CHAPITRE V
” Des Races humaines.
L'espèce humaine est-elle une? ou, à l'instar de ce qui est en beaucoup d'animaux, y a-t-il plusieurs espèces d'hommes ? D'un côté, les hommes qui sont disséminés sur les divers points du globe diffèrent souvent par la stature , la couleur de leur peau et de leurs cheveux , les proportions de plusieurs de leurs systèmes et appareils. D’un autre côté, il paraît évident que tous les hommes sont construits sur un même plan; et il est possible que les différences légères et superficielles qu’ils présentent soient l'effet des climats divers qu’ils habitent. Les climats qui modifient tous les végétaux , tous les animaux , pourraient-ils être sans influence sur l’homme, qui est de toutes les espèces vivantes celle qui est attaquable par le plus de voies , qui est la plus susceptible
’être modifiée ?
Les naturalistes sont divisés sur cette question. Buffon n’admet qu’une espèce humaine, se fondant sur ce que d’un climat à un autre toutes les races d'hommes s’enchaînent ; sur ce que tout homme s’empreint à la longue des qualités du climat; sur ce qu’une même latitude, quand elle présente des climats divers, présente aussi des races diverses; enfin, sur ce que les diverses races d'hommes connues peuvent s’associer entre elles et produire des individus féconds. D’autres naturalistes ont émis une opinion inverse, et d’abord ont fait remarquer l'insuffisance de ce dernier caractère ; il est certain, en effet, que plusiéurs animaux d’espèce évidem-
ment différente, peuvent s’accoupler et engendrer des individus féconds. Ils ont ensuite argué, de l’impossibilité de dériver des influences du climat les différences que présentent les diverses races humaines. En histoire naturelle , disent-ils, les espèces sont établies sur des différences importantes , dues à l’organisation primitive, et qui, résistant à toutes les influences du dehors, se transmettent immuables par la génération : or, telles paraissent être celles qui distinguent les races humaines. Est-il possible, par exemple, de rapporter à l'influence du climat la couleur de la peau, qui est noire dans les unes, et blanche dans les autres? A ceteflet, onaditqueles peuples étaient d’autant plus noirs qu’ils étaient plus éloignés des pôles : mais il existe de nombreuses exceptions à celte règle; on trouve des hommes noirs aux pôles, et des hommes blancs sous les tropiques ; les uns et les autres restent tels dans les climats qui leur sont opposés, “s'ils ne s’unissent pas aux autres races ; et c’est ainsi que des blancs restent blancs sous les tropiques , et que les nègres restent nègres à la terre de Diémen, pays froid, et dans PAmerique septentrionale. Que de nations qui conservent leur type primitif à travers les siècles et les climats, si elles ne contractent pas d’alliances étrangères , la nation juive , par exemple ! D'ailleurs, ce n'est pas la peau seule que le nègre a noire; son sang, ses organes intérieurs le sont aussi; et si l’on veut que la chaleur du climat ait noirci l’une, dira-t-on qu’elle à noirci de même les autres ? Comment expliquer les autres différences qu'il présente , et particulièrement celles qui porient sur son système osseux, sur sa face ? Peut-on admettre avec M. de Volney , que l'espèce de moue qu’a dû lui faire faire l'impression continuelle des rayons
solaires, est ce qui a allongé ses mâchoires , et les a davantage rapprochées de la forme d’un museau? N’est-il pas d’observation que le nègre a un pou qui lui est spécial, et qui diffère de celui qui est le parasite de la race blanche ? Si l’on veut enfin que les différences que présentent les races humaines ne soient pas natives, mais le produit des climats , quelle antiquité, plus reculée que celle que lui assignent nos livres saints, ne faut-il pas supposer au monde ?
Les naturalistes de nos jours admettent une opinion mitoyenne aux deux que nous venons de rapporter; ils admettent entre les hommes , non des espèces aussi tranchées que celles qu’on observe dans certains animaux, mais ce qu’ils appellent des races. M. Cuvier en recon. naît trois distinctes , la blanche ou caucasique, la nègre ou éthiopique et la jaune ou mongolique. 1° La race blanche ou caucasique est la plus parfaite, et celle à laquelle nous appartenons. Elle habite l’Europe , l'Asie mineure, la Syrie, la Perse, la presqu'île en-decà du Gange, l'Afrique septentrionale, l'Arabie, lenord du mont Atlas , etc. ; il serait donc impropre de l'appeler la race européenne: Le nom de race blanche ne lui convient pas davantage, car dans l’Indostan sa couleur est presque noire, On doit l’appeler race caucasique , parce que c’est là qu'est son plus beau type, et de là, à juger par les traditions et les diverses langues , qu’elle s’est répandue sur les contrées du globe qu’elle habite aujourd’hui. C’est d’après elle que nous avons fait la description anatomique et physiologique de l’homme ; elle est distincte par la beauté de l’ovale de sa tête. 2° La race nègre occupe une surface de la terre plus concentrée , toute la partie de l’Afrique qui s’étend du midi du mont
Atlas au cap de Bonne-Espérance. Evidemment elle est un peu inférieure à la précédente, et offre quelques traits qui la rapprochent davantage des premiers des animaux après l'hemme, des singes. Par exemple, son front est aplati, reculé en arrière; son crâne plus petit, moins capace, contient de quatre à neuf onces d’eau de moins que celui d’un Européen; les condyles de l’occipital sont un peu plus reculés en arrière. Tandis que le crâne et le cerveau sont ainsi un peu moins développés que dans la race précédente, la face , et les organes du goût, de l'odorat, de la mastication, le sont au contraire davantage; les mâchoiressontavancées et saillent presque en guise de museau ; les lèvres sont grosses , les pommettes saillantes; la fosse temporale est plus creuse, l’arcade zygomatique plus bombée , la ligne courbe temporale plus marquée, les muscles masticateurs sont plus forts. L’angle facial est moins ouvert, et la tête du nègre tient, sous ce rapport, le milieu entre celte de l’homme de la race caucasique, et celle du premier des singes , l’orang-outang. L’os inter-maxillaire, qu’on n’a jamais pu découvrir dans l'embryon du blanc, se trouve au contraire dans celui du nègre. À l'œil , le vestige de la troisième paupière est plus fort. Le nez est écrasé, ses cornets sont plus forts, la pituitaire a plus d’étendue , d’où plus de finesse au sens de l’odorat. Le palais a également plus de surface. Les autres parties enfin offrent quelques dégradations analogues; le pied est plus plat, sa plante est moins concave; le tibia est plus arqué, le mollet est moins fort et situé plus en avant, etc.; de sorte que les conditions anatomiques de la station bipède sont moins complètes ; aussi l'assiette du nègre est en général moins parfaite, et son allure paraît
éreintée. Ses cheveux sont laineux, courts, très-fins, très-noirs , frisés ; sa peau est noire aussi. Cependant cette couleur n’est pas ce qui caractérise cette race, car les Hottentots , les Caffres, sont jaunes ; ce que nous venons de dire de l’état du squelette est bien plus spécifique. Le sang et diverses parties intérieures , la partie corticale du cerveau, par exemple , sont noires aussi. IL est impossible de ne pas voir dans tous ces traits, Les preuves d’une infériorité relativement à la race précédente , et celte infériorité explique pourquoi les peuples dela race nègre sont plus tardifs et moins puissans en civilisation. 5° Enfin la race mnongole ou tartare occupe toute la portion du globe qui s'étend de l’orient de la mer Caspienne à la mer du Sud , ia Chine, la Tartarie chinoise, la Sibérie, le Japon. Son teint est olivâtre; ses cheveux noirs, ras et peu épais, ainsi que sa barbe; sa tête est plus large proportionnellement à sa longueur ; ses pommettes sont très-saillantes ; son visage est plat; ses yeux sont obliques, et ont leur angle externe relevé. C’est la race la plus ancienne, et celle qui occupe le plus d’étendue sur la terre. Outre ces trois races , il est dans l'archipel de l’Inde une variété d'hommes, dite les Malais , qu’il est difficile de rapporter tout-à-fait à leurs voisins des deux côtés , savoir les [Indiens caucasiques et les Chinois mongoliques, et qui peut-être sont un mélange des mongols d’Asie et des nègres d'Afrique. Dans quelques-unes des îles de cet archipel, on trouve aussi des hommes appelés Papous, qui ressemblent beaucoup à des nègres , et qui ne sont peut-être que des produits d'individus de cette race quise sont anciennement égarés sur la mer des Indes.
Outre ces trois races, M. de Lacépède en admet en-
core deux autres : 1° La race américaine qui habite PAmérique du nord, et dont la couleur est cuivrée ; 9° Ja race hyperborée qui est reléguée au nord des deux conünens , aux cercles polaires , et qui constilue les Lapons . les Ostiaques, les Samoïèdes, les Groenlandais, etc. Mais probablement la première provient des Tartares mongols d'Asie, qui de l’ancien continent ont passé dans le nouveau; on peut lire dans Buf]on les raisons sur lesquelles se fondait ce grand naturaliste pour croire que l’établissement des hommes en Amérique n’était pas irès-ancien. Quant à la race hyperborée , il est évident qu'elle n’est qu’une des autres races, abâtardie par un climat funeste. Les Albinos de l’Afrique , Les Cagots des Pyrénées, les Crétins du Valais, sont des êtres infirmes, et non des produits d’une race primitive et natureile.