‹ Physiologie de l'homme mariéChapitre 3 sur 16 · LA LUNE ROUSSE · texte numérisé non relu

LA LUNE ROUSSE

es femmes seraient-elles toujours pour leurs maris ce qu’elles sont pendant la lune de miel? Voilà une question grave. Je ne chercherai point ici à la résoudre , parce que c’est des hommes mariés que nous avons à nous occuper, et non pas de leurs moitiés. Mais je dirai seulement, en passant, que les femmes se las-

sent moins vite que nous au sein du plaisir et du bonheur; par conséquent , ce n’est donc pas la femme qui commence à changer la lune de miel en lune rousse.

Monsieur, qui aimait tant à rester lard au lit, commence à se lever plus tôt; puis il se lève comme avant d’être marié, puis il se lève plus tôt que lorsqu’il était garçon.

C’est maintenant Madame qui cherche à le retenir en l’enlaçant dans ses bras amoureux ; mais notre mari se dégage en disant :

«Et mon bureau !... Diable ! je n’ai pas envie que l’on fasse à mon chef des rapports qui me seraient défavorables!... pour perdre ma place ensuite. »

Ou bien : «Les commis en bas ne font rien quand je ne suis pas là... Ma chère amie, quand on est dans le commerce, il faut être matinal, sans quoi rien ne marche! Il n’y a rien de tel que l’œil du maître. »

Ou bien : «J’ai un rendez-vous, ce malin, de très-bonne heure: c’est pour une affaire importante; je n’ai pas envie de manquer mon homme... Quand on veut être chargé de bonnes affaires, il ne faut pas être paresseux.

— Mais tu n’as pas déjeuné, dit quelquefois

Madame en soupirant; si lu voulais, on l'apporterait le déjeuner au lit... Ça ne serait pas plus long...

— Oh ! non, par exemple!... Déjeuner au lit!... Avec ça qu’on y est commodément pour manger!... On renverse son café..., on laisse tomber sa cuiller..., on ne trouve plus sou pain!... C’est pitoyable de déjeuner au lit!... C’est comme les gens qui veulent dîner sur l’herbe, et qui se donnent des tours de reins pour se verser à boire. Une table, ma chère , une table bien servie, voilà ce qu’il faut pour manger à son aise !... »

Madame murmure d'un petit air demi-boudeur, demi-agaçant:

«Autrefois pourtant... vous aimiez beaucoup à déjeunerai! lit avec moi... Vous ne trouviez pas alors que l'on y était mal...»

Pour toute réponse, Monsieur a sauté en bas de son lit; il se bâte de s’habiller, déjeune trèsvite, et sort avant que sa femme ait achevé sa toilette du malin.

Madame trouve qué son mari n’a plus la même éloquence qu’autrefois. Elle fait les memes réllexions que Cil Blas avec l'archcveque de Grenade.

Quand Monsieur rentre dans la journée , si sa femme s’approche de lui et veut lui faire de petites niches , rire, folâtrer comme pendant les premiers jours de leur mariage, notre homme marié lui répond assez brusquement :

«Laisse -moi donc tranquille . ma chère amie... je n’ai pas le temps de jouer, moi!... Tiens, tu es bien gentille; mais si tu veux me faire un grand plaisir, va-l’en ; tu m’empêches de travailler. »

Et Monsieur ne songe plus à prendre la taille à Madame ; il ne lui presse plus ni les genoux , ni les mains; il ne reste plus des minutes entières en contemplation devant ses yeux.

A dîner, il ne la prend plus sur scs genoux. Quand sa femme mord à quelque chose et le lui présente ensuite, il a l’air de ne pas voir, et continue de manger ce qu’il tient; ou bien il hausse les épaules en répondant :

«Finis donc tes bêtises!... Je n’aime pas ce morceau-là, d’ailleurs... c’est trop gras. — Ou : (Test trop maigre ! »

Quand Madame met un nouveau bonnet ou un nouveau chapeau, et qu’elle vient se poser devant son mari en lui disant :

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a Comment me liouves-tu? Cela me va-t-il bien?

Notre mari répond : «Très-bien... très-bien ! Tu es cbarmante.» Mais il n’a pas seulement jeté les yeux sur la femme.

Celle-ci , qui s’aperçoit que son mari ne l’a pas regardée, s'éloigne très-piquée de cette indifférence, en se promettant bien h l'avenir de

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ne plus se inellrc en peine pour tâcher d’être à son goût.

Quand Monsieur conduit Madame en soirée, il la dépose dans un coin du salon , où elle s’amusera comme elle pourra. Quant à lui , ce n’est plus son affaire ; il va dans une autre pièce faire l’aimable, le galant près d’une attire femme, près de beaucoup d’autres femmes même; l’essentiel , c’est que ce ne soit pas la sienne : s’il danse, ce ne sera jamais avec sa femme; il est convenu que c’est mauvais genre. Ensuite il va se placera une table de jeu; il y oublie l’heure. Il s’amuse, et ne pense pas que sa femme peut s’ennuyer. Celle-ci arrive, cependant, près de la table de jeu ; elle s’approche de son mari , et lui dit d’un ton bien doux :

«Mon ami... est-ce que nous n’allons pas penser à nous retirer?

— Si... si... Tout g l’heure... bientôt. Va danser un petit peu... : et puis nous partirons.

— Je ne veux plus danser ; je suis fatiguée .

— Eh bien ! repose-toi.»

Madame ne dit plus rien , eile s’éloigne ; niais elle revient au bout d’une demi-heure dire à son mari qui joue toujours :

«Mon ami, il est bien tard... Vas-tu venir!

— Oui, oui... dans cinq minutes... pas plus de cinq minutes, et je suis à toi.»

El les cinq minutes durent encore une demiheure: enfin notre homme marié quitte la table de jeu en se disant:

«Quel ennui de ne pas pouvoir faire ce que l’on veut! d’avoir sans cesse quelqu’un après soi..., qui vous force à partir quand vous désirez rester! Les femmes n’ont pas la moindre complaisance... Ah! quand j’étais garçon je faisais mes volontés... Imbéciles que nous sommes de nous donner des chaînes! Enfin ! »

Et Monsieur prend le bras de Madame. Il la ramène à pied ; et quand elle dit :

«Est-ce que nous ne prenons pas une voilure?»

Il répond: «Pourquoi faire?... Ce n’est pas loin. D’ailleurs, cela fait du bien de marcher un peu. »

Madame soupire encore: elle trouve que son mari est bien changé. Ce n’est plus un Mirabeau , ni un Samson. En effet, il y a déjà bien du changement.

Mais les folies qui ont signalé la lune de miel pouvaient-elles durer? — Non, sans doute.

Mais pourquoi les faire, ces folies? Pourquoi,

Messieurs, en vous niellant en ménage, habituez-vous vos femmes à un régime qu’il vous sérail difficile et peut-être impossible de continuer?

Pourquoi les saturer de plaisir, pour les mettre ensuite à la demi-ration?

Pourquoi les accabler de caresses, et puis après ne pas même lever les yeux pour regarder le bonnet qu’elles viennent d’essayer?

Pourquoi dépenser toute votre amabilité dans les premiers jours, et ne plus trouver ensuite un mot galant à dire?

Pourquoi?... Parce que c'est dans la nature de l’homme de ne point savoir se modérer. El lout ce que je dis là ne changera rien à la conduite d’un homme marié pendant les premiers jours de son hymen.

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