‹ Physiologie de l'homme (volume 4)Chapitre 31 sur 35 · C. Enfin , le crâne est jusqu’à un certain point moulé · texte numérisé non relu

C. Enfin , le crâne est jusqu’à un certain point moulé

sur Je cerveau pour lequel il est fait; et, en effet , il suit toutes les variations de ce viscère, selon les âges et les maladies. Par exemple, dans les premiers jours que le cerveau existe , le crâne ne s’apercoit pas encore ; une membrane en tient lieu , et elle a tout-à-fait la forme du cerveau. Quand ensuite le crâne apparaît , il n’est que cette membrane première, dans laqueile se sont développés cà et là des points cartilagineux et osseux , et par conséquent comme elle il a encore la forme du cerveau. La nature a si bien fait le crâne pour contenir le cerveau , que sa surface interne offre des sinuosités qui correspondent aux vaisseaux qui rampent à la surface du cerveau , et des digitations qui sont en rapport avec les circonvolutions que présente l'extérieur du viscère. Non que nous voulions établir que ce rapport de forme tienne à une pression mécanique: l'intégrité d’ossification de la surface intérieure du crâne viendrait nous contredire ; mais nous voulons dire seulement que la forme du crâne , qui est la partie contenante , est décidée par la forme du cerveau , qui est la partie contenue , et que c’est le cerveau qui ordonne la direction dans laquelle se fait l’ossification du crâne. Aussi, lorsque par l’âge le cerveau augmente , la capacité du crâne augmente aussi, non par l'effet mécanique de la pression , mais parce que ces deux parties étant enchaînées l’une et l’autre dans leur accroissement et leur nutrition, à mesure que le cerveau devient plus grand, l’ossification du crâne se fait sur de plus grands contours: De même que le cerveau dans le commencement de la vie avait commandé l’ordre de l’ossification primitive du crâne ; de même dans la suite des ans , il commande les directions nouvelles dans lesquelles se fait cette ossification du

crâne à chaque renouvellement de la nutrition, de sorte que ce crâne est toujours moulé sur le cerveau. Gette proposition doit s'entendre, non-seulement de la capacité du crâne considéré dans sa totalité , mais encore des parties isolées de cette cavité, qui, correspondant à des parties du cerveau qui ne se développent pas simulianément, ne se développent pas également non plus. C'est ainsi, par exemple , que le front s’agrandit de l’âge de 4 mois à 12 ans , tandis que les fosses occipitales inférieures ne paraissent se creuser qu’à la puberté, Enfin, comme dansla vicillesse le cerveau s’affaisse , se flétrit , s’atrophie , la cavité du crâne se rétrécit , el son ossification , dans: le renouvellement de la nutrition , se fait sur de plus petits contours. Cependant, dans ce dernier âge , le rapport ne s’observe plus guère qu'entre le cerveau et la table interne du crâne ; la table externe paraît déjà étrangère à tout mouvement nutriif, et conserve ses dimensions premières.

Le crâne partage de même toutes les variations qu'éprouve le cerveau dans les maladies. Ainsi, le cerveau manque-i-il comme dans les acéphales ? le crâne manque aussi. N'y a-t-ilqu'une portion du cerveau qui existe ? il n'existe aussi que la portion du crâne correspondante. Le cerveau est-il trop petit, comme dans les idiots ? le crâne est également petit. Le cerveau est-il au contraire distendu par une hydrocéphalie ? le c râne a une grande capacité , et qui ne résulie pas seulement de l’écartement des os qui le forment , mais qui provient de son ossification sur un plus grand contour. Ce cerveau est-il bien développé dans un point, et l’est-il peu dans un autre ? le crâne est plus bombé au premier lieu , plus étroit au second, Enfin , y a-t-il manie ? souvent le crâne

est lésé ; il paraît , par exemple , être plus épais , plus dense , plus pesant.

Nous verrons que c’est sur ce rapport , entre la forme du crâne et celle du cerveau , que M. Gall a concu la possibilité de deviner les aptitudes intellectuelles et morales de l’homme et des animaux par l’examen de leurs crânes : nous reviendrons sur cette question ci-après.

2 Outre ce premier abri, que la nature a donné au cerveau, cetorgane est encore enveloppé par trois membranes , appelées méninges ; savoir : la dure-mere , l'arachnoïde et la pie-mère.

La dure-mère est la plus extérieure des trois. Cette membrane d’un blanc luisant, de nature fibreuse , trèsrésistante , d’un côté tapisse tout l’intérieur du crâne auquel elle adhére intimement ; de l’autre , répond à l’arachnoïde. Outre des prolongemens qu’elle détache au niveau de chacun des trous qu'offre la cavité du crâne, et qui accompagnent plus ou moins loin les vaisseaux et les nerfs qui en sortent , elle en envoie d’autres dans l'intérieur de l’encéphale lui-même , pour en séparer les

diverses parties ; et de plus elle est creusée de canaux appelés sinus , où serendent les veines de cet organe. Ces replis intérieurs sont au nombre de trois; savoir : 1° la faux du cerveau, qui est étendue sur la ligne médiane , depuis la crête de l’ethmoïde en avant, jusqu'à l’épine cruciale de l’occipital en arrière , tout le long de la suture sagittale, et qui sépare l’un de l’autre les deux hémisphères du cerveau ; 2° la tente du cervelet , qui est située horizontalement à la partie postérieure et inférieure du crâne, et qui sépare les fosses occipitales et le cervelet qui sont au-dessous , et le reste du crâne et le cerveau qui sont au-dessus. Sa circonfé-

ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. 585 rence est attachée à droite et à gauche depuis la protubérance cruciale de l'os occipital , d’abord aux bords de la gouttière latérale de cet os , puis au bord supérieur du rocher jusqu’à l’apophyse clinoïde postérieure du sphénoïde. Sur son milieu aboutit la base du repli précédent ; et à sa partie antérieure est une ouverture en forme de croissant, par laquelleles parties encéphaliques qui sont situées au-dessus d'elles, communiquent avec celles qui sont au-dessous ; 5° la faux du cervelet, qui, située au-dessous de la tente du cervelet , mais verticalement sur la ligne médiane , s'étend depuis la protubérance occipitale interne, jusqu’au bord du trou occipital entre les deux hémisphères du cervelet : ainsi que la base de la faux du cerveau aboutissait en haut à la partie médiane de la tente du cervelet, la base de celle-ci y aboutit en bas. Ces divers replis sont continus l’un à l’autre , et toujours tendus , afin de bien soutenir les parties cérébrales qu'ils sont destinés à isoler.

Quant à ces canaux appelés sinus , que présente la dure-mère dans son épaisseur , et où aboutissent toutes les veines du cerveau , sitôt que ces veines ont pris un volume qui pourrait blesser la substance délicate de cet organe ; pour les former , la dure-mère se partage en deux lames, d’où résulte un canal dans lequel s’engage la veine dépouillée de ses tuniques extérieures, et ne conservant que sa membrane interne , celle qui est commune à tout le système vasculaire à sang noir. On les partage en deux classes ; ceux de la partie supérieure et postérieure du crâne , et ceux de sa partie antérieure et inférieure. Les premiers sont : 1° le sinus longitudinal supérieur, qui occupant tout le bord supérieur de la faux du cerveau , vers la protubérance

occipale interne, se bifurque , pour s’ouvrir dans chacun des sinus latéraux ; 2°le sinus longitudinal inférieur, qui est situé dans le bord inférieur de la faux, et qui s’ouvre en arrière dans le sinus droit. 4° Le sinus droit, qui occupe le lieu où la base de la faux du cerveau s’unit avec la tente du cervelet, et qui, recevant en avant le sang du sinus longitudinal inférieur , en arrière s’ouvre dans les sinus latéraux. 4° Les sinus latéraux, qui, de la protubérance occipitale interne , règnent dans la circonférence de la tente du cervelet jusqu’au trou déchiré postérieur. Îls recoivent en hautle sang du sinus longitudinal supérieur, celui du sinus droit , et, svec celuici, celui du sinus longitudinal inférieur. Dans un autre endroit de leur trajet, vers la base du rocher , ils recoivent celui d’un des sinus de la partie antérieure et inférieure du erâne , dont nous allons parler tout à Fheure , le sinus pétreux supérieur. Ils sont ainsi les aboutissans de presque tous les sinus ; et , à leur tour, ils versent le sang dans la veine jugulaire interne à laquelle ils seterminent, 5° Enfin, les sinus oécipilaux inférieurs et postérieurs, qui, situés dans le bord postérieur de la faux du cervelet, communiquent en haut avec les sinus latéraux, et , en bas , s’abouchent dans la veine jugulaire interne. [ls sont les auxiliaires des sinus latéraux. À la protubérance occipitale interne , au lieu où aboutissent les sinus , longitudinal supérieur, droit , et latéraux , et où commencent les sinus oecipitaux postérieurs , est une cavité commune à ces sinus , et appelée le confluent des sinus. Les sinus de la partie antérieure et inférieure du cerveau sont : 1° les sinus caverneux , qui , situés sur les côtés de Ja selle turcique, depuis l'apophyse clinoïde antérieure, jusqu'au sommet du ro-

cher, sont nommés ainsi, parce qu'ils renferment dans leur intérieur de ce tissu spongieux érectile qui forme les corps caverneux. 2° Les sinus coronaires , qui , Situés en travers des précédens dans lesquels ils s'ouvrent, achèvent de circonscrire la selle turcique. 4° Les sinus pétreuæ supérieurs , qui , étendus , depuis le sinus caverneux dont ils racoivent le sang, jusqu'aux sinus latéraux dans lesquels ils débouchent, sont situés dans la moitié antérieure de la tente du cervelet. 4° Les sinus pétreuæ inférieurs , qui , situés dans la gouttière qui réunit le bord inférieur du rocher et l’occipital , sont étendus depuis les sinus caverneux jusqu’au golfe de la veine jugulaire. 5° Enfin, le sinus transversal, ou occipital antérieur, qui, situé en travers de l’apophyse basilaire , fait communiquer les sinus pétreux supérieurs, pétreux inférieurs et caverneux. Il y a là, une cavité commune à tous ces sinus, qui est pour eux ce que le confluent des sinus était pour les sinus de la partie supérieure et postérieure.

Telle est la dure-mère , qu’à tort Baglivi et Pacchioni avaient considérée comme un muscle à trois ventres et à quatre tendons , à laquelle jadis on attribuait beaucoup d’usages hypothétiques , mais qui évidemment n’est pour le cerveau qu’une enveloppe de protection.

L’arachnoïde , la seconde membrane du cerveau , est une membrane du genre des séreuses, ayant conséquemment la disposition d’un sac sans ouverture , et étant le siége d’une perspiration. Mince et transparente, elle revêt d’abord toute la convexité du cerveau , passant d’une circonvolution à l’autre, sans pénétrer dans les anfractuosités qui les séparent ; arrivée à la base: de l'organe , elle l’enveloppe de même; et dans ces deux

régions , elle fournit des gaînes aux vaisseaux qui entrent dans le crâne , et aux nerfs qui en sortent. En passant du mésolobe sur le cervelet , elle pénètre, par un trou, dans le ventricule moyen; et de celui-ci , elle s'étend dans les ventricules latéraux et le quatrième ventricule : toute cette dernière partie de la membrane est appelée arachnoïide intérieure , par opposition à la première qui est appelée arachnoïide extérieure. Enfin, elle se réfléchit sur la face interne de la dure-mère , qu’elle tapisse dans toute son étendue, qu’elle accompagne dans tous ses replis, et à laquelie elle donne le luisant qu’eile offre de ce côté. Il y a donc une arachnoïde crânienne et une arachnoïde cérébrale , comme il y a une plèvre costale et une plèvre pulmonaire ; et la membrane , dans son ensemble , a tout-à-fait la disposition des membranes séreuses, comme l’a fait voir Bichat.

Enfin , la troisième membrane du cerveau, la plus interne , est la pie-mère, on méningine. C’est une membrane très-fine, qui enveloppe immédiatement le cerveau à sa voûte et à sa base, pénètre dans ses cavités intérieures, plonge dans toutes ses anfractuosités , et paraît moins une membrane proprement dite, qu’un lacis de vaisseaux irès-fins. Pénétrant dans le ventricule moyen et les ventricules latéraux , elle forme dans le premier ce qu’on appelle la toile choroïdienne , et, dans les seconds, les pleæus choroïdes. Les petits vaisseaux qui en forment la trame plongent partout dans le parenchyme du cerveau. Son office paraît être de servir à la ramification de ces vaisseaux , pour qu'ils ne pénètrent le parenchyme trèsdélicat de l'organe que lorsqu'ils sont très-divisés.

Tels sont, et le cerveau, et ses parties annexes. Ajoutons quelques détails sur la manière dont est disposé

appareil circulatoire dans cet organe. Quatre grosses artères , les carotides internes et les vertébrales , portent à l'encéphale une portion de sang très-considérabie , et que Malpighi a évaluée le tiers de celui de tout le corps, Haller le 6°, et Monro le 10°. Ges artères, en montant du cœur au cerveau, font beaucoup de courbures , de flexuosités, et en même temps sont un peu plus dilatables que toutes les autres artères, particularités qu’on à jugées propres à atténuer un peu les effets du choc du sang sur le cerveau , et à prévenir ceux de sa stagnation dans ce viscère. Arrivées dans le crâne, leurs branches diverses s’anastomosent à la base du cerveau , et y constituent un lacis appelé le cercle de IVillis, qui est très-propre à imprimer , par ses battemens , une percussion sensible à tout l’organe , et est une des causes du mouvement alternatif d'élévation et d’abaissement que présente le cerveau à nu. De ce lacis, enfin , naissent les branches artérielles qui pénétrent le parenchyme du cerveau , mais qui se plaçant d’abord dans les scissures, les anfractuosités de l'organe , n’en percent la substance qu'après s’être convenablement ramifiées dans la piemère. L'appareil veineux offre des particu'arités encore plus dignes de remarque. Les veines naissent dans le parenchyme de l'organe par des radicules très-fins ; elles s’en isolent dès qu'elles cessent d’être capillaires , et se jettent dans la pie-mère; en cheminant dans cette meme brane , elles y grossissent successivement ; et , se portant alors à la périjhérie du cerveau, elles se dépouilient de leur tunique extérieure, et s’abouchent dans les divers sinus de la dure-mère. Ceux-ci communiquent tous entre eux , et il est aisé d'indiquer quel est le cours du

sang en eux : le sinus longitudinal supérieur verse ce fluide dans le confluent des sinus ; il en est de même du sinus droit , qui y apporte en même temps le sang du sinus longitudinal inférieur qu'il a reçu en avant : de ce confluent des sinus , le sang arrive à la veine jugulaire interne , qui est l’aboutissant de toutes les veines de la tête; en petite partie par les sinus occipitaux postérieurs; et en très-grande partie, par les sinus latéraux ; les uns et les autres , en effet , se terminent à cette veine. D'autre part, les sinus caverneux et coronaires versent aussi leur sang dans celte même veine , en partie par les sinus pétreux inférieurs qui y aboutissent immédiatement ; en partie par les sinus pétreux supérieurs, qui s'ouvrent dans les sinus latéraux : le sinus transverse, qui n’estqu’une anastomose des sinus pétreux , favorise celte circulation. Par cette ingénieuse structure, le cerveau est affranchi de toute influence du cours mécanique du sang veineux ; et même Ja nature a pris soin de faire plus ample , fort dilatable et sans valvules la veine jugulaire, On a dit que ces sinus accéléraient la circulation veineuse; mais il y a lieu d’en douter , si l’on remarque que les veines s’ouvrent dans ces sinus presque Loujours dans une direction opposée à celle dans laquelle le sang y circule; et que ces sinus sont dans leur intérieur traversés par des brides , qui doivent nécessairement y ralentir le cours du sang. Il est plus probable qu’ils servent à empêcher les effets du reflux du sang dans le cerveau lors des mouvemens de la respiration.

À l’article de la circulation , nous rechercherons la cause des mouvemens alternatifs d’élévation et d’abaissement que présente le cerveau mis à nu chez un animal vivant.

$. IV. Afécanisme des Actes intellectuels et moraux.

Maintenant que nous avons exposé la structure du cerveau , il faut nous occuper de son action , et du mécanisme par lequel il produit les belles et nobles facultés dont nous avons prouvé qu'ilest l'agent. Mais nous alions nous retrouver ici dans une ignorance plus grande encore qu’à l'égard des sensations proprement dites. Le cerveau est renfermé dans une cavité qui est close de toutes parts, et se trouve ainsi dérobé à notre observation. Si on le met à nu, et qu’on examine à quelles actions il se livre lors de la production des actes intellectuels et moraux, on ne voit rien : les phénomènes qui se produisent en lui sont aussi moléculaires que ceux par lesquels les nerfs, par exemple, exerçaient leur action d’impression; et ils ne sont aussi manifestés que par leurs résultats. Dès lors on ne peut dire d’eux que ce que nous avons dit des diverses actions nerveuses précédemment examinées, savoir; que les mouvemens qui les constituent ne sont ni physiques ni mécaniques, mais organiques ef vitaux, et qu’ils sont le produit du cerveau. En effet, relativement à la première proposition , si aucune force physique ou chimique connue n’a pu rendre raison d’une sensation, de l’action d’un nerf pour engendrer cette sensation ; à plus forte raison doit - il en être de même de l’action du cerveau pour la production des actes intellectuels et moraux? Relativement à la seconde, on ne peut méconnaître non plus la part active qu’a le cerveau à la production de ces intéressantes facultés ; si le cerveau est lésé, cette production n’a plus lieu, ouse fait avec perversion; ce cerveau , après quelque temps d’exer-

5go0 FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.

cice , se fatigue, et a besoin de se reposer pour recouvrer l'aptitude à agir, etc. É

Ainsi, nous voilà arrêtés dès le premier pas; et il semble que nous n’ayons plus à étudier les actes intellectuels et moraux qu’en eux-mêmes , abstraction faite des mouvemens cérébraux , auxquels ils doivent naissance; de même qu’on étudie une matière sécrétée en ellemême, abstraction faite aussi des mouvemens par lesquels l'organe sécréteur la fabrique, ces mouvemens étant aussi trop moléculaires pour être aperçus. Cette étude rentre alors dans l’ordre des choses possibles, puisque ces actes sont tous des faits dont nous avons perception, et conséquemment que nous pouvons apprécier.

Cette étude fonde une science spéciale appelée métaphysique, idéologie, philosophie. À la rigueur, nous aurions pu renvoyer aux ouvrages qui traitent de cette science; cependant, comme la physiologie doit faire l'histoire entière de la mécanique de l’homme, et comme le moral en constitue un des points les plus intéressans, nous avons cru devoir en présenter une courte analise.

Le moral de l’homme et des animaux, étudié en luimême , comprend deux sortes d’actes bien différens par leur but , le genre de sensation , le caractère d’entraînement qui leur est propre; savoir : les actes intellectucls, par lesquels nous fondons toutes les connaissances que nous avons de nous-mêmes et de toute la nature, et nous faisons les diverses idées qui en sont la représentation ; et les facultés affectives, qui consistent en des sentimens intérieurs, des penchans par lesquels nous sommes mis en rapport avec tout ce qui nous entoure, et provoqués à agir en de certaines directions. Entendement et in-

tellect, d’une part: affection de l'âme, ou passions, de l’autre ; qualités de l'esprit, et qualités du cœur; tei esten effet , le partage qui a généralement été fait dans le moral de l’homme et des animaux par tous les philosophes.

1° Entendement ou intellect. F'analise de l’entendement est des plus difliciles. Les philosophes, à son égard, se sont proposé la solution d’un double problème; savoir , l'indication et le nombre des facultés élémentaires qui le composent ; et la connaissance du mode dans lequel ces facultés s’enchaînent et opèrent pour constituer l'édifice actuel de nos connaissances.

Relativement au premier point, la plupart ont professé la pluralité des facultés intellectuelles, et ont distingué , par exemple , les facultés de perception, de mémoire,de jugement, d'imagination, deraisonnement, etc. Il est certain , en eflet, que quiconque s'interroge soi-même, peut spécifier dans l'acte desa pensée beaucoup d'opérations diverses, comme percevoir , se souvenir, juger, imaginer , vouloir ,etc. Il n’est personne qui ne sente la différence qu'il ya, entre percevoir une impression, par exemple , qui est Le fait de la perception; et se retracer le souvenir de celte impression, qui est le fait de la mémoire. Chacun aussi reconnaît la différence qu’il y a, entre sentir le rapport qui lie une chose à une autre, qui est ce qu’on appelle juger ; et éprouver une tendance à agir dans une direction quelconque, qui est ce qu'on appelle vouloir. Ces actes particuliers, sentir, se souvenir, juger, vouloir , sont si près de nous, qu’il n’est aucun de ces mots dont on ne saisisse de suite la valeur. Or, les philosophes ont fait de chacun de ces actes particuliers qu'ils distinguaient dans leur entende ment, autant de facultés primitives de cet entendement ;

etils se sont crus d’autant plus autorisés à le faire que souvent ces actes leur paraissaientavoir difiérens degrés d'énergie : la mémoire, par exemple, pouvant être plus ou moins active que le jugement, etc. Ils ont ainsi établi la pluralité des facultés del’esprit. Cettepluralité, une fois admise, ils’agissait d'indiquer quelles sont précisément ces fa. cultés premières qui , par leur ensemble, fondent l’entendement :maisici les dissidences des auteurs sont extrêmes.

Condillac est, de tous les idéologues modernes, celui dont la théorie a eu jusqu’à ces derniers temps le plus de succès. Rejetant la doctrine des idées innées que Descaries avait renouvelée de Platon ; et, déclarant qu'il n’est aucune de nos idées qui ne soit acquise par la succession des opérations des sens et de l'esprit, il admet dans l’entendement les facultés primitives suivantes : la sensation , l'attention , la comparaison , le jugement, la réflexion, imagination, le raisonnement. La sensation est la faculté de Flesprit, qui donne la perception d’une impression sensitive quelconque. L’attention est cette faculté de sensation appliquée exclusivement à un objet déterminé ; c’est, comme son nom l'indique, la tension de l'esprit sur un objet spécial. La comparaison , est la sensation appliquée à deux objets à la fois. Le jugement est la faculté par laquelle

on voit les rapports quelconques qui existent entre des:

objetscomparés. Le raisonnement est cette autre faculté qu’a l'esprit de parcourir une suite de jugemens qui s’enchaînent et se déduisent les uns des autres. La réflexion, comme le nom l'annonce, est la faculté par laquelle l’espiit revient sur lui-même, sur ses propres produits, pour en vérifier la justesse, et leur appliquer de nouveau sa puissance. Enfin, l'imagination , à laquelle Con-

ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. 599 dillac rattache la mémoire , est la faculté qu'a l'âme de se représenter à volonté toutes les impressions , et de reproduire elle-même tous les produits de ses opérations. Quant à l’ordre selon lequel s’enchaînent ces facultés, la perception ou sensation est d’abord mise en jeu: ensuite, si parmi des perceptions , il en est une dont on ait une conscience plus vive , et qui fixe à elle seule l'âme, c’est Le produit de l'attention ; après vient la comparaison , qui n’est qu’une double attention; la comparaison alors entraine irrésistiblement à sa suite le jugement ; si d’un jugement on passe à un autre qui s’en déduit, on raisonne; si l'esprit revient sur ses divers produits, il réfléchit; enfin, si l’âme réveille spontanément ses perceptions diverses, l'imagination agit. Toutes ces facultés dériventirrésistiblement les unes des autres ; toutes ont leur origine dans la première, la sensalion ; et toutes ne sont que celte sensation première, qui a été successivement transformée.

philosophes de notre époque, MM. de la Romiguière et Destutt-Tracy, ont pensé que Condillac avait admis un trop grand nombre de facultés primitives de l'esprit, et ont, à cet égard, proposé de modifier sa doctrine. Le premier conteste que la sensation soit la faculté originelle de toutes les autres , et fait , au contraire , dériver tout de l'attention. L’âme, dit ce philosophe, n’est encore que passive , tant qu'elle ne fait que recevoir des sensations ; et elle ne commence à agir que lorsqu'elle s'applique à un objet déterminé, c’est-à-dire qu'elle entre en attention. Selon ce savant, l’entendement ne se compose que de trois facultés : l'attention, qui est la première mise en jeu, et celle par laquelle l'esprit applique sa puissance à un objet quelconque ; la com-

paraison , qui consiste dans la faculté qu’a l’esprit de considérer, de voir en même temps, à la fois , deux ou plusieurs objets, et qui n’est conséquemment qu'une double attention; et, enfin, le raisonnement, qui fait coordonner les différens rapports que la comparaison à fait remarquer , ét qui n’est qu’une double comparaison. Selon M. de la Romiguière, le jugement , l’imagination, la mémoire, ne sont pas des facultés primitives; le-jugement n’est que le produit irrésistible de Ia comparaison ; la mémoire , la trace que toute perception laisse dans l’entendement; l'imagination , une dépendance du raisonnement.

M. Destutt-Tracy, dont l'ouvrage est un modèle de clarté, ne reconnaît que quatre facultés primitives de esprit ; savoir : la perception , la mémoire, le Jugement ét la volonté; mais ces quatre facultés s’enchaînent irrésistiblement , et ne sont jamais séparées. La faculté de perception est celle par laquelle l'esprit, recevant une impression , la perçoit et la fait sensation : c’est elléfqui ést la première mise en jeu. Vient ensuite la mémoire, qui est la faculté par laquelle l'esprit conserve la trace de toute sensation, de toute idée, et la reproduit à volonté : quand cette faculté s'exerce d’une manière passive , elle constitue le souvenir, dans lequel le rappel de la sensation, précédemment éprouvée , se fait comme àx notre insu; mais, quand cette faculté s'exerce d’une manièré active, lorsque c’est la volonté qui excite l'esprit x se rétracer les idées qu’il a eues, elle est proprement la mémoire. Les métaphysiciens se sont beaucoup récriés sur la merveille de cette faculté ; il est certain qu’elle nous est des plus utiles, comme conservant dans notre pensée toutes les particularités de ses propres créations,

comme faisant revivre pour nous le passé; mais la faculté de perception est-elle moins extraordinaire ? Quelle immense distance entre un corps extérieur et la sensation que nous éprouvons par lui, et par laquelle nous nous le représentons ! La troisième faculté, ou le Jugement, est celle en vertu de laquelle nous apprécions les rapports des choses : c’est à celle-là que nous devons toutes nos connaissances ; car, avec les autres , NOUS ne sommes réellement qu'affectés : c’est elle qui fait ce qu’on appelle le génie, l'esprit ; l'un, n'étant qué le don heureux d’apercevoir, entre les choses , des rapports qui échappent à la généralité des hommes , ou qui sont d’un grand intérêt pour humanité; l’autre, n’étant que cette même faculté, mais appliquée à des objets moins importans : c’est elle encore qui fait l'imagination , qui n’est aussi que la sagacité à apercevoir de nombreux rapports, et qui n'est pas exclusive aux poètes, mais appartient à tous les arts, à toutes les sciences. Gé qui fait l’homme supérieur, c'est d’avoir ce jugement, à la fois sagace, juste et étendu : c’est de voir, comme on dit, vite, juste eteloin; c'est de saisir tous lés rapports réels et possibles, promptement, avec justesse, et sur les plus simples aperçus. Enfin, la quatrième faculté primitive de l'esprit est la volonté, en vertu de laquelle nous. éprouvons, consécutivement à une perception, un jugement antérieur , la tendance , le désir d’agir en une certaine direction. Comme c’est cette faculté qui décide spécialement notre conduite, et que c’est par elle particulièrement que nous sommés une puissance dans la nature, on l’a plus ordinairement confondue avec le moi : comme c’est elle qui fait plus prochainement notre bonbeur ou notre malheur, tant par les suites des actions 58*

auxquelles elle nous porte, que par les sentimens de plarsir ou de peine qu'elle fait éprouver, selon qu’on lui cède ou qu’on lui résiste , on conçoit qu’il importe beaucoup de n’avoir de volontés que celles qu’on a pouvoir de satisfaire, et dont l’accomplissement ne laisse aucuns regrets. De ces quatre facultés, sans doute, la perception ést la première qui agit; mais, par cela seul qu'on a éprouvé une ou plusieurs perceptions , irrésistiblement l’on en conserve la mémoire, on porte sur elle différens jugemens , et l’on ressent , à leur occasion, des désirs , une volonté. Tout cela se succède , sinon à notre insu , au moins indépendamment de notre volonté ; et, de même qu’un aliment une fois porté à l’estomac est irrésistiblement digéré , une fois aussi une impression portée au cerveau, cette impression y est perçue, gravée dans lamémoire, jugée , etc. Ge n’est qu’ainsi qu’on doit entendre cet axiome de Condillac, que toutes les opérations de l'esprit ne sont que la sensation première transformée. M. Destutt-Tracy rejette plusieurs des facultés prétendues primitives par d’autres métaphysiciens ,comme l’attention , la réflexion , le raisonnement, la comparaison, l'imagination, etc. L’attention , selon lui , n’est quel’exercice actif des facultés intellectuelles; et, en eflet, nous dirons ci-après que ces facultés sont , comme les sens, susceptibles de deux modes d'exercice, le passif et l'actif. La réflexion et le raisonnement ne sont qu’un emploi sagement combiné de ces facultés : la comparaison rentre dans le jugement; il en est de même de l’imagination , püisqu’elle n’est que la sagacité à saisir des rapports. |

Nous ne voulons pas nous faire juge de toutes ces dissidences , nous nous en reconnaissons incapables ; et

sans pousser plus loin l'historique de cette controverse des philosophes sur le nombre et l’indication des facultés primitives de l’entendement, voyons comment ils concoivent la formation de toutes les notions intellectuelles que nous possédons. Platon supposait innées dans l'esprit des notions sur la nature des choses, ce qu’il appelait des essences, des types, dont les êtres réels , selon lui, étaient des copies , et d’après lesquels on devait juger ces êtres réels plus que par les sens. Descartes professa la même doctrine, sous le nom d’idées innées. Bacon, Lcecke , Condillac, au contraire, niant l’existence d'idées, de notions innées, dirent que l’entendement pouvait être, à la naissance, comparé à une table rase , et établirent que l'esprit acquérait, formait toutes les idées qu'il possède aujourd’hui , consécutivement aux impressions des sens. Seulement , ces philosophes donnèrent dans un extrême opposé, en exagérant , non plus l'influence de l’organe intellectuel , de l’intérieur , mais celle des objets extérieurs qui en sont les excitans. La vérité est entre ces deux théories : nos notions intellectuelles sont dues au concours de l’action des sens et des facultés intellectuelles ; les premiers, recevant des impressions des corps extérieurs, et les transmettant à l'esprit; et celui-ci se faisant consécutivement les idées sous lesquelles il se représente ces corps et leurs qualités diverses. Remarquons , en effet, avec Condillac, que nous ne voyons jamais les corps en eux-mêmes, mais, au moyen des idées que nous nous en faisons ; nous ne voyons rien de l'univers que nos pensées : nous voyons tout l’univers en dedans de nous, a dit ce phi- Josophe.

L'esprit se fait d’abord des idées simples , primitives,

sensibles, individuelles , par exemple, celles des corps; mais déjà les philosophes ont été long-temps embarrassés pour indiquer le mécanisme de Ja formation de ce premier ordre d'idées. Prouver qu’il y a des corps, un univers, que tout ce qui nous apparaît n’est pas une illusion , leur a paru un problème difficile à résoudre. Bien que les sens soient destinés à nous faire apprécier les diverses qualités des corps, il est certain qu’ils ne peuvent nous apprendre que ces corps existent ; car ils ne sont, en dernière analise , que des affections du moi.Condillac, à la vérité , avait prétendu que le toucher avait, à l’exclusion des autres sens , celte importante prérogative ; mais M. Destutt-Tracy a prouvé que ce sens ne peut pas plus que les autres ,et n’est aussi qu'une affection du moi. La notion des corps extérieurs est évidemment une œuvre de l'esprit :or, encore une fois, comment avons-nous celte notion ? cette question a long-temps arrêté les philosophes , qui l'ont cru inseluble. Le père Wallebranche, par exemple, disait qu'il ne pouvait prouver philosophiquement l'existence des corps , et qu'il n’y croyait qu’à cause des détails que contiennent les écritures sur leur formation. Berckley prétend même que le récit de Moïse ne conduit pas rigoureusement à cetle conséquence. Certes, on a lieu d’être étonné de voir les philosophes s’obstiner si fort à considérer, comme des créations de leur moi, les effets de l’univers extérieur sur nous ; tandis que tous les faits montrent , au contraire , l’homme disposé à rapporter à un monde extérieur, méme ce qui évidemment est une création de son moi, comme les impressions des rêves, des aliénations. Toutefois , jusqu’à ces derniers temps, beaucoup de philosophes ont, sinon nié l'existence des corps, au moins déclaré que

celle existence ne pouvait pas être démontrée. Voici comme M. Destutt-Tracy résout ce premier problème de philosophie : lorsque, consécutivement à une volonté, nous nous Mmouvons , une sensation , dit ce savant, nous avertit de cet exercice d’une de nos facultés; si un corps extérieur vient à arrêter noire mouvement, la sensation cesse aussi, et nous sommes averlis par-Jlà que notre mouvement est arrêté. Or, si avec la volonté de contiauer notre mouvement, nous sentons cependant qu'il est arrêté , nous devons en inférer que c’est par un obstacle qui est hors de nous, autre que nous ; et, dès lors, nous reconnaissons qu'il y a des corps : action voulue et sentie , d’une part, résistance de l’autre; tel est, dit ce philo. sophe, le lien entre les êtres sentans et les êtres sentis , ce qui nous conduit à savoir qu’il y a des corps.

Mais , non-seulement l'esprit se fait des idées individuelles, les idées des corps ; il a de plus le double pouvoir de consÿdérer isolément chaque qualité d’un corps pour s’en faire une idée spéciale , et de considérer ensemble plusieurs qualités, plusieurs corps, pour se les représenter dans une seule idée. De cette manière il se fait des milliers d'idées, qui sans doute n’ont pas dans la nature de corps qui leur correspondent , mais qui sont les moyens par lesquels il se représente toutes les qualités des corps, et tous les rapports qu'il observe entre eux. C’est là ce qu’ou appelle des idées abstraites , et des idées concrètes ou collectives. Par exemple , lorsque l'esprit considère seule la qualité qu’a un corps de faire impression sur l’organe du goût, il en fait l’idée de sapidité ; ila semblé retirer du corps une de ses qualités, pour la considérer à part ; il a fait une abstraction , mot qui désigne fort bien le mode selon lequel il à

opéré. Lorsqu’au contraire il considère toutes à la fois les qualités qui sont communes aux animaux, et qu'il en fait l’idée concrète d'animal, il a fait une opération inverse de la précédente. Or , ce mode de procéder de l'esprit lui est continuel : il va sans cesse en divisant et en composant , et faisant des idées correspondantes à chacun des points qu’il considère : par cet artifice il précise chacun des attributs des corps , il en détaille les moindres nuances ; tantôt groupant par l’action de concraire un certain nombre des idées qu'il s'était faites pour arriver à des généralisations ; tantôt, au contraire , séparant ces idées par l’action d’abstraire pour descendre aux dernières particularités. Non-seulement en effet l’espritapplique ce procédé aux premières idées individuelles, mais encore il y soumet toules ses idées abstraites et eoncrètes elles-mêmes, et cela à Pinfini, de sorte qu'il trouve toujours matière à former une idée , ou plus générale, ou plus spéciale,

Pour que ce travail de l'esprit puisse se faire , où au moins se poursuivre un peu loin , il faut une condition; c’est que l'esprit attache à chacune de ses idées, de ses créations , un signe qui leur donne du corps , et les lui représente sans cesse. Sans ce secours en eflet, ces idées seraient aussitôt évanouies et oubliées que formées ; et, malgré la double faculté qu’a l'esprit de particulariser et de généraliser , de descendre à des idées de plus en plus simples , ou de s’élever à des idées de plus en plus générales , on resterait dans une éternelle enfance , borné aux abstractions les plus rapprochées de nos perceptions premières. C’est ce qui est, par exemple , des animaux qui n’ont pas de langage artificiel , ou qui en ont un peu étendu , et qui d’ailleurs sont privés peut-être de cette

ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. Got

précieuse faculté d’abstraire et de concraire. Mais si , au contraire, on dénomme chaque abstraction à mesure qu’elle est faite, et qu’on la conserve dans une langue , ou parlée , ou figurée , ou écrite , cette abstraction devient comme un être réel, que l'esprit peut se représenter sans cesse , et dès lors soumettre à son gré à son procédé de genéralisation et de particularisation. C’est ce qui assure les progrès continuels de nos connaissances. Condillac a fort bien démontré que les langues sont des créations de notre esprit, absolument nécessaires au développement de la pensée , et sans lesquelles celle-ci serait bien vite arrêtée : en matérialisant les productions de l’esprit, si l’on peut parler ainsi, ees lui fournissent les moyens d'avancer sans cesse ; elles sont de véritables méthodes analitiques.

Telle est l’histoire de l’entendement. L’homme est sous ce rapport le premier des animaux ; son intelligence est, et avait besoin d’être la plus vaste. Tandis que la nature à donné primitivement aux autres animaux , à proportion qu'ils sont moins intelligens , les moyens naturels qui importentà leur conservation ; que, par exemple , elle les a gratifiés de sens plus délicats; qu’elle a placé en eux des armes naturelles, offensives ou défensives : l’homme au contraire semble, sous tous ces rap ports , avoir été oublié par elle; nu, privé de vêtemens , et cependant organisé de manière à souffrir de la température du milieu dans lequel il vit, ses sens sont bien loin de lui donner primitivement toutes les lumières dont il a besoïn ; forcé de dompter les animaux pour assurer sa subsistance , ayant au moins à redouter les attaques de beaucoup d’entre eux , il n’a aucunes armes naturelles qui puissent lui servir dans ce double but;

Goz FONCTION DE LA SENSIBILITÉ,

mais il a une intelligence par laquelle il supplée à ce qui lui manque. Geite intelligence est telle , qu’il pénètre les causes de tous les phénomènes de la nature, et fait servir ceux-ci à ses besoins : par elle , il se rend maître de tous les agens naturels , et les fait agir à son profit. C’est ainsi qu'il fixe le feu ; que, pour suppléer à la faiblesse de son odorat , il emprunte celui du chien, qu’il oblige à chasser pour lui ; que pour remédier à la lenteur de sa course , il dompte le cheval. L'univers est un vaste champ, qu’il exploite pour son utilité. Ge n’est pas ici le lieu de détailler tous les effets surprenans que créé son intelligence : non-sculement cet être est celui qui a imaginé le plus grand nombre d’applications pratiques heureuses pour son bien-être physique ; mais encore il est le seul qui,.s’élevant aux causes des choses , embrassant leurs nombreux rapports , parcourt leur ordre d’enchaînement , de succession, et fonde de véritables sciences. Nous venons donc certainement de parler d’un des beaux attributs de l’homme , de la plus belle de ses facultés ; de la faculté même , qui, dans nos sociétés civilisées, où la subsistance physique de l’homme est facilement assurée , domine tout son être. Ilest, en effet, beaucoup d'hommes pour lesquels les occupations de l'esprit sont le premier travail. Ge que nous avons dit du mécanisme de l’entendement , explique assez la grande influence qu'ont l'éducation et l'étude sur le développement de cette belle fonction. Puisque l'esprit parcourt une chaîne d'idées, passe d’un jugement à un autre, 1} faut bien qu'il accorde un temps quelconque à ce travail, et qu'il s’applique à ne pas y commettre d'erreurs ; puisque surtout l'exercice de la penséeexige l'emploi d’une fangue , il faut bien faire , ou apprendre cette langue ;

ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. 6o5 puisqu'enfin notre tâche est d'observer la nature, pour pénétrer l’ordre dans lequel se succèdent et se produisent les phénomènes qu’elle nous présente , il faut bien: que nous consacrions à cette observation un temps quelconque , et qui doit être d’autant plus long que le sujet à observer est des plus vastes, c'est-à. dire l'univers entier.

Passons au second ordre d’actes qui constituent notre moral, aux facultés aflectives.

2° Facultés affectives , affections de l'âme, passions. Sous ces noms divers, on comprend tous les actes de notre psycologie, qui ; étrangers à toutes facultés de connaître et de raisonner , consistent seulement en de purs sentimens qui nous lient à ce qui nous entoure, en des penchans qui sont les mobiles de notre conduite sociale et morale. Tel est, par exemple, cet instinct si heureux et si nécessaire, qui attache les pères et mères à leurs enfans , et en vertu duquel ceux-ci recoivent des premiers, des secours sans lesquels ils ne pourraient pas vivre. Tel est encore cet autre instinct qui rapproche les sexes ; et le sentiment de la pitié, en vertu duquel l’homme , destiné à une vie sociale , est porté à prodiguer des secours à son semblable qui souffre. Ce sont de véritables sensations internes, mais d’un ordre plus élevé que les sensaions internes physiques de la faim et de la soif; et qui, tandis que ces dernières guidaient dans les besoins physiques, guident dans les rapports sociaux et moraux. Aussi ces facultés affectives , qui fondent ce qu’on appelle les besoins du cœur , les besoins moraux, sont-elles des plaisirs , quand on les satisfait, des peines quand on leur résiste ? et on ne les a appelées passions que parce que dans ces derniers cas , et lors-

Go4 FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.

qu’elles sont extrêmes , elles sont pour l’homme une véritable douleur. Du reste, les philosophes n’ont pas été d'accord sur ce qu’ils ont appelé passions. Tantôt ils y ont attaché l’idée que nous venons d’en présenter ; tantôt ils les ont considérées comme le produit de la combinaison d’un de ces sentimens intérieurs dont nous parlons avec une des facultés de l’entendement ; par exemple , comme étant un simple jugement accompagné d’un désir. Presque tous les ont rattachées à leur faculté primitive de la volonté, et les en ont dérivées. Mais il n’y a rien de commun entre les passions et la volonté : celle-ci est le produit d’un jugement porté entre plusieurs motifs ; et les premières sont de véritables sentimens intérieurs, remplissant au moral l'office des sensations internes au physique, et éclatant de même indépendamment de notre volonté.

L'histoire de ces facultés affectives est des plus intéressantes aussi ; et l’on appelle morale la’ science qui en indique la nature , le nombre, les divers degrés, les diverses combinaisons , et qui prescrit la mesure dans laquelle il faut les renfermer pour que l’homme soit sage et heureux. Leur analise n’est pas moins difficile et délicate que celle des facultés intellectuelles. Les moralistes n’ont pas été plus d'accord que les idéologues , sur le n&@nbre et la spécification des qualités primitives du cœur; il m'est presque pas de nuances qui n’aient été par quelquesuns considérées comme des facultés premières; et si l’on réfléchit combien le cœur de l’homme est riche en sentimens divers , on concevra bien vite combien il était réellement diflicile de porter en ce dédale le flambeau de l’anelise. Toutefois , voici quelques idées générales des moralistes à cet égard.

De même que les idéologues avaient voulu faire dériver d’une faculté première toutes les autres facultés de l’esprit; que Condillac, par exemple, avait placé la source de l’entendement dans la sensation, et M. de la Romiguière dans l'attention : de même les moralistes ont placé la source et l’origine de toutes les facultés affectives dans une faculté principale, qu’ils ont dit être l'amour de soi, l’amour-propre; c’est-à-dire, ce sentiment inttrieur en vertu duquel chacun d’abord lient à soi , veille et pense à sa conservation , à son bien-être : ils ont dit que toutes étaient des retours de cet amour de soi sur lui-même. Ensuite signalant un très-grand nombre d’affections particulières , on a cherché à les classer, et chacun l’a fait différemment. Les uns prenant pour base le caractère agréable ou pénible de l'émotion qui les constitue, les ont partagées en agréables et en pénibles. D'autres ont dit que toutes étaient, ou des affections d'amour , de rapprochement ; ou des affections de haine , d'éloignement. La plupart, ayant égard à leurs résultats sur la société, en ont fait trois classes, les vertueuses , les vicieuses et les mixtes. Les premières sont celles qui, agréables en elles-mêmes, ont de plus des résultats utiles pour la société , comme les amours filial, paternel, conjugal, qui fondent les familles; la bonté , la pitié , la générosité, qui portant les hommes à se secourir, rendent plus facile l'état social; l'amour du travail, de l'honneur , de la justice , qui fondent les garanties sociales. Les passions vicieuses, au contraire, sont celles qui en même temps qu'elles sont désagréables en elles-mêmes , nuisent à la fois et à l’homme en particulier , et à la société en général : tels sont l’orgueil, la colère , la haine , la méchanceté, sentimens qui en eux-mêmes sont pénibles ,

et dont les effets peuvent être funestes , et à celui qui les éprouve, et à ceux contre lésquels ils sont dirigés. Enfin les passions mixtes sont celles qui sont utiles ou nuisibles selon l'emploi que Fon en fait, selon qu’on en use ou qu’on en abuse : telle est l'ambition® qui tour à tour n’est qu’une louable émulation dont les effets sont heureux , ou bien un tourment d'autant plus grand que rien ne peut le faire cesser ; tel est encore l’amour des richesses qui, dans une mesure convenable, n’est que prudence et moyen d'assurer sôn indépendance, mais qui porté à l'excès et devenu avarice , empêche de jouir des biens dela vie, et séquestre de ta société des richesses qui devraient yfructifier. Quelque spécieuse que paraisse cette classification , nous observerons qu’il n’y a aucune passion exclusivement vertueuse et exclusivement vicieuse; toutes sont mixtes, C'est-à-dire, que bonnes dans une mesure , elles sont nuisibles dans une autre. Il n’y à pas de passion qui, examinée en elle-même, ne soit bonne, n’ait son utilité ; comme il n’en est aucune dont on ne puisse abuser. Toutes sont des penchans utiles , qu'il faut régulariser et diriger par la raison.

D’autres ont proposé de diviser les passions en celles qui sont animales, c'est-à-dire, qui ne servent qué l’homme physique, et celles qui sont sociales, c’est-àdire, qui sont relatives à l’homme en société. Les premières seraient subdiviséesen celles qui guident l’homme dans sa conservation comme individu , et celles qui le dirigent dans sa conservation comme espèce. Aux secondes se rapporteraient tous les besoins sociaux, et qui sont si divers selon les degrés de civilisation auxquels une sociélé d'hommes est parvenue.

Enfin , on les a partagées encore en animales , et en

ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. 6o7

humaines, selon qu'elles sont communes aux animaux et à l'homme , ou exclusives à ce dernier. Gette classification est importante en ce qu’elle spécifie ce qui constitue l’humanité. L'homme seul possède les facultés affectives dites morules et religieuses, auxquelles il doit les notions du juste et de l’existence de Dieu. Par les unes il combat son propre intérêt, par suite du sentiment de ce qui est dû aux autres : ce qu’on appelle la conscience n'est que l'inspiration de ces nobles penchans, qui applaudissent quand on à suivi leur heureux et utile entraînement, et qui font, au contraire, des reproches intérieurs quand on les a violés; cette conscience n’est réellement que la sensation de plaisir ou de peine que fait éprouver toute sensation interne quelconque , selon qu’on cède ou résiste à son vœu. Par les autres, il est lié à son Dieu , et porté à lui rendre hommage.

Mais si l’analise de l’entendement était loin d’être parfaite, celle des qualités de notre cœur est peut-être encore moins avancée. On n’a pas encore spécifié quelles sont, dans ce nombre infini de sentimens divers qui peuvent éclater dans notre âme, les facultés affectives réellement primitives ! Ge qu’il y a de sûr, c’est que l’homme est encore à cet égard le premier des animaux. D'abord, parmi les facultés affectives qu’il possède , il n’en est aucune assez impérieuse pour prédominer complètement les autres, et commander irrésistiblement les actions qui en sont l’accomplissement ; d’où it résulte que cet être a la liberté. Sans doute , ces facultés constituent pour lui des instincts, puisqu'elles ont leur cause au dedans de lui , et éclatent spontanément en lui: mais aucune ne prédomine au point de commander irésistiblement l’action qui en est la suite: toutes s’é-

quilibrent assez pour qu’il puisse tour à tour écouter l’uue et écouter l’autre. Or , c’est là ce qui constitue la liberté; cette liberté n’est que la possibilité d’être sollicité en différentes directions, de choisir entre différens motifs. En second lieu, nul animal n’a autant de facultés affectives que l’homme , ni un degré de sensibilité aussi exquis ; et de là résulte que sa liberté est la plus étendue possible. Enfin , il est le seul qui ait des facultés affectives morales , et qui, conséquemment, ait une liberté morale. Les autres animaux, dans leurs relations entre eux, ne sont entraînés que par le sentiment de leur conservation matérielle, ou par des attachemens : l’homme seul est en outre guidé par la notion du juste et de l'injuste; seul, portant dans son cœur cette loi d’éternelle justice, d’immuable vérité, ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te füt fait, il comprend parmi les motifs qui le déterminent des motifs vraiment moraux; ceux-ci peuvent même le porter à rendre le bien pour le mal. Ajoutons que son entendement lui fait mieux juger la valeur, les conséquences de toutes ses déterminations. Les animaux sans doute ne sont passans liberté : mais d’abord , il y a moins d'équilibre entre les facultés qui les sollicitent, le plus souvent une prédomine ; ensuite, ces facultés sont en moindre nombre, et par conséquent la liberté est plus restreinte ; en troisième lieu , leur intelligence est moins capable de peser les conséquences de leurs diverses actions; enfin, n’ayant pas de facultés affectives morales , ils ont bienla liberté, mais non la liberté morale.

Aussi n'est-il aucun philosophe judicieux , aucun sage moraliste , qui n'ait proclamé la nature morale de l’homme , son premier titre de supériorité sur les ani-

% ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. Gog

maux ; et ce privilége lui était aussi nécessaire que celui d’une plus haute intelligence. Nous avons vu , en effet, | que la nature n’avait pas pourvu d'elle-même aux besoins de l’homme, et qu’elle l'avait contraint à se procurer tout par son intelligence. Nous avons montré l’homme étudiant sans cesse la nature , dans la double vue de s’en rendre maître , et de la faire agir à son profit. Or, pour pouvoir manier ainsi les divers agens naturels , le plus souvent c'était trop peu d’un seul être aussi faible physiquement que lui; il fallait le concours de plusieurs ; et voilà l’homme obligé de vivre en sociéié. Cet être, d’ailleurs , n'est-il pas de tous les animaux celui dont l'enfance est la plus longue ? Dans les premières années de sa vie ne périrait-il pas, s’il était abandonné et privé des secours de sa famille ? L’homme est donc un être social par sa nature ; et le fait seul le prouverait, car jamais on ne le voit isolé ; toujours il est réuni en peuplades plus ou moins nombreuses , et civilisées. Dèslors , il a dû avoir dans sa psycologie les sentimensün térieurs nécessaires à la vie sociale ; commela pitié, qui lui fait secourir ses semblables ; la notion du juste et de l’injuste , qui est une première garantie pour chacun; et enfin , tous ces sentimens moraux qui sont le plus bel attribut de l'humanité. Les hommes sont certainement les uns pour les autres leurs plus terribles ennemis; et ces sentimens moraux servent à prévenir et à adoucir leurs combats. |

Hélas ! malgré l’heureuse organisation que nous avons recue , trop souvent, dans le choc de nos divers sentimens , nous nous laissons aller à des actions injustes ; mais cela ne tient-il pas au peu de culture que nous faisons de mos facultés morales ? Sans doute , ces

ti 89

61o FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.

précieux instincts ne s’apprennent pas , et sont donnés par la nature; mais ils sont passibles de l’éducation. Les institutions publiques et privées , sagement combinées , les développent. Que l'instruction devienne plus générale , et que les moyens de subsistance soient plus facilement fournis aux hommes, et l’on verra la morale pénétrer dans un plus grand nombre de cœurs, et la société ressembler davantage à ce que devrait être une réunion d'hommes. C’est à l'éducation et à la législation, la religion étant comprise dans l’une et dans l’autre, qu'il appartient de développer dans toutes les âmes ces nobles sentimens qui constituent seuls l’étre raisonnable , et qui peuvent seuls faire l’homme heureux. Car, qu'est-ce que la raison, dont nous faisons notre exclusif privilége , si ce n’est le sage emploi de toutes nos facultés ? et combien n'est-il pas utile d’en suivre fidèlement les préceptes, puisqu'elle seule conduit sûrement au but auquel nous tendons sans cesse , le bonheur ? Répétons en effet, avec les sages de tous les temps et de tous les peuples , que l’homme raisonnable est , toutes choses égales d’ailleurs , celui qui a le plus de chances pour être heureux. Sans doute , la fortune peut l’éprouver , le frapper de ses rigueurs ; mais le juste, dans des conditions égales, sera toujours moins malheureux que le méchant. Si les fripons , disait Francklin, connaissaient l’avantage qu’il y a à être honnêtes gens , ils le seraient par friponnerie.

Telles sont les idées des philosophes et des moralistes sur l’intellect et les facultés affectives de l’homme ; ettelle est l’histoire du moral étudié en lui-même, et abstraction faite du travail organique par lequel le cerveau le produit.

Mais , tout en reconnaissant l'impossibilité de péné-

trer jamais comment les facultés intellectuelles et af fectives sont produites par des mouvemens occultes du cerveau; tout en convenant qu'on ne seroit pas plus avancé à cetégard , quandles mouvemens de cet organe . seraient sensibles et apparens,nepourrait-on pas au moins saisir quelques rapports entre la structure du cerveau , d’une part , et le nombre et le caractère des facultés intellectuelles et affectives , de l’autre ? D’un côté , le cerveau est un organe fort compliqué, où l’anatomiste a signalé beaucoup de parties; de l’autre , on à distingué dans le moral plusieurs facultés intellectuelles et affectives primitives : ne pourrait-on pas dès lors spécifier ; d’une part , le service de chacune des parties du cerveau; et de l’autre, le siége, l'instrument de chacune des facultés élémentaires, fondamentales de l'esprit et de l’âme ? On à fait beaucoup de recherches en cette direction ; et on doit d'autant plus y applaudir, que ces recherches sont le seul moyen assuré de résoudre le problème de la nature intellectuelle et morale de l’homme, de faire découvrir quelles sont véritablement les facultés originelles et primitives de l'esprit et de l’âme. Nous allons les faire connaître , d’autant plus que nous sommes ramenés ainsi à des considérations matérielles et par conséquentphysiologiques, dont nous avions paru nous écarter.

D'abord , pendant long-temps, on n'eut égard qu’à la masse et an volume du cerveau : on établit que plus le cerveau est gros dans une espèce animale quelconque, dans un individu , plus dans cette espèce, cet individu, l'intelligence est grande, Mais homme qui, sans aucun doute , est l'être le plus intelligent , n’est pas celui dont Je cerveau soit, d’une manière absolue, le plus gros : on voit produire à des animaux, dont le cerveau est fort

petit , à l’abeille , à la fourmi, des choses étonnantes, Ces faits firent modifier la proposition , et l’on dit que plus le cerveau était gros dans une espèce animale, proportionnellement au volume de son corps, plus le moral dans cette espèce était étendu. Mais l’homme n’est pas encore , de tous les animaux, celui dont le cerveau a, proportionnellement au volume de son corps, le plus de masse; et, dès lors , Wrisberg et Sœmmering modifièrent encore la proposition, en ne jugeant du volume du cerveau que proportionnellement au reste du système nerveux. Enfin , indépendamment de ce que l’assertion exprimée ainsi n’est pas encore rigoureusement vraie, car l'observation de beaucoup d’animaux la contredit; nous remarquerons que celte base de la considération de la masse et du volume du cerveau ne peut qu'être accessoire à la solution du problème dont il s’agit ici. Nous dirons en eflet ci-après , que toute la masse encéphalique n’est pas en entier aflectée à la production des actes intellectuels et moraux ; et dès lors il aurait fallu n’évaluer que le volume du cerveau, qui seul y concourt. Et, d’ailleurs, quelle induction tirer de cette notion générale sur les spécialités innombrables que présente le moral dans les divers animaux et dans les divers hommes ? Ajoutons qu'iln’y a rien d’absolu et de constant dans les proportions de la tête avec les autres parties du corps; la première peut présenter une disproportion en plus ou en moins , les autres parties restant lesmêmes , etvice versà,

Toutefois, c’est sur cette considération de la masse et du volume du cerveau que reposent plusieurs moyens divinatoires par lesquels on a cherché à juger à priori le degré d'intelligence des animaux; savoir, l’angle acial, de Camper ; l’a ngle occipital, de Dauben-

ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. Gio

ton; le parallèle des aires de la face et du crâne, de M. Cuvier, etc. Des deux parties qui composent la tête, le crâne est généralement en raison du volume du cerveau, et la face , en raison du développement des organes du goût et de l’odorat; et, comme ces sens sont les plus bruts , exclusivement consacrés à des besoins physiques et étrangers à l'intelligence , on a supposé que la proportion respective de ces deux parties, le crâne et la face, pourrait servir à préjuger le degré d'intelligence des animaux; l'intelligence étant plus grande, là où il y aurait un grand crâne et une petite face, et cette intelligence étant au contraire bornée là où il. y aurait un petit crâne et une grosse face. Or, c’est à faire con- ) naître cetle proportion que tendent les trois moyens dont nous venons de parler.

Le premier, ou angle facial de Camper , est dû à l’anatomiste de ce nom. Si l’on suppose , d’une part, une ligne verticale, conduite des dents incisives supérieures, au point le plus élevé du front; et de l’autre, une ligne horizontale , conduite de ces mêmes dents incisives supérieures , à la base du crâne, en passant au niveau du conduit auditif externe; ces deux lignes formeront un angle , dont le degré d'ouverture sera en raison du volume du crâne , et par conséquent du cerveau. C’est 1à ce qu'on appelle l'angle facial; plus cet angle a d’ouverture , plus le cerveau est gros, et plus l'intelligence doit être grande. L’homme est, de tous les animaux, celui qui a cet angle le plus grand; il est de 80 degrés chez l’Européen, qui appartient à la plus belle race d'hommes; de 75 degrés chez l’homme mongol, et de 70 chez le nègre. L’orang-outang n’a déjà plus cet angle que de 60 degrés , et les autres singes l'ont encore plus peut. Lavater, dans ses travaux sur la physionomie ,

faisant usage de cette base, a dressé une échelle des animaux sous le rapport de l’angle facial, depuis la gre nouille, où la ligne faciale est très-inclinée , jusqu’à VApollon du Belvédère, où cette ligne est tout-à-fait droite. Les Anciens avaient, par instinct, saisi ce rapport entre la capacité du crâne et la disposition de la face d’une part, et l'étendue de l'intelligence de l’autre : ils avaient, dans les statues des héros et des Dieux , exagéré l’ouverture de l’angle facial jusqu’au point de le porter à 90 ou 100 degrés.

Daubenton, ensuite, fit, pour la partie postérieure de la tête , ce que Camper avait fait pour l'antérieure ; c’està-dire qu’il tira une ligne horizontale du bord inférieur de l'orbite au bord postérieur du grand trou occipital, et une autre ligne verticale du sommet de la tête à l'in icrvaile des condyles de l’occipital. Ces deux lignes cir-W conscrivent aussi un angle, dont l’ouverture est enrai- » son du volume du cräne et par conséquent du cerveau, et qui est ce qu’on appelle l'angle occipital. Get angle est d'autant plus ouvert que le cerveau est plus gros , et, par conséquent, peut servir à évaluer l'intelligence. Par exemple, il n’est chez aucun animal plus grand que chez . l’homme, et cela parce que le trou occipital est chez cet être situé tout-à-fait horizontalement : chez les animaux, « où le trou occipital se recule de plus en plus, et finit par être situé tout-à-fait en arrière à l’opposite de la gueule, cet angle, au contraire, devient de plus en plus aigu. M. Cuvier reproche aux angles facial et occipital de n'être pas applicables au plus grand nombre des animaux, aux oiseaux, aux reptiles, aux poissons, elc. I ajoute que l'angle facial peut tromper chez l’homme } lui-même ; soit à cause des sinus frontaux , qui, quoique petits, relèvent néanmoins un peu la ligne faciale; soit

à cause des variations que peuvent présenter les màâchoires , qui inclineront la ligne faciale si elles sont trop saillantes , ou la laisseront droite , si elles ne le sont pas, Et, en effet, l’angle facial varie dans l’homme selon les âges , par suite de la disposition des mächoires : de 90 degrés chez l'enfant, dont les mâchoires ne sont pas développées , il n’est déjà plus que de 50 degrés chez

le vieillard décrépit, dans lequel les mâchoires sont trèsen avant. D’après ces considérations, M. C'uvier veut, que si 6n use de l'angle facial, au moins on conduise la ligne verticale à la table interne du crâne, au lieu de la table externe. Mais il préfère à ce moyen la com-paraison des aires de la face et du crâne dans une coupe

verticale de la tête. D’après ses observations, l’aire du

crâne est chez l'Européen quadruple de celle de la face ;

dans le Calmouck, l'aire de la face a déjà augmenté d’un

dixième; dans le Nègre, l'augmentation est d’un cin-

quième ; et dans les sapajous, de moitié ; dans les man-

drils , les deux aires sont égales ; et , à mesure que l’on

descend dans la série des animaux, l’aire de la face lem-

porte en étendue sur celle du crâne : dans le lièvre, elle

est déjà plus grande du tiers ; dans les ruminans, du double ; dans lecheval, elle estquadruple, etc. ; de sorte

que l'intelligence est dite plus grande ou moindre ; dans

la même proportion qu’augmente ou diminue laire du

crâne, relativement à celle de la face. Ce savant compare aussi la figure des deux aires , la direction de la

ligne qui sépare ces deux parties, etc.

Des savans d'Allemagne, Oken , Spix , etc. , ont imaginé des méthodes plus compliquées encore d’apprécier le volume et la forme du crâne, et par suite l’état du cerveau ; mais tous ces moyens divinatoires sonl impar-

faits. L’angle facial, indépendamment des reproches mérités que lui a faits M. Cuvier, ne fait juger que le volume des parties antérieures du cerveau; l'angle occipital ne fait apprécier que l'état des parties posté: rieures de cet organe; et, dans l’un et l’autre de ces deux systèmes , les parties latérales du cerveau sont négligées. Il est sûr que l'angle facial rabaisse le Nègre audessous de ce qu’il est réellement , à cause de la saillie que font en avant les mâchoires dans cette race d'hommes, Que penser d’ailleurs d’un moyen qui ferait juger semblables presque tous les animaux? Blumenbach dit avoir trouvé les angles facial et occipital à peu près les mêmes sur les trois quarts des animaux connus. Il n’y a pas de toute nécessité rapport de volume inverse entre le crâne et la face; il peut, au contraire, exister un grand cerveau avec une grande face, un petit cerveau avec une petite face. Beaucoup d'animaux dont la face est petite sont plus stupides que d’autres dont la face est grosse; , et, parmi les hommes éminens qui ont brillé sur la terre, si quelques-uns avaient la face petite, comme Bossuet, V'oliaire , beaucoup aussi avaient la face grosse, comme Montaigne, Leibnitz, etc, Enfin, tous ces moyens portent sur la considération de la masse totale du cerveau: et qui ne sent que , pour Ja solution du problème dont il s’agit, cette considération ne peut être qu’accessoire ? Cette dernière objection est d'autant plus forte, que, dans la masse encéphalique , tout ne sert pas à la production du moral; il n’y à guère que le cerveau , et encore seulement les hémisphères de ce cerveau. M. Galt cependant y rattache aussi le cervelet, Il est sûr, en effet , d’une part, que les hémisphères cérébraux sont aussi divers dans les animaux que l’est leur psycolagie ;

ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. Gi 7

chez aucun, par exemple, ils ne sont aussi gros que chez l’homme ; chez le singe , ils sont déjà aplatis , et au-delà ils deviennent de plus en plus petits ; les lobes moyens sont de moins en moins bombés vers le bas; les lobes postérieurs finissent par manquer tout-à-fait et laisser le cervelet à découvert; les circonvolutions sont de moins en moins nombreuses et profondes, et même le cerveau finit par être tout-à-fait lisse. Indépendamment de ces premiers faits qui semblent prouver que, dans la masse encéphalique , les hémisphères cérébraux seuls sont les agens du moral ; il est d’autres preuves déduites d'expériences directes sur les animaux vivans. MM. Rolando , à Turin, et Flourens, à Paris, ontenlevé ou lésé , autant que possible , isolément , les diverses parties de l’encéphale , dans le but d’en découvrir les fonciions; et ils ont vu que, si les hémisphères cérébraux seuls étaient enlevés , l'animal était assoupi , en léthargie, insensible à toutes impressions , comme endormi, et évidemment sans persistance d’aucunes facultés mtellec tuelles et affectives ; et que si, au contraire , ils mu tilaient d’autres parties de l’encéphale , le cervelet , laissant les hémisphères du cerveau intacts , animal était privé de quelques autres facultés , de celle de se mouvoir, par exemple , mais qu'il avait la connaissance de lui-même, avait tous ses sens ouverts et agissans , etc. On concoit doncque, dans les procédés divinatoires précités, la comparaison n’aurait dû porter que sur les hémisphères cérébraux.

On a eu aussi égard à la proportion du volume du cerveau avec le cervelet et la moelle aliongée : on à dit que , plus le volume du cerveau était considérable proportionnellement à celui des deux autres parties de la

masse encéphalique , plus l'intelligence était grande; et Ebel et Sæœmmering ont voulu trouver aussi dans cette proportion des moyens de juger à priori l'intelligence.

Mais il ne s’agit encore ici que d’une généralité qui ne peut rien apprendre sur les spécialités du moral; et, d’ailleurs, que devient cette base, s’il est vrai, comme le veut M. Gall, que le cervelet soit l’agent d’une des facultés primitives de notre psycologie, et si les proportions de ce cervelet avec le cerveau ne sont pas dans des rapports obligés ? Souvent on trouve un gros cerveau avec un petit cervelet, ou un petit cerveau avec un gros cervelet, ou ces deux parties également grosses, ou également petites , etc.

Tel était l’état de la science, lorsque de nos jours M. Gall à émis une proposition qui, si elle était vraie, ferait approcher davantage du but : c’est que le cerveau n’est pas un seul organe , mais un composé d’autant de systèmes nerveux qu'il y a de facultés primitives et originelles dans le moral. Selon lui, le cerveau n’est pas un seul organe, mais un groupe de plusieurs , qui sont affectés chacun à la production d’un acte moral spécial ; et, selon que le cerveau d’un animal contient un nombre plus ou moins grand de ces organes, et à un degré de développement plus ou moins fort, cet animal aura dans sa sphère morale un nombre plus ou moins grand de facultés, et des facultés plus ou moins actives. De même qu'il y à autant de systèmes nerveux sensoriaux et d’orcanes de sens, qu’il y a de sens externes; de même il y a autant de systèmes nerveux cérébraux, qu’il y a de sens internes ou de facultés morales spéciales. Ghaque faculté morale a dans le cerveau une partie nerveuse affectée à sa production , comme chaque sens a son sys-

ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. Gig

tème nerveux spécial : la seule différence , c’est que les systèmes nerveux des sens étantséparés, onne peut douter de leur existence distincte;tandis que les systèmes nerveux du cerveau étant tassés dans la petite cavité du crâne, de manière à ne paraître former qu’une même masse , on ne peut démontrer physiquement leur séparation.

On sent aussitôt l'importance d’une pareille proposition pour la question qui nous occupe; mais sur quelles preuves M. Gall la fondet-il? les voici : 1° dans la série des animaux, constamment telle psycologie correspond à telle structure du cerveau , et les différences dans la structure du cerveau sont ce qui produit les différences dans la psycologie. Or, les différences du

cerveau ne consistent pas dans des changemens de la forme générale de l’organe, mais bien dans des parties que les cerveaux ont de plus ou de moins ; et, si ces parties sont aussi ce qui fait jouir les animaux de quelques facultés de plus ou de moins , on peut certainement les considérer comme les organes spéciaux de ces facultés ; 2° les facultés intellectuelles et morales sont multiples ; tout le monde en convient : chacune conséquemment doit avoir son organe spécial; l’idée de la pluralité des facultés de l’âme entraîne, en effet, celle de la pluralité des organes cérébraux : chaque sens externe n’a-t-il pas son système nerveux propre? 5° Dans les divers individus d’une même espèce , dans les divers hommes, on observe beaucoup de variétés psycologiques; la cause en est sans doute dans le cerveau ; mais cette cause ne peut résider dans des différences de la forme générale de cet organe; cette forme est sensiblement la même; elle réside en des différences qui portent sur des parties isolées du cerveau. Or, ces parties isolées ne sont-elles pas par-

là constituées des systèmes nerveux distincts? 4° Dans un même individu , un même homme , jamais les facultés intellectuelles et affectives n’ont toutes le même degré d'activité ; tandis qu’une prédomine , une autre peut être faible. Or , l'explication de ce fait , impossible dans hypothèse que le cerveau est un organe unique, est facile dans la théorie de la pluralité des systèmes de cet organe ; tandis que la partie cérébrale , qui est l'agent de la première faculté, est plus volumineuse et plus active proportionnellement , celle qui préside à la seconde l'est moins : pourquoi n’en serait-il pas des organes cérébraux comme des autres organes du corps , des sens, par exemple ? ne peut-on pas avoir l’un faible et l’autre puissant? 5° Dans un même individu toutes les facultés n’apparaissent pas en même temps; toutes non plus ne disparaissent pas à la même époque; mais chaque âge à sa psycologie. Dans l'hypothèse que le cerveau n’est qu'un seul organe, ces variétés morales des âges sont inex plicables ; mais , dans la doctrine de la pluralité des organes cérébraux , l'explication en est toute simple ; chaque système cérébral aura son époque spéciale de développement et de décroissement. 6° Il est d’observation que, lorsqu'on est fatigué par un genre d’occupation , on peut encore se livrer à un autre; souvent même il arrive que le nouveau travail , au lieu d’ajouier à la fatigue du premier, apporte du délassement. Or, ce fait, inexplicable encore dans l'opinion ancienne, se conçoit aisément dans hypothèse de M. Gall : c’est qu’un nouvel organe cérébral a été mis en jeu. 7° Souvent la folie n’est relative qu’à un seul genre d'idées, comme dans ce qu’on appelle les monomanies ; trèssouvent alors elle reconnaît pour cause la constance et

la ténacité d’une idée première exclusive; et souvent aussi on la guérit en faisant naître une autre idée opposée à la première, ou qui du moins en détourne. Or, comment concevoir un tel phénomène dans l’hypothèse de l’unité du cerveau? 8° L’idiotie, la démence souvent aussi ne sont que parlielles ; et, il n’est pas plus facile de concevoir, dans l’idée de l’unité du cerveau, comment une faculté persiste au milieu de l'abolition de toutes les autres. 9° Souvent on à vu une plaie, une lésion physique du cerveau ne modifier qu’une faculté , la paralyser ou l’exalter , en laissant intactes toutes les autres. 10° Enfin, M. Gall argue de l’analogie des autres parties nerveuses ; et, puisque le grand sympathique, la moelle allongée et la moelle épinière sont, pour lui au moins, des groupes de plusieurs systèmes nerveux spéciaux, il y a probabilité, dit-il, qu’il en est de même du cerveau.

Tels sont les argumens de M. Gall relativement à son hypothèse de la pluralité des organes du cerveau ; et si ces argumens ne constituent pas une démonstration rigoureuse, au moins sont-ils propres à appeler l’attention sur cette question.

Déjà cette hypothèse avait été émise plusieurs fois. Pendant que les philosophes s’efforcaient de spécifier les facultés élémentaires de l’âme , les anatomistes avaient voulu assigner à chacune de ces facultés des siéges différens dans le cerveau. Les Arabes, par exemple, dirent que le ventricule antérieur était le siége du sens commun ; lesecond ventricule , celui de l'imagination ; le troisième ventricule, celui du jugement ; et le quatrième, celui de la mémoire. Long-temps on professa que le cerveau était l'organe de la perception, et le cervelet celui de la

mémoire. Albert-le-Grand dessina une tête dans la vue d’y disposer le siége des différentes facultés , et il plaça le sens commun dans le front et le premier ventricule, la cogitation où jugement dans le second ventricule, la mémoire et la force motrice dans le troisième. En 1491, Pierre de Montagna publia un semblable dessin, où des cases étaient assignées à chacune des facultés; il distinguait la case du sensus communis , une cellula imaginativa, une cellula estimativa ou cogitativa , une memorativa, une rationalis. Willis dit positivement que les corps striés sont le siége de la perception ; la masse médullaire du cerveau , celui de la mémoire et de l'imagination; le corps calleux , celui de la réflexion ; et le cervelet, la source des esprits moteurs. M. Gall n’a fait qu’affirmer une idée qui déjà avait été concue, mais il l’a rendue neuve parles développemens qu'il en a donnés.

Toutefois, en ‘sûpposant fondée l’idée de la pluralité des organes du cerveau , on conçoit qu'il n’y a plus qu’à chercher combien il y a de systèmes nerveux particuliers dans le cerveau de l’homme, et quelles sont les facultés intellectuelles et morales primitives auxquelles préside chacun d'eux. C'est ce qu’a fait M. Gall. Pour parvenir à ce double but , il avait deux marches à suivre ; ou’indiquer d’abord anatomiquement les systèmes nerveux constituans de cerveau , et remonter d’eux aux facultés dont ils sont les agens; ou , au contraire, signaler d’abord les facultés primitives du moral, et ensuite assigner à chacune d’elles un organe, un siége particulier dans le cerveau. Or, la première voie était impossible ; les organes cérébraux ne sont pas distincts, isolés dans le cerveau; et ils le seraient que de l'inspection de

chacun , on ne pourrait conclure la faculté à laquelle il préside : en regardant le nerf d’un sens, peut-on en déduire le genre de sensation qu'il fournit ? C'était donc par l'observation des facultés qu'il fallait arriver à la spécification des organes cérébraux. Mais ici on était dans un autre embarras. Combien y a-t-il de facultés primitives dans le moral de l’homme? et quelles sontelles ? On était replongé dans les dissidenees si nombreuses et si subtiles des idéologues et des moralistes. M. Gall dit qu'il suivit d’abord les idées sur lesquelles les métaphysiciens paraissaient d'accord , et qu’il chercha des organes particuliers pour les facultés primitives de mémoire, de jugement, d'imagination. etc. Mais ses recherches dans cette direction ayant toujours été vaines ; alors il se mit à suivre les idées vulgaires des gens du monde ; et, par exemple, ayant égard aux occupations favorites, aux vocations diverses des hommes, à ces dispositions prononcées qui font dire qu’un homme est né poète, musicien , mathématicien, etc. , il examina avec soin les têtes des personnes qui lui présentaient ces qualités prédominantes, et chercha en elles quelques parties du cerveau qui fussent proéminentes, et qu’on pût considérer comme les systèmes nerveux spéciaux , les organes de ces facultés. Répétant ces observations empyriques à l'infini, sur les individus vivans, et sur une collection de crânes et de plâtres qu'il fit exprès; s’attachant surtout aux personnes qui ont une de leurs facultés prédominantes, qui sont, commeil le dit, génies sur un point, aux fous monomènes, par exemple ; étudiant aussi les animaux , et opposant surtout ceux qui ont une faculté à ceux qui ne l'ont pas, afin de voir s'il n’existe pas dans le cerveau des premiers une partie

qui manque dans celui des seconds; c’est par celte voie touie expérimentale qu'il est arrivé à spécifier dans le cerveau des animaux et de l’homme un certain nombre d'organes , et dans leur psycologie autant de facultés dès lors vraiment “rh

Mais , pour qu’un tel mode de dde soit applicable , il faut admettre : 1° qu’un des élémens de l’activité d’une fonction, soit le développement de son organe ; 2° que les organes cérébraux aboutissent et s’isolent à la périphérie du cerveau ; 5° qu'enfin le crâne représente fidèlement cette périphérie du cerveau , car ce n’esk qu’à travers cette enveloppe osseuse et les tégumens que M. Gall apprécie l’état du cerveau. Or, tout cela est vrai jusqu’à un certain point. En premier lieu, on juge de l’activité d’une fonction par le volume de l'organe qui l’exécute ; le nerf olfactif n’est-il pas plus gros chez les animaux quiont l’odoratexquis ? Ensecond lieu , ‘d’après la théorie anatomique de M. Gall, ce sont les circonvolutions cérébrales qui sont l'épanouissement final des parties cérébrales ; or, ces circonvolutions aboutissent à la périphérie du cerveau, y font des saillies ; et, malgré leur apparente ressemblance , M. Gall assure faire aisément sur elles la distinction des divers organes qu'il admet. Enfin nous avons dit plus haut que le crâne était généralement moulé sur le cerveau ; et ainsi est démontrée possible la méthode qu’a employée M. Gall, pour arriver à la spécification des organes cérébraux.

Il y a plus : surces considérations dernières ce physiologiste a fondé ce qu’ilappelle la créniologie, c'est-à-dire l’art de préjuger les aptitudes intellectuelles et morales des animaux et de l’homme par l’examen du crâne ; mais il la renferme en de certaineslimites. D’abord , il convient qu’elle

ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. 625 n'est pas toujours possible ; que, par exemple , elle n’est plus applicable dans la vieillesse, parce qu’alors la table externe du crâne ne se modifie plus consécutivement aux changemens qui surviennent dans le cerveau. Ensuite il avoue que son emploi est toujours difficile, expose à de nombreuses erreurs. On ne touche pas , en effet, le crâne à nu , mais recouvert par les cheveux et les tégumens ; ce crâne est en certains points hérissé d'empreintes musculaires, qu'il ne faut pas confondre avec ce qu’on appelle les protubérances, qui sont les avances par lesquelles il répète les parties cérébrales. Sous ce rapport , la crâniologie offre plus de difficultés chez les animaux qui ont la tête plus couverte de muscles que l’homme, et chez lesquels la table externe du crâne est en entier édifiée d’après les besoins de la locomotion, l’interne seule étant en rapport avec le cerveau. D’autres erreurs peuvent provenir de l’existence des sinus frontaux , du sinus longitudinal supérieur , de l’écartement possible 4 des hémisphères du cerveau sur la ligne médiane. La difliculté est surtout extrême pour apprécier les partiés cérébrales qui sont situées derrière les yeux ; et lon n’a pas besoin de dire que la crâniologie ne s’applique pas à celles qui n’aboutissent pas à la surface. Enfin, M. Gall a grand soin de faire remarquer que par la cräniologie, on ne préjuge que les dispositions des hommes, et non leurs actions; et même qu’on n’apprécie par elle qu’un des élémens de l’activité des organes, leur volume , et non ce qui peut tenir à leur activité intrinsèque , et à l’élan qu'ils recoivent du tempérament, Pour se guider dans cette application eanolesiiue il partage la tête en neuf régions ; trois sur la ligne médiane , une frontale, une basilatre et une intermédiaire à ces deux-là; ettrois

de chaque côté, une frontale, une occipitale et une latérale. I conseille de chercher à apprécier le volume réel des organes , plutôt que de s’en tenir aux élévations isolées que présente la tête, parce que souvent ces élévations ne résultent que du peu de développement des païties voisines. Enfin, partant de ce principe que la prédominance d’une faculié dépend en grande partie du développement de la partie cérébrale qui en est l’organe, il va jusqu'à particulariser dans ce développement ce qui est l’effet de la longueur des fibres cérébrales, et ce qui résulte de leur grosseur , rapportant l’activité de la faculté à la première circonstance, et son intensité à la seconde.

Mais laissons là la crâniologie ,et arrivons aux organes cérébraux spécifiés par M. Gall. Ils sont au nombre de vingt-sept, dont dix-neuf lui sont communs avec les animaux, et dont huit lui sont exclusifs, et fondent par constquent en lui l'humanité. Les premiers sont : les organes de l'instinct de la propagation , de l'amour maternel, de l'amitié, dela défense de soi-même , de l'instinct carnas sier, de la ruse, de l’instinct de la propriété , de l’orgueil, de la vanité, de la circonspection , de l'éducabilité, des localités ; les organes des sens , des personnes, des mots, de la faculté du langage artificiel, des sens du rapport des couleurs, des tons, des nombres, et enfin de l'instinct de la mécanique. Les seconds sont : les organes de la sagacité comparative, de l'esprit métaphysique, de l'esprit de saillie, du talent poétique , dela bonté, de limitation, de la fermeté et de l'instinct religieux. M. Spurzheim , collaborateur de M. Gall, en admet encore quelques autres ; savoir : les instincts du séjour, de l’ordre , du temps, de la justice, de l'espérance, de

la surnaturalité ; les sens de l’individualité, de l’étendue , de la configuration , de la consistance et de la pesanteur. A s'agirait maintenant d’entrer dans les détails relatifs à chacun de ces organes et à chacune de ces facultés; cela importerait d'autant plus que ces détails sont ce qu'il y a de plus propre à faire juger la valeur, et de la proposition générale qui est l’idéemère de la doctrine, et de chacune des propriétés particulières qui la constituent. Mais la brièveté qui est commandée à un ouvrage élémentaire et destiné à servir de guide aux premiers travaux des élèves , d’une part ; et de l’autre , le besoin qu’a encore la doctrine de M. Gall d’être confirmée en beaucoup de ses points et de subir l'épreuve du temps , me prescrivent de ne pas m'’engager dans cette exposition et de me borner à quelques généralités.

D'abord , M. Gall fait sur la situation des vingt-sept organes cérébraux qu'il admet les remarques suivantes : 1° ceux qui sont communs aux animaux et à l’homme siégent dans les parties du cerveau qui existent dans les uns et dans l’autre; savoir : les parties postérieures et inférieures , antérieures et inférieures; tandis que ceux quisont exclusifs à l’homme , siégent dans les parties du cerveau qui n'existent que chez cet être, les parties antérieures et supérieures, celles qui forment le front; 2° plus une faculté est indispensable et importe à l’économie des animaux, plus son organe est rapproché de la ligne médiane et de la base du cerveau ; 5° enfin , les organes des facultés qui se prêtent secours , ou qui ont de l’analogie entre elles, sont placés généralement près les uns des autres.

En second lieu, on peut ramener aux considérations

suivantes tout ce que M. Gall dit sur chacun de ces organes ; 1° il commence par prouver la nécessité de la faculté qu’il dit être fondamentale, primitive, et à laquelle il assigne un système nerveux spécial , un organe dans le cerveau; 2° ensuite, il démontre que cette faculté est réellement primitive ; et elle sera telle toutes les fois que les faits psycologiques montreront qu'elle a sa source exclusive dans l’organisation : par exemple, quand elle ne sera pas commune à tous les animaux et à tous les sexes; que dans l'individu qui en sera doué , elle ne se montrera pas en proportion avec les autres facultés que possède l'animal; qu’elle aura ses époques distinctes de développement et de décroissement, et ne coïincidera pas sous ce rapport avec les autres facultés ; lorsqu'elle pourra être exercée seule, être seule malade, rester seule saine, être seule transmise par hérédité des pères aux enfans , etc.; 3° enfin, il indique quelle est la partie du cerveau qu'il considère comme en étant l'organe, arguant d’un grand nombre d'observations de cerveaux faites empyriquement sur beaucoup d'animaux, selon qu'ils ont ou n’ont pas, ou ont à des degrés inégaux de développement, la faculté et l'organe dont il s’agit.

Prenons pour.exemple l'organe et l'instinct de la propagation, celui qui dans chaque espèce animale sollicite les individus de l’un et l’autre sexe à se rapprocher pour effectuer l’œuvre de leur reproduction. D'abord, la nécessité d’un tel penchant pour la conservation générale des animaux est évidente ; il est à la conservation des espèces, ce que la sensation de la faim est à celle des individus. En second lieu , il est certainement primitif et fondamental, car il est indépendant de toutes in-

fluences extérieures : en effet , il ne se montre qu’à une époque déjà assez avancée de Ki vie, à la puberté, et disparaît également d’assez bonne heure, et bien avant d’autres facultés; dans beaucoup d’animaux, il revient à des époques périodiques, qu’on appelle le rut; il a dans chaque ‘espèce animale, dans chaque individu, une énergie spéciale et différente, bien que les circonsiances extérieures soient assez généralement les mêmes pour tous, ou du moins n'’offrent pas des différences qui soient en rapport avec celles que présente le penchant ; il peut être ou seul actif au milieu de l’inertie des autres facultés, où seul languissant; enfin, on ne peut le dériver des organes génitaux externes , ear on l’a observé chez des enfans qui n’avaïent pas encore ces organes développés, souvent il a continué de se faire sentir chez des eunuques , etil a été éprouvé par des femmes qui, par une monstruosité originelle, n'avaient ni ovaires ni utérus. Enfin, la partie du cerveau qui est l'organe de’cet instinct , est le cervelet. Eneffet, 1° dans la série des animaux, il n’y a decervelet que chez ceux qui se reproduisent par copulation , et qui, conséquemment , devaient avoir l'instinct dont il s’agit ici; 2° il y a une parfaite coïncidence entre les époques auxquelles le cervelet se développe, et celles où le penchant éclate; et, par exemple, dans l’enfance où le penchant est nul , le cervelet est plus petit qu'ilne sera par la suite ; 3° dans. toute espèce animale , et dans tout individu, il y'a un rapport entre le volume du cervelet et l’énergie du penchant; dans les mâles, chez lesquels le penchant est généralement plus impérieux, le cervelet est toujours plus gros ; 4° il existe des rapports entre la structure du cervelet et le mode de génération ; et, par exemple,

dans les animaux ovipares , ce cervelet est réduit à sa partie médiane, et ce-n’est que dans les vivipares qu’existent ses hémisphères ; 5° il en existe aussi entre ce cervelet et les organes génitaux externes : si ceux-ci sont extirpés dans le premier âge , le cervelet est arrêté dans son développement , et reste toute la vie petit ; des parties voisines , et qui sont des attributs du sexe mâle, comme les cornes du cerf, la crèle du coq, souvent recoivent la même atteinte. D’autre part , le cervelet, à son tour, exerce une influence prochaine sur le penchant, et modifie les organes génitaux externes ; des lésions du cervelet ont tour à tour rendu impuissant , ou jeté dans une manie érotique. Dans la nymphomanie, le malade accuse souvent une vive douleur à la nuque; celle des animaux est plus gonflée et plus chaude à l’époque du rut. M. Gall dit avoir vérifié que chez les oiseaux le cervelet diffère en volume et en excitation, selon qu’ils sont ou non danslasaison des amours. Enfin, si l’on voit des érectionssurvenir souvent chez les pendus; consécutivement à l’application de vésicatoires ou de setons à la nuque; par suite de l’emploi de l’opium ; quand il y a imminence apoplectique; surtout quand l’apoplexie est cérébelleuse, comme l’a observé M. Serres; lors du sommeil enfin; c’est que dans tous ces cas , il y a congestion de sang sur le cerveau en général , et sur le cervelet en particulier. D’après ces faits, M. Gall dit le cervelet l’organe de l'instinct de la reproduction ; et il fait remarquer que comme cet organe préside à une des facultés les plus importantes, il est situé sur la ligne médiane et tout-à-fait à la base du crâne, immédiatement après les systèmes nerveux des fonctions nutritives.

C'est dans un ordre à peu près semblable qu'il faudrait

faire l’histoire de tous les autres organes et des facultés primitives dont ils sont les instrumens ; démontrer d’abord la nécessité et l’inneité des facultés ; ensuite préciser leur siége dans le cerveau. Mais par ce que nous venons de dire d’une seule, on voit dans quels longs développemens nous serions entraînés. Des trois sortes de considérations auxquelles chacune donne lieu , les deux premières consistant en des observations psycologiques , pourraient généralement être appréciées aussitôt ; il suffirait de juger de la valeur des faits psycologiques sur lesquels on les appuie; et, à cet égard , nous dirons qu’i} est certainement plusieurs des facultés établies par M. Gall dont on ne peut contester, ni la nécessité, ni l’inneité. Qui pourrait méconnaître, par exemple, la nécessité dans la psycologie des animaux des instincts de l'amour maternel; de l’amitié pour ceux destinés à vivre en société, en famille; de la défense de soi-méme ; du penchant au meurtre pour ceux que la nature a fait earnivores; de l’éducabilité, c’est-à-dire de la faculté qu'ont plus ou moins les animaux d'apprécier les circonstances extérieures , et de se coordonner à leurs influences , etc. N’est-il pas certain que sans ces instincts, les animaux n’auraient pu, ni se conserver, ni suivre sur la terre la voie que Dieu leur à tracée ? Ne doit-on pas en dire autant de plusieurs des facultés qui sont exclusives à l’homme; de la faculté du langage, sans laquelle ilne pourrait vivreen société, non plus qu'étendre ses idées; des facultés de sagacité comparative, et d’esprit métaphysique , auxquelles il doit de pouvoir s'élever aux rapports des choses, et de fonder des sciences ; des sens des tons, des couleurs , auxquels il doit la musique, la peinture, etc. ? Peut-on s'étonner de voir spé-

65° FONCFION DE LA SENSIBILITÉ. jt.

cifier parmi les facultés primitives de l’âmes célles qu sont la source des sciences et des arts, dont le Créateur a voulu faire un de nos attributs? et: puisque l’homme. devait être moral et religieux, ne Jui fallait-il pas aussi pour cela les facultés les plus élevées de toutes, dites de la bonté ou du sensmoralet de l'instinet religieux? D'autre part, l’inneité de la plupart de ces facultés ne parait pas moins évidente : on ne peut douter que Famour. meternel ne soit un sentiment intérieur irrésistible; 1! en est de même des instincts de l'amitié, de la défense :. ce n’est pas à leur gré que les animaux vivent solitaires ou en société, non mariés, ou en famille; ils ne se font pas à leur choix animaux domestiques ou animaux féroces. Nous en dirons autant des qualités de l’homme: c’est la nature avant tout qui le fait poète, musicien , peintre , etc. ?

Mais il n’en est pas de même de la troisième considéralion, c'est-à-dire du stége de ces facultés dans le cerveau : elle ne peut pas être appréciée aussilôl. Reposant sur des examens comparatifs de cerveauxetde leurs diverses parties dans beaucoup d’animaux et beaucoup d’hommes , il faut absolument, pour pouvoir prononcer sur

elle, répéter toutes ces observations. empyriques; et probablement celte nécessité lissera encore un long temps les esprits en suspens sur la réalité ou Ponoilé de la doctrine crânologique de M. Gall, personne ne youtant s’astreindre à des recherches si nombreuses, si minutieuses, et surtout si susceptiblesd’erreur, soit pour | la confirmer, soit pour l anéantir. | Du reste, voici les siéges que ce physiologiste assigne. aux facullés qu’il établit ; : l'amour maternel, l'amitié, 9 et la défense de soi-méme, aux parlies postérieures du

£t AGTES INTELLECTUELS ET MORAUX. 633 cerveau :les instincts du meurtre , de la ruse, de la pr'opricté, de la vanité, de la circonspection, de la poésie, aux parties latérales : l'instinct de l’éducabilité, les sens des localités, des personnes, des mots, du coloris, des tons, des nombres , les facultés du langage et de la mécanique; celles de la sagacité comparative , de l’esprit métaphysique, de l'esprit de saillie, aux parties antérieures , à celles qui répondent au front : enfin, les sentimens de l’orgueil, du sens moral, de l’imitation , de l'instinct religieux, et de la fermeté , aux parties supérieures du cerveau , à celles qui aboutissent au vertex.

Bien qu'il y ait, entre les idées de M. Gall et celles des premiers philosophes et moralistes que nous avons exposées , plus de points de ressemblance qu’on ne pourrait le croire au premier aspect, cependant M. Gall, n'ayant pas mentionné parmi les facultés qu'il présente comme primitives , les principales de celles admises par les auteurs, comme l’instinet, l'intelligence, la volonté, la liberté, la raison, la perception, la mémoire, le jugement , etc. , il a cru devoir s'expliquer sur ces créations des idéologues. Selon lui, ces prétendues facultés primitives ne sont pas telles : elles ne sont , ou que des généralisations de l’esprit , ou que des attributs communs des véritables facultés primitives. Ainsi d’une part , tandis que, dans la nature physique , les savans distinguent avec soin des qualités générales et des qualités spéciales, et reconnaissent que ces dernières fondent seules les vraies notions des corps ; en métaphysique, dit M. Gall, on s’en est tenu aux qualités générales. Par exemple, on a dit penser, c’est sentir : il est évident que ce n'est là qu’une généralité. Sans doute la pensée est un phénomène de sensibilité ; mais ç’est un acte sensilif

654 FONCTION DE LA SENSIBILITÉ. de d’une certaine espèce : s’en tenir à cette généralité , c’est comme si l’on croyait avoir tout dit, d’un mammifère, d’un oiseau ,-en disant que ce sont des animaux : ainsi qu'il faut spécifier les qualités de chacun de ces animaux, ainsi il faut spécifier l'espèce de sensation qui est la pensée.

De même, selon M. Gall, l'instinct, l'intelligence, ne sont que des généralisations de l'esprit, etne peuvent conséquemment être présentés comme des facultés primitives de l'âme. L'instinct, en effet, est une expression générale , indiquant toute impulsion intérieure quelconque: et, par conséquent , il y a autant d’instincts que de facultés fondamentales. L'intelligence est également une expression générale désignant la faculté de connaître ; et, de même qu’il y avait beaucoup d’instincts, il y a aussi beaucoup d’espèces d’intelligences. C’est à tort que beaucoup de philosophes ont dit que l'instinct était le partage des animaux, et l'intelligence l’attribut de l’homme; les animaux ont tous, à un certain degré, de l'intelligence , et dans l’homme beaucoup de facultés sont des instincts. La volonté n’est pas davantage une faculté fondamentale ; elle n’est qu'un jugement porté entre plusieurs motifs, et le résultat du concours d’action de plusieurs facultés : il y à autant de désirs que de facultés ; mais il n’y a qu’une seule volonté, qui est le produit de l’action simultanée des forces intellectuelles : aussi la volonté est-elle souvent en opposition avec les désirs ! Il en est de même de la liberté et de la raison : l'une rentre dans ce que nous venons de dire de la volonté; et l’autre, la raison, n’est que le jugement porté par les facultés intellectuelles supérieures ; à ce litre, elle ne doit pas être confondue avec l’intelli-

ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. 655 gence ; beaucoup d’animaux sont intelligens , il n’en est pas de raisonnables.

D'autre part, ce qu’on a appelé dans l’entendement perception , souvenir, mémoire, jugement, imagination , sont des attributs communs de toutes les facultés intellectuelles , et ne peuvent conséquemment être considérées comme des facultés primitives. Ghaque faculté a sa perception, sa mémoire, son jugement, son imagination; et, par conséquent , il y a autant d'espèces de perceptions , de mémoires, de jugemens et d’imaginations, qu'il y a de facultés intellectuelles primitives. Cela est si vrai, qu’on peut avoir de la mémoire, du jugement sur un point, et n’en point avoir sur un autre. La mémoire des Lons , par exemple, est autre que celle des langues ; et Lel qui a l’une , peut fort bien n'avoir pes l’autre. Ges prétendues facultés ne sont que des modes divers d’activité de toutes les facultés. Toute faculté percoit la notion à laquelle elle a trait, c’est-àdire a la perception ; toute conserve et renouvelle le souvenir de cette notion, c’est-à-dire a sa mémoire : toute est disposée à agir sans y être provoquée du dehors, quand son organe a un grand développement ou une grande activité intrinsèque, ce qui fonde l’imagination. Ne distingue-t-on pas, eneffet , plusieurs imaginations, celle du poète, du musicien, du philosophe? Enfin, toute faculté exerce avec plus ou moins de perfection sa fonction, d’où résulte le jugement. Le jugement n’est que l'exercice parfait de la faculté intellectuelle , d’après les lois innées que la nature a assignées à l’objet auquel elle a trait; et, conséquemment, chaque faculté a le sien. M. Gall en dit autant de l'attention , qui n’est que le mode actif d'exercice des façultés intellectuelles fon«

656 FONCTION DE LA SENSIPILITÉ. au damentales , et qui, par conséquent, étant un attribut de toutes, ne peut être dite une faculté primitive,

Quant aux facultés affectives , à ce que les moralistes ont appelé passions, affections; d’abord, M. Gall dit que le mot passion est mauvais pour indiquer une faeulté primilive, et ne doit désigner que le plus haut degré d’activité d’une faculté quelconque. Toute faculté demande à être mise en jeu, et selon le degré d'activité qu’elle possède , elle est un désir , un goût, un penchant, un besoin, une passion. N’a-t-elle qu’une médiocre énergie? elle n’est qu'un goût : au contraire, a-t-elle une activité extrême? elle fonde une passion. Il peut donc y avoir autant de passions. qu’il y a de facultés : el, en eflet, ne dit-on pas la passion de l'étude, celle de; la musique , comme on dit la passion de l'amour, celle de l'ambition? Possibilité, goût, penchant, besoin , passion, ne sont que des degrés de chaque faculté, et peuvent , par conséquent, se dire de toutes. IE blâme de même le mot affection, qui ne doit s’entendre, selon lui, que des modifications que peuvent présenter les facultés primitives , en raison du mode selon lequel les affectent les imfluences du dehors et celles du dedans. Tandis que la passion était pour M. Gall un mode de quantité, si lon peut parler ainsi, l'affection est un mode de qualité. À cet égard , quelques-uns de ces modes affectifs sont communs à toutes les facultés, comme ceux de plaisir et de peine ; toute faculté peut être occasion de plaisir ou de souffrance. D’autres affections sont spéciales à quelques facultés, comme la prétention , qui est, dit-il, une affection de l’orgueil; le repentir, une affection du sens moral. Enfin, ces affections sont simples ou composées : simples, quand elles ne portent

que sur une faculté , comme la colère, qui est une aflection simple de Ja défense de soi-même : composées, quand plusieurs facultés sont affectées en même temps, comme la honte, qui est une affection des facultés primitives du sens moral et de la vanité. Ici, nous ferons remarquer à M. Gall qu’il sera souvent fort difficile de distinguer une faculté morale primitive , de ce qui n’est qu'une modification de cette faculté : la tendance que nous avons à juger toujours d’après notre sentiment intime , doit nous faire généralement mettre au premier rang ce qui remplit et domine notre âme; et, par exemple, l’avarice dont notre auteur fait une affection, une modification du sentiment de la propriété, serait une faculté primitive pour un avare. Ce n’est que la spécification de la partie cérébrale, qui est l’organe de la faculté elle-même , qui peut faire échapper à cette difficulté.

Du reste, les moralistes sont assez rapprochés de M. Gall relativement aux facultés affectives. Beaucoup des actes que les premiers appellent passions, affections de l’âme , ne sont que les facultés fondamentales de ce dernier , sous d’autres dénominations. N'est-ce pas évident pour les sentimens d'amour maternel, d'amitié , d’orgueil, de vanité? pour l'instinct religieux, et le sens moral ? M. Gall prétend seulement que les moralistes, ne s'appuyant pas dans leur étude sur l'organisation , ont trop multiplié le nombre des facultés affectives primitives ; méconnaissant que les modifications d'une seule faculté donnent naissance à beaucoup de sentimens, en apparence divers, et que beaucoup de ceux-ci proviennent de la combinaison des facultés. La faculté primitive de la vanité, par exemple, engendre

la coquetterie , Vémulation , l'amour de la gloire , etc. ; celle de la défense de soi-même enfante la fémérité, le courage, Vesprit querelleur, la peur, etc. Le mépris, au contraire, est un produit de l’action des facultés de l’orgueil et du sens moral. Selon lui, toutes les nuances désignées par les moralistes peuvent être ramenées ; soit aux facultés primitives qu’il admet, mais variant dans leurs modifications , leurs degrés; soit à des combinaisons entre ces facultés.

Sous le rapport des facultés intellectuelles, les dissemblances ne sont pas très-grandes non plus : les facultés de comparaison et de sagacité comparative, de M. Gall, ne sont autre chose que la faculté d’entendement admise par tous les idéologues : et a-t-on jamais méconnu les talens innés de la poésie, de la musique, auxquels sont dus ces beaux arts ; la faculté du langage , sans laquelle la puissance de raisonner , nous aurait élé donnée en vain ? etc.

En résumé, dans sa doctrine psycologique, M. Gall peut se rendre compte de tous les phénomènes du moral de l’homme. D'un côté, il n’est aucun sentiment du cœur, qu'il ne puisse rattacher à quelques-unes des facultés affectives primitives , soit isolées et diversement modifiées , soit combinées entre elles. D’un autre côté, par les facultés primitives intellectuelles , il explique les hauts travaux de notre esprit, ces opéralions par lesquelles nous obsc-vons la nature, en recueillons les nombreux phénomènes, remontons à leur origine, et nous élevons des faits particuliers aux principes. Il indique dans l’organisation cérébrale la source des arts et des sciences, prévoit, par cette organisation, quel est le monde de chaque animal, et prescrit par avance

le 'caractère éternel de l'espèce humaine. Proclamant la prééminence de l’homme sous le rapport de l'intellect, il la consacre de même sous le rapport de la morale; il dit cet être libre, et de plus, seul entre tous les animaux , ayant une liberté morale. On a vu qu’il nous attribue , à l’exclusion des animaux, un sens moral et l'instinct religieux , dont les inspirations comptent parmi les motifs qui décident nos actions. Il dit même que dans l'inégalité inévitable qui se remarque toujours entre les diverses facultés, ces dernières généralement prédominent; et qu'ainsi l’homme l’emporte en nous sur l’animal. De même que toute faculté quelconque , à l’instar d’une sensation interne physique , de la faim , par exemple , fait éprouver du plaisir quard on cède à ses inspirations, et de la peine quand on y résiste ; de même ce précieux instinct du juste et de l'injuste suit cette loi, et les sentimens qui lui sont dus constituent la eonscience : c’est la première fois qu’on a donné de ce sentiment une explication aussi heureuse. Niant qu'aucune des facultés primitives qu'il admet soit exclusivement ou un mal ou un bien, il dit que toutes fondent tour à tour un vice ou une vertu, selon l’usage qu’on en fait. De là les préceptes les plus rigoureux de s’observer, de veiller sur soi-même. De là la nécessité fortement exprimée de l'éducation, de la législation et de la religion , pour guider dans l’emploi de cette fonction, qui est presque tout l’homme : l’une , en exerçant l'esprit, lui fait acquérir toute sa puissance; et, en cultivant le cœur, en limite et dirige sagement toutes les impulsions : l’autre prépare aux hommes les moyens de vivre, les affranchit de la misère, leur dispense l'instruction et les lumières , et, en décernant des récompenses aux vertus,

LE

Go FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.

et infligeant des panitions aux vices, ajoute à la liberté morale naturelle de nouveaux motifs. Enfin, la religion achève de donner à notre liberté morale la plus grande extension , en ajoutant à tout l’appareil des lois ses promesses et ses menaces d’un avenir éternel de joies et de douleurs.

1 est vrai que s’il y a toujours assez d'équilibre et d'égalité entre les organes cérébraux , pour qu'aucune faculté ne prédomine les autres au point d’être irrésistible, il y a souvent aussi de très-fortes inégalités entre eux. Certainement on ne contestera pas que les hommes ne naissent plus ou moins heureusement organisés sous le rapport des qualités de l'esprit : pourquoi n’en seraitil pas de même à l'égard des qualités du cœur? Cette dissemblance, qui a des résultats bien plus funestes, est également certaine : tel naît avec une prédominance des facultés morales et affectives les plus favorables à l’état social, et tel autre naît dans une condition inverse ; au premier , la pratique du bien sera facile ; au second, la tendance vers le mal sera extrême. Mais que conclure de ce fait, sinon que les secours de l'éducation et de la législation sont encore plus urgens pour soutenir ce dernier , l'empêcher de faillir, et ramener l’équilibre qui est presque rompu? Tout au plus on pourrait en déduire la nécessité de graduer les récompenses et les peines. plus que ne le font nos lois; puisqu'à inégalité de dispositions il y a certainement imégalité de mérite ou de mal. Mais encore, quel moyen d’apprécier l’état de ces dispositions intérieures , et comment pénétrer dans jes consciences ? Le plus sûr est que l'éducation et la législation redoublent leurs efforts , et il n’est rien qu’elles ne puissent espérer de modifier.

C’est surtout dans l'explication des différences psycologiques que se montre la commodité de la théorie de la pluralité des organes du cerveau : chaque sexe, chaque individu , chaque race, auront des degrés de développement et d’activité différens dans les divers organes du cerveau. Si la femme a généralement une intelligence moins forte que l’homme , et au contraire une sensibilité plus grande, des facultés affectives plus impérieuses ; c’est que les portions cérébrales antérieures ont chez elles moins de développement, et qu’au contraire les parties postérieures en ont davantage. Si chaque homme se distingue par un talent spécial; si l’un est poète, l’autre musicien, etc. , c’est que l'organe de chacune de ces facultés est proportionnellement plus développé ou plus actif. G’est surtout d’après des observations empyriques de ce genre que M. Gall dit avoir trouvé le siége des différens organes. Ce médecin, sous ce point de vue , partage tous les hommes en cinq classes : 1° l’une de ceux dans lesquels prédominent toutes les facultés de l’humanité , et chez lesquels conséquemment l’organisation rend facile le développement de l'esprit et la pratique dela vertu. 2° Une seconde, de ceux dans lesquels prédominent les organes des facultés animales, et qui, moins disposés au bien, auront plus besoin des secours de l'éducation et de la législation. 3° Une troisième , de ceux dans lesquels toutes les facultés sont également énergiques ,et qui seront, ou des hommes de bien, ou de grands criminels, selon la direction qu’ils prendront. 4° Une quatrième , de ceux qui , ayant toutes les facultés à peu près égales et médiocres, en auront une seule prédominante, et seront à son égard des génies. 9° Enfin, une dernière de ceux qui auront toutes les

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facultés également médiocres ; et c’est la classe la plus nombreuse. Du reste, il est rare que les caracières et les actions des hommes proviennent d’une seule faculté ; le plus souvent ils dépendent de la combinaison de plusieurs; et, comme il ÿ a mille combinaisons possibles entre tant de facultés , on concoit que les variétés psycologiques entre les hommes doivent être extrêmement nombreuses. Ajoutons d’ailleurs, que toutes ces facultés ont souvent dans chacun un caractère spécial, ce qui doit ajouter encore aux variétés inlellectuelles et morales : ne reconnaît-on pas, dans chaque peintre, chaque poète, chaque musicien, un cachet particulier ? Enfin , les différences nationales des peuples trouvent aussi leur explication dans le système: si la race européenne est si supérieure à la race nègre, si l'Italien et l'Allemand l’emportent relativement au talent musical sur le Français et sur l’Anglais , M. Gall dit en trouver les causes dans la disposition des organes du cerveau. Quant aux différences qui fondent les degrés divers de civilisation, elles dépendent, sans contredit, pour la plus

grande partie , de la nécessité dans laquelle est l’homme de tout créer, et de la lenteur inévitable avec laquelle

il fait sa langue, ses sciences, son état social, tout ce

qui sert prochainement à son bien-être physique et moral. On voit dès lors quelle influence prochaine doi-

vent exercer sur la rapidité avec laquelle arrive la civilisation, les circonstances extérieures, Peut-être que | l’état de perfection acquis au cerveau par l'exercice, à

un certain degré de civilisation, se transmet de généra- # tion en génération, et concourt aussi aux progrès continuellement croissans de nos sociétés.

En somme; puisque chacun des nombreux organes à

ACTES INÿELLECTUELS ET MORAUX. 645 du cerveau peut avoir , dans les divers hommes, un degré parliculier de développement et d'activité ; puisque chacune des facultés qui sont leurs produits, offrent le plus souvent dans chaque homme une nuance spéciale ; puisque ces organes peuvent établir entre eux un nombre considérable de combinaisons variées ; puisqu’enfin les hommes , indépendamment de ces différences dans leur organisation cérébrale , d’où résultent ce qu’on appelle leurs dispositions, n’ont jamais cultivé et exercé leurs facultés d’une manière égale et semblable, on conçoit que rien ne doit être plus variable que le moral des hommes, et pourquoi il n’y a pas deux hommes qui se ressemblent sous ce rapport.

Telle est la doctrine de M. Gall: encore une fois, nous ne voulons pas la discuter. Quelque séduisante qu'elle soit, sous plusieurs points de vue, elle a aussi ses difficultés : comment , dit M. Georget, concevoir la communication de toutes les facultés, lorsqu'elles doivent agir ensemble, ou lorsqu'elles doivent s’emprunter les connaissances dont chacune a besoin? comment expliquer la puissance que chacune d'elles a d'employer les sens à son profit ? pourquoi surtout n’y a-t-il qu'un moi, et pourquoi chaque faculté n’a-t-elle pas le sien ? y auraitil un organe pour le moi? et les autres facultés ne seraient-elles que de simples tendances qui agiraient sous sa direction ? enfin, toutes les facultés indiquées sontelles bien véritablement fondamentales ? et quelques-unes ne peuvent-elles pas rentrer dans d’autres, etc. ? Nous laissons au temps à prononcer. Nous terminerons seulement par quelques réflexions sur ce qui regarde le moi. Il est certain, que sous le rapport physique, il réside dans le cerveau, mais non dans le cerveau tout

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CPR

entier , puisqu'on peut impunément enlever des couches de cet organe : alors dans quelle partie du cerveau ? Les auteurs sont dissidens à cet égard. M. Gall n’admet dans l’encéphale aucune partie centrale tenant les autres sous sa subordination , et croit que chaque organe cérébral est tour à tour celui qui commande le jeu des autres, selon qu’il est actuellement dans un état plus grand d’excitation. D’autres, au contraire, admettent une partie cérébrale centrale, qu’ils disent être le siége du moi; mais ce n’est pas la même que chacun indique ; ceuxci disent la glande pinéale; ceux-là, le corps calleux; Sæmmering , les ventricules latéraux; la plupart, le point où aboutissent les sensations et d’où partent les volitions : aussi est ce en ces divers endroits de l’encéphale qu’on a indiqué le siége de l'âme.

AnTicLe III

Du Plaisir et de la Douleur, considérés comme types et anodes communs de tous les phénomènes sensoriauæx.

Nous connaissons maintenant tous les phénomènes de la sensibilité. Ayant traité : d’abord , des sensations proprement dites , tant externes qu'internes , tant de santé que de maladie; puis des actes intellectuels et moraux, nous croyons n'avoir omis aucun des phénomènes sensoriaux que peut éprouver l’homme.

Or, le plus grand nombre de ces phénomènes, quelque divers qu'ils soient, sont toujours en eux-mêmes, ou agréables, où pénibles, des sensations de plaisir, ou des sensations de douleur ; et de à, le plaisir et la douleur ont été regardés comme deux types communs à tout acte sensitif quelconque. Beaucoup de philosophes, en effet, ont professé La "at avait aucune. de nos sen-

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