CHAPITRE PREMIER
Exposition.
Ceci est un livre grave, fait avec les misères humaines. Il s'adresse à ceux qui pensent, à ceux qui se cherchent et s'étudient : il devrait donc avoir peu de lecteurs^ en toute autre époque que la nôtre. Mais , par aventure , il vient dans un moment de décomposition sociale, où le vieux monde s^en va , et où le nouveau a besoin de refaire ses liens , ses idées, ses croyances, et de s'en créer qui lui soient propres. Cette considération est rassurante ; elle doit aussi donner confiance en un avenir que notre précipitation semble compromettre j car, on a beau dire, nous voulons aller , et nous allons trop vite j nous courons à perdre haleine ; nous avons gagné trop et trop rapidement : aussi , comme
aux enrichis d'un jour, l'esprit souvent nous manque, et la fatigue^ le dégoût de nous-même nous arrivent.
Et pourtant notre âge est admirable à voir prandir ! Il s'est développé , il a mûri de deux siècles en seize années. Depuis seize ans tout change, tout est changé par lui, autour de lui : institutions , morale , habitudes , délassemens mêmes, tout s'est fait nouveau, tout a l'instinct de se faire meilleur. Si, comme les nouveau-nés, cette époque s'ébat encore en tout sens incertaine et vigoureuse, tantôt criarde, tantôt ayant l'air de dormir, elle veut cependant marcher d'ellemême, et s'indigne des vieilles entraves qu'elle a brisées 3 mais sur-tout la masse s'échauffe aux sentimens de raison et de grandeur. Ceux mêmes qui nient ce temps nouveau et se débattent contre lui, prennent, malgré eux, ses allures libres , son franc parler , ses généreuses inspirations. Il subjugue , à leur insu, peuples et rois j et comme la lave qui descend lentement, mais toujours , il dévore ses obstacles , et va s'étendre sur la terre en niasse indestructible.
Que deviendra la science de l'homme au milieu de ce grand acheminement du siècle ? Elle qui devrait marcher en tête ^ se traînera-t-elle ,,
toujours honteuse et surannée, sur les pénibles traces de la métaphysique ou du matérialisme ? Entre les rêveries de l'une et les outrages de l'autre , il y a la vérité : cette vérité est l'homme tel que nous le voyons fait , changeante et périssable fraction d'un ensemble immortel. C'est donc avec l'homme, avec tout ce qu'il porte d'infirmités et de noblesses, qu'il faut confondre de mensonges les vieilles doctrines ; et leur faisant toucher au doigt des vérités dont elles ont eu peur , faute de les comprendre, rompre, par d'inflexibles rigueurs, leurs orgueilleuses prétentions, et humilier enfin la gothique science dans tous ses délires, pour la relever ensuite de ce salutaire abaissement , nouvelle , certaine d'autres forces, et fière d'une autre grandeur qu'elle paraissait ignorer.
La tâche est périlleuse et faite pour décourager les mieux résolus : il faut s'attendre à briser bien des idées humaines. C'est moins encore la nécessité du sujet, que le devoir d'une conviction qui doit vouloir mieux que ce qui existe : telle est la mienne ; et en cas d'impuissance , qu'au moins mes intentions légitiment mes ef= forts dans une réforme devenue si nécessaire aujourd'hui.
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Car, d'une part , l'idéalisme tombe en lambeaux sur la terre des régions élevées où d'intrépides rêveurs ont été le placer. Personne n^est tenté de les suivre, ni encore moins d'aller le refaire si haut : la tête tourne à regarder de là l'humaine nature, et à peine si l'on peut encore l'apercevoir. Et , d'autre part, les doctrines matérialistes ne sont plus qu'impuissance et abjection : les lumières les ont tuées, comme elles tueront tous les fanatismes. De toutes les idées qui ont fini par convulsionner le dernier siècle , le bien seul reste; Je mal, comme sa fin formidable, est passé, et pour toujours. Le nôtre s'était annoncé mathématique ; la raison , agitée si violemment , avait besoin de se rasseoir avec calme et dignité , et depuis , les sciences sont devenues plus rigoureuses. Mais savoir , n'est qu'un luxe du vivre ; tous ne peuvent être savans, et tous sont forcés de vivre. C'est là la première des sciences et sur laquelle reposent toutes les autres, parce que bien vivre est se bien connaître, se bien connaître est savoir se comparer , et se comparer est préluder aux vertus humaines , et monter à Dieu.
Tout se tient et s'enchaîne dans cette grande étude ; il n'y a plus à rêver , à supposer. Je veux
une science facile , claire , dans les mains et à la portée de tous , ne touchant que ce qu'elle peut sentir, mais habile à l'interpréter dignement. Les temps nouveaux ont fait cette science , il ne reste plus qu'à l'écrire ; chacun porte avec soi une philosophie vague et pratique, qu'il faut rattacher aux connaissances grandes et généreuses; chacun a ses petites vérités , ses superstitions , son petit système ; mais aussi chacun vçut savoir.
Cette disposition d*esprit, inquiète et curieuse à la fois , se plaît aisément aux plus hautes inspirations. Mais , à rebours des vieilles méthodes, et au lieu de descendre du créateur à la créature, elle doit remonter de l'œuvre à l'ouvrier. Cette logique d en haut a déjà eu trois grands maîtres; Newton dans les sciences, Fénelon dans la mo-* raie, et Francklin dans la pratique : Newton , dont le nom seul est l'honneur de l'intelligence; Fénelon , modèle de savoir , de profondeur et d'harmonie ; Francklin , aussi grand pour avoir détrôné la tyrannie que la foudre, et riche de tous les savoirs , dont il a fait science de la vie ! Avec de tels guides ne craignons pas de nous égarer. Rassurons-nous sur-tout en nous-mêmes enregardant la tin , lebut moral vers lequel nous
allons , et que doivent toujours avoir devant les yeux, ceux qui ont une conscience d'écrivain.
Car s'il faut commencer par montrer notre nature en ses pitoyables infirmités, s'il faut d'abord que les désordres de l'intelligence , et la mort elle-même , donnent de salutaires leçons à l'arrogance humaine , nous serons heureux d'ensei-r gner ensuite que l'homme ne perd rien de ses droits pour être mieux connu , et qu'il ne peut que gagner à se mieux connaître encore. Ceux qui, dans l'impuissance de le mesurer ou de l'approfondir , ont couru de suite à ce qu'il a de plus élevé , et une fois là , n'ont pas cru pouvoir redescendre sans rougir , ont été contre le sens et contre la vérité. Pour gravir une montagne , il faut bien d'abord aller à son pied, à son plus bas; mais à mesure que l'on monte, l'horizon se déploie , les pensées , comme l'air , s'épurent ; on respire d'autres idées; et lorsque, prêts â toucher le sommet, nous sentons l'atmosphère manquer à nos poumons, comme notre intelligence à cette Immensité, c'est là qu'il faut s'arrêter : l'homme n'a pas pouvoir d'aller plus avant. Si quelques privilégiés peuvent monter quelques degrés encore , ils vont , pour la première fois, se trouver seuls devant un grand quelque chose, qu'ils re-
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connaîtront à ne l'avoir jamais vu , sentiront à ne pouvoir le saisir, concevront à ne pouvoir le comprendre : Leurs fronts s'attacheront à la terre , et la conscience de leur néant fera toute leur grandeur.
Cette science que j'annonce aura les deux pieds dans la tombe de l'homme , et sa tête sera aux cieux. Entre ces deux points la distance n'est Jurande que pour notre vue : les cieux commencent au niveau de la terre, et la tombe n'est que leur entrée , peut-être.
C'est donc par l'homme , et par tout ce qu'il a de plus repoussant, que je dois débuter, pour marcher ensuite aux vérités sociales et divines. Quelque étrange que paraisse un tel point de départ , qu'on me suive avec confiance à travers les épreuves que j'ai eues à subir^ et sur-tout qu'on ne juge qu'à la fin. Placé de bonne heure en présence des infirmités humaines, arrivant devant les désordres de l'intelligence encore tout rempli de la philosophie métaphysique des collèges , je fus long=temps à comprendre ce qu'on m'avait appris devant ce qui était sous mes yeux : le premier effet fut dégoût, le second, vide affreux. Cette fragile intelligence , si fière et si raisonneuse dans les livres, et que je voyais si pitoyable
en ses paroles comme en ses actions , me désespéra par ses travers, et me fit douter de tout. De découragement, je m^attachai à l'étude seule des altérations physiques de l'organe pensantj j'entrevis quelques résultats positifs, et je voulus m'expliquer les troubles de la pensée par les maladies que j'observais. Mais étudier un tel sujet, c'était voir de près l'envers delà raison. J'essayai de la décomposer, de la pénétrer par l'analyse de ses infirmités : passions, conscience, entendement, furent ainsi interrogés par leurs désordres et leurs pauvretés. Arrivé à ce point , je me trouvai devant l'homme social. J'osai croire que la morale , la politique , la religion , avaient aussi leur base aux profondeurs de l'homme j que c'était à l'analyse humaine à les chercher^, et à reconnaître leurs fondemens, tels que la main divine s'est plu à les poser. C'est ainsi qu'ayant commencé sur un cadavre , je fus forcé de marcher de difficultés en difficultés jusqu'à ce que l'homme me manquât. Cet enchaînement je ne l'ai ni prévu ni imaginé; il s'est développé nécessairement et m'a tenu malgré moi.
Si dans cette exécution laborieuse, plusieurs points de mes recherches rebutent ceux qui ne sont pas médecins, et qui par conséquent n'ont
pas fait une étude spéciale de l'organisation physique de l'homme , ils devront cependant se résoudre à les approfondir, parce que leurs résultats forment un nouveau système : j'ai fait en sorte de rendre ces connaissances accessibles à tout le monde. Du reste, il est temps que toute éducation libérale soit complétée par la science de soi-même: Savoir comment on est construit, est une supériorité facile, et qui met plus de logique en tête que bien des raisonnemens.
De quelque façon qu'on juge cette œuvre, elle veut le bien , elle est dans le siècle ; elle ressort des temps qui commencent , et dont on ne soupçonne pas la majesté. L'époque est décisive et solennelle ; les temps nouveaux sont désormais à nous, et les restes du précédent âge ne sont plus qu'une ombre. Honorons-la, c'est celle de nos pères; respectons jusqu'à ses erreurs, puisque nous leur devons ce que nous sommes ; et , sûrs de nous, avançons, pleins de confiance, au grand avenir qui nous attend. Nous, génération nouvelle , impatiente de s'asseoir à ce grand siècle , monnaie du siècle précédent , frappée au coin régénérateur de bouleversemens inouis de mémoire de peuples, honorons enfin tous les honneurs , et flétrissons toutes les flétrissures , de
quelque nom que les passions les parent. La vérité est à nous, parce que la vérité est enfin libre^ qu'elle soit notre unique loi.
C'est à elle à me soutenir dans une entreprise dont le moindre écueil n'est pas pour moi la difficulté du sujet. J'ai une responsabilité spéciale et cruelle, j'ai un nom à justifier, et là , tout est danger. Si celui qui prétend porter un nom célèbre a du mérite, à peine si l'on veut lui en tenir compte, il ne remplit qu'une obligation ; s'il est ordinaire, il obéit à la commune destinée : le génie ou la médiocrité sont pour lui seul des torts que l'envie est ingénieuse à ne pas pardonner. Se taire est le plus sage ; le silence est aisément défiance de soi-même ; et puis l'on n'a qu'à marcher à la trace d'une célébrité pour devenir quelque chose : vous passez sans peine , parce que chaque avancement est une satire de plus. Ce n'est pas sans connaître toute ma position que j'accepte les conséquences de ma témérité. Au début d'une vie déjà sillonnée par plus d'un orage , je leur dois plus que je ne saurais dire j je leur dois peut-être quelque maturité, mais sur-tout un juste dédain des vanités humaines, Tme indépendance qui m'est chère, et un brûlant amour du vrai , auquel ma vie entière sera con-
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sacrée. Et puis, quand on en vient à se jeter en travers d'un monde , il ne faut pas craindre d'être sali et trépigné par lui , et de ne s'en relever qu'au jour d'équité , au jour de mort : c'est encore noble espérance. Il y a dans l'injustice , comme dans l'adversité, je ne sais quoi qui brise ou fortifie , abaisse ou élève : les faibles y succombent; les forts en sortent meilleurs. Alors , de hautes pensées s'éveillent , et d'un sort ordinaire peuvent faire une destinée.