est telle qu'une juste mesure d'activité locale, indépendante, est compatible avec une iuste mesure de contrôle de la part d'une autorité centrale supérieure. Les ganglions du grand sympathique coordonnent les énergies des divers éléments des tissus, qui les contiennent, et représentent ainsi la plus simple forme diV^principe d' individualisation. Les cellules de la moelle épinière coordonnent à leur tour les fonctions des différents centres organiques, de façon à ce qu'ils aient une place subordonnée mais essentielle dans les mouvements de la vie animale, ce qui indique une mdividualisation plus avancée et plus élevée; les centres spinaux sont également contrôlés par les centres sensoriels, et ceux-ci par les hémisphères cérébraux ; dans ce dernier cas, ce qui entre surtout en jeu, c'est l'activité spéciale des centres suprêmes, qui, se révélant à la conscience comme volonté, représente la plus complète coordination des fonctions des hémisphères, et est la manifestation la plus élevée de V individualisation. Plus les parties d un organisme sont dissemblables, plus leur subordmation les unes aux autres est complexe, plus aussi l'orgamsme est parfait et haut placée Que ne pouvons-nous imiter cet excellent exemple dans notre vie sociale !

Comme les fonctions les plus importantes et en même temps les plus variées ont été attribuées aux cellules ner-

i Colerid-e dans ses Hints towards the Formation of a comprene^TÙry ofUfe emprunte à Schelling la définition suivante : a La vie est le principe d-individuahsatiou. » ,i Vlpmonts

Après avoir parlé de l'organisme comme d'une rem oa d e^^^^

individuels, Goethe dit : « Plus un être est ^^Pf f^^*' ,^ ^'f^,^;^^^^^^^^ nonstituantès sont analogues entre elles et semblables au tout Plus un être est pS plus ses parties sont dissemblables. Plus les parties sont anaif^ues entrl efles, inoins elles sont subordonnées les unes aux autres lÏ subcXation'des parties est le signe d'une organisation plus par-

faite. »

Xi^Cr ' '^"^^"'^^ .uelleJpreuves s'appuie

Elle s'appuie sur des preuves tirées de l'anatomie de la physiologie et de la pathologie. '

1. Preuves ^natomiques. Certes, il est j^as r^ossihle de suivre chaque fibre nerveuse jusqu'à sa cellule e n est que récemment qu'on a pu constater cette continuité mais on en connaît déjà beaucoup d'exemples, et la plu^ part des savants croient, qu'il n'existe ni dans le cerveau m dans la moelle épinière une cellule nerveuse isolée, ou apolazre. 1 paraît, en effet, que les cellules isolées, que on rencontre quelquefois, sont des cellules, dont les prolongements ont été rompus, ou bien encore des cellules appartenant a un autre tissu, au tissu conjonctif par exemple, et qui n'ont rien de commun avec le système nerveux Cette déduction n'a guère moins de ce^^tud^ qu un fait; ainsi que Goethe l'a dit, il est inutile de faire le^tour du monde pour s'assurer que partout le ciel est

La continuité des fibres et des cellules étant admise demandons-nous, si les cellules sont assez nombreuses et assez convenablement disposées pour que leur fonctionnement paraisse suffire aux manifestations variées et complexes de notre vie mentale? Il n'y a à ce sujet aucun doute; les recherches soignées et précieuses du Lockhart Clarke sur la structure des couches corticales des hémisphères révèlent une variété, une délicatesse, une complexité de constitution, qui répondent parfaitement aux exigences de la vie mentale. L'auteur a eu l'obi io-eance de me communiquer le résumé suivant de ces importantes recherches, d'où l'on verra jusqu'à quel point la complexité de la structure physique correspond à celle de la fonction mentale : « Si l'on examine attentivement, dit-il les circonvolutions du cerveau humain, on voit, qu'elles sont composées d'au moins sept couches concentriques de substance nerveuse, qui sont, alternativement plus claires

et plus foncées. Cette structure laminée est surtout prononcée à l'extrémité du lobe postérieur. Là toutes les cellules sont petites, mais varient souvent de forme , et abondent beaucoup plus dans certaines couches que dans d'autres. Dans la couche superficielle, qui est pâle, elles sont rondes, ovales, fusiformes et anguleuses, mais peu nombreuses. Elles sont au contraire en très grand nombre dans la seconde couche, plus foncée, et sont entremêlées de cellules pyriformes et pyramidales , placées avec leurs extrémités effilées perpendiculairement ou parallèlement k la surface, et se prolongeant en fibres, ayant la même direction. Le côté le plus gros des pyramides est muni de deux, trois, quatre prolongements, et quelquefois plus, qui se dirigent soit vers la partie centrale blanche de la circonvolution, soit horizontalement dans le plan de la couche, pour se continuer, eux aussi, en fibres prenant diverses directions.

« La troisième couche est d'une teinte beaucoup plus pâle, mais elle est traversée, à angle droit, par des groupes étroits et allongés de petites cellules et de nucléus, qui ont le type de ceux de la couche précédente. Ces groupes sont séparés les uns des autres par des faisceaux de fibres, qui s'irradient en éventail de la partie centrale blanche de la circonvolution vers sa surface.

« La quatrième couche contient des groupes allongés de petites cellules et de noyaux rayonnant perpendiculairement à son plan; mais ces groupes sont plus larges, plus réguliers et, comme les faisceaux de fibres qui les séparent, offrent un arrangement en éventail encore plus distinct.

« La cinquième couche est de nouveau plus pâle et presque blanche; mais elle contient des cellules et des noyaux, qui ressemblent en général à ceux des couches précédentes, sauf l'imperfection de leur arrangement en éventail.

« La sixième couche est la plus profonde ; elle est d'un

lOlî PHYSIOLOGIE DE L'ESPRIT.

gris rougeâtre , et abonde non seulement en cellules , semblables à celles que nous avons décrites, mais encore en cellules qui sont un 2'>eu plus grandes. Elles ne sont réunies que par-ci par-là en groupes allongés, pareils à ceux, qui, dans les autres couches, produisent l'apparence d'un éventail. A sa surface inférieure, elle se confond graduellement aveô la substance blanche centrale de la circonvolution, dans laquelle on voit encore des cellules disséminées à une certaine profondeur.

« La septième couche est l'axe blanc de la circonvolution; elle envoie de tous côtés des faisceaux de fibres, qui divergent en tous sens, et vont en éventail vers la surface de la circonvolution à travers les couches grises. En passant entre les groupes allongés de cellules, qui s'irradient dans les couches grises internes, quelques-unes de ces fibres se confondent avec les prolongements des cellules situées dans le même plan ; d'autres s'incurvent et prennent une direction horizontale et plus ou moins transversale ou longitudinale (par rapport à la circonvolution entière) avec des degrés d'obliquité très différents. Tandis que les faisceaux diminuent ainsi de volume, les fibres qui les constituent deviennent de plus en plus déliées, à mesure qu'elles traversent de nouvelles couches et s'approchent de la surface; ceci est apparemmeiit dû à ce qu'elles émettent, pendant leur trajet, des ramifications qui vont se confondre avec les prolongements des cellules ; celles, qui enfin arrivent à la couche grise extérieure, sont réduites aux dimensions les plus exiguës, et forment des mailles serrées, qui sont en rapport avec les cellules et les noyaux.

« Outre ces fibres divergentes, issues de la partie centrale blanche de la circonvolution, il y a une autre catégorie de fibres, venant de la même source, mais qui convergent ou plutôt se courbent en arc le long de quelques-unes des couches grises. Ces fibres arquées suivent des plans diff'éreuts , transverses , obliques et longitudi-

naux et semblent se continuer en partie avec celles des fibres divergentes, qui prennent, comme nous avons vu, la direction du plan de la couche, au lieu de le traverser. Toutes ces fibres établissent un nombre infini de communications dans toutes les directions entre les différentes parties de chaque circonvolution, entre les différentes circonvolutions elles-mêmes, et entre celles-ci et la substance blanche centrale.

« Les autres circonvolutions des hémisphères cérébraux diffèrent de celles, qui sont à Vextrémité des lobes postérieurs, non seulement par une distinction peu marquée de leurs couches, mais encore par l'apparence d'une partie de leurs cellules : nous avons dit, qu'à l'extrémité des lobes postérieurs les cellules de toutes les couches sans exception sont petites et d'une grandeur presque uniforme, la couche interne seule en contenant quelquesunes un peu plus grandes. Or, dans les circonvolutions situées moins en arrière, on trouve une quantité de cellules beaucoup 'plus grandes. Une section, prise par exemple au vertex, contient d'une part, des cellules grandes, triangulaires, ovales, pyramidales, irrégulièrement distribuées du côté interne des fibres arquées et, dans la couche grise, contournées par ces dernières; d'autre part, et en même temps, une multitude de cellules plus petites, ne différant que peu de celles qu'on trouve à l'extrémité des lobes postérieurs. Les cellules pyramidales sont très singulières : leurs bases sont quadrangulaires, dirigées vers la substance blanche centrale , et chacune émet au moins quatre prolongements, qui se dirigent en partie vers le centre pour se continuer avec les fibres, sortant en rayonnant de l'axe blanc, et en partie parallèlement à la surface de la circonvolution pour se continuer avec les fibres arquées. Ces prolongements se subdivisent souvent en ramifications très déliées, qui contribuent à former les mailles situées entre les cellules. Le sommet des pyramides s'amincit et devient peu à peu une fibre.

qui va droit à la surface de la circonvolution et peut être suivie très loin , émettant des branches et se perdant enfin dans les mailles formées par les autres fibres. Beaucoup de ces cellules, ainsi que d'autres triangulaires, ovales, et piriformes, sont aussi grandes que celles de la substance grise antérieure de la moelle épinière.

« D'autres circonvolutions offrent un arrangement différent. Ainsi dans la circonvolution superficielle de la grande scissure longitudinale, au niveau de l'extrémité antérieure du corps calleux, ce qui correspond càce qu'on nomme la circonvolution frontale supérieure, les trois couches intérieures de substance grise sont remplies d'innombrables cellules pyramidales, ovales et triangulaires, d'une grandeur considérable et beaucoup plus nombreuses que celles de la région dont nous nous sommes occupés en dernier lieu. Entre elles, comme toujours, il y a une grande quantité de cellules plus petites et de noyaux. La circonvolution orbitaii-e interne, située du côté externe du bulbe olfactif, contient une multitude de cellules piriformes, pyramidales, et triangulaires, arrangées avec une grande régularité, mais dont aucune n'a la grandeur de celles des circonvolutions du vertex. Dansl'm^i^/a de Reil, située au-dessus de la portion extra ventriculaire du corps strié, beaucoup de cellules sont plus grandes et tout l'aspect de la structure diffère un peu. Le lobe temporospliénoïdal, qui couvre cette dernière partie et la continue, offre encore une autre variété : tandis que, dans ses couches superficielles et profondes, les cellules sont plutôt petites, la couche moj^enne est remplie de cellules pja'amidales et ovales d'une grandeur considérable et assez constante. Mais ce n'est pas seulement dans différentes circonvolutions, que la structure subit des variations plus ou moins considérables, mais aussi dans les différentes parties des mômes circonvolutions, et cela tant par rapport à la disposition que par rapport à la grandeur relative des cellules.

« Je n'ai pu découvrir aucune différence entre les cellules des circonvolutions, chez l'homme et le singe; mais les premières diffèrent sûrement par certains caractères des cellules des grands mammifères, de celles, par exemple, du bœuf, du mouton et du chat\ »

Le Herbert-Major a récemment étudié avec soin le cerveau du Babouin Chacma^; selon lui, les caractères généraux qu'il offre s'accordent avec ceux du cerveau humain : les formes et les dispositions des cellules semblent être les mêmes. Il n'y a apparemment à cette règle qu'une exception douteuse : les grandes cellules de la seconde couche des circonvolutions frontales et pariétales sont plus rares chez ce singe que chez l'homme. Cette prédominance de grandes cellules serait-elle en rapport avec les fonctions plus hautes de l'homme? On ne peut que le conjecturer. Toutefois, après avoir comparé un grand nombre de sections, le D^" Major fut amené à la conclusion, que le nombre des prolongements des cellules, et par conséquent, l'étendue de leurs rapports, sont décidément plus grands chez l'homme que chez le babouin ; et il croit, que les anastomoses, plus nombreuses et plus compliquées, sont en rapport avec l'activité fonctionnelle supérieure de l'homme.

* Dans la première édition de cet ouvrage, il se glissa une erreur dans le résumé des recherches du Clarke fait d'après sa publication dans les ProceecUngs ofthe Royal Society, t. XII, 1863. Je le regrette d'autant moins que cela m'a valu de la part de l'auteur le compte rendu clair et concis, que l'on vient de lire, de ses dernières recherches.

Schroeder van der Kolk a trouvé une différence de structure de la substance grise des circonvolutions des lobes antérieurs et postérieurs du chien et du lapin : dans les lobes antérieurs du lapin, il y a, entre les faisceaux-de fibres, des cellules généralement tripolaires; dans les lobes postérieurs, il y a une série régulière de cellules pédonculées, placées très près les unes des autres, comme les tuyaux d'un orgue, et quelques grandes cellules. Comme résultat de ses recherches, continuées pendant toute sa vie, si laborieuse, Schi-oeder déclare, que partout où il y a différence de fonction, il y a diff"érence corrélative de structure et de composition; « l'investigation microscopique a établi ce fuit d'une façon incontestable. » (Die Pathologie und Thérapie der Geisteskrankheiien, auf anatomisch-physiologischer Grundlage, 1863.)

^ Observations on the Brain of the Chacma Baboon. — Journal of Mental Science, janvier 1876.

Assurément, nous nous sentons perdus au milieu de ce mécanisme infiniment compliqué de cellules et de fibres, si nous essayons de nous figurer comment s'y accomplissent les fonctions du cerveau; mais nous pouvons comprendre, que cette multitude de cellules et de fibres, qui constituent nos circonvolutions, est plus que suffisante pour toute la variété de nos opérations psychiques. Il est certain que dans un centimètre cube de circonvolutions, on trouverait, si on pouvait les compter, plusieurs centaines de milliers de cellules et de fibres, et que, dans l'ensemble des circonvolutions, les cellules sont plus nombreuses que les étoiles du ciel ; en comparant ces chiffres avec le nombre de mots dont se servent les écrivains les plus féconds, nous serons peut-être tentés de croire que seulement une petite partie de nos instruments intellectuels est effectivement mise en usage \ Quoique la langue anglaise offre un vocabulaire total de 90 ou 100,000 mots, Shakespeare n'en emploie que quinze mille environ, Milton huit mille seulement et l'ouvrier agriculteur trois cents.

Quelque complexe que soit du reste la structure des circonvolutions, elle se réduit au fond au type fondamental de la moelle épinière : c'est toujours une cellule, qui forme le point de jonction de plusieurs fibres, la reliant avec la périphérie ou avec d'autres cellules ; c'est la répétition des mêmes groupes d'éléments nerveux, indéfiniment multipliés dans le cerveau. On y trouve, de jîIus, des arrangements anatomiques destinés à unir pour une action commune diverses parties de chaque circonvolution, diverses circonvolutions du même hémisphère, et les circonvolutions correspondantes des deux hémisphères. Outre les fibres, qui sont la continuation de l'axe blanc central, et qui conduisent à la substance grise ou en sortent, il existe

' a Une portion grande comme une très petite tête d'épingle de matière grise de la surface d'un circonvolution contient des portions de plusieurs milliers de fibres nerveuses, dont les ramifications périphériques peuvent se trouver dans des parties très distantes et très différentes du corps. » D' Beale, Bioplas^n, p. 321, 2' éd.

des fibres commissiirales, réunissant les parties homologues des deux hémisphères et les mettant en activité simultanément ou successivement. Il y a encore les fibres arquées, qui réunissent entre elles diff'érentes parties du même hémisphère et rendent possible la coopération de circonvolutions voisines ou éloignées. Cette structure révèle clairement une disposition destinée à obtenir le concours fonctionnel de toutes les parties, et, en l'examinant, nous pouvons concevoir comment il se fait, que les fonctions des couches corticales se rétablissent si vite après une destruction partielle. Dans la substance grise de cellesci, comme dans celle de la moelle épinière, les parties équivalentes peuvent fonctionner les unes pour les autres, grâce à leurs nombreuses et intimes communications. Nous pouvons aussi concevoir pourquoi, malgré l'existence de deux hémisphères, nous n'avons qu'une seule conscience; les deux hémisphères sont si intimement unis par les fibres commissurales , que leurs fonctions sont fondues ensemble. Si les centres corticaux de deux individus étaient reliés entre eux de la même manière, ces deux hommes n'auraient probablement qu'une conscience. Les phénomènes de l'hémiplégie prouvent, que, lorsque deux centres moteurs correspondants, qui se rapportent aux deux côtés du corps, sont situés l'un près de l'autre et anatomiquement reliés entre eux d'une façon intime, s'ils ont été accoutumés à fonctionner ensemble, alors l'un d'eux fait le travail de l'autre, quand celui-ci est endommagé.

Quoique nous puissions constater des différences de grandeur et de forme dans les cellules des couches corticales, comme dans celles des autres centres, nous ne pouvons évidemment pas encore découvrir les différences spéciales de constitution et de composition intimes, ni les communications spéciales, qu'implique la variété de leurs fonctions. Ces différences essentielles ne sont, en effet, très probablement pas de nature à être révélées par le microscope, car elles paraissent dépendre de la composition chi-

Ii2 PHYSIOLOGIE DE L'ESPRIT.

mique intime, et elles n'auront aucune chance d'être constatées aussi longtemps que la chimie ne sera pas devenue microscopique, ou que l'on n'aura pas découvert un autre moyen de dévoiler la constitution moléculaire des éléments nerveux. Ceux qui sont disposés à croire impossible l'existence de différences de constitution aussi importantes dans des éléments si petits, feront bien de réfléchir aux diverses conditions tout à fait impénétrables des plus petites particules de matière organique ; par exemple,, dans le délicat spermatozoaire, ou dans le virus intangible d'une fièvre. Et pourtant c'est grâce à l'union du spermatozoïde avec la microscopique vésicule germinale, que se produisent les muscles, les vaisseaux, les nerfs, le cerveau — l'organe intellectuel d'un Socrate ou d'un Jules César. Ces deux cellules, dans chacune desquelles sont intégrées les qualités de générations entières d'ancêtres des deux sexes, s'unissent, et il en résulte un produit organique nouveau, qui, tout minime qu'il soit, renferme à l'état latent toutes les propriétés de ses ancêtres, qu'il manifeste dans le cours de son évolution et auxquelles il en ajoute d'autres à lui propres, résultant de la combinaison spéciale, dont il est le produit (exactement comme une combinaison chimique est douée de propriétés, que ses constituants ne possèdent pas). Il n'est donc point extravagant de croire, qu'une cellule nerveuse peut contenir en puissance des propriétés analogues \

Que l'on considère encore la petitesse infinie des particules, qui affectent l'odorat, et la délicatesse plus merveilleuse encore, avec laquelle ce sens discerne les différences de ces agents inconnus ! La ténuité et la délicatesse extrêmes des opérations, qui s'accomplissent dans les entrailles les plus secrètes de la nature sont encore plus

' Il est digne de remarque que des composés chimiques semblables ont été trouvés dans la substance nerveuse, dans le sperme et dans l'œuf; ce qui rappelle l'assertion d'Alcméon, un médecin et auteur de l'antiquité, qu'une goutte de sperme est une goutte de cerveau.

L'ESPRIT l'T LK SYSTÈME NERVEUX.

étonnantes et plus merveilleuses que l'immensité des phénomènes astronomiques : « L'immensité est pour l'astronome et pour le géologue ce que les dimensions infiniment petites de la matière dans l'espace sont pour le physiologiste, » dit Sir H. HoUand. Nous n'avons pas plus le droit de parler de ce qui peut se passer dans un monde où nos sens n'ont pas encore trouvé le mojen de pénétrer, que l'aveugle n'a le droit de parler de l'apparence des objets. Il serait, en effet, plus sage d'adopter la maxime de Tertullien « Credo quia impossibile est » que cette autre maxime si hautement en faveur auprès de l'orgueil et de l'ignorance de l'homme, et aux termes de laquelle ce qui nous semble inconcevable, est déclaré impossible \

Les expériences sur les animaux ont prouvé jusqu'à l'évidence les différences fonctionnelles des cellules, qui constituent les principaux centres nerveux; mais ce sont là des résultats dont nous parlerons plus tard. Il suffira de dire ici, que l'on abolit tout aussi sûrement la vue d'un animal, en détruisant ses corps quadrijumeaux qu'en détruisant ses yeux. Les expériences de Fritsch et de Hitzig, répétées et étendues par le D^" Ferrier, ont fait faire un nouveau pas à nos connaissances de détail sur la fonction des diverses circonvolutions.

2. Preuves physiologiques. L'étude du plan, que suit le développement du système nerveux dans le règne animal, et du progrès corrélatif de la complexité des fonctions fournit indubitablement le meilleur témoignage en faveur de différences dans la constitution et la fonction des

• Les p]us récentes spéculations sur la vraie constitution des atomes rendent probable, que même les atomes chimiques ont en réalité des structures très compliquées, au sein desquelles se passent des mouvements intestins, intimes, dont nous n'avons pas la moindi-e idée. « Un atome, dit Jevons, dans Principles of Science, un atome de l'er pur est probablement un système infiniment plus compliqué que le système solai/e avec ses planètes et ses satellites. » — Lâ, plus petite particule de matière solide consiste en une quantité de tels systèmes, régulièrement combinés, et le problème de leurs forces et de leurs mouvements dépasserait de be^coup le pouvoir des mathématiques, même si ces systèmes étaient accessibles à l'observation.

111 riiY.sKji^odiE m i;espiiit.

centres nerveux. Nous en avons déjà suffisamment parlé.

La complète inanité de toute discussion sur l'infini ou sur la vérité absolue est manifeste, si on réfléchit à ce que nous dit la physiologie : nos perceptions du monde extérieur sont rc/fel produit par les objets, au moyen d'un milieu approprié, sur les cellules de nos centres nerveux, — un effet sur lequel nous n'avons aucune influence; il n'est, comme le dit Hobbes, « qu'un mirage produit par le mouvement, ou l'agitation, ou l'altération, que l'objet produit dans le cerveau ou dans l'esprit ou quelque autre substance à l'intérieur de notre tête. » Excitez un état semblable de la cellule nerveuse d'une autre manière, et vous obtiendrez la perception sans aucune impression externe : ainsi une contusion de l'œil produit des impressions lumineuses; lorsqu'on ferme les yeux, après avoir regardé le soleil, on en voit une image, qui s'évanouit peu à peu, et qui, tant qu'elle subsiste, peut être rendue alternativement plus brillante ou plus faible, si l'on exerce sur l'œil une pression intermittente. Des spectres lumineux apparaissent encore après la destruction complète de la rétine. Un trouble de la circulation dans les ganglions auditifs produit des bruits dans les oreilles. Les fous complètement sourds entendent quelquefois des voix, qui semblent leur parler, et se disputent avec elles. En un mot, tous les sens peuvent être excités subjectivement. La raison de ce fait est évidente : la perception dépend de la nature des centres spéciaux et du mécanisme, qui leur transmet le stimulus ; l'idée, qui naît dans l'esprit, est le résultat de l'activité éveillée dans les centres nerveux. Il n'est pas nécessaire pour cela, que l'impression vienne du dehors; il suffit que les nerfs centripètes soient excités pour que l'effet spécial se produise. Conformément à ce principe, l'effet d'un stimulus quelconque, capable d'affecter l'un des sens spéciaux, est, ainsi que Millier l'a montré, de même nature que l'effet de l'excitation de ce sens particulier : par exemple, l'effet de l'irritation électrique,

appliquée aux ganglions optiques, est une sensation lumineuse; si on l'applique aux nerfs olfactifs ou gustatifs, on aura une sensation correspondant à l'un ou à l'autre des sens enjeu. De même, c'est de leurs raj)ports, c'est-à-dire de leur liaison avec un muscle, une glande, ou un centre nerveux, et non de leur constitution, que dépend l'effet produit par les nerfs irrités, et qui est, selon la nature de ces rapports, tantôt un mouvement, tantôt une sécrétion, tantôt une sensation. Il est donc évident, que les qualités de nos sensations ne sont pas l'équivalent des qualités des objets, — que nos sens, en d'autres termes, ne nous donnent nullement une représentation exacte du monde extérieur. Qu'un rayon de soleil soit perçu par nous comme lumière ou comme chaleur^ cela ne dépend en aucune façon des propriétés inhérentes au rayon, mais simplement du fait que nous le percevons tantôt par l'œil et tantôt par la peau, et la couleur, que nous voyons et que nous attribuons aux rayons lumineux, dépend uniquement de la longueur des vibrations de l'éther : les plus longues produisent en nous l'impression du rouge, et les plus courtes celle du violet. Si les fibres nerveuses, dont l'irritation par ces deux sortes d'ondulation est perçue par nous en tant que couleur rouge ou violette, nous manquaient, nous n'aurions aucune idée de ces deux couleurs \ Le fait

' Si l'homme et tous les animaux qui ont des organes de la vue cessaient d'exister, il n'y aui'ait plus de lumière, car la lumière est quelque chose de relatif à l'œil, sans lequel elle n'existe pas comme telle. Et si la terre étaithabitée par des êtres différemment constitués et ayant des sens différents des nôtres, le monde serait pour eux tout autre, et aurait un aspect, que nous ne pouvons pas concevoir. Nous subissons l'action du monde extérieur, en réagissant, et comme nous sommes conscients de cette action et réaction, nous avons la notion d'o&jefetde sujet. Nous sommes donc forcés de croire à l'existence d'un'qicelque cliose d'externe, qui n'est pas nous, qui est le substi-atum des phénomènes, dont nous sommes conscients, et qui nous renferme dans le cercle de ses opérations; nous pouvons nous le représenter comme nous voulons et l'appeler Nature, ou Esprit immanent à l'Univers, ou Dieu personnel, ou Diable personnel, mais nous ne pouvons pas en connaître autre chose que ses rapports avec nous-mêmes, et jamais ce qu'il est en lui-même. Les hommes devraient s'amuser à développer dans un individu et dans sa progéniture un sens nouveau au moyen de la sélection sexuelle, ainsi que le font les

l'HYSl()[.0(HK I)K L'KSI'RIT.

que riiomme est ainsi réduit à recevoir, par quelques voies spéciales, certaines impressions spéciales, prouve combien sa connaissance est nécessairement limitée : il est possible et même certain, qu'il y a dans la nature bien des choses, dont il n'a et ne peut avoir aucune représentation, et que l'acquisition d'un nouveau sens changerait pour lui tout l'aspect de l'univers et transformerait de fond en comble ce qu'il appelle son savoir.

Ce qui est vrai des ganglions sensoriels n'est probablement pas moins vrai des centres d'idéation. Il y a de bonnes raisons pour admettre des différences non seulement entre les centres ganglionnaires des deux lobes du cerveau, mais aussi entre ceux du même lobe, et de la même circonvolution. La loi du progrès dans l'évolution organique, allant du général au spécial, ne s'arrête certainement pas tout à coup devant les hémisphères cérébraux. Sans doute, le philosophe ne possède pas plus de sens que le sauvage, mais il a, en revanche et indubitablement, des circonvolutions plus nombreuses et plus complexes, et par conséquent, une différenciation bien .plus complète de ses centres intellectuels. Les différences individuelles entre les hommes croissent parallèlement au progrès de la civilisation ; et les différences extérieures indiquent sans contredit des différences intérieures, profondes. Selon une remarque très commune, tous les sauvages se ressemblent beaucoup, et il est certain que les ouvriers ignorants se ressemblent bien davantage que les personnes instruites. En concentrant son esprit sur les réalités du monde extérieur, le savant investigateur acquiert sans doute des notions au moyen de ses sens, mais son intelligence exerce aussi sur eux une influence favorable. Il construit des appareils, qui élargissent leur cercle d'activité, et se procure

abeilles, qui, lorsqu'elles ont perdu leur reine, entreprennent 1 éducation .spéciale d'un de leurs jeunes quelconque, et en font une reine. Le sujet de l'expérience les récompenserait amplement de leur peine . en leur apprenant combien ils savent peu dix je ne sais quoi qui n'est pas euxmêmes.

de cette manière des sens artificiels, au moyen desquels il découvre des rapports nouveaux entre les choses, et arrive lui-même à des rapports plus spéciaux et plus complexes avec elles. Si, dans nos centres nerveux, des cellules corticales d'une qualité supérieure et offrant entre elles des rapports plus complexes que dans le cerveau du sauvage, ne correspondaient pas à ce surcroît de spécialité et de complexité des rapports de l'homme avec le monde externe, — il y aurait là une grave contradiction avec tout ce que nous enseigne l'étude de l'évolution organique.

3. Preuves pathologiques. Nous les étudierons ailleurs en détail. Il suffit de mentionner ici l'assertion de Schrœder van der Kolk, qui a osé dire, que jamais il n'a cherché en vain, chez les aliénés, quelque altération morbide de la structure cérébrale. Lorsque les troubles intellectuels avaient prévalu, il trouvait les couches corticales delà région frontale plus foncées, plus solidement attachées à la pie-mère, plus ramollies ; dans la mélancolie, au contraire, où le trouble se porte surtout sur les sentiments qui sont déprimés ou exaltés, les altérations pathologiques se rencontraient de préférence dans les circonvolutions des lobes supérieurs et postérieurs. Chez les vieillards, qui perdent la mémoire, il trouva les cellules des couches corticales visiblement atrophiées. Les désordres nombreux et variés, auxquels la mémoire est sujette, et qui ne se laissent pas résumer en peu de mots, indiquent assurément d'une façon très claire, la différence de fonction entre les divers centres des couches corticales des hémisphères.

Nous avons énuméré assez de faits malaisés à réfuter. Que sommes-nous forcés d'en conclure? C'est qu'il est absurde d'espérer un résultat vraiment scientifique de la description des diverses activités de l'esprit, aussi longtemps qu'on se servira de la terminologie générale et vague, en usage aujourd'hui, et qui ne fait aucune distinction entre des phénomènes d'une nature si manifestement diffé-

118 PllYîSlULOGIE DE J/ESl'lUT.

rente. Si les psj^chologues n'avaient pas négligé la vieille et salutaire maxime « qui distingue bien, enseigne, » ils auraient pu trouver dans les révélations de leur conscience, interprétées sans idée préconçue, les distinctions, que l'investigation physiologique des phénomènes nerveux de l'homme et des animaux établit indubitablement. Mais la conception métaphysique de l'esprit, l'abstraction transformée en entité, ont paralysé tout discernement, fondu les différences les mieux marquées en un brouillard uniforme, et engendré un sj^stème fort peu rigoureux, de mots indéterminés, au lieu d'une science exacte et positive s'occupant de faits. Loin d'être une miraculeuse entité spirituelle, source indépendante d'énergie spontanée, sorte de cause des causes, se suffisant à elle-même, l'esprit est la plus dèpendayite de toutes les forces de la nature, ainsi que l'observation honnête le prouve incontestablement. Il e§t la plus haute manifestation de force, et son existence exige nécessairement la préexistence de toutes les forces naturelles d'ordre inférieur.

Il est absolument nécessaire, si nous voulons éviter la confusion et l'erreur, de nous former une fois pour toutes une conception juste et définie de ce que nous entendons par force mentale et de sa place dans la nature. Les différentes définitions de l'esprit tentées par les philosophes n'ont rien éclairci : c'est, d'après Descartes, la «suhstantia cogitans » ; d'après Reid, « ce qui pense, raisonne et veut » ; d'après Sir "W. Hamilton, c'est « le sujet des divers phénomènes internes, dont nous avons conscience, ou le sujet dont la conscience est le phénomène général — ce qui perçoit, pense, sent, veut, désire »; d'après A. Bain, c'est « la somme totale d'expériences subjectives, — ce qui n'a point d'extension ». Mais qu'est-ce donc que la substance pensante? — Ce qui pense, raisonne et veut? le noumène, dont la conscience est le phénomène? ce qui est le sujet des expériences subjectives, et ainsi de suite.

Sortons une fois de ces vagues abstractions et envisageons

d'aussi près que possible le fait concret ; là le physiologiste n'a qu'une réponse à nous donner : c'est que la substance en question est le cerveau, et non point une fantastique entité métaphysique, de l'existence de laquelle il n'a aucune preuve, et qu'il n'a aucun besoin de supposer hj^pothétiquement. Pour sa pensée, une telle hypothèse est aussi superflue qu'elle est peu fondée sur les faits. Par l'observation des phénomènes psychiques, partout où ils se manifestent et dans toutes leurs formes, par l'expérience, par le raisonnement, bref, par tous les moyens qu'il a de connaître, et dont il se sert dans les autres recherches scientifiques, le physiologiste est arrivé à la profonde et solide conviction, que l'esprit n'existe pas dans la nature indépendamment du cerveau, sans le cerveau. Toutes les fois qu'il a observé cet esprit, il l'a trouvé lié au cerveau, exactement comme dans toutes ses observations, il a trouvé la gravitation liée à un corps pesant. Jamais il n'a rencontré l'affinité chimique sans substances, la vie sans la matière organique, la pensée sans le tissu nerveux. esprit n'est autre chose pour lui qu'un terme général, indiquant ce que la conscience perçoit pendant ces diverses formes de fonctionnement du cerveau, que l'on désigne habituellement par les mots pensée, sentiment, volonté. Essayer d'envisager l'esprit comme une force existant indépendamment de la matière, bien que se manifestant par les modifications de celle-ci , n'est pas moins insensé que de vouloir considérer l'électricité ou la gravitation comme des forces séparées de la matière, dont les changements sont les seules données qui nous les révèlent. Aucun homme de bon sens ne tentera de développer l'esprit d'un enfant sans aucun égard pour sa nutrition ; mais beaucoup de gens n'ont pas la moindre idée de l'illusion, qu'ils se font, lorsqu'ils se croient en droit d'exiger du physiologiste, adonné à l'étude des fonctions mentales, des renseignements plus complets et plus minutieux sur la vraie nature do l'esprit qu'ils n'en possèdent eux-mêmes sur les autres

forces de la nature, et quand ils se moquent de lui s'il ne les satisfait point. Non contents des efforts, que fait le physiologiste pour découvrir l'enchaînement uniforme des antécédents et des conséquents , ils insistent pour qu'il explique comment et pourquoi tel ou tel conséquent mental succède à son antécédent, qui est tel ou tel état cérébral. S'ils se donnaient la peine de considérer en toute justice ce qu'ils savent et ce qu'ils ignorent relativement aux autres forces de la nature, ils verraient combien est absurde et déplacée leur prétention vis-à-vis du physiologiste.

Je ne comprends pas pourquoi de tels gens se refusent à admettre, qu'un créateur, selon eux, tout puissant, ait pu conférer à la matière, dans son état le plus complexe, la faculté de sentir et de penser, ni pourquoi l'idée seule qu'il ait pu le faire, leur inspire tant d'horreur. On oublie trop légèrement, que le cerveau n'est pas un instrument mort, mais un organe vivant, chargé de fonctions d'un ordre plus élevé que celles des autres parties du corps, fonctions corrélatives à sa structure, qui dépasse de beaucoup en dignité celle de tous les autres organes. Quelles sont donc les fonctions du cerveau, si elles ne sont pas mentales ? Il est bon de bien réfléchir aux étonnantes opérations, dont la matière est capable et aux résultais merveilleux, qu'elle produit constamment sous nos yeux. Considérez la semence qui tombe sur la terre : quand la saison convenable est arrivée, cette graine produit une délicate racine, puis une plante ayant d'abord des feuilles, puis des fleurs, tout cela par des procédés chimiques assez subtils pour défier l'intelligence humaine. En fin de compte la plante se pare de fleurs si admirablement belles que « Salomon, dans toute sa gloire, était moins bien vêtu. »

Ce n'est pas une plante spirituelle, qui accomplit ces choses par l'intermédiaire de la matière. Tout cela est l'œuvre delà matière elle-même, et, tout compte fait, c'est là assurément un résultat assez merveilleux pour témoi-

gner de la puissance incontestable de ses propriétés. Force nous est de croire, que la matière, portée au degré le plus haut et le plus complexe du développement organique, est capable d'opérations encore plus remarquables. En vérité, lorsque nous suivrons l'évolution du système nerveux, pas à pas, à travers la série animale, depuis son premier rudiment jusqu'à sa forme la plus compliquée, il nous sera bien difficile de dire à quel échelon donné ce système perd tout à coup toutes les propriétés inhérentes à une structure vivante, pour devenir l'instrument passif d'une entité immatérielle. Ceux qui répudient un tel matérialisme peuvent se consoler en imaginant une matière extrêmement fine, une espèce de matière immatérielle. Qu'ils spiritualisent ainsi la matière, ou qu'ils matérialisent l'esprit, peu importe; car c'est là une question de mots et non de faits.

Le fait est que l'on est habitué à disputer violemment et vaguement sur la matière et le mouvement, ainsi que sur l'impossibilité, où se trouve la matière d'affecter un esprit immatériel ; sans se donner la peine de bien réfléchir aux différentes qualités de matière et aux différentes qualités de mouvement, qui leur correspondent. Toutes les qualités de matière furent vaguement et indistinctement désignées par le mot matière; et toutes les propriétés multiples et spéciales de la matière furent comprises sous le terme général de mouvement. Ce système ne pouvait aboutir à rien dô bon. Dans l'univers, il y a différentes espèces de matière, et différents modes de force; et de même que nous nous élevons de la matière physique avec ses propriétés et ses lois, à la matière chimique avec les forces chimiques, et à la matière vivante avec les forces vitales, de même, dans l'échelle de la vie, il y a ascension continue des espèces les moins parfaites de matière vivante, avec les forces ou énergies qui leur correspondent, aux différentes espèces d'éléments organiques, avec les énergies et les propriétés correspondant à chacun d'eux, jusqu'à la forme la plus élevée de matière vivante, qui nous

PHYSIOLOGIE DE L'JiSPUIT.

soit connue, c'est-à-dire jusqu'à l'élément nerveux avec ses modes dynamiques, corrélatifs, appelés force nerveuse. Mais, lorsque nous avons atteint ce dernier degré, il importe de ne pas nous arrêter et de ne pas nous contenter de l'idée générale. Nous devons, au contraire, nous appliquer à distinguer attentivement les différentes espèces de centres nerveux, et les manifestations fonctionnelles, qui leur correspondent. De cette manière nous arriverons au haut de l'échelle, aux agents suprêmes de la fonction mentale et ainsi seulement nous pourrons poser les fondements d'une conception juste du rapport de l'esprit avec le système nerveux.

Comme il y a eu beaucoup de vagues disputes sur la matière, sans que, l'on ait jamais pu arriver à une conception vraie de la combinaison infiniment complexe d'éléments et d'énergies, physiques et chimiques, concentrée dans le plus petit atome de substance nerveuse, — ainsi il y a eu bien des discussions stériles engendrées par l'emploi du mot esprit, si vague et si général, dans lequel on englobait sans distinction toutes les espèces de manifestations psychiques. En observant et en analysant soigneusement les phénomènes psychiques, on découvre entre eux des différences importantes de nature et de degré. Pourvu qu'on subordonne son entendement aux faits, il devient évident, que, d'une part, la matière acquiert un ordre de plus en plus élevé de constitution et de fonction jusqu'à ce que les énergies qui lui sont propres prennent insensiblement la forme de manifestations « purement mentales », tandis que, d'autre part, il y a des gradations de ces manifestations elles-mêmes, dont les plus basses ne dépassent pas, de l'aveu de tout le monde, les fonctions de la matière. La tâche de prouver, qu'un agent immatériel intervient à un moment donné comme un Deiis ex machina et de déterminer à quel moment il intervient, incombe donc à ceux qui l'affirment ou qui ont besoin de cette hypothèse. Ils n'ont pas le droit de fabriquer arbitrairement

une hypothèse, absolument inconciliable avec ce que nous savons sur la marche habituelle de l'évolution clans la nature et dont les sens humains ne peuvent nous fournir aucune notion , et de venir ensuite exiger de ceux qui n'admettent pas leur supposition, qu'ils en démontrent l'inconsistance. Ces derniers ont fait assez, lorsqu'ils ont montré, qu'il n'y a aucune raison de faire une semblable hypothèse, et que le besoin ne s'en fait pas sentir.

Le trait caractéristique de cette transformation ascendante et corrélative de la matière et de la force, c'est la croissante spécialité des éléments et la croissante complexité des combinaisons, s'effectuant dans un espace de plus en plus petit : tout progrès de la matière et de la force est en quelque sorte une concentratio7i. De même qu'un équivalent de force chimique correspond à plusieurs équivalents d'une force inférieure, et un équivalent de force vitale à plusieurs équivalents de force chimique, ainsi, dans l'échelle des tissus, le tissu le plus élevé représente une constitution élémentaire plus complexe qu'un tissu d'ordre inférieur, et partant, un plus grand nombre d'énergies agissant de commun accord. En admettant qu'un tissu plus élevé, au moment de sa décomposition , ou de sa métamorphose régressive , subisse nécessairement en même temps, une résolution de son énergie propre en modes plus inférieurs, nous pouvons dire, qu'une seule monade de tissu supérieur ou un seul équivalent de sa force équivalent à plusieurs monades ou à plusieurs équivalents de la force du tissu inférieur. La matière vivante se distingue surtout par la complexité de sa composition et par la variété d'éléments renfermés dans un espace si petit, qu'il nous est encore impossible de les distinguer, et cette complication et cette condensation arrivent à leur plus haut degré dans le tissu nerveux. Nous pouvons soupçonner, mais non concevoir, la complexité de systèmes et de mouvements moléculaires, qui existent dans le plus petit atome de substance nerveuse. L'existence du tissu nerveux avec son

énergie dépend donc entièrement de tous les tissus inférieurs, qui le précèdent dans l'ordre du développement : toute la force de la nature ne pourrait pas faire sortir une cellule nerveuse directement de la matière inorganique. La plus haute énergie de la nature est en réalité la plus dépendante; et le fait même, quelle contient implicitement l'essence ou le résumé de tous les modes inférieurs de la force, explique qu'elle peut exercer une puissante influence sur toutes les forces inférieures concourant à son évolution. Comme l'homme de génie contient implicitement l'humanité, ainsi l'élément nerveux contient implicitement la nature tout entière \

Qu'est-ce que le progrès ou le nisiis, que l'on découvre en embrassant toute la nature d'un coup-d'œil d'ensemble, sinon la lutte de cette nature pour arriver à la conscience d'elle-même, à la communion avec elle-même^ Goethe dit, que, dans toute la série des productions variées de l'anature, l'homme fut le premier dialogue entre elle et Dieu. Tout poète, qui est sensible à une su'otilité non encore révélée de sentiment humain, tout philosophe, qui aperçoit et révèle dans la nature un rapport jusque-là inconnu, ouvrent une porte à de nouvelles découvertes, et aident, chacun à leur manière, au progrès général. Leur art est une nouvelle évolution de la nature, elle se développe par eux; en eux le monde est plus ou moins régénéré.

« Le hiérarque ailé lui réplique : — 0 Adam ! Il est un tout-puissant de qui — toutes choses procèdent et vers qui elles retournent — à moins de dépravation, toutes créées — parfaites : toutes d'une matière primitive; — douées de formes diverses, de degrés divers — de substance — et de vie dans les choses qui vivent; — mais plus affinées, plus spirituahsées et plus pures — selon qu'elles sont placées plus près de lui ou y tendent de plus près — chacune dans

« Voir à ce sujet l'article « Theory of Vitalitj » dans le B7'itish and Foreign Med-Chir. Rerdeic, octobre 1863, reproduit dans la seconde éflition de Body and Mind, 1S73.

L'ESPRIT hlT LK SVSTKMK NKRVEUX. i2^>

la sphère particulière d'activité, qui lui a été assignée; — jusqu'à ce que le corps devienne esprit, dans les limites — proportionnelles à chaque espèce. Ainsi de la racine — s'élance plus légère la verte tige, de là les feuilles — plus aériennes, enfin la fleur éclatante et achevée, qui — exhale les esprits odorants. Les fleurs et leurs fruits, — nourriture de l'homme, sublimés par une progression graduelle — tendent aux esprits vitaux, animaux, — intellectuels, ils donnent à la fois la vie et le sens, — l'imagination et l'entendement; d'où l'âme — puise la raison et la raison est son essence, — discursive ou intuitive. Le discours vous appartient plutôt; l'intuition est plus de notre ressort; — mais ce n'est qu'une différence de degré : le fond est le même. » {Paradis perdu, Uvre V.)

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