CHAPITRE IV
Cette analyse tue l'idéalisme intellectuel.
C'est sur l'homme malade^ et sur-tout sur les profondes altérations de son intelligence , que cette échelle a pu être levée , et nous montre le degré où finit, oii commence la raison. Dans un pareil sujet, les faits parlent plus haut que les explications, et c'est par eux seuls qu'il faut commencer. Cependant, je m'arrêterai un instant sur une première et grande vérité , niée avec tant d'assurance par le spiritualisme, et qu'il doit subir enfin avec toutes ses conséquences , qui sont loin d'être aussi formidables qu'il'se l'est imaginé : Pour que ï eniendement soit intact , et s'exerce dans
MÉTAPHYSIQUES. 4g
toute sa plénitude , pour que les facultés et les sentimens soient ce quils doivent être , // leur faut des organes sains j dès qu'ils sont altérés , commence le trouble des facultés et des sentimens.
Frappés du merveilleux des attributs intellectuels et moraux, les observateurs abstraits ont voulu que de tels phénomènes relevassent d'un ordre supérieur^ et les ont placés hors de l'organisme, que, sans doute, ils ont trouvé trop infirm^e pour de si nobles fonctions. De telles assertions ne feraient que pitié, si elles n'étaient que faute d'ignorance ou de logique ; mais si elles prétendent honorer l'homme aux dépens de la divinité , en l'associant ainsi aux pauvretés humaines et en la faisant responsable de leurs misères , elles ne sont que monstrueux blasphème. Pour avertir cette coupable témérité, commençons par rappeler les grandes paroles d'un homme dont il faut accepter le témoignage, de Massillon^quî anéantit tant d'indignes prétentions en disant : Qu'une vaine philosophie avait dégradé l'homme jusqu'au rang des hêtes ^ ou V avait follement élevé à la ressemblance de Dieu (i).
(i) De f Excellence de la Doctrine Chrétienne , i'« part.
5o CONSÉQUENCES
Suivant voiis^ l'intelligence est une faculté indépendante de l'organe , et le cerveau n'est que l'instrument nécessaire à sa manifestation. Ici il y a première faute de raisonnement, premie^^^'Sias^>mots, d'où vont découler touté^es a«iires^etreurs : effet inévitable d'unë:eu|i'io^S^ q^Weut tout expliquer avant de çonnâîtr^ eWd^lt le raisonnement doità son tour faite justic©.
3e dis que le mot intelligence est un terme abstrait, désignant l'action de l'organe intelli" gent, comme le— nr6t rondeur est un terme abstrait^ désignant une forme particulière, propre à tous les corps ronds : or, quand je dis caillou rond y je parle au positif, et chacun sent ce que je dis : quand je parle de la rondeur d'un caillou , je parle par abstraction : j'attribue à ce caillou une forme résultant de la conformation des objets ronds ^ et que nous sommes convenus de désigner par ce terme général et abstrait rondeur : or , dirai- je que la rondeur est indépendante des objets ronds , et que ces objets sont seulement les corps nécessaires à sa manifestation*^ Il faut bien , en conscience, reculer devant cette assertion. Appliquons maintenant le même raisonnement au mot intelligence : quand je dis organe intelligent,
MÉTAPHYSIQUES. 5i
je parle au positif et d'un fait physique que chacun comprend: quand je dis intelligence , je parle par abstraction , et me sers d'un terme générique', mais sans valeur réelle, puisqu'il n'indique qu'une généralité.
Mais vous allez chercher des similitudes là où il n'y en a pas : qu'ont de commun vos comparaisons d'objets bruts , avec les plus hautes facultés de l'homme? Eh bien! écoutez encore :
Que diriez- vous, si d'un ton inspiré je venais vous révéler que la digestion, la respiration y la génération , sont chez l'homme des fonctions indépendantes des organes? Vous ririez peut-être : cependant c'est votre manière de parler, ne vous y trompez pas. Ces fonctions sont tout aussi merveilleuses , tout aussi incompréhensibles que celles du cerveau : seulement il vous manque de les connaître ; quand vous aurez pu m'expliquer comment un morceau d'aliment introduit dans mon estomac, va, en quelques minutes, passer de l'étal brut à l'état de vie^ devenir moi, devenir pensée , alors je vous accorderai tout ce que vous voudrez : quand vous aurez pu me dire comment quelques gouttes de liquide peuvent, en un instant, et par un incompréhensible mys-
tère, s'animer et devenir un être pareil" à vous, alors je me tairai devant vos prétentions j mais jusque-là, j'ai le droit de vous interroger, et de vous montrer à chaque coin de l'organisme, un merveilleux que vous n'avez pu voir au cerveau , parce que ses fonctions, comme sa atructure vous sont entièrement inconnues. Or, si tout est merveilleux dans l'homme , que vais-je gagner à (aire de toutes ses fonctions des idéalités , des êtres à part, indépendans de lui? Qu'j gagnerezvous aussi? car il faut admettre cette spiritualité , cette indépendance dans tous les organes, que dis-je, dans tous les animaux. La digestion, avec toutes ses conséquences, va devenir aussi spirituelle que l'intelligence, puisque la merveille est aussi incompréhensible : la mémoire de mon chien est aussi bien mémoire que la mienne , et souvent , pi us encore ! ce n'est plus là votre compte : où allons-nous nous arrêter ? Ne vaut-il pas mieux reconnaître, que nous prenons des abstractions pour des réalités, et que ces mots digestion ;, respiration , génération , ne sont que des termes convenus pour désigner l'action des organes qui digèrent, respirent ou reproduisent? Maintenant, que va devenir l'intelligence idéale?
Peut-elle être autre^ que l'action de penser, et doit-on encore i<ioler le cerveau de ses l'onctions? les dirons-nous indépendantes de lui, quand ces mots abstraits ne sont que des conventions, désig^nant tel ou tel organe en action , comme les chiffres représentent tel ou tel nombre d'objets? Sentez-vous enfin où mène l'abus des mots , et le défaut de raisonner î Et si l'intelligence est profondément inhérente à l'homme, si même elle est l'homme en action, la croyez- vous déshonorée, la croyez-vous moins merveilleuse, que celle que vous aviez imaginée? Vous pâlirez peut-être à sentir votre chimère favori le prête à s'évanouir; peut-être allez-vous croire la nature bouleversée : ras surez-vous; votre erreur, tout erreur qu'elle est , je l'aurais encore respectée^ si je ne devais à sa place, vous montrer une dignité moins fragile, une noblesse moins douteuse, fortes d'une sanction plus qu'humaine. Mais vous, commencez à sentir ce qui est vrai, et apprenez à pénétrer dans le sanctuaire humain , où tout ce qu'on touche , tout ce qu'on écoute, révèle en précision et en harmonie l'œuvre auguste d'une toute-puissance, qui dans nous, comme dans notre alentour , se laisse partout deviner
et sentir, sans qu'on puisse jamais l'atteindre ni la comprendre.
Cette grande sagesse est déjà parlante dans les végétaux ; elle leur donne leur vie , leurs amours, et leur fin : par elle, au printemps, la plante s'élance de la terre , et bientôt sa tige se parant de mille couleurs, porte le lit nuptial de la fécondation ; puis cette enveloppe de fraîches fleurs se flétrit, se décolore et tombe ; la plante sècbe et retourne à la terre, mais elle sème autour d'elle, en mourant , mille germes nouveaux, qui, le printemps prochain, grandissant et reproduisant comme elle, perpétuent d'âge en âge son espèce.
Lés êtres animés ont aussi leur vie, leurs amours et même fin; mais de plus, ils se meuvent : se mouvoir, c'est établir des rapports avec les objets extérieurs. Pour juger leur distance et leur forme , il fallait les voir et les loucher : la vue et le tact leur ont été donnés. Ces objets devaient ensuite rester en souvenir, et s'imprimer au cerveau : voilà la mémoire ; elle est laclé de l'intelligence; sans elle , les facultés seraient fermées pour toujours. Suivant l'attrait ou le déplaisir de l'impression, il résulte besoin de la rechercher ou de l'éviter :
telle est l'origine éloignée des passions dans les animaux : ces facultés sont comnnunes à tous les êtres vivans; leur organisation particulière en lait les différences.
Maintenant commence lliomme ; il parle , il a la volonlé et la conscience de lui-même ; il perfectionne ses sens : son intelligence , ses sentimens , ses passions, vont recevoir de cette supériorité une force , un caractère à lui propres ; il s'avance au milieu de ce qui l'entoure , avec des facultés qui semblent merveilleuses en lui seul, mais, qui, à des degrés variables, appartien nent encore aux êtres animés ^ et que l'analyse de leurs infirmités va nous apprendre à estimer à leur juste valeur.
Je veux mouvoir mon bras droit , je le meus ; vient une attaque d'apoplexie dans le lobe gauche de mon cerveau ; je veux mouvoir de nouveau mon bras droit , et je ne peux plus le mouVbir : la portion de mon cerveau qui, avant ma maladie , voulait , ne peut plus exécuter, et pourtant je veux encore : c'est une impuissance et une contradiction qui semblent difficiles à concevoir ; cependant la logique physique peut aisément en rendre compte.
Rappelons d'abord qoe mon cerveau estcom-
posé de deux moitiés distincles, parfaiteiiienl; semblables, l'une à droite, l'autre à gauche, et que la portion gauche commande aux membres droits, comme la portion droite commande aux membres gauches : et ici, ce n'est pas hjpolbèse, c'est vérité analomique confirmée chaque jour par Tobservation. Or, la portion gauche du cerveau étant altérée , reste sans influence sur les membres droits, et ne peut plus les faire mouvoir ; mais la portion droite qui est saine , veut encore , a encore la volonté libre ; mais comme son action est nulle sur les membres droits, il en résulte en moi volonté sans exécution; volonté du côté sain, et impuissance du côté malade.
C'est un fait dont on a méconnu toutes les conséquences, que cette disposition de l'organe intelligent en deux moitiés pareilles : le cerveau ne se compose pas de deux parties égales, l'une droite et l'autre gauche , mais il y â réellement deux cerveaux à côté l'un de l'autre ; chacun de ces cerveaux est une intelligence tout entière, d'où il résulte positivement, que j'ai deux volontés, deux mémoires, deux jugemens , deux consciences, comme j'ai deux veux et deux oreilles ; elles agissent ensemble
et à notre insu ; l'éclucalion peut leur apprendre à agir isolément comme, par exemple, dans le jeu du forté-piano(i) , chacune de ces volontés fait exercer aux deux mains desmouvemeris fort dilférens : de même qu'en regardant un objet avec les deux yeux je ne le vois pas double pour celle raison^ bien que je puisse l'apercevoir avec un œil, de même les facultés des deux lobes ne produisent qu'une seule pensée , bien que la mémoire , rattention , la volonté d'un seul lobe puissent s'exercer intactes , quand elles sont anéanlies dans le lobe opposé. C'est encore une des grandes prévoyances de la création ; elle s'est plu à nous donner lous les organes , toutes les facultés
(i) L'analyse de ce qui se passe clans cet exercice est des plus curieuses : on voit la main droite exécuter le chant , quand la main gauclie fait la basse, et des mouvemens souvent inverses de ceux de la main droite , dans le même instant : la volonté', l'allenlion , le jugement du lobe ceVëbral droit dirige les mouvemens de la main gauche, pendant que la volonté, l'attention, le jugement du lobe gauche dirigent les mouvemens de la main droite : voilà deux intelligences agissant différemment et ensemble ; c'est affaire d'habitude ; car dans les premiers jours, les deux njains sont toujours tentées d'exe'culcr les mêmes mouvemens.
doubles, pour qu'en cas d'accident, l'une pût remplacer l'autre : bien plus , les organes qui nous semblent uniques (i) , ne sont encore que deux moitiés jointes ensemble. Quant au cerveau età ses fonctions, cette double disposition n'a été appréciée ni en santé , ni en maladie , et cependant elle seule peut expliquer ces phénomènes étonnans qui semblent échapper à toute solution scientifique, mais qui, par elle, peuvent devenir clarté et certitude.
Car dans l'exemple que je viens de citer à( dessein , pour réfuter une des objections les plus spécieuses du spiritualisme^ entendez-le
(i) On dit les yeux, les poumons, les reins, et on dit le cerveau; vice de langage qui indique assez la faute de mal connaître; il faut dire les cerveaux : cette manière de parler seule est une nouveauté', une reVolution à grandes conse'quences. C'est pourtant à l'ignorance de cette duplicité analoraique de l'organe, que la théorie et la superstition doivent leurs erreurs principales.
Il n'y a pas d'organes simples ; le cœur , la langue , les intestins mêmes sont formés de deux moitiés plus ou moins régulières: on peut donc dire anatomiquement, que dans l'homme, il y a d'abord deux hommes, l'un à droite et l'autre à gauche; et qu'ensuite dans cet homme droit et gauche> il y a l'homme qui se nourrit, et l'homme qui se meut 5 c'est un fait mal connu, mais dont les développeraens soulèveraient les questions les plus intéressantes d'anatomle comparée, cl de physiologie humaine»
répondre : « votre volonté n'est-elle pas indé- » pendante de votre organe , puisque dans votre » exemple même ^ elle survit à l'altéralion du « cerveau ? ne voyez-vous pas chaque jour dans « les lésions profondes de cet organe, la mé- « moire , la conscience et les antres facultés » conserver toute leur intégrité ? »
Je nierai d'autant moins celle vérité , que d'abord chacun peut la vérifier au lit des malades, et qu'ensuite les explications que je viens de donner sur la double disposition du cerveau, réfutent robjection,,en nous montrant qu'un lobe de cet organe suffit à l'expression de ses facultés, et que cette réfutation est sans réplique : je pourrais encore , à son défaut , invoquer le témoignage des n7aladies profondes du cerveau , telles que l'apoplexie , dont les effets anéantissent l'inteliigence et les mouvemens d'un côté , quand le côté opposé conserve toutes ses fonctions ; je pourrais démontrer que la vue , la mémoire , la parole même, subissent la même altération , et que souvent aussi les facultés acquièrent plus d'énergie du côté resté sain, aux dépens du lobe devenu malade ; mais je consens à abandonner ces palpables vérités , dont l'observation n'est pas
6o ■ eONSÉQUEJSCES
donnée à tout le monde , pour me renfermer dans le simple raisonnement.
Dites - moi ; lorsque vous avez perdu un œil, vous ne voyez plus de l'autre ? Or, de ce que vous voyez encore , irez-vous en conclure que la vue est une l'acuité indépendante des jeux ? vous êtes trop bien convaincu que votre vne ne s'opère plus que par l'œil resté sain, pour faire une telle supposition, et encore plus pour l'ériger en système : si vos deux yeux étaient perdus , pourriez vous voir ? que serait devenue la vue ? la croyez- vous une substance immortelle , un être à part, indépendant des yeux ? allez convaincre un homme devenu aveugle , qu'il n'a pas besoin de ses yeux pour voir, que sa vue est spirituelle, que ses yeux ne sont que desinstrumens dignes de pitié ? Ici Tévidence vous accable, et votre façon de raisonner se montre à nu. Appliquant ce faux raisonnement aux phénomènes de la pensée, vous avez pris les mots pour des faits, l'ombre pour le corps : c'est avec ces mois creux, vides de sens, que vous avez bâti tous vos systèmes, que la moindre analyse eût plus tôt renversés de fond en comble.
Mais poursuivons encore : que cette fois une
MÉTAPHYSIQUES. 6l
large et profonde attaque d'apoplexie vieiuic au même instant sillonner mes deux lobes cérébraux : alors non-seulement je n'ai plus ni mémoire ni jugement, ni parole, ni conscience, mais tous mes membres sont insensibles , paralysés; ma peau elle-même n'est plus irritable. En un instant, du faîte de l'intelligence me voilà tombé au dernier degré de la vie , s'il faut encore appeler ainsi mon anéantissement physique, ma respiration stertoreuse et bruyante , et les pulsations inégales et tumultueuses de m.es artères. Si par hasard^ ou par malheur , je ne succombe pas à ce rude coup, voyez ce qui va se passer dans mon cerveau : à mesure que le sang épanché dans son intérieur est absorbé , ou que l'art en diminue le volume par une large saignée, mon intelligence renaît par degrés, j'éprouve quelques sensations; je reconnais ceux qui m'entourent; ma mémoire se débrouille ; mes paroles tremblantes et infidèles expriment quelques idées confuses et mal assurées ; je sens mon état; un peu de conscience m'est rendu pour me sentir mieux mourir. Malheureux métaphysiciens ! venez àl'entour de mon lit; rappelez-vous quel j'étais il y a une heure ; voyez quel je suis , et
venez me soutenir que mes facultés sont indépendantes de mes organes !
Abîmes et mystères de l'homme !!î fallait-il ne recevoir assez d'intelligence que pour sentir toute l'impuissance de ne jamais vous pénétrer î ! !
Est-il possible de rien imaginer de si ridicule que celte misérable et chétive créature qui n'est pas seulement maîtresse de soi , exposée aux offenses de toutes choses , se dit maîtresse et impérière de l'univers , duquel il n'est pas en sa puissance de connaître la moindre partie , tant s'en faut de la commander. Montaigne.
Pensent-ils qu'une apoplexie n'étourdisse aussi bien Socrate qu'un porte-faix? les uns ont oublié leur nom par force d'une maladie^ une légère blessure a renversé le jugement des autres , tant sages qu'on voudra : mais enfin, cet homme, est-il plus caduc , plus misérable, plus néant ?
Montaigne.