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CHAPITRE IV

Des différences individuelles acquises, et de celles qui constituent des habitudes.

Toutes les différences individuelles que nous venons d'examiner, tempéramens, constitutions, idiosyncra sies, reconnaissent pour causes; tantôt l’organisation primitive originelle, qu’on a apportée en naissant ; tantôt les modifications qu'ont imprimées à cette organisaüon primitive les influences extérieures et l'emploi même qu’on a fait de la vie. De là, le partage qu’on a fait de ces différences individuelles en natives et en acquises.

1° Différences individuelles innées ou natives. Il est impossible de méconnaître que dans les nombreuses différences que nous venons de reconnaître entre les hommes, il n’y ait quelque chose d’originel. En effet, plusieurs enfans de même âge , soumis aux mêmes influences extérieures , au même genre de vie, déjà trahissent chacun leurs qualités propres , et à mesure qu'ils grandissent , deviennent de plus en plus différens. Souvent aussi des individus manifestent des qualités contraires à celles qu'ils devraient recevoir du monde extérieur auquel ils sont soumis, tant a été forte en eux l’empreinte de leur organisation première. Il existe donc en nous une trame primitive , que nous avons recue de nos parens lors de la génération, qui décide généralement du fonds de nos dispositions , mais sur laquelle nous brodons ensuite diversement notre existence, comme dit M. Hallé, par la manière dont nous nous gouvernons. Il est d'ailleurs démontré , que par la génération se trans-

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mettent des pères aux enfans des ressemblances physiques et morales , des maladies; pourquoi dès-lors ne se transmettraient pas de même ces disproportions d'organes influens qui font les tempéramens , ces dispositions spéciales qui font les idiosynerasies ? Il est d'autant moins permis de contester la part que nous assignons ICI à l’organisation originelle pour la production des différences individuelles des hommes, que souvent celles-ci se décèlent avant que les influences extérieures et l’exercice de la vie aient pu imprimer quelques modifications profondes à l’êlre, et que souvent c’est celte organisa tion originelle qui décide la direction qui sera suivie. D'une part, en effet, si les tempéramens natifs ne sont tout-à-fait prononcés que dans l’âge moyen de la vie, cependant leurs traits s’annoncent dès la première enfance , et vont chaque jour en se marquant de plus en plus. D’autre part, qui oserait nier que vu la nullité de l'éducation pour le plus grand nombre des hommes , et même maloré elle, la plupart ne sont que ce que les font leurs dispositions originelles ?

Il s'agirait dès-lors de spécifier pourquoi cette organisation originelle est si variable dans les divers hommes, Mais ceci nous reporte aux mystères de la génération et de la vie intra-utérine qui nous ont occupé dans le temps. D'une part, les faits obligent d'admettre que les matières fournies par l’un et l’autre sexe pour la production de l'individu nouveau , non-seulement constitueront un être de l'espèce de ses parens , mais encore que cet être aura des spécialités qui dépendront de celles de ses pères et mères, et des circonstances dans lesquelles a eu lieu sa formation. Or, mille variétés doivent exister sous ce double rapport. D’autre part, indépendamment de

cette influence due à la génération elle-même, peutêtre il en est une autre exercée lors de la grossesse, par le genre de nourrilure que l'enfant a recu de sa mère, par lunion qui existait alors entre lui et elle et qui a dû le rendre plus ou moins participant des perturbations qu'elle pouvait éprouver ; enfin, en raison du degré de perfection avec lequel s’est accompli la vie utérine. Mais dans l'appréciation de l’une et l’autre cause, le raisonnement seul nous conduit, observation nous manque, et nous ne pouvons conséquemment aller au-delà de cette généralité.

2° Différences individuelles acquises. Si l’homme apporte en naissant une organisation qui, le plus souvent décide de son tempérament, de sa constitution; cet être, d’autre part, est susceptible de recevoir de nombreuses modifications par l’action des corps extérieurs avec lesquels il a des rapports nécessaires et inévitables, par la mesure dans laquelle: il exerce ses organes ; et de cette sorte sont un peu altérées ses dispositions primitives , et souvent même lui sont imprimées des dispositions nouvelles, qu’on a raison dès-lors d’appeler acquises , et parmi lesquelles figurent au premier rang celles qu’on appelle des habitudes.

D'abord , est-il possible de nier les modifications que l’homme peut recevoir de l’univers extérieur ? Les ditférences qu'il offre selon les climats, les lieux, les influences atmosphériques , le régime, en sont la preuve. Quelle opposition entre l’homme rabougri des contrées byperboréennes, et l’homme de nos régions tempérées , qui, sous l'influence d’un heureux climat, a accompli tous ses développemens ! Depuis Æippocrate , dans son immortel Traité de l'air, des caux et des lieux, jusqu’à

DES DIFFÉRENCES INDIVIDUELLES ACQUISES, 623 nos jours, on a reconnu les différences que présentent les hommes selon les lieux qu’ils habitent ; l’homme des continens diffère de l’insulaire; l'habitant de la plaine diffère de celui des montagnes, Les différences ici, sont presque aussi multipliées que le sont les localités ; et les influences spéciales de celles-ci sont quelquefois assez prononcées , pour occasioner des maladies qui leur sont propres , qu’on appelle endémiques, et pour déterminer, dans les hommes qui viennent tout à coup s’y fixer, une révolution qui est souvent ora-geuse, qu'on appelle acclimatement. La température atmosphérique est surtout une circonstance , qui, quand elle est extrême, modifie les hommes; et, sans parler de la coloration plus grande qu’imprime à la peau la chaleur solaire, les oppositions les plus frappantes s’observent entre l’homme des tropiques et l’homme des régions polaires , l'homme du midi et l’homme du nord! Enfin , il ne peut être indifférent pour la constitution, qu’on soit soumis à une alimentation trop pauvre ou trop riche; et, à la longue, il doit en résulter, dans le premier cas, une constitution faible, cachectique; et dans le second cas, une disposition pléthorique, inflammatoire. Ge que nous avons dit dans le temps des rapports, tant physiques et chimiques, qu'organiques, de l’homme avec le monde extérieur, explique assez le mode selon lequel celui-ci lui imprime tant de modifications; nous y avons fait voir que bien que l’homme doive , tant qu'il vit, se soumettre, se subordonner tous les corps extérieurs , cependant toujours il se moule, il se proportionne en partie à eux.

En second lieu , la mesure dans laquelle l’homme use de la vie, exerce ses divers organes, amène en lui

des différences qui ne sont pas moins considérables. En effet, nous avons déjà indiqué bien des fois dans cet ouvrage, les changemens divers qu’entraîne, dans les organes et Les fonctions , l'exercice selon son degré. Une partie est-elle laissée trop inactive? non-seulement cette partie n’a qu’un développement imparfait, mais elle n’acquiert qu’une médiocre prestesse pour l’accomplissement de sa fonction , et n’a que peu de susceptibilité à entrer en jeu. Üne partie, au contraire, est-elle exercée convenablement ? celle partie se développe tout-àfait, acquiert un grand volume, accomplit sa fonction avec la plus grande dextérité, et a la plus grande susceptibilité à entrer en action. Enfin, une partie trop employée s’altère, s’épuise , et bientôt se refuse à son service. Or, comme il est beaucoup des organes de l’homme qui sont soumis à sa volonté , qu'il peut conséquemment faire agir trop ou trop peu , quelle source féconde de différences individuelles ! Ces eflets du degré d’exercice ne sont même pas bornés à la partie qui agit; toute la constitution est plus ou moins modifiée ; soit parce que l’appareil qui est laissé inactif, ou qu’on a rendu prédominant , estun des appareils influens du cotps; soit parce qu’en vertu de la loi de balancement, il est impossible que l’action diminue ou augmente d’un côté, sans qu’elle augmente ou diminue de l’autre. C’est ainsi que l’homme qui mange beaucoup, non-seulement rend actif son appareil digestif, mais encore amène à la longue un état pléthorique général. C’est ainsi que l’excès des exercices musculaires amène l’obtusion des actions sensoriales ; et, qu'au contraire, l'excès des actions sensoriales entraîne la débilité musculaire. Il n’est presque aucune des différences indivi-

“duelles , tempéramens, idiosyncrasies , dont nous avons donné la description , qui ne puisse être développée par la mesure d’action des organes , par le régime de vie, et par conséquent être acquise, C’est ainsi que l'individu qui, par l'exercice, a développé le plus possible l'appareil digestif, ou l'appareil génital, revêt la même manière d’être que ceux qui avaient originellement ces appareils prédoininans. Cependant, avouons que ceci n’est vrai que jusqu’à un certain point; il faut toujours quelques dispositions originelles favorables » Car On ne peut forcer sa nature. N’exagérons rien; et nous gardant également de ces deux écueils, de rapporter l’état de l’homme exclusivement, ou à son Organisation native , ou aux influences du monde extérieur et de l'éducation , Sachons dans l’appréciation des différences que présentent les hommes, faire la part de ces deux puissances. Celle du mode de vie est surtout évidente, en ce qui concerne les tempéramens nerveux et musculaire; ces tempéramens sont plus fréquemment acquis que natifs. Supposez deux in-. dividus , Pun livré exclusivement aux travaux d'esprit, aux agitations morales , et ne faisant aucun exercice physique ; l’autre, n’employant que ses muscles , et adonné à des travaux rudes et continuels ; chacun de ces deux hommes ne vous présentera-t-il pas, lepremier, un exemple du tempérament nerveux, le second, un exemple du tempérament musculaire ? C’est au degré d’exercice des organes, que se rapportent toutes les différences qu’imprime aux hommes l'éducation ; les uns n'ayant recu aucune de ses influences , et étant les produits bruts de leur nature primitive ; les autres ayant été façonnés par elle, mais diversement, et de manière à présenter des milliers d’aptitudes, d’inclinations diverses. Cest de lui

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que dérivent toutes celles qui proviennent des institu-e tions publiques, des gouvernemens , qu’on peut considérer comme n'étant qu’une éducation prolongée. Enfin, c’est encore à lui qu’il faut rapporter toutes celles qu'entraînent les diverses professions , puisque toujours ces professions supposent l'exercice exclusif, ou au moins prédominant, de quelques facultés. Cependant ces derniers agens modificateurs, gouvernemens , professions , doivent aussi une partie de leur puissance sur l'homme à l'influence qu’exercent sur celui-ci les divers corps extérieurs, car en même temps qu’ils règlent le mode dont l’homme use delui-même , ils font varier les rapports que cet être établit avec toute la nature.

Enfiu, c’est aux différences individuelles acquises , suscitées par l’action des corps extérieurs et par l’exercice, que se rapportent les habitudes. On appelle ainsi des modifications nouvelles imprimées aux êtres vivans , qui sont devenues permanentes et aussi impérieuses que l’étaient les dispositions primitives. Tout être vivant doit à son organisation originelle , à ce qu'on appelle sa nature , une cerlaine somme de besoins , de dispositions, de facultés: mais cette organisation n’est ni nécessairement, ni absolument immuable ; elle est au contraire susceptible d’être modifiée sans cesse, et par les impressions des corps extérieurs , et par la mesure d'exercice des organes ; alors, des dispositions nouvelles sont substituées à celles qu’on avait primitivement; et quand ces dispositions sont devenues permanentes , el exercent le même empire que les dispositions primitives , on les appelle des habitudes.

La théorie de ces habitudes doit se déduire de ce que nous avons dit des causes qui modifient l'homme après sa

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naissance, savoir , lesimpressions des Corps extérieurs, et la mesure d'exercice des organes. En premier lieu, pour que ces causes puissent en faire naître , il faut qu'elles soient capables de rendre permanente la modification qu'elles impriment à l’économie : et déjà cela n'arrive, pour les impressions des corps extérieurs, que quand les impressions ont été continuées un certain temps , et pour l'exercice des organes, que quand cet exercice a été souvent répété. Ce n’est en effet que quand une impression est prolongée , qu’elle peut produire dans l’économie une modification assez profonde et assez durable , pour qu’il en résulte une disposition nouvelle saillante ; etce n’est aussi que quand l'exercice des organes est très-répété, que ces organes acquerront à l’accomplissement de cet acte, une aptitude telle que cet acte, fût-il de ceux qui ne sont produits primitivement que par une volonté expresse et avec efforts, souvent alors se manifestera comme de lui-même > Sans qu’on paraisse le vouloir, et sans être perçu. Aussi, définissons-nous les habitudes; des modifications permanentes et compatibles avec la santé, imprimées à l’économie par la répétition des mêmes actes , la continuité des mêmes impressions , d’où résultent des dispositions différentes de celles qui étaient primitives, mais exerçant désormais le même empire.

En second lieu , comme les deux causes des habitudes , la répétition des mêmes actes, la continuité des mêmes impressions, sont susceptibles d’agir dans des degrés divers , les habitudes devront être diverses aussi: leurs effets varieront , selon qu’aura été plus ou moins répété l’acte dont la répétition les produit, selon qu’aura été forte ou faible l’impression à la continuité de la-

GoS Dxs DIFFÉRENCES INDIVIDUELLES DE L'HOMME.

quelle elles doivent naissance. En effet, nous allons voir que tour à tour leurs résultats sont de rendre, ou plus ou moins propres et enclins à l'acte qui a été répété, ou plus ou moins sensibles à l'impression qui a élé reçue. Ainsi: 1° Suppose-i-0n d’abord qu’un acte ait été répété , autant que le permet la portée de force et de durée d’activité dont est susceptible l'organe qui en est l'agent? alors, d’un côté, cet acte devient de plus en plus facile , est de jour en jour accompli avec plus de perfection ; de l’autre côté, l'organe qui en est l'agent devient de plus en plus susceptible de le produire, à tel point que cette production peut devenir pour lui une nécessité, un besoin. C’est ce qu’explique ce que nous avons dit des effets de l'exercice, qui dans une mesure convenable fait acquérir aux organes plus de prestesse , et les rend plus disposés à agir. C’est ainsi que par le seul fait de leur répétition , des mouvemens très-compliqués , comme ceux delaparole , du chant , etc. , se produisent comme d'eux-mêmes et sans qu’on paraisse y penser. 2° Suppose-t-on, au contraire , que la répétition d’un acte soit de beaucoup au-dessous de la portée de force et de durée d'activité de l'organe qui en est l'agent? alors cet organe perd une partie de l’aptitude qu'il avait originellement à la production de cet acte, et par l’habitude y devient moins propre, moins enclin. C’est ainsi qu’on s’habitue à ne manger qu’une très-petile quantité d’alimens , et qu’il devient ensuite impossible d’en digérer une quantité plus forte. Voilà donc l'habitude qui , sous ce premier rapport, amène, tantôt l’extension des facultés, tantôt leur affaiblissement, leur anéantissement , selon la mesure dans laquelle a eu lieu la répétition , selon que celle-ci a été un exercice convenable, ou

DES DIFFÊRENCES INDIVIDUELLES ACQUISES. 629 de l’inaction, ou un exercice abusif. Nous n’avons pas besoin de dire que chacun de ces trois degrés est luimême susceptible de nombreuses gradatious, et que lextension , l’aflaiblissement qui sont survenus dans la faculté sont aussi plus ou moins grands. Si maintenant nous considérons la seconde cause occasionelle des habitudes , la continuité des impressions, les effets ne seront pas moins divers , selon le caractère de ees impres. sions. 1° Suppose-t-on l'impression faible, mais nécessaire à l’accomplissement de quelque fonction de l’état normal ? avec le temps , les organes arriveront à se contenter d’une impression aussi peu forte, et même ne pourront plus en supporter de plus intenses. C’est ainsi qu’en restant long-temps dans l’obscurité, on s’habitue à y voir, mais en perdant la faculté de voir au grand jour : les efforts qu’a faits alors l’organe pour être sensible à une impression faible, ont étendu sa sensibilité ; il a recueilli les bienfaits de l’exercice, mais avec ce trait de plus, que sa sensibilité a été exaltée au point qu’une impression , qui dans l’état normal eût été convenable , lui est alors devenue importune. 2° Supposet-on, au contraire, l’impression forte, sans néanmoins altérer le tissu des organes, ni y provoquer une irritation morbide? le résultat sera différent , selon que cette impression aura été forte dès le principe, ou. au contraire, aura eu une intensité graduellement croissante ou décroissante. Dans le premier cas, la modification qu’elle a déterminée, a pu être si profonde, que les organes sont devenus plus susceptibles de la recevoir, et désormais en manifesteront les effets à un degré beaucoup plus faible, à un degré qui eût été sans influence à l’état normal. C’est ainsi qu’une personne qui a pris

une première fois une forte dose d’émétique, vomit ensuite par l'administration de la plus petite quantité de ce médicament, par une dose que prendrait impunément toute autre personne. Dans le second cas, celui où l'impression a une intensité graduellement croissante, c’est graduellement aussi que les organes revêtent la modification qu’elle leur imprime, et ses effets dès-lors deviennent de moins en moins sensibles. C’est ainsi, que lestomac arrive à recevoir impunément des poisons, que nos sens sont cénduits à supporter des impressions très-fortes. Lorsque l'impression avait élé faible, on avait été amené à ne pouvoir plus supporter d’impressions fortes : ici l'effet est inverse; les organes ne sont plus accessibles qu’à des impressions fortes ; et des impressions faibles, qui, dans le principe, avaient été perçues, ne le sont plus; il semble que par la continuité de ces impressions graduellement croissantes, la sensibilité se soit émoussée et ait perdu de sa délicatesse. De là le danger ou le tort dans la pratique de la vie, d'augmenter sans nécessité l'intensité des impressions, puisqu’une fois engagé dans cette voie, il faut augmenter sans cesse. Non-seulement , une impression, quand elle est graduellement croissante, arrive à être supportée, mais souvent elle est réclamée avec exigence et devient un besoin; c’est ainsi que l'habitude nous crée mille besoins factices, comme ceux du tabac, du café, etc. Dans le troisième cas enfin, celui où l’impression a une intensité graduellement décroissante , la modification qu’elle avait imprimée d’abord s’efface insensiblement, l’organisation primitive reparaît; et tandis que par le mode précédent, des habitudes s'étaient établies, par celui-ci elles se détruisent. Ainsi, selon le

DES DIFFÉRENCES INDIVIDUELLES ACQUISES: 653 caractère de l'impression , dont la continuité a amené une habitude, cette habitude a rendu plus ou moins sensible à cette impression. Cette analise des effets des habitudes, fait sentir d'avance combien ont erré les auteurs qui ont voulu constamment leur attribuer les mêmes conséquences.

Toutefois , en prenant le mot habitude pour désigner l’organisation modifiée , comme celui de nature désigne lorganisation primilive, on voit combien est juste l’expression de ceux qui appellent l’habitude une seconde nature ; elleest en effet comme une nouvelle nature qui à été substituée à la première. Tout être vivant en est passible, et d’aulant plus qu’il a une orga: nisation plus compliquée : dans ce dernier cas en effet, il a des rapports plus multipliés , et une sensibilité plus délicate ; et tandis qne la première de ces conditions l'expose à plus de causes de modifications, la seconde l'y rend plus flexible. À ce premier titre , l’homme en est des plus susceptibles. Mais d’autres causes Fy soumettent encore. D’une part, il est accessible aux modifications que commandent les climats; et comme seul à peu près entre les animaux il peut les habiter tous, ses habitudes sous ce rapport doivent être plus nombreuses et plus varices. D'autre part, seul encore à peu près entre les animaux , il est obligé de faire la conquête de la terre qu’il habite , d'y travailler, de s’y procurer avec efforts tout ce que réclament ses besoins ; de cette nécessité sont résultées pour lui la vie sociale , l'invention des diverses professions : or, la pratique de celle-ci entraîne irrésistiblement en lui des habitudes.

Aussi l'influence de l'habitude se mêle-t-elle à presque tous Les actes de notre vie. C'est à elle que nous devons

la facilité que nous développons dans la production de certains actes qui nous sont journaliers , mais que nous n’avons exécutés primilivement qu’avec efforts : dans la parole, par exemple , le chant, la station, la progression , etc. L’exercice de la vie, en nous obligeant de répéter sans cesse les contractions musculaires dont dépendent ces dernières actions, a fini par rendre ces contractions si faciles , que nous ne nous apercevons plus de la volonté qui les ordonne et en règle la précision, Sur l'habitude reposent nos progrès dans la pratique des diverses professions mécaniques et industrielles , dans la culture des arts. Base de l'éducation , elle a la plus grande part à l’extension que celle-ci donne à nos facultés. Qu’on passe en revue tous les organes du corps humain , et per conséquent toutes ses fonctions, on n’en verra point qui n'aient subi ou ne soient susceptibles de subir des modifications capables de constituer des habitudes. En vain Bichat avait dit que l'habitude ne portait que sur les fonctions dites animales , @t était sans prise sur les fonctions dites organiques. Voici des considérations qui prouvent que sa proposition est fausse, 1° Tous les êtres vivans, sans exception , les végétaux eux-mêmes , peuvent contracter des habitudes, et dans les végétaux tous les actes de la vie sont de ceux que Bichat appelait organiques. 2° Parmi les fonctions organiques , plusieurs réclament l'intervention de corps extérieurs , la digestion , la respiration , par exemple ; ‘et par conséquent ces fonctions peuvent recevoir de ces corps extérieurs une modification permanente. Ainsi , l’on s’habitue à manger telle quantité d’alimens, à en supporter d’une nature mauvaise et délétère , à respirer un air vicié, etc. On connaît l’histoire de ce prisonnier ,

qui, rendu à la liberté après une longue captivité , ne put supporter la respiration de l'air pur , et eut besoin d’être replongé dans l'air infect de son cachot. 5° Parmi les fonctions organiques , toutes celles qui réclament la préhension de corps extérieurs , sont, relativement à cette préhension, dépendantes de la volonté, et par conséquent sont passibles d’habitudes en raison de la mesure dans laquelle on les exerce. Ainsi, l'habitude a prise sur les époques auxquelles se fait sentir la faim , sur la quantité d’alimens nécessaires pour faire cesser cette sensation. Geci à la vérité n’est applicable qu'aux fonctions organiques supérieures , la respiration, la digestion ; mais les rapports de ces fonctions avec les fonctions organiques plus profondes sont si intimes, que bientôt celles-ci participent des modifications qu'ont recues celles-Ià , et manifestent aussi sensiblement des habitudes. 4° Pour qu’un mouvement vital quelconque devienne habituel , c’est-à-dire soit plus facilement produit et plus susceptible de l'être, il suffit qu'il soit repété : or les actes organiques, quoique non volontaires, peuvent l'être aussi, et par conséquent devenir habituels. C’est à ce titre que des mouvemens morbides mêmes se perpétuent par habitude. 5° Enfin , à défaut de ces raisonnemens, on a les faits directs. Qu’on passe en revue les fonctions organiques , on y reconnaîtra les effets de l'habitude : nous avons cité des exemples pour la digestion, la respiration , on peut en citer de même pour les calorifications , les sécrétions, etc, Ne contracte-t-on pas lhabitude du chaud ou du froid ? Nos excrétions ne décèlent-elles pas l’empreinte de l'habitude par leur périodicité ? Si quelques excrétions artificielles ont duré quelque temps , elles deviennent nécessaires , et souvent

654 DES DIFFÉRENCES INDIVIDUELLES LE L'HOMME. leur suppression serait aussi difficile et aussi dangereuse que celle de nos excrétions naturelles. Il est donc certain que tous les organes du corps sont tributaires de l'habitude , et c’est faute d’en avoir analisé les causes que Bichat a pu dire le contraire.

Le même oubli lui en avait fait mal juger les effets : il a dit, et on a répété après lut, l'habitude émousse le sentiment, et perfectionné le jugement. Gette proposition, par cela seul qu’elle est absolue , est fausse ; 1l est impossible , d’après ce que nous avons dit, que l'habitude ait un effet constant ; mais tour à tour, selon la fréquence avec laquelle l'acte a été répété, selon Île caractère de l'impression qui a élé continue , elle donnera de l'extension à une faculté, ou l’annihilera. Ainsi, une impression graduellement croissante deviendra chaque jour moindre , et finira par n'être plus sentie; mais cela n’aura lieu qu’à la fin, et dans l'origine elle aura paru plus forte à chaque fois qu’elle aura été répétée. L'exercice convenable donne aux sensations plus d’étendue, comme aux autres facultés de la vie ; et par conséquent il est faux, en thèse générale , que l'habitude émoussé le sentiment. Il n’est pas plus vrai qu'eile perfectionne le jugement. Sans doute, par un degré d’exercice convenable, les facultés de l'esprit acquièrent la même promptitude et la même sûreté d’action que celles de nos autres facultés qui sont convenablement cultivées ; mais, à un degré d'exercice exagéré , qui surpasse la portée des forces intrinsèques de nos organes , ces facultés se perdent comme toutes les autres. Bichat, partant de cette idée que l'habitude émousse tout sentiment , ramène toute sensation à l'indifférence , en avait conclu que la constance est impossible à notre nature,

etque le changement , la variété, contre lesquels les movalistes déclament , nous sont ordonnés par notre organisation ; Mais l'idée première n'étant pas vraie de tous les cas, la conséquence ne peut pas l'être non plus. Sans doute les impressions dans de certains cas devenant de moins en moins senties , il faut en varier les causes pour nous en procurer de plus vives ou de nouvelles : et comme avoir des sensations est notre premier besoin , l'habitude semble ainsi nous faire une loi de la diversité. Mais il est un autre point de vue sous lequel elle nous impose irrésistiblement la constance. L’habitude a deux principaux effets ; d’un côté les actes habituels sont plus facilement produits ; de l’autre ils ont plus de susceptibilité à se produire, ils sont devenus un besoin. Par le premier de ces effets , souvent ces actes ne sont plus sentis ; et comme d’autre part, nous voulons à tout prix des sensations , et ne croyons vivre que par elles , il est certain que l'habitude qui les rend nulles, nous pousse sous un rapport au changement qui seul peut nous en procurer. Mais, par le second de ses effets, l'habitude nous pousse intérieurement à exécuter l’acte qui a été répété , à rechercher l'impression qui par sa continuité nous est devenue un besoin; elle nous fait trouver un plaisir à la répétition de l’un , à la présence de l'autre ; le besoin factice qu’elle à fait naître parle en nous comme nos besoins naturels ; il y a plaisir à le satisfaire , comme souffrance à lui résister ; et c’est ainsi que, contre ce que disait Bichat , l'habitude mène à la jouissance et non à l'indifférence , et commande la constance au lieu du changement; c’est ainsi qu’elle fonde un lien puissant , et qu'elle va jusqu’à faire trouver mauvaise une chose qui est bonne en soï, mais qui est opposée à

celle qui est dans l'habitude. Quand nous recevons une impression, deux effets en résultent, dit Buisson : d’un côté, nous percevons une sensation qui est d'autant plus vive que l'impression est plus nouvelle ; de l’autre, lorgane qui reçoit l'impression se moule à sa cause et s’unit à elle dans un rapport qui est d’autant plus complet, que l'impression est plus ancienne. Ces deux effets sont inverses; c'est quand l'impression est devenue inaperçue, que le rapport de l’organe avec sa cause est mieux établi, et vice versä. Or, deux sortes de plaisir sont attachés à chacun de ces deux effets ; au premier, un plaisir qui est vif d’abord, mais qui diminue avec le temps, et finit même par disparaître ; au second , un plaisir plus modéré, mais qui augmente avec les années: le premier tient à la sensation, est celui de l’enfance ,

de la jeunesse, et nous commande le changement; le

second tient au rapport établi entre les organes et les causes d'impression, est celui de la dernière moitié de la vie, de l'habitude, et nous commande la constance.

L’assertion de Bichat, n’eût-elle pas été en contradiction avec les faits, était contraire à la morale, et cela

seul devait la rendre suspecte ; car jamais les principes physiologiques et moraux ne peuvent être en oppo-

sition.

Telle est la théorie de l'habitude. Il reste à dire s’il est avantageux de contracter ou non des habitudes, dans quelles circonstances de la vie on en est plus susceptible , etc. ; mais les réponses à ces questions ressortent des principes que nous avons posés. L’utilité ou le danger des habitudes ne peut pas être établi d’une manière générale; il est bien d’en contracter de bonnes; il est mal d'en contracter de mauvaises; il est prudent

de n’en pas contracter d’inutiles ; prétendre s’en affranchir tout-à-fait, c’est aspirer à l'impossible. La succession des jours et des nuits, lintermittence obligée que réclament toutes nos fonctions volontaires , nos occupations sociales qui nous imposent la répétition de certains actes à l'exclusion de plusieurs autres, etc. ; tout nous pousse irrésistiblement sous l’empire des habitudes. Cette irrésistibilité est, du reste, sous beaucoup de points de vue , un avantage. Ainsi, nous acquérons à la production de certains actes une habileté dont nous ne jouissions pas d’abord ; nos devoirs deviennent pour nous des besoins, el une impulsion intérieure nous pousse irrésistiblement à les accomplir. Les habitudes nous font vivre avec régularité , avec moins d'efforts ; elles nous font distribuer nos heures,nos jours,avec économie : pour leur résister , d’ailleurs , il faut combattre sans cesse , et quel homme en a le courage? Tous les reproches faits aux habitudes ne sont vrais que des mauvaises ou des inutiles; mais les bonnes sont pour la conduite du corps et pour celle de l’âme de puissans appuis. Nous n’avons pas besoin de dire que c’est dans le premier âge de la vie qu’on est le plus susceptible d'en acquérir; alors toutes les impressions sont nouvelles, et l’organisation a toute sa flexibilité. Dans le dernier âge , au contraire, le corps a recu toutes les modifications dont il est susceptible, et les empreintes qu’il a revêtues sont indélébiles,

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