CHAPITRE V
De la l’ieillesse.
Enfin, la vieillesse est ce dernier âge de la vie, dans lequel la détérioration graduelle des organes, et par
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conséquent l’imperfection et même la destruction successive des fonctions, conduisent plus ou moins promptement l’homme vers le terme de son existence. /1allé la subdivise encore en trois époques : la vieillesse commencante, la vieillesse confirmée, et la decrépitude. La vieillesse commencante s'étend, chez l’homme y de la soixantième à la soixante-dixième année, et chez la femme, de la cinquantième à la soixante-dixième. Dans la dernière époque de l’âge précédent , il y avait doute encore que l'individu commencât à décliner ; mais dans celle-ci le déclin est évident , et chacune des dé. iériorations que nous avons signalées se prononce. D’abord , les fonctions génitales cessent tout-à-fait d’être possibles; et s’il est des individus chez lesquels elles se prolongent plus loin, ce sont des exceptions fort rares. Tous les sens s’affaiblissent , ainsi que les facultés intellectuelles et affectives ;: désormais l'esprit se refuse aux grands travaux, et le cœur se ferme aux passions; la crainte , l’égoïsme commencent à dominer l'âme du vieillard. Les puissances musculaires affaiblies n’accomplissent plus avec autant d’aisance la station et la progression ; elles laissent le corps se courber, et exigent le secours d’un appui mécanique. Les muscles du larynx accusent la même faiblesse , et la voix se casse , devient iremblante. La digestion exige un choix d’alimens d’une nature plus digestible , parce que l'estomac est affaibli , que les sécrétions salivaires commencent à tarir, et que la chute des dents empêche la mastication d’être aussi complète. Ces organes tombent, parce que de nouvelles couches éburnées continuant d’être déposées à la surface de la papille intérieure , celle-ci finit par être étouffée, et les vaisseaux qui la nourrissent et la font vivre étant 36*
oblitérés. La respiration accomplit de moins en moins parfaitement la sanguification , parce que de plus en plus le système capillaire-du poumon diminue. La circulation languit, parce que le cœur a perdu de ses forces, et que des ossifications accidentelles envahissent ses valvules et beaucoup de vaisseaux. Mais passons rapidement sur celte vieillesse commencante, parce que ce sont les mêmes traits, mais plus prononcés ; que ceux que nous avons décrits pour la virilité décroissante , et que d’ailleurs nous allons les présenter plus marqués encore dans la période suivante. Dans tous les organes, la proportion des solides sur les fluides augmente; toutes les parties se dessèchent. La dilatation des cellules pulmonaires amène l'asthme: celui-ci entraîne souvent la dilatation, l'hypertrophie des cavités droites du cœur ; et cette double détérioration , en entravant la circulation veineuse, a peut-être part à la fréquence des apoplexies qui surviennent à cet âge. C'est alors, en effet, que ces diverses maladies sévissent ; et elles rendent cette époque de Ia vie plus orageuse pour l'homme que pour la femme.
Dans la vieillesse confirmée , il n’y a plus d’hésitation sur le mouvement de décroissement; toutes les forces . s’amoindrissent , les organes cessent d’être réparés , toutes les fonctions languissent , et chaque jour est marqué par la perte de cpl facultés. L'homme se courbe, se rapetisse, s’émacie ; sa peau se ride , sesèche, devient aride ; son visage se décolore , devientbrunâtre , terreux ; ses joues sont creuses, sa bouche enfoncée , son front chauve : le nez et le menton, à cause de la chute des dents, paraissent se toucher; les yeux sont enfoncés , chassieux; la barbe est rare et blanche ; il en est de
DE LA VIÉILLESSE, 265 même des cheveux. La face paraît de nouveau petite, relativement au crâne. Toutes traces du tempérament précédent ont disparu. Tout organe, sans excepiion, va offrir une détérioration graduellement croissante. L'œil est aplati, et n’est plus aussi refringent, parce que. ses humeurs sont moins denses, et que le cristallin a moins de convexilé; ce cristallin d’ailleurs prend de l'opacité; l'iris et la choroïdepälissent, etl’enduit de cette dernière membrane se détruit; le nerf optique s’atrophie, se dessèche. Il en est de même des nerfs de l’ouïe et de l’odorat, En outre, dans l’oreille , Les cavités labyrinthiques, le plus souvent, sont privées de la lymphe dé Cotunni; et dans le nez, la piluitaire est moins fongueuse et plus pâle. La peau est sèche, écailleuse; et la roideur et le défaut d’humectation des articulations des doigts et de la main, rendent le toucher moins facile. Le cerveau, non-seulement se dessèche , diminue de volume, devient de plus en plus ferme; mais son SySième veineux particulier est gorgé de sang. Le crâne, dans lequel il est contenu, paraît désormais formé d’un seul os; les sutures ont disparu : les méninges, la duremère surtout, présentent souvent cà et là quelques points ossifiés ou devenus cartilagineux. Tous les nerfs sont airophiés, durcis. Les muscles sont pâles, mous, ffasques ; et souvent leurs tendons d’origine et de terminaison , sont ossifiés; les coulisses dans lesquelles jouent ces tendons, sont privées de synovie. Les os ont acquis une extrême densité; et cependant ils sont plus cassans, parce que l'élément terreux l'emporte en eux sur leur parenchyme organisé : leurs cavités intérieures sont devenues très - grandes, d’où il résulte qu’à l'instar des autres organes, ils ont diminué sensiblement de poids ;
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la moelle qui remplit ces cavités est beaucoup plus liquide , et comme huileuse : les liens articulaires ont perdu leur souplesse et leur élasticité primitives. Les cartilages de prolongement s’ossifient, ceux dés côtes, par exemple; et, de même qu'au crâne, les sutures avaient été envahies par l’ossification , de même le sont aussi les fibro-cartilages intermédiaires aux corps des vertèbres , les symphyses du bassin. Par la même raison , beaucoup d’articulations primitivement mobiles, cessent de l'être, les costo-vertébrales et costo-transversaires , par exemple, celles des os du carpe, du tarse, le larynx tout entier , le cerceau de l’hyoïde, etc. Cette ossification envahit jusqu’à des parties qui sembleraient devoir en être affranchies , des artères, par exemple, … les cartilages de la trachée-artère et des bronches, les É plèvres , etc. Du côté des organes des fonctions nutritives, les détériorations ne sont pas moins considérables. Les dents tombent , et la mastication ne peut plus être effectuée que par les gencives qui se durcissent; les glandes salivaires diminuent de volume et agissent moins; l'estomac et les intestins sont amples, mais flasques et affaiblis ; tout le système veineux abdominal est distendu, gorgé de sang , et souvent l'anus offre des varices ou des tumeurs hémorrhoïdales. Tous les ganglions mésentériques sont atrophiés, ainsi que tous les autres ganglions lymphatiques; et l’appareil des absorptions, conséquemment, n’est pas moins vicié que celui de la digestion. Les poumons, ayant vu leur système capillaire sanguin diminuer, à mesure que leurs cellules s’élargissaient davantage, sont devenus grisâtres, et contrastent par leur légèreté et leur peu de densité avec la pesanteur et le consistance qu'ils avaient dans les premiers âges. Le
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cœur-est pâle, mou, rapelissé , surtout dans ses ventricules : les artères sont souvent cartilagineuses , ossifiées , au moins roides, cassantes , et d’nn plus petit calibre : les veines sont , au contraire , variqueuses , distendues. Le sang est plus séreux, moins riche en globules et remarquable par son défaut de plasticité. Tous les organes sont moins celluleux et vasculaires que dans les premiers âges, et par conséquent dégradés. Souvent même ceux de la génération ont été résorbés, et ont
disparu; c’est du moins ce qui est souvent des seins
chez li femme , et quelquefois de l'utérus et des ovaires.
Ce tableau des détériorations graduelles de tous les organes chez le vieillard, explique l’imperfection avec laquelle s’accomplissent désormais toutes les fonctions. À raison de l’aplatissement de l'œil , la vue devient presbyte ou longue; et souvent une cécité complète est Ja suite de l’opacité du cristallin ou cataracte, ou de la paralysie du nerf optique ou amaurose. L’ouïe, graduellement perd de sa finesse, et souvent le vieillard finit par être sourd. Les sens du goût et de l’odorat seuls persistent un peu, à cause de leur utilité pour les fonctions nutritives. Les facultés de l'esprit et du cœur disparaissent de même graduellement; el, en effet, leur organe, le cerveau, a éprouvé la même atrophie, le même dessèchement. L'esprit n’est plus apte à aucuns travaux nouveaux ; les impressions lui arrivent sans y laisser de traces ; et la puissance de la mémoire s'étend à peine pour les objets nouveaux du matin au soir : au contraire , le vieillard conserve souvent le souvenir fidèle et précis de ce qu'il a appris dans les temps passés. Les qualités du cœur participent du même affaiblissement; plus de chaleur, d’entraîne-
ment ; l’apathie , l'indifférence , ont remplacé les douces affections; la pusillanimité , l’avarice, la défiance, l’égoïisme, se disputent désormais l’âme du vieillard. Les mouvemens sont lents et glacés; car, d’un côté, peu d'influence nerveuse les excite, et de l’autre affaiblissement dans les muscles qui les produisent. La voix est cassée, et d’ailleurs le vieillard est taciturne et peu disposé à parler : sentant peu et faiblement, il a peu à exprimer ; la brièveté de sa respiration fait même de la voix une fatigue pour lui, et la perte de ses dents rend
l'articulation des sons diflicile. Sa physionomie est tout
à la fois sérieuse et monotone. Son système nerveux enfin , non-seulement ne peut plus accomplir le service de la veille, mais il ne peut plus effectuer l’œuvre réparatrice du sommeil ; le vieillard est souvent assoupi, mais au fond il dort peu et mal. Si des fonctions de relation , nous passons à celles de nutrition, nous y reconnaîtrons le même affaiblissement. L’appétit n’a plus le caractère impérieux des premiers âges, et souvent marque tout-à-fait ; l'aliment n’est plus mâché qu'incomplètement ; une quantité insuflisante de salive l’imprègne; et, arrivant ainsi mal préparé à un estomac qui d’autre part est affaibli, la digestion en est toujours lente et imparfaite. Cependant , comme les plaisirs attachés à cette fonction sont à peu près les seuls qui restent au vieillard, il y attache une grande importance, et souyent se laisse aller à son égard à des abus : l’excrétion qui la termine est toujours chez lui diflicile. La sanguilication est de moins en moins parfaite, tant à cause de la détérioration que subit le poumon dans son système capillaire sanguin, qu’à cause de la difficulté qu’entraîne dans les mouvemens de la respiration l’ossification des
La
DE LA VIEILLESSE. 509 articulations costales. La circulation n’est pas moins affaiblie, car le pouls ne bat plus que quarante à cinquante fois par minute, et offre souvent des intermittences. Les nutritions n’agissant que sur un sang moins abondant et d’une nature moins parfaite, ne paraissent plus se faire que dans la mesure propre à ménager la chute : aussi tous les organes arrivent-ls à cette atrophie , qu’on appelle sénile. La transpiration cutanée et les excrétions qui se font par la peau, sont moindres que dans les âges précédens ; mais le produit de la sécrétion urinaire est plus azoté que jamais ; et beaucoup de sécrétions muqueuses , catarrhales , s’établissent çà et 1à dans l’économie du vieillard, pour remplacer la transpiration cutanée. Les calorifications sont'aussi lan< guissantes que les nutritions ; et le vieillard, toujours glacé, a besoin sans cesse de recourir à des moyens artificiels pour se défendre du froid extérieur. Quant à la sénération , dès l’époque précédente, l'exercice de cette. fonction est devenu impossible pour lui. |
Enfin , à cette seconde époque de la vieillesse, que M. allé fait durer jusqu’à quatre-vingt-cinq ans, et qui pour beaucoup de vieillards n’est pas aussi prononcée que nous venons de le dire, succède la décrépitude , ou l’âge des centenaires, dans lequel tous les traits que nous venons de décrire se renforcent , et dans lequel le mouyement vital va en s’affaiblissant de plus en plus jusqu’à ce qu'il s’arrête tout-à-fait en entier. Les sens externes finissent par se perdre, si ce n’est le goût, qui agit encore un peu lors de la préhension des alimens. Les facultés intellectuelles , complètement anéanties , laissent l’être dans un état d’imbécillité complète. Souvent les mouvemens ne sont plus possibles , et une paralysie gé-
nérale attache le vieillard à son fauteuil ou à son lit. Toutes les fonctions de relation ont cessé ; et c’est ainsi que, par un bienfait de ia Providence , s’anéantit d’abord en nous cette puissance de sensibilité qui fait l’unique charme de notre vie. Le vieillard est réduit à w existence végétative qui devient de plus en plus languissante; il faut qu’on le sollicite à prendre la petite quantité d’alimens qu’il peut digérer ; désormais ni l'instinct de la faim, ni sa raison ne lui en donneraient l’avertissement. Ses excrétions s’accomplissent de même, sans qu'il le sente et qu’il le veuille; et il arrive ainsi sans le sentir au moment où il va enfin cesser d’existér.
Telle est la succession des âges de l'homme. Le tableau que nous venons d’en tracer prouve que notre vie, considérée de son commencement à sa fin, n'a pas un cours uniforme , mais se compose d’une série d'époques de durée inégale, et dans chacune desquelles les mouvemens organiques ont une diverse direction. Non-seulement le mouvement général n’est pas égal; mais encore sont plus ou moins rapides chacun des mouvemens par-
ticuliers qu’on peut y distinguer. Ainsi, pendant le Len ps de
de l'accroissement, toujours un surcroît d'activité se manifeste quand on passe d’une phase à une autre, quand il se fait une révolution organique, et que le développement d’un nouvel appareil va, par des rapports fonctionnels on sympathiques, exciter l’activité des autres ; par exemple , aux première et seconde dentition, à la puberté , etc. Ainsi, bien que toutes les parties continuent de croître pendant toutes les premières époques de la vie , l’activité de l'accroissement diffère en chacune
DE LA VIEILLESSE. 971 d’elles ; puisque les parties supérieures , d'abord bien plus volumineuses que les inférieures , finissent par être équilibrées par elles ; puisque tour à tour divers systèmes et appareils d'organes deviennent prédominans. De même que dans le fœtus, l’accroissement s'était tour à tour montré plus lent ou plus accéléré; que des variations continuelles touchantle volume et l’activité des organes étaient survenues ; que même il s’était fait de véritables métamorphoses , comme quand le placenta avait été substitué à la vésicule ombilicale: de même, de semblables variations se montrent dans le cours de la vie extérieure. Peut-on méconnaître que les diverses fonctions ne commencent pas en même temps, ne croissent pas, ni ne décroissent pas également ? N’est-il pas certain que tour à tour plusieurs deviennent prédominantes , et par conséquent que les influences qu’elles exercent respectivement les unes sur les autres doivent varier sans cesse? Ainsi que dans le fœtus , certains systèmes, le nerveux, le cellulaire , avaient prédominé les autres; de même, dans les âges proprement dits, l'équilibre se montre successivement rompu en faveur des systèmes osseux, musculaire, de l'appareil génital, etc. ; des congestions sanguines à la tête, à la peau, au système lymphatique, à la poitrine , à l’abdomen, au foie, aux veines hémorrhoïdaires, aux veinés céphaliques, etc. , surviennent tour à tour. La vie ne doit donc pas être comparée à un fleuve dont le cours est égal, mais à une série de nœuds d’inégale grosseur. Le passage de l’un de ces nœuds au suivant est souvent difficile; et les Anciens appelaient années clinatériques celles qui correspondent au moment auquel il s’accomplit. Gette doctrine des années climatériques est fondée : il est évident que lors de cer-
taines révolutions des âges, on est plus exposé à des maladies, et à être arrêté dans le cours de sa carrière : cela est vrai, non-seulement de l’homme, mais encore de toutes les espèces vivantes , végétales et animales, Le seul tort qu’aient eu les Anciens, a été de les fixer, d’après la puissance mystérieuse qu'ils attribuaient aux nombres 3 , 7 et 9; selon eux, les années 7, 21, 49, 63 et 81 , qui correspondent à ces nombres ou en sont des multiples, étaient celles où l’homme courait le plus de dangers. Il'est évident qu’une telle base est chimérique , et qu’il faut lui substituer celle des révolutions organiques elles-mêmes. Quant au temps qui s’écoule pendant que ces périodes de la vies’accomplissent, « il est généralement de quatre-vingts à cent années ; mais cela est sujet à beaucoup de variétés qui dépendent de
la constitution qu’on a reçue originellement de ses parens, et de la manière dont on a dirigé sa vie : tel naît débile et incapable de fournir une longue carrière, et tel naît dans des conditions inverses ; celui-ci, soumis sans cesse à des influences extérieures délétères, et abusant continuellement de lui-même, hâte sa mort; celui-là, fidèle aux règles de l'hygiène, usant de la vie avec éco- . nomie, en prolonge aussi loin que possible la durée. ÿ En général, la complication de l’organisation est ici un " désavantage ; plus elle est grande, plus il y a chances de maladie, et par conséquent d’une mort accidentelle, Aussi la mort sénile est -elle plus rare dans le règne animal que dans le règne végétal, et plus rare dans l'homme que dans tous les autres animaux. Mais arrivons à l'étude de la mort.