SIXIÈME PARTIE
PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE, ou HISTOIRE DE LA FORCE ET DES PROPRIÉTÉS VITALES.
N orne tâche semblerait devoir être finie ; nous avons en effet exposé tous les phénomènes de la vie de l’homme, indiqué leur ordre de succession et d’enchaînement, remonté aux conditions matérielles de leur production. Mais on a vu que tous les phénomènes de vie sont en opposition avec les phénomènes physiques et chimiques, et qu’ils décèlent dans la matière organisée un mode de motion spéciale , qu’on a appelé vitalité. En conséquence, ils ont été rapportés à des forces autres que les forces physiques et chimiques générales, à des forces dites vitales, qu’on a considérées comme en élant les causes, et qui du moins en sont les généralisations. {l nous reste donc à traiter de ces forces ; et c’est leur histoire, qui fonde ce que nous appelons la Philosophie de la science, qui va faire l’objet de cette sixième et dernière partie de notre ouvrage.
CHAPIDRE,, L'*.
Considérations générales sur les forces premières admises dans toutes les sciences naturelles.
Dans l'étude de tous les corps naturels , on a supposé des forces animant la matière qui les forme, et déterminant les phénomènes qu’ils produisent ; attraction, les affinités, pour les corps inorganiques ; la force devte , pour les corps organisés. Il importe d’abord de spécifier quelle idée l’on doit se faire de ces forces.
Dans tout corps quelconque, il n’y a que deux objets à étudier ; sa structure, c’est-à-dire la disposition de la matière qui le forme ; et ses actions, c’est-à-dire les phénomènes qu’il produit , tant entre les parties qui le composent , que dans ses relations avec le reste de l'univers. Quand on sait sur un corps tout ce qui concerne ces deux objets, on sait de ce corps, non-seulement tout ce qu’il est nécessaire, mais encore tout ce qu'il est possible d’en connaître. Nos moyens , pour parvenir à cette connaissance, sont aussi au nombre de deux : l'observation, qui est l’application de l’exercice des sens à l'étude de la structure et des actions des corps; et le raisonnement , qui s'entend des opérations subséquentes de l'esprit sur les impressions apportées par les sens. On commence, en effet, par observer, c’est-à-dire par employer ses sens à recueillir les faits; ensuite on raisonne, c'est-à-dire qu’on cherche à saisir les rapports des phénomènes entre eux, à remonter de ces phénoinènes à leurs causes, aux conditions de leur production. Sans doute, ces deux moyens d'étude sont puis
sans, mais il est des limites qu’ils ne peuvent franchir. Relativement à la structure , il en est deux : 1° nous ne pouvons , dans la recherche de la composition matérielle des corps, aller que jusque-là où nous conduisent les sens; au-delà nous sommes arrêtés ; 2° que cette structure des corps tombe ou non sous les sens, nous ne pouvons saisir l'essence de la matière qui en est la base; nous ne connaissons cette matière que par les propriétés qu’elle manifeste. Relativement aux actions, les limites sont absolument les mêmes. D’un côté, nous ne pouvons décrire les actions des corps, qu’autant qu’elles sont appréciables par les sens; si elles ne le sont pas, leurs résullats seuls nous font juger qu’elles ont eu lieu. D'un autre côté, que ces actions tombent ou non sous les sens , nous ne pouvons saisir leurs causes, et l’essence de l’activité nous est aussi inconnue que celle de la matière. Il est certain, en effet, que nous ignorons et ignorerons toujours toutes Causes ; ce que nous appelons ainsi dans les sciences n’en sont pas; un phénomène est dit la cause d’un autre, lorsque constamment il l’entraîne à sa suite; mais ce n’est là que saisir un rapport de succession, et la cause proprement dite, ce qui fait que le premier phénomène entraîne la production du second , la causabilité, comme disait Barthez, reste toujours inconnue. Au moins cela est vrai des causes dites premières, c’est-à-dire de celles auxquelles on arrive en dernier lieu dans l’analise des phénomènes naturels ; celles-ci, par cela seul qu’elles sont premières, ne peuvent qu'être ignorées et impénétrables.
Mais, si dans tout corps on n’a à étudier que ces deux objets, sa structure et ses actions, et si les causes de celles-ci sont à jamais cachées , que sont toutes ces forces
dont on dit les corps animés , elqu’on considère comme les causes de leurs phénomènes ? Que sont : et la force d'attraction , à laquelle l’astronome attribue les mouvemens des corps célestes ; celles de gravitation, d'affinités, auxquelles en appellent sans cesse le physicien et Le chimiste, pour expliquer les mouvemens de masse et moléculaires des corps inorganiques ; et enfin, la force de vie, qui, selon le physiologiste, produit tous les phénomènes de vie ? Ces forces sont-elles des êtres réels, essentiellement actifs, ajoutés dans tous les corps à la matière qui les compose, et lui faisant produire toutes les actions qu’elle manifeste ?
Long-temps on l’a cru, d’après cette idée qu'avait fait admettre une observation superficielle de la nature inorsanique, que la matière est incapable de se mouvoir par elle-même, et ne le fait que par l'influence d’une puissance placée hors d’elle et étrangère à sa substance. Telle, en effet, paraît être au premier coup d'œil une masse minérale, qui reste pesamment attachée au sol sur lequel elle repôse , qui offre entre ses diverses molécules une complète immobilité, et qui ne se meut que consécutivement à une impulsion mécanique. Partant de cette observation évidemment trop superficielle , on déclara toute matière essentiellement inerte ; et, une fois imbu de cette idée, on crut que lorsque cette matière paraît se mouvoir spontanément el sans choc mécanique venant du dehors , comme dans les corps vivans, c’est qu’alors existait au dedans d’elle la puissance motrice spéciale qui la faisait mouvoir : ces corps à activité spontanée furent dits composés d’une matière inerte, et d’un agent moteur. Î1 restait alors à spécilier ce dernier, D'abord on le dit mattriel, ce qui était dès le premier
pas se mettre en contradiction avec le principe de Finactivité de la matière; et, comme les corps gazeux contrastent par leur mobilité avec l'ivertie apparente des corps solides minéraux, ce fut d’abord dans des gaz qu’on chercha cette puissance motrice des corps; on indiqua comme telle, tantôt l'air , tantôt la matière de la chaleur. Mais il était impossible souvent de rapporter à l'influence de ces gaz les mouvemens qui étaient observés; alors on en cherchait de plus subtils; car, chose étrange , plus une matière était déliée , plus on la croyait active et puissante : à défaut d'en trouver dans les corps, on en imaginait; ainsi, On supposa des éthers , des preuma , êtres tout-à-fait chimériques pour la chimie positive de notre siècle. Enfin , à force de chercher des corps de plus en plus déliés, qui furent de moins en moins corps, si l’on peut parler ainsi, on vint à en supposer qui ne l’étaient plus du tout, des étres immatériels , des esprits ; et ces esprits furent dits animer partout la malière, et lui faire produire ses mouvemens. C’est ainsi que T'halès plaçca des âmes dans chaque astre, chaque végétal, chaque animal, pour l’explication des difiérens phénomènes de l'univers.
Mais les savans d'aujourd'hui, analisant mieux les faits, et mettant plus de sévérité dans les inductions qu’ils en tirent , ont reconnu la fausseté du principe qui servait de base à toute cette doctrine, et par conséquent celle de la doctrine elle-même. D’un côté, il est faux que la matière soit inactive; tout au contraire, l’activité lui est essentiellement inhérente, en est inséparable ; en quelque système de corps qu’on l’observe, dans les règnes minéral, végétal et animal, on la voit exécuter des actions ; le mouvement est partout dans la nature,
et le repos nulle part. Les faits même qui avaient fait admettre l’inertie de la matière la démentent , car cette pesante fixité des minéraux au sol, n’est que l'effet de l’action qui les entraîne continuellement vers le centre de la terre, et l'immobilité de leurs molécules n’est aussi que le résultat des actions continues qui pressent ces molécules les unes contre les autres. D'un autre côté, quelles preuves peut-on donner de l'existence de ces prétendues puissances aclives immatérielles ? Dans le monde physique, il n'apparaît réellement qu’une seule chose, de la matière qui se meut, des corps qui exécutent des actions ; et dans les sciences où l’on ne doit admettre que ce qui est positif, que ce qui tombe sous les sens, c’est violer toutes les règles que de supposer l'existence d'êtres que rien ne décèle , et dont il est même impossible de se faire aucune idée.
Ainsi , les forces premières, que l’on dit animer les divers corps naturels, ne sont pas des êtres réels, existans par eux-mêmes , comme on le croyait dans l’ancienne philosophie. Que sont-elles donc enfin ? Elles ne sont réellement que des expressions abstraites , désignant ; soit une hypothèse que lon à imaginée pour représenter la cause des faits que nous avons dit nous être à jamais cachée ; soit la puissance active de la matière , le mode de motion , d'action des corps, que par abstraction l’on a considéré comme en étant distincts ; soit enfin les plus hautes généralisations auxquelles on arrive dans l’analise des phénomènes de la nature. Qu'est-ce en eflet que l'attraction , sinon une hypothèse qui représente la cause inconnue des phénomènes astronomiques ? Que sont les forces d’affinité, de vie, sinon des abstractions représentant, l’une le mode d’action pro-
pre aux molécules de la matière inorganique; l’autre le mode de motion propre à la matière organisée ? D’un côté, une disposition particulière de notre esprit nous pousse toujours à rattacher à tout phénomène la cause qui le produit; et dans l'impossibilité de trouver celle-ci, nous inventons une hypothèse qui puisse cadrer avec les faits, et qui désormais représente celte cause ignorée, comme l’x des algébristes désigne l’inconnue d’un problème. Or, qui ne voit déjà que cette hypothèse , par cela seul qu’elle représente les mouvemens des corps, pourra par illusion nous en paraître la force motrice ? D'un autre côté, voyant partout la faculté de se mouvoir inhérente à la matière, et ne pouvant pénétrer l’essence de celte faculié , nous la représentons par des abstractions, qui sont en même nombre que les modes divers dont elle est susceptible; telles que l’affinité, pour le mode d’action propre aux molécules des corps inorganiques ; la force de vie pour le mode d’action propre à la matière organisée ; et l’on sent encore que ces abstractions , par cela seul qu’elles représentent les modes de motion des corps, ont dù facilement aussi en paraître les forces motrices. Enfin, une autre disposition de notre esprit est de généraliser sans cesse, c’està-dire de nous élever continuellement des faits à des principes qui en expriment l’origine , la nature, l’enchaînement ; d'arriver des faits individuels à un fait général dans lequel les premiers soient tous plus ou moins renfermés, C’est même ce procédé seul qui constitue les sciences, ear nous ne faisons dans leur étude que nous élever de faits en faits, à mesure qu’ils se produisent et se succèdent les uns les autres; acquérant ainsi Ja connaissance de tous les faits secondaires , mais parve-
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES FORCES. 651 nant enfin à un fait premier, à un fait principe , qui par cela seul qu’il est premier , nous est et nous sera toujours inconqu. Or , ce fait général , premier, principe , nous créons aussi pour le représenter une abstraction , que nous avons encore d'autant plus de disposition à considérer comme une force active, que renfermant l’universalité des faits, il paraît en être la cause.
Ainsi, c’est en des abstractions, des généralisations que consistent toutes les forces que nous voyons figurer dans les sciences ; et ces forces, dont le langage seul fait des êtres réels, ne sont par conséquent que des créations de notre esprit. En vain dira-t-on qu’elles emportent avec elles l’idée d’une activité propre ? Nous venons d’en donner les raisons ; c’est que représentant les causes des actions des corps, désignant les modes divers de motion de la matière , en a pu les prendre pour les agens moteurs. Ajoutons la tendance qu’a généralement l'homme à personnifier toutes ses abstractions ; tendance à laquelle il a dû d’autant plus facilement céder ici, qu'il s'agissait d’actes dont la production paraissait impossible à une matière qu'on déclarait inerte. Mais d’une part, cette dernière opinion est fausse ; de l’autre nous venons d'indiquer la chaîne d’idées par laquelle l'esprit humain a été conduit à la création de ces forces abstraites ; en troisième lieu, il est sûr que dans la nature physique il n’y a qu’une seule chose, de la matière agissante , et que les dispositions substantielles de cette matière sont ce qui règle les spécialités de ses actions : il ne faut donc voir dans les forces que des expressions abstraites , qui expriment les modes divers de structure et d’activité des corps.
Cela posé, on voit combien c'est errer que de per-
sonnifier les forces, que de leur assigner une nature , que de les considérer séparément des corps naturels dont elles ne font qu’exprimer d’une manière abstraite la structure et les actions. Inspirées principalement par le besoin que nous avons de découvrir les causes des phénomènes , elles ne nous font pas cependant franchir les limites qui nous sont imposées à Cet égard ; par elles seulement nous masquons notre ignorance. Que nous sert en eflet , par exemple, de dire, que lorsqu'un corps tombe , c’est que la force de gravitation l’entraîne vers le centre de la terre? fait-on [à autre chose qu'exprimer le fait , et relativement à la cause de ce fait que se payer d’un mot ? Néanmoins la consécration de ces forces dans les sciences, est une chose utile. D’un côté , en paraissant spécifier les causes, elles flattent cette tendance irrésistible qu’a notre esprit à les poursuivre, et à les désigner toujours : en paraissant leur donner , quelque impénétrables qu'elles soient , une existence matérielle, elles font que les faits se coordonnent mieux , et se prêtent plus facilement aux opérations subséquentes de l'esprit sur eux. D'un autre côté, comme produits des généralisations les plus hautes, comme désignant les choses les plus générales , et par conséquent comme renfermant l’universalité’ des faits , elles sont tout à la fois un langage abréviatif dans les sciences , et le dernier terme auquel on arrive dans leur étude ; elles en sont comme les résultats. Leur notion est d’ailleurs irrésistiblement attachée au mode de procéder de notre esprit. Il faut donc les conserver , mais seulement comme moyen de classer, de coordonner les faits , sans oublier jamais qu’elles ne sont que des hypothèses ou des généralisations abstraites, et que couire l’idée qu’inspire leur dénomination, elles
ne font qu'exprimer les faits, au lieu d’en être les causes. Il faut seulement avoir soin de n’en pas multiplier le nombre sans nécessité , et de n’en admettre de différentes , qu’en raison de la diversité qu’on observe dans les actions des corps dont elles sont toujours l’expression.
À cet égard, on sait que dans la nature la matière se montre sous deux formes principales , à l’état inorganique et à l’état organique , et que dans chacun de ces deux états les mouvemens qu’elle manifeste sont très-divers. Or, puisque les forces ne sont jamais que l’expression abstraite des mouverens divers des corps , on conçoit qu’on doit déjà en distinguer de deux genres , les inorganiques , où physiques et chimiques, comme l’attraction , les affinités, auxquelles sont rapportés tous les phénomènes de la nature inorganique; etles organiques ou vitales, qui président aux phénomènes de la vie : nous nous permettrons quelquefois ce langage , bien qu’impropre, parce qu’il est usilé, plus commode, et désormais sans danger d’après le soin que nous avons pris de prouver que les forces ne sont que des abstractions. De ces deux genres de forces , les premières sont encore appelées générales , parce que les phénomènes qu’elles représentent se manifestent dans tous les corps , et paraissent être inséparables de toute matière. Les secondes au contraire sont appelées spéciales et vitales, parce que les phénomènes , dont elles sont l’expression abstraite, ne sont produits qu’en quelques corps , dans les êtres vivans exclusivement , et sont différens des actions physiques et chimiques générales. Nous ne devons nous occuper que de ces dernières.
CHAR TRE FE De la Force vitale.
Parmi les phénomènes qui sont produits dans l’économie de l’homme, il en est plusieurs qui sont du même genre que ceux que manifeste la matière inorganique, et qui conséquemment peuvent être rapportés aux forces physiques et chimiques générales : telle est, par exemple, la réfraction que subissent les rayons lumineux en traversant les parties constiluantes de l’œil. Nous venons de dire, d’ailleurs, que les forces physiques et chimiques sont encore appelées générales, parce que les phénomènes qu’elles représentent se manifestent plus ou moins dans tous les corps; et c’est assez faire entendre qu’il existe encore des actions physiques et chimiques dans le corps humain, En effet, l'influence de la pesanteur , de la gravitation, ne se fait-elle pas senür en lui? La loi physique dite d'équilibre du calorique, n’agit-elle pas sans cesse sur lui pour le soumettre à sa puissance, etc. ? Mais, comme l’homme est un être vivant, organisé, il y a en lui beaucoup d’actes qui sont diflérens des actes physiques et chimiques, qui même leur sont opposés; et ce sont ceux-là qu’on a rapportés à une force propre, qu’on a appelée vitale. Si, en effet, les forces sont des expressions abstraites, représentant les modes divers de motion des corps, elles doivent différer autant que ceux-ci; et, comme rien n’est plus distinct du mode d’action de la matière inorganique que celui de la matière vivante, rien aussi n'est plus logique que de rapporter celui-ci à une force spéciale.
Aussi est-ce ce qui a été fait dès la plus haute antiquité ,
et particulièrement dans la physiologie de l’homme, Hippocrate, d’une part, imbu de la philosophie qui rattache toutes les actions des corps à des forces actives, d'autre part, frappé de la différence et même de l'opposilion qui existe entre les actes de la vie humaine et ceux des corps inorganiques , dit le premier l’homme animé d’une force particulière à lui, et présenta cette force comme le mobile de toutes ses actions. Il l’appela qua, mot qu'on a traduit par nature, ou evepm qui veut dire qui fait effort, établissant que par elle l’homme est pendant la durée de sa vie affranchi en partie des forces générales de la matière , lutte avec succès contre ces forces, présente la nature individuelle combattant la nature universelle , et paraît ainsi former à lui seul un petit monde dans le grand monde. Il est certain, en effet, que tous les actes de la vie en général (car tout ceci n'est pas exclusif à l’homme, mais est commun à tous les êtres organisés), et ceux de la vie de l’homme en particulier, sont différens des actes physiques et chimiques proprement dits, et à ce titre demandent à être rapportés à une force abstraite spéciale. D'un côté, tous les phénomènes de nutrition, de reproduction, de sensation , de mouvement , que nous avons vu être produits dans le corps humain, sont autres que des actes physiques ou chimiques; l’étude que nous en avons faite nous l’a prouvé, car notre conclusion a toujours été que ces différens phénomènes étaient vitaux. D'un autre côté, l’homme n'est-il pas évidemment affranchi, pendant sa vie, jusqu'à un certain point des forces physiques et chimiques générales? Ne se meut-il pas en masse, et ses fluides ne circulent-ils pas en lui, contre l’ordre de la gravitation? La matière qui forme ses organes
n’offre-t-elle pas des combinaisons autres que celles que déterminent les affinités? N’a-t-il pas sa température spéciale, autre que celle du milieu ambiant? et, par conséquent, ne triomphe-t-il pas de la force expansive du calorique? Tout décèle donc dans l’homme et les êtres vivans un mode d’activité spéciale; et c’est ce mode d'activité spéciale qui est représenté par l’abstraction de la force vitale.
Aussi , presque tous les médecins, depuis Hippocrate, ont-ils admis la force vitale sous des noms divers , principe moteur el générateur (Aristote) , archée (Van-Helmont) , anima (Sthal) , principe vital (Barihez), sensibilité (Desèze ) , vis insita, vis vil, actuosum , force innée, etc. Dissidens seulement dans l'opinion qu'ils s’en sont faites, on peut, à cet égard, les partager en deux sectes.
1° Les uns entraînés par les erremens de la philosophie ancienne; conduits par la tendance qu'a généralement l'esprit à personnifier ses propres abstractions ; séduits enfin par la merveilleuse coordination que l’on observe dans tous les actes de l’économie vivante, tant en santé qu’en maladie, coordination qui est telle que les organes semblent vraiment être régis par un être supérieur , ont cru la force vitale un être existant par lui-même, l'ont personnifiée. Seulement, ils ont différé entre eux, en ce que quelques-uns la dirent de nature matérielle , tandis que quelques autres la dirent spirituelle, et tour à tour la confondirent avec l’âme proprement dite ou l’en distinguèrent.
Ainsi , les premiers croyant la force vitale un être matériel , la cherchèrent de préférence dans des corps gazeux, à Cause de la plus grande mobilité que ces
corpsmanifestent. Tour à tour ils la firent consister ; ou dans l’air qui est si nécessaire à la vie , et qui , lors du dernier soupir , paraît s’exhaler avec elle ; ou dans la matière de la chaleur , dont la présence accompagne toujours la vie, et dont l’abandon au contraire suit toujoursla mort. De là même, cette métaphore des poètes du souffle de la vie, et la fable du feu de Prométhée.
Les seconds , passant vainement en revue tous Îes êtres matériels les plus subtils, sans en trouver aucun qui pût vraiment être dit le moteur vital; et par cette recherche de corps de plus en plus déliés, ayant été conduits à la conception d’être spirituels , dirent la force vitale un être immatériel : mais, tantôt avec Van-Helmont ils en firent, sous le nom d’ême sensitive ou d’archée , un être distinct de l’âme , et par conséquent un troisième élément dans l’homme ; tantôt avec Stahl, ils la confondirent avec l’âme elle-même. Ainsi, Van-Helmont, sous le nom d’archée , admeltait dans l'homme , outre l’âme et le corps, un principe immatériel, et cependant périssable, mais intelligent comme l'âme , et régissant tous les organes de manière à leur faire produire tous les phénomènes de la vie en santé et en maladie. Non-seulement il y avait autant d’archées que d'êtres vivans dans la nature; mais encore chacun des organes d’un même individu avait son archée particulier : ceux-ci seulement étaient d’un ordre inférieur, et subordonnés à une archée suprême, qui siégeait à l’orifice cardia de l’estomac , et qui gouvernait tout l’ensemble; ’an-Helmont le disait doué de sentiment et d’intelligence , susceptible de s’irriter, d’errer , et il en peignait d’une manière poétique les opérations. Sans doute une pareille doctrine ne peut aujourd’hui qu'être réprou-
vée, comme entièrement hypothétique : et cependant il est juste de dire que , sous ces formes fabuleuses et allégoriques, Ÿan-Helmont, d’un côté, a bien séparé les phénomènes vitaux des phénomènes physiques et chimiques avec lesquels les mécaniciens et chimistes de son temps affectaient de les confondre , et de l’autre à bien décrit les différens degrés et efforts de la puissance vitale. Son archée suprême n'est que l'erprer d'Hippocrate , l’âme sensitive d’autres Anciens , la force vitale des Modernes, mais personnifiée ; et ses archées inférieurs ne sont que les nombreuses modifications que manifeste cette puissance dans chacun des organes du corps en raison de leur structure diverse. Sous ces rapports, la docirine de J’an-Helmont est supérieure à celle de Séahl, Celui-ci rapportait à l'âme , non-seulement les facultés intellectuelles et morales qui sont ses attributs propres, mais encore tous les actes organiques et vitaux , et considérait conséquemment ce principe divin comme étant la force vitale. En vain, lui objectait-on que le propre de l'âme est d’avoir la perception de toutes les opérations qu’elle dirige , d’avoir tout empire sur les mouvemens auxquels elle préside ; et que cependant tous les phénomènes organiques proprement dits, sont, non-seulement indépendans de notre volonté , se manifestent irrésistiblement en nous , mais encore sont produits sans qu’on les sente? Il répondait que ce double résultat tenait, ou bien à l’habitude et à la fréquence avec laquelle les divers phénomènes avaient été répétés depuis le commencement de la vie, ou à la dégradation dans laquelle l’âme avait été jetée par le péché d'Adam , ce principe ayant perdu alors une partie de sa puissance. Vainement lui opposait-on que, dans l’état de maladie, il y a beaucoup de
mouvemens organiques qui tendent à la destruction de l'être, et que l'âme, essentiellement intelligente et raisonnable , ne doit pas vouloir ? IL répondait encore que, dégradée par le péché originel, l’âme était devenue , depuis lors, susceptible de se tromper. Nous ne croyons pes utile de réfuter ce système; il est trop reconnu aujourd’hui que toutes les opérations corporelles proprement dites, sont hors la dépendance du principe divin qui régit notre intelligence et notre raison, et que ce principe ne peut conséquemment constituer la force vitale.
2° Ilest, au contraire, une autre secte de physiologistes, et ce sont presque tous ceux de l’époque actuelle, qui ne voient dans la force vitale; ou qu’une hypothèse propre à représenter la cause inconnue des phénomènes de la vie; ou qu’une abstraction exprimant le mode d'action caractéristique des corps vivans. D’un côté, la cause des mouvemens vitaux n’est pas plus pénétrable que celle de tous les autres phénomènes naturels, et la force vitale est l'hypothèse que nous avons faite pour la représenter; le nom de cette force vitale est, pour désigner cette cause dans nos discussions physiologiques, ce qu'est l’x des algébristes pour la désignation de l’inconnue d’un problème. D’un autre côté , nous avons vu, que dans l’impossibilité de pénétrer l'essence de la faculté d'activité que manifeste partout la matière, nous représentons cette faculté par des forces abstraites, qui sont aussi diverses que le sont les actions elles-mêmes : or, en vertu de ce procédé, les actions vitales doivent être rapportées à une force quelconque; et ces actions étant différentes des actions physiques et chimiques générales, doivent être rapportées à une force abstraite spéciale ,
ga°
qui est la force vitale. D’après ce que nous avons dit dans le chapitre précédent, on conçoit que cette dernière opinion est la nôtre; et que la force vitale est pour nous, non un être réel, mais l’x algébrique par lequel nous représentons la cause inconnue des phénomènes vitaux, un mot par lequel nous désignons le mode d'action qui est propre aux corps vivans.
Il n’est, en effet, qu’une seule manière raisonnable
de donner à la force vitale un corps , une existence matérielle : ce ne serait qu'autant qu’il y aurait dans tout être vivant un agent moteur, du genre des fluides impondérables de la nature, et qu’on donnerait à cet agent le nom de force vitale. En traitant de l’innervation, nous avons parlé du rôle que certains physiologistes veulent faire jouer à un fluide sécrété el conduit par le système nerveux , et qui serait le mobile de tous les phénomènes vitaux : nous avons indiqué les analogies qu’on a voulu établir entre ce fluide , qui rappelle les esprits animaux, vitaux des Anciens , et le fluide électrique : si l’existence de ce fluide est réelle , et son influence sur la production des phénomènes de vie aussi absolue que quelques physiologistes le disent, on conçoit qu’il peut; à juste titre, être appelé principe vital, et être considéré comme ayant par lui-même une existence, etcomme étant autre quel'âme et le corps. Ge n’est qu’en ce sens qu'on peut justifier Barthez d’avoir voulu le personnifier. Ce médecin , pour appuyer cette idée de l'indépendance du principe vital, citait, eneffet, les faits suivans : que lorsque la vie s’exalte dans un organe , elle diminue dans tous les autres; que certains poisons causent la mort d’une manière soudaine , et sans léser sensiblement aucun
organe; que certains animaux ; après être restés long-
DE LA FORCE VITALE. 661 temps plongés dans un état de mort, ont élé rappelés à la vie par leur exposition au soleil, à la chaleur, à l'humidité , etc. Or, on peut expliquer tous ces faits dans l'hypothèse d’un fluide nerveux, moteur de la vie. Dans le premier cas, ce fluide, par cela seul qu'il a été porté en plus grande quantité dans l'organe doni la vie est exaltée, a diminué dans les autres organes : dans le cas de la mort soudaine par le poison, la production, ‘la distribution du fluide nerveux aura été empêchée par l’action de la substance vénéneuse sur le système nerveux : daws le troisième cas enfin , ou l’être, en apparence mort, avait conservé en lui un reste du fluide moteur qui tout à coup aura été suscité à manifester denouveau ses effets ; ou ce fluide aura tout à coup été formé, comme dans les générations spontanées, et trouvant une masse matérielle dont l’organisation n’était pas détruite , il laura vraiment ressuscitée, etc. Mais, comme on l’a vu, ce n’est pas ainsi qu'a été conçue la force vitale par les médecins qui l'ont personnifiée; et, partant de l’idée commune qu'on y attache; ilne faut voir en elle qu’une abstraction.
Cela étant, l'histoire de la force vitale aurait dû se borner à l'indication des différences et des oppositions, qui existent entre les phénomènes de vie dont elle est l'expression abstraite, et ceux des corps inorganiques ; mais son histoire s’est agrandie du récit des erreurs auxquelles a conduit le tort de la personnifier. En général , toute cette dernière partie contiendra beaucoup de controverses, parce qu'étant relative, moins aux faits eux-mêmes , qu'aux créations de l'esprit sur eux, qu'aux principes dogmatiques qu'on en a déduits et par lesquels on les lie, chacun a pu varier dans les généralisations auxquelles il a été conduit.