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CHAPITRE IV

Centres nerveux secondaires ou ganglions sensoriels :

sensoriuni commune.

Les différentes agglomérations de matière grise, dans la moelle allongée et à la base du cerveau, constituent plus particulièrement les centres nerveux des sens, et leurs centres moteurs correspondants. Ces centres sont, jusqu'au plancher des ventricules latéraux, la continuation de la substance grise de la moelle épinière, dont ils diffèrent pourtant par leurs fonctions plus spécialisées. Ces centres ou ganglions comprennent les couches optiques, les corps striés, les corps quadrijuraeaux et les différents centres sensoriels, situés dans la moelle allongée, dans la protubérance annulaire et dans les pédoncules cérébraux. Les bulbes olfactifs, situés à la base des lobes cérébraux antérieurs, font également partie du se^isorium commune. Or, chaque sens peut être détruit par une lésion de son centre, aussi sûrement que par la destruction de son appareil spécial : la cécité succède aux lésions des corps quadrijumeaux, et l'odorat est aboli par la destruction des bulbes olfactifs. Ces centres ganglionnaires sont donc intermédiaires entre les centres des hémisphères situés plus haut et les centres spinaux situés plus bas ; ils sont subordonnés aux premiers, et superordonnés aux derniers. Chez beaucoup d'animaux inférieurs, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, le cerveau se compose exclusivement de ces ganglions sensoriels

et de centres moteurs, tandis que les ganglions cérébraux, superposés ailleurs aux premiers, manquent.

Ce n'est pas ici le lieu de discuter les différentes conclusions, auxquelles on est arrivé en essayant de relier avec précision chacun de ces centres à chaque sens, d'autant plus qu'une bonne partie de ce qui a été dit à ce sujet est encore à l'état de conjecture. On a cru pendant quelque temps, que le centre de la sensation commune se trouvait dans les couches optiques, parce que c'est dans ces corps que les cordons postérieurs ou sensitifs de la moelle épinière paraissent se terminer; les corps striés, auxquels se rendent les cordons antérieurs ou moteurs de la moelle, auraient été les centres moteurs correspondants. Mais, d'après M. Vulpian, et les bonnes raisons qui militent en faveur de son opinion, le centre de la sensation commune serait situé dans la protubérance annulaire. Ainsi, lorsque, sur des chiens et des lapins, il eut enlevé les corps striés, les corps quadrijumeaux et le cervelet, il trouva que ces animaux , avec un encéphale réduit à la protubérance annulaire et à la moelle allongée, exprimaient encore par une violente agitation et des cris de douleur évidents la vive sensation, que leur causait une forte irritation cutanée. Il vit, en outre, que les lésions pathologiques ou expérimentales des couches optiques ne diminuent pas la sensibilité, mais produisent souvent une paralysie motrice. Il conclut de tout cela, que nous ignorons encore complètement les fonctions des couches optiques et des corps striés. Néanmoins, ceux qui étudieront la question, ne manqueront pas de reprocher à M. Vulpian de s'être laissé entraîner, par sa théorie sur la protubérance annulaire, à ne pas tenir compte des arguments favorables à l'opinion, suivant laquelle les couches optiques sont des centres sensoriels et les corps striés des centres moteurs. Il est fort possible que ces ganglions nerveux ne soient pas les seuls centres, et qu'il y en ait d'autres dans la protubérance annulaire et dans les pédoncules du cerveau ; mais on ne saurait guère

douter qu'ils n'exercent, pour une part, les fonctions cidessus indiquées. M. Luys considère les couches optiques ' comme une espèce de sensorium commime, un point de rencontre de toutes les sensations; mais il' n'est pas du tout certain que tous les nerfs sensoriels s'y rendent; quelques-uns semblent aller directement vers la surface des hémisphères, tandis qu'il est à peu près certain que quelques nerfs moteurs viennent des couches optiques. M. Wundt suppose, que ces couches sont les centres réflexes des impressions tactiles ; elles transformeraient ces impressions en impulsions motrices correspondantes. Le fait que leur destruction n'est pas suivie de la perte de la sensibilité cutanée, peut être dû à ce que quelques fibres sensitives passent sous les couches optiques pour se rendre directement aux hémisphères. Selon M. Wundt, la plus grande partie des corps striés se composerait de centres moteurs, servant à propager dans les nerfs moteurs les volitions venant des hémisphères cérébraux ; le reste, situé à leur base, constituerait le centre des fibres olfactives et de certaines fibres motrices \ Comme nous n'avons à nous occuper des fonctions du cerveau qu'au point de vue psychologique, il nous suffira d'une expression générale pour désigner l'ensemble des centres sensoriels; à cet effet j'adopterai le terme se7isorium commune, entendant par là les centres communs de la sensation, et non pas les centres de la sensibilité commune, autre acception plus spéciale du même terme, adoptée par M. Vulpian et d'autres auteurs. Plus tard, j'emploierai dans un sens psychologique semblable, les termes motorium commune et intellectorium commune.

Les centres ganglionnaires du sensorium commune sont formés de nombreuses cellules, qui sont, comme celles de la moelle épinière, en rapport avec les nerfs aff'érents et effërents; les premiers provenant dans ce cas surtout des organes des sens spéciaux. Les impressions amenées par

• Gi'undzûge der Physiologischen Psychologie, p. 198.

les nerfs afférents sont donc de nature spéciale, de même que les noyaux gris auxquels elles arrivent; une différenciation de structure et de fonction est évidente, et le sensorium commune est, physiologiquement parlant, une moelle épinière, dont les nerfs afférents sont ceux des sens spéciaux ou plutôt ceux des différentes espèces de sensibilité. Car, bien que nous ne distinguions habituellement que les sens spéciaux et la sensibilité générale, celle-ci se subdivise réellement en plusieurs espèces de sensibilités , dont chacune a peut-être son noyau spécial : le sens du toucher, celui de la température et le sens musculaire, ne diffèrent pas seulement en degré, mais essentiellement les uns des autres. Une connaissance exacte des rapports anatomiques entre les différents noyaux gris nous manque encore, malgré de nombreuses et patientes recherches. Tout ce que nous en savons avec certitude, c'est que, dans leur trame, les nerfs sont reliés aux cellules; cela est surtout visible dans le ganglion auditif. Nous savons aussi qu'il y a de nombreuses communications entre les différents noyaux , et qu'on peut quelquefois suivre les fibres depuis le noyau d'un nerf sensitif jusque dans le nerf moteur sur lequel ce noyau exerce une action réflexe directe. Par exemple, le trijumeau, ou nerf de la cinquième paire, en descendant à travers le bulbe rachidien y communique avec les nerfs moteurs de la moelle, à mesure qu'il arrive au niveau de leur noyau ; c'est ainsi qu'il entre en rapport avec le nerf facial, le glosso-pharyngien, le pneumo-gastrique, l'accessoire de Willis et l'hypoglosse. Les cellules des différents noyaux diffèrent aussi par leur forme et par leur grandeur, et Schroeder van der Kolk croyait, qu'en général, partout où naissent des fibres destinées à des fonctions spéciales, il y a de nouveaux groupes de cellules qui leur donnent origine. Ainsi qu'on pouvait s'y attendre à prior i, toute fonction spéciale a donc un centre ganglionnaire spécial; les cellules centrales sont pour ainsi dire des ateliers, où, à l'occasion d'un stimulus approprié, l'impulsion

particulière, requise pour la réaction correspondante, est élaborée. Ces cellules reçoivent l'impression par des voies déterminées et y répondent en renvoyant aux voies motrices les incitations qui leur sont particulières. Dûment chargées de force pendant l'assimilation nutritive, elles la gardent à l'état latent; puis lorsque la tension est suffisante, un stimulus renverse l'équilibre vital instable et produit la décharge, exactement comme dans la bouteille de Lej^de.

Lorsque toute la force d'un stimulus n'est pas réfléchie par les centres spinaux, son cours naturel est de remonter au sensorium commune, où elle devient le point de départ d'un nouvel ordre de phénomènes. On voit clairement, dans ce cas, que l'action réflexe, excitée par un nerf spinal, s'irradie de bas en haut, d'après la loi de Pfliiger. Une fois arrivé aux cellules ganglionnaires du sensorium commune, le stimulus peut être directement réfléchi par les noyaux moteurs aux nerfs moteurs, en suivant une voie physique établie dans ce but ; des mouvements involontaires se produisent ainsi en réponse à une sensation, tout comme ils se produisent dans les centres spinaux en Vabsence de la sensation. Les cellules des ganglions sensoriels sont indubitablement des centres de réaction indépendante, capables de produire avec le concours de leur noyau moteur, une série de mouvements réflexes, qui leur sont propres. Chez un homme, dont la moitié inférieure du corps est paralysée par suite d'une lésion ou d'une maladie de la moelle épinière, le chatouillement de la plante du pied provoque encore parfois des mouvements réflexes parfaitement inconscients. L'application soudaine d un fer chaud sur le pied d'un homme, dont la moelle épinière est parfaitement normale, produira chez lui un mouvement tout aussi involontaire que chez un paraplégique, avec cette seule différence qu'il sentira la douleur. La réaction a lieu dans les ganglions sensoriels ; elle est accompagnée de sensation et le mouvement est sensorio-moteur. L'appli-

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cation du fer chaud sur un membre paralysé n'aurait provoqué aucun mouvement, la voie du stimulus étant alors interrompue aussi complètement que le serait la voie d'un courant électrique par une rupture du circuit.

Des exemples frappants d'actes complexes, simultanés et consécutifs, en réponse à des irritations sensorielles ont été fournis par des expériences sur les animaux. Si on enlève les hémisphères, c'est-à-dire la partie du cerveau située au-dessus des ganglions sensoriels, l'animal est encore capable d'une quantité de mouvements sensoriomoteurs, quoiqu'il ne montre plus aucune trace d'intelligence, d'émotion ou de volonté. Flourens, dont les expériences ont été répétées par Longet, Schiff et d'autres, enlevait les hémisphères cérébraux d'un pigeon ; l'animal cessait immédiatement de donner des signes d'intelligence et de spontanéité et restait dans un état de torpeur comme s'il dormait; mais, si on le jetait en l'air, il volait; si on le mettait sur le dos, il réussissait à se relever; la pupille de son œil se contractait à la lumière, et si la lumière était très forte, les paupières se fermaient; le pigeon redressait ses plumes, lorsqu'on les ébouriffait, et suivait quelquefois de la tête le mouvement d'une chandelle allumée ; on tira un coup de pistolet : il ouvrit les yeux, allongea le cou et retomba dans son attitude impassible jusqu'à une nouvelle stimulation. A chaque irritation, il répondait en faisant machinalement le mouvement approprié ; les impressions affectaient les centres sensoriels, qui, à leur tour, produisaient la réaction réflexe ou automatique. Il n'y avait point de perception intellectuelle, ni d'action volontaire; et l'animal serait mort de faim devant ses aliments, quoiqu'il avalât les grains, plaçés dans sa bouche assez profondément pour les faire tomber dans l'engrenage du mécanisme réflexe de la déglutition. Il était descendu au niveau des animaux invertébrés, qui n'ont point de centres nerveux supérieurs aux ganglions sensoriels , ^ point de centres d'intelligence et de volonté, et qui, néanmoins,

exécutent un si grand nombre de mouvements actifs et variés, recherchent les choses qui leur sont utiles, évitent celles qui leur sont nuisibles, pourvoient à la propagation de leur race, — et tout cela au moyen de leurs ganglions sensoriels et des noyaux moteurs correspondants. Des expériences semblables ont été faites sur d'autres animaux avec le même résultat. Vulpian fit une section transverse complète des centres nerveux d'un rat immédiatement au-dessus de la moelle allongée et pinça ensuite fortement une patte : le rat poussa un cri de douleur aigu, produit évidemment par une action réflexe ou sensorio-motrice, exactement comme le cri d'un enfant anencéphale. L'expérimentateur détruisit alors la moelle allongée et pinça de nouveau la patte : il y eut des mouvements réflexes, mais point de cris. Dans une autre expérience, il enleva à un rat les hémisphères cérébraux, les corps striés et les couches optiques : l'animal resta parfaitement tranquille ; mais lorsqu'on imita, à côté de lui, le bruit des chats en colère, il fit un bond de côté; cette expérience fut répétée plusieurs fois avec le même résultat'; le rat, probablement pour avoir été persécuté pendant un grand nombre de générations, est devenu très peureux et fuit au moindre bruit; aussi, malgré l'absence des hémisphères, ses ganglions auditifs répondaient encore au stimulus caractéristique par des mouvements automatiques appropriés. Longet, après avoir enlevé les hémisphères à de jeunes chats et chiens, mit dans leur bouche une décoction très amère et observa qu'ils faisaient des mouvements de mastication et des grimaces avec leurs lèvres, comme s'ils cherchaient à se débarrasser du goût désagréable, exactement comme l'auraient fait des animaux sains et non opérés.

Je pourrais citer un grand nombre d'expériences du même genre, mais il suffira de rappeler les récentes recherches de Goltz sur les grenouilles. Si on place dans le creux

' Vulpian, op. cit., p. 348,

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de la main étendue et horizontale, une grenouille, à laquelle on a enlevé les hémisphères cérébraux , elle s'y accroupit tranquillement; si alors on retourne la main doucement la grenouille avance une patte, après l'autre, de façon à ne pas tomber et à monter peu à peu sur le bord de la main qui s'élève; si on continue à tourner la main, la grenouille se trouve surledos delà main et y reste immobile jusqu'au moment où on la force par un mouvement inverse, à revenir dans la paume. C'est le sens musculaire, qui est excité dans ce cas, et l'animal répond par des mouvements automatiques adaptés, aussi exactement que s'il possédait encore les centres de l'intelligence et de la volonté. Le stimulus sensoriel met en jeu le même mécanisme, auquel aurait eu recours le stimulus intellectuel ou volontaire; mais, tandis que le premier peut très bien exciter des mouvements sans le concours de l'autre, le stimulus intellectuel, au contraire, ne peut absolument pas réagir sans l'action automatique des centres inférieurs. Citons encore l'expérience du coassement (Quackversuch) . Si la grenouille privée de ses hémisphères est légèrement caressée entre les épaules ou au flanc, elle coasse avec une régularité machinale, une seule fois à chaque attouchement, tandis que l'animal normal ne coasse pas du tout, ou bien au contraire le fait plusieurs fois; car ses hémisphères lui permettent d'arrêter ou de renforcer l'action réflexe. Mais même les grenouilles, qui ne coassent pas du tout lorsqu'elles ont le cerveau intact, le font facilement et régulièrement après l'ablation des hémisphères. Elles se taisent toutes, si l'irritation est douloureuse au lieu d'être agréable : si, par exemple, on applique sur leur dos une irritation chimique ou électrique, ou si on les touche avec un instrument tranchant, elles font alors des mouvements de défense et poussent quelquefois un cri de douleur; mais jamais elles ne font entendre le coassement de la satisfaction.

Les réactions, répondantaux impressions sensorielles, se divisent, comme les simples mouvements réflexes, enpr/-

mitives et secondaires. Voici quelques exemples de mouvements automatiques primitifs : la contraction des pupilles et l'abaissement involontaire des paupières, lorsqu'un rayon lumineux frappe l'œil ; les contractions de la face, que provoque un goût acide; le mouvement rapide de la main touchée à l'improviste par un objet brûlant; les cris produits par une forte douleur; les mouvements de succion excités chez l'enfant nouveau-né par le contact de ses lèvres avec le bout du sein ; la toux et l'éternument ; enfin les bâillements provoqués par la vue des bâillements d'une autre personne. Voici maintenant quelques exemples des mouvements secondaires ou acquis de ce genre : l'action de suivre en mesure une musique militaire ; le maintien de l'équilibre du corps (par la combinaison des impressions tactiles et visuelles) pendant la marche, la course, la danse, et ainsi de suite; l'articulation de mots, dont on voit les signes écrits ou dont on entend le son ; le fait de continuer à déchiffrer de la musique en pensant à autre chose; et une foule d'autres actions de la vie journalière, dont nous n'avons pas conscience dans le moment, mais dont la nécessité se ferait bientôt sentir, si nous perdions la faculté de les exécuter automatiquement \ On n'a pas

* James Mill a clairement reconnu cette classe de mouvements, ainsi que Hartley l'avait lait avant lui. « Des faits innombrables peuvent être cités pour prouver, que la sensation peut être cause d'action musculaire, »p. 258. Il donne ensuite comme exemples l'éternument, la toux, la contraction de l'iris, les mouvements des paupières, et ajoute : « Ces preuves péremptoires nous autorisent donc à conclure, que, quels que soient, d'ailleurs, les chaînons physiques reliant la sensation au mouvement musculaire, celle-là est la cause mentale de celui-ci ; et qu'au nombre des mouvements ainsi produits se trouvent quelques-uns des plus constants, des plus remarquables et des plus importants de cette grande classe de phénomènes corporels. » Analysis of the Human Mind, p. 265.

La nature de ces mouvements a aussi été clairement indiquée par Unzer, au moyen d'exemples, comme les mouvements, que nous faisons en dormant, et surtout ceux des somnambules. « Mais ce qu'il y a de plus important, c'est que ce mécanisme est le secret des instincts chez les animaux, qui probablement ne sentent pas le stimulus sensationnel des instincts. » L'ouvrage de Unzer fut publié en 1771, op. cit., p. 242.

Les Observations sur Vhomme de Hartley furent publiées en 1749 ; elles sont tout à fait surprenantes, si on réfléchit combien à cette époque

d'idée, en effet, de tout ce que nous devons aux fonctions automatiques acquises des centres nerveux des différents sens. Il n'est pas certain, qu'une idée, pour être exprimée par la parole, agisse directement sur les ganglions moteurs; il se peut qu'elle agisse d'abord sur les ganglions auditifs et excite ainsi la sensation réflexe du mot correspondant, ou bien des sons qui le constituent, et que cette sensation excite les ganglions moteurs et produise les mouvements réflexes adaptés. Constatons, que, lorsque les actes automatiques sont complètement organisés, ils s'accomplissent d'autant plus parfaitement que nous en sommes moins conscients , c'est-à-dire qu'ils sont plus purement réflexes ; c'est pour cela, que les somnambules peuvent marcher et courir en toute sûreté là où à l'état de veille ils n'oseraient jamais le faire.

Les actions instinctives des animaux appartiennent à cette catégorie; sans aucune intervention de l'intelligence, la sensation excite immédiatement les mouvements appropriés , et l'animal les exécute , la première fois , aussi adroitement qu'il le fera plus tard. Il est vrai, que la vie instinctive est très limitée chez l'homme, mais l'action sensorio-motrice joue un grand rôle dans ses manifesta-

les connaissances anatomiques et physiologiques du système nerveux étaient restreintes. Hartley supposait, que, lorsque les objets externes affectent les nerfs sensitifs, ils excitent des vibrations des menues particules de la substance médullaire, vibrations qui se propagent au cerveau; a dès qu'elles y arrivent, elles s'irradient librement en tous sens

dans la substance médullaire ««Les subtils mouvements, excités dans

les nerfs sensitifs et dans la substance méduUaii-e du cerveau par la sensation et la pensée, doivent, quelle que soit leur nature, se communiquer aux nerfs moteurs, et causer, probablement au moyen de ceux-ci,

la contraction des muscles » « Le même mouvement, qui occasionne

la sensation et la perception intellectuelle, passe, à travers le siège de ces deux fonctions, aux nerfs moteurs, et ainsi donne lieu aux mouvements automatiques et volontaires. » — Comme exemples de cette action réflexe il cite l'éternument, la déglutition, la toux, le hoquet, le vomissement, l'expulsion des excrétions et a les convulsions générales pour cause d'acidités ou d'autres irritations des voies digestives. » Il étend même cette doctrine aux vaisseaux sécrétoires et excrétoires des glandes, qui a doivent être constamment agités par le même mouvement, provenant des mêmes causes ». — Voilà une évidente prévision de la théorie des actions réflexes et de son application à tous les centres nerveux.

tioDS ; les mouvements de la mastication et de la déglutition sont des réactions directes provoquées par le stimulus sensoriel, de même ceux de la succion durant la première enfance, et, après la puberté, quelques-uns des mouvements coordonnés indispensables pour l'acte de l'union sexuelle. L'ajustement de l'œil humain à la distance, qui a lieu avec une rapidité et une précision si merveilleuses, s'effectue, selon les meilleures autorités, au moyen d'un changement de convexité du cristallin et peut-être de la cornée, et par une déviation de l'axe des yeux. Il n'y a là rien de volontaire, ni même de conscient; c'est un acte purement concomitant, en réponse à une sensation visuelle, et très propre à nous faire comprendre la nature des actes instiactifs chez les animaux.

Il est évident que les intuitions de la distance et de la forme des objets , acquises chez l'homme , sont innées chez beaucoup d'animaux inférieurs. La jeune hirondelle semble saisir sa petite proie avec la même précision que le font ses parents ; et il y a un poisson indien, qui abat les insectes dont il se nourrit, en leur lançant, avec son museau, une goutte d'eau qui manque bien rarement son but. L'étonnement, que nous cause cet acte intuitif si remarquable, ne pourrait qu'augmenter, si nous réfléchissions, que les rayons lumineux réfractés par l'eau font apparaître l'insecte à une certaine distance du point où il se trouve réellement, et que la différence entre sa position réelle et apparente change avec l'obliquité plus ou moins grande des rayons, qui le font apercevoir par le poisson. Il ne peut y avoir aucun doute cependant que tout l'acte ne soit entièrement automatique ; les fonctions innées de ce genre sont, comme les anciennes ornières de l'activité machinale, que l'animal est forcé de suivre ; et leur absence dans la nature originaire de l'homme indique sa plus grande liberté. Il est d'autant plus intéressant d'observer, combien il doit lui-même à ses dons innés, précisément quand il s'agit d'évaluer la distance. Quelle est,

en effet, la cause immédiate, qui détermine l'ajustement musculaire de l'œil à la distance? L'acte est consensuel, ou, pour employer un terme plus vague, instinctif; nous n'en avons pas conscience et la volonté n'a rien à y voir. Il est au commencement, confus et incertain, différant, sous ce rapport, de celui des animaux inférieurs ; mais les adaptations musculaires appropriées et les intuitions motrices définies sont bientôt acquises et organisées. Sûrement la cause en est, en grande partie, dans la constitution du système nerveux, que l'homme apporte avec lui en naissant.

Nous éprouvons une sérieuse difficulté à nous représenter le degré de conscience, qui accompagne un grand nombre de nos sensations, ou de ce que nous appelons de ce nom, et des mouvements qui leur correspondent. La question se pose ainsi : la conscience est-elle un élément essentiel, non pas de la sensation (car ce mot implique la conscience), mais de X excitation des ganglions sensoriels, de la transmission du mouvement moléculaire ainsi produit au noyau moteur correspondant, et du mouvement approprié qui en résulte? On pourrait dire, que cela équivaut à demander si la conscience fait nécessairement partie delà sensation, question qui ne peut guère être faite sérieusement. Et pourtant on se convainc aisément qu'il n'en est pas tout à fait ainsi, si on ne se paie pas d'un terme vague et si l'on veut bien s'appliquer à comprendre les faits aussi nettement que possible. Quand une impression sensitive a affecté les ganglions sensoriels, l'ébranlement qui en résulte peut se décharger de deux manières : il peut se propager aux centres cérébraux, où il est perçu et devient sans doute un état de conscience ; ou bien il peut passer le long de l'arc sensorio-moteur et donner lieu à un mouvement. Dans ce dernier cas, il n'est point aussi certain que le procédé soit conscient; ce qui est certain, c'est que nous avons une propension naturelle à attribuer trop de conscience, ou une conscience trop distincte, aux actes senso-

rio-raoteurs ; nous leur appliquons trop facilement les données expérimentales, que nous a fournies notre conscience individuelle. Dans nos fonctions mentales, l'activité des centres cérébraux supérieurs et celle des centres sensoriels sont si intimement entremêlées, que nous sommes incapables de les séparer par l'analyse introspective et que nous courons le risque d'assigner aux derniers, lorsqu'ils agissent indépendamment, les qualités déduites des premiers. Si nous pouvions entrer dans le système nerveux de l'insecte, qui n'a point de cerveau, ou de l'enfant à peine venu au monde, avant que les hémisphères commencent à fonctionner, pour y observer directement quelle part prend la conscience (si elle existe alors) aux actions sensorio-motrices, — notre analyse se renforcerait d'un appui des plus précieux. Mais comme cela est impossible, la bonne méthode consiste, d'abord, à observer les exemples les plus simples et à ne pas faire de déductions qui dépassent leur témoignage, avant de passer à l'étude des phénomènes mixtes de sensation et de perception chez l'homme adulte, et puis à nous servir des premiers pour expliquer les derniers , et non à appliquer aux premiers notre interprétation des derniers ^

Comme les ganglions sensoriels sont la continuation de la substance grise delà moelle épinière, dont ils ne diffèrent que par leurs rapports avec les nerfs des sens spéciaux, je ne ferai que rappeler ici ce que j'ai dit dans le chapitre précédent sur la conscience attribuée à la moelle épinière. Nous avons conclu que celle-ci est capable de réagir sous

' Il est vrai que, de cette manièi'e, on s'expose de la part des métaphysiciens au reproche de vouloir déduire le plus grand du plus petit, et de subordonner le supérieur à l'inférieur. Mais ce reproche est vide de sens : nous croyons que le plus grand renferme le plus petit, que le supérieur repose sur l'inférieur, et que la connaissance du plus petit et de l'inférieur conduit à la connaissance du plus grand et du supérieur, sans supposer que le plus grand ou le supérieur ne contiennent pas quelque chose qui ne pourra s'expliquer ainsi; et ce que nous croyons tout à fait erroné, c'est l'application de ce quelque chose au plus petit et à l'inférieur.

le choc des impressions externes automatiquement, par des mouvements coordonnés et adaptés, sans avoir pour cela une conscience, dans le sens défini du mot. Nous avons donc le droit de supposer, que les ganglions sensoriels, doués d'une fonction d'ordre plus élevé, sont capables de réagir, sans l'intervention de la conscience, par des mouvements automatiques plus complexes, répondant aux excitations spéciales qui y sont à l'œuvre ; d'autant plus qu'il n'y a aucune ligne de démarcation entre les actions réflexes et les actions sensorio-motrices. Prenons un exemple très simple : la contraction des pupilles à la lumière; alors cjèTtaines ondulations frappent la rétine, sont transmises aux ganglions optiques, réfléchies par eux vers le noyau moteur, et le muscle circulaire de l'iris se contracte à notre insu, que nous le voulions ou non; si la lumière est plus forte, les paupières se ferment. Nous ne saurions, en vérité, avoir conscience de la contraction de l'iris, à moins de l'observer dans un miroir ; toute la partie eflférente du phénomène est évidemment inconsciente, quelle que soit d'ailleurs sa partie afférente. Mais avons-nous , dans ce cas , la conscience du stimulus sensoriel ? Avons-nous, en d'autres termes, une sensation consciente de la lumière? Je ne le crois pas, à moins que la sensation ne devienne perception ; mais alors elle a dépassé la sphère de la fonction sensorielle, pour pénétrer dans la sphère plus élevée des centres cérébraux. Les pupilles d'un apoplectique inconscient se contractent sous l'influence de la lumière exactement comme celles du pigeon privé de ses hémisphères. La sensation pure et simple, n'est pas, strictement parlant, un état de conscience et nous sommes autorisés à admettre une susceptibilité organique et une motilité correspondante inconscientes .

Sans doute cette conclusion peut être contestée, d'autant plus qu'il n'y a pas de définition exacte de la conscience. On peut dire que les expériences sur la grenouille, citées plus haut, montrent clairement, que l'animal sent l'exci-

tation d'une manière consciente, puisqu'il jette un cri de douleur, quand on le pince, et coasse de plaisir, quand on le caresse. Comment pourrait-il réagir sous l'impression de la douleur ou du plaisir, s'il ne les sentait pas? Mais nous allons bien au delà des faits en affirmant, qu'il réagit sous le choc de la douleur et du plaisir ; nous ne savons qu'une seule chose, c'est qu'il répond au stimulus, dont la conscience peut être un effet concomitant, éventuel, mais dont elle n'est en aucune façon un élément intégrant, indispensable. En éprouvant deux irritations différentes, la grenouille réagit de deux manières différentes, et il serait fort singulier qu'elle agît autrement, constituée comme elle l'est, et aussi longtemps que les propriétés de ses tissus sont maintenues par une nutrition suffisante. Considérons l'autre expérience, dans laquelle la grenouille passe adroitement, et sans tomber, de la paume au dos de la main; l'animal fait une série de mouvements compliqués en réponse à une série d'excitations provenant du sens musculaire et occasionnées par le changement de son rapport à la main qui tourne. Est-il conscient? Si nous réfléchissons à notre propre expérience d'excitations semblables , expérience sans cesse à l'œuvre dans le maintien de l'attitude de notre corps et dans l'exécution des mouvements adaptés à une foule d'actions spéciales, nous arriverons à la conclusion, que nous n'en avons pas conscience et que ceux qui affirment le contraire admettent une espèce de co7iscience inconsciente. Ils font, en effet, une pétition de principe , en admettant tacitement , que nous ne pourrions exécuter les mouvements adaptés, à moins d'avoir conscience des stimulations sensorielles du sens musculaire. Voilà ce que nous enseigne l'observation d'exemples simples.

Examinons maintenant un exemple plus complexe. Le gobe-mouche attrape les insectes avec son bec, dès qu'il est sorti de l'œuf, de même les petits poussins picotent les grains et manquent rarement leur but. Que se passe-t-il

dans ce cas? En réponse à une sensation visuelle, l'animal, avec la plus exacte coordination des muscles qui doivent agir et du degré de contraction exigé par chacun d'eux, adapte une série de mouvements à l'accomplissement d'un tour d'adresse. Or la vie de la plupart des poulets serait beaucoup trop courte pour leur permettre à' appre^idre ces combinaisons de mouvements, si, au moment de leur naissance, ils n'étaient pas maîtres dans leur art. M. Spalding a fait des expériences, qui prouvent que les poulets n'ont pas besoin d'apprendre ces mouvements. Dès qu'ils sortaient de l'œuf, il leur couvrait la tête avec un petit capuchon, pour les empêcher de voir, et les tenait ainsi pendant deux ou trois jours, jusqu'à ce qu'ils fussent en état de circuler. Lorsqu'il découvrait leurs yeux, ils restaient ébahis ou étourdis pendant une minute environ, à la suite, probablement, de l'action moléculaire étendue, que la lumière produisait tout à coup dans leur sj^stème nerveux; mais, immédiatement après, dès que l'action moléculaire se limitait aux trajets appropriés, ils suivaient les mouvements des insectes et les attrapaient avec une grande précision. Dès qu'ils entendirent les gloussements d'une poule, enfermée, à quelque distance, dans une cage, avec d'autres poulets, ils se dirigèrent sans hésiter vers la cage, en faisant de grands efforts pour traverser un espace inégal, couvert d'herbe et de terre, quoiqu'ils fussent à peine en état de se tenir debout. Quelques poussins essayèrent d'en faire autant, avant même que M. Spalding leur eût ôté le capuchon. Il observa aussi un jeune dindon de dix jours, qui n'avait jamais vu de faucon, mais qui s'enfuit, en proie à la plus grande terreur, lorsqu'il aperçut dans une armoire un faucon empaillé.

On n'essaiera sans doute pas de soutenir, que, dans ces exemples de ce qu'on nomme instinct, il y ait une conscience claire de la nature du stimulus et des actions qu'il provoque. La simple impression sensorielle, lumineuse dans un cas, sonore dans l'autre, est le ressort, qui fait agir au-

tomatiqiiement les muscles appropriés ^ ; et cela en vertu d'une nécessité physique et non par la volonté do l'animal, peut-être même sans l'intervention de sa conscience. De même, des canetons couvés par une poule se jettent à l'eau dès qu'ils le peuvent. C'est l'impression visuelle, qui détermine leur action , malgré la consternation de la poule, et quoiqu'ils ne puissent avoir aucune prescience des qualités de l'eau, ni de ce qui leur arrivera quand ils y seront. Une fois qu'ils y sont, l'impression qu'elle fait sur leur corps met en mouvement les muscles de leurs jambes d'une manière appropriée à la natation. C'est exactement ce qui se passe, lorsqu'on met dans l'eau une grenouille privée de ses hémisphères. D'autre part des poulets, couvés par une cane, ne se laissent pas, par son exemple, persuader d'entrer dans l'eau. Elle n'a aucun moyen pédagogique capable de vaincre leur répugnance. Il serait en effet bien étrange, que les poulets et les canetons ne se comportassent pas ainsi relativement à l'eau, conformément à leur nature ; leurs constitutions diffèrent justement par la présence chez les uns d'un mécanisme organisé pendant de longues époques pour les adaptera la vie aquatique, et par l'absence de ce même mécanisme chez les autres^. Si nous pouvions pénétrer dans la construction intime et découvrir les ressort secrets du mécanisme organique, nous verrions sans aucun doute, que ces actions sont aussi complètement physiques que les mouvements successifs du piston et des roues d'une machine mue par la vapeur. Il n'est pas plus étonnant de voir les petits canards nager et les poulets se noyer que de voir le bois flotter et le fer s'enfoncer. Si

1 Les psychologues métaphysiciens, qui font le plus de cas de la conscience, n'attribuent point la conscience à l'instinct chez l'homme. Cela est bien étrange, à leur point de vue, mais cela est ainsi : « L'homme est muni d'instincts suflisants pour inciter et diriger ses mouvements, avant que son intelligence ne soit développée, ou relativement à des objets, qu'elle ne perçoit point. L'instinct est une force aveugle, inconsciente; ce n'est pas la connaissance. » The Human Intellect, A. Porter, D. D., LL. D., p. 176.

* Voir A. Herzen, Physiologie de la volonté, p. 69 et suiv.

nous nous faisons une idée bien claire de cette machine vivante, qui, grâce à des siècles de fonctionnement, a été définitivement organisée de façon à répondre, en vertu d'une nécessité physique, aux impressions externes, nous verrons que la conscience (qu'elle existe, ou non), n'est pas indispensable au travail de la machine, et que, lorsqu'elle existe, elle est un épiphénomène de la fonction et nullement son essence.

Ce fait bien établi, nous sommes mieux à même d'évaluer les phénomènes de l'activité sensorio-motrice ou instinctive sans recourir à l'hypothèse fallacieuse, qui voudrait faire intervenir dans ces phénomènes la conscience individuelle. Il est cependant plus facile de concevoir, que le poulet saisisse inconsciemment les grains, que de se persuader qu'il est inconscient du stimulus sensoriel, produit par la vue du grain. Mais pourquoi attribuerions-nous à la sensibilité spéciale, ou à la réaction des ganglions sensoriels excités par les impressions proî;enan^ du dehors, une conscience, que nous ne croyons pas nécessaire d'attribuer à la sensibilité spéciale, éveillée par le stimulus provenant d'un ganglion sensoriel dans le noyau moteur correspondant? Nous nous trouvons ici encore une fois aux prises avec la déplorable confusion résultant du double sens donné au mot conscience. Aux arguments péremptoires de leurs adversaires, ceux qui soutiennent la diffusion de la conscience dans le système nerveux répondent, que, quoique le poulet ne soit pas conscient du grain et de l'insecte, il est cependant impossible d'admettre, que son ganglion sensoriel ne soit pas conscient du stimulus reçu de ces objets : mais que signifie cette conscience , qui n'est pas celle de l'individu et que l'on attribue à des parties isolées de son corps ? Est-ce bien de la conscience ? Que les psychologues métaphysiciens répondent à cette question, eux qui définissent la conscience comme la connaissance, que l'esprit individuel a de ses propres états et de ses actes. Lorsqu'il est question de mon moi

et de ma conscience, il est bien certain que j 'ai cette conscience seulement en tant qu'individu, grâce au pouvoirque j'ai de m'observer moi-même introspectivement. Je ne puis rien savoir subjectivement de la prétendue conscience d'une partie isolée de mon corps, conscience, qui ne fait point partie de ma conscience individuelle, et assurément, je ne puis pas la connaître objectivement. C'est donc une supposition, qui peut être vraie ou non, mais à l'appui de laquelle, en aucun cas, il n'est possible d'apporter une preuve.

Si on disait, que, quoique wo^ je n'aie pas conscience de l'impression particulière, mon ganglion sensoriel Va, et que sa conscience élémentaire affecte à mon insu la conscience complexe que j'ai de mon individualité, mais que ses ondulations spéciales se perdent, pour ainsi dire, dans les ondulations plus complexes de ma conscience générale, je ne pourrais pas nier la possibilité d'une telle influence ; mais en même temps, rien ne m'empêcherait de dire, qu'en affublant cette qualité du nom de conscience, on se permet une licence gratuite et donnant à la discussion un caractère de futilité. On crée ainsi une conscience défiant l'analyse subjective et l'investigation objective, et l'on dépouille le mot de tout sens défini. C'est, de plus, comme je l'ai déjà montré, une supposition inutile, dès que nous sommes arrivés à comprendre la nature purement automatique des actes sensorio-moteurs, qui nous paraissent si merveilleux.

Cependant si l'on persiste à soutenir, que le ganglion sensoriel est toujours conscient, même lorsque l'individu auquel il appartient ne l'est pas, on sera forcé d'attribuer la même qualité (ainsi que quelques-uns le font très logiquement) à la moelle épinière, ou bien, chez les animaux dépourvus de système nerveux, aux éléments sensitifs de leur substance. Arrivé à ce point , peut-on refuser la conscience à la plante sensitive, aux éléments chimiques, qui manifestent des affinités les uns pour les autres ; à

l'eau, qui tend à monter dans jan tube capillaire ? Tout cela ne serait qu'un retour à la vieille philosophie, qui expliquait les phénomènes de la nature par des sympathies ou des antipathies, par l'amour et la haine.

Si quelqu'un se plaisait à dire, que le soleil attire la terre et la force à rester dans son orbite par un acte de volonté et malgré la résistance volontaire du globe terrestre, désireux de s'enfuir dans l'espace, je ne saurais discuter avec lui ; il me réduirait au silence, sans me convaincre. Ceux qui découvrent dans les mouvements de la plante sensitive et du polype une conscience rudimentaire et diffuse, devenant de plus en plus claire et spécialisée, à mesure que l'organisme se perfectionne, doivent scrupuleusement distinguer entre ces modalités infimes de la conscience, dont ils déduisent objectivement l'existence, et la conscience telle que nous la connaissons directement. Ils doivent surtout se garder de revêtir tacitement la première des attributs de la seconde. Rappelons que les remarques précédentes se rapportent à la sensation primitive du poulet, à la sensation non accompagnée de perception. Mais, chez un animal, pourvu d'un cerveau complet, cette période de pure sensation doit être transitoire et courte : dès que le poulet a fait les mouvements appropriés pour happer un grain, il a élargi son expérience des stimulations sensorielles par la fusion de celles-ci avec les stimulations provenant du sens musculaire pendant l'action. Or, c'est précisément l'association de ces expériences du sens musculaire avec l'impression visuelle produite par le grain, qui fait poindre l'aube de la perception du grain comme objet extérieur. L'union indissoluble de ces deux sensations, visuelle et musculaire, constitue la perception.

La seule chose, qui, chez l'homme, ait une analogie avec ces sensations pures, libres de tout mélange de perception, est ce qu'on appelle le sens organique, par lequel le cerveau sent les stimulations spéciales des différents organes

cE\Tiir-:s nervet;x secondaires. J93

internes. Tous nos organes sont mis on rapport intime avec le cerveau par des fibres nerveuses spéciales; et nous avons de bonnes raisons de croire, que cliacun d'eux exerce sur le cerveau et, par conséquent, sur la constitution et le fonctionnement de l'esprit, une influence constante et particulière. Un des exemples les plus clairs de cette sympathie essentielle et intime nous est offert par la grande révolution mentale, qui a lieu au moment de la puberté, à la suite du développement des organes génitaux. A un moment donné, ces organes entrent brusquement en activité et produisent tout à coup leurs effets particuliers. L'influence des autres organes est nécessairement moins évidente, parce qu'ils entrent en fonction immédiatement après la naissance, et même avant.

Or, ces stimulations organiques, qui nous affectent si essentiellement à notre insu, peuvent provoquer des réactions musculaires. Je n'entends pas parler de la contraction et de la dilatation des vaisseaux sanguins et des changements de nutrition et de sécrétion qu'elles occasionnent, mais de mouvements de la vie animale. Flourens a observé, que des oiseaux privés de leurs hémisphères, après s'être tenus pendant quelque temps sur l'une de leurs pattes se mettaient sur l'autre, obéissant probablement au stimulus sensoriel de la fatigue. Ils secouaient la tête et la cachaient sous l'aile pour dormir; ils s'arrangeaient les plumes avec le bec. Ni l'intelligence ni la volonté ne pouvaient avoir part à ces réactions, qui étaient purement sensorio-motrices et répondaient probablement en partie à des excitations émanant de l'organisme lui-même. Nous faisons aussi des mouvements, pour changer une position fatigante ou incommode, pendant le sommeil, ou lorsque notre attention est si complètement absorbée par autre chose, que nous n'avons aucune conscience de ces actes. Si un homme, habitué à écrire en se tenant debout devant un pupitre, prie quelqu'un de noter tous les mouvements de son corps pendant que son attention est occupée par son

travail, seule chose dont il ait conscience, il sera étonné du grand nombre de mouvements, qu'il aura faits à son insu. Les réactions de ce genre, provoquées par des excitations organiques, constituent une grande partie des actions journalières des animaux. Chez l'homme, lorsque l'influence des centres supérieurs est affaiblie par la maladie, ou lorsqu'un stimulus organique acquiert une force anormale, ainsi qu'il arrive quelquefois chez les aliénés, l'instinct de l'alimentation ou de la reproduction se manifeste quelquefois d'une façon perverse et éhontée. — Jacobi a justement remarqué, que, lorsque les actions des fous prennent un caractère instinctif, leurs physionomies prennent un air bestial. Dans une description complète des fonctions sensorio-motrices, il est indispensable de tenir compte des stimulations provenant des organes internes comme cause de bien des mouvements adaptés à différents buts.

La difficulté, qu'il y a à trouver chez l'homme des exeniples d'activité sensorio-motrice, vient de l'impossibilité, dans la plupart des cas, d'éliminer l'influence des hémisphères cérébraux. Dès qu'un acte réflexe sensorio-moteur commence, il éveille dans les circonvolutions un écho de lui-même. Quelquefois cependant l'action des hémisphères est suspendue. Le somnambule, qui, tout en dormant, traverse des endroits dangereux et exécute une foule d'autres actions, est évidemment informé par quelques-uns de ses sens des circonstances d'après lesquelles il guide ses mouvements. Dans les cas d'épilepsie, que nous avons cités dans le chapitre précédent pour faire comprendre l'action réflexe, et dans lesquels le malade continue, pendant son inconscience passagère, à vaquer aux occupations, au milieu desquelles l'attaque l'a surpris, sans en avoir aucun souvenir à son réveil, il est évident que les actes répondent à des excitations sensorielles. Lorsqu'une personne est sous l'influence du chloroforme, surtout si l'anesthésie est incomplète, il arrive, que pendant l'opération elle crie et se débat de toutes ses forces, c'est-à-dire, manifeste tous

les signes ordinaires de la douleur, de façon à convaincre les témoins qu'elle souffre horriblement; et pourtant, lorsque sa conscience est rétablie, elle est fort étonnée d'apprendre que l'opération a été faite, et déclare n'avoir rien senti et ne point se souvenir d'avoir crié ni gesticulé \ Il y a deux explications à ce fait : ou bien elle a réellement senti la douleur au moment de l'opération, et l'a complètement oubliée ensuite; ou bien les cris et la résistance étaient des réactions purement automatiques et sensorio- motrices, exactement comme celles de la grenouille privée de ses hémisphères cérébraux. Schrœder van der Kolk cite le cas d'une dame, à laquelle on amputa le sein pendant l'anesthésie chloroformique, et qui, tout en n'ayant senti aucune douleur, se rappelait parfaitement, à son réveil, qu'elle s'était entendue crier. Pourquoi alors, ne se serait- elle pas souvenue de la douleur, si elle l'avait réellement sentie? Le même auteur a observé des cris violents chez des apoplectiques, qui ne donnaient aucun signe de conscience. Les enfants apprennent à parler en vertu d'une tendance involontaire, qui leur est propre, à reproduire les sons qu'ils entendent ; et quiconque s'est trouvé dans un endroit rempli de perroquets, se sera certainement senti poussé à crier aussi, en entendant ces cris discordants, qui causent une impression de torture. Le fait de serrer les dents et de se tordre les mains pendant une forte douleur est, probablement,

« L'action narcotique du chloroforme sur le cerveau s'exerce de haut en bas : la pensée est la première à souffrir, puis la sensibilité, et enfin la motilite réflexe. Dans ces cas, on peut supposer que les hémisphères sont complètement narcotisés, tandis que les ganglions sensoriels ne le sont pas. LeD' Lauder Brunton a ingénieusement conjecturé, que les cas de mort soudame sous l'influence du chloroforme, pendant les opérations, ne doivent pas toujours être attribués à un excès de chloroforme mais au contraire à une dose insufïïsante pour narcotiser les ganglions sensoriels qui éprouveraient, à la suite de l'opération, un choc violent, cause de la mort. [Brit. Med. Journ., 4 déc. 1875 )

[Les dernières recherches de Maurice Schifï ne laissent plus aucun doute sur la véritable cause delà mort sous l'influence du chloroforme

IMIVSIOLOGIK DE 1,'lCSPUIT

aussi bien que les cris, une action sensorio-motrice. Ces deux actes allègent indubitablement la douleur; et si la contraction locale se transformait en convulsion générale, il est fort probable que la douleur ne serait plus sentie. On réussirait peut-être à'suspendrela'douleur de la névralgie en produisant de fortes; convulsions, et à arrêter les convulsions en produisant une violente névralgie.

Les actions instinctives des animaux nous offrent, comme je l'ai déjà dit, des exemples frappants de l'activité sensorio-motrice ; et elles diffèrent des actes purement réflexes par leur complication. Elles sont également automatiques, mais elles consistent en une combinaison et succession de mouvements en réponse à une combinaison et succession de stimulations. Quand on observe les merveilleux instincts des insectes, il est difficile de croire, que ces animaux soient des automates, réagissant presque machinalement sous le choc des impressions qu'ils sont aptes à recevoir, mais il faut bien se garder d'appliquer à la nature et à l'étendue de leurs sens ce que l'expérience nous enseigne au sujet des nôtres. Ainsi que M. Wallacel'a remarqué \ leur vue, peut-être beaucoup plus délicate et plus étendue que la nôtre, peut leur donner sur la condition des objets des notions analogues à celles que nous obtenons au moyen du spoctroscope. Ils perçoivent sans aucun doute des sons extrêmement délicats. Outre les petits organes, richement pourvus de nerfs, qui semblent être leurs organes auditifs, les orthoptères (par exemple les sauterelles) ont encore à leurs pattes de devant des appareils, que l'on croit auditifs. Chez les mouches, la troisième phalange des antennes contient des milliers de

« « Que leurs organes visuels possèdent des qualités, dont les nôtres manquent, c'est ce qui est indiqué par les remarquables bâtonnets irradiés allant du ganglion optique aux facettes de l'œil composé, variant de forme et d'épaisseur à différents points de leur longueur, et ayant des caractères particuliers dans chaque groupe d'insectes. Cet appareil compliqué, si différent de tout ce qui se trouve dans l'œil des vertèbres, dessert probablement, outre la vue, quelque autre fonction à nous inconcevable. » A. R. Wallace, Xaiural Sélection, p. 202.

fibres nerveuses, qui se terminent dans des cellules ouvertes; on suppose que ce sont là des appareils olfactifs ou peut-être, ce qui est moins probable, les organes d'un sens, que l'homme n'aurait pas, et qui serait approprié à des impressions n'existant pas pour nous. Il est certain, que les insectes ont une délicatesse des sens, qui leur crée, avec leur milieu, des relations intimes à nous inconnues ; d'où le caractère merveilleux et inexplicable des actions automatiques, que de telles impressions provoquent chez eux.

Un correspondant de journal racontait, il n'y a pas longtemps, le fait suivant. Il éleva la chenille d'un papillon nocturne et mit la femelle, qu'il en obtint, dans une cage de tulle. Puis il plaça cette cage dans un fumoir, dont la fenêtre donnait sur un petit jardin. En moins de deux heures, la cage fut entourée de cinq mâles de la même espèce , quoiqu'on n'entendît; dans cette cage ni bruissement d'ailes ni aucun autre son. Il avait pourtant passé des centaines de soirées dans la même chambre, avec la lampe allumée et les fenêtres ouvertes, sans avoir jamais reçu une semblable visite. Dans ce cas, on peut supposer, avec beaucoup de probabilité, que la femelle produisait un son ou dégageait une odeur clairement perceptibles pour les mâles de son espèce, mais défiant l'ouïe et l'odorat de l'homme. Si nous pouvions mesurer la délicatesse de l'odorat du chien, comparativement à la délicatesse de ce sens chez nous, nous serions probablement moins émerveillés de l'instinct en apparence mj^stérieux, qui permet à cet animal de suivre sa course tortueuse par monts et vaux, jusqu'à ce qu'il ait trouvé le lièvre blotti dans son trou. Ou bien, si nous réduisions la portée de la vue ou de l'odorat des vautours à celle de nos sens correspondants, il nous serait impossible de comprendre comment, alors qu'aucun de ces oiseaux ne se voyait à plusieurs lieues à la ronde, ils arrivent de toutes parts, à un moment donné, pour s'abattre sur une charogne. On sait avec quelle vitesse et avec ([uelle sûreté le pigeon messager va droit à son

gîte lointain, et il y a maintes anecdotes de chiens et de chats, qui, abandonnés loin de leur maison, dans des circonstances excluant toute possibilité de faire en route des observations, pourtant ont su retrouver leur ancienne habitation. Si nous voulions risquer une explication hypothétique de ces faits , elle ne pourrait être que celle-ci : ces animaux sont reconduits par une série d'odeurs, qu'ils reconnaissent à mesure qu'elles se présentent, exactement comme l'homme retrouve son chemin en reconnaissant les objets qu'il a vus, au fur et à mesure qu'ils apparaissent dans un ordre inverse. Comme ces animaux ont le même nombre et le même genre de sens que nous, nous sommes forcés d'admettre, que chez eux ces sens ont une acuité beaucoup plus grande; mais, même alors, nous ne pouvons concevoir que très difficilement, comment ils peuvent être impressionnés à de si grandes distances. Inutile de supposer une certaine coopération de l'intelligence, car, dans des circonstances semblables, TintelUgence du plus grand philosophe du monde ne l'empêcherait pas de s'égarer sans retour ^ .

Nul doute que les sens de l'homme, surtout ceux du toucher et de l'odorat, ne soient capables d'un développement extraordinaire. La perte d'un sens produit, comme on sait, une plus grande perfection concentrée sur ceux qui restent. Certains faits semblent prouver, que les aveugles peuvent distinguer les couleurs par le toucher. Le docteur Abercrombie cite deux aveugles, qui étaient

> « Imaginez un peuple aveugle depuis l'enfance, au sein duquel se présente un étranger, le seul qui puisse voir; imaginez que cet«tranger voyage avec quelques indigènes, et leur prédise, que, s'ils marchent une demi-heure droit devant eux, ils rencontreront des hommes ou du bétail ou arriveront à une maison, ou bien que, s'ils vont à droite ils seront bientôt au bord d'un précipice, tandis que, s'ils vont à gauche, ils trouveront un fleuve, une forêt, une montagne; — ne croyez-vous pas que ces gens seront profo-ndément étonnés du fuit, qu'un homme, complètement étranger à leur pays, le connaisse tellement mieux qu'eux? Et ses prédictions ne leur sembleraient-elles pas aussi inexplicables et mcroyahles que la prophétie le semble à un philosophe à courte vue? » - L'évèque Berkeley, dans Divine Visual Language : a Dialogue.

très estimés comme connaisseurs de chevaux. L'un d'eux, appelé à examiner un cheval, déclara que la bête était aveugle, ce dont personne ne s'était aperçu; il le reconnut à la manière particulière et prudente, dont elle posait les pieds. L'autre reconnut qu'un cheval était borgne, parce que l'œil borgne était moins chaud que l'autre. Le même auteur connut aussi plusieurs sourds-muets, doués d'une sensibilité particulière pour certaines espèces de sons, au moyen probablement de la sensibilité générale : ils sentaient, par exemple, l'approche d'une voiture sans lavoir, et avant les personnes en possession de tous leurs sens. Ils étaient, en vérité, dans la position des animaux inférieurs, qui n'ont point d'organes spéciaux pour la vue et l'ouïe, mais qui sont évidemment plus ou moins sensibles aux sons et à la lumière.

Tous les sens sont une évolution du sens simple et primordial du toucher, et, lorsque les sens supérieurs manquent, le toucher peut, jusqu'à un certain point, reprendre, même chez les animaux supérieurs, ses fonctions primitives et générales. M. Lévy déclare, que, malgré sa complète cécité, dans une chambre ou à l'air ouvert, en marchant ou en se tenant tranquillement debout, il sent non seulement s'il est en face d'un objet, mais encore si l'objet est grand ou petit, étroit ou large; il peut aussi découvrir si c'est un objet isolé ou une série d'objets, plus ou moins rapprochés, comme, par exemple, une grille. Les courants d'air et l'ouïe n'ont rien à faire avec cette faculté ; il lui semble percevoir les objets par la surface de son visage, et il s'est assuré par des expériences, que c'est la seule partie de son corps qui possède cette faculté. Celle-ci persiste, s'il se bouche les oreilles, mais disparaît complètement, dès qu'il se couvre la figure d'un voile épais; elle n'est point diminuée par l'obscurité, mais elle l'est par le brou illard \ Cette impressionnabilité particulière semble

' M. Lévy est convaincu qu'aucun des cinq sens n'a affaire avec cette

être une modification du toucher, limitée à la partie de la peau, dans laquelle une exposition continuelle aux influences extérieures a pu la développer, et elle est d'un grand intérêt, car elle représente un état intermédiaire entre le toucher ei la vue, état semblable à celui, que les animaux ont probablement traversé dans le cours de l'évolution, avant d'arriver à la différenciation et à la spécialisation distincte de la vue. Cet exemple nous aide à comprendre, comment, avant la formation de l'œil, une partie de la surface du corps a pu, chez les animaux inférieurs, être modifiée de façon à recevoir des impressions, qui n'étaient ni tactiles ni visuelles, mais l'une et l'autre en même temps ou plutôt une transition de l'une à l'autre. Les chauves-souris sont douées d'une impressionnabilité semblable ; car, même après avoir été aveuglées, elles continuent à éviter les parois et les objets de la chambre où elles volent \

L'odorat peut aussi être perfectionné à un point, dont nous n'avons aucune idée, à moins de nous mettre à rechercher des exemples et à étudier la question. Digby raconte qu'un homme pouvait, comme les nègres, distinguer, par l'odorat, l'approche d'un ennemi, et sa femme de toutes les autres. Une certaine personne, très religieuse, possédait, grâce à la même faculté, une espèce de divination ; elle reconnaissait les personnes à leur odeur et distinguait les femmes vierges de celles qui ne l'étaient plus^ Haller dit, que les nègres des Antilles distinguent à l'odeur la piste d'un autre nègre de celle d'un Français ^ Humboldt afiîrme, que les Indiens du Pérou peuvent, dans la nuit

faculté, qu'il attribue à un sens inconnu et nomme ta Perception faciale-». — W. H. Lévy, Blindness and the Blind.

' L'emploi des mêmes mots pour désigner les qualités des sensations provenant de différents sens indique cette analogie fondamentale; par exemple on dit un contact mou et une couleur molle, un son dur et une couleur dure, une saveur douce et un son doux.

* Traité philosophique et physiologique de Vhérédité naturelle. par le D' Prosper Lucas, v. I, p. 162.

' White, On the Gradation of Man, p. H8.

la plus obscure, non seulement reconnaître par l'odorat l'approche d'un étranger, mais dire s'il est Indien, Européen ou Nègre ^ Dugald Stewart raconte, que James Mitchell, qui était sourd-muet et aveugle, s'apercevait, par l'odorat, de la présence d'un étranger dans la chambre et sentait dans quel endroit il se trouvait; tout chien, d'ailleurs, en fait autant. Les idiots possèdent quelquefois une remarquable délicatesse de ce sens ; ils acceptent ou rejettent certains aliments, après les avoir flairés, et décident de la même manière de leur sympathie ou de leur antipathie pour les personnes. Ces exemples montrent, que nous pourrions obtenir une connaissance beaucoup plus complète des propriétés d'une foule de corps, au moyen de l'odorat, du goût et du toucher, si nous faisions une éducation systématique de ces sens et si nous nous fiions, moins exclusivement que nous le faisons d'habitude, à la vue. Ils montrent aussi, non seulement combien les sens des animaux peuvent surpasser les nôtres en étendue et en délicatesse, mais combien il est probable, que beaucoup de leurs actions instinctives et complexes, qui nous frappent d'étonnement, ont leur point de départ dans des sensations à nous inconnues. Si nous pouvions débrouiller les fonctions sensoriomotrices des animaux, nous parviendrions, sans nul doute, à expliquer les instincts les plus mystérieux. Malheureusement les données indispensables nous manquent.

Je vais maintenant examiner brièvement l'origine des instincts; car c'est surtout de cette étude, que nous pouvons attendre quelque lumière sur Véducaiïon du système nerveux de l'homme. En premier lieu, il est hors de doute, que les instincts se transmettent par hérédité : la fourmi hérite des instincts de la fourmi, l'abeille de ceux de l'abeille, le castor de ceux du castor, aussi évidemment que chacun hérite des particularités anatomiques et physiologiques de son espèce. La fixité des instincts est telle-

' Un cas de ce genre est raconté dans mon Bocly and Minci, 2' éd., p. 51.

ment grande et leur transmission tellement certaine qu'ils persistent, ainsi que l'a montré M. Darwin, longtemps après un changement radical dans les conditions de la vie, auxquelles ils étaient adaptés. Il cite, entre autres choses, le fait que les jeunes porcs s'accroupissent, quand ils sont effrayés et croient ainsi se cacher, même sur un terrain libre et uni. De même, les jeunes dindons, lorsque leur mère jette le cri d'alarme, se sauvent et essaient de se cacher comme les jeunes perdrix et les jeunes faisans, afin que la mère puisse s'envoler, — ce dont elle a depuis longtemps perdu la faculté ; le chien, même s'il est très bien nourri, enterre souvent, comme les renards, des aliments superflus ; il tourne plusieurs fois sur le même point avant de se coucher sur une surface unie, comme s'il voulait écraser de l'herbe pour se former une couchette ; enfin les agneaux et les chevaux montrent, encore aujourd'hui, des traces de leurs habitudes alpestres d'autrefois, en se rassemblant et en bondissant sur les rochers les plus escarpés ^

Ces exemples nous enseignent d'abord, que la tendance des instincts à se transmettre par l'hérédité est si forte qu'ils se reconnaissent encore après des siècles, alors que les conditions externes, auxquelles ils étaient adaptés, ont changé à tel point qu'ils ne sont plus d'aucune utilité à l'animal; ils montrent encore, que l'action, continuée pendant des générations entières, d'un changement des conditions externes , comme il arrive dans la domestication , modifie l'organisme animal, en atrophiant les anciens instincts et en développant des instincts nouveaux , adaptés aux circonstances. L'instinct originel du chien est de hurler comme le loup, mais son instinct acquis, possédé depuis si longtemps qu'il lui est devenu naturel, est d'aboyer. Nous sommes en présence de deux lois : celle de l'hérédité et celle de la variation ; et c'est dans la coopération de ces

' De Voriyine des espèces par la sélection naturelle.

deux lois , que nous découvrons la genèse des nouveaux instincts et l'origine probable de tous les instincts, dès le commencement.

En admettant la loi darwinienne de l'évolution, nous reconnaissons pour cause de la formation des instincts, comme pour celle des espèces , l'accumulation de petites différences transmises par l'hérédité. Des causes inconnues ont produit par leur influence sur le cerveau ce qu'on a appelé des variations spontanées de l'activité instinctive^; si ces variations étaient adaptées aux conditions externes, et offraient à l'animal quelque avantage dans la lutte pour l'existence, elles survivaient, se transmettaient par la sélection naturelle et l'hérédité, et devenaient à la longue une propriété constante de l'espèce. La variation, sa perpétuation par la sélection naturelle et sa transmission par l'hérédité, tels sont les trois facteurs principaux du développement de la plupart des instincts les plus complexes. Quant aux instincts plus simples, que nous supposons avoir été le point de départ du développement des instincts plus complexes, nous devons en rechercher l'origine dans les actions réflexes complexes, dont les derniers procèdent, comme nous l'avons déjà montré, par une série de complications en harmonie avec les lois de la sélection et de l'hérédité. De ces actions réflexes complexes, nous pouvons descendre à celles qui sont de plus en plus simples et arriver enfin à la réaction primesautière de la substance appa-

' Pourquoi les appeler spontanées, puisque ce terme est apte à donner lieu à des malentendus? Elles sont, sans aucun doute, les effets de causes antécédentes, bien que celles-ci nous soient inconnues. On peut s'expliquer leur origine de deux façons : soit par une variation dans les conditions externes sollicitant une adaptation organique, soit par une nouvelle impulsion, résultant de la combinaison des antécédents organiques eux-mêmes, tout comme un produit chimique manifeste des propriétés autres que celles de ses éléments. Il serait étrange, en effet, que, tandis que la combinaison chimique la plus simple engendre des propriétés tout à fait nouvelles, il n'en fût pas ainsi dans la combinaison organique, — infiniment plus complexe, — de deux êtres, dont chacun est déjà le produit complexe d'une longue série de combinaisons organiques.

remment homogène, qui constitue les créatures infimes. Nous établissons ainsi une série progressive et insensiblement graduelle, commençant à la réaction la plus simple et la plus générale, se continuant à travers une série de complications croissantes de l'action réflexe, et aboutissant à l'activité sensorio-motrice ou instinctive la plus spécialisée et la plus complexe.

Une autre manière — c'est au fond la même — dont les instincts se forment chez les animaux supérieurs, est la transformation d'actes intelligents en actes instinctifs. Il est certain que des actes intelligents, acquis par l'expérience ou par l'éducation, finissent par se transformer en passant par plusieurs générations, en instincts héréditaires. G. Leroy a observé, il y a longtemps, que, là où l'on fait la guerre aux renards, les jeunes, avant toute expérience, montrent plus de prudence et de ruse que les vieux renards des endroits où on ne les chasse pas; il expliquait le fait, en attribuant aux animaux une sorte de langage. Bien que nous admettions que les vieux renards puissent avoir quelques moyens d'instruire leurs petits, nous reconnaissons, avec Cuvier, que le surcroît de ruse est probablement dù, non à l'éducation, mais à l'hérédité d'instincts acquis. Sur les îles désertes, les oiseaux ne craignent pas l'homme à sa première apparition, mais après avoir expérimenté son naturel gratuitement meurtrier, ils prennent immédiatement la fuite à son aspect. On peut être sûr, que les oiseaux des pays habités ne craindraient pas plus l'homme qu'ils ne craignent les moutons, s'ils n'apportaient pas en naissant, l'incarnation des souvenirs de sa persécution. Darwin a remarqué, que les grands oiseaux sont plus farouches que les petits, parce qu'ils ont été plus constamment persécutés; et je puis ajouter, que, parmi les petits oiseaux, le rouge-gorge est le moins peureux, parce que, chez nous, on inculque depuis longtemps aux enfants l'opinion que l'assassinat d'un rouge-gorge est un péché.

CKN'TRES NKRVËI'X SI'XONDAIRKS.

On pourrait citer une foule de faits de ce genre, dont quelques-uns ont été soigneusement observés et décrits il y a une cinquantaine d'années, par Knight. Il fit des expériences avec des chiens d'arrêt, en prenant soin qu'ils ne reçussent aucune instruction de leurs parents. Le premier jour, l'un d'eux resta tout à coup immobile et tremblant, les muscles tendus et les yeux fixés sur des perdrix, exactement comme on l'avait enseigné à ses ancêtres. Un jeune chien terrier, d'une race dressée à la chasse des fouines, entra dans la plus grande agitation, la première fois qu'il vit une fouine, tandis qu'un épagneul resta parfaitement calme et indiff^érent \ L'apprivoisement des animaux, qui maintenant sont domestiques, a certainement coûté à l'homme beaucoup de peine à l'origine ; et s'il n'y avait pas eu dans leur organisme une tendance à fixer par l'hérédité ' les modifications acquises, si leurs instincts primitifs avaient continué â se manifester avec leur énergie naturelle dans les générations successives, jamais ils ne se seraient apprivoisés ^.

• Le passage suivant montre la clarté de la conception de Cabanis relativement à la modification d'un organisme par son entourage, et à la fixation de nouvelles habitudes ou dispositions organiques par la transmission héréditaire d'une génération à l'autre : « ...Des impressions particulièi'es, mais constantes et toujours les mêmes, sont donc capables de modifier les dispositions organiques et de rendre leurs modifications fixes dans les races... Et si les causes déterminantes de l'habitude première ne discontinuent pas d'agir pendant la durée de plusieurs générations successives, il se forme une nouvelle nature acquise, laquelle ne peut, à son tour, être changée, qu'autant que ces mêmes causes cessent d'agir pendant longtemps, et surtout que des causes différentes viennent imprimer à l'économie animale une autre suite de déterminations. y> Rapports dux^hysique et du moral de l'homme.

« Qu'est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés? » dit Pascal. La coutume est une seconde nature, qui détruit la première. Pourqnoi la coutume n'est-elle pas naturelle? J'ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume comme la coutume est une seconde nature. » — [Charles Vogt raconte qu'un jeune chien, qui n'avait jamais vu de loups, tomba en convulsions, lorsqu'on lui fit flairer un lambeau de peau de loup. — A. H.]

a Le rhinocéros voudra-t-il vous servir et demeurera-t-il dans voti-e étable? Attellerez-vous le rhinocéros, afin qu'il laboure? Ou hersera-t-il les sillons derrière vous? »

(Job., XXXIX, 9, 10.)

Ces exemples d'instincts acquis par la transformation d'actes intelligents mettent mieux encore en relief l'action des mêmes lois, qui président à l'acquisition des instincts complexes au moyen de ce qu'on a appelé les variations spontanées des instincts simples ; la seule différence consiste en ce que la variation, au lieu de se produire par une cause inconnue, est due à l'influence de l'homme, et qu'elle survit par l'effet de la sélection artificielle et non de la sélection naturelle. Les exemples cités peuvent être regardés comme des expériences de contrôle et d'appui pour la théorie de l'origine naturelle des instincts. Nous savons par notre propre expérience, que les actions intelligentes, fréquemment répétées, deviennent faciles par l'habitude et enfin automatiques. L'habitude, dans ce cas, n'est en vérité que l'instinct en v.oie de formation ou dans le devenir. Ce que nous devons bien clairement comprendre, c'est que le système nerveux de l'homme et des animaux est, pour ainsi dire, moulé sur les modalités de son fonctionnement et que, si celles-ci sont définies et se répètent fréquemment, le système nerveux devient avec le temps une machine automatique, exécutant ses fonctions habituelles avec une précision mécanique, toutes les fois qu'elle y est sollicitée par un stimulus approprié. La formation d'une conclusion logique dans un esprit Intel li-gent, lorsque les prémisses sont clairement posées et perçues, est, tout comme la natation d'un canard jeté à l'eau, une nécessité automatique ou, si l'on veut, un instinct. En effet, ce qui, vu objectivement, est une nécessité physique, devient subjectivement une nécessité logique, ainsi que l'a très bien remarqué M. Wundt.

Je m'arrête pour ne pas anticiper. La courte exposition, qui précède, de la nature et du mode de formation des instincts suffit pour préparer le terrain à ce que j'ai à dire sur ce qu'on peut appeler chez l'homme les actions sensorio-motrices acquises. Pour comprendre la nature de ces actions, il faut abandonner pour un moment la sphère

de la simple sensation pour pénétrer dans celle de la perception et considérer le rapport de la première à la seconde. La sensation exprime seulement le simple fait de sentir, indépendamment de sa cause externe ; elle est entièrement interne, subjective ; au contraire, la perception inclut non seulement le sentiment interne, mais la conscience de son rapport avec la cause externe ; elle embrasse l'intérieur et l'extérieur ; elle est la synthèse du sujet et de l'objet; c'est pourquoi toute perception distincte implique réellement un jugement. Il est probable que pour avoir une perception, il faut la coopération d'au moins deux sens ; et pour avoir d'un objet la perception la plus complète qui soit possible, il faut la coopération de tous les sens que cet objet est apte à affecter. Les hommes portent souvent des jugements imparfaits et défectueux, parce qu'ils ne se mettent pas dans des rapports intimes avec tous les aspects d'un objet ou d'un événement : ils ne peuvent pas le comprendre complètement, s'ils ne se placent de façon à le voir sous toutes ses faces.

Prenons la perception, la plus simple qu'on puisse imaginer, celle d'un objet quelconque qui nous est extérieur, qui n'est pas nous-même. Les sensations musculaires coopèrent avec le toucher pour nous en révéler les caractères ; l'ordre des phénomènes est probablement le suivant : l'objet excite la sensation, qui est d'abord purement subjective ; son effet immédiat est un mouvement simple, qui excite le sens musculaire ; les sensations musculaires produisent des mouvements des membres ; si nous fuyons l'objet, si nous en palpons la surface, de façon ou d'autre, sa position par rapport aux membres est changée ; ce qui entraîne de nouvelles modifications de la sensation tactile, liée à de nouvelles modifications des sensations musculaires. De l'association, de la fusion, de la conglutination, de l'amalgame ou de la synthèse, — qu'on l'appelle comme on voudra, — de toutes ces impressions tactiles et musculaires émerge la perception, qui, d'abord, a nécessaire-

1M1V8I(.)L00II': DH I/ESFRIT.

ment un caractère très vague et indéterminé. Nous avons maintenant la perception d'un objet extérieur tel qu'il est, et cet objet, chaque fois qu'il agira sur le toucher, sera représenté dans l'esprit en même temps que les autres sensations éprouvées simultanément ou successivement ^ On voit clairement de quelle importance est la mobilité facile de l'organe pour la perception et le perfectionnement delà perception, ou, en d'autres mots, pour l'acquisition des connaissances. Plus l'organe est mobile et plus il possède de nerfs sensibles, plus aussi les impressions qu'il reçoit sont nombreuses. Nous avons besoin,- pour perfectionner notre perception, du plus grand nombre possible de sensations, et nous les obtenons en mettant l'organe dans tous les rapports possibles avec l'objet. Il y avait

* Nos perceptions de l'espace dépendent de l'expérience; nos sensations visuelles ne sont pas des images, mais des signes, dont nous apprenons le sens grâce à l'expérience, en les coiriparant avec le résultat de nos mouvements, et avec les changements, que nous produisons dans le monde externe. L'enfant qui apprend à saisir, à diriger ses yeux et ses mains vers un objet, à tourner et à retourner celui-ci, de façon à le voir dans toutes ses positions, apprend à reconnaître ses différents aspects relativement à ses propres mouvements. C'est ainsi qu'il obtient une conception de l'objet et devient apte pour l'avenir à imaginer l'apparence, qu'offi'irait l'objet vu d'un autre côté, et les mouvements qu'il devrait exécuter pour le voir de ce côté-là. « J'ai souvent remarqué, dit Heimholtz, un cas frappant de ce que je viens d'exposer, en regardant les images stéréoscopiques. Si, par exemple, nous contemplons les coutours compliqués de formes cristallines compliquées, il nous est souvent difficile de voir dès le commencement ce qu'elles signifient ; dans ce cas, je choisis deux points correspondants et je les superpose par un mouvement volontaire des yeux. Mais, tant que je n'ai pas compris la forme, que la figure représente, mes yeux divergent de nouveau et les deux points ne coïncident plus. J'essaie alors de suivre les différentes lignes de la figure et tout à coup je vois la forme représentée; mes yeux passent alors avec la plus grande facilité et sans jamais diverger, sur les contours du corps apparemment solide. Dès que nous avons obtenu une notion correcte de la forme d'un objet, nous savons quels mouvements des yeux sont nécessaires pour le voir. En exécutant ces mouvements et en obtenant ainsi les impressions visuelles, auxquelles nous nous attendons, nous retraduisons la notion acquise en réalité, et, comme la traduction coïncide avec l'original, nous nous persuadons de la justesse de notre conception. » Leç. Scient, pop., p. 304. Notons en passant, que ce procédé est fondamentalement le même que celui au moyen duquel nous formons et contrôlons nos généralisations dans l'observation et dans le raisonnement.

CEiNTRES iNERVEUX SECONDAIRES. 209

donc beaucoup de vérité dans les paroles du philosophe grec, disant, que l'homme est le plus sage des animaux parce qu'il a des mains. Les mains sont, en effet, capables d'une grande variété de mouvements et sont munies d'un appareil tactile très développé. De même, on pourrait dire que l'éléphant est le plus intelligent des animaux grâce à sa trompe.

Nous concluons donc, que nos premières sensations ne nous donnent pas la distinction entre l'objet et le sujet. L'enfant n'a d'abord conscience que de la sensation du moment ; il sent le goût sans en savoir la cause, il ne distingue pas le moi du non-moi ; il est une partie organique de la nature, mais il n'a pas conscience d'être un individu. Il fait des mouvements et rencontre des résistances ; la sensation de résistance engendre chez lui l'idée de l'objet ; quand elle a été éprouvée un nombre suffisant de fois, la déduction spontanée d'un monde extérieur est organisée dans l'esprit. La notion est réellement une induction spontanément faite aux dépens de l'expérience, à une époque si reculée de la vie que personne ne peut avoir le moindre souvenir du moment où elle apparut et de la manière dont elle se forma. Mais l'idée corrélative à celle ' d'un monde extérieur est l'idée d'un moi, auquel il est extérieur, elle se forme grâce aux impressions internes et aux sentiments agréables ou désagréables qui les accompagnent. Les sensations musculaires, la fatigue, la faim, la double sensation, que nous éprous^ons en touchant une partie de notre corps, tels sont les éléments, qui contribuent à l'individualisation graduelle du moi, en opposition au non-moi. Il faut beaucoup de temps à un enfant pour arriver à une idée clairement consciente de son moi et à l'emploi de la première personne en parlant de lui-même, quoique, dès sa naissance, il manifeste, comme les animaux, un sentiment, pour ainsi dire, instinctif de sa personnalité. Ici comme ailleurs, la connaissance définie est précédée par un vague instinct. Plus nous descendons

dans la série animale, plus aussi la conscience d'une distinction entre l'individu et le monde extérieur devient obscure, et, tout en bas de l'échelle des êtres, nous avons toute raison de croire qu'elle disparait complètement. Personne ne l'attribuera à un arbre ; et même ceux qui croient, que les infusoires ont une simple et primordiale conscience de la seoisation, ne voudront certes pas leur attribuer la conscience plus élevée de la. 2-)ercexjtion.

Quant à l'origine des idées de sujet et d'objet dans l'esprit humain, il est important de se rappeler, ce que beaucoup de personnes oublient, que nous avons, dès le commencement, un corps individuel ; qu'il y a unité physiologique ou consensus des organes, bien avant que la conscience apparaisse ; que l'organisme est un tout, dont chaque partie agit sur le tout, comme le tout réagit sur les parties ; que cette société ou république d'organes, liés par une sympathie intime, est représentée inconsciemment dans le cerveau comme organe central ; et que, quand cette unité devient consciente, sous l'influence des impressions externes, nous la percevons naturellement comme idée de notre moi. Le moi n'est autre chose que l'unité de l'organisme se révélant à la conscience. En touchant une partie de mon corps, j'ai conscience en même temps de deux sensations : je touche et je suis touché, et c'est moi qui fais l'un et l'autre. L'organisme est sa personnalité; la conscience ne fait que nous le dire. Quoi de plus naturel que de voir la notion de personnalité poindre dès le commencement de la conscience et devenir de plus en plus claire et définie avec le développement de cette conscience ?

Nous serions bien pauvrement équipés pour la vie, si nous devions dépendre exclusivement de nos sen.satious tactiles et musculaires, quelle que soit d'ailleurs leur importance. Aussi possédons-nous d'autres importants instruments de connaissance dans la vue, l'ouïe, l'odorat et le goût. Lorsque nous percevons un objet, par exemple

une orange, nous réunissons toutes les sensations qu'elle peut produire en nous : couleur» goùfc, odeur, forme et consistance ; cette combinaison de sensations constitue l'objet en tant qu'il est perçu par nous. L'objet a-t-il réellement une existence à lui, qui n'est pas la sensation ou la perception, comme il est généralement admis et, s'il existe, jusqu'à quel point ses qualités répondent-elles aux impressions qu'il éveille en nous ? Tous ces corps, qui composent la grande charpente de l'univers, n'ontils point d'existence en dehors d'im esprit qui les perçoive, opinion vigoureusement soutenue par Berkeley et son école, c'est ce que je ne prétends pas discuter. Il sulRt, pour nous, de savoir que toute notre connaîssanCé des corps dérive des elFets qu'ils produisent sur nos sens, en un mot-, de la perception. Plus nous observons un objet avec soin, ou, en d'autres termes, plus nous faisons sur lui diexpé7''iences avec nos différents sens, afin d'en obtenir le plus grand nombre possible de sensations et de nous conformer ainsi aux règles d'une saine induction, plus aussi la perception en sera complète, quand il se présentera aux sens, c'est-à-dire quand sa présence excitera les courants nerveux appropriés ; et d'autant plus aussi nous en aurons une idée ou une notion complète, quand il sera absent pour les sens, mais présent à la mémoire, c'est-à-dire, quand les mêmes courants nerveux, au lieu de provenir d'une impression externe, seront excités intérieurement (comme sensation réflexe).

Un aveugle de naissance peut connaître une orange par son goût, son odeur, et ainsi de suite, mais sa perception manquera naturellement de toutes les données, que la vue seule nous communique ; et si la vue lui était tout à coup rendue, il est certain, qu'il ne reconnaîtrait pas l'orange par ce seul sens, avant d'avoir associé la sensation nouvelle avec son expérience des autres sens, surtout des sensations tactiles et musculaires. Ceci a été prouvé expérimentalement dans plusieurs cas où une opération

chirurgicale a rendu la vue à des aveugles-nés. Quel que soit le sens qui manque, les informations qu'il peut fournir font défaut et le patient, auquel on le rendrait tout à coup, ne reconnaîtrait pas, avec son aide, les objets connus par les autres sens, avant d'avoir associé la nouvelle sensation aux expériences précédentes : cela fait, cette sensation entrerait dans le groupe organisé de sensations, qui constitue la notion de l'objet. L'éducation d'un sens dans le but d'en augmenter l'impressionnabilité,. ou l'emploi d'instruments capables d'en accroître la délicatesse et la portée, sont également un moyen de rendre la perception plus parfaite; et cela pour la même raison et pour aucune autre. Car un homme, qui n'aurait jamais vu la lune avec le télescope, ou une puce avec le microscope, ne les reconnaîtrait certainement pas du premier coup.

La fusion ou l'union organique de sensations isolées, qui constitue la perception d'un objet et qui est une induction ou un jugement primordial, a lieu, croyons-nous, dans les centres corticaux, qui sont les centres nerveux les plus élevés où les sensations des ganglions sensoriels inférieurs sont combinées et coordonnées de façon à produire l'idée des objets. Tel est le procédé que nous entendons par synthèse mentale \

1 Une perception acquise est une véritable induction. L'esprit infère, des signes qu'il reçoit de l'un des sens, que les objets ont encore d'autres propriétés, que les autres sens percevraient, s"il le fallait. La différence entre cette espèce d'induction et celle que nous nommons généralisation n'est pas dans le procédé mais dans les matériaux. L'enfant est occupé à faire de telles inductions, dès les premières lueurs de son intelligence, d'abord sur un petit nombre d'objets, qui sont toujours les mêmes, son univers étant très limité, et toute son âme étant absorbée par eux; il répète sans cesse la sensation et le mouvement correspondant ; car la tentative et le succès le satisfont, jusqu'à ce que la perception soit formée et fixée; il ne réfléchit pas aux moyens, qui le conduisent au résultat, mais il fait ses inductions inconsciemment. Les perceptions, que nous tirons ainsi de nos sens, ne peuvent pas être analysées et exprimées en conclusions logiques, quoiqu'elles impliquent le même genre de procédé mental'. « 11 me semble n'y avoir en réalité qu'une différence superficielle entre les « conclusions » des logiciens et celles que nous tirons de la conception du monde extérieur, que nous formons au moyen de nos sensations. La différence dépend surtout de ce que les

Quand nous avons acquis de cette manière une première perception nette d'un objet, elle peut dorénavant toujours être éveillée par chacune des sensations qui la constituent ; l'idée d'une orange, par exemple, peut être éveillée séparément par la vue, le toucher, l'odorat ou le goût; car chacune des sensations correspondantes éveille par action réflexe les autres. Nous savons fort bien qu'elles auraient toutes lieu, si nous faisions l'expérience, mais il est aussi inutile de la faire chaque fois, qu'il est inutile d'épeler les

premières peuvent être exprimées en mots, tandis que les dernières ne le peuvent pas; car, au lieu de mots, elles ne se composent que de sen sations et de souvenirs de sensations. C'est, en effet, justement Timpossibilité d'exprimer en mots les sensations, actuelles ou rappelées, qui rend si difficile et presque impossible la discussion de ce département de la psycliologie. » Helmholtz, Leç. Scient, jîop., p. 308. « Si je sais qu'une certaine manière de regarder, dont j'ai exactement appris le genre d'innervation, est nécessaire pour amener au foyer visuel un point situé à deux pieds de distance et à quelques pieds à droite, cela constitue aussi une proposition universelle, qui s'applique à tous les cas où j'ai auparavant fixé un point à cette distance. » (Ibid., p. 310.) a Les sensations de nos nerfs sensitifs sont de simples symboles, indiquant certains objets externes, et ce n'est généralement qu'après un long exercice, que. nous acquérons la faculté de tirer de nos sensations des conclusions justes sur les objets correspondants. Or, c'est une loi universelle des perceptions obtenues par les sens, que nous donnons aux sensations du moment seulement la quantité d'attention requise pour reconnaître les objets qui les produisent. Sous ce rapport nous sommes, bien plus que nous ne soupçonnons, des partisans inconsidérés de l'utilité pratique. Toutes les sensations, qui ne se rapportent pas directement à des objets externes, sont habituellement mises tout à fait hors de considération, comme s'il ne devait pas en être autrement, et nous ne nous en apercevons que lorsque nous faisons des observations scientifiques sur l'activité des sens. » — Après avoir montré la fi-appante analogie entre les noms et les objets, dont le lien doit être appris, et entre les sensations et les objets qui les produisent, Helmholtz continue : «. Les signes élémentaires du langage ne sont que vingt-six lettres, et quelle étonnante variété de signification ne pouvons-nous exprimer et communiquer au moyen de leurs combinaisons ! Comparez à cela le nombre immense de signes élémentaires, dont est muni le mécanisme de la vue. Nous pouvons admettre que les fibres des nerfs optiques sont 250,000. Chacune d'elles est capable d'innombrables degrés de sensation, d'une, de deux ou de trois couleurs primitives. Il s'ensuit, qu'il est possible de construire un nombre immensément plus grand de combinaisons au moyen de ces signes qu'au moyen des vingt-six lettres. Et n'oublions pas les changements extrêmement rapides, dont les images visuelles sont capables. Rien d'étonnant, par conséquent, si nos sens nous parlent une langue, qui peut exprimer des distinctions bien plus délicates et des variétés bien plus nombreuses que nous n'en pouvons exprimer par des mots, n {Ibid., p. 314.)

mots une fois qu'on a appris à lire. Le courant nerveux, excité par un seul sens, suffit à évoquer la représentation complète. C'est ainsi que nous acceptons une lettre de change en guise de paiement, parce que nous savons qu'elle représente la même valeur en monnaie. Une sensation est une espèce de lettre de change, de signe ou de symbole d'une perception précédente ; inutile de la mettre chaque fois à l'épreuve. Et ce n'est pas seulement en observant ou en pensant, que nous l'utilisons de cette manière, mais aussi en agissant ; l'action n'étant que le complément de l'observation et de la réflexion, leur dernière phase, par laquelle l'organisme rend au monde extérieur l'impulsion qu'il en a reçue. Nous observons pour agir, et le raisonnement est la représentation interne de l'acte externe en rapport avec la perception; il est l'acte lui-même, toutes les fois qu'il se manifeste à l'extérieur. Voilà pourquoi j'ai indiqué dans ce chapitre les rapports de la sensation et de la perception ; il eût été impossible sans cela de montrer notre activité sensorio-motrice sous son véritable aspect.

Il suffit d'une observation, même fort superficielle, pour constater que la plupart des actes habituels de la vie journalière sont tout à fait automatiques, excités par des stimulations sensorielles. Les sensations agissent en outre en leur qualité de signes représentatifs. Il est certain que nous ne percevons pas toutes les propriétés des objets auxquels nous avons affaire; une seule sensation, généralement celle de la vue, sert de symbole évocateur des perceptions précédentes et suffit pour exciter la réaction appropriée. Il y a là en effet une analogie complète avec les actes instinctifs des animaux, la seule différence étant que l'homme a acquis par l'éducation ce dont l'animal a hérité. Quand nous circulons dans une maison, dont tous les objets nous sont familiers, nous ne sommes guère plus conscients de ceux-ci et de la plupart de nos mouvements que de notre re&piration ou que de chaque pas que nous faisons en marchant ; cependant nous ne nous heurtons

pas aux objets, à la position et à la forme desquels tous nos 'mouvements s'adaptent. Mais que l'on place un nouveau meuble dans un endroit où il n'y en avait pas, ou que l'on change la forme d'un vieux meuble, par exemple, qu'on élargisse une table, alors une collision a facilement lieu, tant que l'habitude n'a pas groupé la nouvelle sensation avec les anciennes et ne l'a pas associée aux mouvements correspondants.

Les excitations sensorielles, provenant des objets auxquels nous sommes bien accoutumés, nous affectent inconsciemment ou à peu près, lorsque nous sommes distraits des impressions externes par un travail interne; c'est à tel point, que nous ne voyons pas du tout ces mêmes objets à force de nous y être habitués : nous les voyons sans les voir, si je puis m'exprimer ainsi. Un des exemples les pins frappants de notre activité automatique est offert par la monotone occupation, à laquelle nous sommes tous condamnés matin et soir, et qui consiste à s'habiller et à se déshabiller. Des séries d'opérations analogues s'accomplissent le plus souvent d'elles-mêmes, tandis que la conscience est occupée ailleurs, et c'est seulement lorsque quelque chose vient interrompre l'enchaînement habituel des actes, ou pour quelque autre raison, que le caractère automatique de nos actions s'impose de temps à autre à notre conscience. Les sensations successives jouent le rôle de perceptions et produisent les mouvements, qui leur sont organiquement associés. Nous sommes si habitués à remonter notre montre après l'avoir ôtée de notre poche, qu'il arrive certainement à beaucoup de personnes de le faire inconsciemment, lorsque cela est tout à fait inutile, par exemple, en changeant d'habits. J'ai connu une personne, qui, dans cette occurrence, allait jusqu'à mettre sa chemise de nuit au lieu d'une chemise propre. De même il arrive, quand on est préoccupé par une série d'idées, d'aller d'un endroit à un autre, par des rues populeuses, sans pouvoir après coup dire positive-

ment par quelle rue on a passé, quoiqu'on ait eu indubitablement ce qu'on peut appeler une perception sensorielle des personnes et des objets, qu'on a rasés de près en route et qu'on a su éviter.

Je pourrais citer beaucoup d'exemples de ce genre, mais il suffira de rappeler l'association intime, que l'éducation établit entre des sons particuliers ou des sensations visuelles particulières, et les mouvements multiples requis pour l'articulation des mots correspondants. Les enfants ont une tendance évidente à imiter les sons, avant d'en pouvoir comprendre le sens. Chacun sait, au surplus, qu'il est facile de lire à haute voix sans prêter la moindre attention au sens de ce qu'on lit, et tandis que la conscience est occupée ailleurs. Le D'" Radcliffe rapporte l'histoire d'une petite fille anglaise, d'environ cinq ans et demi, très vive et parlant avec la même facilité l'anglais , le français et l'allemand ; elle répondait toujours et invariablement dans la langue dans laquelle on lui adressait la parole; priée de répondre dans une autre langue, elle ne pouvait pas le faire et, si on insistait, elle se mettait à pleurer : ni caresses, ni persuasion ne suffisaient à obtenir de la bonne et obéissante enfant une réponse dans une autre langue. M. Radcliffe fut informé de ce fait par la gouvernante, personne très distinguée, qui ne pouvait pas se rendre compte de ce qui lui semblait être une singulière désobéissance. L'enfant mourut vers les onze ans d'une maladie cérébrale, que l'on attribua à une éducation surmenée ^ Il n'y a aucun doute, que l'enfant ne reliât des idées définies aux mots qu'elle entendait et qu'elle prononçait ; mais le fait, qu'elle ne pouvait pas exprimer les mêmes idées dans une langue autre que celle qu'elle entendait, démontre comment le son domine l'articulation des mots et combien le lien entre l'impression et l'acte est mécanique. Trois impressions

' Mail Ti-ans-Corjioreal. Contemp. Bev,, tléc. 1874.

sonores différentes pouvaient éveiller la même idée, et chaque idée pouvait être exprimée par trois séries différentes de mouvements. Il y avait, dans le cerveau, trois voies spéciales ; mais le sens particulier, en agissant dans chaque cas, était comme le signe ou comme le stimulus excito-moteur de l'idée, et forçait la réaction à parcourir le trajet conduisant aux mouvements particuliers, avec lesquels il avait été indissolublement associé par l'éducation \

Il est à peine nécessaire de dire que le langage, quelle que soit la difficulté de son acquisition, finit par arriver à la facilité inconsciente d'une action réflexe. L'expérience ne prouve que trop qu'un déluge de vaines paroles peut sortir de la bouche de gens, qui, comme le serviable Pierre, proposant d'élever trois tabernacles, ne savent pas ce qu'ils disent. La conscience n'est assurément pas un accompagnement nécessaire de la parole ; celle-ci peut être consciente, subconsciente, ou inconsciente. Si l'on veut se former une juste conception des fonctions psychiques, il est de la plus haute importance de comprendre bien nettement toute la signification et toute la portée des faits qui précèdent. Lorsqu'une sensation éveille un acte sensorio-moteur acquis, nous sommes forcés d'admettre, qu'elle le fait en vertu de sa propre nature acquise et de celle de son centre sensoriel. C'est véritablement grâce à cette nature acquise, qu'un objet, une fois connu parla perception, peut, dans la suite, avoir la simple action d'un stimulus excito-moteur sensoriel des mouvements respectifs. Car nous ne pouvons guère supposer, que le courant moléculaire, excité par le stimulus, se propage des ganglions

' Narcisse Pelletier, qui vécut si longtemps au milieu des sauvages, qu'il en oublia sa propre langue, la recouvra bientôt et oublia la langue des sauvages, quand il fut sauvé. Les sons de la première langue, une fois revenus à la mémoire, éveillèrent bientôt les mouvements associés correspondants; il n'y a aucun doute, que, s'il était de nouveau tombé au milieu des sauvages, il aurait rapidement rappris leur langue, en en entendant les sons.

sensoriels aux centres cérébraux plus élevés, et en revienne pour agir sur les ganglions moteurs ou pour retourner aux ganglions sensoriels, et passer de là aux ganglions moteurs correspondants. Cela a lieu, sans doute, quand il y a perception distincte de l'objet, mais est superflu et n'a probablement pas lieu, quand l'objet n'est réellement pas perçu et quand une seule de ses propriétés excite une sensation agissant alors en sa qualité acquise ou artificielle, comme symbole d'une perception, c'est-àdire, en vertu de la nature acquise du centre nerveux correspondant. De plus, malgré le lien intime, structural et fonctionnel entre les centres sensoriels et cérébraux, la supposition d'une participation de ces derniers serait en opposition avec ce que nous savons des actes instinctifs des animaux, et des actes sensorio-moteurs de ceux qui ont été privés de leurs hémisphères. Ces dernières expériences, bien interprétées, sont décisives sous ce rapport.

Nous ne devons jamais, en tout ceci, permettre à des termes psychologiques de dominer et de vicier notre conception physiologique des phénomènes de l'esprit. La sensation n'est pas une faculté innée et de quantité constante, comme l'emploi psychologique du mot semble l'indiquer ; c'est un terme général, embrassant une multitude de phénomènes particuliers, qui offrent tous les degrés possibles de quantité et de qualité. Quelque simple que paraisse une sensation, elle est en réalité infiniment compliquée et résulte de la fusion de nombreux éléments. Un son musical simple est une combinaison d'ondulations simples ; un rayon de lumière est encore bien plus complexe, et même notre perception de la couleur est une induction. On a supposé que toutes nos sensations de couleur sont composées de trois modes élémentaires de sensation : le rouge, le vert et le violet ; M. Helmholtz adopte l'hypothèse de M. Joung, selon laquelle il y a trois classes de fibres optiques, distribuées presque également à la surface de la rétine, et répondant aux ondulations de ces trois

couleurs ou, en d'autres termes, nous donnant les trois modes correspondants de sensation. La couleur la plus pure du spectre excite plusieurs classes de fibres, de sorte que nos sensations ordinaires de couleur ne sont jamais pures et élémentaires ; les rayons rouges, tout en affectant surtout les fibres sensibles au rouge, aff'ectent aussi, quoique plus faiblement, les deux autres classes de fibres; et, si celles-ci sont épuisées par une action prolongée de la couleur complémentaire, on voit, en fixant la couleur précédente, une pureté plus parfaite de sa teinte. Qu'il y ait réellement trois espèces de fibres, ou que les trois couleurs se produisent par trois excitations diverses des mêmes fibres, peu importe; la sensation est toujours complexe. On a découvert que les sons ordinaires consistent, eux aussi, en une combinaison complexe de différentes ondulations. Nous voyons, en somme, que les sensations, bien qu'elles, apparaissent à la conscience comme élémentaires, sont en réalité composées, et que l'analyse subjective la plus subtile n'aurait jamais pu nous donner la moindre idée de leur complexité.

Combien plus complexe encore ne devra pas être une sensation acquise, graduellement mûrie dans les centres nerveux et élaborée au moyen des résidus laissés par d'autres sensations semblables qui l'ont précédée ! La sensation, provenant d'un organe cultivé, résume en elle des milliers d'expériences, de même qu'un seul mot exprime souvent les acquisitions accumulées de générations d'hommes. L'éducation peut sûrement perfectionner d'une manière remarquable chacun de nos sens. Une expérience de Volkmann montre, que, lorsqu'on soumet un doigt, ou une partie restreinte quelconque de la peau d'un côté du corps, à de fréquents essais de sa sensibilité au moyen d'un compas, le toucher de cette partie devient beaucoup plus délicat que celui des parties adjacentes, et ce qui est plus remarquable encore, la sensibilité des points symétriques de l'autre côté du corps augmente, elle aussi. Les exemples

de perfectionnement du goût, de l'odorat et de l'ouïe sont connus de tout le monde.

Une étude complète et patiente des phénomènes de la vision nous offre le meilleur moyen pour comprendre combien une sensation mûre est un produit composé ; car elle montre que, dans l'éducation de la vue, il y a une transformation graduelle de sensations élémentaires en ce que nous finissons par prendre pour des intuitions mentales : la sensation visuelle d'un objet est, en effet, un procédé sensorio-moteur complexe, qui représente un jugement implicite sur la grandeur, l'emplacement et la distance de l'objet. Les expériences faites sur les aveugles-nés, auxquels on a rendu la vue, prouvent qu'un objet, vu pour la première fois , leur fait l'impression de toucher le globe de l'œil, et n'est point reconnu, même s'il est distingué des autres ; impossible pour eux de rien dire concernant la forme, la grandeur et la situation de l'objet. Les informations, que nous donne la vue, sont le produit de sa nature acquise, fruit de l'éducation. Comme Berkeley l'observe fort bien, la vue est un langage, qui parle aux yeux et que nous avons appris à notre insu, parce que nous avons commencé à l'apprendre dès notre naissance, toutes les fois que nous avons ouvert les yeux.

Assurément nous ne voyons et ne sentons pas différemment l'objet lui-même, et rien ne nous garantit qu'il ait la moindre ressemblance avec ce que nous voj^ons. Ce que nous sentons est l'effet produit dans nos centres nerveux par l'impression externe, effet qui doit nécessairement contenir les résultats complexes de l'expérience, incarnée dans la structure acquise et différenciée des circuits nerveux ; et, si une cause interne excitait un courant sensorio-moteur semblable, nous aurions exactement la même sensation, comme il arrive dans le sommeil et dans la folie. La constitution des différents centres ganglionnaires est telle, qu'ils apportent avec eux en naissant le pouvoir spécifique de réagir sous le choc de certaines impressions,

provenant d'organes spécialement adaptés à les recevoir. Celte activité occasionne un dégât immédiatement réparé par la nutrition. La modification structurale se fixe, s'incarne dans la constitution des centres nerveux, où elle devient à chaque répétition plus complète et plus définie, et c'est ainsi qu'une nature acquise est graduellement 'greffée sur la nature primitive des centres nerveux, et que les sensations gagnent infiniment en variété et en complexité.

L'idée, que fait naître dans l'esprit l'étude des phénomènes du développement de la sensation, et qui est nécessaire à une bonne interprétation de ces phénomènes euxmêmes et en vérité de toutes les manifestations de la vie, est celle de Y incarnation organisée. L'esprit n'est pas simplement une feuille de papier blanc, recevant tous les signes qu'on veut bien y tracer, ni un miroir qui ne fait que réfléchir plus ou moins fidèlement les objets ; il est doué en plus d'un pouvoir plastique, point de départ de ce procédé complexe d'organisation, grâce auquel il y a assimilation de ce qui est favorable au développement, et rejet de ce qui lui est défavorable. En nous appropriant ce qu'il y a de semblable dans les impressions faites sur nos sens, nous acquérons une sensation, dont on pourrait dire, comme on le dit des idées, qu'elle est générale ou abstraite ; il y a une espèce de classification organique ; et dès lors il y a dans les centres sensoriels quelque chose de latent ou de potentiel, comme qui dirait une faculté, qui, à l'occasion d'une impression appropriée, rendra la sensation claire et définie, ou en d'autres termes, en donnera l'interprétation. La même chose arrive dans la moelle épinière et, comme nous le verrons, dans les centres cérébraux supérieurs. Avec l'assimilation de ce que les impressions ont de semblable coïncide nécessairement le rejet de ce qu'elles ont de dissemblable. D'autres trajets nerveux s'approprient les éléments dissemblables, et posent ainsi les fondements de nouvelles facultés, correspon-

dant à d'autres sensations, exactement ôomme les matériaux nutritifs rejetés par l'un des tissus sont assimilés par l'autre. Dans l'éducation des sens, c'est donc une différenciation de cellules qui a lieu ou, en d'autres termes, un discernement, auquel s'ajoute le perfectionnement de chaque espèce particulière de faculté sensorielle, grâce à la fusion des résidus semblables. C'est une analyse, qui sépare le dissemblable, et une synthèse, qui réunit le semblable; et ces deux procédés, d'assimilation et de discrimination, forment et développent graduellement nos sensations. C'est une nouvelle preuve de la spécialité croissante de l'adaptation individuelle au monde extérieur; et la longue durée de l'enfance de l'homme est en rapport avec la complexité des sensations qui s'élaborent en lui.

En voilà assez sur la sensation et sur l'activité sensorio-motrice. Il est très difficile, pour ceux qui considèrent l'esprit au point de vue de la psychologie traditionnelle, de se former une idée claire de l'intime connexion organique, qui s'établit entre les stimulations sensorielles et les mouvements correspondants, — entre la sensation et l'action, — connexion grâce à laquelle les réactions deviennent aussi automatiques que le mouvemement d'une horloge. Dès que ces psychologues discernent un but à atteindre, ils recourent incontinent à la notion de finalité ; mais l'acte, quel que soit son but, est le résultat nécessaire d'une constitution donnée, innée ou acquise, des centres nerveux et ne dépend eu aucune façon de la volonté ni de la conscience. La conscience existe-t-elle , oui ou non , comme phénomène concomitant? C'est là une autre question ; — l'automatisme ne l'exclut pas nécessairement ; et l'on peut parfaitement concevoir, que certains animaux sont des automates conscients et que, quoiqu'ils agissent avec une nécessité mécanique, ils sentent du plaisir ou de la peine en faisant ce qu'ils font. Mais on va bien loin au delà de cette supposition, si Ton admet, qu'au moment de l'accomplissement automatique d'une série d'actes coor-

donnés, les centres nerveux de l'homme ou des animaux possèdent une notion du but, pour lequel ils travaillent, ou accusent un degré quelconque d'intelligence ou de volonté. Une telle notion leur est probablement aussi étrangère que l'idée du but l'est aux éléments chimiques, pendant qu'ils se combinent, ou au vent, pendant qu'il souffle dans une direction plutôt que dans une autre ^ Aussi ces centres nerveux ne manquent-ils pas quelquefois, dans des conditions morbides, de tomber dans de graves erreurs, qui causent à l'individu beaucoup de souffrances et peuvent même entraîner la mort; ils s'obstineront, par exemple, à entretenir de violentes actions réflexes, au lieu de les arrêter pour sauver la vie. MûUer lui-même, en dépit de sa haute sagacité philosophique, admettait, que les centres sensoriels sont doués d'un certain degré de volonté, à cause des actions remarquables qui s'effectuent par leur intermédiaire. Il a ainsi introduit, dans son étude des fonctions des centres nerveux secondaires et appliqué à leur interprétation, des conceptions dérivées de sa connaissance des centres nerveux plus élevés ou primaires. C'est là assurément le contrepied de l'ordre naturel de la recherche, suivant lequel on ne doit pas appliquer le complexe et l'obscur à l'explication du simple, mais remonter sous l'égide de l'induction, du simple au complexe, et débrouiller celui-ci au moyen de celui-là. Les expériences déjà citées sur la moelle épinière des grenouilles prouvent, que des mouvements, apparemment dirigés vers un but, peuvent être purement automatiques : à quoi bon introduire dans le débat un élément nouveau , dérivé de notre

' a Chacun, en examinant les langues, peut trouvei' que nous appliquons aux corps des e;îpressions , qui se rapportent proprement à notre manière de procéder, et, quoique nous sachions fort bien qu'il en est ainsi, nous parlons des objets comme d'agents volontaire?, exerçant des énergies à eux propres; c'est ainsi que nous disons du vent, qu'il souffle où bon lui semble, et de l'eau, qu'elle ne veut pas se mêler à l'huile, qu'elle veut se frayer un passage, etc., tous termes, qui expriment le choix, l'acceptation, la résolution, semblablement à ce que nous faisons nous-mêmes. » Tucker, Light of Nature, vol. II, p. 545.

expérience des centres cérébraux supérieurs, pour rendre compte des fonctions sensorio-motrices, qui, malgré leur plus grande complexité, sont de même nature que celles de la moelle épinière ?

La solution la plus plausible du problème me paraît celle-ci : la supposition qui précède, dira-t-on, est nécessaire, parce que les centres sensoriels sont anatomiquement et physiologiquement une transition entre les centres spinaux et les centres cérébraux; d'où il suit que, tout en étant capables d'exécuter des mouvements réflexes analogues à ceux de la moelle épinière, les centres sensoriels possèdent probablement aussi les rudiments des fonctions, qui, dans les circonvolutions du cerveau, arrivent à leur développement spécifique. Ces organes sont, dans leur structure, plus complexes et plus spéciaux que les centres spinaux ; ils reçoivent et coordonnent une bien plus grande variété d'impressions, et l'on peut soutenir qu'ils possèdent non seulement un certain degré de conscience, mais aussi les germes de l'intelligence et de la volonté. En tout cas, s'il n'en est pas ainsi chez l'homme, il y a des faits tendant à prouver, qu'il en est ainsi chez quelques animaux inférieurs : par exemple les fourmis et les abeilles, qui n'ont point de centres nerveux plus élevés que les ganglions sensoriels, et chez qui les fonctions de ces derniers atteignent une remarquable perfection, ne sont, apparemment, que de simples machines organiques, agissant avec une régularité invariable, et privées du pouvoir d'adapter leurs actions à des conditions nouvelles ; pourtant, l'observation montre que leurs actions trahissent quelquefois leur aptitude à reconnaître des circonstances insolites et à y adapter leurs mouvements. AinsiHuberraconte, qu'ayant mis sous une cloche de verre quelques abeilles sauvages, avec un rayon de miel, dont la forme l'empêchait d'être solidement placé, deux ou trois des abeilles montèrent sur le rayon et, en dépassant le bord de la tête, appuyèrent leurs pattes de devant sur la table, pour lui servir de

support et l'empêclier de tomber ; quand elles furent fatiguées, d'autres prirent leur place et les abeilles continuèrent ainsi à soutenir, à tour de rôle, le rayon, qui menaçait de se renverser, jusqu'à ce qu'elles eussent fabriqué assez de cire pour l'étajer avec des piliers. Lorsqu'on rompit les premiers piliers, elles recoururent au même moyen pour en faire d'autres. Il est difficile de trouver un exemple plus frappant d'une apparente adaptation des moyens à une fin, variant avec les circonstances. Et je ne sais comment ceux qui veulent attribuer à l'instinct de telles actions si appropriées, peuvent distinguer celui-ci de l'intelligence, même en admettant que la race des abeilles ait fait, à quelque époque éloignée, des expériences semblables. Ce n'est, après tout, qu'une manifestation de la faculté d'adapter les mouvements aux circonstances, grâce à laquelle, comme M. Darwin l'a rendu probable, les abeilles ont acquis graduellement leurs instincts merveilleux, et qui est, au fond, une propriété du tissu nerveux, voire même de la substance organique ^ Cette faculté est évidemment rudimentaire chez les abeilles, et doit être telle chez les animaux, qui n'ont pas de centres nerveux supérieurs où leurs sensations puissent, en se combinant, produire des idées, des perceptions des rapports des choses et des actes dictés par celles-ci et tendant à des buts variés, que les circonstances changent ou non. Mais de ce que les abeilles ont possédé et possèdent encore cet entendement rudimentaire, qui diffère de celui de l'homme par sa simplicité et non par sa nature, il ne suit nullement, que les ganglions

' M. Wallace a émis et soutenu l'opinion, que les abeilles et les fourmis n agissent pas aveuglément et sans instruction. Il croit que les oiseaux bâtissent leurs nids, comme les hommes leurs maisons, à la suite d observations à l'aide de la mémoire et de l'imitation, en se servant des matériaux les plus facilement accessibles à chaque espèce, et en choisissant l'emplacement le plus conforme à leurs habitiides. Il soutient même, que « le chant particulier des oiseaux est acquis par imitation de même qu'un enfant apprend l'anglais ou le français en les entendant parler, et non par instinct. - [Est-ce que des oiseaux de n anLreT 'T'S] er^^emlAe, finissent par chanter de la même

PHYSKjLOOIE de L'ESPRIT.

sensoriels de l'homme possèdent, eux aussi, une telle faculté rudimentaire. On peut soutenir, au contraire, qu'au fur et à mesure de la différenciation des centres nerveux supérieurs pendant le cours de l'évolution, certaines fonctions, qui étaient diffuses chez les animaux inférieurs, se localisent en eux et arrivent à constituer leur privilège, de même que l'extrémité antérieure, qui, chez les singes et chez quelques autres animaux, sert en même temps à prendre et à marclier, se trouve, chez l'homme, spécialisée en structure et en fonctions, de façon à devenir exclusivement l'organe de préhension. Donc, en l'absence de preuves positives établissant l'existence de l'intelligence et de la volonté dans les ganglions sensoriels de l'homme, la supposition qui leur attribue ces facultés, ne fût-ce qu'à l'état rudimentaire, est insoutenable \

Mais il est impossible de se prononcer avec la même assurance, quand il s'agit, non pas de l'intelligence et de la volonté, mais de la conscience dans les centres sensoriels. A ce sujet, trois considérations se présentent à l'esprit :

1° Chez les animaux supérieurs, les propriétés sont localisées dans des organes particuliers, tandis que, chez les animaux inférieurs, elles sont répandues dans tout l'organisme ; et, quoiqu'il y ait là un argument en faveur de la supposition, que la conscience est entièrement limitée aux hémisphères cérébraux de l'homme, cela n'exclut nullement la possibilité de son existence dans les centres sensoriels. Car il se peut très bien, que des organes d'une dignité presque égale à celle des centres cérébraux suprêmes, organes essentiels au développement de la fonction

« A moins de priver le mot volition de tout sens et de l'appliquer également à la propriété de s'adapter propre à l'élément organique. Prochaska dit, après avoir cité les observations de Spallanzani sur les polypes • « De ces laits et d'autres encore, il résulte, clairement, que ces infusoires sentent et veulent et ont le caractère de vrais animaux; par conséquent, ils sont doues du principe sentant et voulant, quoiqu ils soient complètement privés de système nerveux. »

de ces derniers, et placés avec eux dans des rapports fonctionnels, tellement intimes qu'une séparation entre eux doive apparaître comme une pure abstraction, — il se peut, disons-nous, que de tels organes possèdent jusqu'à un certain point la propriété, qui arrive à son plein développement dans les centres supérieurs.

2° Il est hors de doute, que la conscience n'est pas une^ quantité constante, mais qu'il y a des gradations de conscience, depuis les manifestations les plus vives, à travers des états plus ou moins conscients, jusqu'à son absence complète. Il se peut donc, que les centres sensoriels en jouissent à un degré moindre que les centres supérieurs. La preuve évidente en est, pourrait-on dire, que nous sentons de la douleur, quand on nous blesse; une autre preuve, que nous la sentons dans les centres sensoriels, est offerte par les expériences sur les animaux privés de leurs hémisphères, étquicrientpourtant, quand onlesexcite. Mais cet argument n'est pas valable : d'abord, savons-nous réellement s'ils sente7it la douleur? Nous savons seulement, qyx'ih crie7it comme s'ils la sentaient et, s'il est permis de nous fier à ce qui ressort d'autres expériences et d'observations faites sur des hommes chloroformisés, ou dans un état comateux, nous devons conclure, que les cris, dans ce cas, peuvent être un mouvement purement réflexe. De plus, il est douteux, que nous ayons jamais conscience d'une sensation, à moins qu'elle n'éveille une perception, étant admis, en thèse générale, que nous puissions avoir conscience d'une sensation. Quand nous disons, que nous avons une sensation, ce jugement implique la localisation de ce qui est senti dans une partie quelconque du corps ; ce qui revient à exécuter mentalement l'acte sensoriomoteur et à le rapporter plus ou moins clairement à une certaine localité, c'est-à-dire, à le percevoir selon les formes de l'espace. Nous déduisons l'existence des sensations simples, qui servent à former les idées, à l'aide d'un procédé de synthèse mentale. Reste à savoir, si la con-

science de ces sensations n'implique pas la mise en jeu de nos centres cérébraux supérieurs et, par conséquent, une véritable perception. Adopter la théorie métaphysique, prônée par quelques psychologues, d'après laquelle l'organisme par rapport à la perception n'appartiendrait ni au moi ni au non moi, mais occuperait une position intermédiaire entre les deux, serait nous payer de vains mots, qui n'avanceraient en rien notre entendement des faits. — Que nous adoptions ou non cette théorie, le problème subsiste tel quel.

3° Quoique les centres cérébraux, en tant qu'organes de la plus complexe coordination de fonctions, soient indubitablement le siège de la conscience claire de l'individu comme tel, on peut dire que les centres sensoriels peuvent nonobstant avoir une conscience à eux propre, et transmettre leurs contributions non perçues au total de la conscience, qui est la conscience du moi. J'ai déjà discuté la théorie d'une conscience inconsciente; inutile d'y revenir. Somme toute, nous pouvons conclure, que, quoique beaucoup d'arguments plausibles militent en faveur des deux opinions, nous manquons des données indispensables pour décider quelle espèce de conscience, si réellement ils en ont une, est propre aux ganglions sensoriels, et, par conséquent, nous laissons la question pendante.

Avant de quitter ce sujet, je reviens encore une fois sur une réflexion énoncée plus haut : Combien la" division, que l'on fait entre le conscient et l'inconscient (entre la psychologie et la physiologie), n'est-elle pas artificielle et injustifiable ! Quoique la nature révèle partout sa continuité ininterrompue et quoique le progrès du savoir soit en réalité l'histoire du renversement des divisions arbitraires, introduites par l'homme, là où elles n'existent point en fait, nous continuons à conformer la nature à nos divisions, et, dès que nous sommes chassés au delà de l'une de ces barrières, nous nous réfugions derrière une autre, que nous persistons à défendre avec acharnement. Tous

les changements infinis de la création proclament la continuité et l'incessant devenir des choses : l'homme, au contraire, proclame les divisions scientifiques et l'immutabilité du savoir. Que de vaines discussions auraient été épargnées au passé et empêchées de nos jours, si on avait pris à cœur les vérités, telles que nous les enseigne la nature ! Lorsqu'on découvrit que la terre n'est pas fixe et immobile, les hommes combattirent la nouvelle doctrine, comme si leur foi et leur salut dépendaient de la vieille et fausse théorie, qu'ils avaient depuis si longtemps choyée. Quand les géologues annoncèrent, que les changements de la surface du globe ont eu lieu d'une manière continue et durant de longues époques, que les montagnes ont surgi et que les vallées se sont creusées par l'effet de causes naturelles, que la mer est devenue continent tandis que des continents sont devenus des mers, les hommes s'opposèrent de toutes leurs forces à ces déductions, et aujourd'hui même, malgré la preuve fournie avec une certitude presque absolue, que les espèces des êtres vivants ne sont pas des créations invariables, mais qu'elles ont été formées sous l'influence graduelle de causes naturelles, à travers une longue succession d'époques, la nouvelle doctrine se heurte à la même opposition, pleine de colère, et au même attachement passionné à l'ancienne théorie de la fixité des espèces. A l'annonce d'une grande vérité, nouvelle pour eux, les hommes agissent trop souvent comme si la terre cédait sous leurs pieds, et comme si le ciel s'enfuyait devant leurs regards, tandis que c'est seulement l'édifice de leurs idées qui s'écroule, et qu'ils devraient se mettre sérieusement à l'œuvre pour le reconstruire sur une base plus so lide avec les nouvelles données.

Le temps n'est-il pas venu de nous demander, s'il y a réellement un abîme aussi infranchissable qu'on a l'habitude de le supposer entre le cerveau et l'esprit, c'est-àdire entre le corps et l'âme? En tout cas, il vaut la peine de nous arrêter un instant, et en quelque sorte à titre

d'expérience, à la théorie suivant laquelle la consci-ence, tout en accompagnant généralement l'activité mentale, n'en est pas un complément indispensable, ni un facteur essentiel, mais tout au plus un phénomène concomitant constant, suivant laquelle toutes les manifestations considérées comme psychiques peuvent se produire comme de simples fonctions du système nerveux, sans être reconnues par la conscience et sans qu'elle en fasse partie ; et voir, jusqu'à quel point cette théorie peut jeter de la lumière sur les phénomènes de la vie psychique. L'intelligence n'en continuerait pas moins à raisonner, seulement il n'y aurait plus de sens intérieur apte à révéler ses opérations- Ce qui apparaît aux sens extérieurs sous forme de loi physique apparaît à la conscience ou au sens intérieur sous forme de nécessité logique; ce sont les deux aspects du même fait. Si la conscience était abolie ou suspendue, le fait et la fonction resteraient ce qu'ils sont : seule, la connaissance logique serait perdue ; le mécanisme physiologique continuerait sa besogne, que ses procédés et leurs résultats éveillassent ou non le sens intérieur de la conscience, alternative aussi indifférente pour le mécanisme en lui-même que le fait d'être observé, oui ou non, par les sens externes d'un autre individu. Il n'est donc pas moins absurde d'attribuer à la conscience une part active dans la cognition d'une nécessité logique que d'attribuer aux sens externes d'un observateur scientifique une part active dans la causalité d'une loi physique, que ces sens lui font connaître. Quoi qu'il en soit, il est hors de doute, qu'on a fait trop de cas de la conscience dans le passé, et qu'au Heu d'être le soleil, autour duquel gravitent les phénomènes psychiques, elle n'est tout au plus qu'un satellite de l'esprit, chargé d'indiquer ce qui se passe et non de produire les événements .

Supposons qu'une moitié du cerveau puisse faire tout l'ouvrage mental (comme il y a de bonnes raisons de le çroire) et que l'autre moitié (ce qui est purement hypo-

thétique), grâce à sa communauté et à sa sympathie intime avec la première, serve à révéler à notre conscience ce qui se passe dans celle-là. Il est facile de concevoir, que, par une cause quelconque, les communications entre les deux moitiés soient interrompues; dans ce cas, évidemment le travail intellectuel continuerait sans conscience. L'hypothèse, selon laquelle la division du cerveau en deux moitiés serait la condition physiologique de la conscience individuelle, peut être insoutenable ; mais il est permis d'imaginer, qu'une certaine forme inconnue de l'activité cérébrale soit la condition de la conscience, et que cette activité puisse être suspendue sans entraîner une interruption complète, ni même partielle des fonctions du cerveau, que nous nommons psychiques, lorsqu'elles sont conscientes. Mais quelle que soit la vérité concernant -les hémisphères, on ne peut guère douter, que les sensations et leurs réactions correspondantes, d'abord accompagnées de conscience, ne s'incarnent peu à peu dans les centres appropriés au point de devenir automatiques et de se produire aussi bien sans la conscience qu'avec elle.

La réaction intentionnée ou coordonnée des ganglions moteurs, en rapport avec les sensoriels, peut être provoquée non-seulement par les impressions externes et par les excitations organiques, mais aussi par d€S stimulations provenant des hémisphères cérébraux. L'activité cérébrale, qui vient d'en haut et qui apparaît à la conscience sous forme d'idée ou de volition, agit sur les centres moteurs secondaires et provoque les mouvements habituellement produits en vertu de l'action réflexe par les impressions du dehors. Dans ce cas, il est à peu près certain, que l'idée ou la volition n'agit pas directement sur les nerfs moteurs, mais soit sur les noyaux sensoriels et, par eux, sur les noyaux moteurs correspondants, soit, ce qui plus probable, directement sur les cellules ganglionnaires des noyaux moteurs eux-mêmes, cellules, contenant, à l'état statique, latent, ou, pour ainsi dire, abstrait, la

potentialité de la réaction. Le stimulus venant d'en haut rompt l'équilibre organique et met en liberté le mouvement avec autant de dessein qu'il en peut contenir. Les mêmes opérations ont lieu, dans ce cas, et au moyen des mêmes instruments, que lorsque l'impression est amenée par les nerfs afférents des organes des sens. Ainsi la volonté dépend entièrement, pour sa réalisation sous forme d'action, du mécanisme automatique, graduellement élaboré dans les centres subalternes ; elle ne peut pas, comme nous verrons plus loin, produire tout à coup un mouvement nouveau ni exécuter aucun mouvement sans être guidée par une sensation quelconque. L'éducation des sens et l'adaptation spéciale de leur réaction motrice s'organisent lentement et sont des antécédents indispensables à la formation et au bon fonctionnement de la volonté. Le setisorium commune représente en effet une réunion de centres indépendants et n'agit jamais comme un simple conducteur transmettant les impulsions sans les modifier, qu'elles viennent du dehors ou de dedans. Ce fait, dûment considéré, nous aidera à surmonter quelques difficultés, qui se présenteront lorsque nous aurons à traiter de la volonté.

Il est inutile de parler ici de l'apparente disproportion entre l'énergie dépensée pour une réaction et l'impulsion modérée, qui provoque celle-ci au sein des ganglions sensoriels. Ce que nous avons dit à propos des centres spinaux s'applique avec une égale exactitude aux centres cérébraux secondaires. Une étude spéciale ne servirait ici, comme ailleurs, qu'à fournir des preuves superflues du grand principe de la conservation des forces.

Je vais indiquer brièvement les causes générales des désordres, qui peuvent survenir dans les fonctions des ganglions sensoriels : ces causes sont à peu près les mêmes que celles qui affectent les fonctions de la moelle épinière :

1° Il peut y avoir un vice inné, une faiblesse ou une

instabilité de composition de la substance de leurs cellules. Un tel défaut est généralement dù à quelque maladie nerveuse des ancêtres, mais il peut naturellement provenir aussi de l'une des nombreuses causes cachées de la dégénération de la substance nerveuse. Les hallucinations de la vue ne sont pas rares chez les enfants en bas âge, et surtout chez ceux qui sont atteints de chorée. Dans les cas très rares, où l'aliénation se déclare chez les enfants bientôt après la naissance, elle se manifeste surtout par des mouvements sensorio-moteurs violents et irréguliers, et ressemble beaucoup, sous ce rapport, à l'aliénation, qui éclate quelquefois chez les animaux. L'enfant aliéné rit d'une façon singulière, crie, mord et déchire; ce sont là^ assurément, les signes d'un état dégénéré des cellules sensorielles et motrices du sensorium commune ; on pourrait même hasarder, pour cette maladie, le nom de folie sensorielle. Le fait que ces troubles peuvent alterner avec des convulsions générales ou être remplacés par elles, est fort intéressant; les premiers cessent en elfet à l'apparition de ces dernières. Alors le désordre fonctionnel saute d'un système de centres nerveux à un autre.

D'autre part, il peut y avoir un manque de sensibilité, et même une insensibilité complète des cellules des ganglions sensoriels. Il est évident, que les individus diffèrent beaucoup les uns des autres par l'acuité de leurs sens. Chez l'un, certaines ondulations lumineuses n'affectent pas la rétine, tandis qu'elles sont perçues par la rétine d'un autre; certaines vibrations sonores, perceptibles pour quelques-uns, sont trop rapides ou trop lentes pour l'ouïe d'autres individus. De plus, certains hommes manifestent de singulières idiosyncrasies de la susceptibilité de l'un des sens : celui-ci ne supporte pas le parfum de la rose; celui-là s'évanouit, quand un chat est caché dans quelque coin de la chambre; tel autre encore est menacé de convulsions, si l'on gratte une étoffe de soie. Dans l'idiotie, les sens participent généralement à la stupidité générale,

quoique parfois l'odorat soit extraordinairement délicat. L'ouïe est souvent défectueuse , l'odorat souvent imparfait, à cause d'un développement insuffisant des bulbes olfactifs; le goût est absent ou profondément altéré, de façon que les idiots mangent les substances les plus malpropres ou les plus irritantes ; enfin la sensibilité de la peau est très faible et même absente sur une grande surface, de sorte qu'ils sentent fort peu de douleur, quand on les blesse. Les idiots les plus mal doués n'ont généralement d'autre sentiment que celui de la faim et l'expriment par l'inquiétude, par des grognements ou par d'autres signes semblables. Quelques-unes de ces malheureuses créatures ont quelquefois même, sans raison apparente, des attaques de fureur, pendant lesquelles elles égratignent, frappent et mordent, comme les enfants aliénés.

La torpeur de la sensibilité, quand elle n'arrive pas à un degré de dégénération idiotique, est évidemment très défavorable aux acquisitions intellectuelles; mais, d'un autre côté, une sensibilité excessive est aussi un mal et a ses dangers. Dans le premier cas, quoiqu'il y ait empêchement de l'assimilation, ce qui est assimilé est généralement retenu avec une grande persistance; dans le dernier cas, il y a sans doute réaction rapide, mais point d'appropriation durable et, si la sensibilité est augmentée au delà d'un certain degré, elle peut même conduire à une ^elle dégénération des centres nerveux, qu'au lieu de sentir les sensations spéciales, ces organes n'ont que l'impression de la douleur et donnent des réactions irrégulières et convulsives. Dans les affections aiguës des centres sensoriels, la perception est incomplète ou manque absolument, comme la connaissance pendant une forte émotion. Pour connaître, il faut peu sentir; les sensations organiques, qui ne sont que sentiment, ne fournissent point de connaissance. Il est important de bien reconnaître ces différe^icos naturelles dans la constitution des cellules ganglionnaires; car elles constituent la base de certaines différences ttans

CENTRES NERVKUX SECONDAIRES. 235

le caractère et dans l'intelligence des individus. La direction, imprimée par un homme aux occupations de sa vie, peut être déterminée par la perfection de l'un de ses sens, qui choisit naturellement les impressions agréables et détermine ainsi les réactions correspondantes, c'est-à-dire la direction générale de^ occupations de l'individu.

.2° Un emploi excessif des sens, sans intervalles correspondants de repos, produit leur épuisement et plus tard leur véritable dégénération. Ici, comme partout, la force dégagée doit être remplacée, pour que l'énergie de la matière se maintienne. Une impression trop forte peut aussi diminuer et même abolir l'impressionnabilité. La paralysie immédiate de la vue, de l'ouïe, de l'odorat succède quelquefois aux impressions soudaines et très fortes de chacun de ces sens ; et si la paralysie n'est pas complète, au moins la sensibilité pour des impressions plus faibles est diminuée pour quelque temps. Si l'on fixe pendant quelque temps une surface verte, la sensibilité de la rétine à cette couleur s'épuise, de sorte que, lorsque l'œil se reporte sur une surface blanche, il y a inaction de la partie de la rétine qui est sensible au vert; il en résulte une sensation de la couleur complémentaire pourpre. De plus, la sensation elle-même peut persister pendant quelque temps après la cessation de sa cause : l'image du soleil reste dans les yeux, après qu'on a cessé de regarder l'astre et le bruit du canon continue dans les oreilles quelque temps après la détonation. Les vibrations moléculaires excitées dans le centre nerveux ne se ralentissent et ne s'arrêtent que graduellement. Cette persistance d'activité dans les cen^ très ganglionnaires est propre à nous donner une idée- de ce qui arrive, lorsqu'une hallucination est produite par des causes internes. L'une des meilleures démonstrations de la persistance des sensations nous est fournie par l'expérience bien connue, qui consiste à faire tourner devant les yeux un disque avec des segments alternativement noirs et blancs. Quand la rotation est arrivée à un certain degré

de rapidité, on n'a plus les impressions isolées de noir et de blanc, mais une impression continue de gris. L'impression faite sur la rétine par un secteur blanc continue pendant le rapide passage du secteur noir; le résultat est le même que si la quantité de lumière donnée par les secteurs blancs était uniformément distribuée à toute la surface du disque. C'est ainsi qu'on a mesuré la durée minimum d'une impression.

3° L'état du sang a une influence directe sur les fonctions des ganglions sensoriels. Tout le monde sait, que trop de sang donne lieu à des sensations subjectives, telles que des éclairs dans les yeux ou des bruits dans les oreilles; mais on ne sait pas, généralement, que, lorsque l'action anormale arrive à un certain degré d'intensité, elle peut produire des mouvements correspondant aux hallucinations sensorielles. Les centres sensoriels peuvent agir indépendamment dans la maladie aussi bien que pendant la santé; et, de même qu'à l'état normal, l'action sensoriomotrice peut être plus ou moins coordonnée. Dans l'attaque de rage dangereuse, qui suit souvent une série d'accès épileptiques, nous avons, il me semble, un exemple d'activité sensorio-motrice violente, mais plus ou moins coordonnée. C'est ce que j'appelle une folie sensorielle. Les sens du patient sont en proie à des hallucinations, les cellules centrales sont, si je puis m'exprimer ainsi, dans un état d'activité convulsive; le malade a devant les veux des flammes rouges de sang et les personnes, qui apparaissent sur ce fond, sont horriblement transformées et lui font l'impression du diable en personne ; les oreilles sont remplies d'un fracas épouvantable ou du son d'une voix, qui invite impérieusement le patient à se sauver; il lui semble souvent sentir l'odeur de l'acide sulfureux ; ses actions violentes et désespérées sont les réactions convulsives de ses centres moteurs, obéissant aux terribles hallucinations qui l'assiègent. L'individu, dans cet état, est une machine sensorio-motrice, animée d'un élan destructif, et

il commet, sans le savoir et sans se le rappeler pl-us tard, les plus extrêmes violences et les meurtres les plus cruels.

Une quantité trop petite de sang bien constitué est aussi une cause de désordre des centres sensoriels. Une grande perte de sang affecte profondément les sens; l'anémie des femmes chlorotiques ou hystériques est probablement la, cause de maintes sensations anormales et de troubles moteurs, qui disparaissent lorsque la composition du sang est rétablie. Une évidente pauvreté de sang accompagne souvent la chorée et les hallucinations des enfants.

Le sang vicié par une substance, produite dans l'organisme lui-même ou introduite du dehors, devient, comme on sait, une cause puissante de désordres sensoriels. Nous en avons des preuves évidentes dans les hallucinations, qui se produisent quelquefois après certaines maladies aiguës et dans le délire existant pendant ces maladies; dans les effets de l'alcool sur les sens; dans l'action de poisons tels que la belladone et l'aconit ; et surtout dans l'influence du haschich, qui semble concentrer son action sur le sensorium commune. On sait que, dans l'hydrophobie, la présence d'un virus dans le sang donne lieu à de graves désordres nerveux ; la vue d'un liquide , ou le son qu'il produit en coulant, un mouvement dans la chambre, un courant d'air suffisent alors pour exciter de terribles convulsions.

4° Une irritation réflexe produit aussi indubitablement des troubles sensoriels. La blessure ou la compression d'un nerf sensible, occasionnent quelquefois dévastes paralysies de la sensibilité; une dent malade peut engendrer l'amaurose; le vertige, les hallucinations et les illusions sont des effets fréquents et manifestes de l'irritation d'un nerf centripète, que l'on devine seulement par ses résultats et qui disparaissent avec elle. Le D'- Brown-Séquart cite à ce sujet un exemple intéressant, qui lui a été communiqué par M. C. de Morgan. Étonné du bruit inusité, que faisait en se levant un garçon de quatorze ans, son père se rendit

dans sa chambre et le trouva en. chemise, violemment agité, parlant d'une façon incohérente et en train de briser les meubles. Il le saisit et le remit au lit, où le garçon redevint à l'instant tranquille, mais ne sembla avoir aucune conscience de ce qu'il avait fait. 11 dit ensuite, qu'il avait éprouvé quelque chose d'étrange en sortant du lit, mais qu'il se sentait parfaitement bien. Le médecin le trouva lisant tranquillement, avec la langue tout à fait nette, un air joyeux et ne demandant qu'à se lever. Il s'était toujours bien porté et n'avait jamais eu d'épilepsie. On lui dit de se lever ; mais, dès qu'il mit les pieds à terre, son expression changea immédiatement, ses mâchoires se fermèrent avec violence, et il était sur le point de s'élancer en avant, lorsqu'on le saisit et le remit de nouveau au lit. A l'instant il devint calme, dit avoir senti « quelque chose d'étrange », mais fut très étonné qu'on lui demandât ce qu'il avait. La veille, il avait été à la pêche et était entré nu-pieds dans l'eau, pour dégager son hameçon; il ne se souvenait pas de s'être blessé ou même égratigné les pieds. « Mais, ajouta-t-il, en prenant avèc le pouce et l'index le gros orteil de mon pied droit, pour examiner la plante du pied, la jambe se contracta et mes mâchoires firent des mouvements convulsifs ; le tout cessa lorsque je lâchai l'orteil. » L'orteil n'était ni rouge ni enflé, mais il y avait une petite élévation à sa base, comme si un grain de gravier plus petit que la tête d'une épingle était entré sous la peau. En comprimant un peu et avec précaution cette proéminence, on provoqua de légères convulsions ; le jeune homme ne sentait rien à l'orteil, mais il disait qu'il sentait « quelque chose de très étrange ». On enleva la petite rugosité et, quoiqu'on n'y trouvât rien, la sensation étrange disparut pour ne jamais revenir ' .

1 Lectures on the Physiol. and Patholrof the Central Nervous System, 1860. Un cas semblable, trop semblable, est cité par Burrows (Commentaries on Insanity. p. 215) qui l'a tiré de Hufeland. Uu garçon â-é dô treize à quatorze ans, se mit tout à coup à parler d une façon violente et incoherente, et devint enfin ingouvernable. Cet état fut calme

CENTRES NERVEUX SECUNDAIRLS.

La sensation générale de notre corps, qui résulte de la somme des sensations confuses accompagnant les différentes activités organiques, ne nous donne pas de conscience claire ou de perception des causes qui la produisent. Les excitations organiques sont senties, mais, à l'état normal, elles ne produisent pas un état particulier de la conscience, comme celles qui proviennent des sens spéciaux ; et lorsqu'elles s'imposent à la conscience, ainsi qu'il arrive dans la maladie, elles se font sentir comme douleur. Sous le rapport de cette sensation organique, nous nous trouvons, à la vérité, au même niveau que les animaux inférieurs, qui ont une sensibilité générale sans organes spéciaux pour le discernement et la comparaison ; et si un individu n'éprouvait que cette sorte de sensation, il n'aurait probablement aucune notion de son moi. N'ayant aucune idée^ des causes particulières, qui modifient cette sensation générale, nous sommes évidemment très enclins à nous faire des illusions à leur sujet. Il n'est donc point étonnant, que les aliénés aient des illusions et des hallucinations extravagantes concernant la cause d'une sensation insolite, due en réalité à l'état morbide de quelque organe interne ; ils croient devoir l'interpréter en conformité avec son caractère inusité et avec leur expérience des perceptions définies des sens spéciaux; ils l'attribuent . en conséquence à. des grenouilles, à des serpents et à d'autres animaux de ce genre, qu'ils croient avoir dans les entrailles.

5° Il n'est pas certain, quoique cela soit probable, que la nutrition des centres nerveux du sensorium commune soit favorablement influencée par les centres supé-

par des soporifiques.' Mais le paroxysme se renouvelait, toutes les fois que le garçon se mettait debout. On découvrit une tache rouge à l'un des pieds, et chaque fois qu'on la pressait, on provoquait une nouvelle attaque. On fit alors une incision et l'on retira une petite écaille de verre. Pendant l'opération le patient fut furieux, mais il se calma complètement aussitôt après. — [Il n'y a pas longtemps qu'un jeune Anglais mourut du tétanos à Floi'ence, à cause d'un fragment de verre, qui avait pénétré dans le gros orteil : le trouble nerveux avait pris chez lui la direction motrice, au lieu de prendre la direction idéationnelle. A. H.]

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rieurs. Aucune déduction sûre ne peut être tirée des expériences, consistant à enlever les hémisphères cérébraux, car le mal que l'on cause alors est beaucoup trop grand pour permettre une conclusion quelconque. 11 est, en revanche, certain, que l'état morbide d'une certaine étendue des hémisphères peut avoir une influence funeste sur les centres sensoriels et donner lieu à des troubles secondaires de leurs fonctions ; mais l'effet est peut-être dû à une action réflexe ou sympathique, l'état morbide des hémisphères agissant comme un foyer d'irritation d'un autre organe interne quelconque.

En terminant l'examen des centres nerveux sensoriels, je dois encore ajouter, que l'étude de leurs rapports et de leurs fonctions dévoile assurément une grande analogie avec les rapports et les fonctions des centres spinaux. Dans les deux cas, nous voyons des centres nerveux, doués de la faculté de réagir indépendamment, quoiqu'ils soient habituellement subordonnés au contrôle de centres plus élevés ; dans les deux cas, les facultés sont pour la plupart graduellement élaborées et incarnées suivant l'action des circonstances externes, grâce à la propriété plastique des centres nerveux; et, dans les deux cas, l'indépendance de l'activité des centres peut se traduire pathologiquement par des explosions violentes et irrégulières. Le paroxysme d'une hallucination affectant les cellules du sensorium commwie excite une énergie convulsive correspondante dans les centres moteurs et met l'épileptique dans un état de fureur irrésistible, dans lequel sa volonté n'est pas plus en jeu qu'elle ne l'est dans les convulsions de ses membres, dues à un état pathologique de la moelle épinière.

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