‹ Physiologie de l'homme mariéChapitre 5 sur 16 · L’HOMME MARIÉ PROMENANT SA FEMME · texte numérisé non relu

L’HOMME MARIÉ PROMENANT SA FEMME

l est trois heures, on devait sortir à une heure ; mais Monsieur ne savait pas s’il devait ou non faire sa barbe , s’il mettrait un habit ou une redingote, s’il prendrait un gilet à châle ou un gilet droit : tout cela a mené jusqu’à trois heures. Alors, Monsieur est prêt; il descend le premier en se dandinant , en se regardant, et assez satisfait de sa tenue.

M a d a m e n ’ é ta n t pas au bas d e l’ escal ier en m ê m e

temps que Monsieur, il se retourne, fait un geste d'impatience, lève la tête, et crie dans l’escalier:

« Eh bien!... est-ce que ce n’est pas pour aujourd’hui?

— Me voilà, mon ami; c’est que je cherche mes gants.

— Ah! bon, ce sont les gants...; une autre fois, c’est le mouchoir... J’aurais été bien étonné si, au moment de sortir, on n’avait pas oublié quelque chose. »

Madame arrive enfin; elle prend le hras de son mari, tout en mettant ses gants. Monsieur (lit à demi-voix :

— Drôle de genre , de mettre ses gants dans la rue !. ..

— Dame ! lu me presses tant!

— Comment! je le presse ! c’est loi qui voulais sortir il y a déjà deux heures, et qui murmurais parce que je n’étais pas habillé. Je te presse est très-joli. De quel côté allons-nous?

— Cela m’est égal.

— Et à moi aussi.

— J’irai où lu voudras.

— Il faudrait pourtant tâcher de se décider, et ne pas rester là , au milieu de la rue , comme deux imbéciles... Je ne connais rien de plus in-

supportable qu'une femme qui vous répond toujours : «Ça m’est égal.

— Eli bien ! allons aux Tuileries. »

On se met en marche. Monsieur regarde les dames qui passent , ou pense à ses affaires. On

devant un magasin de modes ou de nouveautés , Madame a fait entendre cette exclamation :

« Ali! le joli châle!... ah! le joli dessin de robe!... oh! quel amour de chapeau !... »

Monsieur n’a pas entendu, ou il fait semblant de ne pas entendre; ou, pour toute réponse, il daigne faire un pelitgrognement sourd comme :

« Hum... um... uni...; ou... ou... oui... »

Mais il n’a garde de s’arrêter devant les magasins.

On arrive aux Tuileries. On va et on vient en long et en large, on n’échange pas un mot; seulement , Monsieur bâille de temps à autre, ou respire comme s’il étouffait.

Au milieu d’une allée où il n’y a personne, Monsieur s’écrie tout à coup :

« Ah çà! c’est donc amusant de se promener ici?

— Mais ne fallait— il pas aller quelque part?

— Mais il n’y avait pas de nécessité de venir aux Tuileries.

— Puisque tu n’as pas voulu dire où tu voulais aller...

— C’est cela; lu as choisi cet endroit parce que lu sais qu’il n’y a pas de promenade que je trouve plus ennuyeuse.

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— Oh! du moment, que vous vous promenez avec moi, cela vous ennuie; ainsi, cet endroit ou un autre, ce serait absolument la même chose.

— Allons, bon !... les reproches!... c’esi ça. . . Mais là , vraiment, est-ce que lu trouves quelque chose d’agréable à se promener au milieu de ce monde... , de ces enfants qui vous jettent des balles ou des cerceaux dans les jambes !.. . Avaler de la poussière avec cela !... Cela t’amuse , toi.

— Si vous me parliez, je ne m’ennuierais pas...; mais vous n’avez jamais un mot -à me dire...

— Ma chère amie , quand on est sans cesse ensemble... , on ne peut pas avoir toujours quelque chose à se dire...

— Si vous étiez avec une autre femme, vous feriez l’aimable, le gentil.

— Elle ne me dirait pas des choses amères , piquantes..., elle ne bougonnerait pas sans cesse...

— On bougonne ces Messieurs , parce qu’on leur reproche d’avoir l’air de s’ennuye i! ..

— Voyons, est-ce fini?

— Est-ce que vous croyez m’empêcher de parler, à présent? ..

— Criez donc un peu plus haut, pour nous faire regarder par les personnes qui passent... ; il ne manquerait plus que cela !...

— Si je veux crier, moi... Est-ce qu’on s’occupe de nous?... Vous croyez toujours que tout le monde vous regarde !...

— Si vous continuez , je vais vous quitter le bras...

— Quittez-moi... , cela m’est bien égal. »

Monsieur fait un (emps d’arrêt... ; mais il réfléchit, et ne quitte pas le bras de Madame.

Et la promenade s’achève sans que l’on s’adresse de nouveau la parole.

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