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CHAPITRE III

Des Idiosyncrasies.

En prenant le mot idiosyncrasie dans le sens rigoureux de son étymologie , il devrait être synonyme de celui de constitution, et exprimer la manière d’être de chacun. Plusieurs physiologistes en effet le prennent en cette acception; mais le plus généralement il désigne une différence individuelle, généralement locale , c’està-dire bornée à un seul organe , mais qui est telle qu’elle imprime à la fonction de cet organe , ou à d’autres fonctions par influence sympathique de celui-ci, un caracière insolite, qui frappe aussilôt par sa singularité. Ainsi, c’est une idiosyncrasie que cette disposition individuelle, dans laquelle certains alimens qui générale ment plaisent et conviennent à tous les hommes, comme du sucre, des fraises, ne peuvent être avalés sans déterminer le vomissement , ou une syncope , ou des convulsions , etc.

Nul doute que toute idiosyncrasie n’ait pour cause une organisation spéciale de la partie qui la signale ; nous avons trop exclusivement , dans tout le cours de cet ouvrage , professé le principe que tout phénomène de vie dérive de l’organisation , pour n’en pas faire encore !ci l'application. Nul doute aussi que ce ne soit dans l'élémentnerveux de la partie, que ne réside surtout cette

DES IDIOSYNCRASIES. Gi7 spécialité organique de laquelle dépend lidiosyncrasie. Mais il faut avouer que nous ne pouvons dire en quoi elle consiste, de sorte qu’elle ne nous est annoncée que par ses eflets, c’est-à-dire par l’idiosyncrasie elle-même. Combien d’autres cas dans lesquels nous avons été dans la même position !

De là, il résulte que dans l’histoire des idiosyncrasies on est réduit à affirmer leur réalité, et à énumérer celles qui jusqu’à présent ont été observées : or, le nombreen est des plus considérables , car il n’est aucune des fonctions qui n’en aient présentées ; mais il devra nous suffire d’en citer quelques exemples pour chacune. Ainsi, pour commencer par la digestion, un ami de T'issot ne pouvait manger un peu de sucre sans vomir : le célèbre fachn ne pouvait prendre plus de six à dix fraises sans être saisi de convulsions : quel médecin n’a vu des personnes atteintes d’érysipèle, de fièvre ortiée , pour avoir mangé des moules ! Par une idiosyncrasie inverse, certaines personnes recherchent avec avidité pour alimens des substances repoussantes , comme de la viande, du poisson cru , de la craie, du charbon, etc. À ces individualités relatives aux alimens , nous joindrons celles qui portent sur les médicamens : que de différences à cet égard parmi les hommes ! certains ne peuvent prendre, sans qu'il survienne une lipothymie, la moindre quantité d’opium. La circulation offre aussi des anomalies de ce genre : on trouve des individus qui ont naturellement le pouls inégal, intermittent , ou plus fréquent , ou plus lent du double que ne le comporte leur âge : celui de Napoléon, par exemple , ne battait que quarante-quatre fois par minute. Aux fonctions des sens , ces idiosyncrasies sont encore plus frappantes , et donnent lieu à

ce qu'on appelle leurs sympathies et leurs antipathies. Que de variétés entre les hommes, sous le rapport des odeurs et des saveurs ! celles qui plaisent aux uns, déplaisent aux autres : certains individus ne recherchent que les odeurs qui sont le plus ordinairement repoussées; et entre autres exemples , nous avons cité celui de Louis XIV. Ces idiosyncrasies des sens portent surtout sur les effets qu’exercent leurs impressions sur toute l'économie. On cite des exemples de plusieurs personnes que l’odeur des chats, des rats , faisait tomber en syncope. Gaubius cite celui d’un homme sur lequel l’émanation des femmes produisait le même effet. Quant aux sens de la vue, de l’ouïe et du tact : en ce qui concerne le premier , sans parler de certains animaux qui ne peuvent voir du rouge sans entrer en fureur , il est certains individus qui sont organisés de manière à ne voir que certaines couleurs , ou à n’en voir aucunes , de sorte que les objets leur paraissent comme une gravure. Relativement à l’ouie, Ev. Home et Heidmann ont vu des individus qui percevaient les sons plus tard , et à un ton plus bas, par une oreille que par l’autre. J.-J. Rousseau cite le cas d’un homme auquel le son d’une cornemuse donnait immédiatement une incontinence d’urine. Le bruit de l’eau qui sortait d’une pipe fit tomber Bayle en convulsion. Enfin , on a vu le même effet, ou la syncope, résulter en certains individus de la sensation tactile faite sur leur peau par du velours ou le duvet d’une pêche.

Il est souvent utile au médecin praticien de connaître ces idiosyncrasies ; soit parce qu’il pourrait prendre pour un état de maladie ce qui par une anomalie est propre à l’état normal; soit parce qu’en employant comme agens

LES IDIOSYNCRASIES. 619 thérapeutiques des substançes qu’une idiosyncrasie repousse, il n’en obtiendrait pas l'effet désiré, ou même provoquerait des accidens. Aussi, est-il bon d'ajouter quelque foi au dire des malades à cet égard, jusqu'à un certain point cependant ; car beaucoup de ces prétendues idiosyncrasies sont souvent aussi de leur part des idées préconcues , ou des produits d’une direction vicieuse de leur imagination.

Du reste, comme les tempéramens, les constitutions , toutes les différences individuelles en général, les idiosyncrasies sont congéniales ou acquises ; et ces dernières sont les produits ou de maladies, ou des habitudes. D'une part, un état morbide peut modifier les organes au point de leur faire développer des idiosyncrasies ; ce sont, par exemple , des idiosyncrasies de l’estomac provoquées sympathiquement par lutérus , que ces appétits bizarres , singuliers, que manifestent les femmes dans leur grossesse : il en est de même de ceux que décèlent les hystériques , les hypocondriaques , etc. D'autre part, souvent l'habitude imprime aux fonctions un caractère opposé à celui qui leur est naturel, et crée de véritables idiosyncrasies ; c’est ainsi, par exemple , que Mithridate s'était habitué à manger impunément des poisons. Mais ceci nous conduit à l’étude des différences individuelles qui sont acquises , et particulièrement à celles qui constituent ce qu’on appelle les habitudes.

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