‹ Physiologie de l'homme aliénéChapitre 18 sur 46 · CHAPITRE Yll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Yll

Classification aualomique des désordres inlelleciuels.

De la ce'rebrie et de ses divisions.

Certes il faut rendre hommage aux observateurs généreux, qui, sans se décourager du désolant speclacle de l'homme en délire , osèrent croire les premiers, qu'il y avait là de profondes leçons , et les commencèrent, peut-être sans le savoir, en soumettant à une classification régulière tant d'égaremens et de fureurs. Il faut encore reconnaître qu'ils firent beaucoup pour la science humaine , en classant et en dénommant tous ces désordres , soit d'après leur allure et leur aspect extérieurs , soit suivant le sujet même

du délire : lorsqu'il fut sombre ou gai, forcené ou calme , extravagant ou presque raisonnable , lorsqu'il roula sur un seul ou sur tous les sujets , des désignations différentes exprimèrent ces divers états; et il y eut la mélancolie, la fureur maniaque, la démence, la monomanie , et mille autres distinctions qu'on pourrait multiplier à l'infini , puisque l'homme a le privilège de raisonner , et par conséquent de délirer sur tous les sujets.

Mais au point où nous sonimes parvenus, ces distinctions ne sont plus suffisantes : après être descendus au fond du délire, et avoir reconnu ses causes physiques, il faut partir de cette base nouvelle, pour nous élever à de nouveaux résultats.

Nous allons, dans ce chapitre, exposer la classification qui nous semble la plus conforme aux. investigations anatomiques auxquelles nous venons de nous livrer : nous considérerons les troubles de l'intelligence comme conséquences et symptômes de l'irritation et de l'induration cérébrales , que nous avons décrites.

Cette exposition sera courte , parce "qu'il y a peu de développemens à lui donner dans cet

Il8 DE LA CÉRÉBRIE

ouvrage : mais au chapitre neuvième^ nous serons heureux de pouvoir faire connaître une classification plus large et plus élevée, en distinguant les désordres de l'intelligence d'après leurs rapports et leur dépendance avec la conscience : tout bizarre qu'il puisse paraître , ce mode d'investigation n'en est pas un des moins sûrs pour pénétrer tout l'homme intelligent ou en délire.

La première classification est plus minutieuse et se traîne sur les organes : la seconde est plus psychologique et nousplaî tdavanlage: elle trouvera sa place naturelle à l'article conscience, dont-elle sera l'analvse.

Ajoutons que notre tableau indicatif des différens degrés des infirmités mentales, pourrait encore servir de classification , si l'on tenait beaucoupaux dénominations anciennes; au moins il leur aura donné une significalioa plus précise,

ET Dli SES DIVISIONS. II 3

Classification des désordres intellectuels d'après l'irritation et V induration cérébrales.

Anciennes dénomina ■ lions coiTcspoTidante».

1° Aiguë: Irritation violente du cerveau. | 1° Manie furieuse.

V „ y-1 T j i*„ -j y 2^ Démence, imbé*

La cé- \ ^ Chronique : Induration id. J eiii.ié, idiotisme.

rPnriG est / -^ - ■ -

,'folie>) ( 3» Partielle : Irritation d'une partie du \ l^^l°"°,^",lZ'''!-mi

1 cerveau. S délire, mélancolie.

4° Sympathique : Réaction des viscères) 4= Hypociiondris , sur le cerveau. 5 ^^^'■"'

Maintenant, donnops quelques développemens à chacune de ces distinctions.

ARTiCLE PREMIER.

Cërëbrie aiguë : manie furieuse.

Diaprés la nature et le caractère de l'affection morbide, qui, dans le cerveau^ produit le

(i) Je donne le nom de ce're'brie à la folie, à l'irritation du cerveau, reservant celui de cére'briie pour de'signer l'inflamma^ '.ion du tiiènie orjane, son ramoUisscroeul.

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délire furieux, j'appelle cérébrie aiguë, l'étal maniaque clans lequel les désordres de toutes les facultés apparaissent les plus violens : « Lé prélude des accès de rnanie se marque » par des gestes insolites, par des irrégularités » dans la contenance et dans les mouvemens » du corps : l'insensé tient quelquefois la tête » élevée et ses regards fixés vers le ciel ; il » parle à voix basse, se promène, s'arrête » tour à tour avec un air d'admiration ou de » recueillement profond. Dans d'autres alié- » nés , ce sont les vains excès d'une humeur » joviale , ou des éclats de rire immodérés , "quelquefois, comme si la nature se plai- » sait aux contrastes, il se manifeste une taci- » turnité sombre^ une effusion de larmes sans w cause connue, ou même une tristesse con- » centrée et des angoisses extrêmes : dans d'au- » très cas, la rougeur subite des yeux, le » regard étincelant , le coloris des joues, une » loquacité exubérante, font présager l'ex- » plosion de l'accès : c'est par des visions exta- » tiques durant la nuit, que préludent souvent » les accès de dévotion maniaqiie ; c'est aussi » quelquefois par des rêves enchanteurs et >.■ par l'apparition de l'objet aimé sous les

» traits d'une beauté ravissante, que la manie » par amour éclate avec fureur , après des » intervalles, plus ou moins longs, de calme » et de raison : » (Pinel : Traité de la Manie. 1800.)

Frappant de vérité^ ce tableau des préludes de la cérébrie violente est également vrai pour toutes les phases de cette affection : quel qu'en soit le sujet ou la cause, son trait distinctif est l'exaltation : il y a extravagance dans tous les souvenirs, comme dans les impressions ; l'altenlion est nulle , et la volonté n'est plus qu'une explosion mobile et passagère, comme la rapidité des sensations qui se hevirtent et se succèdent : il est encore un autre sjmplôme distinctif , mais obscur et difficile à observer : c'est que le furieux ne parle jamais de la cause primitive de son délire , et l'indique en allusions plus ou moins éloignées. Ainsi, lorsque l'amour et ses funestes angoisses font éclater la manie, sa triste victime ne prononcera jamais le nom de celle qui fait tout son mal ; la nommer , penser à elle, serait un effort d'altenlion dont le malheureux est incapable : mais s'il embrasse ou frappe un arbre , un mur , croyez

Î23 DE LA CÉRÉBRIE

bien que c'est encore à elle que , malgré lui , s'adressent ces extravagances : s'il prononce un nom quelconque j c'est encore e!le qu'il nomme en croyance , pour oublier à l'instant le nom qui vient de lui échapper ; on dirait sa douleur si vive qu'il ne peut plus la sentir , qu'elle semble se répandre hors de lui et s'exhaler en folies : quand elle rentrera, quand il commencera à en avoir conscience , il sera moins délirant : il gagnera d'autant plus en intelligence, que sa souffrance deviendra plus profonde et mieux sentie.

La marche, les intermittences, les complications, la durée de la cérébrie aiguë sont décrits, sous le nom de manie, dans tous les ouvrages élémentaires ; aussi je ne puis les reproduire ici : je n'ai dû m'arrêter que sur deux points nouveaux, d'abord les altérations physiques, ensuite les désordres psychologiques de la cérébrie : entre ces deux sujets se trouve l'histoire des symptômes , dont le tableau est si bien tracé dans l'ouvrage sur V aliénation mentale , qu'il serait aussi inutile que dangereux dé s'exposer à quelque comparaison ,

ARTICLE IL

Ci'rebric chronique : démence, imbécillité, idioVismie.

Tous les symptômes que nous venons de voir dans toute la force de leur exaltation, vont présenter maintenant des traits affaissés et à peine reconnaissables ; ce sont ceux des débilités intellectuelles , de la démence, de l'imbécillité et de l'idiotisme.

Symptômes de la démence : « Succession » alternative d'idées isolées, d'émotions légères » et disparates, de mouvemens désordonnés et » d'actes extravagans : oubli de tout état an- »térieur; abolition ou diminution marquée » de la faculté de percevoir les objets ; oblité- » ration du jugement : inertie ou activité con- » tinue sans dessein , propos sans suite et » sans cohérence, oubli des mots propres à » rendre les idées : » (Pinel, ouvrage cité.)

Les symptômes de l'i^ihécillité ont beaucoup d'analogie avec ceux que je viens de lîcinscrire : « Oblitération plus ou moins ab-

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» solue des fonctions de l'enlendement et des » affections du cœur : quelquefois rêvasseries » douces avec des sons articulés : d'autres fois » taciturnitéet perte de la parole par défaut » d'idées : certains imbécilles sont doux, et » d'autres sujets, à des emportemens de vio- » lence: » (Même ouvrage).

On reconnaîtra sans peine combien est grande la ressemblance de ces deux maladies^ qui même se confondent ici l'une avec l'autre. Je crois avoir été plus rigoureux en assignant à la démence, comme signe caractéristique, la présence delà conscience, dont on observe encore les traces dans cette dégradation : on ne la rencontre plus dans l'imbécillité : c'est ce sentiment de leur décomposition qui donne aux individus en démence leur air luctueux et plaintif.

Dans un sujet aussi difficile, on ne saurait trop s'atlacber à des signes bien évidens , afin de fixer aux mots une valeur inconlestable.

Le dernier terme de la cérébrie chronique est l'idiotisme, l'anéantissement de la raison , quand même il vient de naissance : car il ne peut être alors que le produit d'une inflammation , qui dans le fœtus , ou dans l'état

d'enfance, a désorganisé le cerveau; puisqu'il résulte de la même altération organique que la démence et l'imbécillité, mais seulement à des degrés variables, il ne peut être séparé de ces deux affections. Cependant il faut reconnaître dans les causes plus profondes , dans son incurabililé innée, et dans la déformation si complète de l'organe cérébral , des raisons suffisantes pour qu^on lui ait assigné une place à part. Je pense que mon tableau analytique , qui marque dans cet état trois degrés différons , la bêtise , la stupidité et l'anéantissement intellectuel, servira mieux que des descriptions, à fixer le sens et la valeur de ce terme, si souvent appliqué à des états bien différens.

ARTICLE m.

Cerébrie(i) partielle. Mélancolie, monomanie , suicide , manie sans de'lire.

Dans la monomanie, le délire ne porte que

(i) Cerébrie mélancolique, monomane , suicide sans délire.

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sur une idée , ou sur une série d'idées constantes : à ce signe unique, ajoutez l'irascibili lé de caractère , l'aversion pour le mouvement y la recherche de la solitude, une défiance ombrageuse , une disposition cruelle à donner à tous les événemens de sinistres interprétations , et vous aurez le tableau d'im monomane, livré à toutes ses terre'urs maniaques, et tel qu'on le rencontre dans les maisons d'aliénés. Il n'est pas de maladie plus générale dans la société , mais elle n'est là qu'une occulte et légère déraison ; chez les gens du monde , atteints de Tuonomanie, l'occasion fortuite peut seule la faire reconnaître, d'autant plus que chez ces malades, l'intelligence est plus lucide sur tous les sujets, hors un seul, sur lequel il 7 a fausseté de jugement : j'en connais un exemple bien frappant. Un homme, qui avait rempli et remplit encore des places importantes, s'était imaginé pendant les premiers temps de l'empire , avoir régné , être empereur. Peu de personnes connaissaient ce délire partiel , parce qu'il avait grand soin de le dissimuler : parlait-on beaux-arts , littérature , sciences ? ses idées étaient lumineuses, précises, savantes : si la conversation tombait sur la po-

litique , il se taisait au milieu des personnes qu'il ne connaissait pas : mais s'il se trouvait près de quelque ami initié à son secret, ou de quelque parent dans sa confidence, il lui contait sa grandeur maniaque , et s'^en expliquait avec tant d'esprit et de conviction, qu'on ne pouvait que gémir d'une telle infirmité, dans un caractère des plus honorables.

El remarquons chez cet homme le plus judicieux discernement joint à une volonté presque raisonnable : car s'il eut eu la force de taire entièrement sa chimérique croyance, et de la garder pour lui seul , il n'eût pas été monomane ; s'il l'eût dit au premier venu, il eût été aliéné. C'est donc la volonté surtout qui fait la raison (i),

La monomanie dont nous venons de voir dans la société un exemple à peine sensible ,

(i) La volonté suppose un effort conlinu, une cantraction permanente de la fibre ce're'biale , de même qu'il n'y a pas de mouvement sans Contraction musculaire ; et la fibre musculaire qui se contracte est mouvement, comme la fibre ce're'brale qui se contracte est intelligence : concevoir l'un ou l'aulre est impossible ;, le mieux, est de l'observer et de se taire 5 mais j'insiste sur ce mol de contraction , parce qu'il poarrait bien être vrai à la lettre^

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se montre à lui dans les maisons d'aliénés : ils éprouvent le besoin de répéter jusqu'à satiété le sujet de leur délire : les moins fous le cachent encore sous un apparence de bon sens.

Monomanie suicide.

Cette funeste et fréquente maladie ne roule que sur un point, l'irrésistible besoin de se détruire : c'est nne subversion monstrueuse , un bouleversement affreux de toutes les lois de l'organisation, qui font de la vie un besoin des plus impérieux , dans tous les êtres qui l'ont reçue. Cependant il ne faut pas s'y tromper : le vrai suicide est bien plus rare qu'on ne pense : car on ne doit pas attribuer à l'envie de se détruire tous les suicides qui reconnaissent pour cause ^ chez les aliénés, des erreurs de jugement , ou des terreurs paniques; et ce sont les plus fréquens , comme l'a très bien observé maintes fois M. Esquirol. J'irai plus loin^ et je dirai que le besoin raisonné de se détruire est impossible : beaucoup de malades , ou de gens réputés sains de corps et d'esprit^ raisonnent;, il est vrai, long-

ET DE SES DlVISIOr^S. 129

temps d'avance le genre de mort qu'ils se donneront ; mais ils raisonnent déjà sur un délire , ou sur un faux jugement. Un homme est ruiné j il se tue : existe-t-il quelque liaison, quelque raisonnement entre ces deux événemens ? il n'j a que fausseté d'idées : il s'en prend à sa vie d'un événement où elle n'est pour rien : sa débile intelligence ne peut résister au brisement de son orgueil ; il se tue parce qu'il ne raisonne plus juste : il serait tout aussi raisonnable de s'en prendre à un arbre, ou au premier venu. Qu'on cesse ainsi de couvrir de mots de pitié ^ ce qui n'est que lâcheté, crime ou délire. Je ne puis admettre qu'une résolution intelligente et généreuse de perdre la vie ; c'est celle qui est dévouement , ou héroïsme ; mais ses noms sont alors bien différons. D'ailleurs il est une loi immortelle , inhérente à chacun , écrite dans tout ce qui a vie , nous enseignant que l'homme n'a pas le droit de défaire ce qu'il ne peut refaire ; (i)

(j) Celte grande loi s'applique aux punitions sociales , et snricnt a. la peine de mort.

Un homme a tue un autre homme, la socie'le' veut être garan-

l5o D£^ LA CÉRÉBRIB

c'est envain que vous iavoquez l'usage j il n'est que brutalité, et abus de force contre les êtres animés, comme le suicide n'est contre soi qu'une infamie , pour laquelle à défaut des

lie et vengea , elle a droit de le punir. Mais comment doit raisonner son châtiment? Pour être logique, il devrait dire : Je vais te forcer à refaire ce que tu as défait, ensuite je te punirai pour l'avoir défait ; mais ici il y a impossibilité de réparer la mort ; dans l'impuissance do la réparation , il faut un équivalent : vous, TOUS tuez le coupable ; c'est plus court; mais c'est raisonner de travers. Poui* être conséquens, vous devriez faire servir au" moins la vie entière du criminel à réparer envers la, société Toutrage qu'il lui a fait. Le punir par la mort, c'est le punir un instant ; car, mourir est un parti bientôt pris , quand il n'y a plus à reculer ; c'est donc un supplice de quelques heures , peut-être moins encore.

Celte première faute de raisonnement en amène de suite une autre non moins grave, c'est qu'en le tuant, au lieu d'une réparation, vous avez une perte déplus, vous enlevez à la société, comme au criminel , tout moyen de réparation ou de repentir.

Tels sont les premiers effets de la faute de logique , et les autres vont suivre et se développer dans leurs funestes conséquences. Vous voulez effrayer, prévenir , vous ne faites qu'exciter une lâche curiosité , et qu'habituer au sang. Si vous inspiriez la terreur, chacun fuirait épouvanté, et le jour du supplice, il n'y aurait que le bourreau, sa victime, son consolateur, et le silence, premier pas vers l'éterailé. Voyez au contraire la foule se ruer avide à vos exécutions ; elle n'aura pas assez d'yeux pour voir ! Les angoises d'un mourant, la chute d'une lête, le jail-

lois , l'opinion devrait inventer une nouvelle flétrissure. S'il j a quelque honneur sur la terre, réservons-le aux âmes fortes qui luttent contre les grandes infortunes, et finissent par

lissemcnt du sang , digne et noble spectacle que vous donnez à un peuple à former et à instruire. Sachez donc que punir par la mort, c'est autoriser la mort, c'est l'enseigner, peut-être I Ah ! mille fois honneur à cette le'gislation dont la sagesse n'avait pas voulu prévoir le parricide! elle voyait plus loin que vous.

Mais c'est peu d'être immorale, votre peine de mort est encore criminelle j souvent elle frappe ou peut frapper un innocent , et de tels exemples retentissent encore d'une funeste céle'biile' : de terribles noms sont sortis de leurs cercueils , pour venir vous apprendre que les preuves peuvent avoir une apparence mensongère. Et croyez-vous peut-être, qu'il sufiise, quelques vingt ans plus tard , de réhabiliter la mémoire de la victime ? Ce repentir d'appareil , cette désolation de commande rendront-ils la chair à ses os , et les feront-ils renaître de la tombe ? Je veux bien que vous soyez absous aux yeux des hommes; mais l'étes-vous à vousmêmes? Et parce que vous vous serez réunis douze ou quinze , en robes noires ou rouges, et que de bonne foi, et croyant bien faire , vous aurez envoyé à l'échafaud un homme, que plus tard on reconnaîtra innocent, sercz-vous moins coupables à votre conscience , que si vous l'aviez tué vous-mêmes , que si , de votre propre main vous lui aviez enfoncé le glaive dans le flanc ? Votrejustice ne pèsera-t-elle pas sur votre vie entière, et une ombre ne viendra- 1- elle jamais vous apparaître vengeresse! Tremblez donc en vos arrêts irréparables : il y a là une responsabilité au-dessus de l'homme. Encore , si vous pouviez rendre

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les soumettre. L'histoire a beau vouloir absoudre Galon ; il ne fut qu'un illustre insensé : s'il eût eu au cœur ce brûlant amour de patrie, dont on prétend honorer sa fin , il eût mieux.

la vie au malheureux, il n'y aurait que faute; votre repentir ferait le reste , et vous pourriez entendre au moins votre victime vous pardonner 1

Vanité des raisons humaines ! avec quoi sont fait ces arrêts irréparables? avec des preuves qui peuvent être fausses , avec des probabilités plus incertaines encore ! Et notez que ces probabilités ont été soumises à des calculs mathématiques ; comme si le mot seul n'était pas tout ce qu'il y a de plus anti-mathématique. Un nombre de probabilités, quel qu'il soit , ferait-il jamais une certitude ? Le résultat logique est inverse, et plus il y a de probabilités, plus il y a d'incertiiudes j car jamais des milliers de mensonges ne feront une vérité , jamais des milliers de nuits ne feront un jour. Condorcet et La Place ont essayé en ce genre tout ce qu'on peut tenter. Malgré ces grands noms , c'est abus de mathématiques : la géométrie , l'algèbre , ne calculent pas des incertitudes, et eux-mêmes en ont donné d'immortels exemples.

Osez donc maintenant, avec vos preuves, avec vos probabilités , rendre des arrêts de mort ! Osez donc soutenir que votre peine n'est pas outrage aux lois divines et humaines ! Est-ce envain que l'Évangile vous dit : tu ne tueras pas ? Et si le cri de Dieu ne peut retentir à voire cœur, au moins raisonnez juste , et reconnaissez que voire punition est immorale, en ce qu'elle habitue au sang, funeste en ce qu'elle peut frapper un être non coupable, absurde enfin, parce qu'elle est faute de logique; ce qui veut tout dire.

ET DE SES DIVISIONS. ï JO

fait sans doute que de donner à l'univers le triste spectacle de son stérile désespoir : croyons plutôt qu'il s'est tué par démence , au moins on pourra le plaindre , mais l'imiter, jamais.

Le besoin de se détruire me paraît, chez les aliénés^ dépendre d'une altération profonde des organes de l'instinct ; et le cerveau ne serait alors qu'un agent secondaire et l'exécuteur de déterminations funestes, dont le point de départ serait plus profond : il exile en effet dans le corps un autre appareil nerveux, chargé de veiller sur la vie , et dont aucun physiologiste n'a pu encore bien déterminer les fonctions et les maladies. C'est le système nerveux de la vie nutritive , signalé déjà par Buffon , Bordeu et Bichat, et à l'observation duquel ce dernier doit sur-tout ses plus heureuses inspirations. Au chapitre suivant nous essayerons de nous éclairer de toutes ces lumières.

La manie sans délire , cette imcompréhensibleetinfernale perversion qui pousse l'homme à tuer sans motifs , est une atrocité raffinée, une rage aveugle à faire sur autrui ce que le suicide fait sur lui-même : pour l'iionneur de l'espèce humaine, soutenons que celle mons-

l34. DE LA CÉRÉBRIE

truosité u'exisle pas, et couvrons-la d'an voile salutaire : il est des choses qu'il faut savoir ne pas écrire, car c'est les enseigner plus qu'on ne pense.

ARTICLE IV

Cérëbl'ic symphatique chez riiomme. (Hypocondrie. )

Dans la société , rien de plus ordinaire que les symptômes d'hjpochondrie légère, que ces soins minutieux, ces plaintes continuelles avec une santé florissante, ces inquiétudes puériles^ ou ces terreurs profondes pour des souflPrances imaginaires , sujet inépuisable de comique et de raillerie. Maisquand c'est maladie complète, la scène change , et c'est spectacle à navrer l'âme. D'abord les nausées, le dégoût des alimens ou l'appétit vorace, le gonflement et les pulsations irrégulières de l'abdomen , la douleur gravative de l'eslomac après le moindre repas, les souffrances profondes dans les entrailles, annoncent assez de sérieux dérange-

ET I-iE SES DIVISIONS. l55

ment dans les organes de la digestion : puis viennent bientôt ces sentimens irréguliers de froid et de chaud , ces anxiétés mortelles, ces palpitations de cœur , ces difficultés de respirer, ces éiourdissemens, enfin ces sombres et âpres inégalités de caractère , celte terreur el cette désolation concentrées, qui font de la vie une torture de chaque moment.

Ici c'est dans l'appareil nerveux du bas-ventre qu'il faut reconnaître le siège primitil du mal,et le trouble des idées et des autres fonctions ne paraît que secondaire.

ARTICLE V

Cerebrie sympathique chez ia femme. (Hystérie.)

A peine la jeune fille est nubile, un nouvel appareil organique devient à son insu le fojer mystérieux de ses pensées , de ses sentimens les plus secretS; et l'invisible moteur de toutes ses actions. Un instinct confus vient lui révéler

]56 DE LA CÉRÉBRÏE

sa vocation, lui en faire deviner toutes les conséquences, et dès lors, le choix de celui qu'elle doit admettre en son cœur devient l'histoire de toute sa vie : plus son intelligence est vive et pénétrante^ plus elle s'échauffe en sentimens brûlans, et lui fait désirer en celui qu'elle veut aimer : car elle sent au-delà de l'homme; elle sent en finesse, ce qu'il a en force : bienheureux qui recevra son âme ; il vivra^ quand les autres ne font que végéter. Mais, en attendant , la voilà par momens presque folle j la voilà avec sa pâleur et sa rougeur subites, ses pleurs et ses rires involontaires, ses élans de tendresse vague, de frayeurs, d'espérance, la voilà si mollement bercée de toutes ces illusions de la jeune vie , que la réalité viendra sitôt flétrir,

Chez d'autres, c'est maladie profonde : des vertiges, desengourdissemens, deséclatsderire immodérés, deslarmes abondantes, des sanglots convulsifs , une mobilité électrique, une tristesse concentrée, puis le sentiment d'une boule qui remonte à la gorge, et qui étrangle , la perte de la connaissance, les convulsions des membres et du corps, la suspension des batteii'.cnls du cœur et de la respiration , font une

ET DE SES DIVISIOJNS. iSj

mort par excès de vie , que la nature est prompte à guérir.

L^intelligence ne reste pas immobile au milieu de cette secousse organique; elle suit ses oscillations et ses tumultes; les idées deviennent bizarres , les désirs étranges, le délire léger et rêveur : parfois les impuisions sont tellement irrésistibles , que la volonté ne peut plus les contenir, et c^est alors extravagance et folie. Voulez vous un illustre exemple de ces puissantes et énergiquesinfluences des organes sur l'intelligence, de ces combats internes, de ces désordres si dramatiques, dont le génie de la scène devrait enfin avertir ou effrayer les hommes? Analysez celte Phèdre si pathétique et si profonde : pourquoi malgré ces emportemens^ sa douleur reste-t-elle vertueuse? c'est que son intelligence n'est pour rien dans ce transport qui la bouleverse et qu'elle ignore : c'est que sa volonté, long-temps raidie contre l'impulsion qui l'entraîne , jette un cri de terreur en ne se voyant plus que le servile instrument d'organes irriléset impatiens : la conscience de la chute , la violence et l'impuissance du combat, voilà ce qni fait l'excuse du

l58 DE LA CliRÉBKIE

crime , et la vertu de la lionle? Et voilà aussi tout le génie de Racine : quelle profondeur de science! En vain^ elle appelle à son aide la colère elles rigueurs, dernières et impuissantes armes d'une âme quise sent succomber ; un moment, un regard suffisent à les briser : celui qu'elle veut etqu'elle fuit, que devaient-elle quand elle le voit? Son corps n'est plus que frémissement, sa colère déclaration brûlante j ses invectives passion frénétique , et tout son être obéit en aveugle à de dévorans désirs, contre lesquels sa raison s^est consumée en vains efforts ; c'est Phèdre tout entière à ses fureurs!

On va chercher dans l'histoire ces faits mémorables plus propres à étonner qu'à instruire sur la scène : c'est encore une des serviles traditions de l'art dramatique : qu'il laisse là ses éternels empereurs, rois ou princes, pour descendre dans l'homme de chaque jour; et puisqu'il n'y a plus aujourd'hui de distinction que pour les pensées et pour les actions , qu'il sache y trouver en combats contre lui-même, tout ce qui peut le corriger ou l'ennoblir.

Mais cette science humaine, ce n'est pas dans

ET DE SES DIVISIONS. iS^

les livres qu'on la trouve : il faut tourner et retourner l'homme, en commençant par sa peaU;, et ne s'arrêtant qu'à ses dernières profondeurs.

j4o fokctions et divisions

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