CHAPITRE II
Considérations générales sur les Actions de l'Homme.
Les actions qu'exécute l'homme, et qui se produisent en lui, sont nombreuses; la seule complication de son organisation suiBt pour le faire pressentir; car la nature n'a jamais ajouté de nouvelles parties à la composition matérielle d'un être, que pour lui faire exécuter quelques actes de plus, que parce que les procédés par lesquels il existe sont plus nombreux et plus complexes. Les principales de ces actions sont même déjà connues; elles ont été indiquées par cela seul qu'on a assigné à l'homme un rang dans la grande série des êtres de notre globe. Ainsi, puisque l'homme est un êlre organisé , il est sûr que ses actions constituent une vie ; c'est-à-dire un mode d'existence dans lequel il se conserve comme individu par une nutrition , comme espèce par une reproduction, et dans lequel il passe pendant sa durée, qui est limitée, par une série d'états divers, mais constants, appelés âges. Puisque de plus l'homme est un animal, on sait que parmi les actions que présente sa vie doivent se | trouver celles qui le feront sentir, se mouvoir et exprimer ses sentiments. Enfin, puisque l'homme appartient à la première classe des animaux, les articulés internes ou vertébrés, et même au premier ordre dans cette classe, on est sûr qu'il présentera les plus hauts degrés de complication dans chacune des cinq facultés principales dont il est doué. Sa faculté
ACTIONS DE l'homme EN GÉNÉRAL. 111
de sentir, par exemple , offrira le concours de cinq sens, et de nombreuses facultés intellectuelles et affectives. Sa faculté de se mouvoir lui fera effectuer sa station^ sa progression, et mille mouvements divers. Sa faculté d'expression emploiera des phénomènes de divers ordres , et particulièrement des sons qui seront articulés et convertis en parole. Le mécanisme de sa nutrition surtout sera fort complexe , et exigera le concours de six fonctians au moins, une digestion ^ une absorption, une respiration » une circulation, une assimilation et des excrétions. Chacune de ces fonctions sera aussi en elle-même très compliquée : l'absorption , par exemple , donnera naissance à trois fluides distincts; la circulation sera double; les excrétions seront multiples, et ne seront plus que des dépendances d'actions diverses rattachées à une même fonction, la fonction des sécrétions. Enfin, la reproduction sera elle-même très compliquée; elle exigera accouplement, et renfermera dans sa généralité une grossesse et un allaitement.
Mais il s'agit maintenant de faire connaître avec plus de détails ces actions diverses qui composent la vie de l'homme. On leur donne le nom générique àe fondions. Nous allons successivement dire ce que c'est qu'une fonction , spécifier le nombre de celles qui existent dans l'homme , et en établir une classification qui marquera l'ordre dans lequel nous traiterons de chacune d'elles en particulier.
ARTICLE PREMIER
Du nombre des Fonctions de l'Homme.
La nutrition et la reproduction, ces deux traits caraciéristiques de toute vie , ne sont pas plus chez l'homme que chez les autres animaux supérieurs, des actes simples; elles sont au contraire des résultats qui sont produits par le concours de beaucoup d'autres actions.
Par exemple , pour que l'homme se nourrisse , il faut : lo que des sensations , \di faim , le sollicitent à prendre des aliments; et qu'à l'aide deses5e?25, il fasse choix de ces ali-
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ments; 20 que par des mouvements ^volontaires , il elTectne la prélienslon de ces aliments , et les introduise dans la cavité qui doit les digérer; 3» qu'alors la digestion s'en opère dans cette cavité; 4^ qu'ensuite une absorption vienne puiser dans cette cavité le cliyle qui résulte de son travail , et le conduise à l'organe de la respiration , en même temps que les absorptions internes , lymphatique et veineuse , y conduisent aussi leurs produits; 5 « qu'alors Isi respiration élabore ces fluides^ et fabrique avec eux celui qui doit immédiatement nourrir et vivifier les parties, le sang artériel; 60 que la circulation conduise ensuite ce sang artériel dans toutes les parties où il doit servir; 70 que cbacune de ces parties s^ approprie ce fluide nutritif, et par lui renouvelle sa substance , et maintienne sa température ; 8° enfin, que les matériaux anciens, dont se dépouillent les organes, soient sous forme à' excrétions re jetés au dehors du corps.
De même^ pour que l'homme se reproduise, il faut : lo que des sensations fassent désirer et connaître l'individu de l'autre sexe dont le concours est nécessaire pour cette reproduction; 2" que ^2iV àes mous^enients volontaires \\ élSiblisse aveclui l'union; 3o qu'alors le germe de l'organe femelle soit fécondé par le contact du sperme qu'a projeté sur lui l'organe mâle^, ce qui s'appelle la conception ; 4^ qu'ensuite ce germe fécondé aille s'attacher dans un réservoir, et y commencer ses développements à l'aide des sucs qu'il puise dans la mère , ce qui constitue la grossesse ; 5» que plus tard ce germe se détache, soit excrété , et donne naissance à l'individu nouveau , ce qui constitue V accouchement ; 60 enfin, que l'enfant, dans les premiers mois de sa vie, puise sa nourriture dans une des liqueurs de sa mère , soit allaité. Or, ce sont ces actes secondaires, partiels, par lesquels s'effectuent la nutrition et la reproduction, qui sont ce qu'on appelle les fonctions. Ces fonctions constituent ainsi les différents procédés par lesquels un être organisé vit ; elles sont, comme le dit M. Richerand y ses moyens d'existence. L'esprit peut les assimiler à chacun des ressorts qui entrent dans îa composition d'une machine quelconque. De là même, ce mol fonction , du verbe \?itivL fungi , s'acquitter;
DU JNOMBRE DES FONCTIONS. ll3
et nous les définissons : les actes divers des êtres vivants, plus ou moins nombreux dans chacun d'eux, bien distincts les uns des autres par l'office spécial qu'ils remplissent et l'organe ou l'appareil d'organes qui en est l'instrument^ et à l'aide desquels s'accomplit le mécanisme de leur vie, c'està-dire de leur nutrition, de leur reproduction et de leurs diverses facultés.
Nous disons d'abord, que ces fonctions sont plus ou moins nombreuses dans la série des corps vivants. Et, en effet, puisqu'elles sont pour cet être vivant ce que sont les ressorts pour une macliine quelconque, on conçoit que de même que le nombre des ressorts peut varier dans celle-ci , selon son degré de simplicité ou de complication, de même aussi le nombre des fonctions varie dans chaque être vivant, selon que la nature a fait simple ou compliqué le mécanisme de sa vie.
Nous disons, en second lieu, que les actes qu'on appelle fonctions doivent être divers, et offrir ce double caractère : lo de remplir, dans l'économie animale, un office spécial, et qui puisse être distingué de tout autre; 2» d'avoir, dans cette économie, un organe ou un appareil d'organes affecté à sa production. Et, en effet, puisque les fonctions sont éta-^ bliessurla distinction analytique des actes par lesquels s'accomplit la vie, il faut bien convenir des bases d'après lesquelles on fera la distinction de ces actes; sinon l'esprit abandonné à lui-même, limitera ou multipliera diversement ces di visions -
C'est ce qui est, en effet , arrivé aux physiologistes, comme on va le voir en recherchant quel est le nombre des fonctions dans l'homme, et quelles elles sont. 11 règne, sous ce double rapport , la plus grande dissidence entre eux. Vicq- (ïAzyre.1 Fourcroy, par exemple, admettaient neuf fonctions : Ici sensibilité , la digestion^ la respiration , la circulation, la nutrition j les sécrétions , la génération, Virritabilité ou la fonction des mouvements volontaires, et V ossification ou l'action par laquelle se forment et s'entretiennent les os. M. Cus^ier en reconnaît aussi neuf; mais ce ne sont plus les mêmes : les sensatioiis y les mouvements ia Tome I. g
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digestion f la respiration , la circulation, la génération, qui étaient admises par Vicq-d'Azyr et Fourcroy ; plus, l'aZ»sorption, les sécrétions et la transpiration. U ossification et la nutrition ont disparu; et on a les exci^étions au lieu des ^écrétions 3 et de plus V absorption et la transpiration. M. i?icherand en compte dix : sensations , mouvements , digestion, absorption y respiration, circulation:, nutritioji , sécrétions ^ génération , comme les précédents; et de plus^i^oiVret parole. M. Chaussier en établit onze : circulation , respiration , digestion , absorption , sécrétions , nutrition , génération , comme les précédents; plus des actions d'impression, ou sens externes; les actions de perception , ou sens interne; les «clions d'expression , ou les mouvements et la voix; et enfin, V innervation y qui consiste dans l'influence exercée dans l'homme , comme dans tous les animaux supérieurs , par le système nerveux sur quelque partie du corps que ce soit- Bichat, enfin, en établit treize ; toujours la digestion , V absolution, la respir^ation , la circulation , la nutrition , les sécrétions, les sens externes , le sens interne , les mouvements , la "voix et ]ai parole, \?l génération ; plus, V exhalation, qui est un mode de sécrétion ; et la caloj^ification , qui s'entend de l'action par laquelle l'homme entretient sa température propre.
D'où proviennent toutes ces diversités? i» de ce que plusieurs fonctions sont elles-mêmes des résultats produits par le concours de plusieurs actes, qu'on a pu alors tour-àtour réunir ou séparer, pour n'en faire qu'une fonction, ou en faire plusieurs. La digestion, par exemple, résulte du concours de plusieurs actes , mastication, déglutition, cliymification , etc. 2^ De ce que plusieurs fonctions sont multiples , c'est-à-dire disséminées en plusieurs lieux de l'économie, comme les sensations et les sécrétions, par exemple ; de sorte qu'on a pu tour-à-tour réunir ces actions en une seule fonction, ou en faire des fonctions séparées. C'est ainsi que plusieurs physiologistes ont subdivisé la fonction de la sensibilité en deux , sous les noms de sens externes et de sens interne; que d'autres ont séparé Vexlialation des sécrétions , la transpiration des excrétions. 2>^ En-
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fin , de ce que , n'ayant pas précisé les caractères d'après lesauels on doit constituer une fonction , n'ayant rien arrêté sur les bases d'après lesquelles on devait procéder dans la distinction à faire des actes qui accomplissent la vie, on a fait tantôt plus, et tantôt moins de divisions.
De ces trois causes de dissidence , les deux premières sont inévitables; et^ à leur égard, il est laissé quelque cbose à l'arbitraire dans l'établissement des fonctions. Pour ce qui est des fonctions multiples, par exemple, bien qu'au fond les actes qu'on leur rapporte soient toujours les mêmes , cependant ils offrent aussi en eux quelques particularités; et, dès lors , selon qu'on attachera plus ou moins d'importance à ces particularités, on en fera des' fonctions différentes, ou on les rapportera à une même fonction. C'est ainsi que beaucoup de pjiysiologistes ont fait des actes intellectuels et affectifs, sous le nom de sens interne^ une fonction distincte des sens proprement dits; tandis que d'autres ont réuni tous ces actes divers dans la fonction de la sensibilité ou des sensations, parce qu'en effet ils consistent tous en des sentiments qui sont perçus. C'est encore ainsi que les uns ont séparé les sécrétions et les excrétions, que d'autres ont réunies.
Mais il n'en est pas de même de la troisième; il est certainement possible de spécifier quels seront les caractères constitutifs d'une fonction; et, en le faisant, on trouve même un moyen d'écbapper , jusqu'à un certain point, à l'arbitraire que nous accusions tout à l'heure. C'est surtout pour avoir omis ce soin, que les physiologistes sont si dissidents dans la question que nous traitons ici. Dans le défaut absolu de toutes bases propres à fixer leurs divisions , on les voit, dans l'établissement des fonctions, tomber dans l'un ou l'autre des trois vices suivants : i° ou ils font de doubles emplois , c'est-à-dire considèrent comme formant autant de fonctions séparées des actes qui doivent se rattacher à une seule ^ comme Vicq-d'Azyr et Fourcroy ^ quand ils font une fonction distincte de l'ossification , qui n'est évidemment qu'une dépendance de la nutrition, celle des os; 20 ou bien , au contraire, ils rapportent à une seu^
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même fonction des actes qui doivent en constituer deux, comme lorsqu'on a réuni les mouvements et \3.voix ; 3» ou bien enfin, ils ont considéré comme fonctions des abstractions de l'esprit, ou des résultats obtenus par le concours de tous les actes de l'économie animale, comme quand ils ont fait une fonction de V animalisation.
C'est pour éviter ces écueils, et en même temps pour écliapper , autant que possible , à l'arbitraire que nous avons reconnu exister un peu , que nous avons proposé pour caractères spécifiques de toutes fonctions , de remplir, dans l'économie animale, un office spécial et bien distinct, et d'y avoir pour instrument un organe ou un appareil d'organes évident. Dès lors, en effet : i° on ne peut plus faire de doubles emplois, puisqu'on voit bien vite que les actions qu'on considérait comme autant de fonctions différentes, sont produites par des organes d'un même ordre , et remplissent des offices d'un même genre; on a une règle propre à guider dans ce qui regarde les fonctions multiples; 20 on ne peut plus non plus réunir en une même fonction des actes différents, puisqu'on est aussitôt averti de la différence de ces actes par celle des offices qui leur sont dus, et par la diversité des organes qui les produisent ; 3" enfin , on ne peut plus présenter comme fonctions de pures abstractions de l'esprit, puisqu'on voit aussitôt qu'on ne peut assigner pour agent à ces prétendues fonctions aucun organe ou appareil de l'économie. Piemarquons d'ailleurs, que nous sommes ainsi ramenés à ce qu'il y a de positif dans l'économie, l'action des organes ; car les fonctions , considérées séparément des organes qui les exécutent, son telles-mêmes de simples abstractions de l'tsprit; il n'y a pas de digestion, mais un estomac qui digère.
ioutefois, d'après ces bases, nous admettons onze fonctions dans l'bomme.
lo ïjâjhnctioji de la sensibilité , ou des sensations j qui cstcelle à laquelle il doit d'avoir un moi, d'avoir perception de sa propre existence , de connaître l'univers , et d'être provoqué intérieurement à tous les actes qui importent à sa conservation. C'est à l'égard de cette fonction que l'homme