À DES DOULEURS
l’on se représente tous les genres possibles de lésions mécaniques externes , piqûres , coupures , contusions , compressions , distensions , déchiremens , brûlures , cautérisations , etc. , et tout cela dans des degrés trèsdivers , et avec des agens différens : que, d’autre part, l’on se représente de même toutes les modifications mor bides que peuvent éprouver les organes , toutes les nuan ces d'irritations, d'inflammations : et qu’enfin on applique successivement chacune de ces causes dolorifiques , tant externes qu’internes , à chacun des nombreux organes du corps , car chacun y répond à sa manière ; et alors on verra que les douleurs que l’homme peut éprou.. ver sont réellement innombrables.
Aussi, toutes les énumérations de douleurs qu'ont faites les auteurs sont incomplètes. Les Anciens , n'ayant égard qu'au caractère sensible de la douleur, enreconnaissaient de quatre espèces , la gravative ou de pression , la tensive ou de distension, la pulsat ive où lancinante , et la pungitive ou mordicante et térébrante ou de percement. Quiconque a éprouvé ces douleurs comprend le sens de chacun de Ces mots. Dans leur système humoral , ils rapportaient chacune de ces douleurs à chacune des quatre humeurs du corps , la douleur gravative à la pituite, la tensive aux esprits animaux , la pulsative au sang , et la pungitive à la bile et à l'atrabile. Mais cela est évidemment incomplet, Encore une fois , les douleurs varient, et par la cause qui proroque l'impression, et par l'organe qui la développe. Sous le premier rapport, chaque cause développe une impression spéciale ; une coupure et une brûlure , par exemple, produisent dans un même organe des douleurs différentes : il en est de même de deux affections
Le 09
morbides diverses. Sous le second rapport, chaque organe a sa sensibilité propre , développe sa douleur propre, et cela en raison de sa structure nerveuse spéciale : les Modernes ont surtout eu égard à cetie considération qu’avaient négligée les Anciens ; une coupure n’est pas également et semblablement douloureuse dans tous les organes ; la douleur de l’inflammation diffère également en chaque tissu. Il y a donc des milliers de douleurs ; beaucoup ont recu des noms particuliers ; on distingue des névralgies , des odontalgies , dela cuisson , des brûlures, des lassitudes , des douleurs contusives , rhumatismales , goutteuses ,ostéocopes , des crampes, etc. La langue pourrait ajouter encore à leur nombre en donnant à chaque nuance une dénomination spéciale.
Toutes ces douleurs , bien qu’elles constituent des phénomènes qui sont hors de l’ordre de la santé, et! qu’elles semblent être des orages dans la vie, n’en remplissent pas moins les offices de la sensibilité , et sont des avertissemens salutaires pour notre conservation. Accusant un désordre dans notre économie, aussitôt qu'il se fait, sans “elles nous pourrions être détruits, avant que de nous en apercevoir. Nous verrons qu’on peut leur appliquer toutes les considérations dont sont susceptibles toutes les sensations en général, c’est-à-dire qu'elles entraineront à leur suite un certain nombre de phénomènes expressifs, et pourront exercer des stimulations générales et des dérivations. Elles peuvent présenter mille degrés de vivacité.
Ici, nous achevons l'étude des sensations proprement dites. On voit que ces sensations sont réellement innombrables : chaque sens externe , en effet, est sus-
ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. 518 ceptible d’une infinité d’impressions diverses ; il y a . des milliers d’odeurs, de saveurs, de sons, de couleurs, ete. Chaque sensation interne offre aussi mille degrés, depuis celui où elle réclame avec le plus de force l'établissement du rapport qu'elle commande, jusqu’à celui où elle accuse à l'égard de ce rapport de la satiété. Enfin , nous venons de voir que par l’état de maladie , beaucoup de douleurs pouvaient éclater en nous. Arrivons au second genre d'actes qui appartiennent à la sensibilité.
ARTICLE Il.
Des l'acultés intellectuelles et affectives, ou de la Psycologie de l'Homme.
Ces facultés constituent ce qu’on appelle le moral de l’homme, les facultés de son esprit et de son cœur ; c’est-à-dire, d’une part, les facultés par lesquelles nous nous faisons les diverses idées sous lesquelles nous nous représentons toutes choses ; et, d'autre part, tous les sentimens divers qui fondent nos affections , nos passions. Ce sont elles qui assurent à l’homme sa prééminence sur les autres animaux. Certainement elles se rattachent à la sensibilité; car, d’un côté, les phénomènes qu’elles produisent sont aussi des actes dont on à perception; et, de l’autre , ces phénomènes ont le même but, celui de commander notre conduite extérieure dans la vue de. notre conservation, et de l’accomplissement du rôle auquel la nature nous a destinés. Les sensations dont nous avons tracé l’histoire ne suflisaient pas en effet pour cela. D’une part, les sens externes seuls ne nous auraient pas fait connaître l’univers ; en eux-mêmes, ils n’accusent qu’une modification du moi; et nous avons
annoncé qu’il y avait au-dessus d’eux d’autres facultés plus élévées , celles de l'esprit, qui déduisaient de leurs impressions les idées sous lesquelles on se représente les corps. D’autre part , les sensations internes que nous avons signalées n’avaient trait qu'à la conservation physique et matérielle de l’homme; et cet être en possède d’autres , d’un ordre plus élevé, et destinées surtout à permettre et à diriger sa vie sociale , savoir, les facultés affectives. C’est de l étude des unes et des autres de ces actions que nous allons nous occuper maintenant, On a appelé leur ensemble psycologie, parce qu’on les a regardées comme les opérations de l’âme elle- même. Ïl semblerait que, pour suivre dans l'étude de ces actions le même ordre que dans celle des sensations, nous devrions exposer d’abord la structure de l’organe qui en est l'instrument , et ensuite décrire ce qu’on sait du jeu de cet organe. Mais on a cru long-temps que ces actes étaient pour leur production indépendans de tout organe, et le produit exclusif de l’âme. Ensuite , quand on eut reconnu la fausseté de cette première proposition , on fut en débat sur l'organe du corps qui est l’instrument de ces belles facultés, et en fonde l'appareil organique. Ges discussions nous obligent à nous expliquer sur ces deux premières questions; et à cause de cela l’histoire de la fonction morale comprendra quatre paragraphes ; 1°un premier dans lequel on prouvera que les actes qui la constituent, réclament, comme tous autres actes de l’économie , pour être produits, l’intervention d’un organe ; 2° un second, dans lequel on spéciliera quel est l'organe qui est ainsi l'instrument du moral, et qu’on verra être le cerveau ; 5° un troisième, dans lequel on fera la description anatomique du cerveau; 4° enfin,
ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. p1 7
un dernier dans lequel on traitera du mécanisme de son action, c'est-à-dire, de la partie physiologique de Ja fonction.
$. 1°. Les Actes intellectuels et moraux dépendent de l'Organisation.
Les actes intellectuels et moraux furent d’abord con : sidérés comme le produit exclusif du plus noble des deux principes qui composentnotre être, de l'âme , et furent jugés ne dépendre en rien du corps. :G’est même pour eela qu'on appela métaphysiciens les savans qui faisaient de ces actes l’objet unique de leur étude ; voulant exprimer par ce mot qu'ils s’avançaient dans leurs considérations au-delà de ce qu'il y a de physique et de saisissable par les sens. Maisbientôt on reconnut la fausseté de cette opinion; et l’on est sûr aujourd’hui que ces actes ont en outre dans le corps, un organe affecté à leur production. Sans cela même , leur histoire ne serait pas du ressort de la physiologie. Voiciles considérations sur lesquelles on appuie cetie première assertion.
1° Si les actes intellectuels et moraux étaient pro duits sans l’aide d’instrumens matériels , ils feraient seuls exception à tous les autres phénomènes de l’économie. Pour les sensations qui ne sont pas des phénomènes moins merveilleux, n’avons-nous pas vu la nécessité d’organes particuliers ?
2° À juger d’après notre sentiment intime, c'est à quelques parties de notre corpigue nous rapportons le siége de ces facultés. N'est-ce pas à la tête que sontsentis les efforts de la méditation ? et à Ja région du cœur que sont sentis les principaux effets des passions ?
5° Les facultés intellectuelles et affectives. diffèrent
toujours dans chaque individu : chacun a des qualités particulières d’esprit et de cœur; l’un est musicien, l’autre est poète; tels sont compatissans , tels autres cruels. Or, si ces facultés sont le produit exclusif de l’âme; si l’organisation n’y a aucune part , et par conséquent ne peut contenir la cause de ces différences, il faut admettre que chaque individu à une âme difiérente ; que l’Être suprême a donné à chacun des âmes diverses. Il faut en dire autant des variétés psycologiques des sexes ; certainement les dispositions intellectuelles et aflectives de la femme diffèrent un peu de celles de l’homme ; y a-t:il une diversité de nature dans les âmes de l’un et de l’autre ?
4° Dans un même individu , la psycologie varie selon les âges, l’état de santé et de maladie , l’état de veille et de sommeil. On sait que l'enfant qui vient de naître est inapte à penser comme à marcher; que ce n’est que graduellement qu'il acquiert toutes ses facultés morales ; que bientôt après l’époque où l'homme possède ces facultés dans toute leur plénitude, elles décroissent; et qu'enfin elles s’affaiblissent à mesure qu’on avance dans la vieillesse. Les moralistes ont toujours remarqué que chaque âge a sa psycologie propre. De même, qui n’a observé sur soi-même, que les actes intellectuels et moraux sont tour à tour plus faciles , ou moins libres que, par exemple, il est des momens où l'esprit est plein de sagacité, le cœur de bienveillance ; et qu’il en : est d’autres , au contraige , où cet esprit se refuse à tout | travail, et où notre humeur ést disposée à s’irriter de | tout? Certainement le moral offre les mêmes alternatives | d'activité et de langueur que les autres fonctions du | corps, que la digestion et la locomotion. D'ailleurs ,
ACTÉS INTELLECTUELS ET MORAUX. 919 ce moral est soumis comme toutes les autres fonctions de relation à une intermittence d'action ; xl suit les lois de la succession du sommeil et de la veille, etse suspend dans le premier de ces états. Comme ces fonctions , ik ne peut s'exercer d’une manière continue ; après quelque temps d'exercice, il se fatigue , et a besoin de se refaire par le repos. Enfin , la pratique de la médecine fait voir que dans les maladies ce moral est souvent altéré , soit d’une manière momentanée, ce qui constitue le délire, soit d’une manière plus durable, ce qui constitue la folie, la manie.
Or , tous ces faits sont imexplicables dans l’hypothèse que le moral est le produit exclusif de Fâme. Itfaudrait , en effet, admetire que l’âme , qui est un principe spirituel , et par conséquent immuable de sa nature, puisse changer , se modifier : peut-on dire , par exemple , qu’elle est susceptible de croître, de grandir , de vieillir ? quelle peut se montrer souvent différente d’elle-même ? être tantôt bien, tantôt mal disposée ? être éveillée, être endormie ? peut-on supposer qu’elle soit tour à tour fatiguée ou reposée , saine ou malade ? au contraire, on verra que l’organisation en général, et la disposition du cerveau en particulier , seront différentes dans chacune de ces circonstances.
5° Il est d'observation que le moral de Fhomme et des animaux se modifie assez promptement et assez profondément par des influences matérielles , le régime , le climat , les institutions, etc. Certains alimens , certaines boissons engourdissent les facultés de l'esprit ; d’autres , au contraire , éveillent la pensée, irritent les passions. Qui pourrait contester au café la qualité excitante qui l'a fait nommer la liqueur intellectuelle par excel-
lence ? De même le moral varie selon les climats : l’homme du nord n’a ni les mêmes qualités industrielles , ni les mêmes passions que l’homme du midi; les facultés, au moins, ne sont pas dans l’un et dans l’autre au même degré de développement ; le moral de chacun varie comme leurs autres fonctions , comme les différens traits de leur organisation , leurs cheveux, leur figure. Nous avons déjà parlé des variations qui surviennent dans le moral par l’état de maladie; il est modifié par toutes les modifications organiques qu’éprouve l’homme , même les plus légères , les hémorrhoïdes, les menstrues, la grossesse, l’exercice d’une autre fonction, de la digestion , par exemple; il l’est surtout par les tempéramens. Enfin, quelle grande influence exercée sur lui par les institutions, les gouvernemens, par ce qu'on appelle l'éducation, prise dans son acception la plus vaste, et appliquée à l’homme adulte aussi bien qu'à l’homme enfant? Quelle immense distance entre le moral de l’homme sauvage, vivant presque isolé, abandonné au développement spontané de ses propres moyens, et détourné de la culture de son esprit par la nécessité de subvenir à ses besoins physiques ; et celui de l'homme riche d’une de nos sociétés civilisées, qui est soumis aux artifices par lesquels nous déterminons le développement le plus absolu et le plus complet de toutes nos facultés, et qui est mis à même d’en étendre à l'infini l's combinaisons ?
Certainement toutes ces puissances qui modifient le moral sont matérielles. Cela est évident pour le régime employé, ou comme aliment, ou comme médicament. Cela l’est de même du climat, qui s'entend des influences qu'exercent sur l’homme la constitution atmosphérique,
la température , le sol. Il en est de même encore de la modification imprimée au moral par l’état de maladie, la manière d’être d’un organe quelconque du corps, par le tempérament; il n’y a encore là qu’une de ces réactions matérielles par lesquelles les organes du corps se modifient’si fréquemment et si facilement les uns Îles autres. Enfin, cela est aussi de la puissance des institutions et de l’éducation; car tous leurs effets, comme nous le verrons , rentrent dans ceux de l'exercice et des habitudes.
Or, comment concevoir encore ces faits avec l’idée que le moral est le produit exclusif de l’âme ? quelle prise des influences matérielles peuvent-elles avoir sur un principe spirituel ? I] faudrait admettre que cette âme peut être stimulée par un aliment, modifiée par un médicament ; que les réactions sympathiques des divers organes peuvent retentir jusqu’à elle; qu’elle est passible de l’éducation , etc. ; et toutes ces choses impliquent contradiction.
6° Enfin, de toute évidence , les animaux ont aussi des actes intellectuels et moraux, et chaque espèce a sa psycologie propre. Or, toutes les difficultés que nous avons accusées pour l’homme se représentent pour eux. D'abord, il faudra admettre l'existence d’âmes dans les animaux. Ensuite, comme chaque espèce animale à sa psycologie propre , il faudra établir que chacune aussi a son espèce d’âme particulière. Enfin, comme le moral de chaque animal varie également selon son âge, son état de santé ou de maladie , de veille ou de sommeil; comme ce moral peut être modifié en lui par l’aiiment dont il use, le climat qu’il habite, l'éducation à laquelle on le soum?t, etc., on est dans la même impossibilité d’exphi-
quer tous ces faits par l’intermède de l'âme seule; et il faut en conclure aussi que toutes ces varialions on£ leur cause dans l’organisation.
Ainsi, puisque les autres phénomènes sensoriaux , pour être produits, réclament Faction d’un organe: puisque notre sentiment intime nous fait rapporter à quelques parties de notre corps le siége des actes intellectuels et moraux : puisque surtout le moral varie, et par des changemens survenus dans le corps lui-même , et par des influences venant du dehors, bien qué l’âme, qu'on en disait agent exclusif, soit de sa nature immuable et inapte à être impressionnée par tout agent matériel : il faut conclure que ce moral n’est pas le produit exclusif de lâme , mais que celle-ci ne l’engendre que par l’intermède d’un organe. Remarquons d’ailleurs, que puisque l’âme est destinée à gouverner le corps, à commander sa conduite , il fallait bien qu’elle eût un lien avec lui pour lui imprimer ses volontés. Du reste, celte proposition va être confirmée par les faits directs qui vont faire spécifier quel est Forgane du moral.
$. IL. ZL’Orsgane du moral est le Cerveau.
Les actions intellectuelles et affectives étant des phénomènes de sensibilité , la seule analogie devait en faire chercher le siége dans un organe nerveux; et, effectivement , une grande masse de faits et de considérations , prouve que leur organe propre est la masse nerveuse renfermée dans le crâne , le cerveau.
1° Notresentiment intime nous fait rapporter à la tête, partie du corps où siége le cerveau, le lieu où se produisent la plupart de nos actes intellectuels et moraux : c’est là qu’on rapporte Les efforts de l’entendement , la
fatigue qui suit un emploi trop prolongé des facultés de l'esprit.
°° L'intégrité du cerveau est nécéssairé à la production du moral. Get organe est-il altéré d’une manière directe ou sympathique ? ou il n’y a plus de moral, ou les opérations qui le constituent sont perverties. De nombreuses observations de maladies, des expériences sur les animaux , ont mille fois prouvé cette proposition. On sait, par exemple , que lorsque dans les plaies de tête le cerveau est lésé , jeté dans la stupeur par la commotion, il y a aussitôt suspension ou perversion des facultés morales. Il en est de même si, dans les fractures du crâne, une esquille osseuse comprime le cerveau; l'effet est alors d’autant moins douteux, qu’en faisant cesser la compression par l’opération du trépan, on fait renaître l’exercice des facultés morales. M. le professeur Richerand eïte, à cet égard , l'observation d’une femme qui , à la suite d’un de ces accidens , avait une portion du cerveau à nu : on expérimenta jusqu’à trois fois sur cette femme, qu’en exercant une pression sur son cerveau, on la privait tout à coup de toute conscience d'elle-même, tandis que, au contraire, on lui rendait ses facultés en faisant cesser la pression.
Ces faits sont si convaineans, qu'ils avaient forcé les métaphysiciens exclusivement spiritualistes à placer dans le cerveau, ou dans quelques-unes de ses parties, le siége de l’âme. C'était là, en quelque sorte, l’aveu tacite de la dépendance où sont d’un organe les actes moraux. Mais spécifier le siége de l'âme, c’est indiquer le lien qui l’unit au corps : et qui peut espérer connaitre jamais ce lien ?
On a bien, à la vérité, cité quelques faits dans les-
quels il y aurait eu lésion mattrielle du cerveau, sans suppression ni perversion des facultés morales ; mais ces faits, comme on va le voir, ou étaient faux, ou étaient mal observés. L’on a dit que, dans des hernies du cerveau, on avait coupé quelques parties de la surface de l'organe sans nuire aux facultés. On a parlé de faits dans lesquels le cerveau était tout réduit en pus. Mais , dans le premier cas, d’abord, comme les fibres du cerveau sont verticales, on n’a enlevé que leurs extrémités dernières; et peut-être alors restait-il assez de ces fibres pour exécuter la fonction? ensuite, a-t-on observé assez attentivement, pour assurer que toutes les facultés étaient conservées ? On peut en dire autant du second cas : à coup sûr, ou l’on a mal observé la source du pus, qui ne provenait pas du cerveau , ou l’on n’a pas remarqué les modifications qui étaient survenues dans le moral. Et’, en effet, pourquoi , dans les plaies de tête, la moindre altératiôn organique suspendrait-elle toutes les facultés? En admettant la réalité de tels faits, qui bien plus probablement ont été mal observés, on pourrait même les expliquer encore par la duplicité du cerveau. Îl y a , en eflet, comme deux cerveaux , et peutêtre qu'un des hémisphères continue son service, bien que l’autre soit altéré, comme on voit l’un des yeux continuer d'agir, quoique l’autre soit malade. MM. Gall et Spurzheim nous paraissent fort judicieux en cette question , lorsqu'ils établissent que jusqu’à présent on n’a pu juger qu'imparfaitement des aliérations du cer veau et de celles du moral. Pour juger des premières
il fallait, en effet , bien connaître la structure du cerveau , avoir égard à ses parties paires , au trajet que parcourent ses diverses fibres, aux fonctions particulières
accomplies par ses diverses dépendances; et c’étaient autant de points sur lesquels on n'avait pas, et sur lesquels on a à peine encore aujourd’hui quelques notions. D'autre part, les perversions du moral sontis@uvent difficiles à constater ; souvent la limite entre la raison et la folie est diflicile à poser ; et, le plus souvent, dans les observations dont on argue , on n’a fait attention qu'aux qualités les plus générales : dès qu’on voyait le malade accepter les alimens, les médicamens qu’on lui présentait, répondre aux questions qu’on lui faisait, avoir la conscience de lui-même , on assurait que son moral était libre et sain ; qui ne sent combien un tel examen était insuffisant ?
On a surtout cité l'exemple d'hydrocéphales qui avaient conservé les facultés de leur esprit. Les fastes de la science en présentent , en effet , quelques observations, Mais d’abord , il en est un bien plus grand nombre dans lesquelles les facultés sont perdues , ou au moins altérées, affaiblies. Ensuite M. Gall explique ces faits rares, en établissant que dans l’hydrocéphale le cerveau n’est pas dissous dans le fluide de l’hydropisie , comme on l’a dit, mais qu'il est seulement déplissé, distendu par la présence de ce fluide ; et, comme cette distension s’est faite avec beaucoup de lenteur et par une douce pression, l'organe peut s’y être habitué au point de pouvoir continuer son service.
On a parlé d'observations d’animaux dont les cerveaux , disait-on , étaient en entier ossifiés, et qui avaient néanmoins conservé leurs facultés morales. Du verney le premier présenta à l'Académie des sciences : un de ces cerveaux ossifiés pris sur un bœuf , qui avait conservé ses facultés jusqu’à sa mort ; et , depuis, plu-
sieurs exemples semblables ont été observés. On disait avoir reconnu à l’extérieur de ces cerveaux, des traces de la faux , des circonvolutions , des vestiges de la membrane arachnoïdes et dans leur intérieur , après les avoir sciés, l'indice des deux substances grise et blanche , celui du centre ovale. Mais, dans le temps , ’alisnert réfuta Duverney, et prouva à cet anatomiste que ce qu’il avait pris pour le cerveau ossifié n’était qu’une exostose qui s'était développée à la surface interne du érâne ; Haller ensuite professa la même opinion ; et aujourd’hui, c’est celle de tous les médecins. Comme l’exostose ne se développe qu'avec beaucoup de lenteur , qu’elle ne comprime que progressivement le cerveau , et que surtout le crâne s'agrandit toujours en même temps pour lui fournir un espace , ce qui en affranchit d'autant le cerveau , on peut concevoir pourquoi les facultés se sont qmeiois conservées; mais encore , le plus souvent , cela n'arrive pas , et ; bœuf est dans un hébêtement absolu.
Enfin , on a argué d’expériences de Duverney, qui dit avoir enlevé à des pigeons le ceryeau tout entier , sans qu’il en soit résulté aucune altération dans leurs facultés. Mais , ou l’expérience est fausse, ou Duverney n’avait enlevé que les couches superficielles de l'organe. Toutes les fois qu’on a répété l'expérience en pénétrant jusqu'aux parties profondes , elle a donné des résultats opposés.
Ainsi, on peut assurer que l'intégrité du cerveau est nécessaire pour la production complète des actes intellectuels et moraux , et que les lésions de cet organeentraînent une suppression ou une perversion de ces
actes.
ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. 527 5° Tandis que toute altération du cerveau modifie le moral comme on vient de le dire, l’altération de toute autre partie du corps , même des parties principales , de la moelle épinière, par exemple , souvent le laisse intact. C’est ce que l'observation desmaladies a fait voir mille fois. Dans les affections mortelles du cœur , du poumon , de l’estomac, des différens viscères abdominaux , très-souvent le malade conserve ses esprits, et assiste à sa propre destruction. Si d’autres fois le contraire arrive, et qu'il survienne du délire , cela s’explique par les réactions sympathiques des organes lésés sur le cerveau; et cet organe élant alors modifié, il est naturel que le moral le soit aussi.
4° Nous avons dit que le moral différait un peu dans chaque individu , et qu'il avait surtout un caractère différent dans chaque sexe. Or , le cerveau aussi estun peu différent dans ces divers cas. Si chaque homme, par exemple, a une portée d'esprit différente, c’est que chaque homme a un cerveau plus ou moins heureusement organisé. Un homme est-il idiot, imbécile ? généralement on trouve dans cet homme le cerveau trop petit, imparfait, non développé; au lieu de 19 à 22 pouces de circonférence qu'a le cerveau d’un homme adulte et sain, celui d’un homme idiot n’a que 13 pouces de circonférence , et égale à peine en volume le cerveau d’un enfant d’un an; cela varie du reste selon le degré de l'idiotie. Un homme , au contraire , a-t-il un grand esprit, des facultés morales saillantes ? généralement le cerveau est volumineux , et a tout son développement. IL est d'observation que les grands génies ont généralement de grandes têtes, ou au moins de grands fronts, ce qui dénote un grand développement des parties su-
périeures et antérieures du cerveau, que nous verrons être celles auxquelles on rapporte les plus belles facul- * tés intellectuelles. Cette organisation se remarque dans les têtes des grands hommes , des philosophes; et, par ‘suite, les artistes l'ont appliquée, dans les statues , aux têtes des dieux. Les statuaires grecs ensevelirent sous un casque la tête de Périclès, dont les Athéniens rail- Jaient la grosseur. C’est à raison de ce rapport entre le volume de l’organe et lénergie des facultés , que lon dit, en parlant des génies, qu’ils sont de grandes et de fortes têtes. Peut-être nous opposera-t-on le proverbe : Grosse tête, grosse bête : mais d’abord les proverbes , quoiqu’on les appelle la sagesse des nations, sont souvent menteurs , et des généralisations forcées d’un trop petit nombre de faits ; ensuite, la tête peut être grosse, sans que le cerveau le soit, et seulement parce que la face est énorme ; enfin, le cerveau peut être très -gros , mais manquer de ton , d'irritabilité , autre élément d’où résulte son degré d'activité.
À la vérité, nos connaissances actuelles ne suflisent pas, pour nous faire signaler les différences que présente le cerveau , coïncidemment à chacune des variétés d’esprit et de cœur que présentent les hommes ; si cela était, nous aurions approfondi la physiologie intellectuelle , qui est à peine encore ébauchée ; mais la raison nous dit que ces différences doivent exister. D'ailleurs , sommes - nous plus avancés pour les autres fonctions ? Sans doute on est sûr que les différences que présentent les hommes dans le choix de leurs alimens tiennent à une condition particulière de leur estomac : et peut-on dire | en quoi consiste celte condition ?
Ceci s'applique aux différences morales des sexes. Le
cerveau n’est pas tout-à-fait le même dans l’homme et dans la femme : les anatomistes et les artistes ont reconnu que les parties supérieures et antérieures de Forgane sont moins développées chez la femme, qui a le front plus petit, el qu'au contraire , les parties postérieures sont plus grosses chez elle. Or , on verra que c'est aux parties supérieures et antérieures du cerveau qu’on rapporte spécialement l'intellect , et aux parties postérieures qu’on attribue les affections. Cette diversité du cerveau dans les sexes , ne doit pas plus élonner qu'une différence en d’autres appareils ; homme et la femme ne diffèrent pas seulement l'un de l’autre par les organes génilaux , mais encore par des modifications dans les appareils qui leur soni communs.
5° Si le moral varie dans un même individu selon son âge, l’état de veille ou de sommeil , de santé ou de maladie , c'est que le cerveau est lui-même différent dans chacun de ces états. Ainsi, dans les premiers temps de la vie, le cerveau n’est encore qu’une simple masse pulpeuse. À la naissance, époque de la vie où le moral est nul, à peine peut-on y distinguer encore quelques traces des appareils destinés à le perfectionner et à le renforcer. À partir de cet âge, ses fibres se développerit graduellement , d’abord dans ses lobes postérieurs et moyens, ensuite dans ses lobes antérieurs et le cervelet. Il faut ainsi plusieurs mois après la naissance , pour que se montrent avec évidence les parties supérieures et antérieures de l'organe , qui sont chargées des facultés les plus belles ; il s'accroît de cette manière jusqu’à qua. rante ans. Enfin, au-delà de cette époque , de mêrie qu’on a vu le moral aller en s’affaiblissant de plus en plus jusqu'à l'extrême vieillesse, de même on voit le
re 84
cerveau se flétrir, se rapetisser , ses circonvolutions se rapprocher. On voit donc marcher de pair les facultés et leur organe. Ce rapport entre l'état des facultés et l’état du cerveau s'étend même à toutes les variations que peut présenter le moral dans son accroissement et son décroissement. Ainsi, que dans l'enfance le moral soit précoce , comme cela s’observe si fréquemment chez les enfans rachitiques ? c’est que le cerveau s’est développé plus rapidement , ou a plus d’excitabilité. Le moral, au contraire, est-il retardé ? c’est que le cerveau n’est pas développé, ou que sa flaccidité contraste avec le ton qu’il avait dans le cas précédent. Souvent un enfant qui était précoce, devient tout à coup plus que médiocre , et ne réalise pas les espérances qu'il avait données ; c’est que son cerveau, épuisé par un développement trop hâtif, est tombé en langueur. D’autres fois , un enfant médiocre jusqu’à l’âge de quinze ans , développe alors des facultés brillantes que rien n’avait fait présager ; c’est que le cerveau , sollicité par la puberté , est sorti tout à coup de son apathie.
Nous avons dit que le moral était suspendu dans le sommeil; mais quand noustraiterons de ce phénomène, pous verrons que problablement il a son siége dans le cerveau , et qu’il consiste , ou dans une action particulière de cet organe, ou dans son repos absolu.
Enfin , jamais il n’y a une altération quelconque du moral, délire, ou manie, sans qu’il n’y ait coïncidemment une altération directe ou sympathique du cerveau. Ainsi, y at-il délire? ou bien , il y a lésion directe du cerveau , parce que lui-même est le siége de la maladie, comme dans les inflammations de cet organe , les fièvres cérébrales ; ou bien il est lésé sym-
pathiquement , quand la maladie siége en un autre organe. Dans le premier cas , l’allération du cerveau tombe sous les sens. Dans le second, cette altération quelquefois n’est pas apercue. Nous en dirons autant de la manie. D'abord, le plus souvent cette maladie succède à des causes qui agissent directement sur le cerveau , soit physiquement , soit moralement ; comme quand elle résulte de la répercussion d’une humeur dartreuse sur la tête , ou de la continuité d’une affection morale. Ensuite, les effets de la manie portent tellement sur le cerveau, que toujours on trouve cet organe affecté après la mort, même quand il n’avait été influencé que sympathiquement. Enfin , faut-il s’étonner, si souvent la folie n’est produite que sympathiquement, par la réaction d’un autre organe sur le cerveau ? Le cerveau n'est-il pas un des organes les plus importans, entretenant de nombreuses connexions avec tout le reste du corps, particulièrement avec les systèmes nerveux divers qui régissent chacune des fonctions ? et, à ce titre, ne doit-il pas recevoir avec toute facilité les influences des états divers dans lesquels ces fonctions peuvent se trouver ?
Ce dernier fait met à même d’expliquer pourquoi le moral offre les mêmes alternatives de langueur et d’actüivité que les autres fonctions , et pourquoi il est modi- - fié par les tempéramens. Ainsi, notre esprit n’a pas sa facilité ordinaire , soit parce que le cerveau fatigué de ses efforts antérieurs ne s’est pas assez reposé , n’a pas joui d’un sommeil assez profond; soit parce qu'il est troublé par quelques irritations qui lui arrivent sympathiquement du reste de l’économie , où qui même se développent en lui par suite des oscillations inévitables
de la vie. De même, les tempéramens qui s'entendent des réactions respectives que les divers organes d’un même individu exercent ‘es uns sur les autres, nous montrent le cerveau sans cesse rallenti ou pressé dans son travail, par les réactions qu’exercent sur lui les autres organes du corps ; et même ces réactions ne sont sur aucun autre organe plus marquées que sur Jui, à cause de ses connexions erganiques étroites avec toute l'économie. Les faits sont ici tout à la fois si évidens , si multipliés et si complexes , que nous ne pouvons qu’en exprimer Ja généralité. Nous pourrions en accumuler un grand nombre , qui tous montreraient des .altérations directes ou sympathiques du cerveau , suivies de modifications morales. Le P. Mabillon, par exemple , paraît long-temps devoir être imbécile ; mais une bles. sure accidentelle qu’il recoit à la tête , détermine le développement, ou mieux l’excitabilité de son cerveau ; et de ce moment , il devient un homme supérieur. Un idiot est blessé à la tête , et tout à coup son intelligence se manifeste; mais elle ne se conserve que le temps que dure la plaie, et que cette plaie tient le cerveau en irritation (/{aller }. Quel médecin adonné à l’observation des aliénations mentales , n’a vu souvent des fous, dont la manie était périodique , manifester pendant l'accès des talens de poésie , de musique , qui auparavant leur étaient étrangers , et qu’ils perdaient au retour de leur raison? Nous avons des phénomènes analogues , mais seulement moins prononcés , dans les bizarreries morales que présentent souvent les femmes à l’époque des règles , et surtout de la grossesse.
« On a objecté que souvent dans les délires et les ma-:
nies, on ne paraissait trouver aucune altération dans le
ER ee —
ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX, 539 cerveau. Mais, d’abord, c’est qu'on cherchait généra- Jement ce qu'on ne pouvait trouver ; ensuite pouvonsnous tout voir, et devons-nous nier tout ce qu’on ne voit pas?
6° La facilité avec laquelfe nous concevons comment les puissances matérielles du régime, du climat, des institutions, de Féducation, modifient le moral, est aussi un argument à faire valoir en faveur de notre proposition, d'autant plus que souvent leurs. effets sur le cerveau sont appréciables. En effet, le cerveau étant un organe, doit êlre accessible comme tout autre à ces mfluences : selon le régime, par exemple, il sera bien ou mal nourri, il recevra des principes stimalans ow sédatifs, et par suite le moral sera actif ou languissant. Ne sent-on pas dans la tête l'influence doucement excitante du café et du vin? Ge cerveau pourra présenter quelques différences dans sa structure chez les divers hommes, selon les chmats qu’ils habitent; et ainsi s’expliqueront les différences nationales des peuples. Quant aux effets des. institutions, de l’éducation, le cerveau éprouvera, comme toué autre organe, les effets de l’exercice : cultivé, il prendra matériellement plus de voluñe, et acquerra plus de prestesse dans son jeu: trop exercé, ä s’épuisera; laissé dans l’inaction, il se rouillera, ou am moins , n'attemdra pas. tout son développement. Seulement , comme l'organe est ici le plus nerveux possible , les effets de l'exercice se verront toujours mieux en ce qui est de la fonction qu’en ce qui est de l'instrument, 7° Si les animaux ont tous une psycologie, et si chaque espèce a la sienne propre , tous {es animaux aussi -ont un cerveau; et, dans chaque espèce, ce cerveau a wae structure spéciale : plus ces animaux présentent une
sphère morale étendue, plus leur cerveau est gros et compliqué. Ajoutons qu'on peut répéter, pour les animaux, tous les faits qui, dans l’homme, prouvent que le cerveau est l'organe du moral; et, ces faits conduisant à la même conclusion , nécessairement en augmentent la force.
8° Enfin, le cerveau est un organe nerveux; il est même l'organe le plus nerveux, puisque l’élément nerveux le forme presqu’à lui seul; il doit donc être un organe de sensation , et même des sensations qui Le soient le plus , si on peut parler ainsi. Or, les actes intellectuels et moraux ne sont-ils pas les phénomènes les plus élevés de la sensibilité? Si, d’ailleurs , la fonction qu’on assigne au cerveau n’était pas la sienne , quel serait donc son office? À coup sûr, il ne sert pas prochainement aux fonctions de la vie nutritive; cela est prouvé par le fait des acéphales, des maniaques , par celui du sommeil, et des mutilations que, dans des expériences , on lui a fait subir. On a vu beaucoup d’acénhales naître à terme, et conséquemment leur développement avait continué de se faire, bien que le cerveau fût détruit ; beaucoup de maniaques ont physiquement la santé la plus belle ; pendant le sommeil, qui suspend tout travail du cerveau, les fonctions nutritives continuent comme à l'ordinaire; enfin, dans des expériences, on a fait subir des mutilations au cerveau , sans que les fonctions nutrilives aient été a:térées. C’est donc dans un autre but que le cerveau existe : dirons-nous ,avec des Anciens, qu'il est une éponge destinée à attirer toute l'humidité du corps; qu'il est un corps humide, qui sert à tempérer la chaleur du corps ? en même temps que ce sontlà des hypothèses inadmissibles , expliquent-elles pour-
ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. 599 quoi ce cerveau offre tant de variélés dans la série des animaux, et pourquoi ik est plus gros et plus compliqué dans l’homme qu’en tout autre animal ?
Concluons donc que le moral, comme toute autre fonction , a, dans l’économie, un organe affecté à sa production , et que cet organe est le cerveau.
Cependant quelques médecins, tout en admettant que le cerveau est l'organe de l’intellect et du moral, ont émis quelques propositions , desquelles il résulterait que d’autres parties du corps partageraient avec lui ce noble office. Par exemple, on a voulu rapporter à chacun des tempéramens connus autant de dispositions morales et intellectuelles particulières. On a établi que, si évidemment le cerveau est l’organe de l’intellect, ce n’est pas en Jui , mais bien dans les organes de la vie intérieure que se produisent les facultés affectives. Enfin , quelques-uns n’ont considéré le cerveau que comme un centre destiné à élaborer des impressions diverses qui lui arrivent: et, dès lors, regardant ces impressions comme les matériaux nécessaires du moral, ils ont mis les organes qui fournissent ces impressions , les sens , par exemple, au rang des agens directs de cette importante fonction, tout aussi bien que le cerveau qui, par son travail , les convertit en résultats intellectuels. C’est par la discussion de ces trois propositions, que nous allons terminer . ce paragraphe.
D'abord , pour ce qui est des tempéramens , presque tous les philosophes ont rattaché à chacun des tempéramens connus une physionomie morale particulière. Le sanguin, a-t-on dit, a la conception facile, la mémoire fidèle , l'imagination vive; enclin aux plaisirs, il est généralement bon, mais inconstant et mobile. Le
bilieux, au contraire, est emporté, violent, ambitieux, et surtout a une volonté opiniâtre. Le lymphatique a les passions faibles, l'imagination froide , un penchant marqué à la paresse, etc. On peut lire, comme modèle a cet égard, la description donnée par Cabanis des quatre principaux tempéramens , dans le premier Ménoire de son ouvrage , Rapports du physique et du moral de lhomme. Or, tout cela est défectueux. Sans doute les tempéramens influent sur les facultés intellectuelles et affectives, mais co n’est que par la même raison qui les fait modifier toutes les autres fonctions; ils leur impriment seulement, comme aux autres fonctions, un Caractère d'activité où de langueur , selon le genre de réaction que les organes qui les fondent per leur prédominance ou leur infériorité, exercent sur le cerveau. Ïls sont bien ainsi un des liens qui rattachent le moral au physique, pour parler le langage des gens du monde; mais ils ne fondent pas pour cela une des conditions organiques desquelles dépend celuici. On peut assurer que c’est une erreur, que, de rattacher telle faculté intellectuelle ou affective déter winée, à tel tempérament. Tous les exemples qu’en ont cités les auteurs , ou ont été tracés après coup, ou sont récusés par mille autres qui leur sont opposés. D'ailleurs, pourquoi n’a-t-on jamais appliqué cette idée des tempéramens à la psycologie des animaux ? les considérations toutes organiques de ces tempéramens ne sont-elles pas vraies d’eux comme de nous? les idiots, qui ne peuvent manifester aucunes facultés intellectuelles, n’ont-ils pas comme les autres hommes un tempérament ? enfin , comment concevoir, avec cette théorie des tempéramens, pourquoi , dans un même individu , telle faculté est éner-
ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. 997 gique et telle autre languissante ? Nous rejetons donc cette influence des tempéramens comme fondamentale; el nous ne l’admettons que comme modifiant organiquement la fonction morale, aussi bien qu’elle modifie toute autre fonction. Les tempéramens, parce qu’ils modifient le moral, ne font pas plus partie de l'appareil organique de cette fonction, qu'ils ne font partie de lappareil de la digestion , dont ils modifient de même l’action,
Passons à la seconde proposition : nous verrons que les phénomènes de la psycologie ont généralement été partagés en deux sortes d’actes, ceux qui constituent l'intelligence, ei ceux qu’on appelle les passions, ou les affections de l'âme. Or, Bithat a établi que le système nerveux animal était le siége des premiers , et le système nerveux organique , celui des seconds ; et, comme celuici est multipie, selon cet anatomiste , il en résulte que les passions , non-seulement ne siégent pas dans le cerveau , mais encore sont disséminées dans les divers organes de la vie intérieure auxquels se distribue le grand sympathique. Bichat a fondé cette opinion sur les trois considérations suivantes : 1° sur ce que c’est aux divers organes intérieurs que nous rapportons le sentiment qui accompagne une passion ; et, en effet , tandis que le sentiment qui accompagnele travail de l'intelligence se rap- . pôrte au cerveau , celui qui accompagne les passions se rapporte à la région épigastrique : c’est là qu’ordinairement les passions font éprouver un resserrement ; 2° sur ce que les premiers effets des passions , au lieu de porter sur le cerveau , comme ceux du travail intellectuel, portent de même sur les organes de la vie intérieure : tandis que la rougeur , la chaleur de la face , les battemens
des artères temporales , phénomènes qu’en observe dans les fortes contentions d'esprit, prouvent que les effets de l’intellect serapportent au cerveau. C’est sur les fonctions organiques que portent les passions ; le cœur presse, rallentit , suspend ses battemens; la respiration devient haletante , entrecoupée; la digestion se suspend , ou est troublée par des vomissemens ; la peau est parcourue par des alternatives de chaleur et de frisson , elle rougit ou pälit, se sèche, ou se couvre d’une sueur brûlante ou glacée , etc. ; 3° enfin, sur ce que le geste et le langage rapportent également les passions à ces organes de la vie intérieure. En effet , tandis que, pour exprimer quelques résultats de l'esprit, la main se porte sur le front ; c’est sur la région précordiale qu’elle se dirige pour exprimer les affections : tandis que, pour désigner une in-. telligence forte ou faible , on dit que c’est une tête forte ou faible, un grand ou petit cerveau; pour annoncer des affections bienveillantes ou haineuses, on dit un bon ou‘un mauvais cœur. À ces considérations, Bichat ajoute que des Anciens avaient déjà eu cette idée, puisqu’ils avaieni placé le siége des passions dans le centre épigastrique : il fait remarquer qu’au milieu des variétés que présentent les passions selon les âges, les sexes, les tempéramens , les idiosyncrasies , le régime , le climat, les maladies, etc. , ces passions se montrent toujours en rapport avec le degré de prédominance des divers appareils organiques. Enfin, établissant que les organes de la vie nutritive sont le siége des passions, il conclut que , comme les fonctions de cette vie sont involontaires, par. conséquent hors l'influence de l’éducation, l'éducation n’a pas de prise sur les passions , et que ce qu’on appelle le caractère est incorrigible.
Les objections se présentent en foule contre toute cette doctrine. D'abord, comment concevoir que des viscères , dont les fonctions sont connues, et qui sont si différens les uns des autres, puissent être les agens d’actes moraux quelconques ? les passions, étant des phénomènes sensoriaux , ne doivent-elles pas, comme tous autres phénomènes de ce genre, siéger en des organes nerveux ? quand une lésion du cerveau existe , les facultés affectives ne sont-elles pas, aussi bien que les facultés intellectuelles , perverties ou suspendues ? si les viscères remplissent les hautes fonctions qu’on leur assigne ici, pourquoi ne manifestons-nous pas les passions dès les premiers jours de notre vie, époque à laquelle les viscères existent déjà et sont très-aclifs ? pourquoi les idiots , chez lesquels ces viscères existent et agissent aussi, sont-ils sans affections comme sans intellect ? pourquoi les animauxssupérieurs n’ont-ils pas nos passions? Bichat a argué de ce que les phénomènes concomitans et consécutifs des passions se rapportent aux organes de la vie intérieure. Mais, d’abord, ce fait n’est pas absolu : souvent les passions troublent les fonctions de la vie animale aussi bien que celles de la vie organique; elles occasionnent des convulsions, des paralysies , dès épilepsies, des manies, etc. : et, d’autre part, souvent l'intellect produit dans les fonctions organiques les. mêmes troubles que les passions , selon son degré d’activité, et la longueur du temps pendant lequel on l’exerce; Tissot , dans son Traité de la santé des gens de lettres, en a rapporté mille exemples; et, l’on connaît surtout celui de Mallebranche , qui fut saisi de vives palpitations de cœur à la lecture du Traité de l'homme par Descartes. Ensuite , remarquons que la démarcation
entre lintellect et les passions n’est pas très-précise, et que les actes intellectuels peuvent eux-mêmes présenter, tantôt l’entraînement de la passion, tantôt le caractère du dégoût. Enfin, placer le siége des passions dans les organes de la vie intérieure, parce que ceuxci sont modifiés par elles, c’est prendre l'effet pour la cause. Sans doute le cœur presse ses battemens dans la colère; mais les jambes ne manquent-elles pas dans la peur ? et, si l’on rapporte la colère au cœur , ne faudra-t-il pas rapporter la peur aux jambes? Dans cette manière de raisonner, souvent les passions devraient être rapportées à toute l’économie, car l’économie entière est atteinte : souvent une même passion siégerait dans l’estomac pour tel individu, dans le foie pour tek autre. Tout cela est madmissible. Quant aux argumens tirés du geste et du langage, ilest aisé d'expliquer pourquoi l’un et l’autre ici se sont mépris ; c’est qu'ils ont été inspirés par ce qu'il y a de plus saillant dans la passion, le sentiment qui l’accompagne : le geste, d’ailleurs, est souvent relatif aux actions que la passion appelle. La proposition de Bichat sur le siège des passions est donc fausse. Il en est de même de la conséquence dan: gereuse qu'il en avait déduile ; savoir, que ces passions étaient irrésistibles , et que l’éducation n'avait pas de pzise sur elles. Selon Bichat , les mouvemens et les actes auxquels nous excite une passion sont aussi trésistibies que le sont les convulsions qui éclatent à l’occasion d’une esquille d’os qui pique le cerveau ; par exemple: bien que dérivés du cerveau, ces mouvemens et ces actes ne sont pas volontaires; mais ils sont un effet forcé des influences des organes intérieurs sur le cerveau ; qui alors irrésistiblement les produit, parce que cet organe
ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. 541 ve peut répondre aux sympathies qui lui arrivent que par ses fonctions propres, c'est-à-dire des mouvemens et des déterminations. Tout cela est faux. D'abord , les organes intérieurs n'étant pas les agens des passions , ils ne peuvent plus irradier sur le cerveau ces irritations, qui obligeraient irrésistiblement cet organe à {former les déterminations qui constituent la passion, et à commander les mouvemens par lesquels elle se satisfait. En second lieu , ces déterminations et ces mouvemens ont un objet déterminé , et cela ne pourrait pas être, s'ils résultaient d’une irritalion organiquement développée dans le cerveau. Enfin, il est certain que nous pouvons, non-seulement résister aux déterminations de nos passions , mais même en modifier l'impulsion intérieure. En effet , s’ilest vrai d’abord qu'on ne soit pasle maître d’éprouver ou de ne pas-éprouver une passion, n’en est-il pas de même de tout autre acte moral quel- <onque, d’une perception, d’un souvenir, d’un jugement? et leur échappe-t-on plus quand on est dans les conditions propres à les faire naître ? Ensuite, il faut distinguer dans la passion le penchant particulier qui la constitue, et l’action déterminée à laquelle elle sollicite; si l’un est irrésistible , l’autre ne l’est pas; la passion n'est en quelque sorte qu’une sollicitation à une action , mais cette action n’en est pas moins laissée à la dépendance de la volonté; et d’autres motifs peuvent même contrebalancer la première impulsion , et engager à y résister. Chacun a pu observer sur soi-même qu'il est possible de ne pas céder à ses passions. Comment douter de ce fait, lorsqu'il est constant qu’on peut faire taire l’expression faciale qui décèle au dehors les passions, et même en figurer une toute contraire ? et cependant ces
expressions sont plus irrésistibles , et ne sont pas des choses déterminées comme l’est l'acte, quel qu’il soit, auquel la passion provoque. Il y à ici, comme ailleurs , la progression que nous verrons se faire dans les actes de l’entendement ; savoir , passion perçue, jugement porté, volonté prise, et mouvemens pour remplir cette volonté : tout cela seulement est ici rapide et impérieux , à cause de la vivacité de la perception première; mais bien que la volonté dans les passions se décide plus promptement , et, comme on dit, laisse moins le temps à la raison et aux autres motifs de se faire entendre , il y a toujours pouvoir de s'arrêter au dernier degré de cette série d’actions. Nous reviendrons du reste là-dessus à l’article de la liberté de l’homme. Enfin, on peut même beaucoup plus que ne pas exécuter les déterminations de ces passions; on peut en modifier l'impulsion intérieure ; tant par l'éducation physique qui adoucit , affaiblit, selon le besoin, toute la constitution , et avec elle le cerveau ; que par l'éducation morale , qui ne cultive ces passions que dans le degré qui les rend utiles. Enfin , beaucoup de physiologistes ne considèrent le cerveau que comme un centre qui, pour enfanter les actes intellectuels et moraux, élabore des impressions qui lui sont apportées par les nerfs, et a absolument besoin de ces impressions pour les produire. Ils rangent alors , parmi les conditions organiques nécessaires à la production du moral , non-seulement le cerveau qui le fait, mais encore les parties qui fournissent et apportent les impressions sur lesquelles ce cerveau opère. Ils établissent que des rapports nécessaires, absolus , existent entre ces deux ordres de conditions organiques du moral, comme , dans la digestion , il en existe entre l'estomac
qui fait le chyle, et les alimens sur lesquels l’estomac agit et avec lesquels le chyle est fait. Enfin , ils dérivent les variétés du moral, tant des différences qui existent dans le nombre et le caractère des impressions qu’on regarde comme en étant les matériaux , que des différences qui peuvent exister dans le cerveau lui-même.
Cette opinion a dû naturellement être inspirée : 1° en ce que tous nos actes moraux, en dernière analise, se rapportent à des objets de l'univers, placés hors de nous, et que nous n'avons pu connaître que par nos sens. 2° En ce que toutes nos notions sur les corps extérieurs ne sont en effet acquises que consécutivement aux impressions qu’en ont reçues les sens , el sont en rapport avec le caractère de ces impressions. 5° Parce que toutes les autres sensations ne sont elles-mêmes accomplies , que lorsque les impressions qui en sont le fondement , ont été élaborées par le cerveau, 4° Enfin, parce que, lors de la production des mouvemens volontaires, c’est du cerveau qu'émanent aussi les volitions. Tous ces faits paraissent effectivement présenter les nerfs comme des collecteurs , des conducteurs d’impressions, de volitions, et le cerveau comme le centre où les unes aboutissent et d’où les autres émanent.
Mais les partisans de ce système sont encore divisés entre eux , sur la source et le nombre de ces impressions, qui, dans leur opinion, fondent les matériaux du moral, Les uns, à la tête desquels est Condillac, n’en admettent que d’une seule espèce, les impressions externes provenant des sens. Les autres, à la tête desquels est Cabanis , outre ces impressions externes, en admettent d’autres venant de tous les autres organes du corps, et
qu'ils appellent émpressions internes , par opposition aux premières.
À l’article des sens , nous avons rappelé cette doctrine des philosophes modernes, qui veulent trouver dans les sensations les élémens de toutes les connaissances. Nous avons citél’axiome d’ Aristote : nihil estin intellectu quod non prius fuerit in sensu, qui depuis a servi de base à la métaphysique de Condillac. Ce philosophe, en effet, suppose une statue, insensible d’abord , n’ayant aucune idée , aucun sentiment, mais à laquelle il accorde successivement chacun des cinq sens; et il fait voir comment, par suite des impressions reçues par ces cinq sens, s’engendrent en elle toutes nos diverses idées et tous nos divers sentimens. Il professe que tout dérive des impressions des sens, et, pour me servir de ses expressions, que les actes intellectuels et moraux ne sont que la sensation première transformée.
Cabanis , au contraire , pense que les impressions des sens ne peuvent pas seules constituer les matériaux du moral, et qu'il faut admettre une autre source d’impressions. Ses argumens sont : que souvent il y a des déterminations morales avant que les sens aient commencé leurs services ; et que, dans les grandes différences que présente le moral selon les âges, les sexes, les climats, les tempéramens, l’état de santé , de maladie , etc. , on ne trouve jamais dans l’état des sens des difiérences assez fortes pour justifier celles du moral. Ainsi, 1° l’homme dans sa plus tendre enfance , et les petits des animaux, au moment de leur naissance , présentent souvent des déterminations morales assez compliquées ; et cependant on ne peut rapporter ces déterminations aux impressions des sens , puisque ceux-ci ne sont pas encoré ou sont à
peine ouverts. Par exemple , peut-on rapporter aux sens les mouvemens qu’exécute le fœtus dans le sein de sa mère, l’acte de succion par lequel il prend sa nourriture, et qu'il exécute dès le premier jour de sa naissance ? Est-ce à leurs impressions qu’il faut rapporter ces déterminations en vertu desquelles le petit poulet, -sitôt qu'il est éclos, becquète la graine qui doit le nourrir ? Par eux, enfin, peut-on expliquer ce fait si souvent cité et rapporté par Galien, d’un chevreau qui, à peine sorti du sein de sa mère , distingua un rameau de cithyse parmi d’autres végétaux qui lui étaient présentés. 2° L'homme et les animaux éprouvent, pendant le cours de leur vie, des variations morales aussi remarquables que constantes; et certes, l'on ne peut trouver dans l'état des sens des variations coïncidentes assez fortes pour les lexpliquer. Par exemple, lorsqu’à la puberté, éclate dans la psycologie de l'homme un penchant nouveau, celui de l'amour, et cela même quand on est dans l’isolément le plus complet de toutes les impressions externes qu y,0nt trait, s’est-il fait quelque changement dans fes sens externes ? et ces sens externes, depuis leng-temps ouverts, n’auraieni-ils pas dû , dès les premières années de,la vie, en apporter les inalériaux ? 5° Enfin, cette même objection s'applique aux difiérences que présente le mos ral selon les sexes, les tempéramens, les climats, état de santé, de maladie , le régime, etc. Dans tous ces ‘ états, les sens offrent-ils des variations correspondantes? et, s'ils sont restés les mêmes, comme cela est évident, n'est-ce pas ailleurs qu’en eux qu’il faut chercher la cause de ces différences ? |
De ces considérations , Cabanis conclut qu’il faut admeltre une seconde classe d’impressions, et ül la fait