‹ Physiologie de l'homme aliénéChapitre 17 sur 46 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'enfance et la décrépitude se rencontrent en rimbécillité du cerveau. Montaigne.

Causes physiques qui , dans le cerveau, produisent les troubles intellectuels. •

Abordons maintenant la plus grande difficulté de notre sujet; car ces premiers et généraux aperçus sur les désordres de l'intelligence , ne sont que préparation à des résultats plus précis , et qui seraient incomplets , s'ils ne nous montraient clairement les causes physiques, qui, dans le cerveau, produisent ces désordres : procéder ainsi, c'est

descendre au fond de la raison. Comme elJe, le délire avait eu long-lempsses superstitions, et l'ignorance en avait fait une maladie surnaturelle, ou un fléau qu'il fallait craindre et respecter; devant de telles idées, l'observation s'était vue condamnée au silence, jusqu'à ce qu'enfin , au commencement de ce siècle , la science de l'houîme vînt enseigner que la folie n'était qu'une maladie qu'il fallait observer et guérir comme les autres. Mais elle s'en tint à cette vérité première , et les causes physiques, dont le délire n'est que le symptôme , lui furent complètement inconnues.

Ce n'est plus maintenant par des considérations générales, qu'un tel sujet veut être expliqué , mais bien par les faits les plus positifs : il n'en est pas de plus certain que les lésions physiques que l'observation retrouve sur le cadavre. C'est donc à la nature morte à éclairer la nature vivante , comme la folie vient déjà d'instruire la raison. Qu'on ne craigne pas de pénétrer avec confiance dans ces ruines éloquentes de l'homme , dont la faiblesse seule se fait des spectres et des monstres : là , comme partout , à côté de la leçon de misère est aussi la leçon de grandeur.

J'ai lu , en 1826, à l'Académie des Sciences , un travail dans lequel était décrite avec soin et ponr la première fois l'espèce de maladies qui dans le cerveau produit les difFérens degrés du délire , de la fureur, on de la démence. Ces lésions physiques élant encore peu connues, je vais prendre dans ce travail ce qui peut convenir maintenant à mon sujet.

Recherches d'anatomie morbide sur les cerveaux d'aliénés (i).

Dès 1825 , deux jeunes et studieux observateurs, MM. Foville et Pinel-Grand-Champ, avaient imprimé que les cerveaux d'aliénés

(1) Je crois devoir donner ici une explication ne'cessaire aux personnes e'trangères à l'anatomie , et qui cependant devront lire et comprendre ce chapitre. Voici quelle est la disposilion anatomique de l'organe ce'rëbral : le crâne contient dans sa presque totalité' le cerveau , et à sa partie postérieure le cervelet ; ces deux organes se réunissent en une base commune ( dite protubérance annulaire ) qui, se prolongeant dans le canal vertébral forme ce qu'on appelle moelle cpinière (ou rachidion).

Or, le cerveau, le cervelet, le rachidion, tous les nerfs enfin, îoat composés de deux substances, Tune grise ou corticale, 1 autre blanche ou médullaire. Dans le cerveau et le cervelet, la substance grise est répandue en couche extérieure , mince , et

jS ANATOMIE MORBIDE

présentenl, après la mort, des lésions presque constantes, bien que d'un aspect variable. Suivant eux , on observe des marbrures et des plaques irrégulières à l'extérieur de l'organe, d'un rouge plus ou moins vif, soit avec mollesse et diffluence de cette partie , soit avec adhérence partielle à la membrane sus-jacenle, sur-tout vers la région frontale : ou bien la membrane adhère si intimement au cerveau dans toute son étendue, qu'on ne peut la détacher qu'en enlevant avec elle des portions de substance cérébrale : ils ajoutent ensuite que la coloration rouge du cerveau correspond aux symptômes maniaques et furieux , au lieu que dans la démence et la débilité intellec-

forme aussi quelques centres inle'rieurs : dans le rachidion , au contraire, la substance grise est interne et enloure'e par la substance blanche.

De plus , tous ces organes sont enveloppe's par deux membranes : l'une mince , transparente, se'crète la sérosité nécessaire à leurs mouvemens ; c'est la méningine j l'autre dure, résistante, adhérante à la voûte du crâne , contient les organes dans leurs limites naturelles ; c'est la méninge.

Avec ces notions , quoique bien imparfaites , le lecteur qui ne sait pas l'anatomie, doit pouvoir lire avec frait, les recherciicî que je vais exposer.

luelle , cet organe ne présente plus à l'extérieur que des marbrures légères et dissérniiiées ; que dans cet état d'anéantissement moral , la pulpe grise se décolore , devient blanche ^ et que tout le cerveau perd sa mollesse accoutumée et durcit sensiblement. Ces investigations morbides sont les seules notions qu'on ait eues sur ce sujet ; ce sont elles qui m'ont aidé à descendre dans le détail d'observations plus précises, et qui ne sont en partie que la confirmation de ces idées premières.

En effet, après plusieurs années d'étude et d'attention , j'ai reconnu que les altérations du cerveau , comme les troubles intellectuels , leurs symptômes , peuvent se diviser en deux grandes classes :

Ou il j a excitation générale , développement surnaturel de l'organe et des facultés ; Ou bien , les symptômes sont inverses : on n'observe que faiblesse , débilité , décomposition «toujours croissantes de l'organe et des facultés.

La première classe renferme tous les délires furieux , toutes les exaltations intellectuelles , et la seconde , la démence , l'imbécillité , et tous les degrés variables de la stupidité.

Ces deux états , dont le second n'est que la conséquence du premier , se rapportent à la marche soit aiguë, soit chronique, de la folie; et ils proviennent d'une dégénérescence particulière de la substance (i) du cerveau, que nous devons maintenant faire connaître avec détails en ces deux états fort différens.

(i) On sentira aisément de quelle importance devient, pour le traitement de la folie, la connaissance pre'cise de ses causes physiques : si, comme j'espère le démontrer, elle dépend d'une maladie particulière de la pulpe cérébrale, d'un vrai catarrhe de la substance du cerveau , soit local, soit général, mais d'abord aigu, il est de tonte nécessité de traiter ce catarrhe, avant qu'il ne devienne chronique , ou que la substance cérébrale ne subisse une déformation incurable. Ce ne sera plus seulement par des soins hygiéniques , seuls remèdes actuellement en vigueur, mais par une médication active, largement dérivante, et combinée avec d'autres moyens analogues, qu'on fera disparaître du cerveau la prédisposition physique qui doit un jour y reproduire le délire : si la folie est si sujette aux récidives , c'est qu'on se contente d'abandonner sa guérison à des moyens doux, et surtout à la réclusion et au temps; mais parle nombre et la fréquence des rechutes, il m'est démontré que ces derniers moyens sont insuffisans. C'est un fait grave, dont les conséquences sont d'une importance extrême, puisque notre devoir est de non-seulement guérir, mais de guérir pour toujours.

DU CERVEAU. 8l

ARTICLE PREMIER

Marche aiguë de la folie. — Lésions physiques qui la causent dans le cerveau. — Observations et faits particuliers.

Les aliénés furieux et les maniaques les plus agités , après plusieurs mois ou même plusieurs années d'un délire continuel y deviennent parfois brusquement silencieux et tranquilles ; une tacitnrnité et un calme trompeur succèdent tout d'un coup à la plus extravagante exaltation. Quelques jours après^ on est tout étonné de voir leur figure se décomposer, la peau devenir jaune et terreuse, les jeux ternes et immobiles^ enfin toute leur constitution présenter les signes d'une décomposition générale : ces sjmptômes s'aggravent rapidement en quelques jours, et les malades s'éteignent dans la stupeur et la paralysie.

Voici comment j'explique les symptômes de la fureur et sa terminaison rapide et funeste : il y avait dans le cerveau de ces aliénés un

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état de rougeur et d'irritation particulier^ qui va bientôt être décrit avec soin : cette irritation produisait tous les phénomènes de la fureur et de la manie : après un certain laps de temps, cette affection pî-emière devient rapidement une véritable inflammation ; il succède, dans le cerveau, la même série de phénomènes qu'on observe dans les maladies des autres organes, c'est à dire , qu'une irritation déjà intense passe aisément à l'état inflammatoire : alors les symptômes suivent les progrès du mal ; ils ne sont plus fureur, extravagance ; ils deviennent plus profonds, ils sont anéantissement, paralysie; et après la mort, on reconnaît dans le cerveau , outre l'injection générale de la substance grise et blanche , première cause de la fureur , une décomposition purulente de quelque portion de Forgane cérébral , décomposition qui anéantit l'intelligence et la vie.

Cette succession rapide de phénomènes les plus graves est la plus propre à faire connaître ces obscures altérations du cerveau, que des exempiles particuliers rendront plus faciles encore à pouvoir apprécier.

1" Observation. Une femme, nommée Pey-

DCJ CliRVEAU. 85

ronin , âgée de 69 ans , et malgré cet âge, clouée d'une forte constitution, est amenée le 20 octobre 1821, à l'hospice de la Salpêtrière, par ordre de police. Elle est dans un élat d'agitation et de fureur extrêmes; ses yeux sont brillans et animés , et ses cris violens ; son délire roule sur toute espèce de sujets : aucun renseignement ne vient jeter quelque jour sur les causes et le début de cette manie furieuse. Pendant six mois , cet état d'exaltation persiste au même degré d'intensité, sans le moindre intervalle de calme.

Le i5 mars 1822, cette malade^ si agitée la veille, est étendue sur son lit , sans pouvoir se lever ; elle est dans un calme profond, la figure est jaunâtre et décomposée, les yeux fixes et entre ouverts , la tête penchée sur l'épaule droite : la respiration est bruyante , le pouls dur et fréquent : le soir, il y a redoublement fébrile, paroxysme violent, pendant lequel la malade s'agite et tombe de son lit.

Le lendemain les symptômes sont plus graves encore ; les membres gauches sont entièrement paralysés ; le troisième jour , la stupeur et l'insensibilité deviennent de plus en plus profondes, et pendant la nuit la malade expire. G. -

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Examiné le lendemain son cadavre présente les altérations suivantes : la boîte osseuse , le crâne est fortement injecté d'un sang noirâtre j la méningine est saine, seulement elle se trouve soulevée par une sérosité assez abondante ; enlevée avec facilité du cerveau, cette membrane laisse apercevoir une très forte injection dans toute la périphérie de l'organe : la substance grise , examinée avec soin , est d'un rouge écarlate dans les circonvolutions supérieures, et affectée de plusieurs taches noirâtres (ecchymoses) dans les circonvolutions latérales : ces taches noirâtres, dont l'intérieur est plus livide encore , pénètrent jusque dans la substance blanche sous-jacente. J^e centre du lobe cérébral droit , et sur-tout le corps strié est entièrement désorganisé, et converti en une bouillie noirâtre : ce lobe présente encore une altération fort profonde à sa partie postérieure ; là il est encore lout-à-fait difîluent et converti en une matière verdâtre, comme purulente, qui s'écoule aussitôt que la méningine est enlevée, et qui laisse dans le cerveau une cavité assez considérable, dont les parois semblent granulées, et sont recou- ■vertes de parcelles de substance grise et blanche, désorganisées.

Tout le lobe gauche du cerveau présente une disposition contraire : malgré une injection sanguine , générale et fort prononcée, il conserve sa densité ordinaire. Tous les autres organes de la poitrine et du ventre sont parfaitement sains.

Analyse de cette observation.

Choisi entre un grand nombre de faits analogues , celui-ci est d'autant plus intéressant , qu'il présente, sans complications étrangères, les altérations du cerveau sur lesquelles doit en ce moment porter toute notre attention , d'abord l'injection générale de la superficie du cerveau, ensuite la désorganisation inflammatoire d'une portion du lobe droit. Remontons aux antécédens.

Chez cette malade, l'état de fureur dure six mois et se termine par un calme subit , suivi d'une prompte mort. Si je rapproche les symptômes observés pendant la vie , des lésions trouvées après la mort, je reconnaîtrai dans l'injection générale du cerveau^ les traces d'une congestion sanguine , produisant

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dans l'organe cérébral, une véritable irritation , dont la manie et la fureur ne sont que les symptômes extérieurs. Cet état dure six mois y et alors une portion de ce cerveau , déjà si violemment irritée, s'enflamme tout-àfait , et se désorganise en peu de jours : aussitôt se déclarent les symptômes les plus graves , l'assoupissement comateux , la paralysie , signes d'une tin prochaine.

On voit, dans ce cas^ arriver dans le cerveau, la même succession série de phénomènes qu'on observe dans les affections des autres viscères j c'est à dire , une irritation intense passer enfin à l'état d'inflammation complète, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer. Cette brusque et fréquente terminaison de la manie furieuse avait été déjà signalée par un digne observateur, par M. Esquirol, mais sans être rapportée à son vrai caractère et à sa cause première. C'est ce que les médecins appellent encore apoplexie séreuse ou nerveuse y parce que ne trouvant pas après la mort, dans le cerveau , l'épanchement sanguin qui caractérise l'apoplexie, et cependant tous les symptômes extérieurs étant ceux de celte aîfec lion , ils aiment mieux se payer d'un mot à peu près

vide de sens, que d'observer de plus près. Du r^ste, l'étude de telles lésions est encore trop récente, pour que leur cause réelle soit généralement admise et reconnue.

Je vais encore citer une observation à peu, près semblable , bien que, dans ce cas, la ter? minaison de la manie , soit moins prompte-^ ment funeste.

2* Observation, Màgdeleine Miret, d'una constitution faible et délicate^ avait toujours été bizarre, quoique très raisonnable : à l'âge de 4o ans, vers son époque critique, elle commence à donner de fréquentes preuves de dérangemens intellectuels : appelée alors comme témoin dans un procès intenté à ses parens, elle s'imagine qu'elle va être poursuivie comme criminelle j sa raison , déjà si faible , se perd entièrement , et à la suite de quelques extravagances , elle est conduite , en 1812, à l'hospice de la Salpê trière.

Son délire , peu bruyant , roule principalement sur des contentions litigieuses; parfois elle s'agite, et parle avec véhémence, de jugemens , d'injustice , de condamnations. Plus de huit années s'écoulent ain^, sans

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qu'on puisse obtenir dans son état d'autre amélioration^ que de courts intervalles de tranquillité et de raison. En 1821^ elle est prise d'un accès de manie furieuse très violent; elle déraisonne sur tous les sujets ^ et passe ainsi près de trois mois sans dormir, et poussant jour et nuit des cris continuels. Le 5 octobre 1821, elle devient brusquement tranquille , son état paraît entièrement changé ; ses réponses sont calmes et justes, mais lentes et pénibles ; elle se plaint de découragemens et de pressentimens sinistres; elle est dans un état d'assoupissement continuel : la peau est chaude, le pouls dur et fréquent, et les autres fonctions ne semblent pas dérangées.

Le septième jour de cette somnolence fébrile^ survient, le soir, un violent paroxysme, marqué par une vive coloration du visage, par le brillant des yeux et quelques cris aigus et plaintifs : le huitième jour , les membres inférieurs sont paralysés et insensibles ; l'assoupissement est tellement profond, que la malade n'entend ni ne répond plus : cet état d'anéantissement dure encore cinq jours, et se termine par une mort assez calme.

L'ouverture du cadavre est fait le lendemain , et présente les altérations suivantes : le crâne est mince et blanc ; la méninge adhère en plusieurs endroits à la méningine, qui est soulevée par une sérosité limpide , assez abondante , et s'enlève avec facilité de la surface du cerveau. La substance grise de cet organe semble, à l'extérieur, comme cribléede points noirâtres, pendant que son tissu même est d'un rouge-violet ; dans quelques parties latérales du cerveau , elle est ramollie et noirâtre ; au centre de l'organe les deux corps striés , gauche et droit , sont entièrement désorganisés ; là , le cerveau n'est plus qu'une matière purulente , jaunâtre et difïïuenle : le reste de la substance blanche est fortement injecté d'un sang noirâtre^ et plusieurs endroi Is sont livides et ramollis , sur-tout à la partie supérieure des ventricules. En général , tous les vaisseaux de la tête sont gorgés de sang. Le cervelet est mou , mais d'une blancheur qui rend plus sensible la rougeur morbide de tout le cerveau. Le cœur est petit, décoloré, ferme ; les poumons adhèrent en plusieurs endroits à la plèvre costale: l'estomac est crispé^ mais sain , ainsi que tous les autres viscères.

Cp AKATOMIE MOUBIDE

Comparons ce qui s'est passé pendant la foîie de cette malade, avec les altérations tFOuvées^ sur son cadavre , et expliquons l'une par les autres. Son délire maniaque reste plus de huit années à peu près au même degré ; après ce long laps de temps , éclate un violent accès de manie, qui, pendant trois mois, conserve toute son intensité et s'arrête brusquement pour faire place à un calme profond : c'est le début d'une nouvelle maladie , bien plus grave que la première; et le 7" jour un violent paroxysme annonce le redoublement de cette affection , qui d'abord, bornée pendant huit années à une irritation chronique de la substance corticale^ change tout d'un coup de nature , devient une vraie inflammation de toute la substance du cerveau; alors la substance corticale se désorganise en plusieurs endroits, l'inflammation pénètre dans l'intérieur du cerveau^ détruit le centre de l'organe , et détermine , d'abord l'assoupissement prolond, puis la paralysie générale, et enfin, la mort. On voit ici un nouvel exemple de cette terminaison funeste de l'irritation cérébrale par une inflammation aiguë , cause d'une prompte mort. Remarquons, déplus.

que tous les vaisseaux de la tête sont gorgés de sang , au lieu que les autres organes sont décolorés, signe nouveau d'une violente congestion de sang vers le cerveau.

Je regarde la rougeur générale de la substance corticale^ et les points noirâtres dont elle est criblée , comme cause du délire maniaque, qui a duré si long-temps, et j'attribue le même effet aux adhérences des membranes entre elles , adhérences qui indiquent que le pourtour de l'organe a été long-temps, et à plusieurs reprises^ siège d'une irritation intense.

Il serait aisé de rapporter beaucoup d'observations à peu près semblables ; je regarde, en ce moment, ces deux comme suflisanles pour mettre à jour les causes physiques du délire aigu ; je vais seulement exposer en général les caractères anatomiques de l'irritation dans le cerveau et dans les autres organes formés par les nerfs.

Dans tout le système nerveux, les maladies et les dégénérescences organiques se présentent sous des signes semblables.

Dans le cerveau , on reconnaît qu'il y a irritation, en trouvant, après la mort, une coloration rouge ou rosacée de la substance

grise , et une injection violette de la substance blanche : dans les nerfs , cette rougeur et celte injection sont encore plus faciles à saisir ; car en assistant aux expériences que faisait Béclard sur les plaies des nerfs, jai pu reconnaître maintes fois dans les cordons nerveux des animaux expérimentés , que la section produisait sur ces nerfs des phénomènes analogues à ceux de l'irritation cérébrale : c'est-à-dire que la cicatrisation ne s'opérait que par un travail d'irritation en tout semblable à la rougeur et à la coloration rosacée des cerveaux d'aliénés.

Or, une fois que la substance même du cerveau est devenue le siège d'une telle affection, il arrive que l'irritation , après être restée stationnaire, ou avoir produit plusieurs accès de violence et de fureur , guérit complètement , ou dégénère en incurabiiité.

Dans le premier cas^ et sous l'influence des moyens thérapeutiques que l'art sait employer, la rougeur , l'injection morbide du cerveau se résout , disparaît ; l'organe retourne à sa coloration naturelle, à ses fonctions physiologiques, et l'intelligence reparaît saine avec lui. Dans les momens d'exaltalion furieuse et d'accès

DU CERVEAU. gS

maniaques, la substance grise rougit, et ses vaisseaux sanguins sont fortement injectés : la substance blanche devient le siège d'une concentration sanguine semblable, mais qui lui donne un aspect livide tout particulier.

Quand l'irritation tend à devenir incurable, alors la substance grise se décolore, s'affaisse, et la substance blanche, en durcissant, acquiert une densité et un éclat inaccoutumés ; la démence , l'imbécillité et enfin la nullité intellectuelle, sont produites par cette déformation organique.

Ces premiers aperçus peuvent déjà faire entrevoir quelques vérités , qui vont bientôt être plus évidentes : toutefois je ferai remarquer qu'il faut, non-seuiement, beaucoup de soins et d'attention pour apprécier les signes anatomiques de ces lésions , mais encore une longue habitude pour en saisir toutes les nuances. Il en est de même de toutes les autres maladies ; et une des plus funestes erreurs de la médecine est de vouloir que toutes les altérations aient un aspect semblable, de vouloir que tous les tissus s'irritent et s'enflamment de la même façon, au lieu de les observer chacun dans leurs modifications spéciales : il n'y a pas

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de vérité plus banale , et dont on profite le moins , sur-tout dans l'étude des altérations nerveuses , et c'est là cependant que ces applications sont les plus nécessaires et les plus difficiles.

ARTICLE II

Marche chronique de la folie. — Observations et faits particuliers.

On a décrit depuis long-temps cet état d'affaiblissement intellectuel et moral qui caractérise la tendance incurable de la folie : la perte de la mémoire, l'indifférence pour le présent et l'avenir, l'apathie, une légère difficulté dans la prononciation annoncent ce triste prélude. Plus tard, la démence est profonde : plus de besoins, plus de désirs, plus d'idées; la parole est tremblante et pénible : les malades n'articulent qu'avec effort certains mots ou des parties de mots 3 le reste d'un nom expire sur leurs lèvres, comme dans leur intelligence ; leur marche est chancelante et incertaine; ils s'appuient, ou cherchent à s'appuyer contre tous les objets à leur portée;

DU CERVEAU. qS

ils marchent pliant les jambes, et souvent tombent au moindre choc ; ils laissent échapper ce qu'ils tiennent à la main , ou le serrent d'une force convulsive. Leur physionomie est un singulier mélange d'étonnement et d'attention stupide; ils regardent , écoutent et répondent sans voir,sans entendre, sans comprendre la moindre émotion leur fait verser des larmes. Plus tard encore, leur paralysie est complète ; ils ne vivent plus qu'au lit ou sur une chaise, les membres se retirent et se contractent, des eschares gangreneuses se forment, le marasme avec son sinistre cortéo-e envahit cette frêle machine, et une longue et pénible mort vient terminer cette lente agonie.

La marche, le développement et la durée de tous ces phénomènes successifs embrassent l'espace de plusieurs années : souvent ils durent quinze et vingt ans.

Peut-on rapporter les causes de cet anéantissement intellectuel à une altération physique et constante du cerveau ? Existe-t-ilpour cette marche chronique de la folie , une déformation également chronique de l'organe^qui se- . rait l'inverse de celle produisant les symptômes aigus, que nous venons d'exposer dans l'article

précédent ? voici ce que les recherches cadavériques m'ont appris sur ce point.

L'altération propre à cet état est un endurcissement particulier du cerveau , une déformation spéciale de la pulpe cérébrale , produisant chez les idiots une véritable atrophie de l'organe , et que j'ai signalée et décrite le premier dans un mémoire à l'Académie des sciences , en mai 1822. (1)

Dans cette altération , qui a ses divers degrés , soit dans la démence , soit dans l'idiotisme complet , le cerveau, qui, à l'état sain , est d'une consistance assez molle , change de nature , acquiert une blancheur remarquable et devient dur , compact , fibreux , et presque élastique : je considère cette induration comme une maladie toute particulière du cer- •veau , qui altère lentement une partie ou la totalité de l'organe, anéantit l'intelligence et paralyse les membres. Je vais en rapporter quelques exemples , avant d'exposer en détail les caractères physiques de cette altération nouvelle.

(i) Imprimé dans le journal de Physiologie expérimentale, 1822,

Une jeune fii'e^ nommée Marie LenCant , d'une constitution saine et robuste , se marie à l'âge de i6 ans : vive , alerte^ d'un caractère enjoué, elle devient, dans l'espace de huit années , mère de cinq enfans bien constitués : pendant sa dernière grossesse elle perd son mari: le chagrin et l'abandon la jettent dans un délire mélancolique , qui devient plus violent à la suite de sa couche : elle est amenée à l'hospice de la Salpêtrière, le i5 octobre 1817 : taciturne, refusant toute nourriture^ évilant la société de ses copipagnes , elle s'obstine à ne pas répondre aux questions relatives à sa santé : sur les autres sujets, ses réponses sont justes, mais brèves : au milieu des craintes puériles, des terreurs vagues et des idées sinistres qui l'obsèdent, son intelligence conserve une apparence de raison : pendant dixhuit mois^ tous ces symptômes ne présentent que très peu de changement : dès la seconde année , elle commence à perdre la mémoire, parle avec difficulté ; sa physionomie devient hébétée j cet état ne fait que s'aggraver encore pendant trois années consécutives; à cette époque l'intelligence est nulle , et les membres sont paralysés. Pendant le printemps un

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état général de scorbut venant compliquer celte triste position , la malade succombe le 2 5 mai 1824.

Examen du cadavre. La boîte osseuse de la tête est mince, non injectée^ la méninge est dans son état ordinaire , la méningine adhère si intimement à la substance du cerveau, qu'elle ne peut en être détacbée; toute la substance grise de cet organe est pâle , solide , confondue partout avec la substance blanche ; celle-ci , plus blanche qu'à l'ordinaire et comme enduite d'un vernis éclatant , est dure, solide et résistante dans toute la masse cérébrale ; cet endurcissement est encore plus prononcé à la base du cerveau , dans les couches optiques, et à la partie supérieure des ventricules. Dans ces endroits le bistouri, au lieu d'opérer des incisions faciles^ comme à l'ordinaire , crie et a peine à entamer la substance cérébrale, qui est changée en un vrai tissu fibreux , presque cartilagineux. Cette allération est si complète , que les fibres cérébrales s'alongent par la distension et reviennent avec élasticité sur elles-mêmes:

dans Tétat sain, le simple toucher désorganise le cerveau.

DU CERVEAU. gg

Dans la poitrine, le poumon gauche est profondément altéré et renferme une cavité considérable en suppuration ; au bas-ventre , les intestins sont affectés d'ulcérations nombreuses.

Analysons encore cette observation : elle est un nouvel exemple des désordres lents et gradués que détermine dans l'organe intelligent l'induration morbide de son tissu : cbez cette malade des craintes sinistres , des idées peu cohérentes produisent pendant dix-huit mois un délire léger. Après ce temps, l'intelligence s'altère plus profondément, et au bout de trois années, l'imbécillité et la paralysie sont complètes. En rapprochant les symptômes des lésions trouvées sur le cadavre , je dirai que l'adhérence de la méningine à la périphérie du cerveau annonce qu'il y a eu là une ibrte irritation, qui pendant dix-huit mois , a produit les premiers symptômes du délire j ensuite, que cette irritation devenue chronique^ et pénétrant profondément dans le cerveau , commence, au bout de quelques années,à dénaturer la pulpe cérébrale, qui s'affaisse, se décolore^ devient dure et fibreuse : le développement de cette altération porte une atteinte de plus en

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plus funesle à l'intelligence et aux niouvemeQs:c'est alors qu'une affection accidentelle , le scorbut vient terminer l'existence, qui se serait prolongée quelques années de plus, puisque l'endurcissement n'avait encore attaqué qu'une partie du cerveau.

La maladie protonde du poumon gauche^ comme les ulcérations intestinales , ne sont encore que des complications accidentelles, mais dépendantes l'une de l'autre, et venant très souvent se mêler , comme le scorbut , aux dernières phases de la démence.

Je vais rapporter un second exemple de cette altération lente du cerveau.

Anne Montignj, d'une constitution assez robuste , Tait à l'âge de dix-huit ans une chute, dans laquelle le côté gauche du corps est atteint au-dessus des côtes par un morceau de bois fort aigu, qui pénètre assez avant; il en résulte une plaie , par laquelle la nature souvent bizarre, quoique toujours profonde, fait apparaître la première menstruation : chaque mois cette plaie se r'ouvre pendant quelques jours, et laisse écouler un sang vermeil. Cette fille se marie à l'âge de vingt-cinq ans , a une couche heureuse, et dès lors toute chose re-

DU CERVEAU. lOl

prend son cours naturel. Ce n'est que vers l'âge de quarante ans qu'elle commence à devenir inquiète^ ombrageuse, s'agilant et pleulant sans motifs , ne voyant autour d'elle que des intentions ou des actes hostiles : six mois pins lard, sa mélancolie dégénère en manie furieuse, et c'est dans cet état qu'elle est conduite à la Salpêtrière en i8i5. Après cinq mois d'agitation maniaque, elle devient plus calme ; maison remarque que sa mémoire est Ibrt altérée, et que chaque jour son intelligence devient plus obtuse ; elle vit encore sept années dans un état complet de nullité intellectuelle , et perd , dans les deux dernières années, l'usage de ses jambes. Le 3 lévrier 1825, elle est atteinte d'une fluxion de poitrine, à laquelle, malgré les secours les plus actifs , elle succombe le troisième jour.

Examen du cadavre : Le crâne est mince etblanc, les membranes du cerveau sont saines et sans adhérence aucune : le cerveau présente nn aspect tout particulier; au lieu d'être, comme à l'ordinaire , marquée de sillons profonds , sa surface est unie : les circonvolutions qui, dans l'état sain, s'isolent facilement les unes des autres, sont collées ensemble, et ne

forment de tout le cerveau , qu'une masse compacte et arrondie : une légère couche de substance grise semble envelopper uniformément la masse cérébrale, sans pénétrer dans aucun sillon ; à l'intérieur , toute la substance blanche est changée en un tissu solide, entièrement fibreux, sur-tout à la base du cerveau. Comme dans le cas précédent , la pulpe cérébrale se déchire en faisceaux longitudmaux, s'alongeant et revenant avec élasticité sur eux-mêmes.

Les deux poumons sont à leur base entièrement enflammés et solides (hépatisés).

Je reconnais à ^adhérence des circonvolutions les unes aux autres , les traces inflammatoires de l'ancienne irritation cérébrale , cause des premiers troubles de l'intelligence : passant ensuite à l'état incurable, cette irritation pénètre dans la profondeur du cerveau, et pendant sept années, dénaturant par un travail lent et gradué la pulpe de l'organe , finit par lui donner la consistance d'un tissu fibreux : les désordres de l'intelligence et de la locomotion suivent les progrès de l'altération morbide , à laquelle l'inflammation des poumons, vient, par une mort prompte

DU CERVEAU. I o3

mettre un terme, qui ne pouvait être fort éloigné.

Il serait superflu de rapporter un plus grand nombre de faits, dont les détails pourraient différer plus ou moins de ceux-ci , mais qu'on verrait, dans leur ensemble, présenter des résultats uniformes et constans : ce n'est que sur unemultitude d'observations , recueillies avec persévérance pendant plus de huit années^ que j'établis dans la folie deux distinctions : sa marche aiguë et curable, sa marche chronique et incurable ; toutes deux caractérisées dans le cerveau par des lésions physiques , que l'ar-^ ticle 5^ va faire connaître avec plus de précision. Cependant avant d'aller plus loin ^ il est nécessaire d^observer que ces deux états de la foîie^ peuvent se trouver réunis chez le même malade. Ainsi on voit souvent des aliénés , affectés de démence , éprouver parfois des accès de manie furieuse , plus ou moins longs, dont les retours sont même périodiques et reparaissent à des époques presque Hxes. Or , si chez les malades , on trouve après la mort, unis l'un à l'autre^ les deux phénomènes organiques auxquels j'attribue le délire aigu et chronique, ces nouvelles preuves ne doivent-

elles pas sanctionner par leur double autorité les considérations que je viens d'exposer ? Je ne puis m'empêcher d'en rapporter un exem- . pie bien remarquable.

Une femme, nommée Mairet, avait, jusqu'à l'âge de /15 ans, joui d'une assez bonne santé , malgré une constitution faible et délicate : vers cette époque des chagrins domestiques lui font perdre la raison , et elle est amenée en 1809, à l'hospice de la Saîpêtrière : atteinte d'une manie furieuse , dont l'accès dure 7 à 8 mois, elle devient calme ensuite pendant quelque temps. En 1810 et 1811, nouvel apparition de l'accès maniaque , suivi également de tranquillité quelques mois après : les mêmes accès se renouvellent régulièrement chaque année, jusqu'en 1818. A cette époque, l'intelligence restée presque saine , au milieu de ces secousses périodiques , devient lente et paresseuse^ la mémoire se trouble, et la malade a peine à articuler quelques mots : toute sa constitution semble atteinte d'un affaissement général. Pendant cinq années . cet état de démence devient de plus en plus alarmant, et cependant il ne survient, pendant ce long laps de temps , aucun accès de manie. E«

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1822, nouvelle explosion de la fureur, accompagnée d'une extrême agitation ; quinze jours après l'invasion de ce nouvel accès , la malade devient brusquement tranquille , et deux jours après, elle succombe dans un état de léthargie profonde.

Examen du cadavre : Les membranes du cerveau, les deux méninges sont saines à la partie postérieure ; mais vers la région frontale, la méningine est épaissie, opaque^ soulevée par une exsudation albumineuse, fortement adhérente à la substance du cerveau sous-jacente : dans cette région frontale, la substance grise est d'un rouge très foncé, désorganisée et ramollie en plusieurs endroits; cette rougeur et cette mollesse s'étendent également à toute la périphérie du cerveau, bien qu'elles n'y soient pas aussi prononcées qu'à la région frontale; cependant, vers la partie postérieure des deux lobes, plusieurs circonvolutions sont aussi entièrement ramollies et réduites en un putrilage livide. Cet état inflammatoire de tout l'extérieur an cerveau , en lui donnant une rougeur et une mollesse qui ne lui sont pas ordinaires, contraste bien plus sensiblement avec la blancheur et la du-

106 ATNATOMIE MORBIDE

reté de la substance inlérieure, qui, vers les couches optiques et dans les corps striés, est convertie en un tissu entièrement fibreux el élastique. Cette dernière désorganisation ressemble en tout point à celle décrite dans la précédente observation.

Comparons maintenant les résultats de l'autopsie avec les symptômes et les phases du délire, et analysons les uns par les autres.

Chez cette aliénée il y a deux délires fort différens : l'un revenant par accès de fureur périodique et conservant jusqu'à la fin son intensité, l'autre dégénéré en démence et en un affaissement moral, toujours croissant.

Je reconnais la cause physique du premier délire dans l'irritation dont le pourtour du cerveau est le siège, irritation tantôt aiguë, tantôt chronique , s'exaîtant en accès presque réguliers, et dont je démontre l'ancienneté et la chronicité par l'épaississement de la méningiue vers la région frontale, et son adhérence inflammatoire à la substance cérébrale. De plus, je vois, dans la rougeur de la substance grise et dans la décomposition purulente de certaines parties les traces du dernier accès ma-

DU CERVEAU. î 07

niaque , se terminant par une inflammation cérébrale subite éclatant le quinzième jour de l'accès , et causant d'abord le calme , puis la mort au bout de deux jours : et je résume tout ce qui regarde ce premier point, en disant que le pourtour du cerveau a été long-tems le siège d'une irritation, tantôt plus vive, tantôt plus calme, mais périodique; et qu'il a fini par s'enflammer dans le dernier accès, comme l'attestent les ramoUissemens partiels dont la substance grise présente de nombreuses traces. Or , pendant qu'à l'extérieur cet organe était ainsi affecté d'une maladie produisant les accès du délire maniaque , il devenait vers sa base et dans sa profondeur le siège d'une aifection toute contraire, d'une induration fibreuse, qui pendant longues années envahissant successivement les parties centrales indiquées plus haut, faisait croître à l'intérieur la démence, pendant qu'à l'extérieur le délire aigu conservait sa première intensité : et il est probable que l'élat de démence serait devenu plus complet encore, si l'irritation extérieure du cerveau ne s'était pas, dans le dernier accès, terminée par une inilammalion rapidement mortelle.

108 ANA-TOMIE MORBIDE

Les faits que je viens d^exposer, et qui chaque Jour s'offrent à l'observation quand elle a sii. par une attention continue, se familiariser avec les difficultés de ces recherches, suffisent en ce moment, pour mettre dans tout leur jour, les deux principales lésions produisant les troubles intellectuels : j° la rougeur et l'injection morbides du cerveau, signes de son irritation ; 2° l'indiu^ation plus ou moins fibreuse de cet organe, causant l'affaissement intellectuel. Il faut maintenant indiquer quels sont les caractères anatomiques de ces deux altérations.

ARTICLE IIL

Caractèresanatomiquesdel'irrilation et de rinduralion du cerveau»

Dans chacune des deux substances qui forment le cerveau , dans la substance grise et la substance blanche , les altérations présentent un aspect différent.

I. Altérations de la substance grise. Dans cette substance , l'afflux du sang nécessaire à produire une irritation capable de causer le délire^ détermine une décomposition toute

particulière en vertu de laquelle on peut y distinguer trois couches :

1 « La première de ces couches^ en procédant de dedans en dehors, contiguë à la substance blanche, conserve sa teinte grisâtre, à peu près naturelle :

2° La seconde, plus épaisse, d'un rouge vif ou violet, semble uniquement formée de vaisseaux sanguins fortement engorgés : c'est dans celte couche que je place le siège de tous les phénomènes d'exaltation intellectuelle^ lorsqu'elle est très rouge : sa consistance varie suivant l'état plus ou moins avancé de la maladie ; dans le début ^ elle est plus ferme, et vers la fin elle devient plus molle :

3° La troisième couche, beaucoup plus mince est pâle , blanchâtre et ressemble à une exsudation albumineuse : elle s'enlève facilement^ en la grattant avec le dos du scalpel , et laisse apercevoir sous elle la seconde couche , ordinairement très rouge.

Dans l'état sain, on ne saurait distinguer ces trois couches dans la substance grise : et si dans son Analomie,Vicq d'Azir en décrit deux pour cette substance, il est fort douteux que ses observations aient été faites sur des cer-

veaux sains.

Le phénomène le plus remarquable est cette coloration rouge ou violette de la seconde couche , résultat d'une concentration active du sang dans ce tissu vasculaire, où sa présence exalte l'énergie de ces parties et produit le délire et toutes les explosions de la manie. Quand le délire s'affaisse et devient chronique , cette coloration rouge subit aussi une modification remarquable ^ elle devient brunâtre, et la substance est presque ramollie : je regarde ce moment comme le passage à une résolution favorable, et c'est sur-tout alors que Tart doit favoriser cette tendance à la guérison et en profiter habilement (i) : si on laisse écouler ce tems, l'irritation va passer au type incurable; la substance grise, altérée, décomposée par le long séjour du sang, s'affaisse, perd de sa couleur , devient blanchâtre , puis blanche , et finit par subir l'induration générale du cerveau : l'intelligence suivant à la trace la déformation organique , d'exaftée qu'elle était devient faible, se trouble, s'altère, s'anéantit.

(i) Je ne puis qu'indiquer ici celle ve'rilé qui doit ouvrir les yeux sur le vrai traitement de la folie ; elle sera de'veloppe'e ailleurs.

II. Altérations de la substance blanche du cerveau. Nous observons ici le même rapport entre la nature des lésions et celle du délire : seulement la substance blanche étant plus compacte que la substance grise , l'injection sanguine a plus de peine à y pénétrer , et produit des phénomènes d'irritation moins appréciables que dans l'autre substance : cependant voici à quels signes on peut les reconnaître : la couleur blanche est remplacée par une couleur livide, il y a commencement de ramoliissement brunâtre, ou quelquefois jaune, et l'on observe des taches noires , des ecchymoses plus ou moins étendues : un des effets les plus constans de l'irritation dans la substance blanche, est d'y détruire la disposition des fibres cérébrales^ assez apparente dans l'état sain.

Si ce premier degré de maladie ne s'arrête pas , arrive une véritable inflammation de la substance blanche qui se ramollit entièrement, devient verdâtre et diffluente,et dont la suite est une prompte mort, avec tous les symptômes apoplectiques : les deux premières observations que j'ai rapportées en sont de frappans exemples : si l'irritation rétrograde et se dissipe ,

112 ANATOMIE MORBIon

le délire se calme, et riiUellig-ence reparaît saine ; quand au contraire l'irritation dégénère en incurabilité , la substance blanche subit la même induration que la substance grise ;, mais à un degré bien plus prononcé , comme on l'a pu voir dans les 5^, 4° et 5^ observation.

Résumons les résultats de ces recherches : Le cerveau, comme tous les autres organes , s'irrite, s'enflamme, se désorganise : comme eux, il est malade partiellement, ou en totalité : l'action du penser , la fonction cérébrale est troublée , exallée , anéantie , suivant la nature , l'étendue , la profondeur des altérations du cerveau.

L'irritation de la pulpe cérébrale , telle que nous la venons de décrire , est l'afFection spéciale produisant : i^ le délire furieux , lorsqu'elle est violente, lorsqu'il y a rougeur et injection morbides de cette pulpe ; 2° les monomanies, lorsqu'il n'y a qu'une partie de l'organe affecté; 3° le délire chronique, la démence, l'imbécillité, lorsque l'irritation est dégénérée en une déformation incurable, que je nomme induration du cerveau ; déformalion notable, sur-tout chez les idiots.

DU CERVEAU. Il3

En remontant ainsi des lésions de l'organe vers les sjmplômes de ses maladies , il n'est plus permis de regarder ce qu'on appelle manie, mélancolie, démence, comaie trois affections différentes y mais comme trois périodes de la même maladie , périodes qui cependant embrassent toujours un espace de temps considérable.

Il faut reconnaître encore qu'un des caractères particuliers de l'irritation cérébrale^ est sa facilité à devenir chronique, et par là incurable; cette disposition est inhérente au cerveau lui-même : il n'est pas d'organe plus disposé aux impressions et aux habitudes.

Si l'on étendait les mêmes recherches aux différentes parties du système nerveux , et qu'on embrassât d'un seul coup d'œil l'ensemble de leurs fonctions , de leurs maladies et de leur structure anatomique, on arriverait à des résultats aussi nouveaux que positifs : on verrait que l'inflammation, ou même Tirritation de la pulpe nerveuse , qui sont^ dans le cerveau, délire et état comateux, sont tic douloureux de la face dans le nerf maxillaire , sciatique dans le nerf sciatique, etc. J'ajouterai ici une réflexion relative à l'épilepsie :

1 l4. ANATOMIE MORBIDE

je suis en droit de penser qu'elle est produite par deux lésions bien différentes, quoique leur siège soit le même. Je crois pouvoir dire qu'il y a des épilepsies qui reconnaissent , pour cause une irritation chronique des portions nerveuses les plus sensibles de la protubérance annulaire et du commencement du rachidion ; et qu'il est d'autres épilepsies résultant d'une induration incurable et plus ou moins avancée de ces mêmes parties : or, l'induration faisant toujours de nouveaux progrès , multiplie le retour des attaques, et cause enfin la mort. Et si l'on me demande comment une altération organique peut être intermittente, causer des accès périodiques, elle qui est toujours continue , je répondrai que l'intermittence et le repos sont inhérens à tout le système nerveux de relation, qui n'agit que pendant la moitié de la vie de l'honinje,

etc. , etc.

Mais quittons ce sujet qui nous mènerait trop loin, pour ne nous occuper que des désordres intellectuels : ces investigations morbides serviront au moins à donner plus de sévérité au langage propre à désigner ces désordres :' ainsi, au lieu de se servir du terme folie, alié-

DU C EU VEAU. 1 l5

nation mentale , on devra désormais dire la cérébrie , une maladie du cerveau ; de même qu'on appelle une maladie d'estomac gastrite, une maladie des poumons pneumonite , etc. Cette rigueur des mots est l'expression forcée de la certitude des connaissances.

Disons plus : la précision des termes en toutes choses, science, morale, politique, est la logique parlée et en action : jusqu'à présent les termes abstraits et figurés ont été des nécessités qu'il a fallu subir , parce qu'on a parlé avant de connaître -, et pour désigner ce qu'on ne connaissait pas , on a fabriqué des termes approximatifs, supposés, ou vides de sens, qui ont eu force de science^ et ont tué le raisonnement. r

Les temps sont venus de penser autrement ; et pour ne pas nous écarter de notre sujet actuel , nous verrons au chapitre suivant , et sur-tout au 9" , combien est salutaire celle rigueur des mots dans les recherches difficiles, puisqu'on voulant classer les désordres de la pensée d'après leurs causes physiques, nous arriverons presque malgré nous à mettre en ordre la raison.

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