CHAPITRE- V
Ganglions des hémisphères; cellules corticales des hémisphères ; centres nerveux d'idéation ^ ; centres nerveux premiers ou suprêmes; intellectorium commune.
La physiologie a mis hors de doute, que les cellules nerveuses, existant en nombre infini (600 millions environ d'après les calculs de Mejnert) dans la substance grise, répandue à la surface des hémisphères cérébraux, sont les centres nerveux des idées. Les hémisphères représentent en effet deux grands ganglions, situés au-dessus des centres sensoriels et moteurs et communiquant avec eux par une multitude innombrable de fibres, que Reil a nommées fibres du sens interne. Ce sont des organes surajoutés, chez l'homme et chez les animaux supérieurs, servant à l'élaboration ultérieure des impressions sensorielles en idées ou en conceptions. La formation des idées, ce progrès important dans l'évolution de l'esprit humain, consiste à abstraire l'essentiel du contingent et à l'incarner derechef sous forme (ïidée ; c'est en vérité une idéalisation des impressions sensorielles, qui peut
> « Nous n'avons point de nom pour la notion complexe embrassant en un tout les divers phénomènes, auxquels se rapporte le terme idée. De même que nous disons sensation, nous pourrions dire idéation; ce serait un mot fort utile, et contre lequel on ne peut objecter que la pédantesque opposition contre les termes nouveaux. » — J. Mill, Analysis of the Human Mind, p. 42.
être regardée comme un développement épigénétique de la nature. Ce que le véritable artiste fait dans son art, la nature le fait continuellement dans le développement de l'esprit humain. Si nous considérons l'homme individuel et son travail non pas comme le but, mais comme une partie minime et subordonnée du vaste tout harmonique, comme un moyen travaillant à atteindre un but éloigné, nous verrons avec évidence, que l'histoire de l'humanité est l'histoire de la dernière et de la plus haute évolution organique, se manifestant par l'apparition et par le développement do l'esprit humain. C'est dans l'homme et par lui, que la nature s'élève au faîte de son évolution.
Or la loi qui régit ce perfectionnement progressif est toujours la loi de spécialisation et de complexité croissantes, que l'on peut suivre à travers la longue chaîne des êtres organiques. Telle est d'ailleurs l'extrême délicatesse du travail organique, qui s'accomplit dans les centres nerveux des couches corticales, et qui est à la base du développement mental, que nos moyens actuels d'investigation sont absolument impuissants à le dévoiler à nos sens. Les mystères de ces opérations intimes nous sont lettres closes; ils sont comme des nébuleuses, que ne peuvent encore résoudre nos télescopes. Il serait d'ailleurs tout simplement déraisonnable de vouloir les connaître dès aujourd'hui; qu'on réfléchisse que nous manquons encore de toutes les données pour connaître les propriétés et la structure des molécules d'un corps quelconque, solide ou liquide, pour savoir quels sont ses mouvements internes, ses parties et leur configuration, et qu'il faudrait un microscope capable d'un grossissement de douze ou seize mille diamètres pour montrer la structure moléculaire de l'eau \
Les hémisphères cérébraux ne sont pas seulement les
' D'après les calculs de Sir W. Thomson, la disrance entre les molécules de l'eau est telle, qu'il y en a de citiq cent.milHons à cinq mille millions dans un pouce cube.
centres des idées, mais encore ceux de l'émotion èt de la volonté. Les mouvements des animaux privés de leurs hémisphères perdent toute trace de spontanéité et de volonté ; ce qui naturellement est beaucoup plus évident chez les vertébrés supérieurs que chez les inférieurs. Chez les poissons, par exemple chez la carpe, il semble, au premier .abord, que l'extirpation des hémisphères ne modifie pas sensiblement l'allure dé là natation ; mais, si on la surveille plus attentivement, et si on compare ses mouvements avec ceux d'une carpe normale, on reconnaît une certaine différence. D'après Vulpian, la -carpe privée de ses hémisphères cérébraux se meut en avant, en ligne droite, sans jamais dévier, à moins qu'elle ne rencontre un obstacle; elle ne s'arrête que lorsqu'elle est épuisée de fatigue; elle semble poussée par une sorte de nécessité, qui, dans ce cas, est probablement l'effet, que l'impression de l'eau produit sur son corps. Les effets plus tranchés, què l'ablation des hémisphères produit chez les vertébrés supérieurs, ont déjà été décrits.
On a longtemps soutenu, que les différentes circonvolutions du cerveau servent à différentes fonctions de la vie mentale. Les phrénologistes, concluant de la fonction à l'organe, sont allés jusqu'à faire des cartes topographiques de la surface du cerveau, qu'ils divisaient en régions définies, à chacune desquelles ils assignaient une faculté mentale particulière. Leurs localisations ont été renversées par l'anatomie, et les facultés qu'ils admettaient n'ont pas soutenu l'analyse psychologique.
Les anciens Grecs croyaient, qu'un front haut, large et proéminent indiquait la puissance intellectuelle; cette opinion a longtemps été populaire, et l'idée qu'un front bas, étroit et fuyant indique une infériorité intellectuelle est d'accord avec l'observation, que, chez les nègres, et surtout chez les Buschmans, la partie antérieure des hémisphères est plus étroite que chez les Européens, et que le rétrécissement des lobes frontaux en un appendice
pointu est un des caractères, qui servent le mieux à distinguer le cerveau des singes de celui de l'homme. On a aussi supposé, que les lobes supérieurs et postérieurs président plutôt au sentiment qu'à l'entendement. Huschke trouve ces lobes proportionnellement plus développés chez les femmes que chez les hommes, et les recherches pathologiques de Schroeder van der Kolk lui ont fourni des preuves attestant que les lobes antérieurs du cerveau sont le siège des plus hautes facultés intellectuelles, tandis que les lobes supérieurs et postérieurs servent surtout à la vie émotionnelle.
Comte a élaboré un système de phrénologie, qui était une modification de celui de Gall ; il croyait fermement qu'il était possible de déduire de l'étude des fonctions cérébrales le nombre des organes cérébraux et leurs positions respectives ; mais les détails de son système ne parlent pas en faveur de l'autorité de sa méthode. Il regardait le cerveau comme un intermédiaire anatomique entre les deux espèces de nerfs, instruments externes de la sensation et du mouvement, ce qui est parfaitement vrai ; il en concluait, que l'arrangement des deux parties de l'appareil central devait correspondre aux deux systèmes périphériques, et fut conduit à placer les organes de l'intelligence dans la partie antérieure, à cause de ses rapports plus intimes avec les différents appareils sensoriels. Au reste du cerveau il attribua des fonctions affectives, qu'il plaça dans la .partie postérieure, à cause de ses rapports avec les principaux appareils du mouvement; les centres des opérations intellectuelles, qui, par ellesmêmes, ne conduisent pas au mouvement, se trouvaient ainsi plus éloignées du mécanisme moteur. 11 supposa, que les fonctions cérébrales gagnent en qualité et perdent en force, à mesure que l'on va des parties postérieures aux parties antérieures du cerveau et, d'accord avec cette manière de voir, la partie antérieure de la région aff^ective fut destinée aux sentiments sociaux ou altruistes , (^m %e
trouvaient ainsi dans le voisinage des organes intellectuels, tandis que la partie postérieure devenait le siège plus spécial des tendances moins nobles, personnelles ou égoïstes.
Contrairement à l'opinion alors généralement reçue, le D'' Fodd conclut de ses observations pathologiques, que le siège des phénomènes convulsifs de l'épilepsie se trouve dans les lobes cérébraux, mais cette théorie' ne fut pas accueillie avec faveur, puisque l'on s'accordait à admettre que la substance grise est insensible à l'excitation et n'a rien à faire avec le mouvement. Cependant, plus tard, le D'" Wilks fut conduit par ses observations à la certitude que l'opinion du D^' Fodd était juste ; il n'hésite pas à dire que, pour un cas d'épilepsie avec altération de la protubérance annulaire, on en rencontrait cinquante avec altération de la surface du cerveau, et il ne pouvait découvrir aucune raison favorable à la théorie, qui place le siège de l'épilepsie dans la protubérance ou dans les ganglions centraux de l'encéphale ; aussi afjSrmait-il, que la source et l'origine du mal se trouvaient dans les couches corticales du cerveau, et que des méthodes perfectionnées d'observation y dévoileraient sûrement des altérations morbides dans les cas d'épilepsie persistante \ Déjà auparavant M. Broca avait énoncé la théorie, suivant laquelle le centre du langage articulé se trouve dans la partie postérieure de la troisième circonvolution frontale de l'hémisphère gauche ; il se fondait sur des observations pathologiques, dans lesquelles une destruction de cette partie du cerveau était accompagnée d'aphasie; sa théorie, quoique taxée d'étrange et d'improbable par bon nombre de savants, reçut cependant des confirmations importantes. Le D'^Hughlings- Jackson ajouta ensuite une nouvelle donnée aux explications hypothétiques de l'épilepsie dont nous avons parlé ; il observa, que les phénomènes convulsifs commençaient
* a Observations on the Pathology ofDiseases of theNervous System. » Guy' s Hospital Reports.
souvent dans certains muscles, différents d'un cas à l'autre, et se répandaient ensuite à tout le corps ; il en conclut que le point de départ de l'irritation morbide, qui conduit à la décharge épileptique, devait se trouver d-ans les circonvolutions spéciales régissant le groupe de muscles, qui étaient les premiers à se contracter, et que l'irritation se répandait de là aux autres circonvolutions. Il osa même, dans quelques cas, indiquer la circonvolution, qui était le siège probable de la maladie.
Tel était jusqu'à ces derniers temps l'état de nos connaissances ou de nos conjectures concernant les fonctions des différentes circonvolutions cérébrales. Il était très difficile d'arriver à une connaissance plus exacte au moyen d'expériences physiologiques sur les animaux et d'observations pathologiques sur l'homme ; la difficulté était considérablement accrue par le fait, que les hémisphères ont une activité de compensation. On a observé qu'un pigeon, privé de l'un de ses hémisphères ou d'une partie considérable des deux hémisphères, ne montre plus, au bout de quelques jours ou de quelques semaines, aucune différence importante comparativement à un pigeon normal. Même chez l'homme, non-seulement une destruction étendue de l'un des hémisphères par une maladie peut avoir lieu sans entraîner de trouble intellectuel (le trouble, s'il existe, affecte plus ordinairemejit la motilité que la vie psychique), mais l'hémisphère tout entier peut être détruit sans que les fonctions mentales soient sensiblement dérangées.
L'ensemble de ces faits rend très vraisemblable, que les différentes parties des couches corticales se suppléent les unes les autres, avec une singulière perfection, de sorte qu'un trouble fonctionnel, produit par un traumatisme^ ou une maladie soudaine, se dissipe peu à peu plus ou moins complètement. Ces faits paraissent moins surprenants, si on réfléchit à la multitude infinie des cellules nerveuses, qui existent dans la substance grise des hémisphères, et dont la grande majorité n'entre probablement
jamais en jeu dans nos fonctions mentales ordinaires. De même, en effet, qu'un seul zoospernie suffit pour la fécondation, tandis que des milliers de ces corpuscules sont produits pour être perdus, de même aussi l'activité mentale pourrait ne résulter que du fonctionnement d'un nombre relativement petit de cellules nerveuses cérébrales, tandis que des milliers de ces éléments se formeraient et périraient sans jamais être appelés à fonctionner dans les circonstances ordinaires. Le cours régulier des opérations de la nature nécessite cette sorte de gaspillage d'éléments vitaux. De récentes expériences physiologiques ont enfin jeté quelque lumière sur les fonctions des circonvolutions cérébrales : elles sont loin d'être insensibles à toutes les irritatioiis, ainsi qu'on l'avait si longtemps supposé ; Fritsch et Hitzig ont découvert qu'une légère galvanisation des couches superficielles produit des mouvements , que ces mouvements ont un caractère de coordination définie et peuvent régulièrement être excités par la stimulation de certaines circonvolutions. Toutes les circonvolutions ne se montraient pas excitables; il y en avait, dont la stimulation n'engendrait aucune réaction externe ; celles, en revanche, qui répondaient à l'excitation, donnaient des réactions si définies et si constantes qu'elles pouvaient être annoncées à l'avance. Des ôxpériences semblables ont été faites en Angleterre par le docteur Ferrier, qui se servit: de l'irritation plus intense, produite par une bobine d'induction; il a confirmé et étendu les résultats des auteurs cités \ On a objecté, que, dans ces expériences, les courants électriques ont pu se propager de la surface du cerveau aux centres moteurs des ganglions situés au-dessous, et
1 Un compte rendu complet de ces expériences se tfouve dans les Untei'suchunQen ueber das Gehirn, de E. Plitzig, Berlin, 1874. Mais le premier travail sur ce sujet parut dans VArchiv de Du Bois Reymond, H. 3, 1870. Hitzig critique sévèrement le D' Ferrier, et l'accuse sanshésitation d'avoir orné son, travail de découvertes d'autrui. Les expériences du D' Ferrier sont registrées dans le West Riding Asylum Reports, t. VIII, p. 52, 1873.
que par suite les résultats ne prouvent point que les couches corticales renferment des centres moteurs indépendants. La réponse était facile : les mouvements ne sont pas produits par la galvanisation de toutes les circonvolutions et parmi celles qui ne réagissent pas, quelques-unes sont beaucoup plus rapprochées des corps striés que celles qui répondent à l'irritation ; de plus l'irritation de régions fort rapprochées donne régulièrement des résultats d'un caractère très différent. D'un autre côté, Nothnagel et d'autres ont montré, que- la destruction des centres corticaux, dont la stimulation produit des mouvements coordonnés, abolit ces mouvements. Si, au lieu de détruire ou d'enlever la circonvolution, on ne fait que séparer délicatement des parties sous-jacentes la portion corticale, que l'on suppose être le centre de la réaction, et si on soulève cette portion de façon à former un lambeau, on peut irriter le lambeau remis en place sans obtenir de réaction, ce qui prouve qu'il n'y a point de conduction. Au contraire, si, après avoir renversé le lambeau, on irrite les fibres sous-jacentes, on obtient les mouvements définis correspondants. Le D'- Burdon-Sanderson avait déjà observé, qu'après l'ablation complète de la substance corticale, contenant les centres présumés d'un groupe de mouvements, ceux-ci pouvaient néanmoins être produits, quand on excitait les fibres blanches allant de la substance grise enlevée aux corps striés. Tout récemment il a réussi, dans quelques cas, à déterminer les points du corps strié, qui correspondent aux centres moteurs corticaux et à obtenir, en les irritant, les mouvements, qui se manifestent à la suite d'une irritation de ces centres eux-mêmes.
Ces expériences sont en parfait accord avec l'opinion, qui place dans les ganglions moteurs la coordination des mouvements, et avec ce qui a été observé au sujet des phénomènes de l'activité sensorio-motrice ; en outre, elles parlent en faveur de la théorie, d'après laquelle les couches corticales renfermeraient des centres plus élevés, dif-
férenciés les uns des autres par leurs communications spéciales avec les centres coordinateurs, situés au-dessous; ces couches desserviraient l'activité volontaire , et nous fourniraient, pour ainsi dire, les représentations mentales des mouvements. Nul doute que, si nos sens étaient assez pénétrants et nos instruments assez délicats pour nous permettre de limiter une irritation, toujours et dans tous les cas, au centre spécial de coordination dans les ganglions moteurs subordonnés, nous pourrions toujours produire exactement les mêmes mouvements définis, que nous obtenons en irritant les centres corticaux supérieurs ; mais dans l'état actuel des choses, nous ne manquerions certainement pas, dans la plupart des cas, d'exciter en même temps un grand nombre d'autres centres situés dans le même ganglion moteur. Donc, la conclusion, que nous avons le droit de tirer de ces expériences est, qu'il y a, dans les couches corticales des hémisphères, des régions motrices, qui sont différenciées les unes des autres par leurs communications spéciales avec les différents centres coordinateurs des ganglions moteurs subordonnés.
. Demandons-nous maintenant, quelle est la véritable fonction de ces régions motrices? Fritsch et Hitzig n'admettent pas, qu'une vraie paralysie soit produite par l'extirpation de l'un de ces centres; ils croient que la paralysie n'est qu'apparente et que ce phénomène est dû à une altération ou à l'abolition des sensations musculaires des mouvements influencés par les points lésés. Ils affirment avoir montré expérimentalement, que les parties de la surface du cerveau, dont la stimulation produit des mouvements, et qui, par conséquent, agissent comme centres moteurs, sont le siège des sensations musculaires, de la conception du degré et de la qualité de l'innervation musculaire, c'est-à-dire de ce qu'on a appelé intuitions musculaires. On sait, qu'après l'ablation des hémisphères, les ganglions moteurs et sensoriels suffisent pour faire naître, par simple voie réflexe, tous les mouvements possibles; mais, lorsque les
PHYSIOLOGU-: DE L'ESPRIT.
hémisphères sont présents, les impressions de ces actes réflexes se propagent aux ganglions corticaux, où elles produisent la représentation de ces actes, et où naît le sentiment de leur innervation ; c'est ainsi que se forment les intuitions motrices, qui, désormais, s'associeront aux mouvements volontaires conscients. Cette conclusion expérimentale s'accorde avec ce que j'ai toujours soutenu comme résultat de l'analyse psychologique, concernant la nature des intuitions motrices, et le rôle essentiel, qu'elles jouent dans notre vie mentale ^
Les circonvolutions, dont l'irritation fait naître das mouvements, sont situées dans la partie antérieure du cerveau. On n'obtient aucun mouvement par l'irritation des circonvolutions des lobes postérieurs; on a supposé que celles-ci sont le siège des perceptions sensorielles; car, tandis que les fibres motrices des pédoncules cérébraux se rendent surtout à la surface de la région frontale, quelques-uns des nerfs sensitifs ont été suivis jusque dans les circonvolutions postérieures, et l'on présume que d'autres encore y aboutissent. De plus, on a observé une certaine ressemblance entre la structure de quelques-unes de ces circonvolutions et celle des parties, qui desservent la sensation, par exemple, de la rétine, des lobes olfactifs, du noyau de la cinquième paire, et de la substance gélatineuse de la corne grise postérieure de la moelle épinière. Enfin les expériences physiologiques sur les animaux, en tant que leurs résultats sont bien définis et dignes de confiance, sont favorables à cette supposition ^ Il paraît donc que c'est dans la partie frontale des circonA^olutions, que sont emmagasinés les résidus des sensations musculaires,
* Dans la première édition de cet ouvrage, il y avait un'chapitre, sur les « Intuitions motrices 53, qui passa inaperçu ; je tâchais d'y montrer que les ganglions moteurs, tout en étant les agents immédiats des mouvements définis, se trouvent dans des rapports fonctionnels définis avec les ganglions cérébraux qui leur sont siiperordonne's, et produisent ainsi dans ces derniers les intuitions motrices. (V. le ch.
* Cette supposition a récemment été confirmée par les résultats des nombreuses expériences-dii D' Ferrier sur le cerveau des singes.
dout nous, tirons nos intuitions motrices, et que la partie postérieure des circonvolutions contient les; résidus des perceptions sensorielles, qui fournissent à nos idées leurs éléments sensoriels.
Nous voici donc à: même d'entrevoir le mécanisme d'un acte réflexe psychique : l'activité excitée dans les circonvolutions postérieures se propage aux circonvolutions antérieures, où elle subit sa transformation appropriée en actes ou en paroles- C'est la forme la plus, simple d'un processus mental. Nous sommes arrivés en effet à l'arc supérieur idéo-moteur ou perceioto-moteur , superposé à l'arc sensorio-moteur ; les perceptions correspondent aux impressions centripètes, et les mouvements sont l'effet centrifuge des idées. On peut se représenter les hémisphères comme formés d'une multitude de tels arcs, communiquant entre eux au moyen d'innombrables cellules de façon à former un entrelacement presque infini de plexus, la complexité de la structure organique étant en raison de la complexité du travail mental. Il en résulte: que, presque toujours, à un certain dfegré du développement mental, une foule de résidus sensoriels et moteurs, associés les uns et les autres, sont excités, simultanément ou successivement, et viennent se corroborer ou se paralyser les uns les autres-. Quoique le mouvement ne soit, au fond que la transformation en force vive de l'énergie, qui est entrée sous forme de sensation (une restitution de ce qui a été emprunté), •néanmoins, un nombre si considérable de perceptions a été emmagasiné dans les circonvolutions, de manière à former un capital sur lequel l'activité peut toujours tirer à vue, — que la force vive dégagée n.e représente pas seulement l'impulsion réfléchie, mais un effet moteur grossi par les épargnes précédentes, — c'est-à-dire éclairé par la raison.
On se demandera sans doute quelle est la nature des idées élaborées dans la perception : sont-elles des signes tracés dans le cerveau, comme le croyait Haller, ou bien
sont-elles des oscillations ou des vibrations moléculaires le long de différents trajets nerveux, ainsi que Bonnet l'a ingénieusement imaginé ' ? Il est facile de comprendre, que de telles vibrations rendraient chaque fois la substance, nerveuse, si délicatement organisée, plus apte à des vibrations semblables. Toute excitation laisse après elle une certaine modification ; et en se répétant dans la suite, elle fera naître plus facilement dans le trajet nerveux une vibration ou une « note » semblable, exactement comme telle corde tendue d'un piano reproduira celle des notes chantées dans la même chambre, qui sera à l'unisson avec la sienne propre. Quand nous disons une /rac^/un vestige ou un résidu, tout ce que nous voulons dire, c'est qu'il reste dans l'élément organique un certain effet, un quelque chose, qu'il retient et qui le prédispose à fonctionner de nouveau de la même manière. Il se produit ainsi une aptitude, et, avec elle, une différenciation de l'élément, quoique nous n'ayons aucune raison de croire, qu'à l'origine cet élément différât spécifiquement des autres éléments ou des cellules nerveuses homologues.
' a La faculté, par laquelle les représentations s'opèrent, est Fimagination, mais les idées sont attachées aux mouvements des fibres sensibles. Pour qu'une idée se présente de nouveau à l'âme, il faut donc, que les fibres appropriées à cette idée soient mues de nouveau. La disposition du cerveau à répéter ces mouvements constitue donc l'imagination. » Essai de Psychologie.
« Les objections faites à cette manière de voir prouvent, combien une connaissance profonde de la physique et de la physiologie est indispensable pour l'entendement de la psychologie. Ou dit, que les fibres ne peuvent pas passer de la tension au relâchement ainsi que l'exigeraient des vibrations tantôt plus rapides et plus fortes, tantôt plus lentes et plus faibles : comme si l'on prétendait que les fibres entrent en vibration, comme des coi-des musicales ! On dit encore qu'elles ne sont pas assez nombreuses pour correspondre aux myriades de millions d "états de la pensée et du sentiment représentés dans la mémoire et dans la fantaisie. On dit enfin, que cette théorie, même si elle était complète sous tous les autres rapports, serait absolument impuissante à expliquer l'énergie créatrice de l'imagination. Or, même en admettant cela, l'échec ne serait pas infructueux, s'il poussait les psychologues à reconnaître combien peu ils expliquent, en substituant le mot d'imagination à une véritable connaissance des choses, et s'il les aidait à comprendre quelle dose d'ignorance ils cachent eu agissant ainsi. » Noah Farter, D. D. The Human Intellect., p. 273.
Quand nous sommes conscients de cette résurrection du passé, nous disons, que nous nous le rappelons; mais quand nous n'en avons pas conscience, comme il arrive à tous les moments de la vie, nous n'avons pas de terme approprié pour exprimer la chose. Comment appeler en effet ce corrélatif mental d'un procédé nerveux, qui nous affecte à notre insu ? Ceux qui voudraient l'appeler mémoire peuvent être accusés de grossière absurdité philosophique, ou de contradiction flagrante. La mémoire, dit-on, implique la conscience et le terme mémoire inconsciente s'annihile lui-même. D'accord, si l'on ne veut donner au mot mémoire que cette acception restreinte; seulement il ne faut pas permettre à une telle acception du mot d'obscurcir les faits. Or il est bien acquis pour nous, et c'est un fait important et incontestable, que lë procédé physiologique de rétention est quelque chose qui se trouve au-dessous de la mémoire, qui a lieu inconsciemment, tout en étant la base physique de la mémoire, et partant de toute fonction mentale. Donc, tout en admettant, avec Bonnet, que les idées sont des mouvements moléculaires nerveux, — des espèces de vibrations, ou bien, comme les appelait Hartley, des vibrationciiles , — nous pouvons concéder, que dans la description de Haller, où elles sont représentées comme des empreintes faites sur le cerveau, il y avait une juste appréciation de l'important processus physiologique de la rétention jDsychique.
Les idées, qui naissent de la perception, sont naturellement plus vives que celles excitées par des causes internes. La, présentation a plus de force que la représentation; car le mouvement moléculaire est plus facilement excité de la manière dont il l'a été au début et habituellement dans la suite. De plus, dans l'excitation par des causes externes, l'élément sensoriel et l'élément moteur de l'idée, se présentent avec une telle vivacité, que l'attention en est plus exclusivement occupée; néanmoins, en concentrant l'attention sur une idée évoquée par des
causes internes, nous pouvons la rendre plus active, l'élémeut sensoriel se trouvant alors excité par un retour d'énergie à son centre; nous pouvons même la rendre assez vive pour la transformer en une véritable hallucination.
Exactement comme l'expression d'une émotion par les gestes, qui lui sont propres, excite ou augmente l'émotion elle-même, en accaparant momentanément tout le champ de la conscience, ou, en d'autres termes, on s'emparant de toute l'attention, de même la répétition interne ou la vraie articulation du mot, qui est le s}' mbole d'une idée, réagit sur le centre perceptif de cette idée, y produit une représentation sensorielle, et rend ainsi plus vive la conception de ce qu'elle représente. On exprime la même chose en d'autres termes, lorsque l'on parle de diriger son attention sur une idée.
Dans le chapitre précédent, nous avons indiqué, qu'une perception combine ou organise plusieurs sensations en une idée. Une fois que l'idée d'un objet a été ainsi acquise, chacune des différentes sensations qui la composent suffit à elle seule pour l'éveiller ; elle peut être produite par la vue, par le toucher, et même par le goût et l'odorât, non moins bien que par la vue du mot écrit après que nous avons appris à lire : la sensation, comme le mot, est un symbole qui sert à évoquer l'idée. Nos perceptions sont en effet un langage, que nous apprenons dès notre naissance et nous ne percevons pas plus un objet, tel que nous l'avons dans l'idée, avec un seul sens, que nous ne percevons le véritable objet dans le mot ou dans tel autre signe conventionnel et artificiel, qui nous sert à le symboliser. — Par exemple la vue seule ou l'odorat seul ne nous donneront jamais la notion définie des propriétés d'un corps extérieur; ces sens ne peuvent nous donner que leurs sensations spéciales, jusqu'au moment où une connaissance exacte de l'existence et de la nature de l'objet a été acquise par l'association de chacune de ces sensations avec le travail des autres sens, c'est-à-dire par l'expérience et l'ob-
servation. Les impressions des différentes qualités ou propriétés de l'objet, qui nous arrivent des différents appareils des sens, sont combinées dans l'idée de cet objet; dorénavant, nous pourrons en parler et y penser abstraitement, grâce à l'idée que nous nous en sommes formée, et sans qu'il frappe directement nos sens. Cette abstraction est rendue beaucoup plus facile par le fait, que l'objet peut être senti par des sens différents ; comme il n'est pas inséparablement lié à une impression sensorielle spéciale, il se prête d'autant mieux à être représenté en l'absence de toute sensation. L'idée prend .corps, si je puis m'exprimer ainsi, et s'organise dans les circonvolutions cérébrales comme une existence mentale séparée; elle est alors pour nous équivalente aux impressions directes de l'objet, et peut agir indépendamment de lui. De cette manière toute idée est représentative ; c'est-à-dire elle est l'abstraction de beaucoup de sensations, renfermant implicitement plus qu'elle n'exprime explicitement; ce qu'il y a d'essentiel est incarné en elle; ce qui ne l'est pas, est supprimé ou rejeté; elle n'est pas l'idée d'un objet ou d'un événement particulier, mais l'idée de tous les objets et de tous les événements d'une espèce particulière; elle est en un mot une généralisation ou une induction. Nous avons donc le droit de dire, que les centres nerveux d'idéation idéalisent ou plutôt idèifient nos perceptions sensorielles ; le procédé d'idéation est, comme tant d'autres procédés organiques évolutifs, un procédé de différenciation et d'inté- gration progressives, de séparation du dissemblable et d'assimilation du semblable.
A mesure que le développement mental progresse, nos idées deviennent non seulement plus nombreuses, mais en même temps de plus en plus abstraites. De l'idée d'un homme concret nous nous élevons à l'idée générale de l'homme, et de celle-ci à l'idée abstraite où au concept de bienveillance, de vertu ou d'autres qualités en tant qu'elles appartiennent à l'homme. Un concept est l'abstraction de
plusieurs percepts, comme un percept est l'abstraction de plusieurs sensations. On peut supposer (ceci est une simple conjecture), que les couches superposées de fibres et de cellules , constituant les circonvolutions , correspondent à ces degrés de plus en plus complexes d'abstraction progressive : les couches inférieures seraient le siège des perceptions concrètes, et les couches supérieures celui des pensées les plus abstraites. Autant .qu'il nous est possible d'en juger, aucun animal n'est capable de former une idée abstraite, pas plus qu'un enfant en bas âge, quoiqu'il y ait de bonnes raisons pour admettre, que les animaux les plus intelligents ont quelques idées générales; le chien, par exemple, a évidemment, non seulement une idée de l'homme qui est son maître, mais en outre l'idée de l'homme en général, et il peut probablement communiquer cette idée à d'autres chiens. Sous ce rapport les sauvages occupent une position intermédiaire entre les animaux et l'homme civilisé : le vocabulaire de beaucoup de races sauvages (très utile à étudier, si l'on veut se rendre compte de leurs idées) est extrêmement limité et ne contient souvent que les phrases requises pour indiquer les objets les plus frappants de la nature et ceux qui sont d'un usage continuel dans la vie journalière de la tribu. Les termes abstraits manquent. On ne rencontre qu'exceptionnellement, dans les langues indiennes de l'Amérique du Nord, un terme tant soit peu général pour exprimer un chêne : la langue chocktaw a des noms pour le chêne noir, le chêne blanc, le chêne rouge , mais pas de nom générique pour le chêne. C'est ainsi que les Tasmaniens n'avaient pas de terme général pour dire un arbre', tout en ayant des noms pour beaucoup d'espèces particulières d'arbres ; ni de paroles abstraites pour exprimer des qualités^ au lieu de dur, ils disaient : « comme la pierre », au lieu de rond : « comme la lune », au lieu de haut : « avec de
i On the Origin of Civilisation. S. J. Lubbock. » Vôlkerhunde. 0. Peschel, p. 116.
longues jambes». Liclitenstein rapporte, que les Bushmans sont incapables de compter au delà de deux, et beaucoup d'autres sauvages ne savent pas compter au delà de cinq. La langue des indigènes des îles des Amis paraît ne contenir aucune parole pour exprimer les qualités supérieures de la nature humaine, telles que vertu, justice, humanité, ni les qualités opposées, telles que vice, injustice, cruauté. Même lacune dans les langues des indigènes australiens et d'autres peuples sauvages. Les Bougos de l'Afrique centrale manquent de mots pour les plus communes de nos idées abstraites, telles que : esprit, espérance, peur; ces mots manquent absolument, et l'expérience montre, que sous ce rapport, les langues d'autres tribus noires ne sont pas mieux partagées \ La langue algonquine, l'une des plus riches de l'Amérique du Nord, ne contient pas le verbe aimer, et lorsqu'en 1661, Elliot traduisit la Bible en Algonquin, il fut obligé de forger une parole pour combler cette lacune.
De ces exemples il ressort avec évidence, que les sauvages représentent un degré de développement mental très inférieur à celui des nations civihsées; ils sont, comme les enfants, incapables de comprendre les abstractions et doivent être instruits au moyen de sensations directes, produites par les objets eux-mêmes, ou du moins par leurs images. Certes la distance est beaucoup plus grande entre les animaux et les sauvages qu'entre les sauvages et les peuples civilisés ; nous ne saurions attribuer quelques idées générales qu'aux animaux les plus intelligents ; et nous pouvons admettre, sans crainte de nous tromper, qu'aucun animal n'est capable de se former des idées abstraites. Leur incapacité sous ce rapport est intimement liée à l'absence du langage articulé ; car, comme aucun objet tangible, aucune réalité externe ne correspond aux généralisations, un langage quelconque parlant par des sons à l'oreille, ou par
' Le Cœur de l'Afrique. Schweinfurth, p. 311.
des signes visibles aux yeux, est indispensable pour donner aux généralisations la fixité, sans laquelle elles ne sauraient être évoquées derechef ni servir à l'usage auquel elles sont destinées. Or, les animaux n'ont pas ces signes ou symboles nécessaires; privés du langage articulé, ils n'ont matériellement pas de quoi donner un corps et une expression aux idées générales ; mais c'est une erreur de croire, qu'ils sont privés d'idées abstraites seulement parce qu'ils n'ont point de langage. Avec des cerveaux comme les leurs, il leur manque même la faculté de former des idées abstraites, si même une certaine aptitude au langage ne leur faisait pas entièrement défaut, car leurs cerveaux n'ont pas la complication de structure nerveuse requise pour produire de telles idées. Il est probable d'ailleurs, que, s'ils avaient des idées abstraites, celles-ci ne manqueraient pas d'arriver à un mode d'expression quelconque et qu'un langage se développerait avec le progrès de leur intelligence.
Il est important de bien se fixer sur la nature de ce travail de développement mental à travers des abstractions de plus en plus abstraites, afin de comprendre la valeur ou le vrai sens d'une abstraction. Celui-ci doit toujours être cherché dans le concret, en réduisant les abstractions d'un degré plus élevé à des abstractions plus simples, et celles-ci au concret. Si on avait suivi cette méthode au lieu de la méthode opposée, qui consiste à trouver le sens du concret dans l'abstrait, bien des entités métaphysiques seraient mortes en naissant et les hommes se seraient épargné bon nombre de vaines discussions sur des paroles vides. Lorsque nous considérons la nature et l'origine du langage, qui nous sert à exprimer nos pensées et nos sentiments, il est instructif de noter comment, à chaque instant, nous sommes forcément reconduits aux sensations et aux mouvements, c'est-à dire à nos moyens de communication directe avec le monde extérieur. On dit voir om entendre dans le sens de comprendre ; on dit goiiter un
raisonnement, être dégoûté de Ja conduite d'une personne, saisir une idée, être touché par un discours, et ainsi de suite. Il y a une foule d'expressions semblables dans toutes les langues. Les produits intellectuels les plus élevés trahissent leur origine sensorielle et motrice par les termes niêmes, qui nous servent à les exprimer.
Ceux, dont le mode de penser a pris le pli métaphysique, ont traité les idées comme les sensations ; ils ont converti un terme général, ou une notion complexe, somme ou quintessence d'un grand nombre de phénomènes variés, en une entité, qui, dès lors, domina en despote toutes leurs pensées. C'est une grande et fatale erreur de croire, que l'idée du même objet, ou du même événement, ait toujours une valeur constante en qualité comme en quantité; et la manière, dont on est habitué à parler de certaines idées abstraites, comme si elles étaient des entités constantes, n'admettant pas l'ombre d'une variation ou d'un changement, montre avec quelle complaisance l'homme parfois tombe dans les plus décevantes illusions et se paye « d'une foule de mots qui n'expliquent rien ». Une idée peut être claire, définie et appropriée, ou bien obscure, indéfinie et impropre; mais de ce que nous donnons le même nom à une idée existant chez deux individus, il ne s'ensuit nullement que cette idée ait, chez l'un et l'autre, la même valeur. Le sens, qu'un enfant attribue à un mot particulier, varie selon l'expérience de l'enfant; il est élargi ou restreint par chaque nouvelle expérience, jusqu'à ce qu'il devienne précis et approprié \ Certaines idées auront toujours une valeur différente chez des personnes placées à différents degrés de culture. Lorsque le voyageur bien intentionné ou l'ardent missionnaire s'imagine avoir trouvé chez quelque misérable sauvage l'idée d'un Dieu, il devrait prendre excessivement garde de ne pas interpréter faussement l'esprit du sauvage au moyen du sien ;
' « Parmi des millions de conceptions du même objet, il n'y eu a pas deux qui se ressemblent. » Beneke, Pragmatische Psychologie, p. 170.
et il ferait bien de se donner la peine de définir l'idée, que lui-même croît avoir de la divinité. Les idées de vice et de vertu, pour lesquelles il n'existe aucun mot dans la langue du sauvage australien, ne peuvent pas être implantées et organisées dans son esprit, avant qu'une culture continuée pendant des générations entières ne l'ait humanisé et civilisé. Pendant des époques historiques, comparativement récentes, l'acception de mots tels que liberté, honneur, droit, et ainsi de suite, a subi de sensibles et graduels changements et il est probable, que le sens de ces mots continuera à changer dans l'avenir; caries mots, de même que les croyances et les lois, croissent, se modifient, dépérissent et meurent. Dans le cours des âges, certaines activités de nos ancêtres s'étiolent peu à peu avec leur substratum nerveux; de même que, chez les animaux, certains instincts s'éteignent et disparaissent, tandis que de nouveaux organes cérébraux se forment, à mesure que les changements du milieu ambiant donnent lieu à l'apparition de nouveaux instincts. Pour acquérir ce qu'on a appelé les idées fondamentales, les intuitions universelles ou les catégories de l'entendement, que quelques métaphysiciens s'obstinent à envisager comme des éléments constants, bien que leur valeur diffère grandement d'un individu à l'autre, il suffit, comme dit Hobbes, « de naitre homme et de vivre en se servant de ses cinq sens. » Tous les hommes ayant une nature semblable, le même nombre et le même genre de sens externes, et la nature qui les entoure étant aussi la même, il en résulte le développement de certaines idées, qui ont une application universelle, mais qui ne sont en aucune façon indépendantes de l'expérience; au contraire, leur universalité est due précisément au fait que, dans toute expérience, elles sont implicitement sous-entendues ou contenues, de sorte qu'elles finissent par se fixer comme autant de traits fondamentaux de la structure ou de l'organisation acquise des centres nerveux. L'acquisition consciente devient, ici encore, une
faculté inconsciente grâce au travail organique. Mais la vérité absolue de ces idées, exprimant certains rapports fondamentaux entre l'homme et la nature, n'est garantie que par la supposition de l'immutabilité de ces rapports ; un sens nouveau, ajouté à ceux que nous possédons, changerait du tout au tout l'aspect des choses et rendrait indispensable la création d'un nouvel ordre d'idées fondamentales.
Ce qui est vrai des facultés des centres spinaux et sensoriels, l'est aussi des facultés des centres d'idéation ; ces facultés ne sont pas innées, mais développées par l'éducation. La notion d'idées innées, dans l'acception exacte du mot, c'est-à-dire congénitales ou contemporaines à la naissance, n'est pas moins absurde que l'idée d'une grossesse innée. Mais si par inné on veut dire seulement, que l'individu-ayant un cerveau bien constitué, doit, lorsqu'il est placé dans certaines conditions, acquérir nécessairement, en vertu de sa constitution physique, telle ou telle idée, alors tous les phénomènes physiques et psychiques de la vie humaine sont également innés ou naturels. Une personne civilisée hérite certainement, par le fait même de naître de parents civilisés, dans un pays civilisé, d'une prédisposition à certaines modalités d'entendement et de sentiment, exactement comme elle hérite d'une prédisposition à certaines manières de percevoir ou de se mouvoir ; en d'autres termes, elle hérite de certaines structures cérébrales, prêtes à entrer en fonction dès que les stimulations adaptées solliciteront leur activité à certaines époques de la vie. Elle ne peut pas plus s'empêcher de se faire un concept donné des expériences de la vie que de percevoir un objet d'une certaine manière ou d'avoir des sensations particulières, quand ses organes reproducteurs entreront en activité et exciteront dans le cerveau leurs centres représentatifs spéciaux.
Il faut en effet distinguer entre ce qui est prédéterminé par la nature du cerveau, comme le sont les soi-
disant idées innées, et ce qui est jjrèformé, ce que les idées innées ne sont pas. La formation d'une idée est une évolution organique dans les centres nerveux appropriés, évolution graduellement perfectionnée par les expériences successives de même nature. Nos idées de la grandeur des objets, de leur solidité, de leur distance et de leurs raj)ports réciproques dans l'espace, dépendent des mouvements de nos yeux et en tant que ces mouvements présupposent un mécanisme inné, par lequel ils sont préformés, comme ils le sont indubitablement, nous pouvons dire, que l'individu apporte avec lui en naissant l'aptitude à avoir ces idées. L'homme, dont les circonvolutions sont plus grandes, plus complexes et moins symétriques que celles du singe, a, par conséquent, une capacité innée d'acquérir des idées, que le singe ne peut jamais avoir, parce que ce dernier ne possède pas les structures nerveuses requises pour une telle fonction. Si l'homme a été fait à l'image du singe, aujourd'hui assurément il nait à l'image de quelque chose de bien plus élevé : il a des aptitudes innées, que lui ont transmises les expériences accumulées de ses ancêtres ; il est l'héritier de longues époques d'acquisition ; voilà pourquoi il apprend à raisonner comme il apprend à voir ou à marcher. Quand il fait certaines expériences, dues à l'influence de son milieu physique et social, ces expériences aboutissent à des résultats évolutifs, qui, vu les circonstances internes et externes, ne peuvent être que ce qu'ils sont. Constitué comme il l'est, le cerveau humain, ne peut pas s'empêcher, lorsque certains faits arrivent à sa connaissance, d'en tirer certaines conclusions, aussi irrésistiblement et aussi involontairement que les animaux accomplissent leurs actes instinctifs ; ainsi que Wundt l'a remarqué, le sens interne perçoit comme nécessité logique, ce que les sens externes perçoivent comme rapport mécanique ; ce qui pour l'analyse psychologique est une conclusion logique, est un effet physique pour l'analyse physiologique.
Quant à savoir en quoi consiste le mécanisme de l'idéation et quelle est la nature de l'action nerveuse, qui en est la base phj^siquc, force nous est d'avouer qu'à cet égard, nous en sommes encore réduits à des conjectures. On ne peut guère douter, qu'il n'y ait, dans la substance grise des circonvolutions, une différenciation de parties en rapport avec les différences de fonction, et que les couches corticales ne soient composées d'une multitude de centres psychiques distincts, disposés en une sorte de voûte embrassant les centres subordonnés, avec lesquels ils communiquent directement ou indirectement, au moyen des fibres commissurales , et probablement distribués euxmêmes les uns au-dessus des autres en une série de couches superposées. Il est, de plus , extrêmement probable, qu'à chaque sens correspond un groupe ou agrégat spécial de cellules dans les circonvolutions, une région différenciée des autres par ses rapports avec les ganglions sensoriels, situés au-dessous et constituant son centre perceptif. Entre ce dernier et l'agrégat cortical, le rapport, du côté afférent, serait le même qu'entre les ganglions moteurs subordonnés et le groupe moteur de circonvolutions antérieures du côté efférent. Si, dans un animal, nous pouvions détruire isolément ou extirper le centre perceptif de l'un de ses sens, nous éliminerions de ses perceptions les qualités des objets, dont il ne pouvait être informé que grâce à ce sens. Mais ainsi que nous l'avons déjà dit, une perception est le produit de l'action combinée de plusieurs sens; nous devons donc nécessairement supposer la coopération des centres perceptifs des autres sens.
La meilleure conception schématique, que nous puissions nous faire du mécanisme de l'idéation, est peut-être la suivante : un circuit nerveux réunissant une cellule ou: un groupe de cellules de chacun des centres perceptifs; un courant d'activité moléculaire lancé dans ce circuit serait le percept ou l'idée de l'objet; un tel courant serait naturellement excité, chaque fois qu'un stimulus adapté
agirait sur un point quelconque du circuit; l'excitation, toutefois, ne serait efficace qu'en frappant un des points de ralliement des cellules, ou, si je pouvais m'exprimer ainsi, une des « stations » formées par la cellule ou l'agrégat de cellules appartenant à l'un des centres perceptifs inclus dans le circuit. Ainsi s'expliquerait physiquement le fait psychologique, que l'idée d'un objet peut être éveillée par chacune des sensations dont elle se compose. De plus, lorsqu'une idée est éveillée par un seul sens, tandis que les perceptions des autres sens associés sont sons-entendues, sans devenir actuelles, on peut admettre une sorte d'état sub-actif de leurs cellules de jonction, n'agissant alors que comme de simples continuations du circuit, plutôt que comme des instruments perceptifs ou réceptifs ; ce qu'ils ne sont qu'à la suite d'un stimulus plus intense. Reprenant notre comparaison de tout à l'heure, nous dirions qu'elles sont des stations, auxquelles les trains directs ne s'arrêtent pas, mais auxquelles d'autres trains s'arrêtent toujours, et où chaque train 'peut être arrêté en cas de besoin. Cette supposition est entièrement en harmonie avec ce que nous savons concernant la conversion si fréquente d'activités nerveuses, qui d'abord étaient conscientes, en activités purement automatiques.
Lorsque nous nous élevons du percept au concejJt, de l'abstraction de plusieurs sensations à l'abstraction de plusieurs perceptions, d'une simple représentation à la représentatio7% de représentations multiples, en combinant en une idée générale ce que plusieurs idées ont de commun et en rejetant ce en quoi elles diffèrent, il devient nécessaire, pour nous rendre compte de ce mécanisme, d'imaginer des groupements de circuits nerveux encore plus compliqués. Nous pouvons nous figurer un circuit plus élevé et plus complexe, dans lequel les circuits des idées simples deviennent à leur tour des unités, et se comportent, par conséquent, comme les cellules de jonction des centres perceptifs se comportaient par rapport au circuit de l'idée simple. Le
courant de l'activité, dans ces circuits plus élevés, serait alors apte à être éveillé par chacun des circuits plus simples, associés, exactement comme le courant du circuit simple est apte à être éveillé par l'excitation isolée de chacun des centres perceptifs associés, et présenterait, ici encore, la même facilité à devenir automatique à force de se répéter souvent. Dans ce circuit plus élevé, les représentations sont pour ainsi dire rereprésentées. Multiplions ces plexus entrelacés en raison de la multiplicité de nos idées, associons-les avec les plexus moteurs correspondants dans les circonvolutions antérieures, et nous concevrons la nécessité du mécanisme infiniment complexe de fibres et de cellules, qui forment les couches corticales des hémisphères.
La structure de cette partie du cerveau doit correspondre , et correspond en effet, à la complexité des fonctions psychiques : une structure simple ne peut donner qu'une fonction simple. Cela nous fait comprendre aussi, pourquoi la vraie valeur ou la signification des idées les plus abstraites doit être cherchée dans le concret; nous devons passer des circuits nerveux les plus élevés à d'autres qui le sont moins, et dont ils sont les centres représentatifs , et des circuits moins élevés aux centres perceptifs qu'ils coordonnent. Si l'idée abstraite n'est pas fidèlement représentative par rapport au percept, et si celui-ci ne l'est pas par rapport à l'objet, on court grand risque de se perdre dans des labyrinthes de raisonnements vasfues et erronés.
Tout le monde sait, combien il est difficile de bien observer un objet ou un événement, dont on a une idée préconçue; c'est que le courant d'idéation est éveillé par la perception, et, stimulé par ce qu'elle a de commun avec lui, il devient plus actif; en conséquence ce qu'il peut y avoir de dissemblable dans la perception, n'est pas reçu du tout ou au moins n'est pas dûment enregistré; il en résulte que l'induction — car la perception n'est pas autre chose —
et les inductions subséquentes de l'ordre mental le plus élevé, sont incomplètes ou fausses.
Le jugement entre toujours pour beaucoup dans la perception, qui ne devient conforme à la réalité que par la coopération de l'esprit, après des expériences réitérées : la justesse ou la fauFseté de l'induction dépendra du soin qu'on aura préalablement mis à établir l'observation sur une base solide, et du soin qu'on prendra ensuite, d'une part, à exciter, en concentrant l'attention sur l'objet, le courant d'idéation approprié, si on le possède déjà, grâce à des expériences précédentes, ou, d'autre part, si on ne le possède pas, à approprier un nouveau circuit nerveux à l'enregistrement de ce que la nouvelle perception a de dissemblable avec les perceptions précédentes. Pour bien raisonner, il faut bien percevoir ^ Les annales de la philosophie mentale abondent en exemples instructifs des égarements, où conduisent les raisonnements sur des abstractions vides, lorsque l'observation des faits est répudiée, et que les entités ne sont pas soumises à la pierre de touche de l'expérience. La théorie, qui fait de l'àme une entité spirituelle, existant indépendamment du corps, et se servant de lui comme d'un instrument passif, doit son origine, comme tant d'autres entités métaphysiques, à cette tendance à convertir des abstractions en entités. Sans doute, si je pouvais saisir au vol et mesurer les imperceptibles mouvements moléculaires, qui constituent la pensée dans le cerveau d'un de mes semblables, ce qui sera peut-être possible dans un lointain avenir, ces mouve-
* Remarquons en passant, qu'il y a deux genres d'intelligence, se distinguant parla prépondérance relative des facultés d'assimilation et de discrimination : la supérioi-ité de l'un consiste dans l'habileté à découvrir les petites et délicates ressemblances, imperceptibles à d'autres esprits, et dans la richesse et la variété des termes employés pour les exprimer; celle de l'autre consiste dans la capacité de reconnaître et de retenir les différences qui échappent à d'autres. Il est évident qu'une juste combinaison de ces deux facultés est la condition de la meilleure observation et du plus parfait raisonnement ; elles sont la base de la méthode qui procède par les similitudes et de celle qui procède par les dissemblances dans le raisonnement formel.
ments seraient pour moi des réalités objectives; mais cela est bien différent de ce que les mélapliysiciens en ont voulu faire. Pour moi la seule question serait de savoir, si le travail cérébral de l'individu observé, sa manière d'être impressionné par le milieu ambiant et d'élaborer mentalement ses impressions, est ou non conforme à la réalité des choses, si son instrument mental accomplit tout ce qu'il peut accomplir. La même question, en effet, se poserait, si j'avais pour tâche d'observer les mouvements moléculaires du cerveau d'un singe ou d'une grenouille; ou bien, si, étant un musicien accompli, j'avais à donner mon jugement sur le jeu d'un autre; ici encore, mon observation porterait avant tout sur la perfection, avec laquelle l'artiste ferait valoir toutes les ressources de son instrument.
Une autre question, à laquelle on devrait s'efforcer de donner une réponse plus claire qu'on n'a réussi à le faire jusqu'à présent, est celle-ci : Quelle est la partie ou la phase exacte d'une action réflexe cérébrale, dont Vidée est le corrélatif mental? Le point de départ est une impression sensorielle ; l'issue est un mouvement; entre les deux, il y a le trajet cérébral du courant actif : à laquelle de ces trois phases du phénomène l'idée correspond-elle strictement dans la conscience? La seule réponse correcte est probablement, que tout le phénomène est nécessaire pour Idi première production de l'idée, mais que dans la suite, quand son substratum a été organisé d'une manière définitive, une représentation mentale plus ou moins vive de la première ou de la dernière phase du phénomène, représentation consistant en une excitation interne des centres perceptifs ou moteurs appropriés dans les circonvolutions, suffît pour reproduire l'idée. A cet effet, une perception sensorielle, pâle et naissante, suffira vraisemblablement aux centres perceptifs, comme une faible ou naissante intuition motrice suffira aux centres moteurs. En continuant à réfléchir à nos idées, nous verrons, que, dans
268 PPIYSIOLOGIE DE L'ESPRIT.
quelques-unes, c'est l'élément sensoriel qui prédomine, de sorte que nous avons une image vive devant l'esprit ; dans d'autres, l'intuition motrice l'emporte, et la conscience est surtout occupée du mot qui symbolise l'idée; dans d'autres idées encore, d'une nature plus abstraite, c'est le facteur cérébral intermédiaire, qui a plus d'énergie que les autres, et l'attention ne s'arrête guère sur l'image ou sur le symbole verbal. Dans ce dernier cas, nous nous abandonnons à la série de pensées, qui s'évoquent les unes les autres, sans nous préoccuper ni de l'origine sensorielle ni de l'issue motrice d'aucune d'entre elles, quoique, en même temps, nous sentions la nécessité de nous représenter l'une et l'autre, si nous voulons nous assurer que nous avons vraiment une idée claire, définie et juste. Remarquons aussi, que nous pouvons renforcer le côté sensoriel ou le côté moteur d'une idée, soit au moyen de la présentation, ou de la vive représentation de l'objet, soit par une intuition suffisamment active du symbole verbal qui lui correspond, intuition, que nous obtenons en prononçant le mot mentalement , par une espèce de chuchottenient subjectif, ou bien en le prononçant réellement, c'est-à-dire à haute voix. C'est ainsi que, lorsque notre attention est sur le point de dévier, nous la ramenons au sujet de nos réflexions, en répétant, au dedans de nous, avec une sorte d'emphase, les mots ou les expressions motrices des idées en jeu, ou en nous représentant vivement, par son côté sensoriel, ce à quoi nous pensons. Il paraît donc, que l'idée est réellement le corrélatif de tout l'acte excito-moteur dans les circonvolutions, et que, lorsque l'élément sensoriel et l'élément moteur semblent manquer, ils ne sont, pour ainsi dire, que sous-entendus, subissant une excitation trop faible ou trop rudimentaire pour arriver jusqu'à la conscience.
En nous servant du terme physiologique « excito-moteur » pour décrire l'opération, qui a lieu dans les circonvolutions pendant l'idéation, et en mettant cette opération
dans la même catégorie que les opérations dont les centres nerveux inférieurs sont le siège, nous devons songer sans cesse à la nature complexe des structures nerveuses qui la desservent. Le terme « fonction réflexe » n'a aucun pouvoir miraculeux pour conjurer les difficultés ou pour tout expliquer; sa valeur, en tant que terme explicatif ou prétendant l'être, est même fort discutable; car il y a, dans la réflexion mentale, bien plus que le simple renvoi à travers les centres supérieurs, de l'impulsion sensorielle aux nerfs moteurs. Les centres nerveux contiennent, dans leur structure, d'abord une vaste capacité originelle et puis une vaste capacité acquise ; ils incarnent pour ainsi dire une certaine harmonie liéréô.ita.ire préétablie entre leurs fonctions et le milieu ambiant. A cette harmonie préétablie s'ajoute une certaine harmonie établie, acquise par l'éducation et l'expérience. Les centres nerveux consolident ou capitalisent en même temps les acquisitions ancestrales de la race et celles de l'individu. Nous ne pouvons, en aucune façon, mettre en doute le fait, encore inexpliqué, que l'individu hérite, dans sa structure cérébrale, non seulement des qualités physiques de ses parents, mais encore de celles de ses ancêtres, qualités prêtes à entrer en action à différentes époques de la' vie, de telle sorte que les qualités de l'un des ancêtres se manifestent avec plus d'évidence à un moment donné et celles d'un autre ancêtre à un autre moment. Si nous revenons à notre comparaison de la cellule nerveuse avec la cellule germinale, en admettant que l'une et l'autre contiennent à l'état latent les qualités potentielles d'un grand nombre d'ancêtres des deux sexes, nous voyons que la cellule nerveuse doit, comme le germe, déployer ces qualités dans le cours de son développement, pourvu qu'elle soit placée dans des conditions convenables. Nous pouvons aussi comprendre, comment il se fait qu'une partie des circonvolutions peut si facilement se charger des fonctions d'une autre partie, si nous supposons, ainsi que nous en avons le droit, que les cellules nerveuses,
comme les cellules germinales, sont douées de propriétés très semblables, sinon identiques, et sont, par conséquent, équivalentes aussi longtemps qu'elles n'ont pas commencé à fonctionner et partant à se différencier. Cette différenciation, si elle ne résulte pas des divergences organiques originelles , est du moins occasionnée par un développement dans des conditions différentes. Nous avons déjà montré, que les cellules nerveuses existent dans les circonvolutions en nombre si immense que probablement une très petite partie d'entre elles est utilisée dans les circonstances ordinaires. Quoi qu'il en soit, il est évident que, lorsqu'un stimulus excite pour la première fois l'activité idéationnelle d'un trajet nerveux, ce qui en résulte n'est pas seulement un mouvement, qui passe sans nouvelle addition d'énergie, mais un ensemble de mouvements complexes, qui sont comme les échos d'un passé extrêmement éloigné, et entrent en vibration à notre insu.
Après cette courte exposition de la nature des idées et de la manière dont elles sont acquises, je vais indiquer ce que l'observation nous enseigne sur les différents modes, suivant lesquels l'énergie d'une idée peut se manifester. Nous avons vu la formation de l'idée; il nous reste à voir l'idée elle-même comme force vive.
a. L'action réflexe ou la réaction d'un courant nerveux d'idéation a lieu de haut en bas , des centres supérieurs aux centres moteurs, et produit ce que l'on a appelé une action idéo-motrice ^ L'énergie peut agir sur les muscles
1 a Pour prouver que les idées, aussi hien que les sensations produisent des mouvements musculaires, il faut choisir des exemples où il n'y ait point danger de confondre l'idée avec l'état de l'esprit que 1 on nomme Volonté. Or, il n'y a guère que les actes tenus pour involontaires, qui répondent à cette condition, car l'idée ne peut jamais être nettement séparée de la volonté. » J. MiU, op. cit., p. 265. Il prend pour exemples l'effet contagieux du bâillement, des convulsions, du rire, des sanglots, le fait d'avaler la salive, si quelqu'un soutient qu'on ne le peut pas. « Il paraît donc établi, par simple induction, que des mouvements musculaires suivent les idées, comme d'invariables antécédents ou conséquents, ou, en d'autres termes, comme cause et effet; que toutes les fois que nous nous rendons maîtres de nos idées, nous nous rendons maîtres de
volontaires ou involontaires ; dans le premier cas, avec ou sans conscience. L'idée, que les intestins agiront, affecte quelquefois leurs mouvements péristaltiques involontaires au point de produire une garde-robe ; l'idée que l'on vomira, sous le coup d'une sensation nauséabonde, facilite et accélère le vomissements II y a dans les Transactions phylosophiqices l'exemple très remarquable d'un homme, qui pouvait arrêter, pour un moment, les battements de son cœur en se concentrant et en. concevant vivement ou en voulant directement que son cœur s'arrêtât^. Il existe d'autres exemples de l'influence de l'idée sur les muscles involontaires et ils sont en plein accord avec ce que nous avons dit de la subordination des centres nerveux de la vie végétative aux. centres cérébro-spinaux. Quelques personnes peuvent, en se représentant vivement un frisson, ou quelque chose qui rampe sur leur peau, se faire venir la chair de poule; mais, dans ce cas, l'effet immédiat de l'idée consiste probablement à exciter la sensation correspondante, qui excite à son tour sa réaction propre.
Il ne se passe pour ainsi dire pas d'heure dans notre vie, où l'action de l'idée sur nos muscles volontaires à l'état de veille, ne se manifeste par des exemples nombreux. En effet, bien peu de nos actions familières réclament l'intervention de la volonté : lorsque ces actions ne sont pas sen-
nos mouvements; et que nous ne pouvons pas exécuter de mouvements associés, mettant en jeu plusieurs muscles, tant que nous n'avons pas établi, grâce à la répétition, l'association des idées correspondantes. » Ibid.^ p. 274.
1 a L'idée d'un mouvement particulier, dit Mûller, détermine un courant nerveux vers les muscles impliqués, et produit leur contraction indépendamment de la volonté. » Plus loin il dit de l'attente : « On peut affirmer, comme un fait général, que tout état du corps, dont l'approche est prévue et qui est attendu avec la certitude qu'il aura lieu, est très apte à être réellenaent produit, simplement à la suite de l'idée correspondante. »
2 a. On trouve dans les Philosophical Transactions l'exemple d'un homme, qui pouvait, à volonté, arrêter pour quelque temps les pulsations de son cœur, et M. D. m'a souvent dit qu'il pouvait augmenter les mouvements péristaltiques de ses intestins, de façon à obtenir une défécation à tout moment au bout d'une demi-heure. » — Zoonomia, v. 1, p. 39.
sorio-motrices, elles sont idéo-motrices. La plupart des actions des enfants en bas-âge sont dues à des idées et à des sentiments, qui, excités du dehors, se convertissent immédiatement en contractions musculaires. Chez l'adulte, il arrive fréquemment, qu'une idée se décharge en mouvement ou produise quelqu'autre effet sur son corps, sans aucune intervention de la volonté et même en opposition directe avec celle-ci. C'est ainsi, que l'idée de quelque chose de drôle, se présentant inopinément, produit un rire involontaire; l'idée d'une insulte, un geste d'indignation; l'idée d'une belle femme, un élan d'amour; l'idée d'un grand danger ou d'un grand chagrin, un trouble sérieux et quelquefois fatal des fonctions organiques; enfin, l'idée d'un objet peut produire une véritable hallucination. Dans les phénomènes de l'électro-biologie ou de l'hypnotisme, l'esprit du patient est dominé par les idées que lui suggère l'opérateur, de sorte que son corps devient une machine automatique au service d'autrui. Chacun de nous a fait l'expérience ou garde le souvenir de certaines idées entrées dans son esprit à un moment donné, et réfractaires à tous les efforts de la volonté pour les en chasser, idées, qui ne lui ont laissé de trêve qu'après avoir été réalisées par l'action, même dans les cas où cette réalisation était déconseillée par le jugement. Mais le point, sur lequel je veux insister ici, est, que les mouvements idéo-moteurs peuvent avoir lieu sans l'intervention, non seulement de la volonté, mais aussi de la conscience; ils s'accomplissent automatiquement, comme les actions du somnambule, sous l'influence d'une idée ou d'une série d'idées , dont la conscience de l'individu n'est pas activement affectée.
Il peut sembler paradoxal d'affirmer, non seulement que les idées peuvent exister dans l'esprit inconsciemment (ce qui arrive, de l'aveu de tous, lorsqu'elles sont à l'état latent ou statique), mais aussi qu'une idée ou une série d'idées associées peuvent entrer en action et produire des mouvements sans se révéler à la conscience. Mais ceux qui refle-
ŒNTRES xNERVEUX SUPÉRIEURS.
cliissent à leurs actions, reconnaîtront, qu'il en est indubitablement ainsi : une grande partie de la chaîne de nos idées à l'état de veille et de nos actions journalières, s'accomplit tout à fait à l'insu de la conscience. Acquises d'abord consciemment, ces idées sont devenues automatiques et c'est alors Veffet qu' elles produisent , qui éveille la conscience, dans les cas où elle est éveillée. Les personnes, qui ont l'habitude de se parler à elles-mêmes, ne savent généralement pas qu'elles parlent vraiment, ce qui ne les empêche pas de produire à la fois des idées associées et des mouvements associés. Les personnes, qui s'intéressent vivement à un spectacle et le suivent avec avidité, peuvent difficilement s'empêcher de s'abandonner à de ridicules mouvements d'imitation. Les phénomènes des tables tournantes, des esprits frappeurs, la divination au moyen d'une baguette magnétique, et autres sorcelleries de ce genre, servent, toutes les fois qu'il n'y a pas d'imposture, à prouver l'influence inconsciente de l'idée sur le mouvement. Il en est de même des cures soudaines de paralysies imaginaires , dues quelquefois à l'injonction énergique adressée au malade de se lever et de marcher, injonction venant de quelqu'un, qui prétendait posséder un pouvoir surnaturel de guérison, ou par l'application d'un objet, que l'on disait et que l'on croyait doué de merveilleuses vertus curatives. Dans ces cas, l'idée du mouvement, la croyance qu'il aura lieu, est en effet, dans le for intérieur, le mouvement lui-7nême; elle est le courant nerveux actif, qui, dirigé sur les nerfs appropriés, donne réellement lieu au mouvement externe. Et il n'est pas sans intérêt de noter comment, dans quelques-uns de ces cas, l'idée vive d'un mouvement peut le produire avec plus d'énergie que ne le ferait l'exercice délibéré de la volonté; car l'idée représente une énergie indivise, agissant sur un trajet défini, sans que d'autres idées ou sentiments s'entrecroisent avec elle pour produire le doute ou l'irrésolution; tandis que le moindre manque de discipline mentale produit l'impuis-
274 PHYSIOLOGIl-; 1)K L-KSPRIT.
sance à coordonner efficacement les énergies diverses et à en faire un acte de volonté complet et défini. En effet, les cures miraculeuses de certaines paralysies, si complaisamment citées de temps à autre, ont lieu chez des personnes hystériques, dont la maladie n'est pas du tout une impuissance des organes du mouvement, mais une impuissance de la volonté.
Il est surprenant jusqu'à quel point on peut être tourmenté par le sentiment obscur de n'avoir pas dit ou fait une chose, que l'on aurait dû dire ou faire à un moment donné et dont le souvenir précis se dérobe à tous les efforts de l'esprit. On éprouve la sensation vague d'une impulsion, qui n'a pas été satisfaite ; c'est en quelque sorte l'effort de l'idée perçue, qui voudrait pénétrer dans la conscience, mais dont l'intensité ne suffit pas pour être clairement ressaisie; cette intensité suffit pourtant pour réagir sur la vie psychique inconsciente et pour produire un sentiment de malaise ou de vague inquiétude, qui est soulagé, dès que l'idée pénètre tout à coup dans la conscience. Sans aucun doute, le ton général de l'âme, à différentes époques, est profondément affecté par les courants d'idéation obscurs et subactifs, qui n'arrivent pas au niveau d'une claire conscience ; exactement comme une foule d'ondulations et de vibrations, trop faibles pour exciter des sensations visuelles ou auditives , ne cessent de nous frapper tout en restant inaperçues des yeux et des oreilles. D'autre part, lorsqu'une idée maîtresse s'est emparée de la conscience, quelle peine n'éprouve-t-on pas à s'en défaire ! Les faibles d'esprit n'y réussissent qu'à force de s'abandonner à elle et d'en dépenser l'énergie on actions correspondantes. Qu'une femme hystérique soit possédée par l'idée intense de quelque chose, qu'elle doit faire ou qu'elle ne peut pas faire, cette idée deviendra pour elle une sorte de fatalité, destinée à s'accomplir tôt ou tard. Sa propre idée la domine et la fait marcher, comme le magnétiseur domine et fait marcher l'individu mesraérisé ou hypnotisé. Qu'un homme à tempe-
rament vif s'imagine une poignante injure, à l'instant, sans aucune intervention de la volonté, l'idée réagira sur ses muscles et les fera entrer dans un état de tension plus ou moins générale. Qu'un homme engagé dans un combat ou dans une course se figure qu'il sera vaincu, aussitôt son énergie musculaire diminuera, il sera dès lors à moitié vaincu; si, au contraire, il est possédé par l'idée qu'il vaincra, son énergie et son adresse redoublent; il a vaincu à demi.
b. L'action descendante du courant nerveux d'idéation peut s'exercer, non seulement sur les noyaux moteurs, mais aussi sur les ganglions sensoriels. De même que l'idée est éveillée par les impressions sensorielles, ainsi elle peut, en sens inverse, réagir sur les centres sensoriels, au point de produire, dans certaines circonstances, des illusions et des hallucinations.
« En fixant mon attention sur un point quelconque de mon corps , écrivait John Hunter , je suis sùr de pouvoir y faire naître une sensation. » — L'idée d'un goût nauséabond ou d'une odeur putride peut exciter la sensation au point de produire le vomissement ; et l'idée ou la vue d'un instrument tranchant , que quelqu'un s'apprête à faire passer sur du verre, suffit à agacer les dents. Les images vues en songe sont quelquefois, comme l'a remarqué Spinoza, réellement visibles pendant quelque temps, après que l'on a ouvert les yeux. — « En m'éveillant un matin, au point du jour, d'un mauvais rêve, les images, que j'avais vues dans ce rêve, flottaient devant mes yeux aussi distinctement que si elles étaient des objets réels ; surtout la figure d'un nègre lépreux, que je n'avais jamais vu, se présenta avec une singulière vivacité; mais elle pâlit et s'évanouit presque complètement, lorsque, pour donner à mes pensées une autre direction, je fixai mes yeux sur un livre; cependant, chaque fois que je permettais à mes yeux de s'éloigner du livre, la vision du vilain nègre reparaissait avec toute sa netteté. Peu à peu, elle commença
2ia PHYSIOLOGIE DE L'ESPRIT.
à se dissiper et disparut enfin tout à fait'. » Le célèbre baron Van Swieten, dit le docteur Darwin, qui cite beaucoup d'exemples de cette espèce d'activité idéationnelle, était présent, lorsque le cadavre d'un chien putréfié éclata et répandit une prodigieuse puanteur ; quelques années plus tard, il passa par hasard, à cheval, par le même endroit et fut pris, par le fait seul de l'idée de cette puanteur, de vomissements tout aussi violents que le jour où il l'avait réellement sentie.
L'action des idées sur les ganglions sensoriels est incessante dans notre vie psychique ; car la coopération de l'activité sensorielle est, comme je l'ai. déjà dit, nécessaire pour rendre l'idée complète, pour donner à la conception ou à la représentation toute sa clarté. Si nous voulons nous former une conception bien distincte d'un objet, qui n'est pas présent devant les sens, nous sommes forcés de nous en figurer une image quelconque mentalement; et c'est le sens de la vue, relié anatomiquement avec le plus grand nombre de ganglions cérébraux, qui nous offre, sous ce rapport, l'aide la plus efficace. Le talent de rendre ainsi une idée sensible, est loin d'être développé au même degré chez tous les hommes. Goethe pouvait évoquer à volonté l'image d'un objet et lui faire subir devant son esprit une série de transformations, qu'il imaginait se passer en lui; et Shelley semble avoir été, une fois du moins, victime de vraies hallucinations, produites par ses idées. Mais l'exemple le plus remarquable de cette faculté, passée à l'état d'habitude, de voir ses idées comme de vivantes images, est celui du
• Lettre à P. Balling. V. WiUis, Traduction de Spinojia. p. 289 J'ai souvent constaté sur moi-même cette persistance àes^'^^Zt rêve en me réveillant la nuit, après des excursions dans la Nouvelle- Gallès du Nord ou en Suisse, surtout lorsque j'avais fait des ascension de montagne. Obsédé, en songe, par la vn. -présentation de hau cimes et d^ précipices, engagé dans des sentiers ^'•d";.,^ P^'^'" ner^ réussissais pas, même quelque temps après mon re.'eil a m e con.^^^re que jetais paisiblement couché dans mon ht, parce que « '^"^^'^ mon rêve avec les yeux ouverts, et je ne Pf qu'en me cramponnant avec les mains des deux côtes de mon lit.
graveur William Blake : « Vous n'avez qu'à vous monter l'imagination jusqu'à l'état de vision, et la chose est faite », disait-il lui-même de la genèse de ses visions \ Les créations de l'imagination , pour prendre corps et trouver
' Dickens avait l'habitude de dire, qu'il entendait positivement les voix de ses personnages. — « Mes personnages imaginaires, m'écrit le plus exact et le plus lucide des romanciers modernes (M. G-. Flaubert), m'affectent, me poursuivent, ou plutôt c'est moi qui suis en eux. Quand j'écrivais l'empoisonnement d'Emma Bovary, j'avais si bien le goût d'arsenic dans la bouche, j'étais si bien empoisonné moi-même, que je me suis donné deux indigestions coup sur coup, deux indigestions très réelles, car j'ai vomi tout mon dîner. » — Taine, De V Intelligence, vol. I, p. 94. — Cela est d'autant plus étonnant, que l'ai'senic a une saveur à peine appréciable. — a Le D' Ferrier rapporte qu'à l'âge de quatorze ans, quand il avait vu, pendant la journée, quelque spectacle intéressant, une ruine pittoresque, un beau site, une revue militaire, le même spectacle se reproduisait devant ses yeux, le soir, et restait visible pour lui pendant plusieurs minutes avec une netteté qui ne le cédait en rien à la netteté de l'image réelle, vue à la lumière du jour. Abercrombie. On the Intellectual Poicers. — J. Newton avait la faculté d'évoquer devant ses yeux l'image du soleil, même dans l'obscurité, simplement en faisant un certain effort visuel , à peu près comme quelqu'un qui essaie attentivement de distinguer un objet difficile à voir.
De ces représentations sensorielles, que la raison n'a pas de peine à distinguer des objets réels, il y a toutes les transitions possibles aux vraies illusions ou hallucinations, qui ne peuvent plus être distinguées des objets extérieurs, qui s'imposent à la conscience comme autant de réalités, et suscitent des émotions et des actions en harmonie avec leur caractère spécial. Abercrombie cite le cas d'un homme, poursuivi, pendant toute sa vie par ces apparitions imaginaires. Quand il rencontrait un ami dans la rue, il ne parvenait souvent pas à se rendre compte si ce qu'il voyait, était une personne réelle ou imaginaire, autrement qu'en touchant la figure de l'ami ou en écoutant le bruit de ses pas. Il avait le pouvoir d'évoquer volontairement ces images subjectives, soit en concentrant son esprit sur les personnes ou sur les scènes qu'il avait vues, soit en se l'appelant vivement ses propres fantaisies. « Mais une fois l'illusion suscitée, il ne pouvait plus, à volonté, la chasser, et le personnage ou la scène imaginaire qu'il avait évoqués, s'imposaient à lui pour un temps dont il lui était impossible de prédire la durée. » Une forte impression mentale peut produire de pareilles illusions sans participation de la volonté. A un degré plus avancé, la volonté perd le pouvoir, aussi bien de réveiller ces images, qui surgissent en dépit d'elle, que de les distinguer des réalités environnantes, ou de les bannir de l'esprit. L'illusion est alors excitée par quelque cause morbide, se confond avec les objets extérieurs , s'impose comme une réalité à la conviction individuelle et domine les actions. Tel est le cas des malades , entendant continuellement des voix qui leur parlent ou qui parlent d'eux, donnent la réplique à leurs pensées secrètes, leur suggèrent des idées sacrilèges ou obscènes, les avilissent, les menaçent tour à tour.
leur expression appropriée, doivent être accompagnées d'une représentation sensorielle. Les grands écrivains, dont les descriptions saisissantes des caractères, des objets et des événements, s'emparent de notre attention, et remuent nos sentiments, possèdent ce don à un haut degré; ils se créent à eux-mêmes un monde sensoriel, évoqué par leurs idées, et s'efforcent ensuite de nous présenter avec vivacité ce que leur propre esprit s'est représenté. De plusieurs écrivains également doués, ceux qui ont le plus grand nombre de résidus emmagasinés, grâce à une expérience étendue et variée, sont les plus aptes à évoquer des images vivantes et fidèlement calquées sur la nature; tandis que ceux qui manquent d'expérience, ou qui n'ont pas suffisamment cultivé l'observation, risquent fort de tomber dans le vague, dans Vimaginatïon, et de s'écarter de la réalité. Même dans les recherches scientifiques, l'imagination du savant, qui ébauche successivement ses hypothèses, jusqu'à ce qu'il ait réussi à trouver la vraie, à en contrôler tous les éléments, à faire en un mot une découverte, est basée sur une soigneuse éducation préalable des sens, devenus peu à peu aptes à l'observation scientifique, et cette imagination travaille, elle aussi, au moyen de représentations sensorielles : mais si l'aptitude naturelle n'est pas égale, quelle différence entre l'auteur, dont l'idéation est conforme aux choses et celui à qui ce don est refusé ! Ce dernier, en décrivant les caractères, les objets et les événements, enfantera laborieusement un ouvrage surchargé de détails, qui ne formera pas un ensemble organique, et dans lequel les différentes parties ne seront pas convenablement subordonnées les unes aux autres, dans lequel, en un mot, l'âme sera absente et qui, par conséquent, ne donnera à personne l'idée juste de l'ensemble; imparfaitement identifié avec son sujet, il n'aura abouti qu'à une copie photographique ou à un menu dessin de ce qui ne peut être ni photographié, ni dessiné ; de tout son labeur, consacré à réaliser une apparence, il ne restera qu'une ombre vaine, une image
à- côté de la réalité ^ L'autre, au contraire, grâce à la force plastique de l'idée, produit un tableau, où tout ce qui n'est pas essentiel est supprimé et où tout ce qui est essentiel dans la réalité est moulé en une unité organique, faisant ressortir la subordination et la coordination justes des parties, tableau propre, par conséquent, à donner une idée vraie de l'ensemble ; profondément pénétré de son sujet et identifié avec ses linéaments les plus élevés, il a, de fait, idéalisé ses perceptions sensorielles, et produit l'illusion d'une réalité plus haute : son ouvrage marque une évolution ultérieure de la nature. '
Une différence semblable se trahit avec non moins d'évidence entre les travailleurs scientifiques. Un observateur rassemble avec une diligence digne d'éloges, mais ennuyeuse, les impressions isolées, que ses sens ont reçues, et ne va jamais au-delà; il aime à croire qu'il voit avec les yeuxQi non par eux, semblable à celui qui, pour décrire le soleil, analyserait minutieusement et laborieusement l'impression que l'astre fait sur l'œil et se contenterait, à tout jamais, de cette représentation sensorielle. L'autre observateur, le vrai savant, procède en combinant, au moyen de la puissance organisatrice de l'idée, les impressions éparpillées que ses sens lui ont fournies ; il corrige et complète, par la comparaison, les impressions de l'un de ses sens, et se forme une image vraie du soleil, qui n'est plus alors un simple disque de feu, mais un globe immense, placé au centre d'un système planétaire, et suivi par celui-ci dans sa course à travers l'espace. Seuls, les pauvres d'esprit, qui n'ont point d'idées, peuvent songer
* Lord Shaftesbury observe, daus ses Characteristics, « que les faits, mal rapportés, quoiqu'eu toute bonne foi et sincérité, peuvent devenir la pire sorte de fourberie ; tandis que de purs mensonges, judicieusement composés, peuvent nous apprendre admirablement la vérité des choses; mais s'amuser d'auteurs, qui ne savent ni mentir ni dire la vérité, c'est faire preuve d'un goût, selou moi, peu enviable. Le plus grand critique dit du plus grand des poètes, pour exalter son mérite, que, mieux que personne, il a su comment mentir : 'Eoioacrze ôà iAà).i(jTa "Op/opo? >'-aî xoùç aÀXo'j; "j/EuSvi ).Éy£tv wî ôeî. «
riIYSlULUGIE DE L'ESPRIT.
à rejeter l'aide, que l'idée apporte à la recherche scientifique.
Ces observations ne sont pas une inutile digression : elles nous enseignent à quel haut degré le fonctionnement des ganglions sensoriels contribue à perfectionner la conception; combien notre développement intellectuel dépend, non seulement de l'exercice soigneux de l'observation, mais aussi de la coopération des centres sensoriels dans le travail intellectuel subséquent. Dans le développement bien ordonné de l'esprit, l'excitation et l'éducation des centres sensoriels sont un antécédent nécessaire à l'activité des centres d'idéation ; et c'est en réagissant à son tour sur les centres sensoriels, que le centre d'idéation arrive à déployer sa fonction complète, qui consiste à former des conceptions claires et définies. Cette intervention secondaire des centres sensoriels n'est pas un privilège de l'homme ; elle est peut-être plus évidente encore dans quelques animaux inférieurs, dont les idées sont pourtant bien moins nombreuses et moins complexes que celles de l'homme. Lorsque le chien a flairé le lapin et se met à gratter avec fureur les abords du terrier, il est évident que l'odorat a excité directement l'image visuelle du lapin , ou plutôt, comme les rêves du chien semblent l'indiquer, Vidée du lapin, qui, à son tour, évoque l'image visuelle corrélative. A ce propos, notons, comme digne de remarque, la singulière puissance remémorative, que l'odorat possède chez l'homme, et la vivacité avec laquelle il. évoque les idées et les images de scènes et d'endroits depuis longtemps oubliés : il y a des odeurs, qui ne manquent jamais de me rappeler vivement des scènes de mon enfance, à des moments où je ny pense pas du tout.
La réaction des idées sur les sens est encore très appréciable dans les songes : pour ma part, je vois souvent en rêve des pages d'imprimé, que je lis avec un effort conscient et avec les yeux tendus, et que je comprends ; bien plus, je puis m'éveiller, constater que je rêvais, fermer
CKNTRES NERVEUX SUPÉRIEURS. 281
les yeux, me rendormir à l'instant, reprendre la lecture, la continuer avec le même effort et avoir conscience, que tout s'évanouira dès que mon attention se portera ailleurs. Peu d'hommes qui n'aient été, au moins une fois dans leur vie, réveillés en sursaut par une voix distinctement entendue en rêve. Dans l'aliénation, quand les centres nerveux fonctionnent en désordre et que leurs rapports sont troublés, de vraies hallucinations de l'un des sens sont quelquefois dues à l'influence d'idées morbides, et ne peuvent alors être corrigées ni par le témoignage évident des autres sens, qui, eux aussi, sont affectés, ni par la réflexion. Cette activité désordonnée n'est, après tout, que l'exagération du mode de procéder naturel de notre vie psychique. L'idée ne peut pas recevoir son stimulus directement du monde extérieur ni réagir directement sur celui-ci : à son origine et à son issue, elle dépend des sens.
L'idée d'une sensation, qui, ainsi que nous l'avons vu, est quelquefois assez vive pour devenir une véritable hallucination, est, sans nul doute, la reproduction interne et imparfaite du courant ou du mouvement, auquel avait donné lieu l'impression externe ; il est donc naturel que cette idée augmente la susceptibilité nerveuse pour une nouvelle impression semblable, car le mouvement, produit par l'idée dans les centres nerveux, représentant déjà une sorte de subactivité de l'impression externe, celle-ci devra se produire plus facilement et plus complètement. En d'autres termes : Vatteniion augmente la susceptibilité pour une imjjression déjà éprouvée^. Le fou, convaincu que l'on met secrètement du poison dans ses aliments, ou que les personnes qu'il rencontre dans la rue l'insultent
' Cela a été prouvé expérimentalement. La perception, comme tout autre phénomène mental, prend du temps. Ce temps, qui a été mesuré, et qui peut difféi'er suivant les personnes, ou chez la même personne à divers moments, est moindre, si lanaturede l'impression à produire est connue auparavant, moindre encore si l'instant de sa production est prévu.
OU médisent sur son compte, est très disposé à sentir réellement le goût du poison ou à mal interpréter les plus innocentes paroles, pour les accommoder à son humeur; l'amant voit « la beauté d'Hélène dans un sourcil d'Egypte » ; le poète retrouve, dans les aspects de la nature, les nuances de ses émotions. Une impression externe fait naître facilement la sensation, que chacun est disposé à éprouver. Pour la même raison, l'idée préconçue est une cause puissante d'hallucination : ceux qui voient des revenants sont ceux qui les attendent. En faisant ses expériences sur l'hypnotisme, dont les phénomènes sont analogues à ceux du mesmérisme, Braid trouva, que, si des personnes impressionnables croyaient, sans le voir, qu'on était entrain de faire une chose propre à les affecter, elles se laissaient réellement affecter, tandis qu'au contraire l'hypnotiste le plus habile s'escrimait en pure perte sur les sujets moins impressionnables, qui ne s'attendaient à rien. Il raconte le cas d'une dame, qui, lorsqu'on la pria de regarder attentivement un aimant en fer à cheval, placé dans un cabinet obscur, ne vit rien ; mais, lorsqu'on la pria de regarder de nouveau, elle vit des étincelles et puis du feu sortir de l'aimant et continua à les voir, même après qu'on l'eut secrètement enlevé. Pareillement, aux séances, qu'on appelle spiritiques, l'idée de la chose qui doit arriver produit chez bien des gens la conviction qu'ils la voient ou la sentent réellement. Une personne d'un tempérament nerveux particulier, qui est assise pendant quelque temps dans l'obscurité complète et au milieu d'un profond silence, ayant le sentiment de quelque chose de mystérieux, qui se passe et qu'elle attend avec impatience, entre dans un état d'esprit tel, qu'elle est disposée à l'avance à voir arriver ce qui, pour elle, est déjà devenu un article de foi, et qu'elle le voit réellement, même si ce qui arrive est tout à fait autre chose. La règle, pour bien observer, est d'avoir l'esprit libre d'idées préconçues ; taudis que la règle de ceux, qui évoquent les esprits d'un
monde inconnu, est d'être dominés par une idée préconçue. Tel a été le procédé de tous les marchands de miracles, à toutes les époques. Pour voir un miracle, comme pour voir un esprit, il faut être bien persuadé à l'avance qu'on le verra. C'est pourquoi les témoignages en faveur des miracles, vus sous l'empire de l'exaltation religieuse, n'ont aucune valeur. De même que dans un corps en combustion, la chaleur dégagée par l'oxydation de la partie, qui brûle, élève la température des parties adjacentes et les enflamme à leur tour, de même, dans l'homme, une haute température émotionnelle élève la température émotionnelle de ceux qui l'entourent et produit ainsi des incendies intellectuels, qui sont les épidémies d'agitation mystique et de crédulité. Les miracles ont eu, de tout temps, la perfide habitude de n'arriver qu'en présence d'hommes déjà si pleins d'une foi ardente, qu'ils n'auraient pas eu besoin de s'accomplir pour être déclarés vrais, et de ne jamais arriver en présence de ceux, dont la foi était assez peu robuste pour pouvoir encore douter.
On est encore à se demander, si l'idée ou l'émotion, quand elle agit sur les centres sensoriels de façon à produire une hallucination, transmet le courant de l'activité nerveuse le long des nerfs sensitifs jusqu'aux organes des sens. Mûller croyait, qu'un courant allait de cette manière du centre à la périphérie, exactement comme il arrive, lorsqu'un courant d'idéation affecte la nutrition ou le mouvement. Certes il a été prouvé par l'expérience, qu'en réunissant la partie périphérique d'un nerf sensitif coupé avec la partie centrale d'un nerf moteur coupé, un courant peut traverser ce nerf sensitif en sens inverse, c'est-à-dire du centre à la périphérie. D'autre part, il est certain, que, pour la production de l'hallucination, il suffit que les ganglions sensoriels seuls soient affectés et que la conscience, dans ce cas, localise néanmoins la sensation dans les terminaisons périphériques des nerfs correspondants. On peut avoir des hallucinations visuelles ou auditives, même
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lorsque la rétine ou le nerf auditif sont dégénérés au point d'être hors de fonction. Les amputés sentent la main ou le pied, qu'ils n'ont plus, longtemps encore après l'opération. Il est donc évident, que la propagation du courant à la périphérie, qu'elle ait lieu ou non, n'est pas essentielle. Quelques auteurs ont l'habitude de parler de la sensation comme n'étant pas réelle, mais illusoire, quand elle est d'origine subjective; mais la sensation est réelle, quelle que soit son origine. L'homme, qui croit voir un revenant, en a une sensation réelle, quoiqu'il n'y ait pas d'objet extérieur, capable de faire sur ses yeux l'impression, que nous nommons vision; l'apparition est, comme le poignard de Macbeth, « devant les yeux de son âme et non devant ceux de son corps ».
c. Les idées peuvent, en troisième lieu, exercer une action importante, quoique peu reconnue, sur les fonctions de la vie végétative, sur la nutrition et sur la sécrétion. Soit qu'une idée agisse, directement sur les éléments histologiques des organes, au moyen des nerfs qui s'y rendent, ou indirectement par les nerfs vaso-moteurs, soit que ces deux modes d'action se combinent, il est certain qu'une idée peut augmenter ou diminuer une sécrétion, et modifier la nutrition. L'idée des aliments fait affluer la salive, une idée émouvante provoque les larmes ; l'idée d'allaiter produit la sécrétion du lait; les idées érotiques mettent puissamment en jeu l'appareil génital ; l'idée d'une démangeaison en un point donné du corps l'y produit réellement; enfin l'idée, qu'un défaut de structure sera sûrement guéri par une certaine manipulation, affecte quelquefois l'activité organique de la partie intéressée de façon à amener positivement la guérison. Le médecin le plus heureux dans ses cures sera toujours celui qui saura inspirer à ses malades la plus grande confiance dans l'efficacité de ses remèdes ; et les personnes les plus exposées aux maladies épidémiques sont celles qui en ont le plus peur. Bacon avait donc bien raison de recommander la recherche
des meilleurs moyens pour « fortifier et pour exalter l'imagination. » Mais ici, .ajoute-t-il, surgit sournoisement et traîtreusement une sorte d'excuse et d'apologie de tout le cérémonial des sorciers : car on peut spécieusement prétendre, que les cérémonies, les signes cabalistiques, les charmes, les gesticulations, les amulettes et autres choses semblables doivent leur vertu magique, non pas à un accord tacite ou sacramentel avec les démons, mais simplement au pouvoir, qu'ils ont de fortifier et d'exalter l'imagination de qui les emploie ^
Il est reconnu qu'une pilule de mie de pain, purge quelquefois énergiquement le malade, qui croit avoir pris un drastique violent et en attend l'effet avec confiance. La potion la plus innocente peut faire dormir celui qui croit avoir pris un narcotique. Je fus consulté une fois au sujet d'une vieille dame, qui, depuis des années, avait l'habitude de prendre deux pilules purgatives, deux ou trois fois par semaine et même plus souvent, et tous les soirs une dose de chloral. Son mari, craignant les effets nuisibles de ces médicaments, substitua, sans en rien dire, des pilules de pain à celles que la malade achetait habituellement et diminua de beaucoup la dose de chloral; l'effet fut le même, mais il fallait, pour l'obtenir, qu'il y eût au moins assez de chloral pour que la potion en conservât le goût. Il est certain que l'idée, qu'on va s'endormir, favorise le sommeil et que l'idée contraire l'empêche; enfin l'idée, qu'on doit se réveiller à une certaine heure, nous réveille en effet à cette heure et même plusieurs heures auparavant^.
Les stigmates, que les mystiques en extase faisaient profession de faire voir sur leurs mains, leurs pieds, au flanc et au front, en imitation des souffrances du Christ : clous, coup de lance, couronne d'épines, étaient des effets de l'idée sur la nutrition, à moins qu'ils ne fussent des
' De augmentis Seieniiarum, B. iv.
* C'est l;i un fait curieux , semblant indiquer une appréciation du temps qui s'écoule durant le sommeil.
286 PHVSIOLOGIK DE L-HSPRIT.
impostures. Mais pour ceux, qui ne recherchent pas avidement toutes les occasions d'exercer leur foi, il est impossible de ne pas soupçonner ces individus d'avoir artificiellement produit leurs ulcérations, car les stigmatisés se rencontraient surtout parmi les femmes à tempérament éminemment nerveux, dont la tendance à simuler toutes sortes d'étranges affections est bien connue. Il est regrettable, quel'exarnen de cas semblables, lorsqu'ils se présentent aujourd'hui, soit rarement fait avec la rigueur nécessaire pour exclure toute supercherie. Si les mains sont le siège de la plaie saignante, il ne suffit évidemment pas de mettre au patient des gants et de l'empêcher absolument de les ôter; quelque solides qu'ils soient, ils pourront toujours être traversés par des aiguilles. Dans un prétendu cas d'hémorragie spontanée, qui se présenta à l'un des hôpitaux de Londres, on découvrit l'imposture en plaçant secrètement, dans le linge fixé sur la partie saignante, une feuille d'étain, que l'on trouva ensuite perforée en une foule d'endroits par des coups d'épingle ou d'aiguille. Mais il faut se rappeler que, même lorsqu'il y a fraude, les patients ne trompent pas toujours de propos délibéré. La tendance à tromper n'est pas un état psychique défini, constant, qui est ou qui n'est pas ; même lorsqu'elle n'existe pas, il faut rester sur ses gardes, et ne pas la perdre de vue, car de la tromperie la plus franchement préméditée à la plus innocente et à la plus inconsciente manière de se tromper soi-même, il j a des passages insensibles; le plus grand imposteur est assurément celui qui s'en impose à lui-même autant qu'il en impose aux autres. Si à ce propos nous tenons compte des altérations particulières et multiples de la conscience, telles que nous les voyons se produire dans le rêve, dans l'hypnotisme, dans l'épilepsie, la catalepsie, dans l'extase et d'autres états semblables, nous pourrons mieux comprendre comment une visionnaire, dans un accès d'extase, pourra se faire un stigmate et n'en plus rien savoir à son retour à la conscience nor-
male, à la conscience de son vrai moi, qui avait été momentanément offusquée. Car il est tout à fait certain, que les sujets enclins à ces sortes d'altérations passagères de la conscience n'ont souvent, lorsqu'ils reviennent à eux, aucun souvenir de ce qu'ils ont fait au moment de l'accès. Je ne doute pas de la bonne foi de quelques-uns de ces malades atteints de ce que je me permettrai d'appeler théolepsie.
cl. Il existe une quatrième voie, par laquelle l'énergie d'une idée peut s'écouler. De même que, dans la moelle épinière, le courant de l'activité nerveuse, qui ne se décharge pas directement au dehors, se propage, en direction ascendante , au sensorium commune et y produit la sensation ; de même que le courant nerveux sensorio-moteur, qui ne se traduit pas en action, se propage dans une direction centripète aux couches corticales et y produit l'idée ; de même aussi le courant d'idéation , qui ne donne pas lieu directement à sa réaction externe ou qui n'a aucun rapport avec les réactions externes, en train de s'accomplir, se répand dans les centres corticaux et y passe d'un plexus à l'autre, au sein de leur mécanisme compliqué. Il n'y a pas d'agrégats de centres nerveux plus élevés encore , auxquels l'excitation puisse se communiquer, afin d'y produire une activité mentale d'ordre supérieur; en revanche, il y a, dans les différentes couches corticales , une multitude innombrable de cellules nerveuses, reliées entre elles par des réseaux de fibres, variés et enchevêtrés à l'infini, et aptes à se transmettre de mille manières l'ébranlement parti d'un point quelconque. Tel est le procédé, au moyen duquel une idée en évoque une autre, grâce à une association antécédente, et disparaît tout à fait ou en partie, au moment où cela a lieu. Il est probable, qu'une idée ne peut en évoquer une autre qu'en se détruisant plus ou moins elle-même, comme une vague se détruit en en soulevant une autre ; mais cette comparaison, qui appartient à Miiller, est peut-être moins appropriée que celle de Hobbes, d'après lequel, une idée est offusquée par une idée plus active de
l^IIYSlULOGIli DE L'ESPRIT.
la même manière que la lumière des étoiles est offusquée par celle du soleil ; mais les étoiles n'en exercent pas moins, nuit et jour, la vertu qui les rend visibles'. Il paraîtrait donc, que, dans les centres corticaux, l'énergie n'est pas simplement transmise d'une cellule à une autre, mais transformée; et c'est l'énergie du courant particulier le plus actif, ou de l'idée, prédominant dans le moment, que la conscience perçoit. Nous sommes au seuil d'une autre sphère de fonctions psychiques : de la fonction consciente ou réflexion mentale.
Ici, nous devons commencer par établir bien clairement le rapport qui existe entre la conscience et l'idéation, et nous prémunir contre l'erreur, que nous commettrions, en considérant la conscience comme équivalente ou identique à l'idéation. Lorsque toute l'énergie d'une idée se décharge immédiatement au dehors, en produisant une action idéomotrice, nous n'en avons pas ou presque pas conscience; pour que nous ayons conscience d'une idée, il est indispen-
« Le D' Brown [Physiology ofthe Mind., p. 223) soutient, que la plus légère attention à des états successifs de l'esprit montre « qu'une conception, après avoir suscité quelque conception nouvelle, ne cesse pas pour cela de faire partie de notre conscience permanente. » Selon lui, cette conception coexiste souvent avec la conception qu'elle a induite et peut ensuite suggérer d'autres conceptions ou d'autres sentiments, avec lesquels elle peut coexister dans un groupe encore plus complexe. « Nous comparons, nous choisissons, dans nos projets, parce que différents objets sont simultanément présents dans nos conceptions. » Sir Hamilton limite à six le nombre des objets, qui peuvent exister en même temps dans la conscience; et, dans son Examination of Sir W. Hamilton s Philosovhv J. S Mill reconnaît une grande multitude d'états, plus ou moins conscients, coexistant souvent dans l'esprit. Sur cette question, sir J. Ilolland a quelques excellentes remarques dans ses ChaiJters on Mental Physiology. Sur ce point les philosophes allemands differen aussi entre eux, les uns soutenant, avec Millier, l'existence d un seul état de conscience; les autres, la coexistence de plusieurs états conscients. Il me semble que, sous ce rapport, les idées sont comme les mouvements : plusieurs d'entre elles peuvent agir simultanément, sans être simultanément présentes à la conscience. Quant à moi, il me paraît bien que je puis voir plus d'un objet à la fois, mais que, si j'essaie de penser a deux choses en même temps, ma conscience passe rapidement de 1 une a 1 autre. Quand ie crois être conscient de deux ou plusieurs idées, c est que ces idées se sont fondues en une idée complexe ou à peu prés, de sorte qiren ayant une active conscience de l'une, je suis capable, eu même temps, d'une conscience subactive de l'autre.
CENTRES NEKVl'^nX SUPÉRIEURS. 2.^9
sable non seulement, qu'elle ait une certaine intensité, mais qu'elle ne soit pas tout entière réfléchie au dehors, sur les appareils moteurs. Quand une idée disparaît de la conscience, elle ne disparaît pas nécessairement tout à fait; son action peut continuer à s'exercer à l'état latent, audessous de l'horizon de la conscience, pour ainsi dire, et les courants moléculaires , qui la constituent, peuvent ne se ralentir que peu à peu, avant de cesser entièrement. Elle peut, dans cet état subconscient, produire même des effets moteurs, ou influencer d'autres idées; car, lorsque nous voyons se produire inconsciemment un certain effet connu , dont les productions antécédentes étaient dues à des idées conscientes, nous sommes en droit d'en inférer l'identité de la cause productrice dans les deux cas; et cela, à d'autant plus forte raison, que souvent, lorsque notre conscience s'aperçoit tout à coup de son activité, en se détournant d'un autre objet qui l'occupait, nous prenons l'idée inconsciente sur le fait. — La conscience paraît donc requérir comme première condition un certain degré de persistance et d'intensité du courant, qui parcourt le circuit d'idéation. Il en résulte, que, lorsque la réflexion procède régulièrement et rapidement, grâce à une concaténation ininterrompue d'idées, il n'y a point de conscience de chacune d'elles isolément ; elles s'évoquent les unes les autres sans s'imposer individuellement à la conscience, de sorte que le résultat peut paraître inopiné ou accidentel, et que souvent il est très difficile, sinon impossible, de se rappeler une à une les étapes successives, par lesquelles la pensée y est arrivée. Combien de pensées ou d'idées, écloses on ne sait comment, ne font-elles pas ainsi irruption dans notre conscience durant l'espace d'une seule journée! Le premier courant d'idéation semble, dans ces cas, en éveiller presque instantanément un second, et déverser son énergie à travers toute une filière de circuits nerveux, en se transformant toujours avec assez de rapidité pour ne pas laisser de traces persistantes de ses phases intermédiaires.
Il sera très utile, pour bien interpréter les phénomènes de l'idéation, d'avoir présente à l'esprit la genèse de l'association d'un groupe ou d'une série de mouvements et de se rappeler comment la faculté de les exécuter finit par s'organiser solidement dans les centres nerveux, de façon à en faire un acte automatique. Les idées, comme les mouvements automatiques, sont un résultat constitutionnel de l'éducation , de l'exercice et de l'action du milieu ambiant. Les idées d'un petit enfant ne sont pas moins indécises, instantanées, fugaces et incohérentes que ses mouvements. Ainsi que les contractions musculaires, les idées s'associent en groupes ou en séries d'autant plus indissolubles qu'elles sont plus souvent répétées, et arrivent enfin à un tel degré de congiutination, qu'elles ne laissent dans la conscience (semblables en cela aux sensations apparemment simples , mais en réalité fort complexes) aucune trace de leur existence séparée. Comme les mouvements, les idées deviennent plus faciles à force de se répéter: comme eux, elles sont suscitées par les stimulations appropriées ; comme eux, une fois associées, elles se séparent difficilement et peuvent devenir inséparables ; comme eux, elles n'ont pas besoin de la conscience et demandent un temps appréciable pour se produire ; comme eux enfin , elles se fatiguent par un exercice trop prolongé. La question du temps requis pour la production d'une idée est en effet des plus importantes et n'a pas été traitée, jus-» qu'à présent, avec toute l'attention qu'elle mérite \ Il est certain que ce temps est appréciable et n'est souvent pas moins long que celui qu'une réaction musculaire met à se produire ; car, ainsi que l'a observé le D"^ Darwin , un musicien, jouant un air qu'il possède à fond, peut faire courir ses doigts sur les touches du clavier en un laps de temps aussi court que celui dont il a besoin pour parcourir mentalement les notes du même air. Bien plus , une idée
» Voir à ce sujet rexcelleiit article de Th. Ribot, Rev. philosophique. mars 1876. et celui du traducteur, ibid.. ,ianvi«r 1877. — A. H.
CENTRKS NERVEUX SUPÉRIEURS.
demande quelquefois plus de temps qu'un mouvement : combien de fois par jour nos paupières ne s'abaissent-elles pas sur nos yeux, sans nous donner l'impression de l'obscurité? Dans ce cas, observe l'auteur, le mouvement des paupières s'accomplit plus vite qu'il n'est possible à -ridée de la lumière de se changer en celle d'obscurité : le clignement de l'œil est plus rapide que la pensée.
L'intervention de la conscience est parfois positivement un empêchement à l'association des idées, comme elle l'est, de l'aveu de tous, à l'exécution des mouvements, qui ont atteint la perfection de l'activité automatique. Quand nous nous efforçons de nous rappeler quelque chose sans y réussir, malgré la plus forte tension de la volonté et de la conscience , souvent nous renonçons à ces efforts inutiles pour diriger notre attention ailleurs ; il peut arriver alors, que le résultat cherché pénètre tout à coup comme un éclair dans la conscience, retrouvé, à notre insu, par l'activité automatique du cerveau. Cet effet pouvait parfaitement être prévu; car, si la conscience implique la persistance d'un certain degré de tension dans l'énergie d'une cellule nerveuse, il est évident, que cet état de tension retardera ou empêchera, en raison directe de sa durée, la transmission à cette cellule de l'énergie d'une autre cellule , ou d'une autre chaîne de cellules, formant toutes ensemble le circuit, dans lequel doit s'accomplir l'association automatique d'un certain ordre d'idées. Pour la même raison, une forte émotion empêche de réfléchir : l'ébranlement moléculaire persistant dans certaines cellules, ou dans certains groupes de cellules , il n'y a place que pour l'association d'idées sympathiques, c'est-à-dire, vibrant à l'unisson avec le sentiment tumultueux, qui est l'expression de l'activité momentanée du cerveau ; le libre cours des autres associations est entravé. La colère est une courte folie : comme l'idée fixe du monomaniaque , elle indique la prépondérance irrésistible de l'activité d'un certain groupe de cellules et l'impossibilité de la transmission libre et corn-
IMIVSIOLOGIH 1)K I/KSFRIT.
plète des autres énergies, qui constituent la réflexion. Que devient la délibération ou la pondération , lorsqu'un côté de la balance est anormalement chargé d'un poids excessif ?
Nos meilleures, nos plus fécondes pensées souffrent d'une coopération trop active de la conscience. Le penseur, préoccupé seulement de l'ordre de succession de ses idées, et du mode dont elles affectent sa conscience , n'obtiendra point de résultat sérieux; le penseur productif, au contraire, ne s'aperçoit que des mots qu'il prononce ou qu'il écrit, tandis que la pensée, élaborée à son insu par l'activité fonctionnelle du cerveau, jaillit de profondeurs inconnues, au moment où elle se révèle à la conscience. Lorsque nous rêvons ou méditons , nous sommes à peu près ou complètement inconscients 'des phases de notr'e rêverie, aussi longtemps qu'elles se succèdent paisiblement; mais dès qu'une idée ou une image plus frappante surgit, la conscience s'éveille, et nous nous demandons d'où et comment cette idée nous est venue. C'est seulement lorsque nous pouvons, de propos délibéré, suivre à rebours l'ordre des idées , qui se sont ainsi succédé en nous , que nous réussissons à en retrou ver la première source. La réflexion est donc, bien réellement, l'action réflexe des cellules nerveuses s'exerçant conformément à leurs rapports avec les ganglions cérébraux ; c'est la réaction d'une cellule répondant à l'action, exercée sur elle par une cellule voisine et la propagation de cette activité ou sa réflexion de cellule en cellule. V attentioti est l'arrêt momentané de cette transformation d'énergie, la persistance d'un degré particulier de tension. Quand celle-ci n'est pas excessive, tout en se maintenant à un niveau suffisant, elle est favorable à l'irradiation de l'énergie en tout sens, de façon à éveiller toutes les idées associées. Or, établir et tenir toujours ouvertes un grand nombre de voies d'irradiation, au moyen d'une culture variée et d'un exercice constant de l'esprit, c'est poser les fondements d'un riche développement intel-
lectuel. Il n'est pas douteux, que l'opium et l'alcool puissent venir au secours de l'imagination, en stimulant des molécules endormies et en frayant ainsi à l'association des idées de nouvelles voies ou en en déblayant d'anciennes. Qu'on se souvienne de ce qui a été dit de la valeur inégale des idées et de leur mode d'organisation dans les centres nerveux, et l'on appliquera sans scrupule le terme délibération à une opération de l'esprit, qui consiste à peser ou à pondérer les arguments contraires. Si de préférence nous voulions ressusciter le terme ratiocination, nous dirions, avecHobbes, qu'il ne peut signifier autre chose que calcul, supputation. « Or, qu'est-ce que compter ou supputer ? C'est faire la somme de ce que font plusieurs objets réunis ensemble, ou voir ce qui reste, quand, du tout, on enlève quelque chose. Ratiocination est donc équivalent à addition ei soustr action. » Soustrayez l'énergie d'un désir de celle d'un désir contraire plus vif : ce qui reste, représentera l'énergie de l'impulsion, résultant de la délibération ; additionnez l'énergie d'un désir avec l'énergie d'un désir semblable : la somme représentera la force de la résolution. Ce qu'un homme décide ou résout, après mûre réflexion ou délibération, peut être considéré comme la meilleure manière, qui lui est suggérée par son aptitude individuelle, de résoudre l'équation complexe que son esprit s'est posée. Sa décision signifie, qu'il a guidé son désir fondamental à travers les méandres compliqués de la délibération, ajoutant ici, ôtant là, et qu'enfin il s'est arrêté à la volition la plus conforme au caractère constitutionnel et aux qualités acquises de ses plexus cérébraux.
Quoique la réflexion soit une activité mentale faisant partie du domaine de la conscience, la conscience ellemême, sincèrement examinée, est apte à nous montrer combien notre pouvoir sur le cours de nos idées est limité. Le point de départ d'une idée est un procédé organique, qui s'accomplit par degrés imperceptibles et qui est en dehors du rayon de la conscience ; lorsque l'idée est for-
mée, elle peut subsister à l'état statique ou latent ; elle peut même entrer en activité et fournir la somme d'énergie dont elle est capable, sans éveiller la conscience. De la même manière, l'enchaînement d'un groupe ou d'une série d'idées est un procédé organique, que la conscience ignore et qui échappe au contrôle de la volonté ; l'association, une fois solidement établie par la cohésion organique des idées qui la composent, toute excitation de l'une de ces idées doit nécessairement aboutir à l'excitation successive de toutes les autres dans l'ordre strict de leur enchaînement ; elles parcourent ainsi une sorte d'orbite préétablie, s'élèvent l'une après l'autre au dessus de l'horizon de la conscience, et redescendent au dessous en ordre inverse et constant. L'esprit n'a, dans les meilleures conditions, qu'un pouvoir fort limité sur la succession de ses propres manières d'être, de même que l'individu n'a qu'un contrôle fort limité sur les phénomènes de sa vie corporelle, où il y a un si intime mélange d'actes conscients et inconscients, volontaires et involontaires. Déclarer synon^^mes les états de conscience et les états d'esprit, ainsi que quelques-uns ont eu la hardiesse de le faire, n'est guère moins injustifiable que d'affirmer, que tous les actes du corps sont des actes conscients.
Il n'entre pas dans mon plan d'exposer, dans leur ensemble, les différents modes de l'activité mentale ni de faire une analyse complète de leur nature ; je passe donc bien des questions, sur lesquelles on pourrait faire d'intéressantes spéculations. L'une de ces questions serait, par exemple, celle qui se rapporte à la nature et à l'influence de l'attention. Quelle que soit sa nature, l'attention est évidemment la condition essentielle de la formation et du développement de l'esprit. Les enfants, comme les singes, apprennent bien ou mal, selon leur aptitude, plus ou moins développée, à être attentifs ^ ; et chez l'adulte lui-même, la
' « Un éleveur de singes, qui achetait à la Société zoologique des espèces communes au prix de cinq livres la pièce, en offrait le double, à la condi-
réflexion sur n'importe quel sujet ne saurait porter de bons fruits qu'à la condition expresse que l'attention ait appris à se concentrer sur ce sujet.
Ceux, dont l'attention n'est que faiblement éveillée par un objet ou un événement, n'en reçoivent que des impressions faibles ou confuses, dont les effets seront imparfaitement enregistrés dans les centres nerveux; il est, en conséquence, fort problématique, qu'il en résulte, pour eux, une bonne compréhension, et même impossible, en thèse générale, qu'ils raisonnent juste et aient une saine appréciation des choses, s'ils apportent la même inattention à recueillir les autres matériaux de leurs pensées. Bien des hommes, sans doute, ne prêtent qu'une attention superficielle aux sujets, sur lesquels ils n'ont pas été spécialement dressés à se concentrer par l'éducation qu'ils ont reçue ou par les occupations et les habitudes particulières de leur vie ; et si nous réfléchissons à la genèse et au fonctionnement du mécanisme de la pensée, c'est-à-dire à la manière dont ce mécanisme se développe par un continuel ajustement aux impressions externes et acquiert enfin des réactions appropriées et définies, nous n'aurons pas de peine à comprendre, comment de tels individus deviennent des machines automatiques, incapables de porter un jugement sain sur des choses, qui se trouveront tant soit peu en dehors des ornières accoutumées de leur pensée. Ils
tion de les pouvoir garder quelques jours, pour faire un choix. Comme on lui demandait, comment, en si peu de temps, il pouvait voir si tel ou tel singe serait un bon acteur, il répondit que tout dépend de leur pouvoir d'attention, Si, pendant que l'on parlait ou expliquait quelque chose à un singe, son attention était aisément distraite, par exemple, par la présence d'une mouche sur le mur ou quelque autre bagatelle, le cas était désespéré. Essayait-on, par des punitions, de faire agir un singe inattentif, l'animal devenait rétif. Au contraire, un singe attentif pouvait toujours être dressé. » (Darwin, Descendance de Vliomme, vol. I.) Chez les enfants imbéciles ou idiots, le manque d'attention est très notable; leur présente-t-on un objet nouveau, ils le jettent de côté ou s'en éloignent, sans en recueillir les impressions, qu'il devrait produire; leur structure nerveuse vicieuse manque de la propriété fondamentale d'adaptation au milieu ambiant.
sont tous exactement marqués de la même estampille, comme autant de billets de banque, et leurs idées, ainsi que leurs sentiments, n'ont cours que parmi' leurs semblables ou leurs coreligionnaires, portant la même étiquette. Les révélations de la science moderne sont des folies pour ceux qui ont été dressés à accepter les révélations surnaturelles, et qui s'en sont contentés ; lorsqu'on touche aux ressorts de leurs idées, ils donnent, avec une régularité mécanique, la même réponse uniforme, qui était à prévoir.
Il n'en est pas autrement de tous les hommes, dont le développement a eu lieu dans une seule direction : quand ils sont frappés par des impressions, auxquelles leurs es- .prits n'ont pas été ajustés, ils n'en tirent aucun effet intelligent ; ces impressions sont pour eux ce que le son est pour le sourd, et la lumière pour l'aveugle. Il n'est besoin ni de beaucoup de temps ni d'une grande sagacité, pour deviner les opinions, que manifesteront, sur n'importe quel sujet, social, politique ou religieux, les personnes que l'on rencontre, si leur éducation, leur position et leurs occupations sont connues. Surveiller les opérations d'une machine à battre le blé, ou écouter en chemin de fer, la conversation habituelle des hommes d'affaires, qui vont et viennent journellement du centre d'une grande cité à quelque station voisine, est également ennuj'-eux, vu que les résultats sont presque aussi uniformes et aussi automatiques dans un cas que dans l'autre. On distingue généralement entre l'attention involontaire et l'attention volontaire : on dit l'attention involontaire, quand elle est sollicitée avec force par l'intérêt même de l'objet ou du sujet; volontaire, quand elle dirigée sur un objet par un effort de la volonté. Lorsqu'un objet présent ou un événement qui nous intéresse éveille vivement l'attention, on conçoit sans peine, que les centres nerveux desservant la perception entrent en une activité intense et produisent une intensité proportionnelle de la conscience. Lorsque
l'objet ou révènetnent n'est pas réellement présent et que c'est son idée qui donne l'éveil à l'attention, nous pouvons raisonnablement admettre, que les mêmes centres nerveux sont mis en activité par un procédé identique, mais non pas, ordinairement du moins, avec la même intensité ; de sorte que l'attention est plus encline à dévier, ou, en d'autres termes, que l'énergie est plus apte à s'irradier sur d'autres plexus. L'idée peut être de nature à s'emparer fortement de l'attention, sans exiger aucun effort auxiliaire de la volonté ; elle peut même être de nature à paralyser les efforts de la volonté pour diriger l'attention ailleurs. On a fait sur l'attention les deux observations suivantes, qui ne manquent pas d'intérêt : la première, c'est qu'elle a pour effet physique de rendre les nerfs plus sensibles à des impressions faibles, de sorte que l'ouïe, l'odorat et le tact gagnent en finesse, chez ceux dont l'attention est particulièrement dirigée sur l'un de ces sens ; la seconde, qui est peut-être une conséquence de la première, c'est que le temps appréciable, qui s'écoule entre l'action d'un stimulus sur un sens et la perception du stimulus est sensiblement plus court, lorsque l'attention est préparée à l'impression, que lorsque l'excitation se produit d'une manière inattendue. Ceci est d'accord avec l'hypothèse précédemment émise, selon laquelle une idée active engendre, dans les éléments nerveux, un changement moléculaire, qui se propage le long des nerfs sensitifs jusqu'à la périphérie, ou au moins jusqu'aux ganglions sensoriels, dont la sensibilité se trouve ainsi accrue. Il résulte de cette propagation de l'action moléculaire aux ganglions, que les muscles en rapport avec le sens sollicité entrent , par action réflexe , en une certaine tension et augmentent le sentiment de l'attention, en vertu de la loi de corroboration réciproque des sensations associées. Notons, en outre, que l'augmentation de la sensibilité par l'attention est en harmonie parfaite avec ce que j ai dit plus haut concernant l'action habituelle des idées
sur les centres sensoriels, qui peut aller, parfois, jusqu'à produire des illusions et des hallucinations.
Lorsque nous prêtons à une perception ou à la production d'un acte ou d'une idée une attention vive, nous avons distinctement lé sentiment d'une tension ; sentiment, qui, comparé à d'autres impressions analogues que nous avons éprouvées, nous rappelle surtout, et plus qu'autre chose, le sentiment de la tension musculaire, et que nous rangeons, en conséquence, dans la catégorie des innervations motrices. Quand nous regardons attentivement un objet, les muscles des yeux se tendent ; les muscles des oreilles en font autant, quand nous écoutons attentivement ; lorsque nous flairons attentivement une odeur à peine perceptible, les muscles du nez entrent en jeu ; lorsque nous palpons attentivement un objet, pour en tirer toutes les impressions tactiles qu'il peut nous donner, nous contractons les muscles du membre en train de palper. Or, le résultat constant de la coopération du sens musculaire, dans tous ces cas, est de stimuler ou de renforcer l'intensité de la sensation primitive. En effet, la perception d'un objet se composant de l'affection du sens, plus les sensations musculaires associées, il est évident, qu'une plus grande excitation de ces dernières compensera le manque d'intensité de la première et amènera ainsi l'objet avec plus de clarté dans le champ de la conscience. Tout le monde sait, que certaines impressions nous échappent par inattention, et que parfois, en exerçant l'attention de propos délibéré, nous pouvons percevoir des impressions, dont autrement nous n'aurions pas eu conscience, exactement comme nous obtenons, grâce à l'attention et à l'exercice, la faculté de mouvoir volontairement des muscles, qui sont communément en dehors du domaine de la volonté. Par exemple, de même qu'il est possible d'arriver à contracter volontairement les muscles de l'oreille externe et même ceux de l'oreille interne, de même aussi on peut arriver à distinguer quelques-uns des sons, dont la vibra-
tion simultanée produit le timbre d'une note musicale, simple en apparence. Dans ce dernier cas, il y a évidem-. ment tension des muscles internes de l'oreille, dont les variations extrêmement délicates, correspondant aux différences des vibrations des sons, se révèlent à la conscience comme perceptions distinctes. Il y a, ici, correspondance parfaite avec ce qui se passe dans les muscles de l'œil, lorsque l'on apprend à mesurer à vue de très minimes distances.
Mais on pourrait demander : Comment une innervation motrice peut-elle entrer comme facteur dans une opération de la volonté, quand il s'agit, apparemment, d'un acte purement mental et non musculaire ? Le fait est, qu'une innervation motrice accompagne toujours et invariablement le plus petit effort de ce qui semble être pure volition. Cette innervation motrice, nous Texerçons aussi bien, lorsque nous pensons à un objet absent, que lorsque nous percevons l'objet présent et y pensons en même temps ; la seule différence, c'est que, dans le premier cas, nous nous adressons à l'image interne, aux contours moins fortement accusés, et nous nous contentons de l'état naissant de l'excitation ; nous avons, en d'autres termes, les mêmes intuitions motrices. De même, quand nous exerçons la volonté par la pensée, il en résulte toujours une tension actuelle ou naissante de quelques-uns de nos muscles : des muscles des yeux, qui prennent effectivement l'attitude voulue pour distinguer un objet éloigné ; des muscles de l'oreille, quand nous avons l'air de chercher à entendre un son fugitif ; des muscles de la tête, du nez et de la face, qui trahissent de graves et profondes réflexions par l'expression qu'ils donnent à notre figure ; ou bien de n'importe quels autres muscles du corps, que nous avons associés d'une manière quelconque au travail intellectuel.
Voici quelques exemples à l'appui de cette opinion : d'abord le sentiment de tension dans la tête ou autour de la tête qu'on éprouve quelquefois, après avoir longuement
et sérieusement réfléchi, et qui, s'il augmente, peut non seulement devenir douloureux, mais se changer en véritable vertige, l'innervation motrice perdant alors son caractère de coordination définie et déchargeant son énergie désordonnée dans la conscience; en second lieu, la fréquente association de mouvements, en apparence inutiles, avec ceux qui sont indispensables pour l'exécution d'un acte : ainsi, un violent exercice des bras ou l'exécution d'une opération délicate et inaccoutumée avec les mains produit toutes sortes de contractions ou de distorsions des muscles de la face. Ces mouvements ont été appelés synergiques ou sympathiques et ils le sont en effet ; en outre, on peut soutenir, qu'ils aident plus ou moins efficacement l'exécution de l'acte, en tant qu'ils renforcent l'énergie centrale , grâce aux contributions sensorielles réflexes , fournies par les sensations musculaires correspondantes. Enfin je citerai le fait, que le caractère de la volonté d'un individu est écrit dans l'expression de sa phj^sionomie et de l'habitus musculaire de son corps ; ce qui prouve, que chacune des opérations de sa volonté s'est accompagnée de certaines tensions musculaires, devenues habituelles. Exactement comme l'histoire de la vie d'un homme est la révélation de son caractère, témoignant de ce qu'il a voulu, les traits de son corps contiennent, eux aussi, l'histoire de ce qu'il a voulu, et seraient d'excellents points de repère pour arriver à connaître son caractère, si nous étions assez habiles pour déchiffrer cette sorte d'hiéroglyphes naturels.
Si nous voulions spécifier les conditions physiques d'un acte de l'attention, il nous faudrait partir du postulat fondamental de l'intérêt éveillé par le sujet, soit en vertu d'affinités centrales innées, soit en vertu d'affinités développées dans l'individu par l'éducation ou par l'habitude. Cela admis, les conditions requises seraient les suivantes : d'abord excitation du trajet d'idéation approprié, au moyen de la représentation externe ou de la représentation interne; secondement, l'augmentation d'énergie
CENTRKS XKRVEUX SUPÉRIEURS. 301
de cette première stimulation par une nouvelle stimulation due à l'innervation motrice correspondante ; troisièmement, une nouvelle augmentation d'énergie par la réaction subséquente des centres perceptifs plus actifs que les autres sur l'élément moteur de l'idée; car l'influence réciproque de ces facteurs sensoriels et moteurs renforce, jusqu'à un certain point, son activité; et enfin, probablement, une augmentation de la vascularisation des parties intéressées, résultant de la plus grande activité fonctionnelle. Je n'ai pas encore parlé de cette dernière condition ; voici ce qui la rend probable : la circulation du sang est plus active dans le cerveau pendant qu'il travaille que pendant le repos; d'autre part, lorsque l'attention est portée sur un point du corps, la circulation locale est quelquefois notablement augmentée. Nous sommes donc autorisés à dire que l'attention, en se portant sur un ensemble d'idées, a pour effet d'accélérer la circulation dans le substratum nerveux de ces idées; c'est précisément ce qui arrive, lorsqu'une idée s'est fortement emparée de l'esprit : elle maintient dans le cerveau une circulation active et ne lui permet pas de se reposer et de s'endormir. Il y a afflux de sang; or un afflux supplémentaire accroît l'activité ; et, lorsque le sommeil vient, il est dù, soit à l'apaisement de la pensée et à la subséquente diminution de la circulation, soit à la diminution de la circulation et au subséquent apaisement de la pensée. Comparez ces phénomènes à ce qui arrive, quand une personne rougit : une idée reliée à quelque sentiment de honte ou de pudeur produit immédiatement une dilatation vasculaire active de la face et du cou, et la personne rougit; ensuite la sensation produite, par le fait de rougir, réagit à son tour sur l'idée et augmente la honte et la confusion; il en résulte une rougeur et une confusion encore plus grandes.
Tenons ce qui précède clairement devant l'esprit et essayons de comprendre ce que l'on entend par les mots : diriger volontairement l'attention sur un sujet, afin d'y
réfléchir. Ce qui a lieu dans ce cas, n'est autre chose que l'excitation de certains courants nerveux d'idéation et leur maintien en activité, jusqu'à ce qu'ils aient amené à la conscience, par l'irradiation de leur énergie, toutes les idées associées ou au moins un aussi grand nombre d'idées qu'il est possible d'en mettre en activité dans l'état momentané du cerveau. Si la réflexion est fertile, elle forme une nouvelle conception, en réunissant et en coordonnant les nouveaux rapports qu'elle a découverts ; dorénavant la nouvelle conception est dûment associée avec les précédentes dont elle est née; mais elle occupe un niveau d'abstraction supérieur. Le fait de diriger volontairement l'attention sur un sujet de réflexion, implique un intérêt inhérent à ce sujet et provenant de quelque sentiment en rapport avec lui ou du désir de le comprendre. C'est au moyen de cet intérêt qu'il tient l'attention ; car si le sujet en est dénué ou si la réflexion ne le rend pas intéressant par la découverte de nouveaux rapports, l'attention se détourne du sujet et l'abandonne. Ce que nous faisons volontairement, c'est de donner au sujet l'intérêt qui lui manque, en cédant aux motifs appropriés, c'est d'augmenter l'excitation par le concours d'autres stimulations aptes à le faire, et aptes à attirer l'attention, ou, en d'autres termes, à éveiller activement la conscience ; ce qui est bien différent de la manière devoir ordinaire, selon laquelle nous dirigeons la conscience sur l'attention et la tenons ainsi devant l'esprit. Il paraît donc, que la force que nous appelons attention est plutôt une vis a fronte qui attire la conscience, qu'une vis a ter go qui la pousse. S'il en est ainsi, l'attention volontaire et l'attention involontaire ne différent point par leur nature fondamentale; la seule diff'érence consiste* en ce que dans l'attention réflexe ou involontaire , l'activité de la pensée est dénature à éveiller immédiatement et à retenir la conscience; tandis que, dans l'attention volontaire, l'excitation n'arrive au diapason requis d'activité que grâce à l'aide d'énergies supplémentaires, de contributions réflexes,
qu'elle reçoit des idées associées. Dans le premier cas, l'acte est directement réflexe; dans le second, il l'est indirectement.
On sait qu'une douleur plus forte suspend notre conscience d'une douleur plus faible, même si la cause de celle-ci continue à agir; la conscience est accaparée par la douleur plus forte, qui, momentanément, nous rend inconscients de la douleur plus faible. De même, nous pouvons indubitablement soulager jusqu'à un certain point une vive douleur, en nous mordant la langue ou en contractant spasmodiquement certains muscles. L'un et l'autre de ces actes produisent un effet inliibitoire sur le centre qui sentait la douleur, et la conscience est occupée par la sensation provenant de la langue mordue ou des muscles contractés. Lorsqu'une douleur physique empêche l'attention de suivre un sujet intellectuel, c'est le centre sensoriel irrité, qui exerce une inhibition semblable sur les centres cérébraux supérieurs. Le contraire arrive , lorsqu'une grande excitation intellectuelle produit des effets d'anesthésie ; ainsi, de graves blessures, reçues pendant l'agitation extrême d'une bataille, ne causent point de douleur dans le moment; les maniaques supportent ou s'infligent quelquefois à eux-mêmes les plus poignantes douleurs sans les sentir ; les convulsionnaires de Saint-Médard paraissent avoir été insensibles aux coups, que les spectateurs leur administraient vigoureusement et qu'ils appelaient « des consolations ». Ces faits montrent, que la conscience peut être une fonction extrêmement localisée dans le cerveau, et me semblent bien d'accord avec l'interprétation que j'ai donnée de la nature de l'attention.
Je pourrais citer un bon nombre d'autres exemples, qui conduisent au même résultat; mais il suffira de rappeler les phénomènes de ce qu'on appelle le sommeil mesraérique. Dans cet état, artificiellement produit, le patient est quelquefois insensible à toute impression sensorielle, excepté à la voix de l'opérateur, et il est hors de doute que de graves
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opérations chirurgicales ont été faites dans ces circonstances sans provoquer le moindre signe de douleur. L'individu est également inconscient de toutes les idées, qui ne lui sont pas suggérées par l'opérateur et se trouve par conséquent exclusivement sous l'influence de ces dernières : leurs centres corticaux sont les seuls actifs. La personne mesmérisée ne peut ni s'asseoir, ni se lever, si l'opérateur lui dit qu'elle ne le peut pas, ou le lui fait accroire; elle devient, en somme, une machine automatique, dominée par les idées, qui seules sont mises en activité. Le somnambule est également inconscient de toutes les idées, qui ne font point partie de son rêve et de toutes les sensations, qui n'ont point de rapports avec celui-ci ; ses sens ne sont pas entièrement fermés ; mais ils ne sont ouverts qu'aux impressions ayant trait au sujet du rêve ; ce phénomène n'est que le cas extrême de l'influence de l'idée sur les ganglions sensoriels, qui, ainsi que nous l'avons vu, peuvent augmenter l'impressionnabilité des sens et quelquefois produire de véritables hallucinations. Le somnambule joue son rêve, comme un acteur joue son rôle, et est insensible à toutes les stimulations sensorielles, qui ne sont pas indispensables à la continuation du rêve; il n'est sensible en général, comme on peut s'y attendre, qu'aux stimulations provenant de la vue et du sens musculaire. Probablement, si un chien de chasse était somnambule, l'odorat serait chez lui le seul sens actif pendant le rêve. Nous manquons de données pour établir exactement l'état du cerveau dans ces circonstances; mais il n'est pas impossible, eu égard à la distribution des artères, que l'état de la circulation dans le cerveau soit le point de départ du phénomène ; nous savons que, pendant le sommeil, les vaisseaux sont contractés et donnent au cerveau beaucoup moins de sang, et qu'ils se dilatent et lui donnent beaucoup plus de sang au moment du réveil; nous savons aussi que certaines artères desservent certaines régions des circonvolutions; nous pouvons donc conjecturer, que, dans le rêve du somnambule, l'ac-
CENTRES NERVEUX SUPÉRIEURS. 'Mi
tivité de la circulation ne diminue pas dans cerlains points des circonvolutions, à la suite peut-être d'un stimulus provenant de quelque organe interne, relié à cette localité du cerveau ; le résultat doit être la continuation partielle des fonctions de ces localités. Que l'explication physique soit celle-là ou une autre, il est certain que, dans ces états de sommeil anormal, il y a une discontinuité de fonction, un isolement de quelques-uns des centres corticaux , seuls actifs et fonctionnant indépendamment des autres qui se reposent; les idées, qui naissent alors, sont incapables, pour une raison physique inconnue, de se propager aux centres voisins.
Résumons en peu de mots les faits, que nous avons exposés. Ces faits sont : que l'idée ou la prévision certaine d'une sensation rend le sens correspondant plus impressionnable pour cette sensation, laquelle, en se réalisant, est sentie plus vite et plus vivement; — que, pendant la réflexion, l'idée agit habituellement sur les centres sensoriels et devient plus claire, grâce aux représentations qu'elle évoque; — que son influence sur les centres sensoriels a quelquefois une intensité telle qu'elle engendre de vraies hallucicinations; — que l'excitation des centres sensoriels a pour conséquence une excitation des centres moteurs; et enfin que, dans certains états anormaux, lorsque l'activité mentale continue dans une seule direction exclusivement, les sens ne sont accessibles qu'aux sensations ayant quelque rapport avec les idées dominantes, d'où il résulte, que l'individu ne perçoit que cette catégorie de sensations. Mais cette limitation de l'attention est due à une cau5e purement physique, qui est l'excitation isolée de courants d'idéation particuliers; la conscience est le résultat et non la cause de cette excitation. Le langage psychologique à la mode renverse cette proposition, et attelle, comme l'on dit vulgairement, la charrue avant les bœufs; car, dans la réflexion, il ne s'agit pas, comme on l'admet habituellement, de diriger la conscience ou l'attention sur l'idée,
mais de donner à l'idée une intensité suffisante pour qu'elle s'impose à la conscience. 11 est, en outre, très important de rechercher, si, en tlièse générale, nous pouvons réfléchir sans nous faire de nos idées une représentation sensorielle, ou sans nous représenter les innervations motrices correspondant à l'articulation des mots, qui symbolisent ces idées, ces deux espèces d'images réagissant l'une sur l'autre et renforçant l'énergie du courant percepto-moteur, ce qui aide à fixer l'attention sur le sujet. La question me parait assurément digne d'être méditée plus qu'on ne l'a fait jusqu'à présent.
Il me reste à dire quelques mots concernant l'association des idées. Les communications anatomiques d'une cellule nerveuse ou d'un groupe de cellules dans les ganglions cérébraux limitent nécessairement la direction de l'activité et sa propagation à d'autres cellules; une cellule ne peut pas agir indifféremment sur d'autres; car il est à peu près certain, que, comme l'excitation d'une fibre nerveuse ne peut se propager à une autre fibre que grâce à la continuité de leur substance, ainsi l'activité d'une cellule ne peut se communiquer à d'autres cellules que par leurs anastomoses. Aussi longtemps qu'une cellule ne s'est pas mise en communication avec d'autres cellules, elle ne peut prendre aucune part à la fonction mentale. Outre cette limitation inévitable, qui dépend de la constitution anatomique des centres nerveux, le genre même de l'association est encore déterminé par l'expérience individuelle; il arrive, relativement aux idées, ce que nous avons exposé relativement aux mouvements. Les idées ne se suivent pas indifféremment; mais, comme toutes les idées ont été acquises par l'expérience, comme nous n'avons aucune idée de choses, dont nous n'ayons eu d'abord des impressions sensorielles, fragmentaires ou complètes, l'enchainement des idées les unes avec les autres dans le cerveau doit correspondre à l'ordre de l'expérience et les associations d'idées, habituelles à un individu, sont une expression de l'influence de son
CENTRES NERVEUX SUl'ÉRIEURS.
éducation et de son milieu. Le même sujet, chez différents individus, évoque autant de séries différentes d'idées, dont chacune est le résultat d'une série de suggestions, déterminées par le tempérament, l'éducation et les circonstances au milieu desquelles chaque homme a vécu. A la première rumeur de guerre, l'esprit du financier et du marchand se reportera avec sollicitude sur l'état des fonds et du commerce ; l'homme politique se préoccupera de la puissance et de l'avenir des nations aux prises; le soldat rêvera mesures militaires, promotions et gloire. Mais derrière les effets de l'éducation, se trouvent ceux de l'hérédité, qui impriment un cachet non moins spécial au caractère et au tempérament de l'individu. Tout ce que les aïeux d'un homme ont senti, pensé et fait influe certainement , ne Teùt-il même jamais connu, sur ce qu'il sera disposé à sentir, penser et faire; il a hérité de circonvolutions prêtes à reprendre, à certaines époques de sa vie, le même genre d'activité, qu'elles ont été appelées à remplir chez ses ancêtres.
La vie sociale serait tout bonnement impossible, si nous ne retrouvions pas, dans l'homme, l'uniformité indubitable des lois naturelles, qui régissent aussi le monde extérieur : des idées se suivant non pas causalement , mais casuellement, seraient pour nous comme des phénomènes de la nature, se succédant sans rapports mutuels. Lorsque, chez un de nos semblables, les idées succèdent aux idées, apparemment sans ordre et sans nous permettre de reconnaître leur enchaînement, nous nous croj^ons en droit d'enfermer cet homme dans une maison de fous, l'un des premiers signes de la folie étant, comme tout le monde sait, une solution de continuité dans l'ordre uniforme et habituel des manifestations mentales. La base de nos lois et de nos règles de conduite repose sur l'uniformité des lois régissant l'esprit humain ; Hume dit très bien : « Le prisonnier, qui n'a ni sou ni maille, découvre l'impossibilité de sa fuite aussi bien en considérant l'obstination de son geôlier qu'en pal-
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pant les murailles et les barreaux de fer qui l'entourent; et, s'il essaie de se. procurer la liberté, il préférera s'attaquer aux pierres et au fer plutôt qu'à la nature inflexible du geôlier. » — Quoique les idées s'associent d'une manière déterminée, par une nécessité physique aussi puissante que celle qui, dans le monde extérieur, relie la cause à l'effet, une idée peut se présenter à nous après des idées différentes, et nous ne pouvons jamais prévoir au^c certitude, quelle idée se présentera dans un cas donné ; ce qu'il y a de certain, c'est que ce sera une idée ayant été à une époque quelconque de notre vie associée avec celle qui la précède ou ayant quelque chose de commun avec elle ; une idée qui a, en d'autres termes, des rapports de contiguïté dans le temps et dans l'espace, d'identité, d'analogie ou de contraste avec elle. La nécessité, dans chaque délibération et dans chaque acte de notre vie, est généralement reconnue \ Lorsque nous évoquons une idée, au moyen de ce qu'on appelle un effort volontaire, nous ne pouvons le faire, qu'en appelant à notre aide les lois constantes de l'association ; nous atteignons notre but, non pas par un commandement soudain et direct de notre volonté, mais en suivant des séries d'idées, qui nous semblent devoir conduire à ce que nous voulons nous rappeler : exactement comme nous nous servons de la cohésion organisée entre les centres moteurs, lorsque nous tâchons d'exécuter un mouvement complexe. Lorsque nous lisons ou écoutons une conversation, ou bien lorsque nous méditons les idées, qui s'associent et se suivent spontanément, sans aucun effort de la volonté, sans conscience même de leur lien et de leur enchaînement, nous sommes quelquefois surpris par la résurrection de quelque ancienne association, qui depuis longtemps nous paraissait perdue.
Chacun de nous a une nature spécifique, comme être
* Implicitement, oui; explicitement, non; c'est ce que j'ai tâché «Je montrer dans l'introduction de ma Physiologie de la Volonté.
humain, tandis que le monde extérieur, qui n'est qu'un, agit également sur tous ; voilà pourquoi il se forme inévitablement certaines associations générales, qui ne peuvent plus être dissociées ou ne le peuvent qu'avec beaucoup de difficulté; exactement comme des groupes de mouvements sont associés chez tous les hommes d'une manière indissoluble. Elles sont ce qu'on a appelé les lois générales de l'association des idées : celle de cause à effet ; celle de contiguïté dans le temps et dans l'espace ; celle de similitude ou de contraste. Une idée peut en suivre une autre en vertu de chacune de ces lois et probablement en vertu d'autres lois encore. Nous pouvons, grâce à ces lois, qui sont les mêmes chez tous les hommes, prévoirie caractère général de leurs idées, prédire le cours général de leur conduite et étabUr des règles pour la vie sociale. L'universalité, que l'on a attribuée à ces lois fondamentales, a été prise pour la preuve d'une origine au delà de toute expérience ; on a , à différentes époques, fait beaucoup d'argumentations subtiles et ardues , pour prouver qu'elles n'avaient pu être acquises par l'expérience. Néanmoins il est difficile de concevoir, comment les hommes, constitués comme ils le sont, et dans leur position vis-à-vis de la nature, auraient pu manquer de les acquérir; et encore plus difficile de comprendre, comment on a jamais pu supposer que ces idées aient une signification transcendentale, dépassant les limites de l'expérience humaine, qu'elles soient des vérités absolues et non relatives. La croyance à l'uniformité des lois de la nature, au fait que le soleil se lèvera et se couchera demain comme aujourd'hui, que l'arbre dépouillé par l'hiver se couvrira au printemps d'un nouveau feuillage, que la semence confiée à la terre germera, quand son temps sera venu, que la pluie tombera, que les fleuves continueront à couler en aval, en un mot que ce qui a été sera — cette croyance, disons-nous, se développé nécessairement dans l'esprit, en plein accord avec les lois de la nature, dont l'esprit n'est qu'une partie et un produit.
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L'uniformité do la nature devient consciente d'elle-même dans l'esprit de la nature de l'homme ; car, chez l'homme, une partie de la nature se développe conformément à ses lois; c'est en nous, qu'elle arrive à être consciente d'ellemême. La croyance, dont nous avons parlé, ne surgit pas tout à coup dans l'esprit de l'individu ; elle se forme graduellement comme partie et produit du développement intellectuel de l'individu ; elle est limitée d'abord à quelque exemple particulier qui lui donne naissance ; elle s'étend ensuite à d'autres expériences, qui lui donnent la force ; elle reçoit une nouvelle vérification de chaque nouvel exemple d'uniformité, à mesure que l'esprit entre dans des rapports plus intimes et plus spéciaux avec un plus grand nombre de parties de la nature, grâce à la découverte de nouveaux faits et de nouvelles lois ; elle acquiert enfin une telle certitude et une telle universalité dans l'esprit des hommes, qu'un grand nombre d'entre eux ne peuvent pas concevoir qu'on puisse la nier. Notons en passant que dire d'une chose qu'elle est inconcevable, c'est dire, que la conception a des limites posées par l'expérience et non que les possibilités de la nature sont limitées. N'est-il pas vrai que les animaux, dans leur sphère restreinte, basent leur manière d'agir sur une compréhension instinctive de l'uniformité de la nature et sur une adaptation à cette nature? Il n'est pas probable qu'ils aient, comme nous, la croyance consciente en cette uniformité, mais elle est implicitement contenue ou inconsciemment incarnée dans leur organisation mentale plus simple, et constitue le fondement de la plupart de leurs actions. Si nous imaginons un arbre doué de conscience individuelle et sachant qu'à chaque printemps il fleurira et mûrira ses fruits conformément à la nature inhérente à son espèce et non à celle d'une autre espèce, il est impossible de concevoir, qu'un tel arbre n'ait point la conviction profonde de- l'uniformité de la nature : toute son existence n'en est qu'une expression spéciale. Chez l'homme lui-même, le sentiment instinctif de l'uni-
formiié précède l'énonciation consciente de la croyance, l'expression raisonnée n'est que l'aveu explicite de ce qui était implicitement contenu dans l'organisation mentale.
De ce que nous avons la conviction, que la nature est gouvernée par des lois constantes et inaltérables, il ne s'ensuit nullement, que la forme actuelle de l'uniformité de la nature doive continuer à tout jamais. Il n'est pas impossible de concevoir un changement graduel ou subit de l'ordre de la nature, tel que nous le connaissons; car il est certain, que notre expérience limitée ne nous donne pas le droit de faire l'induction d'une uniformité éternelle, qui ne pourrait être justifiée que par une expérience infinie. S'il est incroyable, qu'un miracle violant les' lois de la nature ait eu lieu dans le passé connu à l'humanité, il n'est pas incroyable, que tout le cours de la nature ne change dans l'avenir et que de nouvelles lois, à nous inconnues, entrent en vigueur. Il n'est pas impossible, que nous sachions, que d'un moment à l'autre une grande catastrophe arrivera à notre globe, et qu'il ne restera personne pour en raconter l'histoire; le fait est que nous sommes beaucoup plus disposés à croire à la continuation de l'association entre les phénomènes, que nous avons toujours observés ensemble, qu'à en douter; sous ce rapport nous ressemblons aux enfants, qui reçoivent les assertions sans hésiter et croient que ce qui est arrivé quelquefois arrivera de nouveau dans les mêmes circonstances, ou aux sauvages, pour qui une nouvelle expérience est un choc violent et désagréable, car ils sont incapables de concevoir qu'une croyance ou une coutume ait besoin d'une autre justification, que le fait d'avoir été la coutume et la croyance de leurs ancêtres. Un autre exemple de la même tendance est offert par l'hostilité, avec laquelle une idée nouvelle est presque toujours reçue par les individus et les peuples civilisés, qui voient avec terreur l'ordre accoutumé de leurs idées menacé de rupture et regardent le scepticisme, qui est une des conditions essentielles du pro-
grès de l'intelligence, comme l'ennemi le plus dangereux des intérêts les plus sacrés de l'humanité. L'homme, qui s'élève au-dessus de ce qui est écrit , est exposé à' être traité d'infidèle ou de chien mécréant : et pourtant c'est uniquement en s'élevant au-dessus de ce qui est écrit, que l'humanité avance sur la route du progrès.
Je considère donc la notion de l'uniformité de la nature comme une induction formée par la race humaine grâce à l'expérience, et il y a de bonnes raisons de croire, que d'autres idées fondamentales découlent delà même source. Il devient tous les jours plus difficile de comprendre, pourquoi l'humanité s'est si longtemps abandonnée à d'ardentes disputes entre les partisans de la doctrine proclamant, que tout savoir s'acquiert à posteriori ou estdûà l'expérience, et les partisans de la doctrine, selon laquelle l'esprit y contribue, en dehors de l'expérience, ou ci 2^riori. Dans la simple perception, comme nous l'avons vu, l'esprit, après la première expérience, apporte toujours un élément à lui propre; si des deux côtés on avait résolu de s'entendre clairement sur le sens des termes qu'on employait , il est très probable que les disputes auraient cessé incontinent.
Personne ne niera, que la constitution de l'organisme humain, physique et psychique, est telle que certains résultats auront sûrement lieu lorsque cet organisme sera placé dans de certaines conditions. L'enfant tette, lorsqu'on met le mamelon entre ses lèvres, et cela sans avoir appris à le faire; plus tard, lorsque les aliments seront dans sa bouche, la salive coulera, la nourriture sera avalée, digérée et assimilée; et, de même, quand des objets et des événements seront présentés à ses sens, il se formera en lui ce qu'on nomme des idées, et son esprit fonctionnera suivant certains modes d'activité tels que perception, mémoire, raison, émotion et volonté. Dans un cerveau bien constitué, placé dans des conditions appropriées, ces résultats seront atteints; mais ils ne seront atteints dans aucun cerveau, quelque parfaite que soit sa constitution, si les con-
ditions externes ne sont pas adaptées. Il s'ensuit, que l'expérience est une condition essentielle du développement de toutes les espèces de savoir, exactement comme l'air et la nourriture le sont pour le développement physique. Mais de même que tout l'air et toute la nourriture du monde seraient inutiles à l'organisme, aussi bien qu'à line statue de bronze, si cet organisme n'avait pas la faculté de digérer et d'assimiler, ainsi tous les objets du monde extérieur se présenteraient en vain à des sens normaux, si le cerveau n'avait pas la faculté de s'approprier leurs effets et d'en tirer le développement des différentes fonctions de son mécanisme psychique. L'idiot peut, comme l'animal, voir, entendre, sentir, pendant toute sa vie et n'être jamais capable de raisonner. 11 est donc évident, que le cerveau ou l'esprit contribue comme facteur essentiel au résultat que nous appelons le savoir, et le nom qu'on donne à ce facteur est tout à fait indifférent.
De plus, les fonctions mentales, chez l'homme, ont une direction aussi définie, aussi nécessaire que les fonctions instinctives chez les abeilles ou les fourmis. Nous ne pouvons pas nous empêcher de percevoir, de nous rappeler, de raisonner, de sentir comme nos semblables; nous ne pouvons pas plus sortir de ces modes d'activité que nous ne pouvons nous affranchir des modes de mouvements propres à tous les hommes. Les abeilles et les fourmis paraissent stupides, lorsqu'on les place en dehors des ornières de leurs instincts, parce qu'elles ne peuvent pas s'adapter à des expériences inusitées, auxquelles nous nous adaptons avec la plus grande facilité, grâce à notre intuition supérieure. Mais, si on nous plaçait en dehors des ornières automatiques de nos fonctions mentales, nous paraîtrions aussi stupides que les abeilles et les fourrais à des êtres d'un ordre supérieur, munis de sens, qui leur révéleraient des procédés de la nature à nous inaccessibles, et doués de facultés mentales tellement variées et tellement supérieures aux nôtres, qu'ils pourraient coordonner cette variété d'im-
pressions et en faire une unité. Si quelqu'un, en possession des découvertes de la mécanique moderne, avait pu observer comment autrefois vingt hommes se harassaient à faire ce qu'un seul homme fait aujourd'hui, il aurait trouvé fort stupide de leur part de continuer à se mouvoir automatiquement, dans leur routine de pensées et d'actions, et de ne pas voir les moyens de se soulager immédiatement, tout en les avant sous la main.
Demandons-nous maintenant de quelle nature est le facteur, que l'esprit apporte dans le développement du savoir. Toutes les races humaines ont un cerveau organisé d'après le même type général; elles ont le même nombre et le même genre de sens, et les mêmes mécanismes de mouvement; elles ont par conséquent certaines idées fondamentales communes ; mais quand on compare les phénomènes psychiques de l'un des sauvages les moins développés avec ceux d'un intelligent Européen, on trouve, malgré la communauté de quelques phénomènes généraux, une immense différence; et si l'on soumettait un enfant de ce sauvage et un enfant européen, depuis leur naissance jusqu'à 1 âge adulte, à des conditions externes identiques, on ne peut pas douter qu'il en résulterait tout de même une vaste différence de développement intellectuel. C'est qu'il ne s'agit pas des conditions externes seulement, de la simple acquisition d'expériences; l'acquisition implique une faculté d'acquérir et la différence, dans notre cas, est la conséquence d'une différence innée dans les facultés d'acquisition. 11 est donc évident, que, pour l'acquisition du savoir, la valeur du facteur mental inné varie beaucoup selon les individus et que le savoir accessible à quelques hommes ne peut pas être acquis par d'autres, quelque semblables que soient les conditions de leur vie, pas plus qu'il n'est possible à tous les hommes d'atteindre la taille extraordinaire de quelques individus gigantesques.
Si les partisans de l'origine à priori de certaines idées affirmaient, que les mêmes formes fondamentales sont im-
GliNTRES NERVEUX SUPÉRIEURS.
posées par l'esprit aux matériaux de la connaissance et que la différence dans la valeur des facteurs psychiques n'est qu'une différence de degré, .il resterait toujours à savoir d'où provient une telle différence. La réponse évidente est que la supériorité innée de l'organisation est le résultat de l'hérédité \ Le sauvage a une capacité d'acquisition intellectuelle moindre que l'Européen, parce que son cerveau est moulé sur le type moins développé des cerveaux de ses ancêtres, tandis que le cerveau de l'Européen a hérité de l'organisation supérieure et de la plus grande capacité de ceux qui l'ont précédé : le facteur mental apporté par lui est un don inné, indépendant de son expérience individuelle; l'Européen a, dans ses circonvolutions, des plexus nerveux, que le sauvage n'a pas : nous n'avons pas plus de raison de douter de ce fait que de douter que le chien d'arrêt tienne de ses parents son aptitude particulière. Donc, ceux qui défendent la doctrine de Và priori ont raison d'affirmer, que l'individu ne reçoit pas tout son savoir par les organes des sens, mais que la constitution de l'esprit donne aux matériaux fournis par les sens des formes, ou des manières d'être 2Je?'çues, qui sont un élément important du résultat final déterminé par elle; c'est elle, qui trace les lignes, dont la fonction ne peut pas s'écarter.
Nous voici en face d'une autre question : ces formes, ces intuitions, ces idées fondamentales, ces catégories de l'entendement, cette aptitude mentale, ou, quel que soit le nom qu'on veuille leur donner, n'ont-elles pas elles-mêmes été
' Dans la première édition de sou grand ouvrage-: Sicj' l'origine des espèces, publié en 1859, M. Darwin dit : « La psychologie doit reposer sur une base nouvelle, celle de l'acquisition graduelle et nécessaire de chaque faculté et capacité mentales. » 11 devinait ainsi, comme le remarque M. Huxley, que l'homme et ses plus hautes i'acultés doivent être des produits de l'évolution comme la plus humble plante. « Chaque genre de progrès, statique ou dynamique, réalisé par l'individu tend à se perpétuer par la génération dans l'espèce. Ainsi des modifications, d'abord artificielles, sont rendues spontanées par l'hérédité.» (A. Comte, Politique positive, vol. I.) Il montre, que le i-ésultat n'écessaire doit être la graduelle élévation de la race, en insistant cependant sur la fixité de l'espèce.
acquises par l'expérience, non pas de l'individu, mais de l'espèce, non pas de Vicnité humaine, mais de la collectivité du genre humain? C'est un principe fondamental de la théorie darwinienne, que les modifications physiques ou psychiques avantageuses, qui naissent de la tendance à la formation des variétés, deviennent héréditaires, et que, par l'accumulation de ces modifications, pendant d'innombrables générations, les facultés psychiques de l'homme ont été graduellement acquises. Il fut un temps, où toute l'Europe n'était habitée que par des hommes guère supérieurs aux sauvages actuels et qui seraient aussi déplacés dans le système social compUqué d'aujourd'hui, et aussi peu capables de s'y adapter et d'acquérir tout ce qu'une telle adaptation implique, que les sauvages eux-mêmes; et pourtant ils furent nos ancêtres ; tous les dons psychiques, par lesquels nous dépassons les sauvages, et toute la supériorité d'organisation cérébrale, que ces dons impliquent, ont, par conséquent, été acquis par l'accumulation des effets de l'expérience et par leur transmission héréditaire. Ce sont les résultats, histologiquement enregistrés, des rapports plus complexes et plus spéciaux, que le temps a graduellement établis entre l'homme et notre nature; c'est pourquoi ils déterminent les formes de notre manière de penser et de sentir, exactement comme la conformation et la disposition de nos membres déterminent notre manière de marcher. Ils sont indépendants de l'expérience individuelle, mais ils dépendent de l'expérience collective.
Pour acquérir une notion de la genèse de ces capacités mentales et supérieures innées, la méthode inductive doit commencer par observer l'esprit dans son état le plus primitif et non, comme font les métaphysiciens, dans son état le plus complexe et le plus développé. Des facteurs, qui, en procédant de cette dernière façon, apparaissent comme élémentaires et inaccessibles à l'analyse, ne sont ni l'un ni l'autre, si on en étudie l'évolution organique. Ceux-là se trompent fort, qui posent une barrière infranchissable
ClONTRKS NERVEl'X SUFIORIEUllS.
entre l'esprit, d'une part, la nature et ses lois, de l'autre, et qui rejettent la doctrine de l'évolution mentale, au lieu d'identifier l'âme avec l'organisme et de chercher, au moyen d'une patiente investigation, les lois communes qui régissent l'évolution de tous les deux. Nous leur accordons les sentiments et les idées potentielles et générales, qu'ils appellent formes de l'esprit : les formes à priori de l'espace, du temps, de la causalité et du sens moral; mais nous tenons à en dévoiler l'origine et àen suivre l'évolution, exactement comme nous déterminons l'origine et l'évolution des formes plus spéciales de la pensée et du sentiment, manifestées par chaque individu en vertu de son organisation spéciale. La constance et l'universalité des catégories, ou des formes générales de la pensée et du sentiment, ne sont pas plus étonnantes que le fait que tous les hommes sentent, voient et entendent de la même manière : elles ont été moulées, comme les sens eux-mêmes, pendant le cours de longues époques, par une adaptation interne et progressive aux conditions externes.
Si on applique ainsi à l'évolution de l'esprit la théorie darwinienne, la dispute entre les à-prioristes et les à-postérioristes semble toucher à sa fin; mais il n'en est rien : la thèse des premiers , poussée jusqu'à ses conséquences logiques, déclare, que les formes mentales innées ne proviennent en aucune façon de l'expérience, qu'elles sont réellement d'origine suprasensible , antérieures à toute expérience de l'espèce ou de l'individu. On ne saurait sérieusement contester, que nos sens ne nous aient jamais fait connaître qu'une partie très restreinte de la nature et qu'ils ne pourront jamais faire davantage, s'ils restent ce qu'ils sont. Assurément ce qu'ils nous apprennent des procédés de la nature n'est qu'une bien petite fraction de ce que nous n'apprenons pas et de ce qui reste à apprendre ; mais il faut distinguer ici entre ce qui est inaccessible à nos sens à cause de leur puissance limitée, et ce dont ils pourraient nous informer s'ils étaient plus parfaits, comme ils le seront
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peut-être un jour, et ce qui ne saurait en aucun cas être connu par les sens et que l'on croit révélé par une faculté d'intuition intellectuelle ou par une sorte de contemplation spirituelle. Il s'agit de savoir, si l'homme a jamais possédé cette extraordinaire faculté de tirer d'une source plus élevée des idées d'une validité plus grande que celles qu'il tire de l'expérience; en d'autres termes, s'il a jamais été doué d'un sens suprasensible, qui le met en rapport avec l'absolu et l'infini. Admettons un instant, que cela ait eu lieu; il ne s'ensuit pas nécessairement, que les soi-disant idées fondamentales, dont nous parlons, aient été acquises au moj'en (le ce sens : on pourrait au contraire soutenir, qu'elles ont été des acquisitions inductives de la race, dont on peut clairement suivre le développement, et qu'elles n'ont pas plus de validité que toutes les autres inductions. Je ne sais, en vérité, comment on pourrait faire pour renverser cet argument. Mais il est évident, que toute argumentation ne serait qu'une oiseuse perte .de temps et de travail en face d'une capacité de recevoir des révélations suprasensibles, ou d'une faculté d'intuition ; car ceux qui la possèdent se meuvent dans une sphère intellectuelle, devant laquelle le raisonnement ordinaire est impuissant. Mais si la supériorité de l'homme sur les autres animaux dépend de son organisme plus parfait, et si son àme, comme l'àme des animaux, est une fonction de l'organisme, une partie de la nature, dont l'évolution implique les combinaisons les plus complexes et les plus subtiles de la matière et les complexités dynamiques respectives, alors les termes d'une telle discussion ne sont qu'une niaiserie dénuée de sens commun. L'intuition suprasensible appartient à la même catégorie d'idées que la conception immaculée; et il est tout aussi absurde et puéril de la discuter, que de discuter sur la question de savoir si une conception a jamais été immaculée.
Parmi les formes générales de l'esprit, communes à tous les hommes, il y a de nombreuses différences subor-
données ; le caractère individuel de la succession des idées résulte en partie de l'organisme et en partie de leduca tion et des circonstances de la vie. Que les différences naturelles de la susceptibilité mentale de différents individus influencent réellement le caractère de l'association de leurs idées, c'est ce qui est prouvé, comme Priestley l'a montré depuis longtemps \ par la plus grande facilité avec laquelle quelques-uns associent les coexistences •d'impressions sensorielles, constituant l'idée d'un objet, tandis que d'autres associent plus facilement les séquences d'impressions sensorielles, constituant l'idée d'un événement. Ces tendances ou dispositions différentes sont en réalité le fondement de deux types intellectuels bien distincts : dans le premier cas, nous avons un esprit attentif à la discrimination des impressions, habile au discernement et sensible aux propriétés agréables ou désagréables des choses, un esprit fort dans la description et attiré par l'histoire naturelle ; dans le deuxième cas, nous avons un esprit, qui observe l'ordre de la succession des phénomènes, qui tend à l'investigation de la genèse des choses, qui aperçoit l'enchaînement des causes et des effets, un esprit philosophique, voué à la science et à la vérité abstraites, pour lequel un phénomène, qui ne peut pas être expliqué ou reconduit dans l'engrenage de l'évolution causale, constitue un tourment. Un tel esprit est à l'extrême opposé de l'échelle intellectuelle, dont l'autre bout est occupé par l'idiot, qui, en raison de sa défectueuse organisation cérébrale, n'a que peu d'idées et ne peut qu'imparfaitement associer celles qu'il a, exactement comme il n'est capable que d'un petit nombre de mouvements, imparfaitement associés. Mais n'oublions pas qu'entre l'idiot et le philosophe, il y a une foule d'êtres humains, qui ne sont ni l'un ni l'autre et qui occupent les échelons intermédiaires.
' Dans son Introduction à Hai-tley.
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Les adaptations spéciales à des circonstances particulières de la vie concourent aussi à donner aux habitudes intellectuelles et morales un cachet individuel. Ces habitudes sont quelquefois déterminées en premier lieu par la susceptibilité d'un sens particulier, qui attire l'individu dans une direction plutôt que dans une autre. Le tact, auquel l'un doit son succès dans des circonstances où un autre ne parvient à rien, si ce n'est à nous étonner par sa maladresse, est la conséquence d'une rapide association d'idées, qui, à force de se répéter, est devenue si familière et habituelle qu'elle semble une intuition. Dans ce cas, le groupe ou la série d'idées est si bien consolidé, si fermement organisé qu'il fonctionne comme une seule idée, quoique l'excitation, suffisante pour provoquer la réaction correspondante n'atteigne jamais la force nécessaire pour devenir consciente ^ Il y a une fusion ou une intégration d'idées en une seule idée composée, exactement comme il y a fusion ou intégration de sensations dans chaque idée simple ; et cela si complètement que, précisément comme il est quelquefois difficile de décomposer une idée simple en ses éléments sensoriels, il est difficile d'analyser l'idée composée et d'en découvrir les éléments idéaux. Sans ces groupes d'idées réunies, il serait nécessaire de penser, chaque fois qu'on en a besoin, à refaire tout le travail d'acquisition, ce qui empêcherait tout progrès mental; avec eux au contraire et avec la faculté de s'en servir à l'occasion automatiquement, comme nous nous servons des mou-
' a Non seulement, par une foi'te association, des idées simples s'unissent et forment des idées complexes; mais une idée complexe, quand les idées simples qui la constituent se sont assez consolidées pour former toujours une unité apparente, peut entrer eu combinaison avec d'autres idées, simples et complexes. Ainsi deux idées complexes peuvent s'unir par une forte association et se fondre en une, comme deux ou plusieurs idées simples se fondent en une. Le D' Hartley a appelé idée double cette union de deux' idées complexes en une. De même deux de ces idées doubles ou doublement composées, peuvent s'unir en une; et ainsi de suite, à l'infini. » ... « Combien d'idées complexes ou doubles sont unies dans l'idée, de meubles? Combien plus encore dans l'idée de marchandises? et encore davantage dans l'idée de Tout? » J. Mill, op. cit., p. 82.
vements coordonnés, acquis par l'exercice, l'intelligence se développe rapidement. C'est ainsi que l'enfant doit d'abord apprendre le procédé élémentaire d'épeler les mots, puis ensuite à lire les mots séparés, qui forment une phrase, pour arriver enfin à embrasser d'un coup d'œil toute la phrase et à la comprendre directement. Plus un esprit possède un grand nombre de ces idées complexes, plus aussi ses opérations seront rapides, libres et parfaites. Même le jugement instantané et exact d'un esprit très expérimenté et très discipliné, si rapide quelquefois qu'il nous apparaît comme un instinct ou comme une intuition, est basé sur une éducation précédente, spécialement dirigée vers l'observation et la réflexion ; il dépend en réalité de l'excellente association d'idées, qui a été organisée en harmonie avec les coexistences et les séquences dans le monde extérieur ; c'est ainsi que même le jugement d'un individu, au milieu des rapports particuliers de sa vie, devient presque automatique.
Quand on dit, que le caractère d'un homme est complètement formé, on exprime le fait, qu'il a acquis certaines combinaisons et associations d'idées définies, fermement organisées et qui dorénavant l'accompagneront à travers la vie. Si nous pouvions suivre à rebours le développement de la structure mentale, nous découvririons les phases successives de cette adaptation graduellement croissante aux complexités de son milieu : nous aurions l'histoire des expériences de la vie individuelle dans l'ordre inverse de celui de leur acquisition. Il est évident, que si nous avions une connaissance complète de la constitution interne d'un individu, si nous pouvions pénétrer dans la structure merveilleusement organisée de sa pensée, que son éducation et son expérience ont greffée sur ses facultés originelles, nous pourrions prédire avec certitude sa manière de penser et d'agir dans des circonstances données. Ceux qui connaissent un homme à fond, ne peuvent-ils pas en effet souvent prédire ce qu'il pensera ou ce qu'il fera? Mais comme
deux esprits ne sont jamais identiques dans leur nature innée et comme deux individus n'ont jamais exactement la même expérience, ces deux choses étant au contraire infiniment Variées, nous ne possédons pas les éléments indispensables pour juger d'une manière correcte et exacte de l'effet, qu'une cause donnée produira sur un individu. Néanmoins il est vrai que toute cause agit d'une façon définie, en vertu d'une nécessité aussi inéluctable que celle qui gouverne la nature physique.
Encore une fois , par conséquent , on voit évidemment combien il est indispensable, pour avoir une psychologie complète de l'individu , d'étudier les circonstances , au milieu desquelles il a vécu et au contact desquelles il s'est développé, aussi bien que d'observer ses habitudes de pensée, de sensation et d'action. De ce qui a été dit des idées et de leurs sensations il ressort évidemment, que, dans la même langue parlée par différents individus, il doit souvent y avoir des différences considérables quant à la précision et à la portée des idées exprimées. En traduisant d'une langue en une autre , on voit clairement , que les idées ayant une ressemblance générale ont néanmoins des différences spéciales, selon la profondeur de la pensée, la religion, les manières et les coutumes des différentes nations. Celui qui entreprend l'étude de la psychologie en partant de la supposition , que les idées considérées comme égales ou équivalentes ont une valeur constante chez les différents individus de la même nation, sera conduit à de grossières erreurs. Les hommes ne doivent-ils pas la plupart de leurs erreurs et de leurs disputes au manque d'une entente précise sur le sens des mots? Or, comment l'entente pourrait-elle avoir lieu, quand le même mot indique souvent des phases très différentes de l'évolution de la même idée , et quelquefois des idées différentes ?
Il me reste à ajouter, que la spécialisation organique croissante de l'homme dans ses rapports avec le monde
externe est prouvée par la formation successive des idées dans le développement mental, par la complexité progressive de leur association et par leur action les unes sur les autres dans les centres cérébraux supérieurs , de même qu'elle l'est par le développement des centres spéciaux et par celui des centres sensoriels ; en résumé la loi du progrès du simple et du général au complexe et au spécial domine ici, comme partout, l'évolution organique.
Nous avons jusqu'ici indiqué les. voies de distribution ouvertes à l'énergie d'une idée , lorsqu'elle ne revient pas immédiatement sous forme de réaction motrice au sein du monde extérieur : elle passe d'un groupe de cellules à l'autre, dans les couches corticales des hémisphères, et constitue ainsi la réflexion. Mais , après avoir longuement erré et s'être diversement transformée , elle peut encore finir par une réaction, se traduisant en mouvement, comme dernier résultat de la réflexion. Dans ce cas, nous appelons l'action qui en résulte volontaire. La volonté, au sens abstrait , est la résultante de l'action réciproque et intriquée des plexus ganglionnaires cérébraux les uns sur les autres ; ces plexus constituent un mécanisme compliqué, interposé entre le courant qui vient du dehors et celui qui vient de l'intérieur. Nous remontons graduellement à cette manifestation suprême de la force en suivant pas à pas le développement de la réaction fondamentale de la cellule nerveuse, de l'action réflexe, à l'.action sensorio-motrice et à l'action idéo-motrice : dans notre connaissance des phénomènes les plus simples, nous puisons la lumière, qui doit éclairer l'investigation des phénomènes plus complexes et plus obscurs. Mais , comme la volonté est toujours mise en activité par quelque désir , soit d'un bien à obtenir , soit d'un mal à éviter , désir, qui est la source de sa force, il sera utile, avant d'étudier la nature de la volonté, de nous occuper des émotions. C'est donc à elles que sera consacré le chapitre suivant.