‹ Physiologie de l'hommeChapitre 31 sur 43 · SENS EXTERNES. «".S · texte numérisé non relu

SENS EXTERNES. «".S

être dans un contact immédiat avec les corps extérieurs, il faj- Jait bien que partie de leur structure au moins fût calculée d'après les lois physiques qui président aux phénomènes de ces corps. Aussi, en tout organe de sens , ferons-nous cette distinction : et par exemple, il est évident que dans l'oreille et l'œil, il y a au-devant des nerfs auditif et oculaire de véritables appareils d'acoustique et d'optique, tout-àfait édifiés d'après les lois physiques de la propagation du son et de la lumière. La perfection d'un sens sera en raison de la structure plus ou moins heureuse de ces deux parties , selon que la partie nerveuse sera plus ou moins volumineuse et plus ou moins bien disposée, et selon que l'appareil antérieur sera aussi plus ou moins apte à effectuer convenablement le contact. Nous verrons que cet appareil a dans chaque sens une structure spéciale, qui est en rapport avec l'excitant extérieur qu'il doit appliquer au nerf.

En quatrième lieu, les sens étant des instruments qu'emploie l'esprit pour arriver à connaître les corps, leurs organes ont dû être subordonnés à celui de l'esprit ; ils ont dû , dans leur exercice , être dépendants de la volonté. Et , en effet, d'abord sont annexés à chacun des organes des sens des appareils musculaires volontaires, qui, à notre gré, les dérobent ou les soumettent au contact des corps extérieurs ;, les en éloignent ou les en approchent, et parla empêchent ou permettent leur emploi. Le toucher, par exemple, a le membre supérieur qui le conduit; les quatre autres sens, outre qu'ils sont mus par la tête, ont chacun un appareil musculaire propre ; la langue , à notre gré , sort de la bouche , ou se cache dans cette cavité ; l'œil , toui'à-tour, est libre ou abrité sous les paupières. Ensuite, la volonté érige , en quelque sorte , la partie nerveuse de l'organe du sens, et augmente son action, comme le prouve la plus grande intensité qu'a une sensation, toutes les fois que cette sensation est perçue avec volonté et attention. Ce n'est pas que la volonté puisse arrêter leur action une fois que les excitants extérieurs leurs sont appliqués ; il est certain qu'alors ils sont irrésistiblement contraints de donner la sensation des corps qui les touchent; Tome I. V7

mais cette volonté peut les dérober ou les soumettre au contact des corps extérieurs , et ainsi suspendre ou employer leur service.

De cette dernière particularité , nous déduirons cette conséquence , que les sens sont susceptibles de s'exercer de deux, manières, ou. passivement , quand l'organe, par le fait seul de sa situation à la périphérie du corps, et indépendamment de la volonté, est impressionné par les corps extérieurs ; ou actwement , quand cet organe , mu par la volonté et érigé par elle, va comme au-devant des corps, pour en recevoir l'impression. Nous en conclurons aussi qu'ils seront susceptibles d'être perfectionnés par l'éducation. En effet, l'éducation ne doit s'entendre que de la mesure et du mode dans lequel nous employons nos divers organes; et, par conséquent, elle ne peut s'appliquer qu'à ceux de ces organes qui, dans leur exercice , sont soumis à la volonté. Or, les sens sont dans ce cas. Il est d'observation certaine que l'exercice convenable de tout organe volontaire a les deux effets suivants : d'un côté , d'augmenter le mouvement de nutrition et de développement de l'organe , et , conséquemment de lui faire acquérir plus de volume ; d'autre part, de rendre plus faciles, plus sûrs, et plus prompts à se produire , les mouvements par lesquels cet organe remplit sa fonction. Si l'organe n'est pas assez exercé , d'une part il ne se développe pas aussi complètement qu'il le pourrait; de l'autre, il n'acquiert pas, dans son jeu, toute la prestesse et toute la sûreté dont il est capable, et se rouille en quelque sorte. Si l'organe au contraire est trop exercé, il s'épuise, et se force, si on peut parler ainsi. Ce n'est que quand il est exercé dans la mesure convenable , qu'il acquiert toute l'extension dont il est susceptible. Or, c'est là tout le secret de l'éducation; et les sens qui en sont dépendants nous offriront beaucoup de différences parmi les hommes ; ils seront plus ou moins délicats ou obtus, selon qu'on les aura plus ou moins cultivés.

Enfin, les sens ont pour usages communs de nous faire connaître les qualités des corps de l'univers. Mais, dans l'appréciation de leurs services , il faut bien séparer ce qui

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est dû à eux seuls de ce qui exige en outre rintervenlion de Tesprit. Généralement, les métaphysiciens ont trop méconnu cette dernière intervention, et dès lors ont exagéré les services des sens. Dans tout sens, il faut distinguer deux sortes de fonctions : une dite immédiate , qui consiste dans ]a sensation brute qu'il donne, qui est unique pour chaque sens, à l'égard de laquelle il ne peut ête suppléé par aucun autre, pour l'accomplissement de laquelle il n'a besoin ni du secours d'un autre sens, ni de l'habitude, ni d'un exercice préalable , et qu'il effectue aussitôt que son organe est convenablement développé ; d'autres , dites médiates ou auxiliaires, qui consistent dans les secours qu'ils fournissent à l'esprit, et d'après lesquels celui-ci acquiert la notion des corps et de leurs diverses qualités; celles-ci sont multiples pour chaque sens , souvent les mêmes pour plusieurs , et à leur égard les sens peuvent se suppléer.

Mais arrivons à l'histoire de chaque sens en particulier. De ces sens, deux exigent le contact immédiat des corps extérieurs, et ne sont impressionnés que par les objets rapprochés , savoir , le touche?' et le goût. Les trois autres reçoivent à distance les impressions des objets, et par conséquent étendent leur puissance jusque sur les corps éloignés : ce sont V odorat, Youïe et la vue. Quelques-uns sont afïéctés parle corps extérieur lui-même dont ils accusent les qualités , comme cela est dans le toucher, le goût et l'odorat ; les autres ne le sont que par un corps qui est intermédiaire, et à eux, et à l'objet extérieur qu'ils font juger, comme dans l'ouïe et la vue. Nous remarquerons que les sens qui sont impressionnés à distance sont les seuls qui seront susceptibles de nous présenter des illusions, parce qu'en effet les molécules odorantes, les ondes sonores et les rayons lumineux pourront éprouver, dans leur trajet de l'objet extérieur à l'organe, diverses modifications. Nous allons commencer par le sens du tact et duloucher, parce qu'il est le plus général , le plus répandu dans les animaux , et celui duquel , à parler philosophiquement, dérivent tous les autres.

2 Go FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.

§ V' — Sens du Tact et du Toucher.

Ce sens, accompli par la surface externe du corps, par la peau, est, celui qui donne la notion de la température et des qualités les plus générales des corps. Mais , comme dans les animaux supérieurs, et par conséquent dans l'homme, il y a toujours une partie de la peau qui est plus spécialement destinée à l'exercer , et qui est ce qu'on appelle l'organe du toucher , son histoire se partagera en deux parties, celle du tact et celle du toucher.

10 Histoire du Tact.

L'histoire du tact , comme celle de toute autre fonction , doit comprendre l'élude anatomique des parties qui en sont les instruments, et l'exposition du mode par lequel ces parties l'accomplissent.

^. Anatomie des organes du Tact.

L'organe du tact est , chez l'homme , la peau , qui forme Tenveloppe extérieure de son corps. Quelques physiologistes ont dit que toute partie quelconque du corps, dès qu'elle est sensible, peut accomplir le tact; et que le tact n'était autre chose que la sensibilité générale. Ils se sont fondés sur ce que plusieurs de nos parties intérieures , lorsqu'elles sont accidentellement à nu, se montrent sensibles au contact des corps qui sont appliqués sur elles. Mais, la sensation tactile que, dans ces cas accidentels, ces parties intérieures mises à nu font éprouver, est le plus souvent confuse, ou même est une douleur; et , dans l'un et l'autie cas ,fce sont bien des sensations externes, mais non des sensations de tact ; car on ne doit donner ce nom qu'à celles qui donnent la notion de la température et des qualités générales des corps. D'ailleui's, ce n'est qu'accidentellement que ces parties sont devenues extérieures; et, dans l'état naturel, il

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n'y a de destiné à l'accomplissement du tact que la peau , et un peu l'origine des membranes muqueuses.

De la Peau.

Dans les derniers animaux, la peau n'existe pas, et c'est ]a surface externe du corps qui accomplit le tact, aussi-bien que toutes les fonctions de l'économie. Mais dans l'homme, comme dans les animaux supérieurs , la peau est une membrane distincte du reste du corps, qui en forme l'enveloppe externe, et qui ne remplit plus que quatre offices; savoir: lo d'être une des voies d'excrétion les plus abondantes pour la décomposition du corps, comme siège de la transpiration dite insensible ; 20 d'eifectuer une absorption qui n'est plus qu'un reste de celle si active que présentent les derniers animaux, et par laquelle ils se noL^rrissent ; 3° d'être une enveloppe protectrice , et de servir mécaniquement d'abri défensif au corps; 4® d'être enfin l'organe du tact. C'est une membrane du genre des folliculeuses on villeuses composées , sensible , perspirable , absorbante , servant d'enveloppe extérieure à tout le corps , au travers de laquelle les organes subjacents laissent apercevoir leurs formes les plus saillantes, épaisse de deux à trois lignes, tout à la fois douce , souple , extensible , élastique , suffisamment solide , et composée de deux feuillets , le derme et Vépiderme.

Le derme est le feuillet le plus profond de la peau, celui qui en forme presque toute l'épaisseur , et en même temps la seule partie qui y soit vivante et organisée. Ses éléments constituants sont, lo des fibres lamineuses, denses, résistantes, qui, tissées en membrane, en forment la trame, le canevas principal ; 20 de nombreux vaisseaux artériels, veineux, exhalants et absorbants, qui aboutissent à sa surface externe, pour y effectuer, les uns l'exhalation, les autres l'absorption , fonctions dont nous avons dit que la peau était le siège; 3o clés nerfs, nombreux aussi, qui se terminent et s'épanouissent à la surface du derme pour l'accomplissement du tact. Depuis Malpiglii , la plupart des anatomistes ont professé que ces divers éléments consti-

tuants du derme étaient disposés par couches superposées les unes aux autres , et au nombre de trois ; savoir : le chonoji , le corps papiLlaire et le corps niuqueux. Le chorion est la couche la plus, profonde ; assemblage de fibres denses, enlrecroisées à la manière d'un feutre, et qui laissent entre elles des trous par où passent les vaisseaux et les nerfs , et où se prolonge même souvent le tissu cellulaire sous-cutané graisseux , il forme le canevas de la peau , et donne à cette membrane la solidité dont elle a besoin pour constituer une euveîoppe protectrice; il a une trame d'autant plus serrée qu'il est plus extérieur. Le corps papillaire est la seconde lame du derme ; il consiste en un assemblage de petites papilles formées par les extrémités des nerfs et des vaisseaux , qui , après avoir passé par les trous dont est criblé le cliorion , se sont groupées en petits pinceaux , en petits pénicilles , dans un tissu spongieux érectile. Enfin le corps muqueax , la couche la plus externe du derme, était considéré par Malpighi comme un mucus sécrété par les papilles, et étendu à la surface du corps papillaire , pour l'abriter un peu , et le conserver dans l'état de souplesse qui lui est nécessaire pour l'exercice de ses fonctions. C'était une sorte de vernis mou, dans lequel résidait la matière colorante qui donne à la peau la couleur qui la distingue, et que Ion sait être diverse dans les différents climats. Depuis, on a émis sur lui de nouvelles idées. Bickat assurant n'avoir jamais vu ce prétendu mucus dans lequel on le fait consister . l'a présenté comme un réseau de vaisseaux artériels, veineux, exhalants et ab- Eorbants, qui, tout à la fois, est le siés^e à.\\. pigmentum y auquel la peau doit sa couleur, et l'organe des fonctions d'exhalation et d'absorption de la peau. M. Gaultiej' a considéré ce corps muqueux comme composé lui-même de quatre lames; savoir : une première, la plus profonde, composée de vaisseaux artériels et veineux, contournés sur eux-mêmes, formant de petits bourgeons sécrétant la matière colorante de la. peau; une seconde, déjà plus externe, de couleur blanche, de nature épidermique, sécrétée par la première qu'elle abrite , et qu'il appelle albuginée pro-

fonde; une troisième^ plus superficielle encore, composée comme la première de vaisseaux artériels et veineux réunis en bourgeons, appelée la membrane hrane , et qui est imprégnée de la matière colorante de la peau; enfin, une quatrième , la plus superficielle de toutes , de nature épidermique comme la seconde, appelée, à cause de cela, la membrane albuginée superficielle , et qui , formée par la troisième couche, lui sert d'abri. De ces quatre couches, la première et la troisième seraient seules vivantes ; seules , elles exécuteraient les fonctions d'exhalation et d'absorption de la peau; et, de cette manière, cette membrane se montrerait de moins en moins sensible et vivante , à mesure qu'elle deviendrait plus extérieure , et conséquemment plus soumise au contact des corps étrangers. Enfin , M. Dutrochet n'admet dans le corps muqueux que les trois couches les plus externes ; il dit que la plus interne n'est que la terminaison des vaisseaux, et, par conséquent, fait partie du corps papillaire.

M. Chaussier nie cette superposition de couches : il croit que cette manière de concevoir l'organisation du derme est plutôt une vue de l'esprit qu'un résultat de l'observation. Quelque délicates qu'aient été ses dissections , il n'a jamais pu voir cette succession des lames ; et le derme ne lui a paru être qu'une seule et même trame, dont le fond était un tissu solide , formé de fibres lammeuses^ denses et entrecroisées entre elles , et à la surface de laquelle venaient se terminer en papilles les dernières extrémités des nerfs et des vaisseaux exhalants et absorbants.

Quoi qu'il en soit, on reconnaît déjà dans le derme les éléments organiques auxquels la peau doit d'exécuter les fonctions qui lui sont propres ; savoir : les nerfs par lesquels elle est un organe de tact, les vaisseaux exhalants et absorbants par lesquels elle effectue la transpiration et l'absorption , et enfin , la trame cellulaire dense et résistante qui la rend solide, et capable d'être une enveloppe protectrice. Il n'est pas un point de la peau de l'homme auquel n'aboutissent la dernière ramification d'un nerf, celle d'un

vaisseau exhalant , et où n'existe l'orifice d'un vaisseau absorbant.

Uépidenne , le second feuillet constituant de la peau , en est la partie la plus extérieure : c'est une membrane sècbe, inorganique, dépouillée de vaisseaux et de nerfs, s'usant mécaniquement par le frottement, croissant et se reproduisant par une excrétion du derme, faisant enfin l'office d'un vernis sec^ qui empêche le contact immédiat des corps extérieurs sur les papilles nerveuses et absorbantes , et par là amoindrit l'impression tactile, et s'oppose un peu à l'absorption. Cet épidémie étalé sur le derme lui adhère ass<îz intimement ; d'abord -, par l'intermédiaire des vaisseaux exhalants et absorbants qui , des parties profondes de la peau, vont en le traversant s'ouvrir à la surface externe ; ensuite, par les poils qui de même s'étendent de dessous le derme à travers l'épiderme jusqu'au dehors de la peau, et qui reçoivent de cet épiderme , au moment où ils le traversent , une légère enveloppe corticale ', enfin , par un tissu lamineux très fin , et trop tenu pour qu'on puisse en distinguer la structure. On a beaucoup discuté sur la composition, la nature et la formation de cet épiderme. Les uns l'ont dit une série de petites écailles , qui se recouvrent à moitié les unes les autres d'une manière imbriquée, comme sont les écailles qui existent â la peau de certains animaux. D'autres l'ont dit une membrane tout-k- fait plane. La plupart l'ont jugé inorganique; et, en effet, on n'y découvre ni vaisseaux, ni nerfs, ni tissu cellulaire; il est insensible, étranger à toutes les fonctions de la peau , à toutes ses maladies. Quelques-uns cependant, M. Mojon de Turin , M. Gaultier, veulent qu^il soit organisé encore, au moins dans ses lames les plus internes. Enfin, on l'a dit tourà-tour le produit de la dessiccation des parties les plus superficielles du derme par le contact de l'air, celui de la pi'ession exercée d'une manière continue sur le derme, d'abord par les eaux de l'amnios pendant la vie utérine , ensuite par l'air atmosphérique et les vêtements après la naissance; le produit de la coagulation d'un suc albumineux que se-

crête le derme. Cette dernière opinion est la plus ancienne, la plus probable, et doit faire ranger l'épiderme dans la classe des membranes couenneuses. On a dit cetje membrane percée de pores obliques pour le passage des poils et les orifices des vaisseaux exbalants et absorbants : mais M. de Humboldt n'a pas vu ces pores , même avec un microscojie qui grossissait 3i2,4oo fois les objets; et quelques anatomistes pensent que cet épiderme , barrière non vasculaire, placée à la périphérie du corps , ne laisse passer que par une imbibition mécanique ce qui lend à entrer dans le corps, et ce qui tend à en sortir.

Telles sont les deux lames qui constituent la peau de l'homme. Cette membrane renferme encore dans son épaisseur deux sortes d'organes, qu'il importe de faire connaître pour compléter son étude anatomique; savoir : les follicules sébacés, et les poils. Les premiers sont de petits organes sécréteurs, sous forme d'ampoules ou de vésicules mem.braneuses , situés dans l'épaisseur du derme , et séparant du sang un fluide huileux qui lubrifie la peau , et en entretient la souplesse. Ils abondent surtout aux lieux de la peau où il y a des plicatures, des poils, où la peau est exposée à plus de frottements. Ces follicules semblent même différer un peu les uns des autres dans les diverses régions de la peau ; du moins le fluide qu'ils sécrètent n'est pas toutà-fait le même au crâne , aux aisselles , aux aines , au pour-^ tour de l'anus , etc. Ce fluide, tout en conservant à la peau; le liant dont elle a besoin potir l'exercice de ses fonctions , est aussi destiné à la défendre de l'impression des corps liquides.

Les poils au contraire servent surtout à défendre la peau 4ji contact des corps solides. Ce sont des filaments cornés , en apparence épidermiques , qui sortent de la peau en plus ou moins grand nombre, et qui, lorsqu'ils sont abondants et épais, forment à cette membrane un vêtement naturel. Ils sont composés de deux parties : une , qui est vivante , qui produit l'autre , et qu'on appelle le bulbe ; et une autre, qui est morte, qui est produite, et qu'on appelle le poil proprement dit. La première est une espèce de capsule

fibreuse, située au-dessous du derme , creuse, intérieurement remplie d'une pulpe vasculaire , et percée à chacune de ses extrémités d'une ouverture : par l'une de ces ouvertures pénètrent dans le bulbe les vaisseaux et les nerfs qui vont former la pulpe intérieure; par l'autre, sort la matière cornée sécrétée , ou le poil proprement dit Celle-ci se compose d'une série de cônes cornés, épidermiques , sécrétés par la pulpe intérieure , et emboîtés les uns dans les autres , de manière que celui qui est le plus élevé, qui est au sommet du poil, est celui qui a été formé le premier. Du reste, ces poils, rares à la peau de l'homme, dans la structure de laquelle tout est sacrifié au tact, offrent dans la série des animaux de grandes différences ; tantôt ils sont des poils proprement dits; tantôt ils sont àes plumes .^ car il n'est pas possible de nier l'analogie de ces deux genres d'organes. Ils peuvent encore être distingués en simples et en composés : simples, lorsque chaque bulbe est isolé, séparé, et que son poil est distinct; composés, lorsqu'au contraire plusieurs bulbes pileux sont agglomérés , de manière à ce que les différents poils qu'ils ont sécrétés se sont soudés pour former un seul corps solide plus ou moins gros, un ongle ^ une écaille, une corne, etc. Dans l'homme, dont la peau est unie, et auquel la nature n'a voulu donner ni armes offensives ni armes défensives , il n'existe pas de ces poils composés , si ce n'est à l'extrémité des doigts , où sont les ongles, qui soutiennent d'une manière si utile pour le tact la pulpe de l'extrémité des doigts. Mais, dans les animaux qui, à cause de leur intelligence bornée, devaient avoir des moyens naturels d'attaque et de défense, il y a souvent de ces poils composés : ou la peau est revêtue d^ écailles ; ou les ongles plats de l'homme sont devenus de fortes griffes , ou sont convertis en sabots ; ou à diverses parties de la tête se sont développées des cornes. Les zoologistes assimilent toutes ces parties à des poils , et en expliquent de même la production. Plusieurs vont même jusqu'à placer dans cette catégorie d'organes les dents , qu'ils disent appartenir primitivement à la peau de la bouche , et ne s'être placées qu'accidentellement dans le système osseux, dans les os desmâchoires. Tels sont

Meckeî elM. de Blaùwille. Ce dernier considère le poil comme le rudiment de toutes les parties constituantes de la peau, et même de tous les organes des sens , quelque complexes qu'ils soient. Par exemple, \e follicule sébacé ne lui paraît être qu'un sac fibreux, analogue au bulbe du poil, et qui n'en diffère que parce qu'il sécrète un suc huileux au lieu d'une matière cornée. Le derme ne lui semble" être qu'un assemblage de petits bulbes analogues , placés les uns à côté des autres, et laissant bourgeonner par leur ouverture externe , les dernières ramifications des nerfs pour le tact , et celles des vaisseaux exhalants et absorbants pour la transpiration et l'absorption. Nous venons de voir que , sous le nom de poils composés , il rapporte à ce genre d'organes les plumes f les ongles ^ les écailles y les cornes et même les dents. Enfin, partant de cette idée, que la peau est dans les derniers animaux le seul organe des sens qui existe, et que les autres sens, à mesure qu'ils apparaissent dans la série des animaux, ne doivent être que des dépendances de cette peau , il regarde Vœil et Voreille eux-mêmes comme des bulbes analogues à ceux des poils , mais qui seulement se sont beaucoup modifiés, pour pouvoir exercer les fonctions très délicates auxquelles ils étaient appelés. Nous ne nous faisons pas caution de la justesse de cette analogie; mais nous la rapportons comme preuve de la direction nouvelle imprimée à l'anatomie comparée , et qui consiste , non plus seulement à démêler toutes les différences d'organisation que présentent les animaux, mais en outre à spécifier quels sont dans les divers êtres vivants les organes analogues , quelque divers que puissent paraître d'ailleurs ces organes par leurs formes extérieures.

Telle est la peau , membrane qui recouvre en entier toute la périphérie du corps, finit aux ouvertures naturelles qui conduisent dans les organes intérieurs , et qui communique avec les membranes muqueuses , qui semblent en être un prolongement. Par sa face interne, elle adhère plus ou moins lâchement aux parties subjacentes par un tissu lamineux , qui tantôt est si peu serré qu'elle peut se déplacer de dessus les parties qu'elle recouvre, qui tantôt

est si serré qu^elle ne peut aucunement se mouvoir. Quelquefois aussi , elle adhère à une couche musculeuse , qui alors l'entraîne dans ses contractions , c'est-à-dire tour-àtour l'épanouit ou la fronce. Dans les animaux^ cetti| couche musculeuse est étendue à presque tout le corps , et forme ce qu'on appelle le pannicule charnu : l'homme n'en a que des vestiges, au front, au crâne, au scrotum. Par sa face externe, elle est libre, et de ce côté se voient, indépendamment des poils : i» un grand nombre de petites aspérités, qui sont la trace des papilles qui existent à la surface du derme, et qui se laissent dessiner à travers l'épiderme. Ces aspérités n'empêchent pas que la peau ne paraisse lisse; nulle part elles n'ont une disposition régulière , si ce n'est à l'extrémité des doigts, où elles sont rangées sur des lignes courbes, qui sont concentriques les unes aux autres; 2» çà et là différents plis , dont les uns tiennent au mode d'union de la peau avec les parties subjacentes , et sont commandés par la direction dans laquelle se font les mouvements; dont d'autres sont les effets de la contraction des muscles subjacents; dont quelques-uns enfin sont le produit de la vieillesse , de la faiblesse , de la perte de la propriété élastique et rétractive de la peau. Dy. reste , cette membrane n'a pas partout la même épaisseur, la même fixité ou mobilité, le même nombre de nerfs , de vaisseaux exhalants , absorbants , de follicules sébacés, de poils. Nous nous occuperons ailleurs de sa couleur.

Des Membranes muqxieuses.

Les membranes muqueuses sont celles qui revêtent l'intérieur de tous les organes du corps communiquant au dehors par des ouvertures naturelles. Elles semblent former dans leur ensemble comme une sorte de peau intérieure; car c'est entre elles et la peau proprement dite que semble compris tout le corps; et comme elles se oontinuent avec la peau aux ouvertures naturelles du corps, on les a dit un prolongement de cette membrane. Cela est en effet dans les animaux les plus simples ; mais , dans les animaux supé-

rieurs, elles sont réellement un organe différent , bien que lui ressemblant un peu par l'organisation et les fondions. Elles diffèrent même les unes des aulres dans les divers points âe leur étendue. Les anatomistes les ramènent toutes à deux grandes surfaces ; la gastro-pulmonaire , qui commence aux ouvertures de l'œil, du nez et de la bouche, et qui, tapissant les appareils respiratoire et digestif, se termine à l'anus; et la genito-urinaire , qui commençant à l'orifice de l'urètre chez l'homme, et à celui de la vulve chez la femme, tapisse l'intérieur des appareils urinaires et génitaux. Il faut y ajouter celle qui pénètre par le conduit auditif externe, et celle qui tapisse l'intérieur des vaisseaux excréteurs de la mamelle.

Ces membranes, comme la peau , sont le siège d'une fonction d'exhalation , d'une fonction d'absorption , et sont toujours en contact avec des corps étrangers; savoir, les substances que nous ingérons pour notre composition , comme l'air , les aliments ; et les substances que nous excrétons , comme les fèces, l'urine : on peut bien, en effet, considél'er comme corps étrangers ces diverses substances. Une de leurs faces adhère aux organes qu'elles concourent à former; l'autre s'offre librement au contact des substances ingérées ou excrétées. Elles sont composées de deux feuillets, un derme Gl un épidémie. Le derme est aussi ce qui en forme le coi'ps; un peu moins dense que celui de la peau, on voit se terminer à sa surface les orifices des vaisseaux qui président aux fonctions d'exhalation et d'absorption, et des nerfs, qu'on dit aussi être figurés en papilles, surtout au voisinage des ouvertures naturelles du corps. On l'a dit également formé de trois couches , un chorion , un corps papillaire et un corps muqiieiix ; mais cela est encore bien moins distinct qu'à la peau, L'épiderme en est la lame externe ; également inorganique, il n'existe guère qu'au commencement des membranes muqueuses, et manque dans leur profondeur. Enfin , les membranes muqueuses offrent aussi , dans leur texture , les deux sortes d'organes annexes que nous avons trouvés dans la peau. D'abord , elles ont évidemment des follicules, dits rauqueux ^ qui sécrètent un fluide des-

tiné à lubrifier la membrane , et qui sont d'autant plus abondants , qiie ce fluide supplée à l'office protecteur de répiderme, qui manque ici. Quant aux poils, les membranes muqueuses de l'homme, à la vérité^ n'en offrent jamais; et, encore pourrait-on offrir comme contraire à cette assertiouj les dents, qui, selon Meckel et M. de Blairwille, n'appartiennent pas primitivement aux mâchoires, et sont des dépendances de la membrane muqueuse de la bouche; mais, chez les animaux , souvent elles en présentent , et même des poils composés, des écailles.

B. Mécanisme du Tact.

Dans l'étude de toute sensation en particulier, nous n'étudierons que l'action d'impression, parce que c'est elle seule qui est spéciale; Jes actions conductrice du nerf, et percevante du cerveau, sont réglées sur elle, et à l'article des sensalions en général , nous avons dit tout ce qu'on savait de ces deux dernières. Dans Tétude de cette action d'impression , nous rechercherons successivement , 1 o comment se fait le contact du corps extérieur qui en est la cause; 20 ce qu'est cette action d'impression en elle-même , quelle est la part qu'ont à sa production chacune des parties qui composent l'organe du sens, et en général quel est l'ofîice de chacune de ces parties ; 3^ quels sont les services du sens ; 4° enfin , quelle est sa portée dans l'homme , comparativement à ce qu'elle est dans les animaux. Faisons d'après cet ordre l'histoire physiologique du tact.

§ i^'. Puisque le tact est une sensation externe, la cause de l'action d'impression, qui est le fondement de cette sensation, est le contact d'un corps extérieur. Il n'y a rien de difiicile à concevoir dans le mode selon lequel se fait ce contact. Comme la peau forme la périphérie du corps, elle est soumise , par le fait seul de sa situation, au contact du corps extérieur; et, d'ailleurs, à raison de la mobilité du tronc et des membres sur lesquels elle est étalée, on peut l'appliquer aux corps extérieurs dont on veut recevoir une impression tactile. Dans les deux cas , les papilles qui saillent à la

surface du derme sont atteintes ; et , pour peu que le contact soit prolongé et un peu fort , elles reçoivent, ou mieux développent l'action d'impression.

§ 2. En quoi consiste cette action d'impression? on l'ignore tout-à-fait : on a beau observer les papilles , on ne peut rien voir en elles des changements qu'elles éprouvent consécutivement au contact ; ces changements sont trop moléculaires pour être aperçus , et leur résultat seul, c'està-dire la production de la sensation , annonce qu'ils ont lieu. On a conjecturé que par le contact le fluide nerveux éprouvait un ébranlement mécanique qui se propageait au cerveau, ou qu'il se faisait dans ce fluide un changement chimique ; mais ce ne sont là que des hypothèses que rien ne démontre.

Si l'on ne peut voir cette action d'impression, à plus forte raison ne peut-on saisir son essence; et, tout ce qu'on sait d'elle , c'est que : 10 ne ressemblant à aucune action physique ou chimique de la nature , elle est une des actions propres des corps vivants et animés, qu'à cause de cela on appelle organiques et ^vitales ; 20 que la peau n'est pas passive dans sa production, ne la reçoit pas mécaniquement de l'excitant extérieur, mais la développe en vertu de son activité propre, et par suite du rapport que la nature à établi entre elle et les corps extérieurs. En efîet, l'état de vie et de santé est une condition nécessaire pour la production de cette action ; la volonté la rend plus intense, en érigeant la papille nerveuse; cette papille, à la longue, se fatigue, et a besoin de se reposer pour recouvrer son aptitude à agir; 30 Enfin , qu'elle répète scrupuleusement toutes les qualités du corps qui est au contact. Il est sur, en effet, que les nerfs conducteurs transmettent toujours les impressions sensitives telles qu'elles ont été formées, et que le cerveau aussi les perçoit telles qu'elles lui sont envoyées. Or, si le tact nous fait apprécier toutes les nuances des qualités générales des corps, comme on ne peut en douter, il faut bien que l'action d'impression ait représenté en elle-même, avec autant de délicatesse que d'exactitude, toutes les qualités des corps sous le rapport du tact.

Mais quel est le rôle précis de cîiacune des parties constituantes de la peau dans la fonction du tact? D'abord , il est sûr que les papilles seules développent l'action d'impression dont nous venons de parler ; elles seules sont des organes nerveux, et l'on sait qu'il n'y a, dans notre économie , que les parties nerveuses qui soient aptes à effectuer des actions sensoriales. D'ailleurs, la section, la lésion des nerfs qui forment ces papilles , la stupéfaction de ces papilles par l'opium , paralysent le tact. Toutes les autres parties de la peau, ou bien ont trait aux autres fonctions que doit accomplir cette membrane, ou servent à favoriser le contact, à le renfermer dans la mesure propre à ce qu'il ne soit pas douloureux , et constituent l'appareil mécanique que nous avons dit être dans tout sens placé au-devant de la partie nerveuse. Ainsi , pour nous renfermer ici dans ce qui concerne le tact , le chorion , base du derme , ne sert qu'à donner à la peau la solidité nécessaire, pour que cette membrane puisse supporter, sans être décbirée, les contacts de corps assez denses. Le fluide colorant du réseau de Malpighi , ou est étranger à la fonction du tact, ou conserve les papilles dans l'état d'humidité et de souplesse que réclame leur fonction tactile. Le même effet résulte de V humeur sébacée de la peau^ qui, en même temps, tient souple la peau tout entière. Le tissu crectile, qui fait la base de la papille, et dans lequel l'extrémité nerveuse s'est disposée en bourgeon, ou lui sert d'un coussinet mécanique bien favorable au contact, ou, par le mode de motion qui lui est propre, applique bien mieux l'extrémité nerveuse au corps extérieur. ïj'épiderme enfin , en même temps qu'il est un agent défensif de la peau , un obstacle que la nature a posé elle-même à la fonction d'absorption de cette membrane, sert le tact , en limitant le contact dans la mesure qui est convenable ; selon que cet épiderme manque , ou est trop épais, l'impression eôt douloureuse ou trop faible. On peut même apprécier les services des parties accessoires de la peau, relativement au tact; le tissu cellulaire graisseux, ])ar exemple, qui est sous cette membrane , lui sert de coussinet, lui donne de la tension , du poli , et l'applique mieux

aux corps qui doivent la toucher; Ja mobilité de tout le tronc sur lequel la peau est disposée , favorise le tact eu appuyaul conveuablemeiit la peau sur les corps extérieurs qu'elle a à faire connaître.

Dans cette analyse de la part [qu'a cliaque partie constituante de la peau à la production du tact , ressort le rôle respectif des deux parties principales de tout organe de sens, la partie nerveuse qui effectue l'impression, c'est-à-dire la papille j et l'appareil antérieur qui sert à établir le contact^ c'est-à-dire l'épiderme. Comme le contact ici est immédiat, et que le corps qui touche est le plus souvent grossier^ cet appareil antérieur j, à la différence de ce qu'il est dans plusieurs autres sens , a dû tendre plus à atténuer les effets du contact, qu'à les renforcer. Cependant quelques conditions d'organisation servent aussi à ajouter aux effets du contact, comme celle du tissu cellulaire graisseux sous-cutané qui fait coussinet, etc. En général, dans tout sens^ nous trouverons des conditions de structure , dont les unes paraîtront augmenter les effets du contact, tandis que les autres sembleront les diminuer.

Tel est le mécanisme du tact à la peau. Aux membranes muqueuses , ce mécanism.e est absolument le même. Nous remarquerons seulement qu'à ces membranes la faculté tactile n'existe qu'à leur origine. Les aliments, par exemple, qui sont perçus dans la bouche et le pharynx, cessent d'être sentis , à mesure qu'ils descendent dans l'œsophage , et ne îe sont plus dans l'estomac. Oui ne sait que l'aliment qui brûle la bouche et le gosier n'est plus senti quand il arrive dans l'estomac? De même, la masse alimentaire ne fait aucune impression tactile dans l'intestin , et le tact ne l'apprécie de nouveau que lorsqu'elle en sort en forme de fèces. Il en est de même ; de l'air, relativement à la membrane muqueuse pulmonaire ; de l'urine et du spernie , relativement aux membranes muqueuses des appareils urinaire et génital. Aussi, ces membranes ne reçoivent de nerfs encéphaliques et spinaux qu'à leur origine; et , dans leur profondeur, elles ne reçoivent que des nerfs des ganglions , lesquels , dans l'état de .'anté, ne donnent pas à l'ame perception de leurs ÏOME I. 18

ÎÎ74 FOINCTION DE LA SENSIBILITÉ.

impressions. Le siège de la sensibilité tactile des membranes muqueuses est, du reste , dans un rapport beureux avec le genre de corps étrangers qui sont mis en contact avec ces membranes, et avec l'utilité dont devait être leur tact. Ces corps étrangers sont, ou des substances d'ingestion , qui sont introduites dans les organes pour y servir à la nutrition , ou des substances d'excrétion, que le corps doit rejeter. Il ne nous importait dès lors d'avoir la notion tactile de ces substances, qu'au moment où s'en effectuent l'ingestion et l'excrétion. Le tact muqueux est limité au point où les surfaces externe et interne du corps communiquent , pour qu'il veille au passage d'une de ces surfaces à l'autre. Tandis que le tact de la peau surveille tout ce qui se passe à la périphérie du corps, le tact muqueux sert à diriger dans l'ingestion des substances nutritives et l'expulsion des matières excrémentitielles. Nous reviendrons sur ces sensations tactiles muqueuses, à l'article des fonctions dont elles font partie : les notions qu'elles donnent, sont les mêmes que celles que fournit le tact de la peau.

§ 3. Ces notions sont relatives aux qualités les plus générales des corps; les indiquer, c'est caractériser les services du sens du tact, spécifier ses fonctions. Ces fonctions sont, comme celles de tout autre organe de sens , immédiates , c'està-dire accomplies par lui seul , et médiates , c'est-à-dire exigeant en outre l'intervention de l'esprit.

La fonction immédiate du sens du tact, est de nous faire apFirécier la température des corps. Par cela seul que nous touchons un corps , nous éprouvons une sensation de cbaud ou de froid , qui annonce sa température. C'est là l'office immédiat du tact, celui qu'il accomplit par lui seul, dans lequel aucun autre sens ne peut le remplacer, qu'il effectue sans avoir besoin du concours d'un autre sens, sans l'aide d'un exercice antérieur, de l'habitude, et dès que son organe a acquis un développement suffisant. Il est remarquable même, que , sous ce rapport, notre tact n'est jamais oisif ^ car notre peau est sans cesse touchée par l'air extérieur au moins, et celui-ci fait une impression sur elle en raison de sa température. Les gaz, que d'abord on pouvait croire indépendants

du tact, sontj à cet égard, tributaires de ce sens; et, à la fonction tactile de la peau , doivent ainsi se rapporter les diverses sensations de chaud et de froid que nous éprouvons par le contact du milieu dans lequel nous vivons. Entrons ici dans quelques détails.

La température d'un corps s'entend de la sensation de chaud ou de froid que son contact développe en nos organes, ou du nombre de degrés auquel ce contact fait monter l'instrument de physique appelé thermomètre. Ce double effet est du à une matière très subtile, appelée calorique , que dégage tout corps en quantité plus ou moins grande , et qui; dans le premier cas, agit sur les nerfs des organes, de manière à développer en eux une sensation ; et, dans le second , s'interpose entre les molécules du liquide du thermomètre , de manière à lui donner plus ou moins de volume. Ce calorique est ainsi dégagé par tout corps , soit en vertu d'une simple faculté de rayonnance , soit parce qu'il est attiré par les autres corps voisins , ayant tendance à se mettre de niveau dans tous. C'est, en effet, une loi constante pour tous les corps non vivants , que le calorique qui les pénètre , et qui, se dégageant de chacun d'eux en une quantité déterminée, fixe leur température , tend à se mettre en équilibre en tous , de manière à ce que tous à la fin agissent de même sur le thermomètre. Si deux corps sont voisins, et n'ont pas la même température , celui qui est le plus chaud se refroidira un peu, en fournissant de son calorique à celui qui est le plus froid ; celui-ci , par suite , s'échauffera un peu ; et tous deux finiront par avoir la même température, car ils agiront de même sur le thermomètre. Cet équilibre arrivera d'autant plus tôt , que ces deux corps se toucheront par plus de points , et seront meilleurs conducteurs du calorique. Les corps vivants seuls sont affranchis de cette loi générale, dite à! équilibre du calorique ; non que le calorique, dégagé par les corps extérieurs environnants, quand ils sont plus chauds qu'eux, ne tende à les pénétrer; non encore que les corps extérieurs environnants ne leur soutirent sans cesse du calorique , quand ils sont plus froids qu'eux , de manière à

276 FOl^CTIOW DE LA SENSIBILITE,

tendre à les amener , dans les deux cas , à leur niveau ; mais parce qu'ils dégagent eux-mêmes le calorique , qui fixe leur température; et, qu'ayant, jusqu'à un certain point, la puissance , et de consumer aussitôt le calorique surabondant qui les pénètre , et de renouveler celui qui leur est soutiré, ils restent toujours à une même température , qui n'est pas celle du milieu ambiant , mais est la leur pi^opre ; seulement des sensations tactiles de chaud el defroidles avertissent de celles de ces deux conditions dans lesquelles ils sont tourà-tour. Nous n'avons pas ici à traiter de l'action par laquelle le corps humain dégage le calorique duquel sa température propre dépend , non plus que de celles par lesquelles il consume le calorique qai lui est fourni, et remplace celui qui lui est soutiré; elles seront le sujet d'une fonction particulière ; nous n'avons qu'à spécifier les cas dans lesquels éclatent en lui, par le contact du milieu ambiant, ou de corps étrangers , les sensations de cliaud et de froid.

Or, cela est facile : la température du corps bumain est de 36 degrés (tlierm. cent.); et le milieu ambiant, comme les corps extérieurs qui le touchent, ne peuvent être, à son égard , que dans l'une ou l'autre de ces trois conditions : ou ils auront une température supérieure à celle du corps humain , ou ils en auront une égale , ou ils en auront une Bioindre. Voyons quelles sensations de chaud ou de froid sont éprouvées dans chacun de ces cas.

Le corps extérieur, ou Tair atmosphérique lui-même ontils, une température supérieure à celle de 36 degrés? Le ca^» iorique extérieur que dégagent ces corps pénétrera mécaniquement, et, d'après les lois physiques de la propagation de ce fluide , la peau et le corps humain; et , s'ajoutant ainsi à celui que l'économie produit elle-même , il y sera en plus , et fera développer dans les nerfs une sensation de chaud. On ne peut nier cette pénétration mécanique du calorique dans la peau et le corps, puisqu'on les voit s'échauffer physiquement, et à l'instar d'un autre corps, lorsqu'ils sont exposés aux rayons ardents du soleil, ou devant un corps en ignition. Seulement le corps humain a , jusqu'à une

SENS DU TACT ET DU TOUCtlER. 277

certaine limite , des moyens cle consumer aussitôt ce calorique surabondant, et de rester conséquemment à sa même température : nous les indiquerons ailleurs.

Les corps extérieurs, ou î'atmosplière , ont-ils une température de 36 degrés, c'est-à-dire égale à celle de l'homme ? en ce cas, ils ne soutirent ni ne fournissent de calorique à notre corps. Mais , comme notre état habituel est d'être plongés dans un milieu plus froid que nous , et qui nous soutire toujours du calorique ; comme les ressorts de notre économie sont montés à ce qu'une portion de calorique nous soit sans cesse soustraite , cette portion ne l'étant plus , il en résulte que le calorique est encore en plus dans nos organes , et dès lors nous éprouvons encore une sensation de chaud. Dans ce cas , comme dans le cas précédent , l'économie a, jusqu'à un certain point, des moyens de dissiper le calorique surabondant , de manière à rester dans sa température propre.

Enfin, le corps extérieur, ou l'atmosphère, ont-ils une température inférieure à celle de 36 degrés? ces corps, par suite de la tendance qu'ils ont à se mettre au niveau de la température des objets qui sont dans leur sphère , soutirent, attirent à eux une partie du calorique du corps humain; et, selon que cette quantité de calorique soustraite est plus ou moins considérable que celle qui nous est enlevée dans le milieu dans lequel nous avons habitude de vivre , comme alors le calorique se trouve ou en moins ou en plus dans nos organes , nous éprouvons une sensation de froid ou de chaud. D'abord , on ne peut pas nier encore ici le refroidissement graduel de la peau et du corps humain ; car on peut l'apprécier soi-même par le tact , ou peut l'évaluer par le thermomèti-Cj et l'on voit les corps extérieurs s'échauffer, à mesure que ce refroidissement s'effectue. Ensuite nous disons que tour-à-tour la sensation éprouvée sera de chaud ou de froid, selon que la quantité de calorique qui sera soutirée au corps sera inférieure ou supérieure à celle qui lui est soustraite par le milieu dans lequel on a habitude de vivre. En effet, l'homme, avonsnous dit y a une température de 36 degrés ; l'atmosphère

27B l'OlNCTlON DE LA iBNSIBlLlTi:.

dans laquelle il est plongé , en a , au contraire , une constamment moindre; celle-ci, dans nos climats, est de i5 à 16 degrés dans les saisons tempérées , bien au-dessous dans les hivers , et de 2 5 au plus dans les étés : conséquemment , il doit toujours nous être soutiré du calorique, et il semble que l'homme devrait toujours sentir du froid. C'est ce qui est en effet , et de là pour cet être le besoin de recourir à l'artifice du feu , de se défendre des intempéries de l'air à l'aide de vêtements et en s'abritant dans des habitations. On sait que ces usages ont été observés universellement chez tous les peuples. Cependant comme cette condition est constante pour lui ; qu'au milieu des variations de la température extérieure , il y a un état moyen qui lui est le plus ordinaire; l'habitude a fait que dans cet état moyen il paraît n'éprouver aucune sensation de température , ni chaud , ni froid , bien qu'alors il lui soit soutiré toujours du calorique, son économie étant montée à fournir à cette soustraction ; et ce n'est plus que lorsque la température extérieure diffère de celle de cet état moyen , qu'il éprouve du chaud ou du froid. Ainsi , la température de ce milieu moyen baisse-t-elle ? comme alors il est soutiré plus de calorique qu'à l'ordinaire , il y en a moins dans les organes , et la sensation éprouvée est une sensation de froid, La température de ce milieu moyen, au contraire, hausset-elle ? bien qu'alors elle soit inférieure à celle du corps, et que, conséquemment, il soit soutiré à celui-ci du calorique, comme il lui en est soutiré moins qu'à l'ordinaire; que ce fluide conséquemment est en plus dans les organes , la sensation éprouvée est une sensation de chaud. Cependant, il y a dans cette soustraction du calorique par les corps extérieurs un état moyen , au-dessus et au-dessous duquel la sensation éprouvée est toujours de froid et de chaud; c'est à partir du milieu dans lequel nous nous sommes fait habitude 'de vivre, milieu qui n'est pas le même dans les divers climats, qui dans chaque climat diffère un peu selon les saisons , et qui varie pour chaque homme en raison des habitudes qu'il a prises. L'économie a encore ici jusqu'à un certain point la puissance de renouveler son

calorique, à mesure qu'il lui est enlevé, de manière à conserver toujours sa température propre.

Non-seulement la température du milieu mioyen dans lequel nous avons habitude de vivre, est en général ce qui décide des influences de chaud et de froid qu'exercent sur nous les divers corps : mais , par les mêmes raisons que nous venons d'exposer, la température du corps que nous venons de toucher , a la plus grande influence sur le degré du chaud ou du froid que nous fait éprouver le corps nouveau qui succède à son contact. Pour qu'une sensation quelconque de température soit éprouvée , il suffit qu'il y ait des changements d'avec ce qui était dans le temps précédent; chaud ^ si moins de calorique est enlevé; moins chaud ^ ou froid, si c'est le contraire. Ainsi , l'on s'explique comment un même corps nous paraît chaud dans un temps et froid dans un autre, semble froid à une de nos parties et chaud à un<; autre; c'est selon qu'était basse ou élevée la température du corps au contact duquel il succède. Le séjour de nos caves, qui nous semble chaud en hiver , parce que la température extérieure est alors très froide, nous semble au contraire^ et, par une raison analogue , très frais en été. Si, ayant l'une des mains glacée , et l'autre chaude , on plonge ces deux parties dans un même sceau d'eau tiède, cette eau paraîtra chaude à l'une des mains, et froide à l'autre. Du reste, comme la quantité de calorique dégagé par les corps est susceptible de nombreuses variétés , il y a des nuances infinies dans ces sensations de température ^ dans les sensations de chaud, depuis le tiède jusqu'au brûlant; dans celles du froid, depuis le frais jusqu'au glacé.

Dans cette analyse des sensations de chaleur et de froid consécutivement au contact du milieu ambiant, nous n'avons parlé que des difïérences qui sont dues aux variations de ce milieu; mais il en est aussi qui proviennent de l'économie elle-même. Puisque ces sensations sont dues au rapport qui existe entre la température de l'homme et celle de l'atmosphère, on conçoit que leurs variations arriveront autant par les différences qui surviendront dans fa calorification de l'homme que par celles qui éclateront dans la tempéi'ature

2 8o FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.

deratmosplière. C'est ainsi queîe vieillard, le convalescent, éprouveront du froid sous une constitution atmospîiérique qui leur eût paru indifrérente ou même chaude à un autre âge, ou dans la force de la santé. En général , on peut concevoir riîomme sous le rapport de la température , comme placé entre deux puissances; l'une qui lui est propre, et qui fournit le calorique qui détermine sa température ; une autre, qui lui est extérieure , et qui cliercLe à l'abaisser ou à Féiever à son niveau. Des sensations de chaud et de froid sont ce qui accompagne ce combat; mais on conçoit qu'elles doivent également se faire sentir j soit que ce soit l'attaque du dehors qui se ralentisse ou augmente, soit que ce soit la défense du dedans qui se montre plus faible ou plus énergique.

Telle est la théorie des sensations de chaud et de froid, consécutivement au contact du milieu ambiant. Cette théorie est la même pour celles qui succèdent au contact d'un corps solide et liquide quelconque. Seulement , la densité des corpS;, la faculté qu'ils auront d'être plus ou moins bons conducteurs du calorique, et enfin leur capacité pour le calorique , sont autant de circonstances qui influeront sur le degré de chaud ou de froid qu'ils feront éprouver. En eifet, le degré de la sensation tient à la quantité de calorique libre qui reste dans les organes; et les trois circous tances que nous venons de rappeler influent sur la rapidité avec laquelle ce calorique est soustrait, et sur la quantité dans laquelle il est pris. Plus un corps est dense, par exemple, est bon conducteur du calorique , a de capacité pour le calorique, plus il soutire vite le calorique de notre corps , et plus il nous paraît froid. C'est pour cela que les divers corps que nous touchons, bien qu'ils aient la même teinpératare au thermomètre, du bois, du marbre j, ou. un métal, ne nous paraissent pas également chauds ou froids.

Toutefois, il résulte de ces faits que le tact ne nous donne sur la température des corps que des notions relatives; il ne nous apprend pas quelle quantité absolue de calorique existe dans le corps que nous touchons; ni même la quantité de calorique libre qui existe dans ce corps, relativement

à celle qui est en nous; il nous apprend seulement que la quantité de calorique libre que nous fournit ou nous soustrait un corps est différente, jdus grande ou plus petite^ que celle qui nous était fournie ou enlevée dans le moment précédent.

Telle est la fonction immédiate du tact. M. de Blaiiwille lui assigne encore celle de donner la notion de l'impénétrabilité des corps, de la résistance qu'opposent les corps par leur solidité. Mais ceci rentre dans les fonctions médiates ou auxiliaires du tact. Celles-ci consistent dans les impressions que ce sens peut fournir à l'esprit, et à l'aide desquelles celui-ci peut acquérir quelques notions des corps. Elles sont multiples; car, par le tact, nous apprécions la grandeur, la densité, la pesanteur, la figuve, la distance, la mobilité ou l'immobilité, le nombre des corps, etc. Il est certain d'abord que le tact est employé par nous pour acquérir ces diverses notions , mais qu'il ne peut les donner seul, et qu'il lui faut l'intervention de l'esprit. Il est certain en outre que beaucoup d'autres sens peuvent les donner également ; la a)ue , par exemple, fait juger de même la figure, les dimensions des corps ; Voiiie, leurs distances, etc. Or, tels sont les caractères qui font distinguer les fonctions médiates des sens ; ainsi c|ue le dit M. Spurzheim , auquel nous avons emprunté ce point de doctrine, toutes les fois qu'une conception quelconque a pu être donnée par plusieurs sens, il est sûr qu'elle est le produit d'une faculté intérieure qui , pour l'acquérir , a employé tour-à-tour tel ou tel sens, comme Ja volonté emploie à son gré pour l'exécution d'un mouvement les mains ou les pieds.

IXous n'avoDS pas besoin du reste d'entrer dans les détails des services du iSLCl à tous ces égards. Un corps est-il en entier soutenu paria peau? la sensation qui en résulte peut alors en faire apprécier le poids. Un-corps presse-t-il de toute sa niasse sur la peau? ou mieux la peau, dans un tact actif, j^resse-t-elle sur le corps extérieur? on est à même d'en juger la consistance. Un corps roule-t-il à la surface de la peau? on peut juger qu'il est mobile , et même apprécier la direction dans laquelle il se meut. Un corps touche-t-il

la peau dans un lieu où cette membrane est disposée de manière à ce qu'elle puisse embrasser ses contours, envelopper sa surface ? le tact en fait apprécier la ^^are , Vétendue, les dimensions. Seulement on voit que, pour que le tact puisse effectuer plusieurs de ces offices, il faut qu'il soit exercé par une partie de la peau disposée de manière à pouvoir embrasser les corps extérieurs , les toucher par plusieurs points, circonscrire leurs contours, se presser, se promener sur leur surface. Or, comme toutes les parties de la peau ne réunissent pas également ces conditions, il y en a toujours une, dans l'homme et les animaux supérieurs, qui , les possédant, est plus spécialement affectée à ces services du tact, et qui constitue ce qu'on appelle Vorgane du toucher. Nous allons nous en occuper bientôt. Non-seulement le tact nous fait juger ces diverses qualité des corps extérieurs, mais aussi il nous fait apprécier les mêmes qualités de notre propre corps ; notre peau , en touchant une autre partie de nous-mêmes , nous en fait juger la température, la forme, la consistance. Je volume. On a même dit , d'après cela, que le sens du tact ëtait le plus propre à nous faire reconnaître notre propre existence , puisque , toutes les fois que deux de nos parties se louchent, l'ame reçoit deux impressions, qui , venant toutes deux se fondre dans le moi, font mieux ressortir ce moi.

§ 4- Telle est l'histoire du tact. 11 nous reste à indiquer la portée de ce sens chez l'homme , comparativement à ce qu'il est dans les animaux. Dans tout animal , ce sens sera d'autant plus exquis que la peau sera, d'une part, plus pénétrée de nerfs, et d'autre part plus dépouillée de parties insensibles accessoires, comme poils, plumes, écailles. Ace double titre, il est peu d'animaux aussi bien partagés que l'homme; sa peau est très nerveuse, très unie; chez lui la nature a sacrifié en elle , ce qui en fait une enveloppe protectrice, à ce qui doit en faire un organe du tact. Dans les animaux , la pea u est souvent toute couverte de poils , d'écaillés, qui fondent pour eux de véritables vêtements, et leur constituent une armure défensive; celle de l'homme est tout-à-fait nue; cet être, par son intelligence, supplée à ce que ne lui a pas donné primitivement la nature

SOUS ce rapport; mais ce désavantage est compensé en lui jjar un tact exquis. Cependant , plusieurs animaux ont un tact encore plus délicat que lui. On dit généralement que ce sens va en se perfectionnant, à mesure qu'on descend dans la série des animaux, à mesure qu'on voit dans les animaux les autres sens se dégrader et disparaître. Les derniers animaux, en effet, ont le tact si fin, qu'ils perçoivent les plus légères ondulations du liquide dans lequel ils vivent. Cependant n'est-ce pas confondre des phénomènes dissemblables, que de dire que, par le tact, ils perçoivent les odeurs et les couleurs? ne prend-t-on pas pour un tact perçu, ce qui n'est qu'un rapport organique » tel que celui qu'on observe chez les végétaux , qui se dirigent aussi du côté de la lumière ? Du reste, ce tact sera d'autant plus exquis dans les divers hommes, et dans les diverses régions du corps , que la peau sera plus délicatement organisée, et conservée en cet état de délicatesse par des précautions hygiéniques convenables.

Avons-nous besoin de dire qu'il peut s'exercer de deux manières ; passivement , quand les corps extérieurs s'appliquent d'eux-mêmes et à l'insu de la volonté à la peau ; activement , quand c'est la peau qui s'applique elle-même aux corps extérieurs ? Sous le premier point de vue , la peau est une sentinelle extérieure, qui continuellement veille à la sûreté du corps, en avertissant des moindres objets qui peuvent le toucher. Sous le second point de vue, elJe est un instrument précieux pour l'esprit, et parlequel celui-ci acquiert à volonté la connaissance des corps. Pour ce dernier but , la peau a pour appareil musculaire volontaire tout le corps lui-même. Dans le tact actif, il y a d'abord action pour appliquer la peau à l'objet qu'on veut toucher; ensuite érection des trois parties nerveu-» ses, du concours desquelles résulte la sensation. Sans doute on ne peut pas dire en quoi consiste cette impul-^ sion que la volonté imprime, et à la papille cutanée, et au nerf conducteur, et au cerveau qui perçoit; mais elle est certaine : il n'est personne qui n'ait observé sur soi-même la différence d'énergie d'une sensation tactile, selon qu'elle

est produite passivemeut ou activement , le poids et le contact de nos vêtements , par exemple , que nous n'apercevons pas d'ordinaire : il sufEt d'arrêter sur eux notre attention pour les apprécier.

Enfin , puisque le tact est, dans son exercice, dépendant de la volonté , il est passible de l'éducation ; et l'on peut en restreindre ou en étendre la puissance. Mais nous renvoyons les preuves de ce fait à l'article du toucber. Terminons en disant que dans ce sens, la partie nerveuse ne provient pas d'un système nerveux spécial; et c'est ce qui explique pourquoi toute partie mise accidentellement à nu peut, plus ou moins, en remplir les fonctions. Cependant, on se rappelle que nous avons dit que Ch. Bell en Angleterre, et M. Magendie en France , avaient établi que tandis que les racines antérieures des nerfs spinaux servaient aux mouvements p les racines postérieures de ces nerfs piésidaient à la sensibilité. C'est ici le lieu d'exposer leurs expériences. Déjà nous avons indiqué celles, dans lesquelles Cli. Bell, ayant coupé sur des animaux vivants le nerf maxillaire supérieur, avait anéanti toute sensibilité dans la peau de la face, mais en laissant aux muscles de cette partie le pouvoir de se mouvoir pour l'expression ; tandis qu'en coupant le nerf facial , il avait paralysé les muscles sous le rapport de l'expression , mais avait laissé à la peau du visage toute sa sensibilité. Il en avait conclu que des nerfs différents présidaient à la sensibilité et aux mouvements. Mais remarquant ensuite , lo l'analogie de la cinquième paire encépbalique avec les nerfs spinaux, puisque, comme ceux-ci , elle a deux racines et un ganglion à sa racine postérieure; 20 la dérivation du nerf maxillaii-e supérieur de cette cinquième paire d'une racine postérieure , il conjectura que celle-ci peut-être présidait à la sensibilité, et l'antérieure aux mouvements. Il fit des expériences , et il vit qu'en effet, , en coupant la racine antérieure de la cinquième paire, il paralysait les muscles de la mâchoire; qu'en irritant cette racine antérieure, il excitait des contractions dans les muscles. Il mit à nu le canal de l'épine sur un animal vivant ; et coupant les racines postérieures des nerfs des

SENS DU TACT ET DU TOUCHER. :i85

membres postérieurs, il vit que l'animal, paralysé dans ces parties sous le rapport du sentiment, pouvait cependant encore se mouvoir; il expérimenta qu'en irritant ces racines postérieures , il ne provoquait aucunes contractions dans les membres, mais de vives douleurs; tandis qu'il suscitait des contractions très énergiques, mais sans douleurs, en irritant les racines antérieures. La destination des racines postérieures à la sensibilité , et celle des racines antérieures aux mouvements , lui parut donc évidente. Cependant il parut en quelque sorte oublier ces faits, jusqu'à ce que M. Ma- ^e/îJz^ les ait de nouveau annoncés, appuyé sur de semblables expériences. Ce physiologiste annonça nettement que , selon qu'il coupait sur un animal vivant les racines postérieures ou antérieures des nerfs spinaux dans la région lombaire et sacrée de la moelle , il éteignait la sensibilité ou la locomotilité dans le membre correspondant. Si , dans le premier cas, il faisait prendre de la noix vomique à l'animal, ou le soumettait à une irritation galvanique , il le voyait éprouver le tétanos qu'excite d'ordinaire cette substance, manifester de fortes contractions; dans le deuxième cas, au contraire, aucun de ces deux efïets n'avait lieu. Il annonça que ce qui était vrai des racines postérieures et antérieures des nerfs spinaux était vrai aussi des faisceaux postérieurs et antérieurs de la moelle auxquels elles prennent origine : les premiers présideraient à la sensibilité, car lorsque sur un animal vivant il en touchait légèrement la surface , l'animal accusait une vive sensibilité; et au contraire, cet animal paraissait ne rien sentir quand on agissait sur le faisceau antérieur. Il établit enfin que ces propriétés de la moelle, sous le rapport de la sensibilité et des mouvements, résident surtout à la surface de cet organe; car si on en déchire le centre, en ayant soin de respecter la substance médullaire circonvoisine , les mouvements ni la sensibilité ne sont lésés.

Des anatomistes habiles ont appuyé de leur dissection la distinction faite par M. Magendie. M. Amussat dit avoir reconnu que la racine antérieure des nerfs spinaux est toujours étrangère au ganglion que présentent ces nerfs à leur

sortie clu rachis ; mais que les filets nerveux ne s'interrompent pas en ce ganglion , et qu'au-delà les nerfs sont formés de la réunion des deux racines , et contiennent dans leurs moindres divisions des filets sensitifs et moteurs. M. Blandin a vu , qu'au col la racine postérieure est proportionnellement plus grosse qu'aux lombes , ce qui est en rapport avec les fonctions des parties auxquelles les nerfs cervicaux et lombaires se distribuent ; les premiers avivant les membres supérieurs, qui sont les instruments du toucher; et les seconds étant destinés aux membres inférieurs , qui sont les agents de la locomotion.

Quelque irrécusable que paraisse devoir être cette opinion que l'on dit établie sur des faits , elle n'est pas cependant irrévocablement encore admise dans la science. D'abord le fait expérimental sur lequel elle repose a été contesté. Bellinser , arguant d'expériences tout-à-fait semblables à celles de Ch, Bell et de M. Magendie , convient bien, que lors de la section des racines postérieures , toute sensibilité était éteinte; mais il nie qu'il en soit de même lors de la section des faisceaux postérieurs de la moelle. Selon ses expériences, sur lesquelles nous reviendrons ailleurs , les racines postérieures des nerfs spinaux et les faisceaux postérieurs de la moelle président aux mouvements d'extension, et les racines antérieures et les faisceaux antérieurs de la moelle aux mouvements de flexion. Ce serait la substance grise de la moelle étales filaments nerveux qui en naissent qui présideraient à la sensibilité , et au contraire , la substance blanche qui présiderait aux mouvements. Ensuite, on a opposé diverses observations pathologiques, c'est-à-dire des cas où le faisceau postérieur de la moelle et des racines postérieures des nerfs spinaux étaient détruites par une maladie , sans qu'il en soit résulté perte de la sensibilité dans les parties correspondantes. M. B/'oussais a objecté le fait des douleurs qui éclatent par l'état de maladie dans des parties qui étaient primitivement insensibles. Beaucoup de physiologistes , enfin , pensent que tout nerf sans exception est sensible. Laissons au temps à fixer définitivement les esprits sur ce point.

20 Histoire du Toucher»

Nous avons dit que, parmi les diverses qualités des corps dont le tact nous donne la notion , il en était quelques-unes qui ne pouvaient pas être appréciées par toute portion quelconque de la peau , mais qui exigeaient dans cette membrane une disposition spéciale. Telles ont été, par exemple, les notions de la forme , du volume , qui ne peuvent être recueillies qu'autant que la peau peut embrasser les contours des objets extérieurs. Nous avons ajouté que , parce que toutes les parties de la peau ne présentent pas cette condition , il y avait toujours, dans les animaux supérieurs et dans l'homme, une région de cette membrane qui était plus spécialement affectée à effectuer le tact, et qui était ce qu'on appelle Vorgane du toucher. Le façonnement d'une partie de la peau en organe du toucher avait d'ailleurs cet autre avantage de faire effectuer le tact, sans avoir besoin de mouvoir tout le corps. Or, on appelle toucher ce tact exercé par la partie de la peau , qui est disposée de manière à donner facilement toutes les notions des corps qu'on peut demander à ce sens , et que la nature paraît avoir plus spécialement dans chaque animal affecté à son accomplissement.

A ce titre, le toucher n'est donc que 3e tact; et en effet toutes les différences qu'on a établies entre eux sont vaines , à les prendre d'une manière absolue. Par exemple, on a dit que le toucher était toujours actif 5 et seul faisait connaître la figure des corps; mais le tact n'est-il pas actif aussi , quand le corps , dans sa mobilité générale , applique la peau à l'objet extérieur , ou seulement même quand la volonté érige la papille nerveuse , qui doit éprouver l'impression? et ne donne-t-il pas aussi la notion de la figure des corps , quand ceux-ci sont appliqués à une portion de la peau qui est disposée de manière à embrasser leurs contours, à les toucher par plusieurs points , comme aux aisselles ? Il n'est aucunes différences essentielles entre ces deux actions ; et tout ce qu'on peut dire du toucher^ c'est qu'il est tou-

288 FOjN'CTlON DE LA SENSIBILITE.

jours; îo un tact actif, c'est-à-dire exercé avec volonté, et s'appliquant aux corps extérieurs, au lieu de les attendre; 20 un tact effectué par une partie de la peau qui , à raison de son aptitude à embrasser les corps, à se mouler à leur surface , est très capable d'en faire apprécier la figure , et est celle qui est le plus ordinairement employée , quand il s'agit d'exercer le tact.

L'organe du toucher varie beaucoup dans la série des animaux. Quel qu'il soit, toujours il présente les deux conditions suivantes : 1° la sensibilité tactile y est fort grande, soit parce que les papilles nerveuses y sont plus grosses , plus nombreuses, mieux disposées; soit parce que la peau qui le forme y est plus dépouillée de poils , mieux soutenue par le tissu cellulaire graisseux subjacent, pliis adhérente aux parties qui sont au-dessous d'elle; 20 la portion de peau qui forme cet organe est très mobile , et peut embrasser la surface des corps; soit que cet organe du toucher soit en entier mou; soit que la peau qui le forme soit disposée sur une portion du squelette fracturée et mobile, et propre à embrasser le corps extérieur sur lous ces points. Aussi, presque toujours cet or-gane du toucher est en même temps Vorgane de préhension de l'animal; circonstance de structure heureuse , puisque les deux facultés que cet organe exécute, se prêtent ainsi un appui mutuel et nécessaire; le tact guidant dans la préhension des corps, et la préhension à son tour servant au toucher, en appliquant la peau à tous les concours des corps.

Ce n'est pas ici le lieu de rappeler quels sont les divers organes du toucher dans la série des animaux: chez les uns, ee sont des tentacules , des antennes ; chez d'autres, ce sont les lèpres , la langue , les pieds , la queue. Chez l'homme , cet organe est la main.

D'après l'ordre que nous avons suivi jusqu'à présent, nous devrions commencer l'histoire du toucher par l'étude anatomique de la main. Mais, comme la main est en même temps notre instrument de préhension, nous aimons mieux renvoyer sa description à la fonction de la locomotion; d'autant plus qu'alors , le parallèle de la main et du pied , du membre

supérieur eL du membre inférieur, fournira texte à d'intéressantes considérations. Ici, nous allons, par qvielques détails rapides, prouver seulement que la main jouit des deux conditions d'orpxnisation que nous avons dit exister en tout organe du toucher; savoir, qu'elle est très mobile et apte à se mouler à la surface des corps , et qu'elle est très sensible.

D'abord , la main participe de la mobilité du membre supérieur qu'elle termine, et qui est pour elle un long levier qui la promène au loin , et peut l'appliquer aux corps extérieurs. Ensuite ; quelque petite qu'elle soit, elle n'est pas d'une seule pièce; vingt -sept os en forment la cbarpente ; et ces os , articulés entre eux de manière à être mobiles les uns sur les autres, la partagent en trois parties flexibles: le carpe, le métacarpe et les doigts. Le carpe, ou poignet , en est la partie supérieure , celle qui est articulée avec i'avant-bras; il est formé de huit os , qui sont disposés sur deux rangées ; et comme ces deux rangées exécutent entre elles les mêmes mouvements que ceux qui sont possibles entre le carpe et I'avant-bras, il s'ensuit que ce carpe est comme formé lui-même de deux parties. Le métacarpe forme le corps , la paume de la main ; il est composé de cinq os , qui , non-seulement peuvent se mouvoir sur le carpe avec lequel ils s'articulent, mais qui encore peuvent s'écarter ou se rapprocher les uns des autres, de manière à faire varier le degré de concavité de la paume de la main , et à la proportionner au volume et aux contours des corps extérieurs. Enfin, les doigts sont ces appendices qui terminent la main, et qui, fracturés eux-mêmes en plusieurs pièces mobiles^ sont si propres à embrasser les corps extérieurs , et à se mouler à leur surface. Ils sont au nombre de cinq, et chacun est partagé en trois petites pièces , qu'on appelle phalanges , excepté le premier, \e pouce , qui n'en a que deux. Ce pouce est articulé sur un plan plus antérieur que les autres doigts; l'os du métacarpe , qui le porte, est libre par sa partie inférieure; et, à ces deux conditions de structure, il doit de pouvoir être mis en opposition avec les autres doigts, de pouvoir faire pince avec eux ; ce qui est une des plus grandes Tome I. 19

2Ç^0 FOHCTÏON I>E LA SENSIBILITÉ.

perfections de la main de l'homme. Ces doigts n*ont pas non plus une égale longueur : celui du milieu est plus long; de cliaque côté de lui , la longueur va ensuite en diminuant; et^ tous les doigts, considérés dans leur ensemble sous ce rapport, présentent encore la condition de structure la plus heureuse pour embrasser le mieux possible la surface des corps. En même temps que tous ces os sont articulés entre eux de manière à constituer une charpente assez solide, à donner à la main toute la solidité que devait avoir cette partie destinée à être dans un contact immédiat avec les corps extérieurs; ils le sont aussi, de manière à pouvoir exécuter les uns sur les autres, tous ces mouvements délicats que réclamaient , soit le toucher, soit la préhension. La main, dans sa totalité, peut exécuter sur l'avant-bras des mouvements de flexion , d'extension , d'inclinaison latérale et de circumduction. Les deux rangées du carpe peuvent exécuter de semblables mouvements l'une sur l'autre , et les petits os de chacune de ces deux rangées peuvent tous , en outre, se mouvoir un peu. Les os du métacarpe peuvent, ainsi que nous l'avons dit, s'écarter ou se rapprocher plus ou moins ; et chacune des phalanges des doigts est aussi plus ou moins mobile. De nombreux muscles sont destinés à effectuer ces divers mouvements , les uns mouvant la main en totalité et situés à l'avant-bras , d'autres mouvant chaque partie de la main séparément, situés à l'avant-bras et à la main elle-même.

Quant à la peau qui recouvi'e la main , elle est ce qu'elle est partout ailleurs; mais avec des conditions accessoires, qui lui font exercer avec toute délicatesse sa fonction tactile. Elle est fortement unie aux parties subjacentes par un tissu cellulaire fort dense, et par là a une grande fixité : elle est très tendue, très lisse , sans aucune ride , et ne présente que les plis qui correspondent aux mouvements que la main doit exécuter pour être concave, et pouvoir embrasser les corps. Les émineuces dites thénar et lijpothénar , qui existent de chaque côté de la concavité de la paume de la main , et qui sont formées par les muscles moteurs des doigts, forment pour elle un utile coussinet. Ses papilles nerveuses

sont fort développées, et convenablement mises à nu; à l'extrémité des doigts surtout, lieu où le touclier est le plus délicat, ces papilles sont rangées le long de lignes courbes concentriques, et comme fondues dans un tissu spongieux, que quelques-uns disent doué d'une faculté d'érectilité , mais qui remplit au moins l'ofEce d'un coussinet. Celui que faisaient à la paume de la main les éminences thénar et Lypotbénar se retrouve de même entre cliacune des pbalanges des doigts. Enfin, la main présente, à l'extrémité postérieure des doigts , les poils composés , connus sous le nom à^ ongles , et qui, en soutenant par derrière la pulpe des doigts , servent le touclier en rendant le contact plus immédiat. En un mot, la nature a pris, pour rendre la main très sensible , des précautions égales à celles qu'elle avait prises pour la rendre très mobile et apte à se mouler à la surface des corps. On était même allé jusqu'à croire que les papilles nerveuses de la peau avaient , à la main et aux doigts , une sensibilité plus exquise qu'ailleurs ; il est possible , en effet , qu'elles y soient plus dépouillées : certainement , elles y sont plus grosses , plus nombreuses ; mais il est probable que la plus grande faculté tactile de la main tient à la réunion de toutes les circonstances accessoires d'organisation que nous venons de faire remarquer : cette exquise sensibilité est surtout prononcée à la face palmaire.

Telle est la main, dans la structure de laquelle il est aisé de séparer ce qui est de l'organe du sens proprement dit, de ce qui est de l'organe de préhension, et de l'appareil locomoteur qui est annexé à to ut organe de sens , pour que la volonté l'emploie à son gré. Il n'y a en elle que la peau qui appartienne au touclier; la charpente osseuse, ainsi que les muscles qui la meuvent, constituent l'organe de présension, et l'appareil locomoteur du sens.

Venons à l'histoire physiologique du toucher. Le toucher n'étant que le tact actif, le tact aidé de la locomotion^ le tact exercé par une partie de la peau qui est disposée de manière à pouvoir embrasser les corps extérieurs, son mécanisme rentre dans celui du tact. C'est la même chose,

pour tout ce qui est relatif au mode selon lequel s'effectue le contact qui est la cause de l'impression , pour ce qu'est l'impression elle-même, et pour la part qu'ont à la formation de cette impression chacune des parties constituantes de la peau. Il doit nous suffire de relever les diverses conditions de structure qui donnent à la main la triple faculté que doit réunir tout organe de touclier, c'est-à-dire la mobilité , la sensibilité et la solidité.

Or j c'est ce que nous avons déjà fait dans la description abi-égée que nous avons donnée de cet organe, lo Placée à l'extrémité du membre supérieur , la main a , dans ce membre , un long levier, à l'aide duquel elle va cliercber au loin les corps extérieurs^ Ce membre remplit , à son égard , et avec bien plus de latitude , l'office que les muscles de l'œil, par exemple, remplissent à l'égard de cet organe. On conçoit comment cette main ; formée de vingt-sept os mobiles les uns sur les autres; subdivisée en plusieurs brisures, le carpe, le métacarpe et les doigts ; terminée par cinq appendices découpés et fracturés eux-mêmes, peut se mouler aux corps extérieurs, et appuyer particulièrement sur chacun des points de leur surface. Nous avons surtout relevé; l'avantage qu'ont les os du métacarpe de s'écarter , pour faire varier la concavité de la paume de la main; ainsi que la possibilité qu'a le pouce de se mettre en opposition avec les autres doigts , de faire pince avec eux. La diversité de longueur des doigts est , elle-même, une circonstance beureuse, ainsi que la plus grande étendue des mouvements de toutes les parties de la main dans le sens de la flexion. Ainsi , tout en elle est réuni pour qu'elle puisse se mouler aux contours des divers corps extérieurs, se mouvoir sur eux , les toucber par plusieurs points , et avec un degré de pression mille fois variable. 20 En même temps , la peau de la main a, comme on l'a vu, plus de sensibilité qu^en toute autre région du corps. 30 Enfin , cet organe a toute la solidité qui lui est nécessaire pour être impunément dans un contact immédiat avec les objets extérieurs.

A tous ces titres , la main est l'instrument de touclier le plus ingénieux et le plus parfait que puisse présenter la gé-

néralité des animaux : aucun autre ne l'égale ; et, parmi les animaux qui ont une main , aucun n'en a une aussi bien disposée. Dans le singe , par exemple , le pouce est plus petit, plus court, et tel qu'il ne peut pas aussi facilement faire pince avec les autres doigts; ceux-ci ne peuvent pas autant se mouvoir isolément les uns des autres; le membre supérieur n'est pas exclusivement organe de préhension ; il sert autant que le postérieur à la station et à la progression; et dès lors Fépiderme des doigts est toujours épaissi, et la sensibilité des papilles émoussée. De tout temps, les pliilosopbes ont admiré l'heureuse structure de la main : Galien l'appelait V instrument des instruments. On est allé jusqu'à attribuer à cet organe la supériorité de l'homme sur les animaux , et la suprématie que cet être exerce sur toute la nature; c'est une erreur ; la main n'est qu'un instrument ; il faut au-dessus d'elle l'intelligence pour la conduire. Si l'homme est le premier des animaux^ c'est à son organisation cérébrale qu'il le doit; seulement la nature lui ayant donné une grande intelligence, elle a dû lui donner aussi l'instrument nécessaire pour en accomplir les combinaisons ; pouvant concevoir beaucoup de choses, il fallait qu'il pût les exécuter. C'est xiivà observation certaine j que , dans la série des animaux, les organes de toucher se perfectionnent à mesure que ces animaux sont plus intelligents ; de sorle que par eux on peut juger du degré d'intelligence , non comme en étant la cause , mais comme étant dans un. rapport de perfectionnement avec elle.

Quant aux services du toucher, puisque ce toucher n'est que le tact, ses fonctions doivent être les mêmes que celles cie ce sens. Ainsi, sa fonction immédiate est de donner des sensations de température , de chaud et de froid; et ses fonctions médiates, sont de fournir à l'esprit les impressions à l'aide desquelles celui-ci acquiert les notions des qualités générales des corps, de la grandeur, delà figure, delà consistance, de la pesanteur, etc. C'est surtout pour l'appréciation de ces qualités , qui ne peuvent être acquises par toute région de la peau indiûéremment, qui exigent

294 FOIiCTlON DE LA SEÎ^^SIBILITÉ.

pour l'être, que la peau s'applique à tous les pointsd.es corps extérieurs, se meuve, se presse sur leur surface , qu'est employé le touclier. N'est-ce pas la main que nous employons de préférence dans ces diverses circonstances? Il est facile alors d'analyser ce qui , dans le jeu de cet organe , est dû à la peau seule et au tact seulement , comme la sensation de température; et ce qui est dû au touclier proprement dit, c'està-dire au tact aidé de la locomotion, comme les notions de la densité , de la figure.

Du reste , les métapliysiciens ont été divisés relativement aux services qu'ils ont attribués au toucher; et, généralement, ils ont beaucoup exagéré la puissance de ce sens.

D'abord, Condillac a établi que , de tous les sens, le toucher était le seul qui nous donnât la notion de l'existence des corps, tous les autres ne constituant que des sensations, des affections du moi. Mais M. Destuit-Tracj a très bien prouvé que le touclier ne peut pas plus ici que tout autre sens^ Q^'y a-t-il ^ en effet , en lui , plus qu'en tout autre sens? qu'est-il autre cbose aussi qu'une simple affection, une modification du moi 7 La notion de l'existence des corps est une centre de l'esprit, à l'acquisition de laquelle le touclier ne concourt pas plus prochainement que tout autre sens.

Ensuite , on a dit que le toucher était de tous les sens le moins sujet à erreur ;, le sens géométrique par excellence. Cela n'est vrai que pour celles des notions des corps qui sont relatives à Fétendue; et alors d'autres sens offrent la même précision que lui; la vue, par exemple , fait juger aussi sûrement les dimensions des corps. Quant aux autres notions des corps, le toucher peut induire en erreur autant que les autres sens. En effet, est-il question de celles que donne ce sens sur la température? Nous avons vu qu'elles n'étaient que relatives; que le toucher nous apprenait, non la quantité absolue de calorique qui existe dans le corps que nous touchons; non celle qui existe dans ce corps relativement à celle qui est en nous ; mais seulement que la quantifié du calorique que nous soutire ou nous fournit le corps

SENS DU TACT ET DU TOUCHER. 2()ii

que nous touchons , est différente de celle qui nous était soutirée ou fournie dans le temps précédent. Aussi un même corps nous paraît-il tour- à-tour cliaud ou froid , selon la température du corps que nous touchions avant lui. Des corps qui au thermomètre ont la même température, nous semblent en avoir une différente , parce que leur surface est plus ou moins polie, qu'ils sont plus ou moins bons conducteurs du calorique, ou qu'ils ont pour ce fluide une capacité différente. Où sont, dans ces divers cas, cette sûreté, cette infaillibilité qu'on accorde à ce sens?

En troisième lieu , on a professé que le toucher était le sens régulateur de tous les autres , celui par lequel nous sommes instruits des notions fausses que peuvent nous donner les autres sens. Pour bien juger cette assertion , rappelons la distinction faite des fonctions des sens en immédiates et médiates. Chaque sens a sa fonction immédiate exclusive, et à l'égard de laquelle il ne peut être suppléé par aucun autre; ainsi , le toucher seul donne les sensations de température , aucun autre sens ne peut le remplacer en cela ; mais, de son côté , il ne peut nullement donner les sensations de saveur, d'odeur, de son et de couleur, qui sont les fonctions immédiates des autres sens. Ainsi , la proposition est fausse déjà , quant à ce qui concerne les fonctions immédiates. Pour ce qui est des fonctions médiates, elle est exagérée. En effet, le propre de ces fonctions est d'être accomplies par plusieurs sens à la fois : l'ouïe, l'odorat, par exemple, font juger de la distance des corps aussi-bien que le toucher; la vue fait , comme ce sens, apprécier leur figure. Or, à cet égard, tous les sens se prêtent des appuis mutuels; l'impression que l'un n'a pas saisie peut être recueillie par l'autre ; l'erreur d'esprit dans laquelle jette un des sens peut être reconnue par un autre ; et le toucher , sous ce rapport, n'a pas plus de priviMges qu'un autre sens. S'il sert la vue, par exemple, en avertissant des illusions qu'en beaucoup de cas ce sens produit, à son tour il est souvent secouru par elle ; qu'une feuille de rose soit placée entre deux doigts, elle échappe au toucher, et la vue avertit de sa présence; deux liquides qui, pour la vue et le toucher.

sont semblables ^ sont par l'odorat ou le goût reconnus différents.

En quatrième lieu , on a voulu que le toucber fût nécessaire à plusieurs autres sens , pour leur faire acquérir toute leur puissance, et leur faire donner à l'esprit toutes les notions qui aujourd'hui leur sont dues. Buffon disait que si nous voyons les objets droits et simples , bien que l'image qui s'en trace au fond de l'œil soit renversés , et bien qu'il y ait deux yeux^ c'est que l'Ame avait été instruite par le toucher de l'erreur dans laquelle la jetait la vue , et qu'alors elle s'était habituée à effectuer cette rectification , au point de ne plus îiiême s'en apercevoir. Molineax , Berchley , Condillac , ont établi que la vue n'a pas primitivement la faculté de donner les notions de la grandeur, de la figure, de la distance des corps, et que ce sens n'acquiert cette faculté que par le secours du toucher, et après avoir été stylé, si l'on peut parler ainsi , par ce seas. Ces deux propositions sont également fausses. D'abord , sans rechercher ici pourquoi nous voyons des objets droits et simples, ce qui nous occupera à l'article de la vue , il est sûr que ce n'est pas parce que l'Ame a rectifié par le secours du toucher l'impression visuelle qu'elle a reçue. En effet, l'Ame est passive quand elle reçoit des sensations; elle est forcée de les recevoir, telles que les organes des sens les lui envoient; dans le sens de la vue, par exemple, elle est contrainte de voir, selon l'ordre de réflexion et de réfraction des rayons qui ébranlent la rétine ; et à cet égard , ni l'habitude, ni le secours d'un autre sens ne peuvent modifier l'impression visuelle. Les illusions d'optique en sont la preuve ; le toucher avertit bien du caractère de quelques-unes d'entre elles; mais l'Ame ne les reçoit pas moins, telles que l'œil les forme et les lui envoie. Ainsi , le secours du toucher n'est pas ici ce qu^on le disait être , et il rentre dans i«îs services respectifs que nous avons ditque les sens se rendent les uns les autres. De même, iî est faux que le toucher donne à la vue une puissance qui n'aurait pa? été dans son essence primitive : nous venons de dire que l'Ame voit irrésistiblement d'api'ès l'ordre de réflexion et de refracUon selon lequel arrivent à l'œil les

rayons , et que ni le secours d'un autre sens, ni l'iiabitude ne pouvaient modifier une impression visuelle : donc, si la vue nous fait aujourd'hui juger la figure, la distance, ce dont on ne peut douter, c'est que c'était dans ses attributs primitifs , et elle ne le doit pas au toucber. A la vérité, comme c'est généralement d'après la même base, le degré d'ouverture de l'angle visuel , que la vue juge de la distance et de la grandeur des objets, il peut lui arriver de faire attribuer à la grandeur ce qui tient à la distance , et "vice versa ; alors le toucber peut servir à prévenir cette erreur de la vue. Mais il n'y a encore là que la faculté qu'ont les sens de se secourir mutuellement dans l'exercice de leurs fonctions médiates \ et ce qui le prouve , c'est que la vue peut seule reconnaître les premières erreurs dans lesquelles elle précipitait l'esprit, et parvenir à démêler ce qui est de la distance et ce qui est de la grandeur. Il faut admettre comme vérité physiologique , que tout sens , dès que son organe est suffisamment développé , exécute par lui-même ses diverses fonctions, sans avoir besoin du secours de l'éducation , ni d'un autre sens ; ce serait faire injure à la puissance du Créateur, que de croire qu'il ait édifié des sens qui auraient eu besoin d'autres sens pour accomplir leurs fonctions.

Enfin , beaucoup de métaT)bysiciens et de pbilosopbes ont rattaché au toucher toutes les aptitudes industrielles des animaux, tous les arts mécaniques de Fliomme. Nous avons déjà dit que Galien avait rapporté à la main notre supériorité dans l'univers. Mais d'abord, ces métaphysiciens ont confondu dans la main ce qui est du sens du toucher, et ce qui est de l'instrument de préhension. Ensuite, ces deux instruments ne sont que secondaires , et exigent audessus d'eux l'intelligence pour les diriger et les mettre en œuvre. En elTet , il n'y a chez les animaux et les hommes aucuns rapports entre l'état des aptitudes industrielles et des arts, et l'état du toucher : beaucoup d'animaux qui ont des organes de loucher ne sont cependant capables d'aucun travail mécanique; beaucoup avec des organes de toucher semblables, suivent des instincts mécani-

ques divers; et d'autres avec des organes de touclier différents, accomplissent un même travail. Dans l'espèce humaine, l'idiot qui a l'organe du touclier parfait est cependant incapable de tout travail mécanique; et d'autre part, le meilleur mécanicien n'est pas nécessairement celui qui a le touclier le plus fin. Encore une fois, la main n'est qu'un instrument subordonné, que dirige et met en action un organe supérieur, celui de l'intelligence.

Ainsi les philosophes avoient trop étendu la puissance du toucher. Néanmoins, comme ce sens fournit beaucoup d'impressions à l'esprit, il est avec la vue et l'ouïe de ceux qu'on appelle intellectuels , par opposition aux sens du goût et de l'odorat, qui ont des services plus corporels, comme on le verra.

Comme le toucher est un tact actif, c'est-à-dire un tact exercé toujours avec volonté, c'est surtout à lui que doivent se rapporter les grandes inégalités qu'amène dans la puissance de ce sens la mesure dans laquelle on l'emploie. Bien que la pratique de la vie la plus simple mette en jeu le toucher, et ne permette pas qu'on laisse ce sens tout-à-fait oisif, on peut par plus ou moins de culture lui faire acquérir une plus ou moins grande perfection. On voit , par exemple , des aveugles discerner les couleurs au toucher, et cela par la très légère différence des impressions que font sur la peau les imperceptibles inégalités de la surface des corps colorés. Les sourds-muets comprennent ce qu'on paraît écrire sur leur dos. On a conservé les faits bien remarquables; du sculpteur Ganivasius , qui, devenu aveugle, continua de pratiquer son art avec succès, se guidant par le toucher; de l'antiquaire Saunderson , qui, aveugle aussi, distinguait néanmoins par le tact une médaille vraie d'avec une fausse ; de V aveuî^le-né de Pidseaax , qui exécutait les ouvrages des doigts les plus délicats, etc. Nous n'ayons pas besoin d'expliquer pourquoi ce sont surtout des aveugles qui offrent ces exemples de toucher si exquis : privés d'un sens, la nécessité les a contraints d'exercer d'autant plus ceux qui leur restent ; et il est de fait que les sens de la vue et du toucher s'associent, comme faisant apprécier également la figure des

SEiNS DU GOUT. 299

corps. Mais on conçoit que par l'exercice tout autre liomme ferait acquérir à son toucher une semblable délicatesse. Du reste , dans ces heureux effets , la culture a porté autant sur les facultés de l'esprit que sur le sens du toucher luimême.

§ II. Sens du Goût.

Le sens du goût est celui qui donne la notion de la qualité des corps qu'on appelle sapidité. Il n'est encore qu'un toucher, mais plus délicat, et qui fait apprécier une qualité plus intime des corps. Plus local déjà, puisqu'il est borné à la petite étendue de la surface supérieure de la langue , son histoire sera partagée en trois parties ; étude physique des saveurs , c'est-à-dire de l'excitant extérieur qui , par son contact, produit l'action d'impression; étude de la structure de l'organe du sens; et étude de l'action de cet organe.

1° Des Saveurs.

Le mot saveur ne devrait, à la rigueur , exprimer que la sensation particulière qu'un corps sapide excite par son application à l'organe du goût. Mais on l'emploie aussi pour désigner ce qui , dans un corps quelconque, est la cause de sa qualité sapide. Dans cette acception , la saveur esl la molécule intégrante du corps sapide lui-même ; car c'est cette molécule qui agit sur l'organe , et lui fait développer l'action d'impression qui est la base de la sensation. Dans le sens du goût, comme dans celui du tact, Je corps extérieur , que ce sens fait juger, est encore dans un contact immédiat avec son organe. .

Une première question qui se présente est de savoir, si cette molécule du corps sapide qui , par son application à l'organe du goût^ y fait naître l'impression sensitive , est un élément unique et spécifique des corps, ou seulement une de leurs molécules intégrantes. L'ancienne chimie professait la première opinion; mais, aujourd'hui, on admet la dernière. On se fonde; sur ce qu'il faudrait reconnaître autant d'espèces de principes sapides qu'il y a d'espèces de saveurs;

3oo FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.

sur ce que ces saveurs , si elles avaient constitué un principe spécifique , auraient du présenter au moins dans les divers corps sapides quelques caractères généraux et communs.

On a reclierclié ensuite à quelle circonstance la molécule intégrante du corps sapide devait de faire ainsi impression sur l'oi'gane du goût. Les uns ont fait consister cette circonstance dans îa forme de cette molécule, et, par suite, ont rapporté la diversité des saveurs à la diversité de figure des molécules des corps. Ainsi , la figure des molécules était-elle arrondie? la saveur était douce; cette figure élait-elle anguleuse ? la saveur était piquante , etc. Mais on ne peut saisir aucun rapport constant entre la forme des molécules des corps et leur saveur ; un même sel , et qui , conséquemment, a toujours la même saveur, souvent cristallise de plusieurs manières ; les sels , quoique dissous dans l'eau , continuent de manifester la saveur qui leur est propre, etc. Les objections contre cette première opinion sont véritablement insurmontables. D'autres, avec plus déraison, ont rapporté ïa cause de la sapidité à la nature cliimiqae des corps; et alors mille hypothèses ont été proposées , selon le degré de perfectionnement de la chimie; l'on a rapporté tour-à-tour la qualité sapide à la présence d'un principe , sel , ou acide, ou igné. Bien que certainement la sapidité d'un corps soit un eifel de sa nature chimique , il faut avouer que dans l'état actuel de îa science, on ne sait pas à quelle condition chimique un corps doit d'être sapide.

Il résulte de là que l'expérience est le seul moyen que nous avons de reconnaître les corps sapides; on ne peut les juger tels à priori. A cet égard, tous les corps extérieurs se partagent en trois classes : les sapides, qui font impression sur l'organe du goût; les insipides , qui n'affectent pas cet orgaae ; et les savoureux , qui font sur lui une forte impression. On avait établi que les corps étaient d'autant plus sapides, qu'ils avaient plus de solubilité; mais cette assertion n'est pas absolue; il est des corps insolubles qui ont une saveur prononcée, et d'autres très soiubles , qui sont à peine sapides. Encore une fois, la sapidité des corps tient à un rapport de leurs molécules avec l'organe du goût ,

SENS DU GOUT. 3oi

et on ignore en quoi consiste ce rapport, et quelle en est la cause.

Les saveurs sont innombrables. D'une part, elles sont aussi diverses que le sont les corps sapides eux-mêmes, tant ceux que la nature présente tout formés , que (:enx que l'art peut créer par d'heureuses combinaisons. D'autre part, elles varient autant que les organes du goût euxmêmes dans la série des animaux, non-seulement d'espèce à espèce, mais encore d'individu à individu. Pour énumérer toutes les saveurs , il faudrait donc , lO avoir goûté tous les corps de la nature, et même toutes les combinaisons que l'art peut en faire; 20 l'avoir fait dans toutes les conditions variées que le sens du goût peut présenter, non-seulement dans cliaque espèce animale , mais encore dans chaque individu, selon l'âge, le sese^ le tempérament, l'idiosyncrasie , l'état de santé , de maladie , les habitudes, etc» ^

Combien dès lors doivent être insuffisantes toutes les classifications des saveurs qui ont été proposées par les auteurs I Galien , par exemple, en comptait huit principales : V austère, V acerbe .) V amer y le salé , Vdcre , V acide , le doux et le gras : Haller, douze, ]e Jade , le doux, Vanier, V acide, V acerbe, Vdcre, le salé, Vurineux , le spiritueux, V aromatique, le nauséeux et le putride. Linnœus , qui les opposait entre elles, les partageait en douces et acres ^ grasses et stypliques , visqueuses et salées, aqueuses et sèches; et il en signalait dix, le doux , Vdcre, le gras, \e stjptique ,\ Vamer, V acide , le muqueux , le salé, Vaqueux et le sec. Selon Boërhaave , les saveurs sont; ou priniilis^es , comme l'acide, le doux, l'amer, le salé, l'acre, l'alcalin ^ le vineux, le spiritueux, Taromatique, l'acerbe; ovl composées , c'est-à-dire résultant de l'association , de la combinaison des saveurs primitives. Tout cela est, nécessairement, et ne peut être qu'incomplet; car il toujours possible de créer pour chaque nuance un nom qui la désigne , et d'augmenter ainsi indéfiniment le nombre des saveurs.

La seule distinction qu'on puisse faire des saveurs est celle qui les partage en agréables et en désagréables ; tout

3o2 FONCTION LE LA SENSIBILITE.

en reconnaissant encore qu'il n'est pas plus possible de savoir pourquoi une saveur est agréable ou désagréable , que de savoir pourquoi un corps est sapide ; tout en avertissant que ce rapport d'agrément ou de désagrément que présente une saveur , ne doit s^en tendre que d'une espèce animale déterminée , souvent même que d'un individu, et de cet individu dans une condition donnée. Qui ne sait, en eiïet , que tel corps dont la saveur est jugée agréable par tel animal est désagréable à un autre animal; et que, sous ce rapport, chacun est organisé de manière à avoir relativement au sens du goût des sympathies et des antipathies spéciales? Il en est de même entre les individus d'une même espèce : chez les hommes , par exemple, la saveur qui plaît à l'un répugne à un autre. Enfin, cela varie dans un même individu, selon la condition dans laquelle il se trouve : la saveur qui, dans un âge était recherchée est souvent repoussée dans un autre ; une saveur , que l'état de santé fait juger désagréable est souvent rendue délicieuse par l'état j.e maladie, et "vice ^ersâ ; l'habitude, selon son degré, fait juger tour-à-tour agréable ou désagréable une saveur qui, primitivement, avait déplu, ou avait été recherchée. Certainement le secret de ces sympathies et antipathies originelles ou acquises réside dans l'organisation intime du nerf du goût ; mais il est , et probablement il sera toujours impossible de le pénétrer.

Nous ne pouvons , du reste , définir aucune de ces nombreuses saveurs ; toute sensation ne peut être représentée par le langage ; on ne peut qu'en rappeler le souvenir à ceux auxquels on parle ; s'ils ne l'ont jamais éprouvée , il est à jamais impossible de leur en donner une idée. De même qu'il n'est aucun moyen de faire connaître les couleurs à un aveugle de naissance; de même, il est impossible d'exprimer ce qu'est une saveur en général, ni ce qu'est chaque espèce de saveur en particulier. Chacun a bien le sentiment de ses propres sensations, mais il ne peut les peindre aux autres qu'en leur rappelant le souvenir de celles qu'ils ont éprouvées ; et , par la même raison, nous ne jugeons des sensations des autres que d'après notre manière de sentir. C'est pour cela que, ne pouvant goûter par la langue d'un autre ani-

SriWS DU GOUT. oo?)

mal, il csl peul-ètre mille saveurs que perçoivent les aiiimaux, et qui nous sont inconnues; et c'est ainsi que, pour tous les actes de la sensibilité, nous sommes renfermés dans les limites du moi.

2o Anatomîe de l'organe du Goût.

L'organe du goût chez l'homme et chez les animaux qui sont rapprochés de lui est la langue, ou mieux la membrane nerveuse qui est située à la face supérieure de cet organe musculeux. Peut-être aussi que les lèvres, la membrane palatine, l'intérieur des joues, quelques points de l'intérieur de la bouche , jouissent un peu de la faculté d'effectuer le goût; du moins en cite quelques observations de personnes qui, ayant perdu la langue par accident, avaient néanmoins conservé cette faculté.

La langue , considérée dans les animaux vertébrés , est un corps musculeux plus ou moins considérable , situé dans la bouche , qui revêt ou prolonge la première des pièces médianes qui composent la série inférieure des os du squelette, l'hyoïde , et sur la surface supérieure duquel est étalée la membrane qui est le siège du goût. Elle est formée de deux parties : l'une, postérieure, dans la composition de laquelle entre toujours l'os hyoïde; et l'autre, antérieure, exclusivement musculeuse, qui est la langue proprement dite. Ces deux parties sont souvent en rapport inverse l'une de l'autre, c'est-à-dire que, lorsque l'une est très développée, l'autre l'est moins, et 1)106 "versd. C'est surtout sur la partie antérieure qu'est étendue la membrane gustative ; elle compose , presque à elle seule , la langue chez les animaux qui ont le goût exquis; au contraire, chez c^^ux qui n'ont pas le sens, elle manque tout-à-fait , et l'organe est réduit à sa portion hyoïdienne.

L'homme est dans la première de ces catégories : chez lui, la langue , très développée dans sa partie antérieure , restreinte dans sa partie postérieure^ consiste en unemassemuscuieuse , qui a la forme d'une pyramide alongée , est arrondie en pointe mousse en avant , et large et comme tronquée en ar-

3o4 FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.

rière. Renfermée dans la première cavité de Fappareil digestif, labouclie, elle est située sur le plancher inférieur de cette cavité, et y adhère par sa base et par une partie de sa face inférieure. Libre , en effet, à salace supérieure y sur laquelle est étendue la membrane qui est le siège du sens, et à sa ■pointe^ la langue, au contraire, adhère : lo par sa hase , d'une part à l'os hyoïde , sur lequel elle repose , et qui l'entraîne en ses mouvements; d'autre part à l'épiglotte , par trois replis de la membrane muqueuse de la bouche ; 2° par sa face inférieure , à la paroi inférieure de la bouche , par le repli de la membrane muqueuse de la bouche , qu'on appelle le frein de la langue , et par des muscles , les génioglosses en avant , et les hyo-glosses en arrière.

Il faut étudier dans la langue , la partie musculeuse qui en fait le corps, et la membrane qui est étalée à sa surface supérieure, et qui est spécialement l'organe du goût.

lo La première est formée de muscles qui, depuis iï/a/piglii, sont partagés en extrinsèques et intrinsèques. Les muscles extrinsèques ont été nommés ainsi , parce qu'ils paraissent moins former la langue qu'aboutir à cet organe , pour en mouvoir la totalité. On en reconnaît trois : le styloglosse , dont les fibres sont étendues obliquement d'arrière en avant, et de haut en bas, depuis l'apophyse styloïde du temporal , jusqu'aux bords de la langue ; Vhjo-glosse , dont les fibres se portent , verticalement de bas en haut , des branches de l'hyoïde aux bords de la langue , et qui , à cause de sa triple insertion à l'hyoïde, était jadis divisé en trois muscles; le basio-glosse , le grand kérato-ghsse et le petit hérato-glosse : enfin , le génio-glosse , qui, de l'apophyse géni de l'os maxillaire, va, par des fibres divergentes, aboutir à toute la face inférieure de la laiigue. Quelques-uns en spécifient encore deux: le mjlo-glosse , qui, de la partie la plus reculée de l'arcade alvéolaire de l'os maxillaire^ va se terminer à la partie postérieure de la langue ; et le glosso-staphjlin , qui , du voile du palais , descend à la base de la langue , et forme le pilier antérieur de l'isthme du gosier.

Les muscles intrinsèques, au contraire, sont ceux qui

SENS DU GOUT. 3o5

forment spécialement la langue , et produisent ses mouvements partiels. Long-temps on les a fait consister en fibres musculaires entrelacées entre elles d'une manière inextricable, dirigées dans tous les sens, en long, en travers , obliquement, verticalement, et formant ainsi une masse où tout était confondu. Les anatomistes ne spécifiaient , sous le nom de muscle lingual, qu'un seul faisceau apparent à la face inférieure de la langue et sur le côté, étendu d'arrière en avant , entre le stylo-glosse et l'iiyo-glosse , qui sont en dehors, et le génio-glosse , qui est en dedans. Mais, récemment, quelques anatomistes sont parvenus à démêler ce tissu en apparence inextricable : MM. Gerdj et Blaiidin^ aides d'anatomie à la faculté de Paris, et M. Baur , professeur à l'université de Tubingue. Le premier signale , outre le faisceau lingual depuis long-temps admis, un muscle lingual superficiel , un lingual transverse , un lingual 'vertical et des linguaux obliques ; plus un tissu jaunâtre particulier, qui seul forme l'organe à sa base. M. Blandin , outre un plan transversal et un plan longitudinal distincts , a vu sur la partie moyenne de la langue , au milieu de son tissu propre , une sorte de raphé fibro-cartilagineux, placé de champ dans la langue, donnant insertion sur ses deux faces aux fibres transverses de l'organe, et se continuant en arrière avec une membrane fibreuse qui a la forme d'un croissant , et qui unit la langue au corps de l'hyoïde. Cette partie lui parait être la portion hyoïdienne de l'organe , l'analogue du prolongement osseux ou cartilagineux que présente rhyoïde dans la langue de certains animaux, les oiseaux, par exemple.

Toutefois , c'est à cette première partie de la langue que cet organe doit de pouvoir, non-seulement se mouvoir en totalité , se porter plus ou moins au dehors de la bouche et dans tous les points de cette cavité, mais encore se mouvoir partiellement , se rouler sur elle-même , se creuser en gouttière , etc. Une grande mobilité devait être donnée à cet organe , que la nature a fait en même temps siège du goût, et instrument de mastication et de déglutition des aliments, d'articulation des sons, de sputation , etc. Cette première Tome I. 20

3or> FONCTION Tm LA SENSIBILITÉ.

partie de la langue est, à la seconde, c'est-à-dire à la memhraîie qui en revêt la face supérieure, un appareil musculaire analogue à celui que nous avons dit être annexé à tout organe de sens , pour qu'il puisse être à volonté soustrait ou appliqué au contact de l'excitant extérieur.

9« La seconde partie de la langue , celle dans laquelle réside spécialement le sens du goût , est la membrane qui en revêt la surface supérieure. Cette membrane a une assez grande analogie de texture avec la peau. Elle est aussi composée de deux feuillets ; i» un extérieur, épidermique y formé par la concrétion d'un suc que sécrète le feuillet profond ;, et qui remplit l'office d'un vernis qui abrite les papilles de la langue, et renferme le contact dans la mesure convenable; il est beaucoup plus mince que celui de la peau, et à peine apercevable; a» un plus interne, qui est l'analogue du derme , et qui forme spécialement le corps de la membrane. Les anatomistes ont émis, sur la texture de ce second feuillet, des opinions aussi diverses que sur la texture du derme de la peau. La plupart aussi l'ont dit formé de trois couches superposées les unes aux autres ; savoir , profondément na chorion , assemblage de fibres albuginées, formant le canevas solide de la membrane , et laissant passer à travers mille trous qu'il présente , les vaisseaux et les nerfs qui vont au-delà de lui former les autres couches ; ensuite , immédiatement sur ce chorion , un coiys papillaire , assemblage de papilles formées par les dernières extrémités des nerfs du goût , et qui serait la partie de l'organe qui déye- 1 lopperait l'action d'impression ; enfin, un corps muqueux , qui est , comme à la peau , ou un mucus qui recouvre les papilles , ou un entrelacement de vaisseaux, laissant entre eux des aréoles que remplit un fluide albumineux , que concrète la chaleur , et duquel dépend la couleur de la langue. Ce corps muqueux , cependant , n'est guère qu'en vestige chez l'homme; mais il est fort épais dans la langue des quadrupèdes. C'est, comme on voit, la distinction des mêmes éléments qu'au derme. D'autres, au contraire, nient cette superposition de trois couches distinctes, et veulent que ce second feuillet ne soit qu'une seule trame, dont le fond est

SENS DU oour, 3o7

forme de fîJaDients ceiluleux assez denses, et à la surface de laauelle viennent se di poser en papilles les dernières extrémités des nerfs des vaisseaux.

Quoi qu'il en soit de cette double opinion^ c'est la considération des papilles qui intéresse surtout. Sans doute , comme à la peau, elles sont formées principalement par les dernières extrémités des nerfs; mais leur ténuité est telle, qu'il est difficile de voir comment ces dernières ramifications nerveuses s'y disposent. On dit généralement qu'elles résultent des dernières ramifications des nerfs et des vaisseaux ex- Lalants et absorbants , qui se sont groupées en pinceaux, en pénicilles , ou agglomérées en petits mamelons, à l'aide d'un tissu spongieux susceptible d'érectiiité. D'après leur forme , on en distingue de deux sortes : lo celles ailes coniques on pyramidales, parce qu'elles sont plus larges à leur base qu'à leur sommet; elles se montrent en petites aspérités sur toute la surface supérieure de la langue , depuis sa pointe à sa racine , serrées les unes auprès des autres, comme les soies d'une brosse; 20 celles àiles fungiformes , parce que leur sommet s'élargit en champignon , moins nombreuses que les premières, éparses parmi elles, et rassemblées au bout de la langue. Aibinus en admettait encore d'une troisième sorte , sous le nom de filiformes. Mais il n'y a là que des variétés de forme, et toutes ces papilles ont au fond la même nature.

Une difficulté, qui n'est pas moins grande que celle qui est relative à la structure intime de ces papilles^ est de savoir quel nerf précisément concourt à leur formation, et par là mérite d'être appelé lejierf du goût. H y a controverse à cet égard , parce que plusieurs nerfs se distribuent à la fois à la langue ; savoir , le nerf lingual de la cinquième paire , le nerf grand hypoglosse, le glosso-pbaryngien ; et même quelques filets venant du maxillaire supérieur^ du ganglion spbéno-paiatin, et du ganglion décrit par Scarpa sous le nom de naso-palatin. Galien^Vésale, Willis^ Haller, etc., ont regardé le nerf lingual comme le nerf spécial du goût, et n'ont considéré les autres nerfs que comme les nerfs moteurs de la langue. Ils se sont fondés surtout sur la distribution respective de ces nerfs, le premier leur ayant paru aboutir plus

3o8 rONGTION DE L.V SENSIBILITÉ.

spécialement aux papilles , et les autres au corps charnu et musculeux de la langue. (Quelques modernes ont ajouté, à Fappui de cette opinion , que le nerf grand hypoglosse n'existe pas cliez les poissons, animaux qui cependant paraissent avoir évidemment le sens du goût. Boërhaave, au contraire, présente le nerf grand hypoglosse comme étant le nerf du goût , et le lingual et le glosso-pharyngien comme étant simplement des nerfs moteurs ; il se fonde sur ce que le nerf du goût doit être nécessairement un nerf spécial , ce que ne peut être le nerf lingual, qui dérive d'un nerf qui se distribue à la fois aux sens de la vue, de l'odoi'at, du goût , et à la face , et ce qu'est au contraire le grand hypoglosse , qui d'ailleurs est plus gros que le nerf lingual.

Jusqu'à présent , ni l'inspection anatomique , ni les expériences , ni les observations pathologiques , ni l'anatomie comparée, n^ont pu faire résoudre cette difficulté. Il est bien vrai que ceux qui ont pu suivre les nerfs jusqu'à leurs ramifications dernières , disent avoir vu le nerf lingual se distribuer plus particulièrement aux papilles , et les autres nerfs au tissu musculeux de la langue ; mais , indépendamment de ce que d'autres nient qu'il soit possible de suivre les filets nerveux au-delà de leur arrivée dans l'organe , les premiers anatomistes conviennent eux-mêmes qu'en même temps que le nerf lingual fournit aux papilles, il se distribue aussi aux fibres musculaires; que le nerf grand hypoglosse fournit aussi quelques filets aux papilles ; et qu'enfin tous ces nerfs établissent dans le tissu de la langue les plus fréquentes anastomoses. Dans les expériences, on a vu la section de l'un et de l'autre de ces nerfs entraîner également la perte ou l'affaiblissement du goût. Il en a été de même dans les observations de maladies qui consistaient dans des affections de ces nerfs. Enfin , dans tous les animaux qui ont une langue, les trois nerfs s'y rendent; et, par exemple , bien que probablement les poissons , qui ne font qu'avaler leur proie sans la mâcher , aient le sens du goût fort obtus , ils ont , comme tous les autres animaux , le nerf grand hypoglosse.

La question n'est donc pas encore résolue. De nos jours

SENS DU GOUT. Sog

cependant on croit plus généralement que le nerf du goût est le lingual. C'est l'opinion de Ch. Bell, qui fait; du grand hypoglosse, nerf à racine antérieure, le nerf moteur de la langue ; du lingual , nerf à racine postérieure , le nerf du goût , et du glosso-pliaryngien , le nerf par lequel la langue est associée au pharynx pour les fonctions de la déglutition. C'est celle de M. Magendie , qui dit avoir constamment fait perdre le goût aux animaux en coupant chez eux le nerf lingual ; seulement le sens était d'autant plus anéanti que la section du nerf se faisait dans le crâne à une profondeur plus rapprochée de son origine. A l'appui de cette opinion, on fait remarquer que l'union de ce nerf avec les autres rameaux de la cinquième paire n'empêche pas , d'après l'idée qu'on se fait aujourd'hui de la composition des nerfs , de le considérer comme un nerf isolé. On invoque une expérience de M. Riche r and , qui a reconnu, par le galvanisme, que ce nerf était moins moteur que les autres. On arguë enfin , de ce que , parmi les nerfs encéphaliques , le nerf de la cinquième paire est le premier qui se montre dans les animaux, comme le goût est le premier des sens spéciaux qu'on observe. On remarque que ce nerf consiste d'abord uniquement dans le rameau lingual ; et que généralement son volume est en rapport dans les animaux , avec celui de l'organe du goût et de Fappareil masticateur. Nous ne connaissons guèi'e que M. de Blainville qui conserve des doutes. Ce physiologiste conjecture que le sens du goût n'est peut-être encore ni assez spécial , ni assez peu étendu pour n'avoir qu'un système nerveux isolé ; et qu'ainsi les trois nerfs de la langue servent également au goût , de même que les différents nerfs de la peau , qui proviennent de paires multiples , sei'vent également au tact. Selon que l'appareil membraneux d'un sens a, dit ce savant, plus ou moins d'étendue , un plus ou moins grand nombre de nerfs doivent y aboutir pour en former les papilles. On se rappelle en effet que, parmi les ganglions qu'il a affectés dans la masse encéphalique aux organes des sens , il n'en est aucun pour l'organe du goût, à la différence des sens de l'odorat, de l'ouïe et de la vue.

3 10 FOCsGTIOT^ DE LA SE^^SIBILÎTE.

Toutefois, telle est la membrane qui revêt le corps charnu de la langue, et qui est spécialement l'organe du goût. Tout-à-fait confondue par sa face interne avec le tissu musculaire sous-jacent, elle a toute la solidité qui lui permet de supporter un contact immédiat. Comme la peau , elle est, par sa face libre , le siège d'une perspiration , et apte à eflectuer une fonction d'absorption. Comme elle, elle contient dans son épaisseur de nombreux follicules sécrétant un mucus destiné à la lubréfîer. Ces follicules se montrent en petites aspérités à la surface delà langue, et ont été appelés papilles à calice ; mais cette expression est impropre, comme assimilant des parties qui diffèrent par la structure et par \&^ usages. Ces follicules abondent surtout à la base de la langue , où , réunis au nombre de neuf à dix, ils sont placés les uns par rapport aux autres, de manière à figurer un V, dont la pointe est tournée vers le pharynx. Yers cette pointe est un ti'ou, situé en arrière de la langue , sur la ligne médiane , appelé trou aveugle de Morgagni, lacune de la langue. La ressemblance de cette membrane avec la peau est^ dans quelques animaux, portée au point qu'il y a production à sa surface de poils ou d'étuis cornés qui recouvrent les papilles; ce dernierfait, par exemple, s'observe dans les chats. Bien de tout cet appareil n'existe à la face inférieure de la langue, où le tissu musculeux n'est revêtu que par la membrane muqueuse commune à toute la bouche.

Voilà l'organe du goût. Ajoutons que la cavité de la bouche , les deux mâchoires qui forment cette cavité, les diverses glandes qui l'avoisinent , pourraient encore être indiquées comme des dépendances de cet organe. La cavité de la bouche en effet reçoit le corps sapide, et le maintient en contact avec la langue. Les mâchoires, en se mouvant, triturent ce corps, et le mettent dans les conditions physiques, sinon indispensables, au moins les plus favorables pour qu'il atteigne mieux les papilles. Enfin, les sucs perspirés par la membrane muqueuse de la bouche, ceux qui sont fournis par les follicules de cette membrane , et surtout la salive, liquéfient la molécule sapide, et la font pénétrer plus facilement dans la spongiosité de la papille. Mais

SEJSS DU GOUT. 3 1 1

l'histoire anatomique de ces parties appartieut plus spécialement à la digestion; et les notions générales qu'on en possède suffiront pour entendre le mécanisme de la gustation..

3° Mëcanisme dti Goût.

§ 1 . La cause de l'action d'impression dans le goiit, comme dans le tact, est le contact d'un corps étranger; et il n'y arien de difficile à concevoir non plus dans la manière dont se fait ce contact. Le corps sapide est porté à laLoudie, qui s'ouvre pour le recevoir; et, par cela seul, ilest mis en contact avec la menibrane qui est le siège du sens, et que nous avons dit occuper la face libre et supérieure de la langue. Faisons remarquer, à cet égard, que la langue étant située dans une cavité qui est d'ordinaire fermée , et dont l'accès n'est permis que par une volonté expresse , le sens du goût est ae tous les sens celui qui, dans son exercice , est le plus dépendant de la volonté. En effet, le sens du tact est bien moins volontaire ; son organe étant tout-à-fait extérieui^ c'est souvent malgré lui que des corps viennent l'impressionner. It en est de même des sens de Vouïe et de V odorat, dont les organes à la vérité sont intérieurs^ mais aboutissent au-dehors par des ouvertures qui sont constamment béantes, et qui, conséquemment, permettent en tout temps, et même contre la volonté , l'accession des ondes sonores et des molécules odorantes. Enfin, il en est de même encore du sens de la a^>ue : l'organe de celui-ci a bien à la vérité , dans les paupières , un appareil qui laisse libre ou découverte, selon le besoin et notre volonté, sa surface antérieure; mais comme l'emploi de ce sens est réclamé, dès qu'il y a veille , il s'ensuit que les paupières sont bien plus souvent ouvertes que ne l'est la bouche, et que, par conséquent, l'œil est encore plus exposé que la langue à recevoir le contact de son excitant spécial.

Toutefois, le corps sapide étant ainsi appliqué à la surface supérieure de la langue , aussitôt la membrane nerveuse qui y est étalée se livre au mouvement propre qui constitue l'action d'impression, absolument comme cela était dans

3l2 FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.

le tact. Seulement, il faut que le contact soit un peu prolongé, sinon la membi'ane cle la langue n'est pas provoquée à agir; on sait que, lorsque les substances que' nous mangeons ont une saveur qui nous répugne , nous nous hâtons de les avaler, afin aue^ restant peu de temps sur la langue , elles ne fassent pas impression sur elle. On a pensé aussi qu'il fallait que constamment le corps sapide fût liquéfié. On a généralement professé que le goût, qui était destiné à nous faire connaître une qualité plus intime des corps , exigeait que ces corps fussent préalablement réduits en liquide. De là , l'avantage pour la gustation , i o de la mastication qui brise le corps sapide, s'il est solide, et isole les unes des autres 5es molécules intégrantes, que nous avons vu être ce qui agit spécialement sur le sens; 2^ des nombreux sucs, qui affluent dans la bouche , et qui liquéfient ces molécules intégrantes sapides , et les font parvenir jusqu'à la partie nerveuse qu'elles doivent impressionner. Cependant cette assertion ne doit pas être prise en toute rigueur , sinon pour l'homme , au moins pour la généralité des animaux; il est quelquesuns de ceux-ci qui goûtent sans liquéfier préalablement le corps sapide, les oiseaux, par exemple; ces animaux ont le bec corné, la langue sèche, et cependant ils goûtent, puisqu'ils font un choix parmi les graines qu'ils mangent.

§ 2. Le contact du corps sapide elfectué , l'organe du goût développe l'impression, qui, portée au cerveau, est perçue par]ui,et devient sensation de saveur. Cette impression n'est pas plus connue ici qu'elle Fa été dans le sens du tact, qu'elle le sera dans tout autre sens; et nous ne pouvons que répéter à son égard ce que nous avons dit de celle du tact. Elle est trop moléculaire pour que nos sens puissent l'apprécier, conséquemment pour que nous puissions la décrire , et elle ne nous est manifestée que par son résultat. Elle n'est en rien analogue aux actions physiques et chimiques , et dès lors elle doit être dite organique et vitale. On a prétendu , à la vérité, que celte action d'impression consistait en une modification chimique qu'avait éprouvé le fluide nerveux de la papille j et même, à cause de cela , on avait dit le goût

SENS DU GOUT. 3l3

un sens chimique , par opposition aux sens du toucher, de l'ouïe et de la vue , qu'on disait des sens mécaniques^ parce qu'on faisait consister leur mécanisme en un simple ébranlement du fluide nerveux; mais ce ne sont là que des conjectures. Enfin, l'organe n'est pas passif dans sa production, et ne la reçoit pas mécaniquement de l'excitant extérieur ; mais il la développe en vertu de son activité propre. Nous n'avons pas besoin de rapporter ici les raisons qui justifient chacune de ces propositions ; nous les avons données à l'article du tact.

Ce sont les papilles qui exécutent cette action d'impression. Toutes les autres parties de la membrane ne servent qu'à favoriser le contact, et le renfermer dansla mesure convenable. Le chorion donne à la membrane de la langue la solidité dont elle a besoin pour supporter impunément un contact. Les nombreux exhalants qui sont ouverts à sa surface , fournissent un fluide, qui tout à la fois entretient l'humidité, la souplesse des papilles, et liquéfie le corps sapide. Il en est de même du mucus des follicules. Cependant celui-ci est plutôt relatif aux autres fonctions de la langue, comme d'invisquer le bol alimentaire pour la déglutition, et de le rendre plus glissant : c'est ce que prouve la situation de ces follicules , qui , rares à la pointe et sur les côtés de la langue , c'est-à-dire aux parties de cet organe les plus propres au goût, sont au contraire nombreux à sa base. L'espèce de spongiosité dans laquelle se termine le nerf, et où son extrémité se dispose pour former la papille , est très propre à favoriser la pénétration du liquide chargé de la molécule intégrante sapide : la compare-t-on en effet à une spongiosité ordinaire ? elle se laisse mécaniquement imbiber par le liquide sapide : est-elle formée de ce tissu spongieux susceptible d'une dilatation active ? elle s'érige en quelque sorte , se redresse dans l'acte de la gustation , et applique elle-même la pulpe nerveuse à la molécule sapide. Enfin , l'épiglossis remplit ici le même office que l'épiderme à la peau; il renferme le contact dans la mesure convenable : est-il trop épais? le goût est obtus : est-il trop mince, ou

3l4 FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.

enlevé par accident? le contact est douloureux, et la saveur n'est pas perçue.

On peut même indiquer les services des parties qui sont accessoires à l'organe du sens. La bouclie est une cavité convenablement disposée pour maintenir le corps sapide dans un contact continuel avec la langue. La circonscription formée par les arcades dentaires des deux mâchoires est , dans cette vue, heureusement complétée par la voûte palatine et les joues. Les mouvements de la mastication servent à triturer le corps sapide , à séparer ses molécules intégrantes, de' manière à ce qu'elles atteignent mieux la papille. La salive liquéfie le corps sapide , et en fait pénétrer la molécule intégrante jusque dans la spongiosité de la papille. Enfin la langue , par sa partie musculeuse , peut se mouvoir sur le corps sapide , le presser de manière à en exprimer la partie liquéfiée; toutes circonstances qui influent sur la perfection du goût.

Ainsi, dans cette action de gustation, l'on reconnaît encore, d'un côté l'action nerveuse et vitale de la partie fondamentale de l'organe du sens, et de l'autre, le service tout mécanique de l'appareil antérieur destiné à appliquer le corps sapide à la partie nerveuse. Dans cet appareil antérieur, il y a tout à la fois des conditions propres à atténuer un peu les effets du contact ^ comme l'épidermc, et d'autres propres à faciliter ce contact , comme les divers sucs qui liquéfient la molécule sapide ^ et en empreignent la papille.

Du reste, le goût a surtout son siège à la partie de la langue où les papilles sont en plus grand nombre et plus développées, à sa pointe et sur ses bords. C'est laque se trouvent les papilles fungiformes. A mesure que l'on avance vers la base de la langue, il devient plus obtus, et finit par disparaître tout-à-fait. Il n'existe d'ailleurs qu'à la face supérieure de la langue ; car est organe en dessous n'est revêtu que par la membrane muqueuse qui est commune à toute la bouche. Cependant, comme nous l'avons annoncé plus haut, la langue n'en est pas peut-être tout-à-fait l'or-

S£JNS DV GOUT. 3l5

gane exclusif; il paraît siéger aussi un peu à la voûte du palais, aux lèvres, aux parties de la bouclie qui reçoivent quelques rameaux des nerfs linguaux : on y voit quelques papilles; et Ruîsch j admettait un appareil papillaire semblable à celui de la langue. Cette dernière assertion est sans doute exagérée ; mais on cite des observations de personnes qui ont conservé le sens du goût après la perte de la langue. Roland^ chirurgien de Saumur, dans une tlièse intitulée Aglossostomographie , cite l'observation d'u7i enfant du Bas-Poitou, âgé de six ans, qui ayant perdu la langue à la suite de la petite vérole, n'en avait pas moins conservé les facultés de parler , de cracher , de mâcher , d'avaler et de goûter. De Jussieu fit voir, en 1718 , à l'Acatlémie des sciences , une fille portugaise qui était née sans langue, et qui avait conservé aussi toutes ces facultés. Dans un temps où les blasphémateurs et les parjui-es étaient punis par la mutilation de la langue , et subissaient un supplice qui consistait à fixer à un arbre, à l'aide d'un clou, la langue du criminel, et à la percer, de part en part, avec un fer rouge , on a eu plusieurs occasions de faire la même remarque.

Il paraîtrait que le système nerveux de l'organe du goût se compose dans ces différents points de fibres nerveuses particulières, ou du moins que les différentes régions de l'organe ont un mode de sensibilité particulier pour les corps sapides. Ceux-ci, en effet, agissent de préférence, tantôt sur la langue, tantôt sur le pharynx et le palais. Nous en dirons autant des saveurs qui laissent après elles dans la bouche ce qu'on appelle un arrière-goût. Celui-ci peut aussi affectionner plus particulièrement certaines parties de la bouche; les corps acres laissent une impression dans le pharynx, les acides sur les lèvres et les dents, etc. Cette particularité qu'a une saveur de se prolonger , empêche souvent que celle qui lui succède soit perçue ; et c'est un moyen dont on se sert en médecine pour dérober aux malades la saveur désagréable de certains médicaments. Elle est due; ou à ce qu'une partie du liquide sapide imbibe encore les papilles; ou à ce que le cor]).s sapide a imprimé une striction particulière; a exercé

3l6 FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.

un premier degré d'action caustique irritante sur les organes.

§ 3. Venons aux usages du goût. Sa fonction immédiate est de donner la sensation des saveurs : à cet égard , aucun sens ne peut le suppléer, et il agit sans avoir besoin d'un exercice antérieur , de l'habitude , du secours d'un autre sens , et dès que son organe a acquis le développement suffisant. Ses fonctions médiates ou auxiliaires sont nulles , ou au moins très bornées; il ne fournit presque aucunes notions à l'esprit , et à cause de cela il a été dit^ non un sens de V intelligence, mais un sens de la nutrition. Si l'on excepte, en elTet, les secours qu'en obtiennent le chimiste, le minéralogiste dans Fétude des corps , ce sens sert moins Tesprit que le corps. Chargé de préjuger les aliments dont nous usons, il est réellement une sentinelle avancée de la digestion. D'un côté, son organe est situé dans la première cavité de l'appareil digestif, de manière que l'aliment doit forcément affecter le sens au passage : les premiers actes de la digestion , tels que la mastication , sans laquelle les aliments solides ne pourraient passer de la bouche dans Festomac, l'insalivation et la déglutition, ne peuvent s'effectuer sans que la gustation n'ait lieu ; et certainement ce sont là autant de preuves que toutes ces actions sont enchaînées dans un même but. D'un autre côté , la connexion la plus intime unit le goût à toutes les parties de l'appareil digestif. Ce sens , par exemple , juge-t-il l'aliment désagréable? aussitôt les mâchoires semblent se refuser à en opérer la mastication; la salive paraît se tarir, et laisser »la bouche dans un état de sécheresse peu favorable à la fonction; le phal'ynx, loin de se disposer à laisser passer l'aliment, se resserre ; l'estomac lui-même semble éprouver d'avance des nausées, et se disposer à rejeter l'aliment s'il arrive jusqu'à lui. L'aliment, au contraire, a-t-il une saveur agréable ? la mastication s'en fait avec plaisir et se prolonge, ce qui rend l'aliment plus disposé aux mutations qu'il a à éprouver dans la suite de l'appareil ; la salive coule avec plus d'abondance; le pharynx s'ouvre et s'élève comme pour aller au-devant de Faliment; et l'estomac semble se disposer à bien rece-

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