‹ Physiologie de l'homme mariéChapitre 6 sur 16 · CELUI QUI EST AUX PETITS SOINS TOUR SA FEMME · texte numérisé non relu

CELUI QUI EST AUX PETITS SOINS TOUR SA FEMME

ous le reconnaissez surle-champ : à la promenade , il donne la main à reniant, quand il y en a; il règle son pas sur celui de sa femme, il se dandine et se lori il lo presque comme elle ; il tient l’ombrelle , il tient le sac , quand Madame en prend; il n'est pas deux minutes sans

la regarder d’un air inquiet et presque amoureux, en murmurant:

« Quand tu seras fatiguée , chère amie!... Si tu veux retourner, mon ange !... Veux-tu prendre une voiture, Bichette?.. . Si nous traversions, Bobonne : je crains que lu n’aies le soleil dans les yeux... Prends garde, voilà un ruisseau... Nous irons moins vile, si tu veux...

Et une foule d’autres petites phrases de ce genre, lesquelles, pour l’ordinaire, n’obtiennent pour toute réponse qu’un mouvement d’impatience avec mi haussement d’épaules assez peu sensible.

Quand ce Monsieur mène sa femme au spectacle, il lui fait essayer cinq ou six plaçe&avanl de la laisser se fixer à une...

« Ma bonne , lu n’es pas bien ici... il y a de grands chapeaux devant toi... allons là-bas, tu verras mieux.

« La banquette est bien dure ici... passons de l’autre côté.

« Je ne veux pas que tu restes là... il vient de l’air par-derrière... tu attraperais une fraîcheur... c’est très-dangereux. Allons ailleurs.

« Ab ! il y a près de nous une dame qui a sur elle du musc... des odeurs... cela té ferait mal

aux nerfs, je ne veux pas que tu restes là...

La pauvre femme, fatiguée de ces pérégrinations dans la salle, finit par se cramponner à une place et n’en bouge plus, en disant :

« En voilà bien assez... je reste ici... je suis lasse de courir toutes les places.

— C’est pour que tu sois bien , ce que j’en fais. Yeux- tu un petit banc?

— Non... — L’ouvreuse, apportez un petit banc à Madame. Veux-tu un coussin sous loi?

— Mais pourquoi faire?... est-ce que je suis un enfant? — L’ouvreuse , tâchez donc d’avoir un coussin pour ma femme.

— Veux-tu que je ferme le carreau de la loge?. . .

— Comme lu voudras. — As-tu trop chaud?

— Non. — Je vais le fermer. »

La pièce est commencée , Madame serait bien aise d’écouler les acteurs; mais, au milieu d’une scène intéressante, son mari lui dit :

« Tu es pâle... tu n’es pas malade ?...

— Moi! pas du tout!... — Est-ce que lu souffres quelque part? — Mais, mon Dieu , non ; je ne souffre nulle part! Quelle idée de vouloir que je sois malade !

— Je ne le veux pas, ma Biche, bien au contraire...; mais si luavaismal quelque part, il vaudrait mieux me le dire et nous en aller... tu pourrais rester par complaisance... et lu aurais grand tort...

— Ce que je voudrais , ce qui me ferait grand plaisir, ce serait que lu voulusses bien me laisser entendre la pièce.

— Je ne t’empêche pas d’écouler la pièce, il me semble. C’est égal, ça me fait de la peine de te voir pâle comme cela. »

Quand ce Monsieur dîne en ville avec sa femme, il ne la perd pas de vue , et, serait-il placé à l’autre bout de la table, ne manque pas alors de lui crier :

« Chère amie, ne mange pas de cela... ça ne te vaut rien!... lu sais que les anchois te sont contraires... Ne prends pas de homard, c’est trop lourd pour loi... Si tu acceptes du saumon , tu auras tort... Ah! Monsieur, je vous en prie, ne versez pas de madère à ma femme... ça lui ferait mal... je connais parfaitement son estomac... Ma chère amie, si lu en bois tu me feras de la peine. »

Madame, impatientée par les soins que son mari prend de sa santé, fait une moue très-prononcée et ne mange rien du tout, parce que la contrariété qu’elle éprouve lui ôte l’appétit . Pendant ce temps, Monsieur mange comme quatre et boit de tous les vins.

Va-t-on au bal , c’est une autre histoire. D’abord , Monsieur inspecte la toilette de Madame :

« Celle robe-ciest trop décolletée. .. tu aurais

froid..-. Celle-ci te serre trop... elle te gêne... elle doit te gêner!

— Mais je t’assure, mon ami, que ma robe ne me gêne pas du tout.

— Oh ! les femmes ne veulent jamais en convenir... mais elles se font beaucoup de mal en se serrant trop la taille ; et puis arrivent les ma-

ladies... On se dit souvent : Tiens, Madame une telle est morte de la poitrine... c’est singulier! elle était si bien faite... si fraîche... on n’aurait jamais cru qu'elle fût poilrinaire; mais on. ne devine pas que c’est en voulant se faire une taille trop mince que celte dame s’est comprimé l'eslomac et attaqué les poumons.

— Mon ami... , vous voyez bien que l’on peui passer le doigt dans ma ceinture... cela vous prouve que je ne suis pas gênée.

— Ob ! oui! passer le doigt... avons entendre, on peut toujours passer le doigt... parce que vous retenez votre respiration. Ma chère amie, lu seras bien aimable en mettant une autre robe... je serais malheureux toute la soirée si je te voyais au bal avec cette robe-là. »

Pour en finir, Madame consent à mettre une robe qui ne lui plaît pas autant, et déjà celle contrariété l’empêchera de goûter au bal tout le plaisir qu’elle se promettait, car toute la nuit elle pensera à cette robe qui lui allait si bien et que son mari lui a fait quitter.

Quand on est au bal, au lieu de laisser sa femme se livrer au plaisir de la danse et de chercher de son côté à se procurer le plus d’agréments possible, notre mari ne perd pas de vue

son épouse; ne croyez pas que ce soit par jalousie... non, le mari aux petits soins n'est pas jaloux; il est persuadé que sa femme l’adore, parce qu’elle sait qu’elle n’en trouverait pas deux comme lui pour les prévenances et les attentions. Mais là, comme partout, il va exercer sa touchante sollicitude.

Ï1 se promène de long en large dans le salon où sa femme est assise. A peine a-t-elle dansé une contredanse, qu’il accourt à elle :

« Tu as bien chaud, chère amie?

— Mais non... pas trop. — Si... oh! tu as très-chaud... est-ce que lu danses l’autre quadrille? — Certainement , je suis engagée. — Je suis fâché que tu aies accepté... lu aurais dû te reposer un peu... »

Après la contredanse suivante, à peine Madame a-t-elle été ramenée à sa place par son cavalier, que la ligure de son mari lui apparaît et se pose près d’elle, comme ces ombres que par le prestige de la fantasmagorie on voit tout à coup surgir devant soi?

« Comme tu es rouge , ma bonne ! dit notre mari aux petits soins, de l'air inquiet d'une mère qui, en tâtant le pouls à son enfant, lui trouverait de la lièvre. »

Madame , qui trouve la remarque au moins superflue, tâche de sourire en répondant :

« Qu’est-ce qu’il y a d’étonnant à ce qu’on soit rouge quand on vient de danser?

— Oui... mais c’est que je ne t’ai jamais vue aussi rouge que cela. »

Madame se penche vers une jeune femme assise près d’elle, et lui dit tout bas :

« Est-ce que j’ai des couleurs extraordinaires?... est-ce que j’ai l’air d’une écrevisse?

— Mais non, vous êtes fort bien ; votre mari ne sait ce qu’il dit. »

Bientôt un jeune homme qui est parvenu à saisir des glaces en apporte une à l’épouse de l’homme aux petits soins. Celle-ci accepte la glace et se dispose à la manger, lorsque son mari la lui prend des mains en disant :

«Oh! par exemple , ma chère amie, tu ne mangeras pas cela...

— Mais pourquoi donc?... c’est une glace...

— Je le vois bien, c’est pour cela que je ne veux pas que lu en avales une parcelle... lu as trop chaud , cela te ferait du mal.

— Mais toutes ces dames viennent de danser aussi, et elles mangent des glaces cependant.

— Que ces dames fassent ce qu’elles von-

dront, cela ne nie regarde pas! mais loi , c'est différent... je connais ton tempérament... Une glace ! oh ! non pas!... ce serait une imprudence impardonnable... Veux-ln du punch?

— Vous savez bien que je ne bois jamais de punch, Monsieur, que je ne puis pas le souffrir, tandis que j’aime beaucoup les glaces...

— Ça ne le vaut rien. »

Et Monsieur se met à manger la glace destinée à sa femme , cl il se promène devant elle en la savourant, et il ne sc gène pas pour dire : « Elles sont excellentes ! bien frappées! »

Un peu plus tard, l’orchestre a fait entendre

le* prélude d’une délicieuse valse de Strauss. Madame aime passionnément à valser et s’en acquitte avec autant de grâce que de mesure. Elle vient d’accepter le bras d’un jeune cavalier qu'on lui a dit être un fort bon valseur. Tous deux s’élancent, ils ont déjà fait le lour du salon et obtenu les suffrages des spectateurs, lorsque notre mari, apercevant sa femme en train de tourner, court après elle , au risque de se faire bousculer par tous ceux qui se livrent au plaisir de la valse, et, la saisissant par le bras , la force, elle et son cavalier, à s’arrêter, et lui dit, toujours d’un air aimable :

« Qu’est-ce que nous faisons donc?... Y penses-tu?... toi, valser !... oh ! mais je suis là heureusement pour t’empêcher de faire des folies!

— Mais, Monsieur, vous savez bien que j’aime beaucoup la valse... que cela ne m’étourdit pas...

— Cela ne l’étourdit pas, c’est possible; mais, cela le ferait beaucoup de mal... lu serais malade demain... J ai consulté plusieurs médecins ; ils m’ont dit que la valse était contraire aux femmes nerveuses , et lu es essentiellement nerveuse, ma bonne amie...

~ Quelques tours seulement, Monsieur, et puis nous cesserons, dit le jeune cavalier en s’adressant au mari.

— Oui, rien que quelques tours, mon ami, dit Madame d’un air suppliant. »

Mais Monsieur est inexorable, il prend sa femme par le bras, la ramène à sa place, et lui jette malgré elle sur ses épaules une pelisse... un manteau... un burnous... tout ce qu’il trouve sous sa main.

Madame enrage, mais elle n’ose rien dire. On ne se dispute pas devant le monde, et d’ailleurs, son mari a la réputation d’un homme si galant, si empressé près de sa femme, qu’on la croit excessivement heureuse. Elle lâche de dissimuler ses ennuis. L’heure du souper approche ; elle sait, par la maîtresse de la maison, que les dames seules seront à table ; elle pourra donc manger ce qui lui plaira, sans avoir à redouter les observations de son mari. Elle espère se dédommager au souper de ses contrariétés de la soirée, et puis les soupers lui plaisent ; il y a des dames qui ne méprisent pas ce genre d’occupation. Je n’y vois aucun mal; au contraire, j’estime infiniment les dames qui ont de l’appétit.

Mais un quart d’heure avant le souper, noire mari arrive tenant sur son bras la pelisse de sa femme ; il la lui jette sur les épaules , en lui disant :

« Ma Bichette, il y a une voilure en bas qui nous attend.

— Comment, vous voulez déjà partir?

— Déjà! il est bien assez tard.

— Mais on va souper dans un moment.

— C’est justement pour cela... tu pourrais le laisser aller à prendre quelque chose... et cela ne vaut rien de manger le soir... loi, surtout, qui es délicate... lu sais bien que lu ne soupes jamais... ni moi non plus...

— Mais , Monsieur, quand on a passé une partie de la nuit, ce n’est pas comme quand on se couche à onze heures.

— Oh ! c’est égal... je ne veux pas que tu manges le soir; diable! et ta petite santé!.. Viens , chère amie, la voilure nous attend. »

Monsieur entraîne Madame, qui a grande envie de pleurer, et qui rentre chez elle en se disant tout bas qu’elle refusera désormais d’aller à la promenade, au spectacle, au bal, et de dîner en ville.

Pensez-vous qu’une femme soit bien heu¬

reuse avec un mari aux périls soins?

Mais, heureusement, l’espèce en est assez rare

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