CHAPITRE, T
De la première enfance.
M. /Jallé appelle de ce nom l’époque de la vie humaine, qui s'étend depuis l'instant de la naissance jusqu’à celui où la seconde dentition succède à la première, c’est-à-dire jusque vers la septième année à peu près. D’après les phénomènes de développement fort impor-
ans qui la caractérisent, ce savant l’a subdivisée en trois époques : une qui s'étend du moment de la naissance jusqu’au travail de la première dentition, et qui a généralement une durée de sept mois; une seconde, qui comprend tout le temps qui s’écoule pendant que se fait cette première dentition, et qui dure jusqu’à deux ans; enfin, une troisième qui embrasse tout l’intervalle qui sépare la première dentition de la seconde. Dans l’histoire que nous allons faire de chacune , sous le double point de vue de l’état des organes et de celui des fonctions, nous nous bornerons à l'indication des choses capitales et Les plus générales ; car si nous voulions mentionner tous les changemens, comme il n'est aucune partie, aucune fonction qui n’en présente d’un jour à autre, il n’y aurait en quelque sorte pas de terme à notre description.
ArnTicze E°.
Première. époque de la première enfance.
Cette première période de l'enfance commence à la naissance , et débute par une révolution qu’il faut d'abord indiquer. De même que dans le cours de la vie fœtale , souvent un mode nouveau de nutrition avait été substitué à un premier, comme, par exemple , quand le service du placenta avait succédé à celui de la vésicule ombilicale ; de même il se fait à la naissance un grand changement , celui qui consiste dans l’établissement de larespiration. À peine l’enfant est-il né, qu’une inspiration s'effectue, fait pénétrer l'air dans le poumon, et la respiration commence pour ne plus cesser
DK LA PREMIÈRE ENFANCE. 23 désormais qu’à la mort. Quelles sont les causes de ce grand changement , et surtout quels en sont les eflets ?
D'abord , il est probable que la série des développemens qui se sont faits pendant le cours de la grossesse , y prédisposait. Nous avons vu que dans les derniers mois, graduellement le poumon avait grossi, que les artères qui émanaient de la pulmonaire pour se distribuer à cet organe avaient augmenté de calibre, et que par contre le canal artériel avait diminué. Ainsi, le poumon, dont le service devait commencer à la naissance, dès que l'enfant séparé de sa mère ne pourrait plus aller en elle revivifier son sang, était préparé à l'avance à entrer en exercice. En' second lieu , le travail de l'accouchement a peut-être aussi prédisposé à ce changement. En effet, par les contractions de l’utérus, la circulation du sang a dû être modifiée dans le pla: centa, et par suite dans le fœtus; il est probable que dès ce moment, d’un côté le sang de la mère a cessé d'arriver au placenta, ou n’y est plus parvenu qu’en pelite quantité; de Pautre, que le fœtus n’a plus recu par la veine ombilicale que du sang qui venait déjà de lui-même et qu'avaient apporté au placenta les artères ombilicales. Or, un trouble survenant dans la circulation du fœtus , n'est-il pas probable que la nature a dû tendre à commencer dès-lors le mode nouveau de circulation qui devait succéder, c’est-à-dire à faire passer, comme chez Padulte , beaucoup de sang par le poumon ? Enfin , à la naissance , l'enfant est soumis à des impressions nouvelles pour lui, probablement douloureuses, et qui sont regardées par tous les auteurs comme les causes déterminantes de la première inspiration. Par exemple ; l'air extérieur doit, par sa froideur , son poids,
faire une impression pénible sur la peau de l’enfant naissant ; il doit agir de même sur l’origine de toutes les membranes muqueuses; peut-être que les organes des sens, qui sont alors soumis soudain au contact de leurs excitans propres, en reçoivent aussi des impressions douloureuses. Or, ces diverses impressions sont transmises au cerveau; celui-ci les réflète dans les diverses dépendances du système nerveux, par conséquent dans les nerfs des puissances inspiratrices ; et celles-ci, excitées, doivent entrer en action, de la même manière que le cœur est stimulé à recommencer ses contractions , quand à l’occasion d’une syncope on fait respirer de la vapeur d’ammoniaque.
La respiration ainsi commencée, surviennent de grands changemens dans la nature du sang , et dans son mode de circulation. D'abord , l’air entrant dans le poumon artérialise le sang, et de ce moment on peut faire nettement dans ce fluide la distinction des deux espèces de sang, du sang artériel et du sang veineux, comme dans l’adulte. En second lieu , le sang qui est envoyé aux organes étant artériel, est bien plus excitant , et par conséquent leur imprime comme une vie nouvelle. Enfin, la circulation cesse de se faire comme dans le fœtus, et désormais s’accomplit dans le mode que nous avons décrit, en parlant de cette fonction : le sang de la veine cave inférieure ne passe plus par le trou de Botal dans l'oreillette gauche , mais avec celui de la veine cave supérieure il est porté dans le ventricule droit et dans l'artère pulmonaire; celui projeté par l'artère pulmonaire va en entier, ou au moins dans sa plus grande partie, au poumon, et il n’est plus dérivé par le canal artériel dans l'aorte descendante : enfin , le sang de cette
aorte descendante ne s’engage plus dans les artères ombilicales, et le placenta, quand même il ne serait pas détaché artificiellement du fœtus, cesserait d’en recevoir du sang. Il est aisé de vérifier, que dès que la respiration est établie, la circulation s’arrête dans le cordon ombilical ; et ce changement dans ce point de l’appareil circulatoire , est un garant de ceux que nous disons se faire dans les autres. Quelles sont les causes de ces notables changemens ? D'abord, d’un côté, la valvule inter-auriculaire a crû, de manière qu’à la fin de la grossesse elle est arrivée à fermer à peu près le trou de Botal; et, d’autre part, la valvule d’'Eustachi, qui est à l'embouchure de la veine cave inférieure dans l’oreille droite, 4, au contraire , diminué progressivement , de manière qu’elle ne dirige plus aussi exclusivement le sang apporté par cette veine contre ce trou. En second lieu , tandis que les branches que l'artère pulmopaire envoie au poumon ont beaucoup augmenté, le canal artériel a beaucoup diminué: et , si ce canal, bien que conservant à la naissance assez de volume pour donner passage au sang, cependant ne le fait pas, c’est que sa sensibilité, dit Bichat, n’élait en rapport qu'avec du sang veineux, et que maintenant le sang est artériel; ou qu'un grand appel étant fait au sang dans le poumon, par suite de la dilatation qu’a éprouvée ce viscère , il ne reste plus assez de ce fluide pour passer par le canal. Peut-être cependant passe-t-il encore un peu de sang par cette voie, dans les premiers temps qui suivent la naissance. Enfin, pour expliquer pour- . quoi le sang cesse de s'engager dans les artères ombilicales, on dit que ce fluide cessant d’arriver par Le canal artériel à l’aorte descendante, cette artère n’en a plus
que la quantité nécessaire : on avance que la sensibilité des artères ombilicales n’étant en rapport qu'avec du sang noir, Ces Vaisseaux doivent se refuser à se laisser pénétrer par du sang rouge; on ajoute enfin que le sang de l’aorte descendante étant en entier appelé par les viscères de la digestion et de la dépuration grinaire, dont les fonctions vont commencer, il n’en reste plus pour pénéirer dans les artères ombilicales. Peut-être plusieurs de ces raisons sont-elles de pures conjectures ; mais quelque jugement qu’on en porte, il est sûr que la circulation éprouve le changement indiqué. On pourrait dès-lors se dispenser de lier le cordon ombilical après la naissance : chez les animaux, qui se contentent de le déchirer avec leurs dents , on ne voit pas survenir d’hémorragies; et si l'usage de lier ce cordon est universellement suivi pour l'espèce humaine, c’est qu’une précaution est toujours bonne à prendre, et que dans le cas où la nature hésiterait À suivre la nouvelle voie, et tendrait à revenir à l’ancienne , on prévient par là une hémorragie mortelle.
Nous n’avons pas besoin de dire que la respiration ne peut pas ainsi s’élablir, sans qu’il ne survienne aussi des changemens importans dans les organes de cette fonction. Les poumons, qui étaient d’un rouge -brun et denses , deviennent rosés , mous et crépitans. Jetés dans l’eau , auparavant ils se précipitaient au fond de ce liquide ; maintenant, à cause de l'air qui a pénétré leur tissu , ils surnagent. Ils ont beaucoup augmenté de volume et de poids ; auparavant, ils pesaient de douze à quinze gros , et leur poids était au poids total du corps, comme 70 à 1; maintenant, à cause du sang qui leur a été envoyé, ils pèsent de vingt à vingt-quatre gros ;
DE LA PREMIÈRE ENFANCE. 927 et leur poids est à celui du corps entier dans le rapport de 35 à 1.
Indépendamment de ce grand changement relatif à la respiration , il s’en fait d’autres dans les fonctions de relation et dans l’innervation. A la naissance , la vie de relalion commence; tout en naissant, l'enfant pousse des cris , agite ses membres , son corps; et ces cris, ces mouvemens , sont les indices des impressions douloureuses qu'il reçoit du monde nouveau auquel il arrive. De premières sensations sont éprouvées , et à leur suite, des phénomènes expressifs sont produits. Les cris, en même temps qu'ils annoncent le commencement de la vie de relation , sont utiles comme mettant en jeu la respiration ; et les mouvemens généraux du corps , en même temps qu'ils sont phénomènes expressifs ,.servent à faire revenir l’être de la stupeur qu’a pu produire la pression à laquelle il vient d’être soumis, et à faire cesser la douleur qu'a pu laisser l'attitude gênante à laquelle il était contraint. Quant à l’innervation, elle est désormais nécessaire , Comme présidant à la respiration, et parce que l'être à fait un pas de plus dans la vie.
Telle est la révolution qui se fait à la naissance, et voilà ce qu'on appelle la vie extérieure commencée. Getie vie, que l’on doit distinguer de la vie fœtale, parce que seule elle donne des droits civils, est décélée.exclusivement par la respiration; et ce n’est que d’après les signes fournis par cette fonction, qu’il faut prononcer quand on est consulté par les magistrats. Ge qui, au moment de la naissance, apparaît de la vie de relation , est trop peu de chose de plus que ce qu’on peut supposer en exisler dans la vie fœtale ; et quant aux batiemens du cordon, aux mouvemens du fœtus , ils
prouvent bien que le fœtus en naissant vivait de la vie intra-utérine, mais non qu’il a commencé la vie extéricure ou civile. Souvent le passage d’une de ces vies à l’autre est orageuse : ainsi, la respiration peut hésiter à s'établir, et l'enfant être menacé de périr d’asphyxie : ainsi, le sang peut, pendant le travail de l'accouchement , avoir été accumulé dans le cerveau, ou prendre cette direction consécutivement à la ligature du cordon , et l’enfant courir le risque de périr d’apoplexie. Dans le premier cas, il ne faut pas couper le cordon, qu’on n’ait ranimé l’enfant et excitéses cris. Dans le second cas, au contraire, on peut le couper aussitôt , parce que l’écoulement de sang qui en résultera dégorgera le cerveau, et rendra l'établissement de la respiration plus facile.
Toutefois, cette révolution par laquelle commence la première enfance étant effectuée , la vie va comprendre toutes les fonctions que nous avons décrites; et il s’agit de décrire les changemens qui vont se succéder pendant la première époque de cette première enfance , c’est-à-dire pendant les sept premiers mois de l'existence.
Voici d’abord quels sont ces changemens sous le rapport anatomique. Le corps croît, mais son accroissement est bien loin de s’achever dans cette période, et les diverses parties sont loin de parvenir aux dimensions qu’elles auront par la suite. Ces parties même conservent encore beaucoup des proportions qu'elles offraient dans le fœtus. Ainsi, la tête est grosse relativement au reste du corps; etilen est de même de la moitié supérieure du tronc relativement à l’inférieure , et des membres supérieurs relativement aux inférieurs. Le crâne a
encore la plus grande part à ce volume de la tête , et la face est petite. Le ventre proémine , à cause de la persistance du gros volume du foie et de l’étroitesse du bassin. Toutes les parties extérieures sont manifestes , savoir : les membres, les traits de la face, les organes des sens, ceux des sexes. Ge qui reste du cordon ombilical se flétrit, puis se détache du septième au huitième jour après la naissance, en laissant une cicatrice indélébile , celle de l’ombilic. Quant aux divers appareils et organes, un de ceux qui croît le plus, est le système nerveux. Le cerveau , qui, à la fin de la vie fœtale, était déjà fort développé , comme devant prochainement entrer en exercice, voit se prononcer davantage ses diverses parlies , surtout ses circonvolutions antérieures et inférieures ; cependant il conserve encore une trèsgrande mollesse. La même activité d’accroissement s’observe dans la moelle spinale et les nerfs, et dans la plupart des organes des sens. La peau, par exemple, acquiert dans cette période, et de bonne heure, son développement parfait ; elle reste seulement plus fine, plus nerveuse , plus vasculaire, plus blanche, qu’elle ne sera dans les âges suivans. Les cheveux ont grandi, mais sont encore moins longs, moins épais, et d’une couleur moins foncée qu'ils ne le seront par la suite; les ongles sont encore tendres et rosés; au lieu de poils , il n'y a encore qu’un léger duvet. La peau est alors sujette à présenter diverses efflorescences, surtout à la tête. La langue est aussi bientôt parfaite , et ne diffère de ce qu'elle sera plus tard, que par les dimensions. L’œil et l’oreille sont également très-développés dès ce premier âge. L’organe de l’odorat, au contraire, est resié en arrière; à l'extérieur , le nez n’a pas changé ,
et intérieurement les sinus ne se développent pas encore, Du côté de l'appareil locomoteur , les extrémités des os longs commencent à développer des points d’ossification; les os larges s'étendent , se touchent , forment les sutures , s’épaississent el se partagent en deux tables qui circonscrivent un diploé: mais ce travail d’ossification west pas aussi considérable qu'il le sera par la suite; il ne fait en quelque sorte que commencer, et se prolongera au loin dans les âges suivans. Les muscles commencent à se diviser en faisceaux. Les articulations sont bourrées , comme elles le seront encore pendant plusieurs années. Le larynx, fort petit, ne fait pas encore de saillie au col, et toutes ses pièces solides sont encore cartilagineuses. A l'appareil digestif, les lèvres sont proporiionnellement fort grandes relativement aux mâchoires ; les mâchoires sont petites, dépourvues de dents; l’inférieure a son angle beaucoup plus obtus que dans les âges suivans ; les muscles masticaleurs sont peu développés, ainsi que les glandes salivaires el le pancréas. Le volume du foie a diminué dans son lobe gauche; et, au contraire , se sont développées les dépendances de cet organe qui ont trait à la sécrétion biliaire, comme la vésicule biliaire, la rate. Ainsi que le système nerveux, l'appareil lymphatique prédomine ; les vaisseaux lymphatiques et leurs ganglions, le tissu cellulaire et tous les vaiseaux blancs , sont très - développés à cet âge de la vie. Les artères enfin, précèdent dans leur développement celui des parties auxquelles elles se distribuent. Nous ne pouvons mentionner tous les organes, il sera mieux de dire ce qui est de chacun d’eux à l’article des fonctions , ou de la physiologie.
Ici, nous n’avons à étudier que ce qui est des fonc-
tions de relation’ et de nutrition, car celles de reproduction restent inactives, comme chez le fœtus.
Les fonctions de relation, que nous avons vu commencer à la naissance, font dans cette période d’assez grands progrès; cependant elles sont loin d'y parvenir à leur complément. 1° Sensations. Le tact, dans les
: premiers jours de la vie , est encore peu marqué ; cepen-
dant il est déjà en exercice, car l’enfant est sensible au froid de l’air extérieur. A mesure que la peau se développe, et nous avons dit que le dévelôppement de cette membrane était précoce, ce sens devient plus actif; et
° à la fin de la période que nous décrivons , l’enfant com-
mence à exercer le toucher, Le goût probablement entre dès le premier jour en exercice, pour explorer les liqueurs que l'enfant tette ou boit; mais il est sûr au moins que bientôt ce sens est très-actif. Il en est de même de l'odorat, qui cependant est toujours moins délicat, parce que le développement de son organe est toujours plus tardif. Les sens de l’ouie et de la vue > AU Contraire, n’entrent en jeu que vers la cinquième ou sixième semaines, mais bientôt ils sont aussi puissans qu’ils le seront dans Jes âges suivans. Les sensations internes se montrent dès les premiers jours; d’abord celles qui guident dans les rapports à établir avee les corps extérieurs ; ensuile celles qui sollicitent à tre en jeu les organes soumis à la volonté. Ainsi, d’une part, la faim,
la soif, les besoins d’inspirer, d’ex irer, se manifesji » À
tent, et avec les mêmes caractères , que ces sensations
"organiques auront toujours : peut-être en est-il de même - des sensations attachées aux excrétions, bien que l’en-
fant ne les exprime pas, et qu'il paraisse accomplir ses excrétions involontairement. D'autre part, de bonne 54* À
heure , l'enfant éprouve des besoins de se mouvoir , et peut-être est-ce à ces besoins que doivent être attribués les premiers mouvemens qu’il exécute. Quant à des sen sations morbides, à des douleurs , nul doute qu’il n’en ressente de fréquentes , des coliques, par exemple; ses cris répétés en sont la preuve. 2° Psychologie. Dans les premiers jours , l'enfant ne manifeste encore aucunes facultés intellectuelles et affectives ; satisfaire la faim , le sommeil , ne pas souffrir, paraît être toute son existence sensoriale. Mais bien avant la fin de cette période, entrent en jeu les facultés de l'esprit et du cœur. De bonne heure, l'enfant, sollicité par les impressions des sens, commence à connaître les corps extérieurs , à apprendre des mots; il reconnaît sa mère, sa nourrice , les personnes qui le soignent , avec lesquelles il vit; il manifeste des désirs , des volontés ; déjà il paraît éprouver des affections , des passions, des joies , des douleurs. Sans doute, c’est bien faible encore , cependant on y reconnaît déjà les traits futurs de l’homme. %° Locomotilité. À cette période de la vie, la station ni la progression ne sont pas encore possibles; cependant , à sa fin, déjà l'enfant s’essaie à se tenir debout. Mais beaucoup de mouvemens partiels sont produits ; dans le même ordre que se développe l'intelligence de l’enfant, on voit ce petit être mouvoir ses sens, ses mains, Sa tête, ses membres , etc. ; la fréquence de cesmouvemens trahit toute l’activité qu’a déjà son cerveau. 4° Expressions. Dans le principe, les phénomènes d'expression sont aussi bornés que l’est la sensibilité : ils consistent en de simples vagissemens , des cris, par lesquels l’enfant accuse les douleurs qui marquent son entrée dans la vie. Mais peu à peu, et à mesure que la sensibilité
DE LA PREMIÈRE ENFANCE. 235 de l'enfant se développe, on voit sa figure prendre de la mobilité, son œil de l'expression; il devient susceptible de rire, de véritables pleurs; et à la fin dé. celte période , déjà il fait des premiers essais de langage conventionnel , de parole. 5° Quant au sommeil, d'abord il paraît, avec l’action de tetter , se partager toute la vie; l'enfant ne se réveille que pour prendrelaliment qui lui est nécessaire , puis il se rendort aussitôt, à moins qu'il ne souffre. Peu à peu les temps de veille deviennent plus longs : cependant le besoin de sommeil se fait toujours sentir très-souvent , parce que le système nerveux, trèsfrèle encore, est bientôt épuisé par une veille, quelque courte qu’elle soit.
L'établissement soudain de la respiration , au moment de la naissance , fonde déjà, sans doute, une grande différence en ce qui concerne les fonctions de nutrition ; mais la nécessité dont est désormais la digestion, en constitue une autre, qui n’est pas moins importante. Désormais les matériaux nutritifs n’arrivent plus tout sanguifiés ; et, à l'absorption vasculaire, qui jusque -là avait suffi pour accomplir la nutrition, doit forcément s'ajouter une digestion ; l'enfant a besoin d’alimens. Ceuxci sont , le lait que lui prépare une sécrétion de samère, ou une boisson analogue. La nature a coordonné la délicatesse de cetaliment, au peu de puissäñice qu’a d’abord l'appareil digestif; le lait , très-séreuxles premiers jours , devient de plus en plus consistant , à mesure que l’estomac se développe et acquiert plus de force; il est pris par succion; l'instinct fait exécuter aussitôt à l’enfant ce mouvement, quelque compliqué qu’il soit ; et la bouc e, -commeé nous l'avons dit dans Le temps, a alors l’organisation la plus favorable pour l'exécution de cet acte.
Ce genre d’aliment , et le mode selon lequel il est pris, font concevoir pourquoi à cette époque les appareils masticateur et salivaire sont encore si peu développés ; alors ils eussent été, non-seulement inutiles, mais nuisibles. Cependant, à la fin de cette période, souvent déjà les enfans réclament et peuvent digérer des alimens un peu plus substantiels. Du reste , les enfans accusent un fréquent besoin de tetter; soit parce que leur acCroissement étant encore très-rapide, ils ont vraiment besoin de prendre beaucoup de matériaux nutrilifs ; soit parce que l’action de tetter étant pour eux l’occasion de sensations agréables , déjà ils recherchent ces sensations , à l'instar des hommes adultes qui ne comptent la vie que par leurs jouissances , et qui sont toujours en travail pour s’en procurer. Les digestions à cet âge sont assez promples ; les selles sont fréquentes , la matière en est jaune et en consistance de purée.
Les autres fonctions de nutrition exigent à peine qu’on les mentionne. La respiration une fois établie se continue sans interruption , comme chez l’adulte ; seulement les inspirations sont plus nombreuses dans un même temps donné, et s’accomplissent plus par l’action des intercostaux que par celle du diaphragme , à cause du gros volume que conserve l'abdomen. Explorée au stethoscope , elle est plus bruyante que dans les âges suivans ; comme si les ramifications des bronches éprouvaient une plus grande dilatation, etrecevaient proportionnellement une quantité plus grande d’air. La cireulation s’accomplit désormais comme chez l'adulte, car le canal artériel, le canal veineux, et les artères ombilicales se sont oblitérés peu à peu : seulement les pulsations du pouls sont plus précipitées, et leur nombre
s’élève à cent par minute: Les absorptions sont en raison du grand développement du système lymphatique à cette époque. Les nutritions sont très-aclives , puisque tous les organes croissent ; mais elles portent plus sur Le système nerveux que sur les autres parties. Les calorifications deviennent graduellement plus énergiques , puisque l'enfant, à mesure qu'il avance dans la vie, développe une chaleur spécifique plus grande. Les sécrétions eæcrémentitielles participent de la grande activité qu'a le mouvementnutritif; mais leurs produits offrent un moindre degré d’animalisation, comme il en est, du reste , à cet âge, de tous les fluides de composition ; l'urine, par exemple, est moins chargée d’urée, et contient en place de l'acide benzoïque; la transpiration cutanée est acidule , etc. Souvent ces excrélions ne suffisent pas à la dépuration , et la nature en crée d'’insolites, de morbides, comme ces efllorescences cutanées dont nous avons parlé.
Telle est cette première période de l’enfance : abstraction faite de la révolution qui tient à l'établissement de la respiration, les appareils qui s'y montrent les plus actifs, et qui subissent les plus grands développemens, sont les appareils nerveux et digestif, et partant, ces appareils doivent être les plus exposés aux maladies. Aussi cet âge-est-il celui des convulsions , des maladies céphaliques , du carreau, etc. La fréquence des efllorescences cutanées prouve aussi que la nature fait alots de la peau un de ses principaux organes de dépuration : et c’est un avertissement qui nous est donné d’épargner aux enfans l'influence du froid, de l'humidité, de tout ce qui pourrait contrarier la direction vers cette membrane.
ArTiczeg Il.
Seconde époque de la première enfance. — Première dentition.
Il serait fastidieux de décrire pour chaque âge un à un chaque appareil et chaque organe; pour abréger, désormais nous rattacherons la description anatomique des parties à l’exposition des fonctions; par là même, nous serons mieux Compris.
Dans cette seconde époque de l'enfance, tous les traits de la vie, et surtout de la vie extérieure, vont se dessiner davantage. Les sens externes sont désormais en toute activité , et l’intelligence, que nous allons voir prendre un grand essor, les emploie sans cesse à la connaissance des corps extérieurs. Parmi les sensations internes ; celles de la faim, de la soif, continuent d’être impérieuses , et d’être en rapport avec le grand besoin qu'a l'individu d’une abondante alimentation; celles qui sont attachées aux excrétions guident désormais dans l’accomplissement de ces fonctions; et enfin, l'enfant accuse sans cesse les besoins d’exercer son esprit, ses sens, ses muscles , ses facultés. La psychologie, dans cette période , fait les plus grands progrès. D'un côté l’intellect est tout entier appliqué à connaître l'univers, et à apprendre à agir sur lui : pour ce double but, l’enfant manifeste une grande puissance d’observation et d’imitation. Tout à l’heure nous montrions ses sens continuellement en action : or, l’activité de ses sens à cette époque de sa vie, est un garant de celle de son esprit. Toute faculté intellectuelle a , dès cet instant, ses attri-
buts actifs; mais dans chacune, la perception et la mémoire sont supérieures au jugement et à l'imagination. La faculté du langage artificiel est surtout alors très-agissante ; à cette époque l'enfant apprend, non-seulement
+ les choses elles-mêmes, mais encore les mots par les-
quels les hommes sont convenus arbitrairement de les exprimer. Quiconque voudra réfléchir à la somme de connaissances qu’acquiert un enfant dans les deux premières années de sa vie, sera convaincu que jamais à aucune autre époque de l'existence , l'esprit n’est plus actif et ne développe plus de puissance. Plus tard , il pourra saisir des rapports plus délicats; mais jamais il n’acquerra en si peu de temps autant de connaissances, et ne sera susceptible d’une aussi forte observation. Cependant, ce sont surtout les sens qui agissent alors ; et comme des impressions nouvelles leur parviennent sans cesse, l’enfant est sans cesse distrait, et décèle une extrême mobilité. Les facultés affectives, d’un autre côté, éprouvent le même développement; l'enfant, de bonne heure , manifeste toutes Les qualités morales principales, sice n’est l'instinct de la reproduction ; l'envie, la jalousie , l’orgueil, l’égoïsme , l'attachement , la haine, la colère, etc. , tour à tour se peignent sur sa figure et dans ses traits avec des degrés divers d’intensité. En un mot, dès cette époque de la vie, l’homme intellectuel et moral se découvre tout entier. Mais, toutes les déterminations sont encore peu tenaces ; l’homme n’est pas encore moulé aux impressions extérieures , ni plié par un exercice répété au pouvoir des habitudes ; à ce double titre , il est très -susceptible d’être modifié , et c'est dès cet instant que doit être appliquée l’éducation, surlout en ce qui concerne les qualités morales. L’en-
fant étant alors très-accessible aux diverses impressions,
très-disposé à l’imitation ; les organes ayant alors toute flexibilité ; il importe beaucoup d’ordonner la vie de manière à prévenir toutes les habitudes morales vicieuses, et à n’en laisser établir au contraire que de favorables.
On sent bien que nous ne pouvons ici nous permeltre |
que cette expression générale, et que plus de détails sur ce sujet intéressant nous sont interdits. Nous n'avons pas besoin de dire que le cerveau continue de croître, et surtout encore dans ses parties antérieures et inférieures.
C’est dans cette période aussi que la station et la progession deviennent possibles. Jusque-R, le squelette et tout le corps présentaient des obstacles invincibles à l’accomplissement de ces actions; la tête, trèsgrosse , contrastait avec la petitesse des membres abdominaux; le rachis, plus gros à sa partie supérieure qu’à sa partie inférieure, n’offrait qu’une seule courbure dans sa longueur ; il était sans apophyses épineuses, d’où un espace moindre à l’insertion des muscles des gouttières vertébrales , et une moindre longueur dans le bras de la puissance : les corps des vertèbres, au lieu d’être aplatis, étaient arrondis; les muscles vertébraux avaient peu de volume ; le bassin , beaucoup plus oblique en en bas sur le rachis, permettait davantage au ventre de peser en avant, et d'entraîner en ce sens tout le corps ; les cavités cotyloïdes , encore toules cartilagineuses, ne présentaient pas assez de résistance aux fémurs : ceux-ci étaient moins convexes en avant; leur col, plus court et plus à angle droit sur le corps de l'os, était encore cartilagineux; les rotules existaient à peine ; les calcanéums ne présentaient pas en arrière
l'avance qui agrandit en ce sens la base de sustentation ; les pièces du tarse étaient toutes cartilagineuses ; les pieds très-petits, etc. En un mot, il n’existait encore aucune des conditions de structure que nous avons vu être nécessaires pour que la station sur les deux pieds puisse être effectuée. Mais dans le cours de la période que nous décrivons , tous ces développemens se sont faits peu à peu; et peu à peu aussi On voit l'enfant soutenir l'attitude qui est caractéristique de son espèce , et accomplir la marche, la course , le saut, les divers modes de progression qui sont propres à l'homme. Seulement, sa solidité , lors de l’accomplissement de ces divers actes, n’est pas aussi grande qu’elle le sera par la suite, et des chutes fréquentes signalent les progrès qu'il fait en ce genre. En général, dans toute cette période, l'être se livre à de fréquens mouvemens, qui tout à la fois sont l'annonce de la grande activité de l'esprit, el un moyen par lequel la nature travaille au développement du corps. Les expressions suivent la marche des facultés intellectuelles et affectives, dont elles sont une conséquence forcée. D'un côté, le langage affectif participe de l'état actif de l'esprit et du cœur; des gestes continuels, des cris fréquens, une exirême mobilité de la figure, trahissent sans cesse la succession des idées qui sont formées, des sentimens qui sont éprouvés. D'un autre côté, la faculté du langage artificiel en pleim exercice dirige les organes vocaux et de Particulation des sons ; et soit que cette faculté recueille une langue toute faite due aux hommes qui ont précédé, soit qu'elle en invente une elle-même, sous ses inspirations l'enfant apprend à parler : jusque-là, il avait eu la voix , le cri; maintenant il a la parole et devrait perdre ce nom
940 VIB EXTRA-UTÉRINE.
d'enfant (qui ne peut parler) , que jusque -R il avait mérité. Enfin, il est impossible que le sommeilne soit pas en raison d’une veille si occupée et si remplie; aussi est-il à cette époque impérieux, profond et prolongé , et d'autant plus que le système nerveux n’a pas encore toute la force qu'il aura par la suite.
Tel est l’état des fonctions de relation; il montre que le développement du système nerveux cérébral a continué d’être prédominant , et il explique pourquoi les maladies convulsives , céphaliques , continuent d’être fréquentes. Dans les fonctions de nutrition , le plus grand changement se remarquera dans la digestion, car c'est à un développement propre à l'appareil de cette fonction qu'est pris le trait Le plus saillant de la période que nous décrivons, celui auquel elle doit son nom. Graduellement le lait de la mère, ou la boisson ténue qui le remplace, ne suflit plus comme alimént ; il faut une matière plus substantielle, et qui exigera , pour être prise, une mastication préalable. Par un heureux accord, avant que ce besoin s’annonce , la nature fait développer l’appareil masticateur; les mâchoires s’arment de dents, d’où le nom de dentition donné à cette période de la vie. Nous avons dit que dès le deuxième mois de la grossesse , les germes des dents se montraient dans l’épaisseur des os des mâchoires sous forme de follicules membraneux, d’une figure ovoide, tenant par leur extrémité profonde à un pédicule vasculaire et ner: veux , et par leur extrémité superficielle à la gencive. D'abord, la cavité de ces follicules est remplie d’an liquide incolore, limpide; mais bientôt il s’y développe une espèce de papille vasculaire et nerveuse , qui, partant de l'extrémité profonde du follicule , gagne sa par-
NA