CHAPITRE V
Les infirmités humaines sont fécondes en toute espèce de leçons.
Ce n'est pas à l'idéalisme seul que les infirmités de l'homme peuvent donner de salutaires instructions : avant-coureurs de la mort et ses ministres nécessaires, à chaque instant, elles arrivent, pour l'avertir j il est temps que par une juste et tardive compensation , leurs causes et leurs efFels servent à le former au meilleur emploi de ses facultés; il est temps que l'histoire , comme la morale , viennent apprendre et se fortifier aux douleurs humaines. Cette science des travers et des folies
serait aussi salutaire, que nouvelle et je vais en esquisser quelques l;raits.
Les gens du monde ne voient dans le Don Quichotte que l'aniusante satire d'une chevalerie , d'ailleurs noble et généreuse : mais l'observateur reconnaît à ce caractère si bien tracé, si soutenu , si vrai dans ses moindres dires et gestes, le vivant tableau de ces malades qui ne délirent que sur un sujet. Dans l'œuvre espagnole, il n'y a pas jusqu'au sol, qui par sa couleur ne soit en harmonie avec les pensées du héros aventureux , dont le cerveau , exalté par les livres de chevalerie, ne peut plus retenir l'exécution de l'idée qui le travaille nuit et jour. Une fois lancé , voyez comme toutes ses sensations deviennent erreurs , en traversant son idée fixe? les nrioulins sont géans , un plat à barbe est une armure et l'armure de tel chevalier, une grosse villageoise se change en beauté ravissante : et avec quel esprit , quel génie même , ce preux monomane sait interpréter toutes les évidences qui, même pour lui, viennent à chaque instant détruire sa cliimère!!! Quiconque a pu voir de près les aliénés et entendre leurs étranges aveux^ ou leurs jugemens si profonds^ doit
reconnaître dans Cervantes une finesse d'observation , et une sûreté d'exécution , avec lesquelles il aurait aisément monté au plus haut comique : son siècle et son pays l'ont étouffé ; c'est déjà beaucoup qu'à l'aide de son paysan , il ait pu faire passer tant de philosophie et de saine logique.
C'est par leurs idées fixes qu'on fait rire les hommes ; c'est par leurs défauts et leurs caractères qu'on les corrige ; et comme il est plus facile de les amuser que de les convertir, il n'esl pas surprenant qu'ils se plaisent mieux aux folies des monoraanes, qu'aux leçons de leurs propres vices; les premiers sont aussi plus aisés à mettre en scène, et quand ces fous parlent et agissent d'après nature, rien n'est plusrisible et plus divertissant. Pourquoi les Plaideurs, le Malade imaginaire, sont-ils toujours si nouveaux, et toujours si comiques? c'est que gestes, paroles, affections, leur vie entière enfin, sont concentrés dans la seule idée quiles domine. Parmiles peuples civilisés tousles sujets,même les plus respectables, peuvent tourner en idées fixes : les sciences, la morale, la politique, la religion , la vertu même ont leurs extravagans; la dansomanie , la métromanie, la
(jS CONSÉQUENCES
méiomanie, ne sont que de faibles esquisses des mêmes travers s'attaquant à de frivoles sujets. Frappé de cette misérable disposition de l'esprit humain , Molière seul sentit tout ce qu'elle renfermait de g^randes leçons ; dès lors il dédaigna cespetits travers de mœurs, de société, d'esprit, première flagellation d'un bras qui ne connaissait passa force : il osa plusj il s'empara d'un homme tout entier , et pénétrant avec l'analyse dans le rigorisme et l'excès de la vertu , il fit grand et nouveau spectacle de la sainte et comique indignation d'une ame par dessus les autres, désespérée de ne rien trouver à son niveau , heurtée et mal comprise en ses chauds élans^ et qui, se plaçant ainsi seule au milieu de l'humaine nature , se fait si comiquement imposante^ sicomiquement avide d'un isolement impossible à l'homme et ridicule à la civilisation. Le Tartuffe est moins une peinture de caractère que de mœurs : la dissimulation , voilà tout le caractère ; mais le plus difficile , le plus philosophique était l'enveloppe qu'il fallait dérouler; aussi jamais effet de scène fut-il pareil?
Vienne maintenant parmi nous un génie puissant , et jaloux d'élever à notre époque un
MOHALES. 6j
monument dig'ne d'elle : il devra faire pour la fausse politique ce que Molière a exécuté 'pour la fausse dévotion : le fonds est le même, l'objet seul diffère; les modèles ne manquent pas : mais un tel sujet veut être vu d'en haut.
II est encore une autre maladie propre au temps , quoiqu'elle commence à s'éteindre ; c'est de l'esprit de parti; jamais travers ne fut, pour la scène, plus comique et plus dramatique à la fois. L'homme qui ne veut pas se coucher sans avoir une cocarde à son bonnet de nuit , est frappé au même coin quel'hjpochondriaque ne mangeant pas d'œufs, si les grains de sel sont impairs : l'ambitieux ou l'homme fai»ble sacrifiant tous les liens du sang et de la nature à une idée politique pourraient effrayer de leurs déchiremens mérités, et faire au siècle une terrible leçon : tous les travers d'esprit sont comiquemenl ou cruellement ridicules.
Et si, justement alarmée de tant de faiblesses et d'égaremens, l'histoire voulait un jour pénétrer dans cette enceinte de misères, et que Jà, s'animant d'inspirations nouvelles, elle se complût à faire le récit des peuples par le récit de leurs démences, ses enseignemens seraient-ils moins profitables? Qu'elle remonte si elle veut à cette Grèce si poétique, et, ne s'arrêlant plus
devant le brillant prestige de ses beaux jours ^ qu'elle entre bien avant regarder le revers du tableau ? que verra-t-elle? déjà la philosophie, déchirée en sectes parées de ses lambeaux , de'génère en déliresde tous genres ; îedoule, la métempsycose et le cynisme sont érigés en maximes absurdes , et en pratiques plus ab- * ' su rd es encore ; l'un ne sait pas s'il vit, et s'il reçoit les coups de bâton dont on l'assomme; l'autre craint, en mangeant un légume, d'avaler quelque parent, et se souvient d'avoir été ao siège deTroie, dans le corps de tel guerrier: celui-là enfin, tournant la civilisation en abrutissement, fait publiquement parade de sa crapule ignorante et orgueilleuse. Quel nom donner encore à cette politique étrange, qui s'en prenant à la vertu, à la justice, à la gloire les condamne , et les proscrit par jalousie, ou les fait périr par caprice, pendant que ses grandes victimes subissent sans murmurer les arrêts de sa déraison ? Sommes-nous parmi des sages , ou parmi des fous ?
Que passant ensuite à la chétive naissance de cette Rome , pleine de la destinée du monde, l'histoire, par opposition avec cette grandeur toujours croissante, évoque la brutalité despotique de ses rois , la rudesse sau-
vage et fanatique de sa répuljliqne , l'aïubition grande et plus souvent funeste des Cunsuls ; qu'elle s'incline un instant devant toutes les gloires du naissant empire : mais qu'à sa dé-cadence rapide , elle nomme ses adorations délires , ses goûts perversions , ses passions monstruosités, symptômes certains et funestes de sa décomposition prochaine.
L'univers semble ainsi vouloir s'éteindre, lorsque le Christianisme vient enfin rajeunir de morale la terre vieillissante , et faire du vieux monde un monde nouveau. D'autres idées ^ d'autres peuples naissent ; d'autres travers, d'autres folies vont naître aussi.
Aux premiers siècles, la force et la beauté de la parole çvangélique suffisent pour subjuguer en éclairant : mais lorsque plus tard, par un aveuglement qui devait un jour lui être si funeste, l'ambition veut faire d'une influence divine une puissance de domination , alors le fanatisme religieux paraît, et fait entendre ses grincemens de dents ; par lui , la charité n'est que trop prompte à devenir égoïsme , l'hu-r milité arrogance, le prosélitisme persécution , la persuasion menaces et supplices.
Les travers de la raison vont subir cette
trisle influence : l'abstinence voudra se laisser mourir de faim, la chasteté se mutilera, la croyance de viendra servilité stupide, jusqu'à ce . que dégénérées folies complètes , elles finiront par descendre en d'infects cachots , où elles pourront sans contrainte blasphémer les choses les plus saintes, et mêler de religieux souvenirs à des malédictions et à des hurlemens forcenés.
Ainsi la folie prend toujours la teinte du temps ou de l'événement qui la voit naître. Lorsque de pieux prélats s'en allaient par le monde convoquant aux croisades tout ce qui avait foi et honneur chrétiens, on voyait à leur suite la monomanie religieuse , outrant leur zèle et leur mission , marcher les pieds nus , une corde pour ceinture , se rouler dans la poussière, et stupéfiant les peuples par ses convulsions fanatiques, s'annoncer comme le malheur et l'anathème descendus sur la terre. Aux jours de la chevalerie , les travers humains rafPollent d'aventures et de romantisme.D'autres fois , et par un de ces contrastes si bien faits pour avertir notre vaine raison, une folie viendra sauver un peuple. Ainsi l'heureuse vierge de Yaucouleurs ranime
d'inspirations surnaturelles le courage d'un roi trop faible, en délivrant la France, périt martyre de sa foi, par la jalouse superstition de l'Anglais qu'elle a vaincu. Et lorsque de nos jours (1) , le pajsan de Dammartin voulut renouveler une scène à peu près semblable par ses inspirations politiques et visionnaires, qu'il parvint à faire entendre au roi d'alors , on se contenta de le renvoyer à sa charrue : autre temps, autres idées j en tout , même en folie, il faut savoir venir à point.
Il est encore un résultat que la science des travers humains ne doit pas craindre de proclamer ; c'est que plus les peuples sont civilisés, plus leurs folies deviennent nombreuses. On ne trouve pas d'aliénés parmi les sauvages; il en est peu chez les Chinois, chez les Indiens et chez tous les peuples immobiles et monotones, dont la vie est un cercle étroit, dans lequel tournent des générations. Par contraste^
(i) Ea 1818 , un paysan de Dammarlin, nomme Martin, disant avoir rapport avec l'ange Gabriel qui lui avait pre'dit qu il paraîtrait devant le Roi Louis XVIll, pour lui donner de sages conseils, fut en effet pre'sente ai' Roi qui s'en amusa : j'ai va plusieurs fois cet homme , qui n'était qu'un alie'ne'.
r2 CONSÉQUENCES
regardez l'Angleterre, première terre de la liberté légale? Le nombre des aliénés y est prodigieux, et sur-tout aux sommités sociales : regardez la jeune Amérique plus libre encore , et dont l'enFance est la sagesse des nations : la quantité de ses fous est à peine croyable; mais là, l'extrême liberté de vingt cultes trop différens doit en être signalée commeune des principales causes. Voyez enfin la France , qui a tant de fois acquis et perdu cette liberté , que maintenant elle a conquise pour jamais? le nombre de ses fous est loin de diminuer? Or, que conclure de résultats si positifs? Faut-il en accuser la civilisation? dignes blasphèmes de l'ignorance ou du fanatisme ! La cause , il la faut dire, parce qu^elle n'est que trop réelle, c'est la seule vanité; c'est ce sentiment d'inquiète et jalouse ambition , qui , fier de sentir le mérite et la liberté lui ouvrir toutes les voies de la gloire, s'y précipite avec ardeur ^ sans songer que les succès comme les cbutes , les prospérite's comme les revers retentissent violemment dans l'intelligence et la brisent de leurs ébranlemens : le mal est donc dans la vanité , et par cela seul incurable.
MOhALES. /S
Qu'on cesse alors de s'étonner si la folie est l'affliction privilégiée des peuples qui pensent, et quCj thermomètre de leur avancement , elle monte ou décroisse avec lui : qu'on ne se désole pas davantage, si elle est la noble infortune des intelligences les plus fortes, ou des sentimens les plus purs elles plus exaltés : elle porte avec elle sa consolation et le respect des grandeurs tombées ; chez les peuples , elle marque le progrès , comme chez les individus le privilège de l'esprit et du cœur ; et il est dans la destinée de tous de pécher ou de périr par ce qu'ils ont de meilleur.
Si , à son premier début , Rousseau eût pu
connaître de tels résultats , de quels nouveaux
et brilîans sophismes se fût électrisée celte
éloquence d'entraînans paradoxes? comme il
se fût écrié : « Mortels! voilà donc les fruits
» amers decelle civilisation arrosée de tant de
» larmes et de sang! voilà donc les affreux bien-
» faits de ces institutions poursuivies avec tant
» de fureurs? C'est pour vous dégrader que vous
» vous perfectionnez; c'est pour vous abrutir
» que vous vous éclairez! Ahî mille fois plutôt ,
» retournez au fond de vos forêts pour n'en ja-
» mais sortir, et sojez les hommes delà na-
M ture , puisque vous ne pouvez être ceux de » la civilisation, sans tant de honte et de ca- » lamités ! j>
Sophiste dangereux , cesse de maudire cette civilisation dont tu fus, par tes erreurs mêmes^ une des plus vives lumières 1 Apprends-nous plutôt par ton exemple, à savoir vivre de peu , et à braver l'opinion des hommes, pourvu qu'on les éclaire et qu'on les rende meilleurs î