L’HOMME MARIÉ PROMENANT SA FEMME
l est trois heures, on devait sortir à une heure ; mais Monsieur ne savait pas s’il devait ou non faire sa barbe , s’il mettrait un habit ou une redingote, s’il prendrait un gilet à châle ou un gilet droit : tout cela a mené jusqu’à trois heures. Alors, Monsieur est prêt; il descend le premier en se dandinant , en se regardant, et assez satisfait de sa tenue.
M a d a m e n ’ é ta n t pas au bas d e l’ escal ier en m ê m e
temps que Monsieur, il se retourne, fait un geste d'impatience, lève la tête, et crie dans l’escalier:
« Eh bien!... est-ce que ce n’est pas pour aujourd’hui?
— Me voilà, mon ami; c’est que je cherche mes gants.
— Ah! bon, ce sont les gants...; une autre fois, c’est le mouchoir... J’aurais été bien étonné si, au moment de sortir, on n’avait pas oublié quelque chose. »
Madame arrive enfin; elle prend le hras de son mari, tout en mettant ses gants. Monsieur (lit à demi-voix :
— Drôle de genre , de mettre ses gants dans la rue !. ..
— Dame ! lu me presses tant!
— Comment! je le presse ! c’est loi qui voulais sortir il y a déjà deux heures, et qui murmurais parce que je n’étais pas habillé. Je te presse est très-joli. De quel côté allons-nous?
— Cela m’est égal.
— Et à moi aussi.
— J’irai où lu voudras.
— Il faudrait pourtant tâcher de se décider, et ne pas rester là , au milieu de la rue , comme deux imbéciles... Je ne connais rien de plus in-
supportable qu'une femme qui vous répond toujours : «Ça m’est égal.
— Eli bien ! allons aux Tuileries. »
On se met en marche. Monsieur regarde les dames qui passent , ou pense à ses affaires. On
devant un magasin de modes ou de nouveautés , Madame a fait entendre cette exclamation :
« Ali! le joli châle!... ah! le joli dessin de robe!... oh! quel amour de chapeau !... »
Monsieur n’a pas entendu, ou il fait semblant de ne pas entendre; ou, pour toute réponse, il daigne faire un pelitgrognement sourd comme :
« Hum... um... uni...; ou... ou... oui... »
Mais il n’a garde de s’arrêter devant les magasins.
On arrive aux Tuileries. On va et on vient en long et en large, on n’échange pas un mot; seulement , Monsieur bâille de temps à autre, ou respire comme s’il étouffait.
Au milieu d’une allée où il n’y a personne, Monsieur s’écrie tout à coup :
« Ah çà! c’est donc amusant de se promener ici?
— Mais ne fallait— il pas aller quelque part?
— Mais il n’y avait pas de nécessité de venir aux Tuileries.
— Puisque tu n’as pas voulu dire où tu voulais aller...
— C’est cela; lu as choisi cet endroit parce que lu sais qu’il n’y a pas de promenade que je trouve plus ennuyeuse.
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— Oh! du moment, que vous vous promenez avec moi, cela vous ennuie; ainsi, cet endroit ou un autre, ce serait absolument la même chose.
— Allons, bon !... les reproches!... c’esi ça. . . Mais là , vraiment, est-ce que lu trouves quelque chose d’agréable à se promener au milieu de ce monde... , de ces enfants qui vous jettent des balles ou des cerceaux dans les jambes !.. . Avaler de la poussière avec cela !... Cela t’amuse , toi.
— Si vous me parliez, je ne m’ennuierais pas...; mais vous n’avez jamais un mot -à me dire...
— Ma chère amie , quand on est sans cesse ensemble... , on ne peut pas avoir toujours quelque chose à se dire...
— Si vous étiez avec une autre femme, vous feriez l’aimable, le gentil.
— Elle ne me dirait pas des choses amères , piquantes..., elle ne bougonnerait pas sans cesse...
— On bougonne ces Messieurs , parce qu’on leur reproche d’avoir l’air de s’ennuye i! ..
— Voyons, est-ce fini?
— Est-ce que vous croyez m’empêcher de parler, à présent? ..
— Criez donc un peu plus haut, pour nous faire regarder par les personnes qui passent... ; il ne manquerait plus que cela !...
— Si je veux crier, moi... Est-ce qu’on s’occupe de nous?... Vous croyez toujours que tout le monde vous regarde !...
— Si vous continuez , je vais vous quitter le bras...
— Quittez-moi... , cela m’est bien égal. »
Monsieur fait un (emps d’arrêt... ; mais il réfléchit, et ne quitte pas le bras de Madame.
Et la promenade s’achève sans que l’on s’adresse de nouveau la parole.