‹ Physiologie de l'hommeChapitre 33 sur 43 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

Du reste , Tair n'est pas le seul corps qui soit véhicule (lu son; des liquides , des solides peuvent l'être également. L'eau est évidemment conducteur du son. Nollet et Franklin ont expérimenté par eux-mêmes qu'ils entendaient pendant qu'ils étaient plongés dans l'eau. Cela résulte d'ailleurs de l'observation journalière des plongeurs , de celle des animaux aquatiques, qu'attire la musique j et que met en fuite le bruit. De même , tout corps solide, dont les molécules composantes sont assez élastiques, pour recevoir et transmettre un m ouvement vibra til , peut être aussi et est efTectivement véhicule du son. Si l'on fait communiquer avec Toreille par un fil de fer, un piano qui est trop loin pour que par l'air on puisse en entendre le son , on en entend le jeu. On sait que la plus légère percussion exercée à l'extrémité d'une longue poutre , est entendue par l'oreille qui est placée à l'autre extrémité. Le mineur entend le travail du mineur qui lui est opposé. Nous entendons les bruits qui se font dans les appartements placés au-dessus de celui que nous habitons. Enfin , des physiciens de profession ont fait des expériences à ce sujet. M. Hassenfratz a reconnu dans les cavernes qui sont sous Paris , que le son résultant de la percussion du mur de la caverne arrivait plus tôt à son oreille par l'intermédiaire du mur lui-même contre lequel son oreille était appliquée, que par l'air; il séparait les deux modes de transmission ; l'une était plus prompte, mais plus faible. M. Biot a fait la même observation dans les aqueducs de Paris ; un coup frappé sur un cylindre de fonte long de 95 1 mètres, était entendu deux secondes et demie plus tôt par les parois du cylindre que par l'air; mais le son s'en propageait moins loin. Il y a plus : la transmission passe aisément d'un conducteur solide à un conducteur gazeux, et d'un conducteur gazeux à un véhicule solide. M. Geoffroy a répété l'expérience d'Hauksbée, de manière à ce qu'une tige métallique pouvait être à volonté appliquée à la sonnerie mise sous le récipient de la machine pneumatique; et il a vu que, lorsque le vide était fait, la sonnerie était de liiême entendue par la tige métallique, qui en transmettait les vibrations à l'air. N'entend -on pas d'ailleurs dans

SENS DE l'ouVe. 355

Tair un bruît qui est fait dans l'eau, et dans l'eau un bruit {[ui est produit dansFalr?

Enfin , non-seulement l'air conduit les vibrations sonores à l'oreille, mais il les fait partager plus ou moins à tout corps solide quelconque qui est placé dans sa sphère; et, par conséquent la transmission du son par l'air se fait de la même manière que celle par les corps solides. Depuis longtemps , on savait qu'un corps qui vibre fait vibrer tous les autres corps qui sont distants de lui , si ceux-ci sont à l'unisson , c^est-à-dire s'ils sont aptes à produire directement les mêmes sons que le premier. Mais dernièrement, M. Savart a reconnu que la condition de Funisson n'était pas nécessaire, et que tout corps, à l'occasion d'un son produit dans l'air, recevait une vibration qui était une répétition de celle qui a produit le son : il a mis le fait en évidence à l'aide de petites membranes sur lesquelles était déposé du sable fin ; non-seulement le sable est agité , sautille , quand un son est produit dans le voisinage de ces petites membranes ; mais ce sable se dispose à leur surface d'une manière régulière, selon la direction dans laquelle leur arrive le son. Nous verrons quelle application l'on peut faire de cette loi générale de physique à l'oreille , partie qui contient dans sa structure beaucoup de membranes sèches et de lames élastiques très aptes à partager les vibrations sonores.

Telle est l'histoire physique du son : nous y avons suivi les idées admises par le plus grand nombre des physiciens. Cependaut quelques-uns ont douté que les oscillations de l'air fussent capables de propager le son , et ont admis un fluide particulier pour cet objet. Tel est M. Lamarck, qui suppose un fluide invisible , très subtil , éminemment élastique, d'une rareté extrême, répandu dans tous les corps, dans tout le globe , et aux vibrations duquel sont dus les sons. Tel est encore M. Geoffroy Saint-Hilaire , qui conjecture que la matière du son est une combinaison de l'air extérieur avec l'air polarisé par le corps sonore. Mais il n'est pas de notre objet de débattre ces questions de haute physique.

2o Anatomie de l'organe de FOuïe.

L'organe de l'ouïe est V oreille : selon M. de Blaini^ille , ce n est encore qu\ine partie de la peau , mais qui s'est modifiée pour être sensible aux plus légères vibrations des corps , et pour que l'impression de ces vibrations ne soit pas restreinte à un simple tact. L^ouïe ne serait encore qu'une sorte de toucber ; et en effet, beaucoup d'animaux qui n'ont pas ce sens , apprécient cependant les oscillations vibratiles des corps sonores, par la seule impression que ces oscillations font sur leur peau. Cette oreille enfin semble à ce naturaliste , avoir encore , dans sa structui'e la plus simple , la même organisation que le poil , auquel nous avons vu qu'il assimile toutes les parties de la peau ; c'est-à-dire qu'elle consiste en une capsule fibreuse , qui , d'un côté , reçoit les vaisseaîax et les nerfs qui tapissent son intérieur, et qui , de l'autre, présente une ouverture, servant à établir la communication entre la pulpe nerveuse intérieure et l'extérieur.

C'est en effet à cela que se réduit cet organe, dans les animaux cliez lesquels il a la plus grande simplicité de structure. Dans l'écrevisse , par exemple , il consiste uniquement en un sac fibreux, rempli d'un fluide gélatineux, recevant dans son intérieur le système nerveux spécial de l'ouïe, le nerf acoustique , et communiquant avec l'extérieur par une ouverture destinée à laisser arriver les ondes soi:^Qr^. Dans les animaux supérieurs et l'homme, il est plus iJiem^Jiqué ; à cette première partie , qui est principale , et qui conséquemment existe en toute oreille , s'en ajoutent d'autres qui apportent quelques perfectionnements au sens : de sorte que c'est surtout ici qu'éclate la distinction que nous avons faite de deux parties; l'une, nerveuse, située plus profondément, et développant Faction d'impression; et l'autre, placée au-devant de celle-là , et consistant en un appareil dont toutes les pièces sont calculées d'après les lois physiques de la propagation du son.

Chez l'homme, l'organe de l'ouïe est pair, et placé à la base du crâne , sur les côtés de la tête : a mesure que Ton

SENS DE l'ouïe. 357

descend, dans les animaux , on voit les deux oreilles se rapprocTiei' Tune de l'autre, et se porter plus suy)érieurement et plus postérieurement. 11 est situé en grande partie dans un os qui lui est propre , le rocher , et qui n'appartient que secondairement à la composition du crâne. A mesure qu'il est plus compliqué^ il emploie plusieurs autres os ^ qui appartiennent à l'appendice de la mâchoire inférieure. Les anatomistes de l'homme y distinguent trois parties : Voreille interne, ou labyrinthe, qui est la partie la plus profonde de l'organe; Voreille moyenne , ou cavité du tympan, qui est déjà plus rapprochée de l'extérieur; et enfin, Voreille externe, qui est la partie de l'organe qui apparaît au dehors du corps.

lo Oreille interne , ou labyrinthe. C'est la partie la plus profonde et en même temps la plus essentielle de l'organe : elle consiste en plusieurs cavités anfractueuses, creusées dans l'apophyse pétrée de l'os temporal , et qui reçoivent l'expansion finale du nerf de l'ouïe. Ces cavités sont, le uestibule, les canaux de mi -circulaires et le limaçon.

Le vestibule est la partie moyenne du labyrinthe. Il est ainsi nommé, parce qu'il conduit , et dans les canaux demi circulaires qui sont en arrière , et dans le limaçon qui est en devant. C'est la partie la plus essentielle de l'organe de l'ouïe, puisque souvent il est la seule qui existe. C'est une cavité à peu près spliéroïdale , située en dehors du conduit auditif interne, en dedans de la cavité du tympan, en avant des canaux demi circulaires , en arrière du limaçon , et communiquant par pUisieurs ouvertures avec ces diverses parties. A sa face interne, sont beaucoup de petits trous, qui correspondent au fond du conduit auditif interne, et par lesquels arrivent les filets du nerf acoustique. A sa face externe , est une ouverture fermée d'une membrane , dite fenêtre ovale, qui le fait communiquer avec la cavité du tympan. En arrière, en sont cinq autres ^ qui le font communiquer avec les canaux demi circulaires. En avant, en est une qui le fait communiquer avec une des moitiés du limaçon, avec ce qu'on appelle la rampe externe de ce limaçon. Enfin , en arrière et en bas, près l'orifice commun des

358 rOKCTlOiS DE LA SENSIBILITÉ.

deux canaux demi circulaires appelés verLicaux, est Torifice d'un petit canal osseux, qui aboutit d'autre part à la face postérieure du roclier, dans une petite cavité de la duremère, et qu'on appelle aqueduc du iwstibule.

Les canaux demi circulaires occupent la partie posté-rieure du labyrinthe , et sont au nombre de trois : i o un , appelé vertical supérieur , transversal au rocher; s'ouvrant^ d'un côté, à la partie antérieure et supérieure du vestibule, et de l'autre , à la partie postérieure et interne de ce même vestibule par un orifice qui lui est commun avec un des autres canaux. 2» Un autre, appelé vertical postérieur, perpendiculaire comme le précédent , Inais placé dans lé sens de la longueur du rocher, et ouvert, d'un oôté à la partie postérieure et inférieure du vestibule, de l'autre à sa partie postérieure et interne par le même orifice que le vertical supérieur. 3° Enfin, un troisième, appelé horizontal, plus petit, plus court, et qui s'ouvre dans le vestibule, d'un côté, entre l'orifice antérieur du vertical supérieur et la fenêtre ovale, de l'autre entre l'orifice unique du vertical postérieur et l'orifice commun des deux canaux verticaux. Le nom de ces canaux indique leur figure : ils ne sont pas uniformes dans leur capacité; mais ils sont plus renflés à leur origine , qui , à cause de cela , porte le nom âJ ampoule. Leurs orifices sont aussi inégaux, mais toujours ouverts, de sorte que du mercure qui est injecté dans le vestibule les pénètre. Leurs parois sont formées d'une lame compacte, plongée dans le tissu spongieux du rocher. Tls sont la première partie qui s'ajoute au vestibule.

Le limaçon est la partie la plus antérieure du labyrinthe. Il est ainsi nommé à cause de sa forme, qui cependant, n'est celle d'un limaçon que dans les mammifères et dans rhomme. Chez ce dernier, c'est un canal conoïde, contourné en spirale, faisant deux tours sur lui-même, et reposant sur un noyau osseux, qui est comme l'axe de la cavité tout entière. Le limaçon de l'oreille droite est contourné comme une coquille ordinaire ; celui de l'oreille gauche l'est en sens opposé; ce qui peut servir à les faire distinguer. La base du noyau est excavée, et correspond au fond du conduit

SEJNS DE l'oUÏJ'. 359

auditif interne; elle est percée de petits trous par lesquels arrivent à l'organe les filets du nerf acoustique. Son sommet se termine au milieu du canal spiroïde, par une petite cavité qu'on appelle Ventonnoir. Le canal qui tourne autour de ce noyau est partagé par une cloison moitié osseuse et moitié membraneuse, en deux parties qu'on appelle rampes: l'une, dite supérieure , vestibulaire ^ s'ouvrant dans le vestibule, à la partie antérieure et inférieure, est plus étroite et plus longue; l'auti-e , di^^e\ée inférieure, tympanique y est plus large , plus courte , et commence à une ouverture fermée d'une nriembrane , appelée Jenétre ronde » et qui, établit une autre communication de Toreille interne avec l'oreille moyenne. Ces deux rampes vont toujours en se rétrécissant, à mesure qu'elles approcbent du sommet du limaçon , où elles communiquent entre elles. La, partie osseuse de la cloison est fixée au noyau osseux, et est composée de deux lamelles, entre lesquelles existent beaucoup de petits canaux pour les nerfs. La partie membraneuse est fixée au côté opposé, et existe seule au sommet; elle est très mince, sècbe , cassante, analogue à la membrane du tympan dont nous parlerons ci-après. Enfin, à la rampe inférieure ou tympanique, près la fenêtre ronde, commence un canal osseux, qui, s'élargissant de plus en plus, va s'ouvrir à la face postérieure du rocher, et est appelé V aqueduc du limaçon. Ce limaçon, non-seulement n'existe pas dans tous les animaux qui ont une oreille j mais encore, quand il existe, il n'a pas toujours le même degré de complication ; par exemple , dans les poissons , il est réduit à deux ou trois petites pierres contenues dans le vestibule ; et dans les oiseaux , il n'est qu'un simple cône qui n'offre aucune spirale.

Ces trois parties, vestibule, canaux demi-circulaires et limaçon, ne sont pas la partie essentielle de l'organe; elles ne sont que la cavité osseuse dans laquelle siège celle-ci, qui est une membrane à laquelle aboutissent les derniers filets du nerf acoustique. En beaucoup d'animaux , en effet , cette membrane existe seule , et n'a pas de parois osseuses : dans les poissons , par exemple , toutes les parties que nous

36o FONCTION DE LA SEJNSIblLlTÉ.

venons de décrire sont purement membraneuses. Le roclier, en considérant la généralité des animaux vertébrés^ n'est pas un os du crâne , mais seulement l'encroûtement de la partie fibreuse externe de la membrane de l'oreille interne. Une membrane très fine, très délicate, tapisse donc toutes les cavités du labyrinthe , et le vestibule^ et le limaçon , et les canaux demi circulaires : dans ces derniers, elle forme comme un tuyau membraneux renfermé dans le tubs osseux, mais d'un diamètre plus petit, et qui est attaché à l'os par un tissu cellulaire très fin, et comme muqueux; elle forme même en avant d'eux , et dans le vestibule , deux sacs flottants dans la cavité du labyrinthe. La nature de cette membrane est ignorée : elle n'est, ni un périoste, ni une membrane vibralile du genre de celle du tympan : elle exhale un fluide très limpide, qui remplit toutes les cavités, et qu'on appelle la Ijmphe de Cotugno. C'est à elle que se termine le système nerveux spécial de l'ouïe , le nerf acoustique.

Ce nerf naît dans la moelle aloiigée , près la paroi antérieure du quatrième ventricule , dans des filets de substance grise, qui forment ce qu'on appelle le ruhan gris. C'est ce lieu dont M. de Blainville fait son quatrième ganglion encéphalique. De ce point, il se dirige obliquement en dehors, en avant, et en haut, et s'engage dans un canal situé à la face postérieure du rocher, et appelé conduit auditif interne. Ce canal, qui, chez les animaux, n'est souvent qu'un trou , répond dans son fond à la face interne du vestibule, et à la base de l'axe du limaçon. Là , il ofïre d'abord un premier trou, par lequel un nerf;» autre que l'acoustique, \q facial, passe pour s'engager dans ce qu'on appelle Vaquednc de Fallope, distribuer des filets à diverses parties de l'oreille moyenne, et sortir ensuite par le trou styîo-mastoïdien , et se perdre dans les muscles de la face. 11 en offre ensuite beaucoup d'autres , par lesquels les filets du nerf acoustique aiTivent dans le labyrinthe. Ceux-ci s'y partagent en deux foites de ranieaux : les uns, très nombreux, mais solides, et assez semblables à ceux de j'olfactif , se distribuent au limaçon; les autres , beaucoup plus mous, comme diflluents, se distribuent au vestibule et aux canaux demi circulaires; ils

SENS DE l'ouïe. 36 I

se terminent tous par des ramifications très déliées dans le tissu et à la surface de la membrane.

20 Oreille moyenne, ou cavité du tympan. Cette partie consiste chez l'homme dans une cavité creusée dans l'intérieur du rocher, plus en dehors que le labyrinthe ; d'une figure hémisphéroïdale ; communiquant au-dehors par un canal qui est toujours ouvert; étant par suite toujours remplie d'air; traversée de part en part par une chaîne de petits osselets; enfin, placée^ entre l'oreille interne qui est plus en dedans qu'elle, et l'oreille externe qui est plus en dehorSj et communiquant avec l'une et avec l'autre.

C'est à sa paroi interne que sont ses communications avec l'oreille interne. Cette paroi offre : lO en haut, une ouverture appelée/é/zetre op'a/e ou ^'e5^^'Z>w/«^re, dirigée horizontalement, et qui fait communiquer la cavité du tympan avec le vestibule. Cette ouverture est fermée par une membrane qui est composée de trois feuillets ; un interne , qui appartient à la membrane labyrinthique; nn externe, qui dépend de la membrane que nous verrons tapisser la cavité du tympan; et un moyen, qui est le seul qui lui soit propre. Entre ces deux derniers , se trouve cernée une des extrémités de la chaîne d'osselets que nous avons dit traverser de part en part la cavité du tympan , celui des os qui termine cette chaîne, et qu'on appelle Yélrier. 2" En bas et en arrière, une autre ouverture, appelée fenêtre ronde ou cochléaire , qui fait communiquer la cavité du tympan avec la rampe interne du limaçon. Cette ouverture est fermée aussi par une membrane, composée également de trois feuillets, qui sont comme ceux de la fenêtre ovale. Les seules différences sont , que cette membrane n'est pas parallèle , mais oblique à celle du tympan , et ne reçoit pas comme la précédente l'attache de la chaîne des osselets. Entre ces deux ouvertures de communication avec l'oreille interne, la paroi interne de la cavité du tympan fait une saillie qui résulte du vestibule et du limaçon, qui sont par derrière, et qu'on appelle le promontoire. Au-dessus et en arrière de la fenêtre ovale, se trouve aussi une saillie osseuse qui dépend d'un canal os -» seux, appelé aqueduc de Failope , qui existe par derrière.

C'est au contraire du côlé externe que se trouve la communication de Toreille moyenne avec l'oreille externe. Là est une ouverture qui correspond au fond du conduit auditif externe, et qui est fermée par une membrane appelée la membrane du tympan. Cette membrane, située obliquement de haut en bas, et de dehors en dedans, est un peu plus étendue que le trou qu'elle bouche, ce qui lui permet de s'enfoncer de l'un ou Fautre côté; elle est plus généralement enfoncée dans la cavité du tympan. Long-temps on a cru qu'elle était percée d'un trou dans son centre; mais cela n'est pas. Elle est formée de trois feuillets ; un extérieur, qui n'est que la couche muqueuse dermoïde du conduit auditif externe ; un intérieur, qui appartient à la membrane de la cavité du tympan; et un moyen, qui est le seul qui lui soit propre. Celui-ci se sépare assez facilement du feuillet externe; mais son adhérence avec le feuillet interne est beaucoup plus forte. Entre ceux-ci se trouve comprise l'autre extrémité de la chaîne des osselets, celui de ces os qu'on appelle le marteau; de sorte que cette chaîne, par une de ses extrémités , le marteau, est attachée à la membrane du tympan , et par l'autre , l'étrier , à celle de la fenêtre ovale. Ce feuillet propre est du l'este une membrane sèche, mince, transparente, sans vaisseaux sanguins, tels que sont ceux des membranes de la fenêtre ovale et de la fenêtre ronde.

Dans la paroi antérieure de la caisse du tympan, est le panai par lequel cette cavité communique au dehors , et reçoit Tair qui la remplit. Ce canal, appelé trompe d Eustac ki , ou co7iduit guttural du tympan, est long de deux pouces, et s'étend dans une direction oblique en avant et en dedans , depuis la partie antérieure de la cavité du tympan, jusqu'à la partie latérale et supérieure du pharynx, derrière l'ouverture postérieure des fosses nasales. Il va, en s'évasant , du côté du pharynx , où son orifice , de forme ovalaire , ressemble à une fente. 11 est en partie osseux, et en partie fibro-cartilagineux et membraneux. La portion osseuse en fait le tiers postérieur , et est creusée dans le temporal; le sphénoïde la complète un peu en avant et en

SENS DE l'ouïe. 3G3

dehors. La partie fibro-carlilagineuse en fait la paroi interne, et cest à elle surtout que la trompe doit de n'être pas abaissée dans les mouvements de la déglutition; elle s'attache à la lame externe de l'apophyse ptérygoïde , et au cartilage qui bouche le trou déchiré postérieur. Enfin, la portion membraneuse forme presque â elle seule le côté externe, et en même temps tapisse tout le canal : elle paraît être un prolongement de la membrane muqueuse nasale , et ressemble d'autant plus à un périoste , qu'on l'examine plus près de la cavité du tympan. Dans ces derniers temps, on est parvenu à faire des injections par cette trompe dans la cavité du tympan. Les muscles qui composent et meuvent le voile du palais, savoir, les péristaphylins interne et externe y en agissant sur le voile du palais , modifient un peu l'ouverture de la trompe d'Eustachi ; le premier la rétrécit, et le second la dilate.

Enfin la cavité du tympan offre, en arrière et en haut^ un canal court et raboteux , qui conduit dans des cellules creusées dans l'apophyse mastoïde ; cellules qui sont variables en nombre, en grandeur, en disposition, qui communiquent entre elles , et qu'on appelle cellules mastoï" diennes.

Telle est la cavité du tympan, qui , généralement , est d'autant plus ample dans les animaux , qu'ils ont l'ouïe plus délicate, qui est très grande, par exemple, dans le chat, les animaux nocturnes. Chez l'homme, elle a trois lignes de profondeur et cinq à six de largeur. Elle est creusée dans un os particulier, dépendant de l'appendice de la mâchoire inférieure , et appelé os du tympan. Souvent même l'ouverture du tympan constitue un os spécial , appelé cadra du tympan. Mais, chez l'homme, tout cela est fondu en un seul et même os, le temporal. Cette cavité est tapissée, par une membrane , un peu fibreuse extérieurement, mais muqueuse intérieurement, et qui paraît être un prolonge-f. ment de la muqueuse nasale. Nous avons indiqué les feuil-. lets que cette membrane fournit aux membranes propres de la fenêtre ovale , de la fenêtre ronde et de l'ouverlure du tympan. Elle pénètre aussi dans les cellules mastoïdiennes^

364 rONGTlOlN^ DE LA SENSIBILITÉ.

et se replie sur les osselets. Elle exhale une sérosité^ dont le superflu s^écoule dans le pharynx par la trompe d'Euslachi.

Mais la cavité du tympan, avons-nous dit, est traversée par une chaîne de petits os , articulés entre eux de manière à former un levier angulaire , et dont une extrémité est attachée à la membrane du tympan , et l'autre à celle de la fenêtre ovale. Ces petits os, au nombre de quatre , le marteau, V enclume, V orhiculaire et Vétr^ier, sont articulés les uns aux autres de dehors en dedans dans cet ordre , et de manière à pouvoir un peu se mouvoir les uns sur les autres. La membrane muqueuse de la cavité du tympan qui se replie sur eax, est ce qui fait leur principal lien. Un petit appareil musculaire sert à les mouvoir, et se compose de trois muscles : lo le muscle interne du marteau, qui, implanté au cai'tilage de la trompe d'Eustachi, et à la face inférieure du rocher , pénètre dans la caisse par un canal situé à la parroi antérieure de cette cavité , au-dessus de la trompe d'Eustachi , se contourne là sur une petite poulie appelée hec de cuiller ou éminence irochléiforme , et se fixe enfin à une apophyse qui unit le col et le manche du marteau : il tire cet os en dedans et en avant , et , à cause de cela Alhïnus l'avait appelé le tensor tjmpani : 2^ \e muscle antérieur du marteau , qui , de l'apophyse épineuse du sphénoïde , et de la partie externe de la trompe d'Eustachi , se dirige en arrière et en dehors, vers la fente glénoïdale, s'y engage , et va s'attacher, vers le col du marteau, à une apophyse de cet os , dite de Raw ; il tire ce petit os en avant et en dehors, et conséquemment relâche la membraue du tympan; 30 enfin, le muscle àaVétrier^ qui est logé dans la cavité d'une éminence osseuse située à la paroi postérieure de la cavité du tympan , au-dessous de l'ouverture des cellules mastoïdiennes , appelée la jjyramide, et qui , de là, se porte en avant à la partie postérieure du col de l'étrier; il fait basculer ce petit os , et conséquemment tend la membrane de l'ouverture vestibulaire. Quelques anatomistes indiquent un quatrième muscle, le muscle externe du marteau, qui, de la partie interne , supérieure et postérieure du conduit

SENS DE l'oLÏE. 305

auditif, va s'attacher au col du marteau, tire cet os en dehors, et par suite relâche la membrane du tympan; mais le plus souvent ce quatrième muscle n'est pas distinct. Comme on le conçoit, ce n'est pas le nerf acoustique qui anime ces muscles, c'est le nevî facial, pendant son trajet souterrin dans Faqueduc de Fallope ; ce nerf envoie un filet au muscle interne du marteau , un autre au muscle de l'étrier, et surtout fournit ce rameau particulier appelé corde du tympan , qui , entrant dans la caisse par uu trou situé à sa face postérieure , au-dessus de la pyramide , la traverse de part en part , sort en avant par la fêlure de Glaser, et va s'anastomoser en dehors de l'oreille avec le nerf lingual.

L'oreille moyenne, n'existe pas dans tous les animaux qui ont une oreille; elle ne commence à se montrer que dans les reptiles , et n'offre pas toujours le même degré de complication. Souvent, en effet, il n'y a qu'une caisse de tympan sans les osselets ; souvent il n'y a qu'un seul de ces petits os.

30 Oreille externe. C'est la partie la plus extérieure de l'organe. Consid'érée généralement comme un cornet acoustique, destiné à recueillir les rayons sonores ;, et à les diriger dans les parties plus profondes; elle se compose au. conduit auditif externe et du pavillon.

Le conduit auditif externe est un canal cylindroïde , placé entre l'articulation temporo-maxillaire et l'apophyse mastoïde, long de dix à douzes lignes , étendu de la conque externe à la membrane du tympan. Dirigé en dedans, en arrière et en bas , il est plus long à sa paroi inférieure qu'à sa paroi supérieure , à cause de l'obliquité de la membrane du tympan, qui en fait le fond, et plus étroit dans son milieu qu'à ses extrémités. Profondément, et dans une longueur de six lignes, il est tout osseux^ et creusé dans l'os temporal ; mais plus en dehors, il est formé par un fibrocartilage , prolongement de celui de la conque. Ce fibrocartilage a la figure d'un tube qui achève le canal osseux ; cependant , en haut et en arrière , il offre quelques fentes auxquelles on a donné le nom àUncisures de Santorini. Un

])rolongemeiit de la peau revêt intérieurement cette charpente mi-osseuse et mi-carlilagineuse. Ce prolongement est d'autant plus ténu, qu'on l'examine plus profondément; recouvert d'un léger duvet , il offre quelquefois quelques poils tout près de l'orifice externe, et contient dans son épaisseur des follicules qui fournissent une humeur oléomuqueuse , appelée cérumen, qui lubréfie le canal. On dit qu'il y a un petit appareil de muscles , destiné à faire varier le calibre de ce conduit; du moins on a signalé , sous le nom de muscle de la grande incisure , quelques fibres musculaires aux environs des incisures de Santorini.

Le pavillon, ou conque ^ est cette partie la plus extérieure de l'oreille, mince, large, élastique, de forme à peu près ovale, située sur les côtés de la tête, et qui figure assez mal une conque , un cornet acoustique , parce qu'elle n'est qu'un vestige de ce qu'elle est en certains animaux. Elle n'est en effet nullement dirigée en avant, du moins dans notre état social perfectionné. Elle présente en debors différentes saillies et enfoncements , auxquels les anatomistes ont donné les noms à^hélix, dCanthélix, de tragus , à'antitragus , de rainure de lliélioc , àe fosse naviculaire, et de conque. L'hélix marque le contour du pavillon ; le tragus est ce petit mamelon qui est placé au-devant du conduit auriculaire ; la conque est l'enfoncement borné par les éminences an thé lix , tragus et antitragus. Du reste , tout cela est spécifique à l'oreille externe de l'homme, qui, seule aussi, se termine en bas par cette partie graisseuse à laquelle on suspend des bijoux, et qu'on appelle le lobule. A mesure qu'on descend dans la série des animaux , ce lobule disparaît, la moitié inférieure du pavillon se supprime, et la supérieure se déroule , et s'alonge en cornet. Ajoutons que cette conque qui , chez l'homme , est située entre la ligne des yeux et celle du nez, va en s'élevaut de plus en plus dans la série des animaux.

Ce qui forme le corps de ce pavillon est un fibro-cartilage, qui cependant ne se prolonge pas jusqu'au lobule, mais qui pénètre dans le conduit auditif externe , et concourt à le former. C'est à ce fibro-carlilage que le pavillon doit sa

SENS DE l'ouïe. 3 G 7

forme, son élasticité, sa solidité. Il est recouvert par une couclie de peau très fine, et qu'assouplit un fluide sébacé. Le tissu cellulaire qui l'unit à la peau n'est jamais pénétré de graisse, afin que le pavillon ne cesse pas d'être élastique. L'attache de ce pavillon à la tête et au reste de l'oreille, se fait , lo par dajportion tubuleuse du fibro-cartilage qui pénètre dans le conduit auditif externe; 2^ par trois ligaments , qui sont formés par un tissu lamineux dense, et qui sont appelés, d'après leur situation et leurs attaches; l'un, le zigomafo-auriculaire ^ ou auriculaire antérieur ; le second, le teniporo-auriciilaire , ou auriculaire supérieur; et le troisième , le niastoïdo-auriculaire , ou auriculaù^e postérieur : ils se terminent tous à la convexité de la conque.

Un appareil musculaire, qui, à la vérité, n'est ici que comme vestige , est annexé à ce pavillon , pour le mouvoir ou le tendre. Il est composé de muscles extrinsèques et de muscles intrinsèques. Les premiers, qui meuvent le pavillon en totalité , et servent à le fixer , sont au nombre de trois. Disposés comme les ligaments que nous venons de dénommer, ils sont appelés comme eux; savoir : le zigomato-auriculaire , le te nip oro-auriculaire , et le mastoïdo'auriculaire. Les muscles intrinsèques font exécuter des mouvements jiartiels à quelques parties du pavillon , et sont au nombre de cinq : le grand muscle de l'hélix , le petit muscle de i hélix, le muscle du tragus , celui de Uantitragus , et le muscle trans^erse.

Cette oreille externe , la partie la jnoins importante de l'organe, ne commence à exister que dans les mammifères, mais souvent elle est plus compliquée chez eux que chez l'homme.

3<' Mécanisme de l'Ouïe.

§ 1 et 2. Traçons d'abord la marche des. rayons sonores, à travers les oreilles externe, moyenne et interne, jusqu'à leur application au nerf acoustique ; et indiquons le rôle spécial de chacune des parties de Torgane de l'ouïe.

Oreille externe. Le conduit auditif externe étant toujours ouvert, l'arrivée des ondes sonores jusqu'au fond de l'oreille externe , et sur la membrane du tympan qui est le commencement de l'oreille moyenne , est déjà un effet forcé de la situation et de la disposition des parties. Quant aux offices snéciaux de chacune des parties de l'oreille externe, on a dit que le pavillon remplissait l'office d'un cornet acoustique , recueillant les sons , et les réfléchissant sur la membrane du tympan. On a signalé comme conditions de structure favorables à cet office, sa forme concave en dehors , sa nature fibro-cartilagineuse, qui le fait jouir d'une grande élasticité; sa largeur qui est opposée à l'étroitesse du conduit auditif. Boërhaas^e a même avancé que les courbures qu'il présente en dehors étaient géométriquement disposées de manière à réfléchir toutes les ondes sonores dans le conduit auditif. Mais M. Itard , qui est digne de faire autorité en pareille miatièrCj conteste tout ce point de doctrine; il n'a jamais vu, quoi qu'on en ait dit , la perte de l'auricule entraîner l'affaiblissement de l'ouïe; selon lui, le pavillon ne pourrait remplir l'office qu'on lui attribue , qu'autant qu'il aurait la forme d'un cornet, ce qui n'est pas; beaucoup d'animaux, qui ont l'ouïe très fine , n'ont pas de pavillon, la taupe , les oiseaux , par exemple ; enfin , chez ceux qui en ont un figuré en cornet , et très mobile , peut-être est-il plus nuisible qu'utile , et sert-il plus pour les expressions de Fanimal que pour l'audition ? Sans adopter en entier l'opinion de M. Itard, il est sûr que le pavillon est peu utile à l'audition sous ce premier rapport. M. Savart lui a assigné un autre usage. Ce physicien , dont nous avons cité les expériences sur la transmission du son par l'air, pense que le pavillon de l'oreille chez l'homme sert moins à concentrer les ondes sonores vers un même point, qu'à entrer en vibrations sous leur influence, et par conséquent à les propager par les parois du conduit auditif à la membrane du tympan. Partant de celte loi générale de physique, qu'un sou fait partager à tout corps placé dans la sphère aérienne qu'il ébranle , la vibration qui le constitue , il trouve dans la forme du pavillon, dans sa structure fibro-cartiîagineuse et élastique , toutes

SENS DE l'ouïe. 369

les conditions propres à ce que ce pavillon partage aisément les vibrations sonores. Il ne conteste pas que ses muscles ne servent un peu les extrinsèques à le diriger du côté d^où viennent les sons , et les intrinsèques à écarter le tragus et l'antitragus, et à rendre le conduit auditif externe plus accessible; mais il croit que ces muscles concouTcnt surtout à tendre le pavillon , et à lui donner par là plus d'élasticité et d'aptitude à répéter un mouvement vibratil. Il pense que les contours de l'hélix et del'antbélixont pour objet de donner aux parties qui forment la surface du pavillon des inclinaisons diverses , afin qu'il y ait toujours quelques-unes de ces parties qui soient normales à la direction dans laquelle arrivent les sons. Il a en effet expérimenté avec son j^etit appareil de membranes^ que les vibrations qu'excite à distance dans un corj)s un son quelconque, s'établissent d'autant plus facilement dans ce corps , que sa surface est plus parallèle à celle du corps sonore , ou plus perpendiculaire à la direction dans laquelle lui arrivent les oscillations. En un mot, M. Sa^art considère toute l'oreille externe comme un appareil destiné à répéter les vibrations sonores , et qui par conséquent transmet les sons à la membrane du tympan , autant par les oscillations de ses propres parois j, que par celles de l'air qui la traverse.

On a encore relevé dans le conduit auditif externe, comme conditions de structure beureuses, sa nature moitié osseuse et moitié fibro-cartilagineuse^ qui le rend très élastique^ et sa courbure qu'on a dit propre à ajouter à l'intensité des sons. Peut-être cependant celle-ci ne sert-elle qu'à garantir la membrane du tympan de l'action trop directe de l'air et des agents extérieurs. Ce qu'il y a de sûr au moins, c'est que dans tous les animaux qui ont un conduit auditif, ce conduit est tortueux. On a dit aussi que les poils qui sont à l'entrée de ce conduit tamisent l'air , et empêcîient les atomes suspendus dams ce gaz d y pénétrer; que le cérumen par son amertume , éloigne les insectes dont la présence troublerait l'audition, et en même temps entretient îe bon état du conduit; qu'enfin le muscle des incisures de Santorini sert à rapproclier les bords de ces incisures. Dans tout Tome I. 24

370 rONGTION DE LA SEI^fSIBILITE.

cela , éclate le désir d'assigner une fonction aux parties les plus accessoires de l'organe.

Oreille moyenne. Le son parvenu à la membrane dn tympan^ soit par l'air qui a traversé l'oreille extérieure, soit par les vibrations de cette oreille elle-même, la membrane du tympan, à raison de sa nature sèche et vibratile, partage promptement les vibrations sonores. Pourquoi , en effet, n'en serait-il pas de cette membrane comme de celles qu'a employées M. Savarb dans ses expériences ? ce physicien a expérimenté avec cette membrane convenablement préparée , et il a vu les sons lui imprimer également, des vibrations. Les oscillations sonores sont donc répétées par la membrane du tympan; et de cette membrane, elles sont promptement propagées, à travers l'oreille moyenne, aux membranes des fenêtres ovale et ronde qui commencent l'oreille interne. D'abord , comme il y a un rapport exact pour la direction , entre les vibrations secondaires qu'imprime aux corps qu'il ébranle Tair conducteur d'un son , et les vibrations primitives de ce son, on conçoit que la direction du son doit être fidèlement continuée. Ensuite, les agents de la transmission sont faciles à indiquer, savoir: jo l'air qui , pénétrant sans cesse par la trompe d'Eustaclii , remplit la cavité dutympan ; air qui doit d'autant mieux remplir cet office , qu'il est renfermé dans une cavité à parois très denses, partant très élastiques, et qui réfléchissent sur lui jusqu'aux moindres vibrations; 20 la chaîne des osselets , qui s'étend , comme on sait , de la membrane du tympan à la membrane de la fenêtre ovale ; 3» les parois même de la caisse du tympan qui , toutes osseuses , et composées surtout d'une substance très dure et partant très élastique , semblent très propres à transmettre au labyrinthe les oscillations.

Quant à l'office de l'oreille moyenne; sans doute, en réfléchissant sur la disposition de la caisse du tympan, terminée des deux côtés par une membrane très élastique, et percée d'une ouverture analogue à celle qui se trouve au centre de la partie cylindrique d'un tambour , on ne peut guère méconnaître en elle un véritable instrument d'à-

SEr«s DE l'ouïe. 371

CGUstique , destiné à recevoir, renforcer et propager les ondes sonores. Mais il faut aller au-delà de cette généralité , et spécifier, autant que possible , le rôle de chacune des parties qui la composent.

La memhrane du tympan reçoit et répète les vibrations sonores; mais en outre on lui a supposé d'autres fonctions. En premier lieu, Dumas a dit qu'elle était elliptique, composée de cordes diverses qui correspondaient cbacune à autant de tons particuliers; mais ce n'est là qu'une vue de l'esprit qui ne repose sur aucuns faits. En second lieu , comme il est admis généralement que la cbaîne des osselets, dont une extrémité y est fixée , en fait varier la tension , on a dit qu'elle avait, par l'action qui tour- à -tour la tend ou la relâclie, la facilité de se coordonner aux qualités des sons qu'elle doit transmettre. Seulement les auteurs ont tous différé sur la manière dont ils ont conçu le jeu de la membrane sous ce rapport, lo Les anciens disaient que la tension de la membrane du tympan avait pour but de mettre cette membrane à l'unisson du son produit ; ils croyaient que ce n'était qu'alors qu^elle pouvait entrer en vibration et répéter le son. Mais cela est faux; on sait aujourd'hui que l'unisson n'est plus une condition nécessaire pour qu'un corps vibre à l'occasion d'un son transmis par l'air. Pour renverser cette hypothèse , ne suffisait-il pas d'ailleurs de remarquer que nous pouvons entendre plusieurs sons à la fois ^ bien qu'à coup sûr la membrane du tympan ne paisse pas être en même temps à l'unisson de tous? Enfin, les variétés de tension que cette membrane peut éprouver ne suffiraient pas pour représenter tous les tons que peut apprécier l'oreille humaine , et que nous avons dit comprendre huit octaves. Cette première opinion n'est donc pas admissible. 1^ D'autres ont dit que la tension de la membrane du tympan était relative à l'intensité des sons ; qu'elle avait pour but de faire parvenir à l'oreille interne l'oscillation sonore, dans un degré assez fort pour faire une impression, mais dans un degré trop faible pour causer de la douleur, la membrane se tendant pour un son trop faible, (îtse relâchant pour un son trop fort. Telle était l'opinion

deBichat, qui citait à l'appui ce fait de quelques personnes, qui ne peuvent entendre des sons ordinaires qu'après que leur oreille a été frappée par des sons intenses : ceux-ci , disait-il, avaient excité la membrane du tympan à se tendre. M. Scwart y au contraire, partant de ce principe de physique , que toute membrane vibre d'autant plus difficilement , et exécute dans ses vibrations des excursions d'autant plus petites qu'elle est plus tendue , conjecture que la membrane du tympan se relâcbe pour faire entendre les sons trop faibles, et se tend pour transmettre les sons trop forts. 30 Enfin , il en est qui ont dit que la tension de la membrane du tympan était relative au ton des sons : la membrane se tendrait pour la production des tons graves , et se relâclierait pour celle des tons aigus; ou au contraire se tendrait pour la perception des tons aigus, et se relâcherait pour celle des tons graves; car tour-à-tour on a dit Tune et l'autre chose. Enfin , M. Savcirt conjecture que l'étendue de la membrane du tympan dans l'oreille des divers animaux , influe sur le nombre des tons que ces animaux peuvent pei-cevoir ; il appuie cette opinion sur cette loi de physique, que toute membrane vibre d^autant plus fortement, que le son qui la fait vibrer se rapproche plus de celui qu'elle produirait elle-même directement; et il la professe , sans méconnaître du reste l'influence que peuvent avoir sur l'audition l'épaisseur de la membrane, son degré d'élasticité , de tension , toutes circonstances qui ne sont pas moins variables dans les animaux. Nous ne pouvons préciser quel degré de confiance il faut accorder à chacune de ces conjectures sur les usages de la membrane du tympan ; mais ce qui nous paraît siir, c'est que la tension de cette membrane varie parles mouvements de la chaîne des osselets. En vain , M. Itaid dit que l'ayant examinée à l'œil nu , il n'y a jamais observé de mouvements sous l'influence de sons variés, ou très aigus, ou très graves, ou très forts, ou très faibles; en vain dit -il n'avoir pas vu davantage se mouvoir une soie de porc qu'il posait sur le centre de cette membrane; la disposition des parties^ l'existence seule des muscles des osselets, doivent, selon nous, faire croire à

SENS DE l'OUÏÉ. 373

la réalité du fait. Seulement , nous ne pouvons spécifier, dans quelles circonstances , et pour quel but de l'audition , se font la tension et le relàcliement. Toutefois, l'intégrité de la membrane du tympan n'est pas une condition absolue pour l'audition; elle peut être percée, sans qu'il s'ensuive perte du sens. On en a plusieurs observations ; une entre autres de Riolan , relative à un sourd qui, s'étant accidentellement percé cette membraue avec un cure-oreille, avait recouvré l'ouïe. Cela même avait inspiré à Chéselden le plan d'une opération analogue et qu'il devait essayer sur un criminel qui était sourd , et qu'on exemptait de sa peine à ce prix. Depuis , M. Itard et d'autres ont pratiqué plusieurs fois cette opération avec succès. Cependant sa lésion le plus souvent entraîne des accidents ; quand elle s'est épaissie, l'ouïe devient très dure; sa décliirure près l'attacbe du marteau, prive de la faculté d'entendre la voix basse; et sa lésion, si elle est plus grande , amène à la longue la détérioration de l'oreille moyenne, et par suite la surdité.

La caisse du tympan, par l'air qui la remplit, sert à propager les ondes sonores : mais on a dit de plus, tantôt qu'elle diminuait l'intensité des sons, tantôt qu'elle les renforçait. On a fondé la première opinion sur ce que l'air qui la remplit est très raréfié, et partant moins élastique. En faveur de la seconde, qui est plus vraisemblable, on a fait valoir la très grande densité , et , par conséquent , la très grande élasticité des parois osseuses de la caisse; son ampleur d^aulant plus grande dans les animaux, que l'ouïe est plus délicate. Cette caisse du tympan et l'air qui la remplit, servent encore, selon M. Sawart, à affrancliir les membranes des fenêtres ovale et ronde des vicissitudes atmosphériques, et à prévenir les variations que ces vicissitudes amèneraient inévitablement dans leur état d'élasticité.

On est encore plus dissident sur l'usage des cellules mastoïdiennes. Selon les uns , elles favorisent la dilatation de l'air de la caisse; selon les autres, elles servent de diverticulum à cet air, quand la membrane du tympan le presse; ceux-ci disent, qu'elles ne font qu'ajouter à l'ampleur deja

caisse; ceux-là, qu'elles réfléchissent les rayons sonores, les concentrent, et ajoutent ainsi à l'intensité du son. Si ce dernier office est réel, c'est moins par l'air qu'acnés contiennent, que par les vibrations des lames osseuses qui séparent leurs cellules, qu^elles renforcent le son. Ce qui est probable au moins , c'est que la force de l'ouïe est en raison de l'étendue des cellules mastoïdiennes : ces cellules ne sont cbez aucun animal plus amples que chez les oiseaux; au nombre de trois dans ces animaux , elles se prolongent jusque dans l'occipital; et les oiseaux sont certainement au nombre des animaux qui ont l'ouïe la plus fine. Toutefois, on a conseillé et pratiqué avec succès une ouverture de ces cellules à l'apopliyse mastoïde , dans la vue de remédier à une surdité qui, sans doute , avait sa cause dans une partie de l'organe appartenant à l'oreille externe ou à l'oreille moyenne.

Que n'a-t-on pas dit sur la chaîne des osselets! Bérenger deCarpi a prétendu que, mus par l'air, ils frappaient l'un l'un sur l'autre , et formaient ainsi le son ; Massa a fait seulement frapper le marteau sur la membrane du tympan. Ces deux assertions sont également fausses. Aujourd'hui , l'on n'assigne que deux offices à cette chaîne ; l'un , qui est de propager mécaniquement le son de la membrane du tympan à la membrane vestibulaire ; l'autre , de faire varier le degré de tension de ces deux membranes. Relativement au premier de ces usages , M. Savart dit que la chaîne des osselets, qui repose sur les deux faces opposées et vibratiles de la caisse du tympan, savoir les membranes du tympan et de la fenêtre ovale, est à l'oreille ce qu'est Yame dans un violon. Quant au second, le pouvoir qu'a la chaîne des osselets de faire varier par ses mouvements le degré de tension des membranes du tympan et vestibulaire , on est aussi dissident qu'à l'égard de la membrane du tympan , et les mêmes conjectures se représentent ici. M. Savart croit que les membranes se relâchent quand le son est trojD faible, pour que leurs excursions vibratiles aient plus d'étendue , et ajoutent à la force du son; qu'au contraire , elles se tendent quand le son est trop fort, et par des raisons inverses. Il

SENS DE l'ouïe. Zj5

pense que celte variation s'étend à la menibrane de la fenêtre ronde elle-même, l'étrier ne pouvant tendre la membrane vestibulaire , sans que la lymphe de Cotugno pressée , ne reflue contre la membrane cocbléaire et ne la tende. Ainsi se trouverait à l'entrée de l'oreille interne, comme à celle de l'oreille moyenne, un appareil propre à coordonner les membranes vibrantes à la force des sons. Pour que le mouvement général de la chaîne des osselets ne soit pas trop rude, les petits os qui composent cette chaîne sont euxmêmes un peu mobiles les uns sur les autres. Toutes ces opinions sont sans doute fort ingénieuses; cependant nous ne pouvons les présenter que comme des conjectures. Les auteurs sont ici en'dissidence, jusque sur la manière dont ils conçoivent le jeu de ce petit levier. Les uns font tendre la membrane du tympan par le jeu des muscles du marteau , et la membrane vestibulaire par le muscle de l'étrier. M. Chaussier ^ au contraire ^ dit que ce levier agit par un mouvement de bascule , et conséquemmenl que c'est le muscle de l'étrier qui agit sur la membrane du tympan, et ceux du marteau sur la membrane vestibulaire. Il y a dans tout cela beaucoup de choses ignorées. Ce qui est certain, c'est que ces petits os se meuvent; si cela n'était pas , à quoi serviraient les muscles qui y sont attachés? M. Itard dit, que leur lésion prive de la faculté d'entendre la voix basse. A cause de leur action présumée sur la membrane du tym^*^ pan, on a dit que cette membrane était dans l'oreille ce qu'est la pupille dans l'œil; qu'elle se proportionnait aux ondes sonores, comme la pupille aux rayons lumineux; mais le premier fait est beaucoup moins démontré que le second. J-iB. trompe d^Eustachi ^cLYâilne servir, qu'à introduire et renouveler sans cesse dans la cavité du tympan , l'air qui doit être le véhicule des vibrations sonores : elle est l'analogue du trou, sans lequel l'air n'éprouverait aucun mouvement vibratil dans un tambour. A cet office réel, on a ajouté cet autre , d'être un second conduit auditif pour l'arrivée des sons. Mais, si l'on BJace une montre dans la bouche , on n'en entend le son qu'autant que cette montre touche les dents. En vain une personne vous parle dans la bouche ,

elle n'est pas entendue si le conduit auditif externe est complètement bouché. Il paraît donc que les sons qu^appor te l'air ne peuvent parvenir que par le conduit auditif externe; et que dans tous les cas où ces sons ont pax'u arriver par la trompe d'Eustacîii, c'est que le corps sonore avait été mis dans un contact immédiat avec les dents ou quelques autres parties osseuses de la tête. N'est-il pas vraisemblable, en effet, que si des sons arrivaient par la trompe d'Eustacbi en même temps que par le conduit auditif ex terne, il en devrait résulter de la confusion dans la sensation ? On a cité comme preuves de l'assertion que nous combattons, que, généralement, on ouvre la bouche, quand on veut mieux entendre; et qu'on entend mieux après un bâillement. Mais le premier fait tient à l'expression faciale que commande alors l'attention , ou au désir d^ouvrir davantage le conduit auditif externe : et quant au second, si l'on entend mieux après un bâillement, c'est que la grande inspiration qui constitue ce phénomène a renouvelé l'air de la caisse, et a balayé les mucosités qui engouent souvent l'orifice de la trompe, II est même digne de remarque que pendant le bâillement on est sourd , probablement parce que l'entrée de l'air dans la caisse du tympan parla trompe d'Eustachi est momentanément empêchée. On a encore assigné à la trompe Tusage d'être une voie de reflux pour l'air de la caisse, quand cet air est ébranlé par des sons trop forts. Toutefois , bien que la trompe d'Eustachi ne serve que mécaniquement à l'audition, elle y est prochainement nécessaire, et son occlusion entraîne constamment la surdité. Peut-être est-il utile de faire remarquer, comme induction propre à faire reconnaître les usages des cellules mastoïdiennes, que l'orifice de la trompe dans la caisse du tympan est toujours diamétralement opposé à l'ouverture de ces cellules.

Telles sont les conjectures qu'on a faites sur l'office de chacune des parties de l'oreille moyenne. Conduisons maintenant les sons des membranes des fenêtres ovale et ronde , jusqu'aux filets du nerf acoustique, à travers l'oreille interne.

Oreille interne. Les membranes vcstibuîaire et cochléaire.

SENS DE e'oUÏE. 077

qui sont sèches et vibratiles comme la membrane du tympan , sont les moyens de communication de l'oreille moyenne à l'oreille interne. On a indiqué encore comme voie de transmission les parois mêmes du roclier dans lequel se trouvent à la fois et l'oreille moyenne et l'oreille interne. Des membranes vestibulaire et cocliléaire, les vibrations sont transmises à la lympbe de Cotugno, qui remplit tout le labyrinthe; et celle-ci les applique enfin au filet du nerf acoustique que nous avons vu aboutir à la surface de toute la membrane labyrintbique.

Mais il faut aussi, dans cette transmission du son à travers l'oreille interne , cberclier à découvrir le rôle de chacune des parties qui y existent; et ici beaucoup de choses vont encore être ignorées.

La membrane ^vestibulaire évidemment propage les vibrations sonores de l'oreille moyenne à l'oreille interne. Mais on a dit de plus, et sans plusde fondement, qu'elle était composée de zones diverses qui correspondaient chacune à autant de tons différents. On admet surtout que le jeu des osselets fait varier son degré de tension , sans qu'on spécifie avec plus de rigueur, dans quelles circonstances de l'audition et pour quel but elle est modifiée. On est en débat aussi sur la question de savoir si ce sont les muscles du marteau, ou celui de letrier qui agissent sur elle. Ce sont absolument les mêmes controverses que relativement à la membrane du tympan. Sa déchirure n'entraîne pas absolument la perte du sens.

La membrane cocliléaire a le même usage. Seulement la chaîne des osselets ne peut pas en modifier la tension ; mais M. Savart dit que la lymphe de Cotugno , pressée par la membrane vestibulaire, quand celle-ci est poussée dans le labyrinthe, la fait saillir dans la cavité du tympan, et ajoute ainsi à sa tension,

La lymphe de Cotugno est évidemment un fluide de transmission; et il est heureux qu'elle soit renfermée dans une cavité osseuse très dense , et par conséquent très élastique. Eu même temps qu'elle touche de toutes parts la membrane labyri.ilhique , et que, conséquemment, elle lui transmet

oyS FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.

facilement l'oscillation qu'elle répète, peut-être sert-elle aussi à entretenir le nerf dans un état de souplesse convenable. Sa dispersion dans les circonvolutions formées par les canaux demi circulaires et les deux rampes du limaçon, est aussi une chose favorable. Jadis son existence n'était pas connue, et l'on croyait que c'était un gaz qui reraplissait les cavités labyrintliiques; de nos jours, M. Rihes a voulu reproduire à cette opinion des anciens anatomistes ; mais M. Ilard soutient que ce n'est qu'accidentellement qu'on a trouvé de l'air dans l'oreille interne, et que c'est bien une sérosité qui remplit le labyrinthe. Cotugno supposait que, dans l'audition, cette lymphe, ébranlée par la membrane vestibulaire, était poussée du vestibule dans les canaux demi circulaires d'une part , et dans le limaçon de l'autre , pour revenir à ce même vestibule, et qu'elle parcourait ainsi un cours régulier qu'il appelait le grand et le petit circuit. Mais cette lymphe remplit trop complètement le labyrinthe, pour qu'elle puisse éprouver d'aussi grands déplacements, et elle ne fait que propager de proche en proche les vibrations. M. 3Iagendie dit que dans les sons intenses, elle reflue par les aqueducs du limaçon et du vestibule , comme l'air de la caisse reflue dans les mêmes cas par la trompe d'Eustachi ; mais, M. Rihes croit que ces aqueducs ne sont que des canaux de transmission des vaisseaux, analogues à ceux que l'on trouve dans tous les os. La lymphe de Cotugno existe du reste en toute oreille, et paraît essentielle à l'audition.

Duvernej , Perrault, Valsaha, avaient admis que la membranelahjrintliiqueeWQ-jnème répétait les vibrations que lui apportait la lymphe de Cotugno; ce dernier, Cotugno, faisait jouer un grand rôle aux zones sonoi'es, que le prolongement de cette membrane dans les canaux demi circulaires et le limaçon était dit constituer. Mais à quoi serviraient ici ces vibrations.^ au-delà de la membrane labyriuthique, il n'y a que des os ; et dans cette membrane est le nerf qui doit recevoir l'impression.

Quant au vestibule, au limaçon, et aux canaux demi circulaires , le premier n'est qu'une cavité de communication entre les deux derniers; et les deux autres , probablement.

SENS DE l'ouïe. 3-Jf)

ne servent encore qu'à la transmission des sons , et non à leur perception. Comme généralement ^ dans les organes des sens, toutes les parties qui sont au-devant du nerf sont destinées à des usages physiques ; comme ces parties , dans l'œil, par exemple , sont certainement comparables à des instruments de diop trique, à des verres; on a pensé qu'il en était de même dans l'oreille , et l'on a comparé le limaçon et les canaux demi circulaires à des instruments d'acoustique. Ainsi, d'après l'idée qu'il doit y avoir dans l'oreille production des vibrations sonores , comme il y a dans l'œil production d'une image, Zecai conjectura que le limaçon était un clavier instrumental, composé de beaucoup de petites cordes tendues le long de la cloison médiane, ayant des grandeurs et des grosseurs diverses et ordonnées entre elles, et destinées à vibrer isolément et à l'unisson de cbaque ton. Mais on peut objecter : lo que les nerfs qui sont placés sur la cloison du limaçon ne sont ni tendus ni élastiques, qu'il n'y a tout au plus que la partie membraneuse de cette cloison médiane qui pourrait vibrer , et qu'alors on ne voit pas comment une de ses parties pourrait le faire sans l'autre ; 20 que, dans la série des animaux, la délicatesse de Touïe n'est pas en raison du degré de complication du limaçon. Beaucoup d'animaux, le cocbon d'Inde, par exemple , ont à ce limaçon plus de tours que l'homme, et n'ont pas une ouïe plus délicate. D'autres , comme les oiseaux auxquels on peut supposer une ouïe susceptible de percevoir tous les tons, puisqu'ils sont musiciens et chanteurs, ont le limaçon plus imparfait, et borné à un simple canal conique. Lecat avait, à la vérité , prévu cette dernière objection, et croyait y répondre en disant, que la tête des oiseaux n'étant pas matelassée de muscles comme celle des mammifères , était sonore dans toute son étendue ; mais ce dernier fait est faux, et, à supposer qu'il fût vrai, ou serait ici cette gradation de filets destinés à vibrer à l'unis.son de chaque ton ?

On a voulu attribuer Un semblable office aux canaux demi circulaires, et dire que les sons se produisaient en eux comme dans un jeu d'orgue. Bcérluiave , par exemple, les

38o FONCTJOW DE LA SENSIBILITÉ.

supposait composés d'une suite d'arcs de diiïérents diamètres, et destinés à produire autant de tons différents. D'autres les ont dits remplis de fluides qui avaient des densités différentes, et qui, par conséquent, vibraient d'une manière diverse à la manière d'un harmonica. Tout cela n'est évidemment qu'hypothèse. Généralement toutes ces parties de l'oreille interne sont situées trop profondément pour qu'on puisse découvrir leurs offices; et l'on n'a que les maladies de l'ouïe dans Tespèce humaine , qui puissent apporter ici quelques lumières. Supposez, en effet, une lésion quelconque du limaçon et des canaux demi circulaires , et cette lésion entraînant une modification importante dans la j^erception des sons , on pourra en déduire après la mort l'usage de ces parties; mais ce sont encore autant d'observations à faire. L^anatomie comparée ne peut pas nous éclairer ici; car^, en même temps qu'on observe la structure de i'oreille dans un animal, il faudrait pouvoir juger du caractère de son audition, ce qui est impossible, puisqu'il faudrait être un instant lui-même. Toutefois, en observant que ces parties de l'oreille interne varient bien plus en grandeur , en proportion , en position dans les animaux, que ne diffère l'ouïe dans ces animaux , on sera porté à croire que ces parties servent plus à recevoir et à transmettre encore les ondes sonores , qu'à modifier le son , ou à en faire percevoir spécialement telle ou telle nuance.

Telle est la voie assez longue par laquelle les rayons sonores arrivent au nerf. Observons cependant que le son peut parvenir autrement que par cette filière; il peut arriver par l'intermédiaire des os du crâne , mais seulement quand le corps sonore lui-même sera mis dans un contact immédiat avec ces os. Le bruit d'une montre est entendu, bien que les oreilles soient bouchées , quand la montre est tenue entre les dents. Ingrassias cite l'observation d'un Espagnol qui , devenu sourd par l'obstruction du conduit auditif externe, entendait le son d'une guitare en en plaçant le manche entre ses dents , ou en mettant dans sa bouche l'extrémité d'une baguette qui touchait par l'autre à l'instrument.

Il reste à indiquer quel nerf est dans l'oreille le nerf spé-

SENS DE l'ouVE. 38 I

cial de raudition. C'est évidemment le nerf acoustique. Cependant Jes expériences de M. Magendle sur la cinquième paire encéphalique , ont prouvé que ce nerf acoustique a besoin , pour agir , de l'intégrité de la cinquième paire. Celle-ci est- elle coupée dans le crâne ? l'ouïe est au moins affaiblie , souvent abolie. La raison en est celle que nous avons indiquée à l'article de l'odorat. Ici , comme dans ce sens , la sensibilité générale et la sensibilité spéciale sont exercées par des nerfs séparés ; la première tient à la cinquième paire encéphalique seule, le nerf acoustique y est étranger; on touche, oîi coupe, on pique impunément celui-ci dans les expériences sur les animaux vivants; il se montre insensible et ne sert qu'à l'audition.

Ici se termine la partie physique de l'audition , et avec elle , notre savoir. La vibration sonore étant appliquée au nerf, celui-ci développe l'impression, qui est la cause occasionnelle de la sensation. Dirons-nous que cette action d'impression est trop moléculaire pour tomber sous nos sens , et qu'elle ne nous est manifestée que par son résultat ? Répéterons-nous que nous ne savons rien d'elle , sinon qu'elle est une action vitale , qu'elle siège dans le nerf acoustique, qu'elle est ie produit de son activité, et qu'elle contient en elle tous les traits relatifs aux qualités diverses des sons? c'est ce qui est inutile, d'après ce que nous avons dit à l'occasion des autres sens.

§ 3. Passons aux usages du sens de l'ouïe. Sa fonction immédiate est de donner la sensation des sons; et quant à ses fonctions médiates, plus multipliées que celles du goût et de l'odorat , elles ont fait mettre ce sens parmi ceux qui, avec le toucher et la vue, servent prochainement Finlelligence. On peut, en effet, par l'ouïe, apprécier la nature des corps, le lieu qu'ils occupent, la distance à laquelle ils sont, la direction dans laquelle ils se meuvent, etc. Ce sens, de plus, donne assistance à beaucoup de facultés intellectuelles , par exemple aux facultés delà musique et du langage parlé, à tel point que, sans lui , ces facultés ne peuvent plus être exercées , ou ne le sont plus que d'une manière peu sûre et incomplète. Les métaphysiciens mêmes, frappés du secours

382 rO^^CTIOW DE LA SENSIBILITÉ.

dont est ici le sens de l'ouïe, avaient vouîu lui attribuer exclusivement ces facultés; mais M. Gall les a victorieuser^ent réfutés.

Si, en effet, la faculté de combiner les sons d'après des rapports harmonieux, et de manière à constituer une mwsigue, était un produit du sens de l'ouïe, cette faculté devrait être dans les divers animaux et dans les divers liommes, en raison de la structure de l'oreille. Or, cela n'est pas. Beaucoup d'animaux ont une ouïe meilleure que l'homme^ et cependant aucun ne possède le talent de la musique à un aussi baut degré. On n'observe dans les animaux aucun rapport entre la puissance et le caractère de leur musique , et la perfection de Fouie. Par exemple , les oiseaux qui ne cbantent pas, ont l'oreille aussi fine que ceux qui chantent. Parmi ceux qui chantent , souvent il n'y a que le mâle qui ait cet instinct , la femelle en est privée ; dira-t-on que l'oreille de celle-ci est moins parfaite ? Beaucoup de ces oiseaux chanteurs ne le sont que dans la saison des amours ; dira-t-on que l'oreille s'est tout à coup excitée à cette époque de l'année , et est ensuite retombée dans son apathie première ? Tous les oiseaux enfin ont l'oreille organisée à peu près sur un même plan , et cependant chacun a son chant propre, qu'il conserve depuis des siècles, et qu'il conservera toujours. On dira peut-être que chaque petit oiseau l'apprend de ses père et mère ; m.ais ce ne serait là que reculer la difficulté , il faudï-ait toujours dire pourquoi chaque oiseau, à la création, a eu son chant propre. D'ailleurs, beaucoup de faits prouvent que chaque oiseau conserve son chant au milieu des chants divers qu'il entend autour de lui , et lors même qu'il n'entend pas celui de ses parents ; un oiseau , éclos par les soins d'une mère étrangère, n'en a pas moins le chant de son espèce; le coucou, qui va pondre dans le nid des autres oiseaux, et qui, sans jamais voir ses parents, a cependant leur chant , nous offre un exemple naturel confirmatif des expériences que nous pouvons faire sur ce point. Enfin , on ne voit pas davantage , que chez l'homme , le talent musical soit en raison de la finesse de l'ouïe; les meilleurs musiciens ne sont pas nécessairement ceux qui

SENS DE l'ouïe. 383

t)nt l'ouVc la plus délicate; on a vu des sourds conserver le goÛL delà musique, et en composer; cela s'est vu même de sourds de naissance, de sourds- muets. Les idiots, qui ne peuvent pas apprendre le moindre cliant, n'ont-ils pas une ouïe parfaite ? On est forcé de conclure de tous ces faits , que la faculté de la musique ne dépend pas du sens de l'ouïe , mais est une faculté supérieure^ intellectuelle, pour l'accomplissement de laquelle seulement l'oreille est un instrument secondaire nécessaire.

Il en est de même du langage artificiel parlé. Veut-on que les animaux ne l'aient pas? Alors ^ pourquoi l'ouïe qu'ils possèdent, et dont on veut faire dépendre cette faculté de langage, ne leur en fait-elle pas produire un, comme chez l'homme ? Yeut-on, au contraire^ que les animaux en aient un ? alors , pourquoi , avec un organe d'ouïe , organisé à peu près toujours sur un même plan , les langages dans les animaux sont-ils si différents? pourquoi chaque animal a-t-il le sien propre ? Chez l'homme enfin , cette faculté du langage parlé est-elle en raison de la délicatesse de l'ouïe.^ Les poètes et les orateurs , sont -ils les hommes qui ont nécessairement la meilleure oreille ? Que d'idiots qui ont cet organe délicat, et qui néanmoins ne peuvent jamais parvenir à parler ? Il est eertain encore que la faculté du langage parlé est une faculté supérieure, intellectuelle, pour laquelle l'ouïe n'est aussi qu'un instrument , indispensable sans doute , mais néanmoins secondaire, et destiné seulement à transmettre au cerveau des sons auxquels celui-ci seul a attaché des idées. Les langues sont si bien, des créations de l'esprit, que, chez tous les peuples et tous les individus, elles sont en rapport avec le nombre et le caractère des idées et des sentiments. Un peuple a-t-il acquis par la civilisation beaucoup d'idées et de sentiments ? sa langue est riche : un peuple , au contraire , est-il barbare encore ? sa langue participe de sa barbarie. Un individu pense- t-il avec force, et sent-il avec énergie ? son langage participe de la grandeur de ses idées , de la vivacité de ses sentiments ; est-il au contraire vide de pensées et

d'affections ? il ne parle pas , ou son langage est plat et sans couleur,

§ 4- Le sens de l'ouïe est peut-être en certains animaux plus délicat que dans Fliomme , à juger par le volume du nerf acoustique , l'ampleur du vestibule et des canaux demi circulaires , le plus grand développement du limaçon , l'ampleur de la caisse du tympan et des cellules mastoïdiennes , la plus grande mobilité du tympan , et surtout la disposition de l'oreille externe , qui ressemble davantage à un cornet"^ acoustique, et peut mieux se diriger du côté d'où arrivent les sons : mais certainement il a une grande perfection en nous. A cet égard, remarquons, que nous pouvons bien apprécier la puissance de l'ouïe , et cela relativement à l'intensité des sons, par la distance à laquelle on les entend ; mais nous ne le pouvons plus , relativement au ton et au timbre des sons. Rien, en effet, ne nous assure que les animaux perçoivent tous, sinon les mêmes tons , au moins les mêmes timbres ; et si une organisation diverse des nerfs gustatif et olfactif a fait trouver des saveurs et odeurs différentes à une même subslance, pourquoi une organisatioù> différente du nerf acoustique ne pourrait pas faire trouver aussi des timbi«s différents à un même corps sonore? Mais nous sommes à jamais dans Tîmpossibilité de prouver et de l'écuser ce fait. Cela s'applique aux différences que nous pouvons trouver dans le sens de l'ouïe parmi les hommes. Ces différences tiennent aussi à trois circonstances ; la structure intime du nerf acoustique; la disposition plus ou moins heureuse de l'instrument acoustique , qui est au-devant de ce nerf; et l'observance ou l'oubli des précautions hygiéniques propres à conserver l'organe.

L'ouïe, comme tout autre sens , peut être exercée activement ou passivement, et la langue a consacré la différence qui existe entre ces deux modes d'exercice , par les mots écouter el entendre. Quand on entend , le son vient à l'insu de la volonté affecter l'organe ; et quand on écoute , la volonté semble conduire l'organe au-devant du son , et le

SENS DE l'ouïe. 385

tendre pour qu'il ie reçoive mieux. Dans le mode actif , ou V auscultation , il y a plus de parties en action. On approche de l'oreille le corps sonore, ou l'oreille s'avance vers lui. Les muscles extrinsèques et intrinsèques du pavillon se contractent , pour le porter un peu au-devant des rayons sonores , agrandir l'ouverture du conduit auditif, et la rendre plus accessible. Ceci explique pourquoi il n'y a pas de muscle auriculaire inférieur; un pareil muscle aurait augmenté la courbure du conduit , et aurait ajouté à la difficulté qu'ont les sons d'y pénétrer. La contraction de ces muscles sert aussi à augmenter l'élasticité du pavillon, à le rendre plus apte à vibrer, et peut-être même à le mettre à l'unisson des sons qui lui parviennent. C'est du moins cette mobilité intrinsèque qui rend ce pavillon , bien supérieur aux cornets acoustiques artificiels par lesquels on le remplace quelquefois. A la vérité, tout cela est peu prononcé cbez l'homme, où toutes ces parties sont rudimentaires, et encore annihilées par l'eflet de nos usages sociaux ; mais cela l'est davantage dans les animaux , chez lesquels l'oreille externe est souvent un grand cornet mu par dix ou quinze muscles, comme dans le cheval, le lapin , etc. Dans la même vue, il y a peut-être action des muscles des incisures de Santorini. Peut-être aussi est-ce lors de l'exercice actif du sens, qu'agit la chaîne des osselets, et que par elle sont tendues les membranes du tympan et de l'ouverture vestibulaire. Il est digne d'être remarqué que l'homme est le seul être qui ait trois muscles affectés à la motion de cette chaîne d'osselets; chez le singe , il n'y en a déjà plus qu'un ; et au-delà ce sont deux corps élastiques qui en remplissent rofïice. Enfin , il y a érection du nerf acoustique.

Terminons l'histoire de Touïe , eu disant que, par la culture , ce sens acquiert aussi plus ou moins de puissance. Les sauvages ont l'ouïe si fine, qu'ils entendent des bruits qui proviennent des plus grandes distances. Les aveugles offrent souvent des exemples de l'ouïe la plus délicate,, parce qu'ils ontété forcés d'apporter plus d'attention à ce sens, et de le cultiver davantage. Du reste, on peutprfectionner ce sens relativement à une qualité , plutôt que relativement à une autre; Tome I. 25

des musiciens peuvent percevoir les moindres nuances des tons , et avoir l'ouïe assez grossière d'ailleurs. C'est une nouvelle preuve que, dans ce perfectionnement des sens par l'éducation , les phénomènes doivent être rapportés autant aux facultés intellectuelles qu'aux sens eux-mêmes.

§ Y. Sens de 1% Vue.

Ce sens est celui qui nous donne la notion des couleurs. Son histoire va comprendre également trois objets : l'étude physique de l'excitant extérieur du sens, c'est-à-dire de la lumière; l'étude anatomique de l'organe de la vue, et le mécanisme de la vision.

1° îîistoire physique de îa lumière.

Un corps est vu , parce qu'il projette dans Tceil des particules d'une matière extrêmement subtile, quW appelle lumière. Quelques physiciens ont nié Fexistence de la lumière , et ont considéré les phénomènes qu'on lui rapporte comme les effets d'un mouvement vibratil des corps. Mais le plus grand nombre , remarquant les eiïets qu'amène l'attraction des divers corps sur la lumière , ainsi que la particularité qu'ont les corps transparents d'attirer et de repousser cette lumière par certaines faces autrement que par d'autres, îa considèrent comme une matière qui seulement est si subtile qu'elle n'est pas pondérable.

Selon Deseartes , la lumière est un fluide , un éther ré'^andu universellement dans tout l'espace, dont les molécules très élastiques , très mobiles , et mises en mouvemenl par des oscillations intérieures des corps, impressionnent l'œil , de même que les vibrations sonores impressionnaient l'oreille. Selon Newton , au contraire , la lumière émane du soleil et des autres astres lumineux , et est versée par torrents sur toute la nature, sur tous les corps, qui la réfléchissent à notre œil avec des circonstances diverses d'où résultent leurs couleurs. De ces deux hypothèses , la dernière est îa plus généralement professée

aujourd'hui. Avec la première, on ne conçoit pas comment nous avons la nuit , comment lan corps opaque nous dérobe la présence des objets; car il semble que les obstacles rapprochés ne devraient pas plus arrêter la lumière qu'ils n'arrêtent les sons ; on ne peut expliquer le changement de direction qu'éprouve la lumière , en passant obliquement d'un milieu dans un autre. 11 est vrai que l'hypothèse de Newton a aussi ses difficultés. On se demande comment le soleil n'est pas épuisé par les immenses torrents de lumière qu'il fournit sans cesse ; comment cet astre peut imprimer aux molécules de la lumière l'extrême vitesse qui les anime ; comment tant de rayons lumineux, réfléchis par des milliers de corps, et en mille directions, peuvent se croiser sans se confondre ? Mais encore , tout cela peut s'expliquer ;, en supposant les molécules lumineuses de la plus extrême ténuité, et dans un grand éeartement les unes des autres.

Ainsi , d'après Newton , la lumière vient du soleil , et chaque corps n'est visible que parce qu'il réfléchit à notre ceil une partie de celle qu'il reçoit. Dans sa marche, soit directe , soit réfléchie , la vitesse de la lumière est extrême. On a calculé , d'après des observations d'éclipsés d'un des satellites de Jupiter , faites par itoè'mez' et Cassini^ que la lumière emploie 8 minutes i3 secondes pour nous arriver du soleil, pour parcourir les 33 millions de lieues qui nous séparent de cet astre; et qu'ainsi la vitesse de ce fluide est de 72000 lieues en une seconde. Il en résulte, que sur les très petites distances de notre globe que notre œil peut embrasser, la lumière est aperçue aussitôt qu'elle est projetée. On sait que nous voyons la lumière d'une arme à feu bien avant que d'en entendre l'explosion. Cette vitesse est uniforme dans toute l'étendue de l'espace que parcourt la lumière.

La lumière est une matière si subtile , qu'elle n'est pas pondérable, et qu'on ne peut pénétrer sa nature. Cependant elle est composée d'une infinité de particules différentes, car ces particules ont une température et une action chimique diverses, et surtout font sur l'œil une impression spéciale, lui procurent une sensation de couleur diverse.

Si l'on reçoit sur un prisme de verre un rayon de soleil , on voit ce rayon, qui paraissait blanc d'abord, se partager en beaucoup d'autres qui sont diversement colorés. NeAVlon^ le premier auteur de cette expérience, rapporta à sept le nombre de ces rayons, et dit qu'ils étaient toujours rangés en cet ordre, en allant de gauche à droite : rouge ^ orangé^ jaune, vert, bleu, indigo et violet. Quelques physiciens , ensuite , voyant que dans les arts on fait, par le mélange de deux couleurs, une nuance intermédiaire , le vert , par exemple , avec du bleu et du jaune , ont réduit ces rayons à trois , le rouge, le jaune et le bleu. Enfin, de nos jours, on croit qu'ils sont en nombre infini , et aussi multipliés que le sont les impressions diverses qu'ils font sur l'œil. C'est ^ en effet, à cause de l'impossibilité où nous sommes de signaler toutes les nuances , que nous les rapportons à quelques couleurs principales. Chacun de ces rayons, en outre , a une température et une action chimique différentes. Des expériences faites par Rochon d'abord , puis par Herschelly et de nos jours par MM. FFollaston et Bérai^d , ont montré que les rayons du spectre ont une action calorifique d'autant plus grande qu'ils sont plus à gauche , et au contraire une action chimique d'autant plus prononcée qu'ils sont plus à droite. Si l'on place un thermomètre délicat sur chacun des rayons séjjaréspar le prisme, on voit que le rayon rouge est, celui qui fait le plus monter l'instrument; ensuite l'orangé, puis le jaune, et ainsi Jde suite, jusqu'au violet qui a la tem|:s?:at,ure la moins élevée. Si on place une substance chimique très avide de combinaison sur le trajet de chacun des rayons , on ol sfuye que c'est le ra^yon violet qui exerce le plus d'influence ; ensuite le rayon indigo, et ainsi de suite, jusqu'au rayon rouge, qui agit le moins. La lumière, quelque subtile qu'elle soit , n'est donc pas simple, mais est un composé d'éléments divers.

Quelques physiciens ont conjecturé qu'elle n'était auti'e que le calorique. On sait en effet que la lumière est souvent compagne de la chaleur, et en produit les effets : le soleil tout à la fois éclaire et échauffe; il en est de même d'un

corps en ignition, et de tout corps qui, par cela seul qu'il est élevé à une haute température , dégage de la lumière. Il est sûr que les deux matières exercent également une action chimique sur les corps, en altèrent les couleurs , par exemple; qu'elles se comportent de même dans les espaces qu'elles parcourent , c'est-à-dire se meuvent semblablement en ligne droite, sont réfléchies par les corps divers qu'elles heurtent , peuvent être concentrées dans des lieux déterminés selon la disposition des surfaces qui les réfléchissent. On a argué de ce que les corps noirs , que nous allons dire être ceux qui absorbent toute la lumière^ sont plus chauds que les corps blancs , que nous dirons être au contraire ceux qui la réfléchissent toute entière. Schéele dit avoir remarqué qu'un même rayon solaire fait monter plus haut un thermomètre fait avec de l'alcool coloré , que celui fait avec de l'alcool blanc , tandis que; l'ascension de ces deux thermomètres est égale sous l'influence d'une chaleur'non lumineuse. Enfin on a invoqué les expériences à'Herschell et autres , qui prouvent que les divers rayons du spectre ont une température différente.

Quoi qu'il en soit de cette opinion , la lumière est dans tout corps en deux états ; ou combinée avec les autres éléments du corps , et faisant partie de sa substance ; ou réfléchie par le corps lorsqu'elle tombe sur lui, et c'est celleci seule qui intéresse la vision. Tout corps visible doit être considéré comme un centre qui projette de tous côtés de la lumière , soit celle qu'il possède quand il est lumineux par lui-même, comme le soleil , un corps en ignition; soit celle qu'il reçoit du soleil, et qu'il réfléchit, mais après l'avoir modifiée d'une manière qui détermine les couleurs sous lesquelles nous le voyons.

Lorsqu'en effet de la lumière blanche arrive à un corps quelconque , celui-ci , ou absorbe tous les rayons qui la composent, ou les réfléchit tous, ou en absorbe quelquesuns et en réfléchit quelques autres ; et c'est de ces différentes modifications selon lesquelles les corps réfléchissent la lumière à notre œil , que résultent les couleurs mille fois variées sous lesquelles ils s'offrent à nous. Un corps réflé-

chit-il à l'œil toute la lumière qui lui arrive? ce corps est hlanc : ce corps ne réfléchit-il que les rayons rouges , e:i absorbant tous les autres? il est rouge, et ainsi des autres couleurs ; enfin ce corps absorbe-t-il tous les rayons sans en réfléchir aucun ? il est noir. Ainsi , la coloration diverse des corps est due aux rayons lumineux que ces corps réfléchissent. Avant la découverte de la décomposition de la lumière^ on attribuait la diversité des couleurs des corps à la diversité des vibrations que ces corps étaient supposés imprimer à la lumière, à peu près comme cette différence entraînait celle des sons; mais cette théorie d^ Euler est tombée ç, avec rhypothèse de Descartes sur la nature de la lumière.

A quoi les corps doivent-ils de modifier ainsi diversement la lumière qu'ils réfléchissent, et avec tant de variétés ? Newton en assigne comme cause la disposition physique des molécules qui les composent; et M. Bertliollet , leur nature chimique , qui est telle qu'ils s'approprient par combinaison certains rayons et ne réfléchissent que certains autres. La première opinion est la plus généralement admise , et permet de concevoir pourquoi l'on peut reconnaître les couleurs au tact. On admet que, vu l'action d'attraction opérée par tout corps sur la lumière, et de laquelle résulte la réflexion de cette lumière , certains rayons sont perdus dans le corps , tandis que d'autres sont seuls réfléchis. Newton a cherché à démontrer mathématiquement ce fait, en rapportant la coloration diverse des corps à la même cause qui fait produire des anneaux colorés à la lum^ière qui traverse des lames minces. M. Tliénai^d cite d'ailleurs, comme expérience confirmative , que du phosphore distillé à sept ou huit reprises , et conséquemment très pur, se montre successivement et alternativement, ou transparent , ou d'un blanc jaunâti'e , ou opaque et noir , selon qu'on le laisse refroidir lentement, ou qu'on le jette brusquement dans l'eau froide : à coup sûr ce phosphore n'a pas changé de iiatuie, et il n'y a de différences que dans le mode d'agrégation de ses molécules. On peut arguer encore de cette expérience de Brewster, qui consiste à transmettre à de la cire noire bien fine, ou à l'alliage de Darcet gh

SENS DE I.A VUE. Sqi

fusion , les couleurs vives et brillantes de la nacre de perle , en y produisant mécaniquement l'empreinte de cette nacre de perle. Cependant il est possible que la nature chimique des corps ait ici une influence; et peut-être faut-il combiner l'opinion de M. Berthollet avec celle de Newton.

D'ailleurs, pour la solution entière de cette question, il faut remarquer que les corps ., dans leurs rapports avec la lumière qui leur arrive , se partagent en deux classes ; les opaques , c'est-à-dire qui ne laissent pas passer au travers d'eux la lumière ; et les transparents ou diaphanes , à travers lesquels au contraire la lumière passe. Ces derniers se subdivisent même en ceux qui laissent passer en entier la lumi èi^e , et qui sont incolores ; et ceux qui ne laissent passer qu'un certain nombre de rayons, et qui présentent alors les couleurs auxquelles peut donner naissance la lumière non interceptée. Il n'est pas facile d'indiquer ce qui fait précisément l'opacité ou la transparence d'un corps. Cela ne tient pas à son épaisseur, car une feuille mince de métal est opaque , et une masse épaisse de verre est diaphane. Newton en accuse encore la disposition physique des molécules des corps , et celle des intervalles qui les séparent. Selon ce savant, un cox'ps est lout-à-fait transparent, quand les intervalles qui séparent ses molécules sont assez grands pour que la lumière le traverse sans que les molécules du corps la partagent, et exercent sur elle une attraction supérieure à celle qu'exerce le milieu quelconque qui remplit ces intervalles. Un corps au contraire est opaque en entier ou en partie , quand la lumière en le traversant est plus attirée par ses molécules composantes que par le milieu quelconque qui remplit leurs intervalles; alors les rayons qui la composent sont séparés ; plusieurs sont absorbés, perdus dans le corps; les autres sont réfléchis , et la lumière ne parvient pas au-delà de lui. Ainsi s'explique pourquoi un corps, tout en étant transparent, peut cependant avoir sa couleur propre dont il teindra les corps qu'on verra au travers de lui : c'est que la disposition physique de ses molécules composantes est telle, qu'elle séparera les rayons élémentaires de la lumière, et qu'absor-

"^9^ FONGTiON DE LA SENSIBILITÉ,

bant les uns, elle ne laissera traverser que les autres. Faisons remarquer qu'il n'y a pas de corps , quelque diaphane qu il soit , qui ne réfléchisse quelques rayons ; sinon ce corps ne serait pas vu , et serait perdu dans le milieu qui l'environne.

Toutefois les divers corps de la nature sont susceptibles de nous présenter mille nuances , sous le rapport du mode selon lequel ils réfléchissent la lumière , nuances dont on ne peut juger à priori; et de là résulte que les couleurs ne sont pas moins diverses et nombreuses , que l'étaient les saveurs et les odeurs.

Mais la lumière qu'un corps quelconque léfléchit a un certain espace à parcourir avant d'arriver à l'œil ; et , dans ce trajet , peuvent se produire divers phénomènes , qu'il faut que nous connaissions. D'abord, on appelle milieu cet espace quelconque que la lumière traverse, depuis le corps qui la projette jusqu'à Tceil. Ensuite, il peut arriver dans ce trajet trois choses ; ou que la lumière ne trouve aucun obstacle, et, pendant tout le trajet, se meuve en un même milieu ; ou qu'elle rencontre , dans ce trajet , un corps opaque qui l'arrête , ou même la réfléchisse ; ou bien , enfin , qu'elle traverse des milieux de nature et de densité difl^érentes, qui la dévient de sa direction première, c'està-dire la réfractent.

Relativement au premier cas, nous n'avons d'autre fait à établir que celui-ci : la lumière qui rayonne d'un corps quelconque se meut toujours en ligne droite. En eflet, le rayon du soleil qui pénètre dans une chambre obscure suit une ligne droite apercevable à l'œil : il suffit du plus petit corps opaque , placé sur la direction d'un rayon lumineux, pour qu'on cesse de voir l'objet dont ce rayon émane; et , au contraire , la plus petite fente , dans la direction de ce rayon , lui laisse apporter l'image de l'objet. De cette vérité physique incontestable, il résulte que tout corps visible est comme le centre d'une sphère lumineuse , et projette , de tous les points de sa surface , des rayons qui sont d'autant plus nombreux qu'on est plus près de ce corps , et qui le sont d'autant moins , qu'on en est plus loin , et que le milieu qu'a traversé

SENS DE LA VUE. 3g3

la lumière , ayant d'arriver à Fœil , en a plus intercepté clans le trajet.

11 n'y a guère plus de détails à donner sur la lumière réfléchie. Quand la lumière trouve dans son trajet un corps opaque , si ce corps est hérissé d'aspérités , il s'approprie une partie des rayons lumineux , réfléchit les autres , et ceux-ci n'apportent à l'œil que l'image du corps réfléchissant, et non celle du corps dont ils émanaient auparavant : mais si ce corps est lisse et poli , il ne s'approprie aucuns rayons, il les réfléchit tous également, de sorte qu'alors ils apportent l'image, non de ce corps réfléchissant, mais celle du corps duquel ils émanaient primitivement. Le premier fait rentre dans ce que nous avons dit sur la coloration des corps ; nous n'avons à nous occuper que du second. La physique a consaci-é , à son égard , le principe suivant : c'est que le rayon incident et le rayon réfléchi sont l'un et l'autre contenus dans un même plan perpendiculaire à la surface réfléchissante , et forment des angles égaux avec la normale au point d'incidence. On sait , en efîet , que quand on se regarde dans une glace, les rayons lumineux qu'on projette, au lieu de traverser la glace , sont réfléchis par elle vers l'œil ^ sous un angle égal à celui selon lequel ils lui arrivaient; et qu'ainsi , on se voit derrière la glace à une distance égale à celle dont on en est séparé par devant , et avec les mêmes formes. Du reste, les causes de cette réflexion, et les modifications qu'on trouve dans l'image des objets, en raison de la forme convexe ou concave de la surface réfléchissante, sont sans intérêt pour le mécanisme de la vision, et, par conséquent, peuvent être négligés ici.

Au contraire, la dioptrique , ou l'étude de la lumière réfractée , est d'une application prochaine à notre objet. Jamais, dans le trajet que la lumière parcourt d'un corps quelconque jusqu'à l'œil , cette lumière ne s'engage dans des milieux de densité et de nature difîerentes , sans qu'elle éprouve aussitôt une déviation , qu'on appelle réfraction. L'attraction que les diverses substances , à raison de leur densité et de leur nature , exercent sur la lumière , paraît en être la cause. Si le milieu est plus dense et d'une nature

chimique telle , qu'il attire plus la lumière , celle-ci se meut avec plus de vitesse, et décrit une ligne intermédiaire à celle de sa direction primitive, et à celle que Fattraction seule lui ferait parcourir, et par conséquent plus rapprochée de la perpendiculaire. L'inflexion a lieu avant l'immersion de la lumière dans le milieu nouveau, et quelque temps encore après qu'elle en est sortie. La physique a consacré ici deux lois bien importantes : lo Tune ^ que le rayon incident et le rayon réfracté sont toujours compris dans un même plan normal à la surface commune des deux milieux; 2» l'autre, que le sinus de l'angle de réfraction est , au sinus de l'angle d'incidence, dans un rapport qui est toujours constant pour les mêmes milieux, quelles que soient les incidences. Du reste , deux circonstances influent sur la force réfringente d'un milieu quelconque. if> Sa densité : si la lumière passe dans un milieu plus dense , les rayons sont rapprochés de la perpendiculaire menée au point de contact; si elle passe dans un milieu plus rare , c'est le contraire , les rayons s'éloignent de la perpendiculaire. Il n'est question que des rayons dont l'incidence est oblique , car les rayons perpendiculaires , se trouvant dans la perpendiculaire même, ne peuvent s'en rapprocher , ni s'en éloiguer davantage , et conséquemmeut doivent passer sans changer de dii'ection. 1^ Sa nature : il est d'observation qu'un milieu réfracte d'autant plus la lumière qu'il est plus combustible. Newton avait préjugé que le diamant et l'eau contenaient des éléments combustibles , par l'observation seule de la grande puissance réfringente de ces corps. MM. Biot qX, Arrago ont vérifié cette assertion sur un grand nombre de corps , l'hydrogène, l'ammoniaque, etc. Chaque corps a , relativement à sa nature chimique , une puissance réfringente propre, et que l'expérience seule peut constater et faire calculer.

Comme la réfraction commence avant l'immersion de la lumière dans le milieu nouveau, et se continue api'ès son émersion de ce milieu, on conçoit que la figure du corps réfringent doit avoir une influence sur les effets de la réfraction. Le milieu réfringent a-t-il des surfaces planes et parallèles? la réfraction qu'a éprouvée la lumière en y entrant,

SEINS DE LA YUE. SgS

est corrigée par celle qui a lieu quand elle en sort; les rayons incidents et émergents sont placés, non sur une même ligne droite, mais au moins sur deux lignes parallèles; et, bien qu'ils soient séparés par un intervalle qui dépend de l'épaisseur du corps réfringent et de l'obliquité de la lumière incidente , les rayons ne paraissent pas avoir été dérangés de leur direction primitive : c'est ce qui est, par exemple , pour les objets que nous regardons à travers les vitres de nos appartements. Le milieu réfringent a-t-il , au contraire , des surfaces planes , mais inclinées ? la réfraction éprouvée à la sortie, loin de corriger celle éprouvée à l'entrée, s'y ajoute, et les rayons sont dérangés de leur direction d'une quantité qui égale la somme des deux réfractions. Le milieu réfringent a-t-il des surfaces convexes ? les rayons éprouveront des réfractions telles , qu'ils iront converger en arrière du milieu réfringent en un point qu'on appelle fojei\ point qui sera d^autant plus rapproché que la diTergence des rayons incidents sera plus petite, et par conséquent que l'objet lumineux sera plus distant. Le milieu a-t-il des surfaces concaves ? les rayons lumineux sont écartés ; ils éprouvent des réfractions telles, que si on en cherchait le point de réunion ou le foyer, celui-ci se trouverait au-devant du verre concave. Ces deux derniers effets sont faciles à expliquer : comme c'est la perpendiculaire menée au point de contact qui est le point de départ , pour le rapprochement et l'écartement des rayons, et qu'il est impossible que les perpendiculaires soient les mêmes pour tous les points d'une surface convexe ou concave , on conçoit que les rayons doivent se trouver , ou plus convergents ou plus divergents ;, quand ils ont traversé un milieu réfringent de l'une ou l'autre forme. Toutefois, la physique a profité de ces faits pour construire des instruments propres à modifier les rayons lumineux, de manière à changer le lieu où sont vus les corps , augmenter leurs dimensions, les obtenir plus éclairés, et les faire voir , quoique très petits et très éloignés : elle emploie pour cela des verres concaves et convexes. A l'égard de ces derniers, faisons remarquer que les rayons lumineux ne se réunisseiil jamais tous au même foyer, et cela à cause de

leur courbure. En effets chaque rayon réfracté devant faire avec la normale au point d'incidence, le même angle que le rayon incident , il est évident que si ceux des rayons qui frappent à la même distance du centre de figure de la lentille, celle-ci étant supposée d'une courbure sphérique, se réunissent au même foyer, il ne peut en être de même de ceux qui tombent plus près ou plus loin de ce centre de figure; car , l'angle qu'ils forment avec la normale , au moment de leur incidence, étant plus petit ou plus grand , ils doivent , après leur réfraction , aller passer par un point plus rapproché ou plus éloigné du centre de figure. Aussi les corps convexes tracent-ils les images des corps sur un cercle d'autant plus grand qu'ils sont plus convexes. C'est là un inconvénient qu'on appelle aberration de sphéricité, qu'on n'évite qu'en employant des lentilles d'un très petit nombre de degrés; et c'est pour obvier autant que possible à cet inconvénient, que les opticiens placent toujours à la surface des verres convexes qui existent dans leurs instruments, des diaphragmes qui, en recouvrant une partie de la lentille , en diminuent l'étendue et la courbure.

Enfin, une dernière remarque à faire, et qui est bien importante , c'est que les différents rayons que nous avons vus composer la lumière, cèdent inégalement à la puissance réfringente des milieux qu'ils traversent : le rouge cède le moins; puis l'orangé, le jaune, le vert, le bleu, l'indigo; et, enfin, c'est le violet qui est le plus réfrangible. C'est même à cause de cela que ces rayons se sont séparés dans l'expérience du spectre solaire de Newton. Il résulte de là, que jamais la lumière n'éprouve une réfraction sans qu'il y ait en même temps dispersion de ses rayons , et que l'image des objets ne soit teinte des couleurs de l'arc-en-ciel. C'est là un ■ second inconvénient, qu'on appelle aberration de réfrangibilité, et auquel on cherche à remédier dans les lunettes par ce qu'on appelle V achromatisme. Cet achromatisme consiste à combiner les verres de l'instrument de manière que leur puissance dispersive se compense , et que malgré la réfraction, l'objet soit vu avec ses couleurs propres. Newton désespéra long- temps de pouvoir l'obtenir, parce qu'il

croyait que la lumière, en traversant un corps réfringent, sul^issait toujours une dispersion proportionnelle à sa réfraction. Mais, depuis ce grand homme, les physiciens ont trouvé que certains corps , en réfractant la lumière autant que d'autres, ne lui faisaient pas éprouver une dispersion égale; de sorte qu'en combinant ces corps entre eux, on pouvait obtenir de la lumière blanche , quoique réfractée. Dans nos arts, on ne peut parvenir à avoir un achromatisme absolu; on accorde seulement autant de rayons que l'instrument a de verres; et, généralement, ce sont les rayons extrêmes : deux , trois rayons , s^il y a deux , trois verres. Ou n'emploie guère plus de trois verres, parce que la lumière serait trop affaiblie , et qu'il y aurait trop de diffusion sur les foyers.

Telles sont les notions physiques sur la lumière , qu'il importait de rappeler : le reste de l'histoire de ce fluide est étranger à notre sujet.

2° Anatomie de l'organe de la Vue,

L'organe de la vue est Vœil. Dans quelques animaux, les insectes , par exemple , cet organe est multiple ; c'est-à-dire qu'il y a beaucoup de petits yeux immobiles placés les uns à côté des autres. Dans d'autres animaux, au contraire, l'organe est simple , c'est-à-dire induit à un seul point sentant ; mais alors il est mobile , et peut être dirigé dans tous les sens d'où peut venir la lumière. Quelquefois cet œil consiste en une simple capsule , recevant dans son intérieur l'expansion dernière du système nerveux de la vue, et communiquant à l'extérieur par une lame cornée transparente , à travers laquelle arrive la lumière : à cet état de simplicité, on peut croire, avec M. de Blainwille , qu'il n'est encore qu'un bulbe de poil, qui s'est modifié pour la nouvelle fonction qu'il avait à remplir. Dans les animaux supérieurs , il est beaucoup plus compliqué; et c'est surtout alors qu'on peut faire en lui la distinction des deux parties que nous avons dit exister en tout organe de sens, une partie nerveuse profonde qui développe l'impression sensitive, et uu

appareil antérieur, instrument de dioptrique^ où tout est

calculé d'après les lois physiques de la propagation de la

lumière.

Chez l'homme , l'organe de la vue est simple , mais double : chaque œil est placé à la partie supérieure et antérieure de la face, l'un à droite, l'autre à gauche, dans un lieu d'où il peut facilement dominer les objets. Dans son étude anatomique, on distingue : i» l'œil proprement dit; 2" et les parties accessoires, qui servent à le loger, le mouvoir, le protéger et le lubrifier.

De l'Œil proprement dit.

L'œil , dans l'homme, a une forme presque sphérique, si ce n'est qu'il présente , en avant , une saillie formée par une de ses parties qu'on appelle cornée. On peut en tout le comparer à un instrument de dioptrique, une lunette; et la description de ses parties constituantes, faite d'après cette comparaison , sera tout à la fois plus aisée à comprendre , et plus physiologique, en ce sens qu'elle fera pressentir Je mécanisme de la vision. Ainsi, toute lunette se compose : lo d'un cylindre de carton, ou d'une autre matière, qui toujours consiste en plusieurs pièces qui peuvent entrer les unes dans les autres, et qui forme la charpente de l'instrument; 20 d'un certain nombre de verres , ou concaves ou convexes, placés les uns à la suite des autres dans ce cylindre de carton, depuis son ouverture antérieure jusqu'à son ouverture postérieure , et destinés à réfracter d'une certaine manière les rayons lumineux, et à les réunir à des foyers déterminés; 3^ enfin , d'une cloison médiane de carton, percée d'un trou dans son centre, appelée diaphragme , et placée généralement près d'un verre convexe dans l'intérieur de la lunette , dans la vue de diminuer la surface de la lentille qui est accessible aux rayons lumineux, et d'amoindrir l'aberration de sphéricité. L'intérieur du tube et ce diaphragme sont colorés de noir, afin d'absorber les rayons obliques qui ne servent pas à la vision , et d'empêcher qu'ils causent de la confusion.

SENS DE LA VUE. SQç^

Or, tout cela existe dans le globe de l'œil. D'abord trois membranes superposées les unes aux autres constituent les parois, la cliarpente de l'instrument, la sclérotique , la choroïde et la rétine ; cette dernière , qui est la plus intérieure , est la partie nerveuse que doivent impressionner les rayons lumineux. Ensuite , de l'ouverture antérieure de l'instrument à son fond , sont placés successivement quatre corps réfriugents, les uns convexes, les autres concaves ^ et qui réunissent les rayons à des foyers déterminés ; savoir , la cornée , Vhumeur aqueuse , le cristallin et le cojys vitrée Enfin , dans Tinlérieur de l'œil , près la surface antérieure de l'une des lentilles ^ le cristallin , il existe un diaphragme, Viris , percé d'un trou dans son centre , la pupille. Exposons avec détail cbacune de ces parties.

1» Des trois membranes qui, placées d'une manière concentrique les unes sur les autres, forment les parois de Fin strument, la sclérotique est la plus extérieure. Blanche, dense , fort résistante , donnant à l'organe sa solidité et sa forme j elle a la figure d'une sphère creuse qui est tronquée en devant. En dehors, elle correspond à l'orbite , et c'est à elle que s'attachent les muscles propres de l'œil. En dedans^ elle offre une concavité qui est tapissée par la choroïde , à laquelle elle est faiblement unie par des vaisseaux, des nerfs j et un tissu lamelleux de couleur brune. En arrière, et un peu en dedans , elle est percée d'un trou pour le passage du nerf optique. En avant, elle offre une ouverture, dont le diamètre est de 6 lignes, un peu plus large en travers que de haut en bas, dont le contour est taillé en biseau aux dépens de sa face interne , et dans laquelle est encadrée la cornée. Formée d'une seule lame chez l'homme adulte , elle est de la nature des Tn.em.hr8L}iesJib reuses ou alhuginées. On l'a dite un prolongement de la portion de dure-mère qui accompagne le nerf optique, tandis que la choroïde proviendrait de la pie-mère , et la rétine de la pulpe même du nerf. Mais c'est là un point débattu encore en anatomie , et qui ne doit pas nous occuper.

La choroïde est une membrane d'un brun foncé , molle , miuce, essentiellement vasculaire, d'où le nom qu'on lui

4oo FONCTION DE LA SENSIBILITÉ,

a donné , placée au-dessous de la sclérotique qu'elle tapisse en entier , et dont elle a conséquemment la forme et l'étendue. Convexe en dehors et du côté de la sclérotique, elle est concave en dedans , et^tapissée de ce côlé par la rétine , qui ne lui adhère pas, et ne participe pas de sa couleur brune. En arrière est un trou pour l'entrée du nerf optique; et en avant une ouverture placée au niveau de celle de la sclérotique , et dans laquelle est encadrée l'iris. On ne peut pas, quoi qu'on en ait dit, la dériver de la piemère, comme on dérivait la précédente de la dure-mère; mais elle résulte de l'entrelacement des artères et veines ciliaires, longues et courtes. Ces vaisseaux forment même deux plans : un antérieur, constitué par les artères, et un postérieur par les veines ; d'où la distinction à la choroïde de deux lames, à la plus interne de laquelle Ruisch le fils a donné le nom de membrane ruiscliienne. Il est d'autant moins possible de méconnaître cette distinction, qui cependant chez l'homme n'est réelle qu'en arrière , que chez les poissons , les deux feuillets sont séparés par un corps assez gros , que les uns ont dit être un muscle , et que M. Cui^ier considère comme une glande. Cette choroïde est imprégnée d'un enduit brunâtre qu'elle exhale, et qui, plus abondante à la face interne qu'à l'externe, et en avant qn^en arrière, est du même genre que celui qui constitue la matière colorante de la peau; il manque dans les individus appelés albinos. En dehors de l'entrée du nerf optique, la choroïde offre en quelques animaux une place qui se distingue par une autre couleur, par une couleur qui est généralement éclatante , mais qui est diverse en chaque espèce ; cette place est ce qu'on appelle le tapis.

Enfin , la rétine tapisse la choroïde , et a la même étendue et la même forme. C'est une membrane molle , mince, pulpeuse, grisâtre, qui, formée principalement par l'expansion terminale du nerf optique , revêt toute la paroi interne de l'instrument, et est la partie principale du sens. Convexe en dehors , du côté de la choroïde , elle est concave en dedans , et embrasse de ce côté le corps vitré, auquel elle n'adhère nullement. En arrière , elle reçoit le nerf optique,

SENS DE LA VUE. 4oi

En avant , elle se termine vers l'ouverture de la clio roïde, et forme là une espèce de bourrelet, duquel part une lame extrêmement fine , qui se réfléchit sur les procès ciliaires, s'enfonce dans leurs intervalles, et parvient jusqu'au cristallin. A deux lignes en dehors du nerf optique, on voit sur sa face interne, dans la direction même de l'axe de l'œil , une tache d'un jaune assez foncé , de l'étendue d'une ligne , entourée de plusieurs plis , et percée d'un trou dans son centre. C'est ce qu'on appelle la tache jaune de Sœmmering. La rétine est un réseau formé par quelques vaisseaux et les derniers filets du nerf optique. Les vaisseaux en sont la moindre partie; ils proviennent de V artère centrale de Zinn , qui arrive à l'œil placée dans le centre du nerf optique, et qui, avant que son tronc traverse directement le corps vitré , donne latéralement des rameaux qui forment le lacis de la rétine. Quantau nerf optique, longtemps il fut dit provenir de la partie de l'encéphale qu'on appelle couche optique. On pense généralement aujourd'hui que cette partie est étrangère à sa formation, et que l'origine de ce nerfest pi us postérieure ; aux tubercules quadrijumeaux, selon Gall , et Serres; au corps genouillé externe, selon MM. Desmoullns j Blainviile. Il est certain que dans les animaux , il n'y a nulle proportion de volume entre la couche et le nerf optiques ; que les altérations de ces parties ne sont pas réciproques; et que les filets fournis par les couches optiques ne suivent pas la même direction que ceux du nerf optique ; toutes circonstances contraires à l'idée que l'une de ces parties soit l'origine et l'organe producteur de l'autre. Il est certain encore que les nerfs optiques peuvent être poursuivis au-delà des couches optiques, jusque dans les tubercules quadrijumeaux. De là même, le nom de lohes optiques , donné à cette partie de l'encéphale. De ce point, les nerfs optiques se portent vers les couches de ce nom , y adhèrent en les contournant, et «ont renforcés là par de nouveaux filets que leur fournissent deux ganglions, le corpus geniculatum exlemum , et le luber cinereum. Continuant de se porter en avant du côté de l'œil , chaque nerf vient se confondre avec celui du côté opposé sur ce qu'on appelle Tome I. 2 G

la selle turcique. Enfin au-delà de ce lieu , sur lequel nous allons revenir, les nerfs se sépareut , et chacun va par le trou optique se rendre à l'œil; cliacun traverse la sclérotique et la choroïde, et se termine au milieu de la rétine j)ar une sorte de tubercule tronqué , dont la couleur blanche contraste avec la couleur grise de la membrane. Là, les filets qui les composent semblent s'exprimer à travers une membrane criblée de pores , qui boucherait le trou par lequel Ja sclérotique leur donne passage. C'est de tous ces éléments que résulte la rétine, que l'on dit composée de deux feuillets, mais si unis , qu'on peut difficilement les séparer; un eocterne, médullaire et pulpeux, et un interne, fibro-vasculaire, servant de soutien au premier , et appelé arachnoide. Cependant M. Ribes nie l'existence de ces deux feuillets, et dit que le nerf optique se distribue à la rétine, comme les nerfs olfactif et acoustique se terminent aux membranes pituilaire et labyrinthique. Du reste ^ ce point de l'anatomie des nerfs optiques n'est pas , avec celui de leur origine , le seul qui soit litigieux; les anatomistes sont aussi dissidents sur ce qui arrive à ces nerfs à leur réunion sur la selle turcique. Selon les uns, ils ne font que communiquer en cet endroit , mais sans s'entre-croiser ; et parmi ces auteurs, nous citerons Galienet Varole, qui disent avoir trouvé , dans un cas d'atrophie de l'œil, le nerf optique du même côté atrophié jusqu'aux couches optiques; nous citerons J^esale , qui dit avoir trouvé les deux nerfs optiques séparés dans toute leur étendue , sans qu'il en soit résulté aucun trouble dans la vision. Selon les autres , au contraire, les deux nerfs s'entrecroisent; celui du coté droit va à l'œil gauche , et celui du côté gauche va à l'œil droit. Telle est l'opinion de Sœmmerring , qui dit avoir vérifié sur sept borgnes , que c'était le nerf du côté opposé à l'œil détruit qui était atrophié. Telle est celle de M. Magendie , qui non- seulement invoque l'analogie de beaucoup d'animaux, les poissons, par exemple, dans lesquels cet entre-croisement est évident, mais qui s'appuie sur des expériences. Ayant en effet coupé sur des animaux vivants un des nerfs optiques en arrière du point

SENS iDE LA. VUE. 4ô3

de réunion, il a vu l'œil opposé être frappé de cécité. Ayant vidé un des yeux à un pigeon , il a vu le nerf du même côté s'atrophier dans la portion qui est au devant de l'entre-croisement, mais l'atrophie ne s'étendre pas au-delà de ce point , et au contraire gagner le nerf du côté opposé dans toute la partie postérieure. Enfin, ayant coupé l'entre-croissement sur la ligne médiane , il a vu les deux yeux être frappés de cécité. Telle est encore l'opinion de M. Richej^and, qui se fonde sur ce que dans les hémiplégies qui succèdent à des épanchements apoplectiques , Toeil qui est affecté n'est pas du même côté du corps qui est paralysé. Enfin, il est des anatomistes qui ont avancé que la décussation n'était que partielle , ne portait que sur les filets internes , mais que les filets droits de chacun des deux nerfs se rendaient à la moitié droite de chacune des deux rétines, les filets gauches à la moitié gauche; de sorte qu'ils figuraient les deux branches d'une hyperbole, et ses asymptotes. Tels sont MM. TVollaston et Berard , qui se servent de cette structure pour expliquer l'anomalie de la vision appelée héiniopie , qui consiste à ne voir que la moitié des objets. Tels sont MM. Cuvier^ Serres et Caldani , qui disent avoir reconnu anatomiquement cette disposition; le premier sur le cheval; le second sur des embryons de mammifères ^ et le troisième sur des nerfs qu'il avait fait macérer dans de Tacide nitrique , après les avoir dépouillés de leur nevrilème. De ces trois assertions, la dernière, comme l'observe judicieusement Meckel , est celle qui semblerait préférable , puisqu'elle serait fondée sur ce qu'aurait fait voir la dissection; m^ais il faut attendre , pour se prononcer tout-à-fait ^ que d'autres anatomistes aient reconnu la même structure.

20 Les parties qui, dans l'œil , remplissent l'office de cosps réfringents , sont , ou des membranes diaphanes , ou des fluides diaphanes renfermés dans des capsules qui leur donnent une figure fixe. Dans nos instruments artificiels, on n'emploie pour cet effet que des parties solides^ des verres; mais on conçoit qu'on pourrait employer éga-

4o4 FONCTIONS DE LA SENSIBILITÉ.

lement des liquides. Ces parties sont , de devant en arrière, la cornée , l'humeur aqueuse , le cristallin et le corps vitré.

La cornée est une membrane diapîiane , convexe en devant , de forme à peu près circulaire , encliâssée dans l'ouverture antérieure de la sclérotique , fermant en devant la cavité de l'œil dont elle est comme le premier verre , et faisant une avance au-devant de cet organe, parce qu'elle est comme un segment d'une sphère plus petite surajoutée à une plus grande. A son encadrement dans la sclérotique, elle adhère intimement à cette membrane; long-temps même on la considéra comme en étant une dépendance; mais elle s'en sépare par la macération, et ce sont certainement deux membranes distinctes. Sa face antérieure est convexe, et couverte d'un enduit muqueux particulier, qui es^défendu lui-même par un épiderme. Elle est revêtue aussi par la conjonctive. M. i?iZ>c'5, cependant, nie ce fait, et dit que la conjonctive ne dépasse pas sa circonférence. Sa face postérieure est concave, et borne un petit espace compris entre la cornée et l'iris, et qu'on appelle la chambre antérieuj^e de l'œil. Dans son organisation , elle présente six lames minces , transparentes , superposées les unes aux autres , et unies entre elles par une cellulosité serrée. Ces lames ont été comparées à de la corne , d'où le nom de cornée^ que porte la membrane ; elles n'ont ni nerfs , ni vaisseaux ; mais entre elles est épanchée une sérosité. Elles sont moins serrées antérieurement que postérieurement, et plus épaisses au centre de la cornée que sur ses bords. Dans les animaux, la densité et la convexité de la cornée ont été calculées d'après le milieu dans lequel vit l'animal, et l'état des autres corps réfringents de l'œil ; la convexité est d'autant plus grande , que le milieu dans lequel vit l'animal est plus rare , et au contraire d'autant moindre , que le cristallin, autre corps réfringent de l'œil, est plus sphérique.

JJhumeur aqueuse est un fluide transparent , légèrement visqueux, semblable à de Teau gommée, qui remplit tout l'intervalle compris entre la cornée, qui est en avant, et le

SEINS DE LA TUE. 4o5

cristallin, qui est en arrière; espace que l'iris sépare en deux parties appelées les chambres de l'œil, et qui est fort peu étendu, puisque le cristallin est presque au niveau de l'ouverture antérieure de la clioroïde. Cette Lumeur est contenue y ou dans une membrane propre , ou dans le vide formé par les parties circon voisines. La plupart des anatomistes admettent , qu^une membrane très mince et transparente tapisse toute la chambre antérieure de l'œil, mais sans jamais pénétrer à travers la pupille dans la postérieure, et fournit par exhalation l'humeur dont il est ici question. M. Rihes seul nie l'existence de cette membrane , et fait provenir l'humenr aqueuse de Thumeur vitrée, comme nous le dirons ci-après, (^uoi qu'il en soit, cette humeur a une figure fixe , qui est celle de l'espace qu'elle remplit ; elle est un peu convexe en avant et concave en arrière. Sa quantité est de cinq à six grains. Sa pesanteur spécifique, suivant Chenewioc , est de i,ooo3. Sa composition chimique, suivant M. Berzélius , offre : eau, 98,10,* albumine un peu; muriales et lactates, 1, i5 ; soude avec une matière soluble dans l'eau seulement, o, 75.

Le cristallin , ainsi nommé à cause de sa ressemblance avec un cristal , est une lentille diaphane , moins convexe en avant qu'en arrière, ayant une étendue de seize lignes dans sa grande circonférence , une épaisseur de deux lignes et demie à son centre, et située entre l'humeur aqueuse et le corps vitré , à la réunion des deux tiers postérieurs de l'œil avec son tiers antérieur. Logé là dans une concavité que présente en devant le corps vitré , dont la membrane pi^opre s'est dédoublée en cet endroit pour l'envelopper , il adhère à celle-ci en avant ; il n'y adhère pas en arriérée et dans le pourtour ; et dans ce pourtour , règne un canal , dit de Petit , ou goudronné. Le cristallin se compose d'une capsule qui le forme , et du cristallin lui-même. 1 o La membrane capsulaire ne doit pas être confondue avec la membrane du corps vitré; on. les sépare l'une de l'autre par une insufflation d'air dans le canal de Petit. Elle est un sac sans ouverture, contenant dans son intérieur le cristallin , dans le tissu duquel elle n'envoie aucuns prolongements , et qui est libre dans sa

4o6 FONCTION J31V Ll SENSIBILITÉ.

cavité. Constamment mouillée de ce côté par une humeur légèrement visqueuse , transparente , plus abondante en avant qu'en arrière , dite humeur de Morgagn^ , qui selon les uns est exlialée par elle , qui selon d'autres transude du cristallin, et que Fon suppose destinée à prévenir le des* sécîiement de ce corps ou à le faire croître , cette membrane est fort dense , surtout à sa partie antérieure , et paraît être de même nature que la cornée. Elle est moins sujette à perdre sa transparence que le cristallin proprement dit ; et lorsque cela arrive , cela constitue la cataracte dite laiteuse ou membraneuse. Elle reçoit, en arrière, la terminaison de l'artère centrale de Zînn , et , en avant , quelques ramifications des vaisseaux des procès ciliaires ; M. Rihes , cependant , nie le premier fait. C'est elle qui sécrète le cristallin. 2° Celui-ci est un corps lenticulaire, inorganique, plus dura son centre qu'à sa circonférence, formé par un assemblage de lames ellipsoïdes concentriquement superposées, et sécrétées par la membrane capsulaire , comme l'est la matière asseuse des dents par le bulbe intérieur. Les couches intérieures sont plus dures et plus difficiles à séparer que les coucbes extérieures ; d'où résulte que le cristallin semble composé de deux coucbes , uneextérieure , molle , et une centrale , faisant noyau ; mais la nature de ces diverses couches est la même. Les postérieures sont aussi plus épaisses ^ ce qui rend la face postérieure de ce cristallin plus convexe, et ce qui fait paraître ce corps comme composé de deux segments. Quelques fibres se détachent d'une lame pour se porter à celle qui est au-dessous, et constituent le seul moyen qui unisse ces couches contre elles. Jadis, on les avait considérées comme des fibres musculaires ^ destinées à faire varier la convexité du cristallin. Chene^ix dit que la pesanteur spécifique du cristallin de l'homme est de 1,0790 ; il pense que sa nature chimique est albumineuse, et ne diffère de celle de j'humeur aqueuse que par de plus grandes proportions d'albumine et de gélatine , et par l'absence des matières salines. Mais M. Berzélius le nie, et assigne à ce corps pour élémens : eau, 58,0 ; matière particulière fort analogue à la partie colorante du sang, 35,9; muriates, lactates et matière animale

solubje dans l'alcool , 2,4 ; matière animale soluble dans l'eau seulement, et quelques pliospliates , i,3 ; enfin , portion de Ja membrane capsulaire qui reste insoluble, 2,4. Probablement il ne reçoit aucuns vaisseaux , ce qui du reste a été le sujet de grands débats. La plupart des anatomistes le disent inorganique. Quelques-uns mettent en doute cette assertion, et arguënt de l'opacité que ce cristallin revêt quelquefois, de la plus grande densité qu'il acquiert naturellement par l'âge; ils conjecturent, par exemple, que la cataracte succède à une inflammation de ce corps. Sa convexité est généralement en raison inverse de celle de la cornée.

Enfin , le corps vitré est une masse molle , parfaitement' transparente , ainsi nommée à cause de sa ressemblance avec du verre fondu, et qui remplit tout l'espace compi-is entre le cristallin et la rétine, c'est-à-dire les trois-quarts postérieurs de l'oeil. Il faut étudier en lui sa membrane propre y et l'îîumeur vitrée elle-même. La première, appelée membrane hyaloïde , est très mince et transparente ] non-seulement elle circonscrit de toutes parts le corps vitré, mais elle fournit intérieurement des prolongements qui le partagent en cellules. Celle-ci ont une figure et une grandeur variables , communiquent entre elles, et sont plus grandes à la partie postérieure qu'en avant. Nous avons mentionné , et le dédoublement que présente en avant cette membrane byaloïde pour encbâsser la cristallin; et le canal de Petit, qui règne au pourtour de ce dédoublement. Selon M. Jacohson, celui-ci est garni de trous qui le font communi-^ quer avec la cavité de l'iiumeur aqueuse. Elle reçoit ses vaisseaux de l'artère centrale de Zinn, et sécrète elle-mêm« l'humeur vitrée qui la remplit. Celle-ci est un fluide visqueux, transparent, albumineux, semblable à de l'eau gommeuse. Sa pesanteur spécifique est^ selon M. Nicolas , de 1,0009. M. Berzélius lui assigne pour éléments : eau, i;^8,4o; albumine, 0,18; muriates et lactates , 1,42 ; soude, avec une matière animale soluble dans l'eau seulement, 0,02. Sa quantité proportionnée au volume du corps vitré n'est guère moindre de 100 grains. Le corps vitré a une figure fixe ; concave en avant , il est convexe en arrière ; et , de ce

4o8 FONCTION DE LA SENSIBILITE.

côté , par lequel il touche à la rétine , il n'est uni à cette membrane que par l'artère centrale de Zinn.

30 Enfin , il existe dans un point de la cavité de l'œil , un diaphragme analogue à celui que l'on voit dans les lunettes artificielles : c'est la membrane iris ou uwée. Cette membrane , plane , circulaire , percée d'un trou dans son centre , encadrée dans l'ouverture antérieure de la choroïde , et placée dans l'épaisseur de l'humeur aqueuse, un peu au-devant du cristallin , partage l'intervalle compris entre la cornée et le cristallin, et que remplit l'humeur aqueuse, en deux parties : l'une antérieure , plus grande , appelée chambre antérieure de l'œil; lautre postérieure, plus petite, appelée chambre postérieure de VœiL En avant ^ elle offre les couleurs qui caractérisent les divers yeux, couleurs auxquelles elle doit son nom à' iris, qui sont diverses, et généralement partagées en deux cercles , dont Texterne est plus pâle. En arrière , elle est enduite d'un pigmentum noir, auquel elle doit son nom à'ui^ée. Ce pigmentum et la matière colorante de la face antérieure sont exhalés par la membrane, et du même genre que la matière colorante de la peau. A son centre, est ïTne ouverture appelée pupille ou prunelle , qui fait communiquer les deux chambres de l'œil , permet à l'humeur aqueuse de les remplir , et qui laisse arriver les rayons lumineux au cristallin. Susceptible de se dilater et de se rétrécir , cette ouverture varie à chaque instant dans ses dimensions. La texture de cette membrane a été, et est encore un grand sujet de controverse. Long- temps on supposa en elle des fibres musculaires, propres à exécuter la dilatation et le resserrement du trou pupiiîaire; savoir, des fibres musculaires, disposées en cercle autour de la pupille , et d'autres fibres qui s'attachaient perpendiculairement aux premières. M. Maanoir , de Genève , a récemment encore soutenu cette opinion. Mais la plupart des anatomistes disent cette membrane essentiellement vasculaire et nerveuse , et en conçoivent ainsi la disposition : les vaisseaux et nerfs ciliaires, après avoir rampé entre la sclérotique et la choroïde , et être arrivés à l'ouverture antérieure de cette dernière membrane ;, se por-

tent à droite et à gauclie le long de cette ouverture pour former un premier cercle vasculaire et nerveux , qui est le commencement de la membrane iris; de la convexité de ce premier cercle naissent des ramuscules, qui, en s'aiiastomosant entre eux en arcade , forment un second cercle qui ajoute à la membrane; ce second cercle détacbe d'autres ramuscu]es , qui en forment un troisième ; enfin cela se continue ainsi jusqu'au pourtour de la pupille : tous ces cercles vasculaires et nerveux sont unis par un tissu spongieux érectile. Cette membrane iris est du reste composée de deux lames qui sont intimement unies près de la pupille, mais qu'on peut séparer vers la grande circonférence. M. Edwards en admet même quatre , ajoutant aux deux que nous venons d'indiquer, deux autres provenant de la membrane de l'humeur aqueuse, qui s'applique sur cette membrane iris en avant et en arrière , pour tapisser les deux cbambres de l'œil ; mais l'existence de cette membrane de l'humeur aqueuse , surtout dans la chambre postérieure , est contestée.

A l'endroit où l'iris est encadrée dans l'ouverture antérieure de la choroïde , se trouvent deux parties qu'il nous reste à faire connaître; l'une en avant, appelée ligament ciliaire ; et l'autre en arrière , appelée les procès ciliaires.

Le ligament ou cercle ciliaire , commissuj^e de l'as^ée , est une espèce d'anneau grisâtre^ large d'une ligne , qui se voit au-devant de Tiris, le long de son encadrure dans la choroïde. C'est comme un ourlet qui retiendrait l'iris dans la choroïde ; et aussi adhère-t-il plus à cette membrane qu'à l'iris et à la sclérotique. Sa consistance est pulpeuse , son tissu abreuvé d'une mucosité blanchâtre. Selon M. de Blainy^ille , Un est que le prolongement du tissu cellulaire qui fait la trame de la choroïde. Il n'est en effet qu'une cellulosité délicate , pénétrée de ces mêines vaisseaux et nerfs ciliaires qui forment l'iris.

Les procès ciliaires , rayons sous-iriens , sont de petits appendices vasculo-membraneux, situés en dedans et derrière l'uvée, et étendus du pourtour de l'ouverture antérieure de la choroïde, d'un côté au contour de la pupille 5 de l'autre à la partie antérieure du corps vitré et du cristallin. Au

4ïO rONCTIOW DE LA SENSIBILITÉ,

nombre de soixante à quatre-vingt-dix , ils ressemblent par leur réunion au disque d'une fleur radiée : leur longueur est d'une ligne et demie environ, mais ils sont alternativement plus longs et plus courts. Recouverts d'un enduit noirâtre, analogueà celui qui teint la choroïde ^ ils laissent d'eux une image parfaite à la surface du cristallin et du corps vitré; celui-ci, d'ailleurs, est creusé là destries destinées à les recevoir. Leur texture et leurs usages ont été , et sont encore le sujet de beaucoup de discussions. On les adit successivement musculaires, glandulaires^ vasculaires, nerveux. La plupart des anatomistes les considèrent comme formés des mêmes vaisseaux et nei'fs que l'iris, et comme susceptibles de la même motilité érectile. M. de Blainville les dit des replis de la cboroïde. M. Rihes leur attribue l'ofEce de sécréter les trois humeurs de l'œil, d'être les moyens d'union de ces humeurs, et ce qui y entretient le renouvellement et la vie. Cet anatomiste nie Texistence de l'artère centrale de Zinn , et prétend, que le corps vitré ne reçoit aucuns vaisseaux de la rétine; il s'appuye sur ce que des injections très délicates dans les artère et veine ophthalmiques n'ont jamais pénétré dans le cristallin et le corj^s vitré, bien que la choroïde en fût toute remplie. Il nie aussi l'existence de la membrane de l'humeur aqueuse ; il croit que la lame qui est à la face postérieure de la cornée, el qu'on a indiquée comme telle, n'appartient qu'à cette cornée; il observe surtout qu'une membrane semblable à cette lame ne pourrait exister à la face antérieure de l'iris, sans empêcher les mouvements de ce diaphragme. Les procès ciliaires resteraient donc seuls pour fournir les matériaux des trois humeurs de l'œil : et voici comment, selon M. Ribes , ils agiraient. Il y a deux ordres de pi'ocès ciliaires , ceux de la ehoroïde et ceux du cristallin, s'enchevêtrant les uns dans les autres, et communiquant enti'e eux; le sang apporté par les premiers est saisi sous forme de fluide blanc par les seconds ; et porté par ceux-ci dans la membrane hyaloïde , il constitue déjà l'humeur vitrée. Ces mêmes procès ciliaires choroïdiens se distribuent aussi à la membrane capsulaire du cristallin ,

SENS DE LA VUE. 4 « l

qui, par eux, engendre ce corps. Enfin, dans le canal de Petit, se trouvent beaucoup de trous, par lesquels la membrane hyaloïde laisse écouler une portion de l'iiumeur vitrée ; et celle ci , en s'épancbant dans la chambre postérieure de l'œil , et passant de là par la pupille dans la cliambre antérieure, forme l'humeur aqueuse. On a objecté à M. Rihcs que les procès ciliaires qui , à ce titre, devraient exister dans tous les animaux où l'œil a des humeurs, manquent cependant dans beaucoup, les poissons osseux, par exemple.

'' Parties accessoires de l'OEil.

Ces parties sont: les orbites , les paupières , des muscles , et V appareil sécréteur lacrymal.

lo hes orbites sont deux cavités creusées dans la face, de chaque côté du nez, au-dessous du front et au-dessus des joues, ayant la forme d'une pyramide quadrangulaire , d'un cône dont le sommet est en arrière et la base en avant, et dans lesquelles sont contenus les yeux. A.u sommet se remarquent, le trou optique, par lequel parvient à l'œil le nerf de la vision , et les fentes sus-spkénoïdale et sus-maxillaire , par lesquelles passent beaucoup de vaisseaux et de nerfs destinés aussi à l'œil. La base est irrégulièrement arrondie, et le côté par lequel l'œil est toujours accessible à la lumière. La paroi interne de l'orbite est toute droite, et séparée par l'ethmoïde seul, de la paroi correspondante de l'autre orbite à laquelle elle est parallèle. Les autres parois, supérieure, inférieure et externe, sont, au contraire, obliques en dedans et en arrière ; d'où il résulte que l'axe de l'orbite n'est pas droit , mais oblique en ces deux sens , et que ,, si l'on prolongeait les axes des deux orbites en arrière, ces axes iraient se croiser au niveau de la selle turcique. Cet orbite est aussi plus découvert en dehors qu'en dedans, afin qu'on puisse mieux voir les objets de ce côté. Sept os concourent à le former; le frontal, le sphénoïde, le sus^ maxillaire, l'ethmoïde, le palatin, l'unguis et le malaire. L'unguis,et l'aile antérieure du sphénoïde dans laquelle est le trou 0j)tique, sont les seuls qui lui soient essentiels; et.

la preuve , c'est que dans la série des animaux , à mesure que l'œil est situé plus latéralement, l'orbite cesse d'être circonscrit, et , par exemple , se confond en dehors avec la fosse temporale. M. de Blainwille dit que cet orbite est entre la fin de la vertèbre la plus antérieure de la tête et l'appeudiee de la mâcboire supérieure , et que les os de ces deux parties se sont modifiés pour en former la cavité. Toutefois , l'œil y €st logé , non dans la direction de son axe, mais tout droit en avant , plus près de la paroi antérieure que du fond, du côté interne que de l'externe. La capacité de l'orbite surpasse le volume de l'œil, et, plusieurs parties que nous avons à examiner y sont contenues aussi , les muscles de l'œil, la grande lacrymale. Dans son fond d'ailleurs, est une masse de tissu cellulaire graisseux, sur lequel l'œil est mollement posé comme sur un coussinet.

20 Les paupières sont deux replis situés transversalement, des espèces de voiles demi transparents , membrano-musculeux, qui, tout à la fois, maintiennent le globe de Tœil dans l'orbite , et , en se mouvant sur cet organe, le soumettent ou le dérobent à volonté au contact des rayons lumineux. Chez l'homme , il y en a deux , placées l'une à l'opposé de l'autre, la supérieure et Y inférieure ; la première est la plus mobile et la plus grande, car elle couvre à elle seule les trois quarts supérieurs de l'œil. Leurs extrémités se confondent aux angles de l'orbite , et forment là leurs commissures. Elles ne laissent à découvert que la partie antérieure de l'œil. Leur degré d'ouverture transversale varie beaucoup , et de ce degré d'ouverture résulte le volume apparent des yeux.

Elles sont formées par quatre couches membraneuses , superposées les unes aux autres, et par un fibro-cartilage qui règne tout le long de leur bord et les tient étendues, lo La couche extérieure est la peau , qui ici est très fine, presque transparente , et unie à la couche subjacente par un tissu cellulaire lâche, qui ne se laisse jamais pénétrer par de la graisse. 20 Au-dessous d'elle, est un plan musculeux , formé par un seul muscle , Vorhiculaire des paupières, à la paupière inférieure, et par deux à la paupière

SEINS DE LA VUE. 4l3

supérieure , ce même orbiculaire et Vélév^aieur de la paupière supérieure. Le premier de ces muscles, naso-palpéhral, est composé de fibres circulaires, qui circonscrivant le contour des paupières , sont concentriques les unes aux autres , et s'étendent de l'apophyse montante de l'os sus-maxillaire^ jusqu'au-delà de l'angle externe de l'orbite. L'élévateur de la paupière suipérieure, ou orhitopalpébral, d'un côté est attaché au-dessus du trou optique dans l'orbite , et de l'autre , se termine en s'élargissant au bord supérieur du fibro-cartilage tarse. Un tissu cellulaire , que remplit une graisse un peu jaunâtre , unit cette couclie musculeuse aux autres couches constituantes des paupières. 3<^ Plus profondément encore, est une couche fibreuse, qui s'étend dans toute retendue des paupières, depuis le rebord orbitaire jusqu'au fibro-cartilage tarse ; selon Bichat , ce n'est que Tépanouissement des fibres aponévrotiques qui terminent les muscles précédents ; selon J-V inslow et autres, ce sont deux ligaments particuliers , appelés palpébrauoc ou ligaments larges des paupières , et constituant le corps de ces voiles membraneux. 4^ Enfin, toul-à-fait à la face interne, à celle par laquelle les paupières touchent l'œil et se meuvent sur cet organe , est une membrane de la nature des muqueuses, fine, transparente^ appelée conjonctive parce qu'elle unit le globe de l'œil et les paupières. En effet, après avoir tapissé la face interne de l'une et l'autre paupière, elle s étend sur toute la face antérieure du globe de l'œil ; cependant M. Ribes dit qu'elle finit au contour de la cornée. Par sa face externe , qui est libre, elle perspire une humeur qui la maintient humide , et facilite les glissements des paupières sur l'œil. Elle est assez lâche pour permettre tous les mouvements des paupières, b^ Tout ce voile est maintenu étendu à l'aide d'un fibro-cartilage , qui est placé le long du bord de chaque paupière^ et qu'on appelle tai^se : celui de la paupière supérieure est plus long , plus large , surtout dans son: milieu. Tous deux sont coupés obliquement aux dépens de leur face interne, de sorte que lorsque les paupières sont rapprochées , les deux fibro-cartilages forment par leur réunion un canal triangulaire, plus large en dedans, et

4l4 FONCTION DE LA SENSICILITÉ.

qu'on dit destiaé à conduire les larmes vers leui' appareil d'excrétion. Cependant, M. Magendie Conteste cette disposition.

Telles sont les paupières. Ajoutons que, dans leur bord, se trouvent encore : i» des bulbes pileux , qui produisent ce qu'on appelle les ùils , petits poils arqués , parallèles entre eux^ recourbés en dehors, pins nombreux à la paupière supérieure qu'à l'inférieure , et qui diffèrent de couleur dans les divers bommes ; 20 des follicules appelés glandes de Meiboniius , au nombre de quarante à la paupière supérieure , de vingt à trente à l'inférieure , situés dans des sillons spéciaux entre les fîbro-cartilages tarses et Ja membrane conjonctive, et sécrétant un fluide sébacé, appelé chassie , qui entretient l'intégrité des cils et de toutes ces parties.

Cet appareil palpébral manque en certains animaux. En d'autres, il est plus compliqué; et, par exemple, cbez les oiseaux, il existe une troisième paupière , qui n'est qu'en vestige cbez nous, et qui, perpendiculaire à l'œil, et rej)liëe à l'angle interne de l'orbite , est tirée au-devant de l'organe à la manière d'un rideau par deux muscles particuliers.

A l'appareil des paupières, se rattachent encore ce qu'on appelle les sourcils. Ce sont deux éminences arquées , garnies de poils, placées au-dessus des orbites. Elles sont formées ; d'abord, par V arcade souvcilière de l'os frontal qui en fait le fonds ; ensuite , par le muscle sourcilier qui , commençant à la bosse nasale , s'étend le long de cette arcade sourcilière, ety est renforcé par quelques fibres del'orbiculaire et de l'occipito-frontal ; enfin , par la peau qui est ici plus épaisse , et garnie de poils dirigés obliquement de dedans en dehors, et plus épais dans le premier sens que dans le second.

30 L'œil, indépendamment de la tête qui Tentraîne dans ses mouvements, a un appai'eil musculaire propre, comj)Osé de six muscles : savoir : 1 o quatre muscles, appelés droits à cause de leur direction, un droit supérieur ou élévateur, un droit inférieur ou abaisseur , un droit interne ou adducteur , et un droiL externe ou abducteur. Tous sont attachés au fond de l'orbite, au pourtour du trou optique, et de là

vont, en s'épanouissant , s'insérer aux faces supérieure, inférieure, interne et externe de la sclérotique; 20 le muscle grand oblique , ou oblique supérieur, qui, du côté interne du trou optique , se porte , d'abord vers l'apophyse orbi taire interne du frontal, est réfléchi là dans une poulie, et traverse ensuite toute l'orbite en travers, pour aller s'attacher à la partie supérieure , postérieure et externe du globe de l'œil; 3» enfin , le petit oblique ^ ou oblique inférieur ^ dont les fibres s'étendent depuis la partie antérieure et unpeu interne du plancher de l'orbite, vers la gouttière lacrymale , jusqu'au globe de l'œil près Tinsertion du grand oblique. Ces muscles ont leurs nerfs propres , qui sont : V ocuio-musculaire commun ou troisième paire encéphalique , V oculo-musculaire interne ou quatrième paire, et Voculoniusculaire externe ou sixième paire.

4^ Enfin , il est annexé au globe de l'œil un appareil sécréteur, destiné à fournir à cet organe un fluide qui en lubrifie la surface et entretient l'humidité nécessaire à ses mouvements, Yappareil sécréteur des larmes. Il se compose de deux sortes de parties , celles qui font le fluide et le versent à la surface antérieure de l'œil , et celles qui en excrètent le superflu.

Les premières sont la glande lacrymale et ses vaisseaux sécréteurs. La glande est un corps ovoïde, de la grosseur d'une petite amande, de couleur grisâtre , et situé à la partie extérieure et antérieure de la cavité orbitaire. Composé de petits lobules , et ayant la texture propre aux glandes , cet organe a sept ou huit petits canaux excréteurs , qui s'ouvrent séparément à la face interne de la paupière supérieure, près le cartilage tarse , et qui versent en cet endroit les larmes. Celles-ci sont un fluide doux, albumineux, transparent, inodore, et composé de beaucoup d'eau, d'un mucilage animal , de muriate de soude , de phosphate de soude et de chaux.

L'appareil d'excrétion des larmes comprend un plus grand nombre de parties : situé à l'angle interne de i'œil , il se compose des points lacrymaux , des conduits lacrymaux ^ du sac ou sinus lacrymal, et du canal nasal. 1^ On appelle

4l6 FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.

points lacrymaux les orifices toujours béants de deux conduits destinés à excréter les larmes; placés à l'angle interne de l'œil , il y en a un pour chaque paupière; rapprochés l'un de l'autre quand les paupières sont fermées, mais de manière cependant qu'ils peuvent continuer leurs fonctions , ils sont au contraire séparés quand l'œil est ouvert. On croit qu'un peu de tissu érectile est joint à l'orifice vasculaire qui les forme, et qu'ils s'érigent au moment où ils exécutent leur fonction d'absorption. Près d'eux se trouve la caroncule lacjymale, corps rongea tre , qui n'est qu'un follicule rapproché , un amas de petites cryptes muqueuses qui fournissent un fluide qui lubrifie les parties environnantes. Cette caroncule achève le cercle que les glandes de Meibomius forment autour des paupières, et a les mêmes usages. 20 Ces points lacrymaux conduisent à deux canaux , les conduits lacrymaux. Ceux-ci sont horizontaux , si l'œil est fermé ;, et au contraire obliques , mais obliques en sens opposé , s'il est ouvert; c'est-à-dire que le conduit lacrymal de la paupière supérieure est oblique de haut en bas ^ et celui de la paupière inférieure de bas en haut , ou au moins est horizontal. La longueur de ces conduits est de deux à trois lignes, et leur diamètre égal à une soie de cochon. A la commissure interne des paupières, ces conduits , qui étaient séparés jusque là, selon les uns se réunissent en un seul canal, selon d'autres ne font que s'accoler, et s'abouchent dans le sac lacrymal. 3f> Celui-ci est une petite cavité ^ en partie osseuse, en partie membraneuse, alongée de haut en bas, et qui est placée en devant et à l'angle interne de l'orbite. Il est formé , en dedans par la gouttière lacrymale creusée dans Fos unguis et l'apophyse montante de l'os sus-maxillaire , et €n dehors par une partie fibreuse , qui résulte du tendon réfléchi du muscle palpébral. Le tout est tapissé par une membrane muqueuse ;, qui se continue par les conduits lacrymaux avec la conjonctive, et avec la membrane muqueuse du nez par le canal nasal. 4" Enfin , le canal nasal , auquel aboutit en bas ce sac lacrymal, est un canal osseux, long de quatre lignes, formé par le coQCOurs des os sus-maxillaires, unguis et cornet inférieur, et qui s'ouvrant dans le méat

SENS DE LA VUE. 4i7

inférieur des fosses nasales , derrière le cornet inférieur , apporte en cet endroit les larmes. Il est tapissé par la même membrane muqueuse de tout cet appareil , membrane qui , selon les uns, lui adhère, qui, selon d'autres, est libre, et peut se contracter pour hâter l'excrétion des larmes.

Cet appareil de lubréfaction manque en certains animaux, par exemple, dans ceux qui vivent dans l'eau, chez lesquels il était , en effet , inutile. D'autres fois , au contraire , il est plus compliqué ; comme dans les oiseaux , où il y a une seconde glande lacrymale à l'angle interne de l'œil.

3 Mécanisme de la Vision.

La vision est encore une sensation extei'ne; consèquemment , sa cause est aussi le contact d'un corps étranger ; mais la manière dont ce corps étranger, la lumière , est appliqué à la partie nerveuse de l'organe , est encore plus compliquée que dans les sens précédents. Il faut décrire la marche des rayons lumineux jusqu'à la rétine , qui, seule , peut développer l'impression sensitive; indiquer, chemin faisant, le rôle partiel que remplit chacune des parties constituantes de l'organe; puis parler de Faction d'impression en ellemême, des usages du sens , et de sa puissance chez l'homme.

§ 1 et 2 . D'abord , l'action principale est accomplie par le globe de l'œil proprement dit; les parties, dites accessoires, ne font que remplir des offices secondaires , elles ne font que mettre l'œil en état d'agir. Uor^hite abrite l'œil , et le protège contre toutes les percussions extérieures. A Taide des sicc muscles propres de l'œil, cet organe est mu dans l'intérieur de cet orbite , et dirigé vers tous les objets qu'il lui importe de voir. La forme sphérique de l'œil est une condition de structure qui le fait se prêter facilement à tous ces mouvements ; et l'on devine de quel avantage est le coussinet graisseux qui est au fond de l'orbite, et sur lequel l'organe est mollement posé. Jj* appareil des paupières contribue aussi un peu à régler ces mouvements ; mais il sert surtout à couvrir ou laisser libre à notre volonté la surface antérieure de l'organe, et par conséquent à empêcher ou permettre la Tome I. ?.-]

4i8 roNCTum de la sensibilité.

vision. Abri protecteur pour l'œil , surtout pendant le sommeil , il sert en outre , par ses mouvements continuels , à étendre à la surface de l'organe les larmes qui l'abstergent, et à ramasser ces larmes dans le canal triangulaire des fibrocartilages tarses , par lequel elles doivent être conduites à leur appareil d'excrétion . De là même , ces mouvements continuels des paupières qu^on appelle clignements 5 et qui ]3eut-être aussi tiennent au relâcbement alternatif du muscle élévateur de la paupière supérieure. Les cils , qui bordent les paupières , tamisent l'air , et éloignent les atomes qui flottent dans ce gaz. Les sourcils , qui surmontent Toeil, servent à l'abriter j le proiègent contre les percussions externes , détournent de lui la sueur qui coule du front; ils se rident, et s'avancent au-dessus de l'organe, quand une trop grande lumière lui parvient, afin d'en absorber une partie. Les poils , qui les ombragent ^ ont ce même usage; et c'est à cause de cela qu'ils sont généralement plus épais et d'une couleur plus noire dans les pays cbauds, et que même on les teint pour ajouter à leur couleur. Enfin , les lajmies entretiennent sans cesse l'humidité et la transparence de l'œil , afin que les rayons lumineux puissent toujours le traverser, et que les mouvements des paupières soient faciles.

Rien n'est difficile à concevoir dans la manière dont ces diverses parties accomplissent ces actions. La direction des muscles propres de l'œil indique seule celle dans laquelle l'organe est mu ; chacun des quatre muscles droits le porte en haut , en bas , en dedans et en dehors ; si ces muscles combinent leur action deux à deux, l'œil est porté dans toutes les directions intermédiaires à celles-là ; s'ils se contractent successivement l'un après l'autre , ils font exécuter à l'organe un mouvement de circumduction; le grand oblique le porte en bas et en dedans, le petit oblique en haut et en dehors; enfin, s'ils agissent tous ensemble, ils fixent le globe de l'œil, et l'enfoncent dans son orbite. Cependant , il importe de remarquer que les mouvements de l'œil sont de deux sortes; les uns, volontaires et ayant pour but de diriger l'œil vers les objets; les autres^ invo« lontaires, de-stinés à conserver l'œil et à le mettre à l'abri

des lésions. Selon Ch. Bell, les quatre muscles droits servent aux premiers de ces mouvements , et les deux muscles obliques aux mouvements involontaires. Cet anatomiste fait de la quatrième paire encéphalique ^ qui se distribue au muscle grand oblique de l'œil, un nerf d'expression. C'est à tort, selon lui , qu'on a considéré les muscles obliques comme les antagonistes des muscles droits : si cela était, ne devraient-ils pas être plus forts et en plus grand nombre , surtout cbez les animaux qui ont un muscle rétracteur de plus ? Ils ne sont qu'antagonistes l'un de l'autre, et servent aux mouvements involontaires de l'organe. Il est certain , en effet , que lorsque les yeux sont en repos ;, que les paupières se ferment , involontairement ils sont tirés en haut , et ïa cornée et la pupille abritées sous la paupière supérieure ; c'est un mouvement qu'il est facile d'observer lors du sommeil , d'une syncope.

De même , le jeu des paupières tient aux muscles que nous avons vus entrer dans leur composition. Soit qu elles se rapprochent , soit qu'elles s'éloignent , c'est la paupière supérieure qui se meut le plus; la différence est dans la proportion de 4 à 1 . Dans l'état ordinaire , c'est le muscle élévateur de la paupière supérieure qui ^ par son action ou son repos , détermine l'ouverture ou l'occlusion de l'œil ; le muscle orbiculaire n'agit pas. Le muscle élévateur est-il contracté? la paupière supérieure est relevée et plissée entre Pœil et l'orbite , l'œil est à découvert. Ce muscle au contraire est-il relâché ? la paupière supérieure est étendue passivement sur la surface de l'œil, qui est alors fermé : c'est ce qui est, par exemple , dans le sommeil , où les deux muscles sont relâchés. Cependant M. Bj^oussais donne de ce jeu des paupières une description différente. Selon lui , l'ouverture de l'œil pendant la veille n'exige pas d'effort , parce que les deux muscles des paupières sont disposés de manière que l'action du releveur est bien plus puissante que celle de l'orbiculaire : il en donne comme preuve ce qui arrive à la mort; les yeux alors restent entr ouverts. Au contraire , l'occlusion de l'œil dans le sommeil tient à la contraction de l'orbiculaire , qui , seul alors , d'entre les muscles volontaires , veille

pendant que les autres se reposent. Ce qu'il y a de sur, c'est que , dans quelques cas , ce muscle orbiculaire agit , et alors sa contraction ferme l'œil , et son relâchement le laisse à découvert. Avons-nous besoin de dire que ces divers mouvements son t sous la direction des troisième , quatrième et sixième paires encéplialiques ? Cependant ceux qui constituent les clignements paraissent dépendre , et du nerf facial, et de la cinquième paire : si le premier de ces nerfs est coupé , comme l'a expérimenté Ch. Bell , ils cessent aussitôt et deviennent impossibles; et il en est de même, quoique à un degré moindre , lors de la section du second , d'après des expériences de M. Magendie. Qui ne voit, du reste, combien les paupières sont heureusement construites pour leur usage? Qui ne saisit aussitôt les avantages ; et du fibro-cartilage qui règne à leur bord et les tient toujours étendues; et du tissu lamineux fin et toujours dépourvu de graisse, qui unit les différentes couches qui les composent; et de la surface lisse et humide de la conjonctive , qui les tapisse intérieurement; et de l'étendue plus grande de cette conjonctive , qui permet à la paupière de se replier sous l'orbite?

Enfin j c'est mécaniquement que les larmes versées à la surface de l'œil lubrefient et abstergent cet organe ; nous avons dit que les clignements continuels des paupières étendaient ce fluide sur la surface antérieure de l'œil; et l'on conçoit dèslors comment il prévient le collement sur la cornée de tous les corpuscules que l'air y dépose, et qui finiraient par en altéi-er la transparence. 11 n'y a de difficultés que sur la manière dont ces larmes sont excrétées. D'abord, une partie de ce fluide, à mesure qu'il se répand sur l'œil, est dissoute par l'air extérieur. Ensuite , on professe généralement que les clignements continuels des paupières ramassent les larmes dans le canal triangulaire qui résulte de leur rapprochement, et que ce fluide va par ce canal se soumettre dans l'angle interne de l'œil à l'action absorbante des points lacrymaux. On fait remarquer qu'en effet ce canal triangulaire est de plus en plus large , à mesure qu'il approche de l'angle interne des paupières , et que c'est dans ce sens que la contraction du muscle orbiculaire des paupières tend à diriger les

larmes. Alors les points lacrymaux saisissent ce fluide par une action d'absorption analogue à celle que nous reconnaîtrons en beaucoup d'autres vaisseaux; ils le poussent d'une manière continue dans les conduits lacrymaux, d'où il passe dans le sac lacrymal ; enfin, de ce sac, le fluide tombe dans le canal nasal et dans les fosses nasales, d'où il est excrété par l'action du moucher, ou avalé, ou cracbé. On dit que les follicules de Meibomius fournissent un fluide huileux , qui , en enduisant les bords de la paupière , empêche les larmes de couler en dehors^ et les oblige à rester dans le ca-^al qui les charrie. On attribue un semblable usage au fluide delà caroncule lacrymale. Quant à l'action d'absorption des points lacrymaux , on a voulu l'assimiler au phénomème des tubes capillaires, ou comparer ce petit appareil d'excrétion à un siphon ; mais cela est faux , et cette action est évidemment un phénomène qui n'a pas son analogue dans la nature inorganique , et qui par conséquent est vital. Cependant M. Magendie a contesté toute cette explication; il établit que le canal triangulaire du bord des paupières n'existe pas; et, qu'à supposer qu'il existât, on ne pourrait pas concevoir son action dans le sommeil. Selon ce physiologiste, les larmes^ pendant le sommeil, gagnent l'angle interne de l'œil , par la seule disposition des parties; il ignore comment elles y arrivent pendant la veille ; peut-être ne sont-elles sécrétées qu'en quantité si petite, que l'air seul suffit pour les dissoudre. Il est sûr toutefois, ajoute-t-il, qu'elles ne suivent pas la voie qu'on a indiquée , car elles n'arrivent jamais à la paupière inférieure. C'est aussi , selon lui , une fausse vue de l'esprit que de faire servir l'humeur de Meibomius à prévenir la chute des larmes en dehors ; cette humeur est fort miscible à l'eau , et n'est relative qu'à l'entretien physique des cils et du cartilage tarse. Sans nous arrêter à ce débat, nous dirons qu'il est certain que l'appareil excréteur agit ; car si un obstacle l'obstrue , les larmes remplissent l'œil , et tombent en dehors sur la joue.

Toutes ces parties accessoires ne font donc que mettre l'œil en état d'agir ; mais , sous ce rapport , plusieurs lui sont absolument nécessaires. L'extirpation des paupières, par exem-

pie, est toujours suivie d'une ophthalmie douloureuse et mortelle. De même , si les larmes ne sont pas produites, l'œil ne peut plus se mouvoir entre les paupières; et , avant que l'adhérence de beaucoup de corps étrangers à sa surface l'ait rendu opaque , il survient aussi une inflammation mortelle. C'est le globe de /W/qui accomplit proprement la vision; et c'est en lui qu'on va retrouver les offices bien distincts; de la partie nerveuse , qui seuk développe l'impression sensitive; et de l'appareil antérieur, qui, véritable instrument de dioptrique , conduit la lumière au contact, et la concentre sur cette partie nerveuse.

Puisque tout point visible peut être considéré > ainsi que nous l'avons dit , comme le centre d'une sphère lumineuse , on conçoit que plusieurs des rayons émanés de ce point tombent sur la surface antérieure de Fœil , si cet œil est dans sa splière, et qu'ils y figurent un cône lumineux qui a son sommet au point visible et sa base à la cornée. Or, d'abord, comme il n'y a à la surface antérieure de l'œil de transparent que la cornée, on conçoit déjà qu'il n'y a que ceux des rayons qui tombent sur cette cornée qui entrent dans l'œil et servent à la vision ; tous ceux qui tombent en dehors de cette membrane sont réfléchis, et par conséquent perdus pour la vue.

Ensuite la cornée elle-même , bien que transparente , réfléchit encore , à cause de son poii, un peu des rayons qui lui arrivent; et ces rayons réfléchis, qui sont ceux parlésquels on se voit dans les yeux des autres, par exemple , sont encore perdus pour la vision.

Mais le reste du cône lumineux, qui tombe sur cette cornée , pénètre dans l'œil , et s'y enfonce jusqu'à ce qu'il touche la rétine , parce qu'en eflet toutes les parties de l'organe qui sont au-devant de cette rétine sont transparentes. Seulement, comme dans ce trajet ce cône lumineux traverse des milieux de densité, de nature chimique et de figure différentes , il éprouve une série de réfractions qu'il importe de faire connaître.

Commençons par celles qu'éprouve le cône lumineux qui part du milieu du corps visible, et dont l'axe, perpendi-

ctilaire à l'œil , se confond avec l'axe optique , c'est-à-flire avec la droite ;, autour de laquelle on conçoit que devraient tourner les courbes génératrices des surfaces qui tex^minent chacun des milieux dontest composé cet organe. L'axe de ce cône étant perpendiculaire ausommet de la cornée, du cristallin , et en général de toutes les courbes de l'œil , pénètre dans l'organe à travers le troupupilîaire et jusqu'à la rétine, sans éprouver de réfraction. Mais les autre rayons de ce cône étant obliques, ils sont réfractés en traversant la cornée, l'humeur aqueuse, le cristallin et le corps vitré, de man'';re cependant qu'ils sont réunis autour de leur axe, à l'instant où celui-ci parvient à la rétine. C'est ce qui résulte de la disposition des corps réfringents de l'œil. En effet, 1 o en traversant la cornée qui , tout à la fois , a une surface convexe, et est plus dense que Tair extérieur, les rayons doivent être rapprochés de la perpendiculaire menée au point de contact, et par conséquent être rendus déjà moins divergents, ou plutôt convergents. 20 En traversant J'humeur aqueuse qui est moins dense que la cornée, ils sont réfractés de nouveau, et écartés de la perpendiculaire, mais moins cependant que s'ils repassaient dans l'air, de sorte qu'ils conservent toujours un peu de la convergence que leur avait imprimé la cornée. D'ailleurs, la différence de la puissance de réfraction de la cornée et de l'humeur aqueuse est peu grande, et dans le rapport de i,33, à i,338. Il est déjà évident que ces deux premières réfractions augmentent le nombre des rayons qui tombent dans le trou pupillaire , et qui sont les seuls qui servent à la vision : tous les autres, tombant plus en dehors , sont absorbés par cette membrane, ou même réfléchis; et ce sont ces derniers qui nous font apercevoir les couleurs diverses dont l'iris est teinte. 3° Les rayons, en traversant ensuite le cristallin, qui, tout à la fois^ a une surface convexe , et plus de densité que l'humeur aqueuse et la cornée elle-même , sont de nouveau rapprochés de la pei'pendiculaire , et rendus encore plus convergents : peut-être cependant quelques-uns encore sont-ils réfléchis ; et ceux-ci, en partie sortent de l'œil et concourcut à former son éclat ^ et en partie tombant sur la face

postérieure de l'iris, y sont absorbés par la teinte noire qui s'y trouve. 4*^ Enfin, en traversant l'iiumeur vitrée qui a une surface concave et une densité moindre que le cristallin , les rayons sont réfractés de nouveau , écartés de la perpendiculaire ; et la disposition de celle-ci est telle, que la convergence des rayons est encore augmentée , et que ceuxci se réunissent sur la rétine autour de l'axe de leur cône. Cependant quelques-uns croient que cette dernière réfraction n'a pas lieu , la différence du pouvoir réfringent du cristallin et de l'humeur vitrée étant très faible, dans le rapport de i,338 à 1,339. Toutefois, il résulte que le cône lumineux qui était étendu de l'objet à l'œil , et qui avait son sommet à l'objet et sa base à la cornée , en traversant l'œil s'est changé en un autre cône qui lui est opposé par sa base, et qui a celle-ci à la pupille et son sommet à la rétine ; on a appelé le premier, le cône objectif , et le second, le cône oculaire.

Il en est de même des cônes que projettent la partie supérieure d'un corps visible , sa partie inférieure , et tous les points intermédiaires de sa surface. La seule différence, c'est que tous les rayons qui les composent étant obliques, sont indistinctement réfractés; et ils le sont, de manière que les cônes qui partent de la moitié supérieure de l'objet sont réunis sur la rétine au-dessous du point où est arrivé le cône qui partait du milieu du corps et qui était perpendiculaire à l'œil ; et que ceux qui émanent de sa moitié inférieure, le sont, au contraire, au-dessus du point occupé par le cône qui est dans l'axe de l'œil. Sans doute aucun de ces cônes n'a d'axe proprement dit , puisqu'aucun de leurs rayons n'est perpendiculaire à l'œil ; mais il existe dans le cristallin un point qui est placé sur Taxe de cette lentille , qu^on appelle le centre optique du cristallin, et qui jouit de cette propriété remarquable, que les rayons de chaque faisceau auquel il livre passage éprouvent, de l'un et de l'autre côté de l'axe principal, des inflexions inverses ; en sorte que celui-ci parvient au fond de l'œil , comme s'il n'avait pas été réfracté, et, dès lors, est pris pour l'axe autour duquel viennent se réunir sur

la rétine tous les autres filets de lumière qui ont avec lui une origine commune.

Il résulte de là que les différents cônes lumineux qui émanent de tous les points de la surface visible d'un objet se croisent à ce lieu qu'on appelle centre optique du cristallin j et vont tracer sur la rétine une image de cet objet, mais en raccourci, et dans une position renversée. Non-seulement la théorie indique ce résultat, mais c'est un fait qu'on peut démontrer. Descartes adapta au volet d'une cbambre obscure l'œil d'un bœuf nouvellement tué, et auquel il avait enlevé délicatement la sclérotique , la choroïde et la rétine , afin de remplacer ces trois membranes, qui sont opaques, par une pellicule d'œuf mince , au travers de laquelle on puisse voir; et, dans cet œil ainsi préparé , il vit l'image des corps extérieurs se tracer sur la pellicule transparente, mais dans une position renversée. L'expérience répétée avec des yeux de mouton, de cbatj d'homme , a toujours donné les mêmes résultats. Comme elle exigeait une dissection difficile , c'est-à-dire renlèvement des trois membranes qui seules donnent du corps à l'œil et en retiennent les humeurs , Lecat la figura avec des yeux artificiels faits avec du verre et de Feau. Haller fit mieux, il l'exécuta Sur des animaux dans lesquels les membranes de Tœil sont naturellement transparentes , et n'avaient pas besoin d'être enlevées, comme déjeunes chiens, déjeunes pigeons. Enfin, de nos jours, M. Magendie l'a répétée avec des yeux de lapins albinos , chez lesquels l'enduit noir de la choroïde manquant , ne pouvait altérer en rien la couleur des objets ; et il a vu qu'il n'était pas même nécessaire d'adapter l'œil à une chambre obscure , mais qu'il suffisait de regarder les objets au travers, en s'en servant comme d^une lunette ; l'image se montrait clairement dessinée et avec toutes les couleurs de l'objet extérieur; sa grandeur était sensiblement proportionnée à la distance de celuici. Nous dirons ci-après le parti que ce physiologiste a tiré de cette expérience , pour apprécier le rôle de chacune des parties de l'œil dans la vision.

Ainsi est conçue la marche des ra3^'0ns lumineux dans l'œil

jusqu'à leur arrivée à la rétine. Sans doute, le fait seul de la vision doit faire admettre que les divers corps réfrinij^ents de l'œil sont bien calculés les uns par rapport aux autres , sous le triple rapport de leur densité , de leur nature chimique et de leur figure, pour que le résultat de toutes les réfractions qu'ils font subir aux rayons lumineux soit de réunir et de concentrer ces rayons sur la rétine. Mais il faudrait pouvoir aller au-delà de cette expression générale, et nous devons avouer qu'on ne peut appliquer ici dans leur rigueur les calculs géométriques dont le sujet paraît susceptible. Pour lefaire en effet, il faudrait connaître exactement, 1° les courbures des faces antérieure et postérieure de la cornée et du cristallin, et en général les figures des quatre corps réfringents de l'œil ; 2^^ la quantité du pouvoir réfringent de chacun d'eux, fondé sur leur densité respective et sur leur nature chimique spéciale ; 3» la distance précise à laquelle est d'eux la rétine, sur laquelle doit nécessairement être leur foyer. Or, ces données sont très difficiles à obtenir, et les efforts qu'on a faits pour les avoir n'ont conduit jusqu'à présent qu'à des approximations. En 1728 , Petit mesura les courbures de la cornée et du cristallin. M. Cuvier di indiqué dans des Tables comparatives, pour un assez grand nombre d'animaux, les espaces proportionnels qu'occupent dans la cavité de l'œil chacune des trois humeurs ; et il résulte que dans l'homme, c'est le cristallin qui occupe le plus petit espace. 11 a opposé la longueur de l'axe de l'œil à son diamètre transversal , la longueur de l'axe du cristallin au diamètre de cette lentille. Récemment, M. Chossat s'est assuré que dans le bœuf, la sui'face extérieure de la cornée est un ellipsoïde de révolution, dont le grand axe, qui est celui de la révolution, est dirigé, non parallèlement à l'axe apparent, mais de devant en arrière. 11 a vu qu'il en est de même des surfaces du cristallin , mais que l'ellipsoïde de révolution de la surface postérieure de ce corps a une courbure plus convexe. Cela varie du reste dans les animaux ; car dans l'éléphant , par exemple , la cornée présente une courbure hyperbolique. On a cherché à avoir la mesure précise du pouvoir réfringent de chaque humeur. Monro a

voulu l'évaluer d'après la difTérence de densité de ces humeurs, et a comparé, sous ce rapport, la puissance réfringente du cristallin dans un œil de bœuf et dans un œil de morue. D'autres ont tenté de fixer dans des expériences directes le rapport des sinus des angles d'incidence et de réfraction quand la lumière passe de l'air dans l'un ou l'autre des corps réfringents de l'œil ; par exemple , le même M. Chossat j cité plus haut, a exprimé ce rapport par les ^ nombres suivants : la cornée^ 1,339; ^^ capsule cristalline,, 1,339,- l'humeur aqueuse, i,338; l'humeur vitrée, 1,339; et le cristallin, valeur moyenne, 1,384- Or , évidemment ces données ne suffisent pas pour qu on puisse calculer mathématiquement les réfractions des rayons , et prouver géométriquement leur réunion sur la rétine.

Ce qui ajoute à la difficulté , c'est que la densité de la cornée et du cristallin n'est pas la même dans tous les points de ces corps réfringents, mais va en augmentant à mesure qu'on approche de leur centre ; de sorte que les rayons doivent être autrement réfractés à ce centre qu'à la circonférence. M. Chossat , par exemple , a reconnu que la puissance réfringente du cristallin pouvait être évaluée dans ses couches extérieures, à i,338; dans sa partie moyenne, à 1,393 ', et à son noyau, ou sa partie la plus compacte , à 1,420; ce qui fait pour valeur moyenne, i,384j comme nous l'avons indiqué.

Enfin, pour donner une explication mathématique, et par conséquent rigoureuse de la vision, il faudrait surtout montrer comment , dans l'œil , sont compensées les aberrations de sphéricité et de réfrangibilité , et à quoi cet organe doit, en conservant ces qualités sous ces deux premiers points de vue, de voir à des portées différentes. Or, c'est ce sur quoi les explications de la science laissent beaucoup à désirer, comme va le prouver l'historique que nous allons en faire.

lo Aberration de sphéricité. Il existe dans la structure de l'œil des verres convexes, et nous avons dit que les corps convexes n'avaient jamais un foyer précis, mais réunissaient leurs rayons sur un cercle d'autant ^plus grand qu'ils étaient plus

convexes. C'est là ce qu'on appelle en physique, aherrationde sphéricité. Or, certainement, l'œil est organisé de manièi-e à ce que ce vice soit entièrement compensé en lui , et à ce que l'image qui est tracée sur la rétine, ne soit pas diffuse. A quoi le doit-il ? On ne peut le dire avec certitude. Dans les arts, on remédie à l'aberration de sphéricité en n'employant des lentilles que d^un très petit nombre de degrés , et en en recouvrant encore une partie , à l'aide de diaphragmes qui les diminuent. Dans l'œil , on a attribué cet effet à diverses circonstances : lo à la particularité qu'offre la face antérieure du cristallin , d'être plus plane que la postérieure ; ce qui fait que les rayons obliques la rencontrent sous de plus petites incidences; 2» à la particularité qu'offre ce même corps d'avoir une densité moindre à la circonférence et dans ses couches externes qu'à son centre; 3° à la concavité de la rétine , de laquelle il résulte que cette membrane va pour ainsi dire se présenter au foyer propre de chaque cône lumineux ; ^o, enfin , surtout au jeu du diaphragme iris , qui , ne laissant à découvert que le centre du cristallin , ramène ce corps à la condition d'une lentille très plate; et qui , de plus, intercepte tous les rayons très obliques, c'està-dire tous ceux qui , convergeant trop promptement sur l'axe , formeraient sur la rétine une diffusion analogue à celle qui entoure l'image produite par un verre d'une trop grande ouverture. Sans doute ces diverses explications sont plus ou moins vraisemblables , mais aucune n'a la rigueur absolue que comporte le sujet. On a , par exemple , objecté sur l'usage qu'on fait remplir ici à la pupille ; que quand cette pupille s'ouvre, parce que la lumière diminue dans le milieu dans lequel on est plongé , l'image des objets ne devient pas pour cela diffuse ; que quand la lumière diminue au point de laisser voir à peine les objets , ces objets sont vus , faiblement à la vérité , mais toujours nettement.

2° Aherradon de réfrangihilité. On sait que toutes les fois que la lumière éprouve des réfractions, cette lumière se sépare dans les divers rayons qui la constituent, parce que ces rayons ne sont pas également réfrangibïes ; et qu'alors elle apparaît ,

non avec les couleurs de l'objet qui la projette, mais avec celles du spectre solaire. On sait qu'on répare cet inconvénient dans les lunettes, parce qu'on AippeWeV achromatisme. Or, l'œil est-il acliromatique?et s'il l'est, à quoi le doit-il? Les physiologistes sont dissidents sur l'une et l'autre question. La plupart , se fondant sur ce que nous voyons toujours les couleurs propres des corps, ont dit l'œil achromatique. Euler, qui le premier a émis cette opinion , disait d'une manièi^e générale que la diversité des humeurs de l'œil avait pour effet de détruire l'aberration de réfrangibilité ; et il pensait qu'en imitant dans les lunettes cette particularité de la structure de l'œil , on pourrait aussi les rendre achromatiques. Sa conjecture a été depuis réalisée. En composant l'objectif d'une lunette de plusieurs verres, dont les uns réparent la dispersion produite par les autres sans trop en modifier la réfraction, on a des lunettes dans lesquelles les rayons lumineux sont réunis au foyer. Seulement on ne peut jamais obtenir un achromatisme absolu; on fait seulement concorder autant de rayons qu'on emploie de verres dans l'objectif, et ce sont les rayons extrêmes. Toutefois, tous les physiologistes qui, depuis Euler, ont admis l'achroma tisme de l'œil , et même son achromatisme complet , l'ont différemment expliqué. Tantôt on en a placé la cause dans les humeurs aqueuse et vitrée , que l'on a dit être chacune calculées par rapport à la cornée et au cristallin derrière lesquels elles sont placées, de manière à réparer la dispersion que ces corps réfringents avaient opérée , sans détruii^e en entier leur réfraction. On a appuyé cette opinion d'une comparaison avec les lunettes achromatiques : l'objectif de ces lunettes est composé de deux verres convexes, séparés l'un de l'autre par un verre concave; or, on a dit que l'humeur aqueuse, qui est concave au moins d'un côté, et qui est entre la cornée et'le cx'istallin, qui sont deux verres convexes , offrait une disposition analogue. Mais M. Dulong dit que la différence de densité des diverses couches qui forment le cristallin, ne permet pas de croire que l'achromatisme dans l'œil soit produit par les moyens que nous employons dans les arts ; et il pense que la non homogénéité de ce corps

43o FONCTION DE LA. SENSIBILITÉ,

réfringent est probablement ce qui produit cet achromatisme, s'il existe. Tantôt on l'a fait dépendre de la particularité qu'aurait l'humeur vitrée d'avoir un pouvoir réfringent d'autant plus grand qu'elle serait plus près du fond de l'œil ; mais ce fait en lui-même n'est pas démontré , et il resterait en outre à analyser son influence sur le résultat que l'on accuse. On ne peut méconnaître qu'aucune de ces explications n'a la rigueur mathématique qu'on est ici en droit d'exiger. Aussi , à cause de cela, quelques physiciens ont pensé , tV Alenibert par exemple , que l'achromatisme de l'œil n'était pas une condition nécessaire à la vision. L'œil a si peu de profondeur, ont-ils dit, que la dispersion de la lumière, lorsqu'elle est arrivée à son fond, doit être inappréciable. Ils ont argué de l'étroitesse extrême qu'offre quelquefois la pupille ; de ce que , dans les nombreuses et fréquentes affections qui frappent l'œil , il n'en est aucune qui fasse voir les objets irisés, bien qu'à coup sûr elles auraient dû altérer les conditions physiques qui fonderaient l'achromatisme. Ils ont fait remarquer que dans les myopes et les presbytes , il faut ; non-seuîemenl admettre que ces conditions physiques de l'achromatisme ont été respectées , au milieu des grandes différences que présentent les yeux des uns et des autres; mais encore expliquer pourquoi, malgré 1^ verres dont usent les uns et les autres , et qui certainement dispersent la lumière, la couleur des objets n'est pas altérée. Effrayés de toutes ces dijQ&cultés que présente l'admission de l'achromatisme de l'œil , ils aiment mieux n'v pas croire, et penser que l'œil est insensible à la légère aberration de réfrangibilité qui a lieu à son fond. Pour résoudre cette question, il faudrait pouvoir déterminer la puissance •■ dispersive de chacun des corps réfringents de l'œil; et c'est une donnée qui manque, comme celle de la connaissance de leur courbure , et de leur puissance réfringente.

30 Faculté de voir à des portées différentes. Enfin, une explication complète de la vision exigerait que l'on donnât la raison de toutes les particularités que présente le sens de la vue , relativement à sa pointée; et l'on va voir que la théorie laisse encore ici beaucoup de points obscurs. La portée de la

vue S'entend à la fois, des dimensions que doivent avoir les objets, et des dislances auxquelles ils doivent être placés, pour pouvoir être vus. Sous ce double aspect, la vue de l'homme a des limites qu'il faut indiquer et expliquer.

Nous avons dit que les rayons lumineux traçaient sur la rétine une image renversée de l'objet extérieur qui les projette. Pour que cette image fasse impression, et donne la vision de l'objet, il faut trois conditions : i" que cette image soit suffisamment étendue, occupe sur la rétine une place assez grande pour qu'on puisse apprécier ses diverses parties; ^^ que cette image soit nette, c'est-à-dire que les rayons lumineux qui la forment aient le plus rigoureusement possible leur sommet sur la rétine; 3^^ enfin, que cette image soit assez éclairée. Or^ chacune de ces trois conditions varie d'après le volume du corps extérieur, et la distance à laquelle il est de l'œil ; et il est des cas où elles manquent, et où par conséquent les corps ne sont pas vus.

D'abord, il est des corps si petits que l'œil ne peut pas naturellement les voir. La cause en est , qu'ils projettent trop peu de lumière , et surtout que l'image qui s'en trace au fond de l'œil a trop peu d'étendue, et n'occupe sur la rétine qu'un espace presque imperceptible. Pour remédier à cet inconvénient , il faudrait les rapprocher de l'œil le plus possible, les regarder de très près, ce qui augmenterait la divergence des rayons , et par conséquent la grandeur de l'image. Mais on ne peut user de ce moyen; car, d'autre part, au-delà d'un degré de rapprochement déterminé que nous spécifierons ci-après, l'œil n'a plus assez de puissance pour réunir les rayons sur la rétine, et l'image n'est pas nette. Ainsi donc, dès qu'un corps est assez petit, pour qu'à la distance déterminée au-delà de laquelle l'œil ne peut plus former d'image nette , il ne trace pas sur la rétine une image assez étendue , ce corps n'est pas vu. Beaucoup de corps sont dans ce cas , relativement à la vue de l'homme. On remédie à cette impuissance du sens , en regardant les objets petits à travers une carte percée d'un trou , ou avec les instruments de physique appelés microscopes. La carte permet de regar-

der l'objet de plus près , et d'augmenter par là Fétendue de l'image : le trou dont elle est percée fait l'office d'une pupille artificielle , qui , placée sur un plan plus antérieur que la pupille naturelle, est plus distante de la rétine; d'où il résulte que les rayons, malgré le rapprocliement de l'objet qui les projette , pourront être réunis sur cette membrane. C'est le même service que rendent les microscopes , avec cet avantage de plus, d 'affaiblir moins la lumière de l'objet. Du reste , les vues sont plus ou moins bonnes , relativement à la faculté de voir les objets petits : on peut , par des efforts, étendre un peu leur puissance à cet égard. La faculté qu'a la pupille de se resserrer est utile ici, puisqu'elle permet qu'on rapproche le plus possible de l'œil l'objet , de manière que l'image qui s'en trace sur la rétine soit à la fois assez étendue et assez nette.

En second lieu , il est un point de rapprochement au-delà duquel on cesse de voir les objets ; c'est celui dans lequel les rayons arrivent si divergents à l'œil , que la puissance réfringente dont jouit cet organe ne suffisant plus pour réunir ces rayons sur la rétine, ils ne le sont qu'en arrière de cette membrane. Ce point ne peut être précisé : il dépend de la puissance réfringente de l'œil , et nous avons déjà dit qu'on ne pouvait pas apprécier mathématiquement celle-ci. Il varie d'ailleurs en chaque individu, selon la conformation de l'œil : par exemple , ce point est plus rapproché pour les myopes qui ont l'œil doué d'une trop grande force de réfraction , et il est plus éloigné pour les presbytes, dont l'œil présente des conditions inverses. L'œil fait aussi effort pour se prêter jusqu'à un certain point à cette condition des corps; et le jeu de la pupille qui, en se resserrant, ne laisse pénétrer que les rayons les plus rapprochés de l'axe , et qui exigent une force de réfraction moindre, a encore ici de l'utilité. Par l'exercice , on peut aussi étendre la puissance de l'œil à cet égard ; et , d'ailleurs , on remédie à son impuissance sous ce rapport , en regardant les objets avec des verres convexes qui diminuent la divergence des rayons.

En troisième lieu , il est aussi un point d'éloignement au-deM duquel on cesse de voir les objets. La cause peut en

être diirérente. D'abord;, il peut arriver que dans le long trajet qu'a parcouru la lumière , celle-ci ait été en grande partie absorbée , de sorte que l'image qui est tracée sur la rétine est trop faible pour faire impression. Si entre vous et un objet visible vous placez une suite de verres qui , quoique diaphanes, interceptent toujours un peu de lumière vous remarquez que graduellement s'affaiblit la vision que vous aviez d'abord , et qu'enfin elle cesse tout-à-fait. Sous ce rapport;, la plus grande distance à laquelle on peut voir dépend du degré de sensibilité de la rétine et de la coult-ar des objets; un objet rouge, par exemple, se verra de plus loin qu'un objet violet. En second lieu, la cause pour laquelle un objet éloigné n'est pas vu peut tenir à ce que l'image qui est tracée au fond de l'œil n'a plus assez d'étendue pour être appréciée, car cette image diminue à mesure que l'objet est plus éloigné; c'est ce qu'on a vérifié dans les expériences qui ont servi à constater la réalité de cette image. Enfin, un objet très éloigné cesse encore d'être vu , lorsque les rayons qu'il envoie à l'œil sont si peu divergents, que l'action réfringente de l'organe, quelque affaiblissement que celui-ci lui imprime, est désormais trop forte , et que , conséquemment , ces rayons sont réunis en avant de la rétine. Le point d'éloignement auquel les objets cessent d'être vus par cette dernière cause ne peut pas non plus être précisé; il faudrait pouvoir calculer la puissance réfringente de l'œil , ce que nous avons dit n'avoir pas été fait. Ce point varie d'ailleurs en cnaque individu: et, par exemple , il est assez rapproché dans les myopes , et, au contraire, assez distant dans les presbytes. L'œil fait aussi effort pour étendre le plus possible sa puissance à cet égard ; la pupille se dilate pour donner accès à des rayons plus di« vergents, et qui, conséquemment, exigent une force de réfraction plus grande. Par Texercice, on augmente un peu sous ce rapport son pouvoir; et on remédie à son impuissance, en regardant les objets éloignés avec des verres concaves qui augmentent la divergence des rayons. Tous les hommes sont myopes pour les objets très éloignés , comme tous sont presbytes pour les objets très rapprochés. Tome I. 2S

434 FONCTION DE Li SENSIBILITÉ.

En quatrième lieu , entre Fobjet le plus rapproché et l'objet le plus éloigné que l'œil puisse voir, il est mille distances intermédiaires qui sont également vues. Pour cela sans doute l'œil se modifie ; mais en quoi consiste cette modification? D'une part, il y a toujours un rapport entre la longueur du cône objectif, et la distance à laquelle est l'objet ; plus celle-ci sera grande , plus le premier sera long. D'autre part , il y a un rapport forcé entre le cône objectif et le cône oculaire, puisque celui-ci n'est aurre cbose que le premier , dont l^es rayons , de divergents qu'ils étaient, ont été rendus convergents par l'action réfringente de l'œil; le cône oculaire doit être d'autant plus court, par exemple ^ que le cône objectif est plus long, et vice versa. Enfin, pour que la vision ait lieu, il faut absolument que le cône oculaire , c'est-à-dire celui dans lequel le cône objectif se change en traversant l'œil , ait son sommet sur la rétine, qui est la seule partie de l'œil qui soit apte à développer l'impression. De là résulte qu'on est dans l'une ou l'autre de ces deux nécessités : i" ou que les objets ne puissent être vus qu'à une distance déterminée, qui serait cellç à laquelle le degré d'écartement des rayons du cône objectif serait en rapport avec la puissance réfringente de l'œil, et tel que le cône oculaire dans lequel il se changerait aurait son sommet sur la rétine; 2» ou bien que l'œil ait le pouvoir de modifier, selon la distance à laquelle il est des objets, soit sa puissance de réfraction, soit la distance à laquelle est de ces corps réfringents la rétine, sur laquelle doit absolument se trouver leur foyer. Or , certainement ce n'est pas la première chose qui a lieu , puisqu'il est évident qu'on voit également à des distances différentes. Il faut donc bien que ce soit la seconde. Entrons ici dans quelques détails.

D'abord, certainement l'œil se modifie, pour parvenir à voir à diverses distances; souvent on a le sentiment de l'effort qu'il fait , effort qui est quelquefois doulouleux , comme quand on s'obstine à regarder tour-à-tour un objet très rapproché et un objet très éloigné. On peut donner d'ailleurs comme preuve cette expérience de Poterjield el du D. Young: Si on regarde, à travers les deux fentes parallèles de l'opto-

mètre , une ligne tracée sur un carton , et inclinée à l'axe d'une lentille, on voit deux images de cette ligne ; si le foyer de réfraction de l'un de ses points tombe précisément sur la rétine, les deux images de la ligne paraissent converger vers ce point, qui est celui de la vision distincte; or, en éloignant la ligne de la lentille , on voit les deux images se couper, ce qui suppose nécessairement une variation, soit dans la dislance relative , soit dans la courbure des surfaces réfringentes de l'œil. Pour prouver le même fait , M. Pravaz , médecin et ancien élève de l'école polytechnique, cite cette autre expérience : Si on regarde un corps brillant, une épingle, par exemple, d'un côté avec l'œil nu, et de l'autre avec l'œil armé d'une lentille inclinée à l'axe de la vision , on voit deux images séparées par un intervalle plus ou moins grand , et quelquefois superposées ; qu'on prolonge l'expérience , les deux images qui sont croisées ^ de telle sorte que celle de droite est à gauche et celle de gauche à droite , s'éloignent à chaque instant de plus en plus, en restant sensiblement parallèles ; et leur mouvement , qui d'abord était uniforme, devient par degré irrégulier, et à la fin ne se fait plus que par saccades et par oscillations ; l'image de la lentille est dilatée et droite , ce qui prouve que l'objet est placé entre la face antérieure de l'instrument et son foyer principal. On peut donc affirmer qu'un changement se fait dans l'œil pour voir à des distances diverses. Sir Ë^, Home l'admet, mais en ajoutant que cette m.odification de l'œil n'a pas lieu instantanément, qu'elle exige un certain effort, que chacun y a plus ou moins d'aptitude , et que cette ap~ titude din-inue avec l'âge , les deux limites de la vision distincte étant dans la vieillesse plus rapprochées.

Ensuite, ce changement dans l'œil une fois admis, en quoi consiste-t-il ? On a conjecturé que l'œil modifiait, lO ou la distance qui existe entre ses divers corps réfringents et la rétine , sur laquelle de toute nécessité doit être leur foyer , absolument comme nous faisons varier cette même distance dans nos lunettes, en en alongeant ou raccourcissant les tubes; 20 ou la courbure de ses corps réfringents , et, par conséquent, leur puissance de réfraction. Il est certain, en

436 FONGTIOJN- DE LA SEl^SIBILITÉ.

effet j que îe résultat qu'on veut expliquer ne peut être obtenu que par l'un ou Fautre de ces moyens , ou par les deux à la fois. Mais on n'a du mode de Tun ou de l'autre aucune démonstration rigoureuse.

Ainsi , relativement au premier de ces moyens , on a dit que les quatre muscles droits de l'œil , en enfonçant cet organe dans l'orbite^ le raccourcissaient, et que les deux muscles obliques, au contraire, l'alongeaient. Si cet effet est peu prononcé chez l'homme , il a paru être plus étendu en certains animaux^ cbez les pboques , par exemple, dont la sclérotique est amincie dans son milieu , et telle que son fond s'invagine dans sa partie antérieure. On a cru, d'ailleurs , avoir chez l'homme même une preuve de ce mouvemientj dans le clignement continuel auquel se livrent les myopes, et qu'on a dit être destiné à aplatir leur œil. D'autre part, on a fait varier la position du cristallin : ^ép/er disait que les procès ciliaires tiraient ce corps en avant; d'autres ont dit qu'au contraire ils le poussaient en arrière. On a cité comme une preuve de cette assertion Texistence de la membrane peigne dans les oiseaux; membrane qui , étendue de la rétine au cristallin , et organisée de même que les procès ciliaires , paraît destinée à rapprocher le cristallin de la rétine par sa contraction, etàl'en éloigner par son relâchement. Enfin M. Jacohson a prétendu, dans ces derniers temps, que l'humeur aqueuse s'engageait dans le canal de Petit par des trous qui sont à la circonférence de ce canal , et que cette humeur, en se glissant entre le cristallin et l'humeur vitrée , faisait varier la distance respective de ces corps réfringents entre eux, et celle de ces corps réfringents avec la rétine. Mais combien tout cela est loin d'être démontré ! D'abord ^ on a lieu de douter que la variation du diamètre antéro-postérieur du globe de l'œil soit une condition nécessaire pour voir à des distances diverses, quand on observe que chez beaucoup d'animaux, qui cependant voient à des distances diverses, les cétacés, les raies parmi les poissons, les lézards parmi les reptiles, la structure inflexible de la sclérotique rend cette variation tout-à-fait impossible. Ensuite, M. de Simonoffy savant astronome russe, a calculé que de-

puis un décimètre de distance jusqu'à l'infini , les cliangements de l'angle de réfraction n'excédaient pas 2 3 minutes; d'où il résultait que^ dans les intervalles de cette limite, le sommeîf des cônes lumineux était toujours compris dans l'épaisseur de la rétine , et qu'ainsi il n'était pas nécessaire que le diamètre antéro-postérieur de l'œil variât pour pouvoir apprécier les distances. Enfin, avons-nous besoin de dire que le déplacement du cristallin par le jeu des procès ciliaires , par l'épanchement de l'humeur aqueuse dans le canal de Petit, ne sont que des vues de l'esprit? M. Desmoulins oppose même à ce qu^on a dit de la membrane peigne des oiseaux, que cette membrane n'atteint pas toujours le cristallin : elle n'est, selon lui, qu'un écran empêchant la lumière d'arriver à un segment particulier de la rétine.

Relativement au second moyen. Home , Ramsden, Olhers de Brème , ont invoqué , comme propres à faire varier la convexité de la cornée, i» l'action des muscles propres de l'œil, qui, selon les uns, font saillir la cornée, selon d'autres, Taplatissent ; 20 l'action des procès ciliaires et de l'iris , qui , selon qu'ils poussent plus ou moins l'humeur aqueuse contre la cornée , rendent cette menxbrane plus ou moins convexe en avant. Dans ces derniers temps , le docteur Cramplon dit avoir trouvé dans l'aigle et dans l'autruche un muscle qui, étendu du cercle antérieur de la sclérotique à l'extrémité tendineuse de la surface antérieure de la cornée , devait avoir pour effet de diminuer la convexité de la cornée par sa contraction, et de l'augmenter ou de la laisser dans son état naturel par son relâchement; mais ce muscle n'a pas été trouvé en d'autres animaux; et de plus le docteur Thomas Young dit avoir reconnu par des expériences décisives que la cornée ne change pas de forme selon les distances. Enfin on a dit que le cristallin pouvait devenir plus ou moins convexe; et on a attribué cet effet, qui est plus que douteux, tantôt à des fibres musculaires que l'on a supposé exister en sa substance, tantôt à une action des procès ciliaires.

M. le D. Pravaz, que nous avons déjà cité, dans un Mémoire qu'il a publié en 1825 , invoque le concours des deux moyens. Selon lui, la contraction simultanée des muscles

droits et obliques de l'œil, a le triple effet d'augmenter Ta courbure de la cornée^ celle du cristallin, et la dislance qui existe entre celui-ci et la rétine. Il se fonde sur la disposition anatomique des muscles de l'œil , dont la contraction simultanée doit alonger cet organe ; sur l'expérience dss deux images que nous avons rapportée d'après lui; et enfin sur ce qu'on observe dans les individus opérés de la cataracte. En premier lieu , si la contraction simultanée des muscles de l'œil alonge cet organe, il doit en résulter nécessairement une augmentation de courbure de la cornée , une impulsion du cristallin en avant , et peut-être aussi une augmentation de courbure de ce corps. En second lieu , dans l'expérience de M. Pravaz , qui consiste à regarder à la fois le même objet avec l'œil nu et avec une lentille , on voit les deux images s'éloigner progressivement l'une de l'autre : or, n'est-ce pas ce qui doit arriver si le cristallin s'avance sur la cornée ? s'approcbant en effet dans ce cas du centre de réfraction de la cornée et de l'bumeur aqueuse, le cristallin reçoit des rayons de plus en plus obliques , et conséquemment cela doit faire diverger davantage les deux images. S'iîy a des oscillations à la fin de Texpérience, cela tient à la lutte existante entre la con-traclion des muscles et rélasticit^ des membranes de l'œil portées aux limites de leur extensibilité. Enfin, il est certain que les individus opérés de la cataracte ont la faculté de voir à des portées différentes, mais en employant des verres de divers foyers. Or , ne résulte-t-il pas ^du premier de ces faits , que le cristallin n'est pas la seule partie de l'œil qui , en se modifiant, concourt à faire voir à des distances différentes, puisque cette faculté existe encore jusqu^à un certain point après son ablation ? et ne résulte-t-il pas du second , que le cristallin ne peut pas être une lentille à position fixe, puisqu'il ne peut être suppléé par une lentille unique ? Selon M. Fravaz donc, les muscles de l'œil ont ici une grande influence; ils se contractent pour faire voir les objets rapprochés , et se relâchent pour faire voir les objets éloignés.

Une des causes auxquelles on a surtout attribué la faculté de voir à des distances différentes a été la mobilité de la pupille. Elle se rétrécit, dit-on, lorsqu'on regarde des.

objets très rapjjrochés , afin de n'admettre que les rayons les plus voisins de l'axe^ ceux à la réunion desquels pourra suffire Faction réfringente de l'œil. Au contraire , elle se dilate quand on regarde les objets très éloignés, afin d'admettre le plus de lumière possible, pour que l'image sur la rétine soit très grande, et surtout afin de laisser arriver des rayons qui , soient assez écartés pour n'être réunis que sur la rétine. Il est certain qu'en regardant successivement tous les points d'une règle , on voit la pupille se resserrer à mesure qu^on approche du point le plus rapproché, et se dilater quand on regarde le point le plus éloigné. Le docteur M^illiams Wells rapporte qu'ayant appliqué du suc de belladone sur l'œil des docteurs Cutting et Patrick ^ le champ de la vision distincte fut aussitôt diminué de moitié; et l'on sait que la belladone agit en dilatant la pupille. Tout porte à croire que l'action de la pupille a , sur la question qui nous occupe, plus d'influence que les actions précédentes, qui, en déformant l'œil, déplaçant ses corps réfringents, devraient inévitablement nuire à la vision en détruisant les conditions qui remédient aux aberrations de sphéricité et de réfrangibilité. Remarquons, en effet, que la même cause doit à peu près concourir à ces trois résultats, destruction de l'aberration de sphéricité, destruction de l'aberration de réfran-gibilité, et faculté de voir à des distances différentes : et c'est un argument en faveur de l'action de la pupille , car son service est aussi invoqué pour expliquer la non diffusion de l'image. Toutefois, la démonstration du rôle de la pupille en ce cas n'est pas encore rigoureuse; et par exemple, dans les expériences qui ont servi à constater la réalité de l'image au fond de l'œil ^ on a vu cette image se former à quelque distance que soit placé l'objet; cette distance n'influait que sur sa dimension; et cependant l'œil étant mort, la pupille n'avait pu se rétrécir ni se dilater, ni l'organe se modifier. A raison de cette dernière observation, M. Biot se demande si l'aberration du foyer pour les distances diverses n'est pas compensée dans l'œil par la composition intime des corps réfringents, comme il est probable que cela est pour l'aberration de sphéricité, par exemple.

44o FONCTIOTN DE LA SENSIBILITÉ.

Sans nous prononcer sur ces diverses explications ,

terminons en disant que M. Pouillet résout le problème en combinant la parîicularité qu'a le cristallin d'être composé de couches qui diffèrent de densité et de courbure, et celle qu'a la pupille de se mouvoir. D'une part, le cristallin est composé de coucbes qui ont d'autant plus de courbure qu'elles sont plus centrales , et qui , par conséquent, ont leur foyer de plus en plus rapproché. D'autre part, la pupille, selon qu'elle se resserre ou se dilate, ne laisse accessible aux rayons lumineux qu'une portion plus petite ou plus grande du cristallin , qu'une portion dont le foyer sera plus rapproché ou plus éloigné. On conçoit dès lors comment la pupille se resserre pour les objets rapprochés , afin de ne laisser accessible à des rayons très écartés que la portion du cristallin qui a la puissance de réfraction la plus grande , et qui a conséquemment le foyer le plus court ; et, au contraire, comment elle se dilate pour des objets éloignés , afin de laisser accessible aux rayons qui sont moins écartés, une portion du cristallin moins réfringente, et qui conséquemment a son foyer plus éloigné.

Enfin, tout en reconnaissant que l'œil peut voir à des distances différentes, il faut observer qu'il y a pour chaque individu une distance à laquelle la vision est la plus nette , un point auquel on place généralement les objets lorsqu'on veut les voir le mieux possible. Ce point est ce qu'on appelle le point wsuel. C'est celui qui donne aux rayons le degré de divergence convenable, pour que leur réunion sur la rétine se fasse le plus complètement et sans efforts de la part de l'œil. On ne peut l'indiquer mathématiquement, car , encore une fois, il faudrait pouvoir évaluer la puissance réfringente de l'œil, et nous manquons de données nécessaires pour la calculer. Il varie d'ailleurs en chaque individu; sa distance est rapportée, ternie moyen, àhuitpouces; et les différences innombrables que présentent les hommes sous ce rapport, sont comprises entre deux extrêmes, qui conslitaent la myopie et la preshyopîe.

Les mjopes sont ceux qui ont le point visuel rapproché , qui ne peuvent voir que les objets qui sont placés près de

leurs yeux. Ce sont ceux dont les yeux ont, une puissance réfringente très grande ^ ou une plus grande profondeur; qui ont, par exemple, la cornée et le cristallin plus convexes, les humeurs de l'œil plus denses , plus volumineuses, la rétine plus distante du cristallin, etc. On conçoit que, cliez ces individus , pour peu que les objets soient éloignés , les rayons arrivant à l'œil peu divergents, sont réunis avant que d'être parvenus à la rétine , et les objets ne sont pas vus. Pour les voir, il faut les placer très près de Tœil , afin que les rayons soient plus divergents, et que, quelque grande que soit la puissance réfringente de Tœil , elle ne soit plus que ce qu'il faut pour réunir les rayons sur la rétine. Ce vice est assez fréquent dans la jeunesse ; mais il diminue , à mesure que par l'âge s'usent et s'afTaiblisent les puissances réfringentes de l'œil. Il s'acquiert quelquefois par l'habitude de regarder des objets très petits. On y remédie par l'emploi des verres concaves, qui écartent les rayons, et qui font que ces rayons exigent pour être réunis une plus grande force de réfraction. Il existe en mille degrés , qui exigent chacun des lunettes de concavité différente.

lues presbytes , au contraire, sont ceux qui ont le point visuel éloigné, qui ne peuvent voir que les objets qui sont placés loin d'eux. Leurs yeux ont une organisation inverse^ c'est-à-dire ont une puissance de réfraction faible , ou ont la rétine plus rapprochée du cristallin. Il y a une moindre convexité de la cornée , du cristallin , une moindre densité des humeurs, le corps vitré surtout est moins volumineux, etc. Ces individus ne voient pas les objets un peu rapprochés, parce que leur œil n'a pas assez de puissance réfringente pour réunir sur la rétine des rayons un peu divergents; ils ont besoin de les éloigner pour que les rayons soient moins divergents , et tels que la force de réfraction de l'œil puisse y suffire. Ce vice est donc l'inverse du précédent ; il s'observe surtout chez les vieillards; et, loin de diminuer avec l'âge , il s'augmente, car la. vieillesse ne peut qu'affaiblir de plus en plus la puissance réfringente de l'œil. Peut-être s'acquiert-il par rhabitude de regarder les objets très éloignés. On y remédie par l'emploi des verres convexes, qui rappro-

chent les rayons; et il exisle aussi en mille degrés qui demandent cbacun des lunettes de convexité différente.

L'œil , dans toute cette première partie du mécanisme de la vision , se montre comme un véritable instrument de dioptriquCj concentrant sur son fond ^ qui est tapissé par la partie nerveuse du sens , les rayons lumineux. Il est même un instrument de dioptrique plus parfait qu'aucun de ceux que nous avons inventés, et tellement parfait que nous ne pouvons pas assigner les causes physiques des diverses perfections dont il jouit; toute aberration de sphéricité est compensée en lui ; probablement il est achromatique ; il fait voir à des portées différentes ; enfin, il a sur nos lunettes artificielles Favantage d'être bien moins altérable. Dans les instruments d'optique, il suffit d'ôter, de déplacer un verre', pour que le mécanisme soit détruit. Au contraire , on peut évacuer dans l'œil une certaine quantité des humeurs aqueuse et vitrée ; outre que ces humeurs se reforment bien vite , îa vision pour cela n'est pas empêchée. Si la pupille vient à se fermer ^ on peut en ouvrir une artificielle, et même en une direction différente. Enfin, dans l'opération de la cataracte , on enlève le cristallin devenu opaque, et la vision est encore possible, surtout en se servant d'un verre convexe, qu'on place au-devant de l'œil.

Toutefois, voici comme on peut spécifier le rôle particulier de chacune des parties que nous avons vu entrer dans la composition de l'œil.

La sclérotique est l'enveloppe de la lunette , la paroi de la chambre obscure, ce qui détermine la forme de l'œil.

La cornée, V humeur aqueuse , le cristallin elle corps a^itré sont une série de corps réfringents , placés à la suite les uns des autres dans la longueur de la lunette , et ayant pour but de réunir et de concentrer les rayons lumineux sur la rétine. Aussi, ces parties sont-elles en rapport; d'abord avec le milieu dans lequel vit l'animal, milieu qui aune influence sur l'incidence selon laquelle les rayons arrivent à l'œil; ensuite, entre elles, afin que leurs réfractions respectives se combinent de manière à ce que le foyer commun soit sur la rétine ; et qu'il y ait achromatisme. Dans les ani-^

maux aquatiques, la cornée est plate; elle est très convexe dans les oiseaux ; et dans les mammifères , sa forme est intermédiaire à ces deux extrêmes. Chez les poissons, dans^ lesquels la cornée est plate, le cristallin est sphérique, parce qu'il faut qu'il supplée à ce que ne fait pas la cornée; chez les oiseaux, par une raison inverse, il est presque plat. Le rôle réfringent de chacune de ces humeurs ne peut du reste être contesté; M. Magendie s'est servi de l'expérience de Descartes , relative à l'observation des images qui sont au fond de l'œil , pour le démontrer. Il à noté ce qui arrivait à l'image , à mesure qu'on enlevait à l'œil un de ses corps réfringents. Ainsi , la cornée soustraite , l'image avait même grandeur, mais était plus obscure, moins éclairée. lien était de même après l'enlèvement de l'humeur aqueuse; seulement l'image occupait une plus grande place sur la rétine. Si le cristallin seul était enlevé, comme dans l'opération de la cataracte, l'image était mal terminée > peu éclairée , et surtout avait une dimension quadruple.. Enfin , si on ne laissait à l'œil que l'humeur vitrée et la capsule cris-^ talline , il n'y avait plus d'image sur la rétine ; la lumièrey parvenait bien, mais sans y affecter aucune forme. Ce physiologiste croit que la réfraction principale est effectuée par le cristallin ; que la cornée est trop mince pour agirbeaucoup; qu'elle ne fait, en rapprochant un peu les rayons,^ qu'accroître l'intensité de la lumière qui pénètre dans la. chambre antérieure ; et que le corps vitré n'est si considé-^ rable que pour donner à la rétine une grande étendue, et agrandir le champ de la vision.

JJiris est évidemment le diaphragme de la lunette. Sous ce rapport, elle sert à corriger l'aberration de sphéricité ^^ en diminuant la partie du cristallin qui est accessible aux rayons lumineux. M. Biot fait observer que ce diaphragme est placé dans l'œil, précisément au lieu où il peut le mieux remplir cet office, tout en admettant U plus grande quantité possible de lumière. Si la pupille eût été tout-à-fait sur la surface antérieure de l'œil, il est évident qu'elle eût moins aisément corrigé l'aberration de sphéricité, ou qu'elle aurait dû être plus étroite, ce qui

aurait nui à la clarté de l'image. C'est même un point de l'organisation de l'œil, qu'a imité M. Wollaston dans la construction des loupes périscopiques , loupes qui sont composées de deux segments de lentilles spliériques pianoconvexes, opposés par leur côté plane, et séparés par un diaphragme, et qui évidemment sont avantageuses pour la quantité de la lumière qu'elles admettent , et pour la distance de l'axe à laquelle elles permettent d'étendre la vision. Mais, ce qu'a de plus avantageux cet iris^ c'est la mobilité de son trou central : seulement il y a controverse, et sur le mécanisme par lequel se meut la pupille , et sur les circonstances de la vision dans lesquelles elle le fait. Sous le premier rapport, ceux qui admettent des fibres musculaires dans la texture de l'iris disent que la pupille se rétrécit quand les fibres musculaires circulaires se contractent , et qu'elle se dilate quand ses fibres musculaires rayonnantes agissent. Au contraire, ceux qui nient l'existence de fibres musculaires dans Tiris expliquent la mobilité de la pupille par l'afflux du sang dans les vaisseaux qui composent la membrane , par une sorte de turgescence analogue à celle des parties érectiles; si le sang afflue j le tissu de l'iris se gonfle , et la pupille se rétrécit; s'il se retire, le tissu de l'iris se vide , et la pupille se dilate. Un autre point de controverse a été l'indication du nerf qui préside aux mouvements de la pupille. La plupart ont indiqué la cinquième paire; c'est elle, eu effet, qui fournit le plus grand nombre de filets à l'iris, et sa section entraîne l'immobilité de la pupille. Cependant le nerf optique et la troisième paire paraissent y avoir part aussi. D'un côté, la section du nerf optique rend également la pupille immobile ; la seule difîereuce , c'est que cette ouverture, qui était resserrée lors de la section de la cinquième paire , est dilatée lors de celle du nerf optique. D'un autre côté, selon M. Mayo ^ la section de la troisième paire paralyse aussi Tiris ; et comme autre preuve de l'influence de ce nerf sur le jeu de la pupille, M. Desnioullns remarque que cbez l'aigle, qui a cette ouverture si mobile , il est le seul qui fournisse des nerfs à l'iris, Enfin j M. Magendie conjecture que ceux des nerfs ci-

îiaires qui proviennent du ganglion nasal président à la dilatation de la pupille , et que ceux qui proviennent du nerfnasal président à sa contraction. Ce qu'il y ade sûr , c'est que cette pupille se meut plutôt à la suite d'une irritation de la rétine, que consécutivement à l'irritation qu'on lui applique directement ; Fontana et Caldani l'ont vue rester immobile , quand on ne dirigeait que sur elle seule les rayons lumineux; son irritation avec la pointe d'une aiguille à cataracte ne détermine en elle aucun mouvement sensible,* et le plus souvent au contraire , la paralysie de la rétine entraîne son immobilité. On dit que quelques personnes ont acquis la faculté de l'ouvrir et de la resserrer à volonté , et cela en examinant successivement tous les points d'une règle," des naturalistes disent que des oiseaux de nuit ont le même pouvoir. 11 y a certainement quelque cbose à découvrir encore sur le mécanisme par lequel se meut la pupille.

Il en est de même des circonstances dans lesquelles elle se meut. Cette motion doit avoir une grande influence, car le cristallin ayant une densité différente à son centre et à sa circonférence j les rayons lumineux seront différemment réfractés^ selon le point de cette lentille qu'ils traverseront, et c'est le jeu de la pupille qui décidera quel est ce point. Mais la tbéorie ne peut encore indiquer ici rien de précis. On a surtout attribué trois principales utilités aux mouvements de la pupille , de coordonner l'œil à l'intensité de la lumière des objets, de le coordonner à leur distance , et de remédier à l'aberration de sphéricité. Le premier fait n'est pas douteux ; il est sûr que la pupille coordonne son degré d'écartement à la quantité de lumière qui arrive dans l'œil; qu'elle se dilate quand la lumière est faible, pour en admettre le plus possible ; qu'au contraire , elle se resserre , quand la lumière est forte. C'est pour cela, qu'étant dans l'obscurité , on voit bien ce qui se passe dans un lieu éclairé , tandis que , d'un lieu éclairé , on ne voit pas ce qui se passe dans l'obscurité; qu^en passant de l'obscurité dans le jour, on éprouve souvent un éblouissement douloureux, qui ne laisse rien distinguer ; et qu'ea passant du jour dans l'obscurité , on est d'abord quelque temps sans rien voir. Le second

office est également vraisemblable : quand on examine la pupille d'une personne qui Hxe successivement tous les points d'une longue règle, on voit cette pupille se rétrécir et se dilater^ à mesure que la vue s'arrête sur un point plus rapproché ou plus éloigné. La théorie d'ailleurs conçoit les «fTets de son jeu dans ce cas : lors de la vision d'un objet rapproché, elle se resserre, soit pour n'admettre que des rayons très rapprochés de l'axe , peu divergents , et que l'œil pourra réunir sur la rétine^ soit pour ne laisser accessible aux rayons lumineux que la portion du cristallin qui a la puissance de réfraction la plus grande , et par conséquent le foyer le plus court. Lors de la vision d'un objet éloigné , elle se dilate pour les deux raisons inverses. M. Magendie doute que les dimensions variables de la pupille aient rapport aux distances. Mais, quand on parvient à voir un objet trop petit et invisible d'abord, en le regardant à travers une carte percée d'un petit trou , qu'a-t-on fait , sinon substituer une pupille artificielle plus étroite à celle que l'on possède? Et que fait cette pupille artificielle , si ce n'est de permettre qu'on regarde l'objet de plus près ?0r , si , pourvoir un objet plus rapproché, il suffit d'avoir une pupille plus étroite, peuton douter que notre pupille, qui est mobile, ne se rétrécisse et ne se dilate selon les cas , et qu'ainsi elle ne se coordonne aux distances? Enfin, il est évident que la pupille sert à corriger l'aberration de sphéricité, en interceptant ou laissant arriver , selon le besoin , les rayons les plus distants de l'axe , ceux qui ne pourraient pas ou qui pourraient seuls être réunis sur la rétine. Ce n'est même que dans cette vue qu'ellese meut proportionnellement aux distances, pourque les rayons lumineux, quel que soit leur degré de divergence, aient toujours leur foyer sur la rétine. Outre ces trois offices, la mobilité de la pupille a part aussi à la grandeur de l'image ; M. Magendie a vu , dans ses expériences , qu'en agrandissant la pupille par une incision circulaire, l'image au fond de l'œil devenait plus grande. Enfin, les mouvements de la pupille ont peut-être une influence prochaine sur la correction de l'aberration de réfrangibilité, en déterminant quelle partie du cristallin traverse les rayons;

]a densité de ce corps n'étant pas la même dans les divers points de son étendue. Ainsi^ la même cause produirait tous les perfectionnements de l'œil , son achromatisme , la faculté qu'il a de former toujours sur son fond des images nettes, bien éclairées , et, enfin, la faculté de voira des distances diverses.

Les procès ciliaires ont des usages peu connus. Les uns leur font jouer un rôle exclusivement physique dans la vision , celui de modifier le degré de convexité du cristallin ;, ou de faire varier sa distance de la rétine. Mais ils ne se fondent en cela que sur des conjectures; et encore dans cette hypothèse, y a-t-il controverse sur le mécanisme de leur motion , qu'ils rapportent , ou à des fibres musculaires qui existeraient en eux et qui sont contestables , ou à une turgescence vasculaire érectile analogue à celle qu'on admet dans l'iris. Selon d'autres, au contraire, les procès ciliaires ne servent qu'à assurer la constitution organique de l'œil; Haller , par exemple , dit qu'ils fixent le cristallin ; M. Rihes prétend qu'ils sont les organes sécréteurs des humeurs de l'œil, e^t les agents du renouvellement de ces humeurs.

La choroïde ne sert probablement aussi qu'à assurer la constitution organique de Tœil; du moins, Firis et les procès ciliaires sont considérés comme étant ses prolongements. A la vérité , Mariotte et Lecat ont voulu en faire l'agent vital de la vision ; ils n'ont plus regardé la rétine que comme une espèce d'épiderme étendu à sa surface, et destiné à tempérer l'action de la lumière snr elle. Leurs arguments étaient : lo que cette membrane est noire, et par conséquent plus propre que la rétine à absorber tous les rayons; 2» qu'elle est contiguë à l'iris , dont le trou pupillaire est ce qui règle la quantité de lumière qui pénètre dans l'œil; 3» que si un objet est placé de manière que son image tombe sur le point de la rétine où aboutit le nerf optique , et où la choroïde n'existe pas, cet objet n'est pas vu. Mais on peut répondre à chacun de ces arguments. L'enduit noir de la choroïde, en empêchant les rayons d'arriver jusqu'à la membrane , serait plus propre à arrêter la vision qu'à la servir; et on a

étendu ici une vue toute physique à la partie vitale de la fonction. Il n'y a dans Féconomie que les organes nerveux qui puissent développer une impression sensitive , et la choroïde est une membrane plus vasculaire que nerveuse. La fameuse expérience de Mariotte , consistant à faire tomber des rayons lumineux exclusivement sur le centre du nerf optique, ne conduit pas forcément à la conséquence que la rétine est insensible; si Timage a cessé d'être aperçue au point indiqué, cela peut résulter de la présence d'un vaisseau sanguin qui existe en cet endroit. M. Thillaye conjecture que la tache jaune de Sœmmering el le trou qui est à son centre ont sur ce fait quelque influence. Enfin, dans les poissons, il existe entre la rétine et la choroïde un gros corps glanduleux opaque , et cependant ces animaux ne sont pas aveugles. La choroïde n'est donc pas l'agent vital de la vision. Tairons-nous, qu'on a dit que la choroïde i-emplissait à l'égard de la rétine l'office de l'étamage derrière une glace ? Peut-être qu'en effet un peu de lumière est réfléchie sur cette membrane, et que c'est pour en opérer l'absorption qu'elle est teinte de noir ? Il est sûr , au m.oins , que son enduit sert à la vision; cardans les albinos ^ chez lesquels cet enduit manque^ la vue est plus faible. E^. Home dit qu'il ne sert, comme dans le reste de l'œil, qu'à préserver l'organe de l'action nuisible d'une trop forte lumière. A l'occasion de cet enduit , quel est l'usage de la tache appelée tapis , qui, chez les animaux, existe à la surface interne de la choroïde, en dehors du nerf optique? Il est probable que cette tache, en 'réfléchissant quelques rayons sur la rétine , influe sur le caractère de la vision. Mais comment? Monro conjecturait que sa couleur avait des rapports avec la couleur des aliments dont use l'animal; mais cela est contredit par la zoologie. M. Richerand a supposé^ plus gratuitement encore, qu'il servait à faire prendre aux animaux une opinion exagérée de l'homme. M. Desmoulins est celui qui nous paraît avoir émis sur les usages de ce tapis l'opinion la plus vraisemblable. Il le considère comme un miroir réflecteur, renvoyant sur la rétine les rayons lumineux qui la frappent , et soumettant ainsi cette membrane à un double contact.

SENS DE LA VUE. 44ç)

Il dit avoir reconnu que chez les animaux noctambules , que chez beaucoup de poissons et d'oiseaux, animaux qui, à cause du milieu dans lequel ils vivent, doivent avoir dans leur œil quelques conditions de perfectionnement , le tapisa une très grande étendue , et répond toujours au segment polaire du globe de l'œil y et conséquemment à Taxe de la vision. Il dit que ce tapis occupe sur la choroïde une place d^autant plus étendue que les animaux jouissent et doivent jouir d'une vue plus délicate; qu^il est même beaucoup d'animaux chez lesquels l'enduit noir de la choroïde manque tout-à-fait, et dans lesquels la surface interne de cette membrane est dans toute son étendue d'un blanc nacré, et jouit partout d'un pouvoir réfléchissant extrême» C'est ce qui est, par exemple , dans le chat, animal qui , comme on sait , voit la nuit aussi-bien que le jour. Ainsi , l'enduit noir de la choroïde ne serait nécessaire à la perfection de la vision que pour les animaux destinés à voir le jour. M. Desmoulins remarque enfin que cet enduit de la choroïde disparaît avec l'âge chez l'homme ; que dans la vieillesse, la choroïde est devenue blanche; et il présume que cette décoloration est un moyen que la nature s'est ménagé pour compenser l'affaiblissement graduel qu'a éprouvé la rétine.

Enfin, la rétine est la partie nerveuse qui, par le contact des rayons lumineux , développe l'impression. En effet , dans les derniers animaux , elle compose à elle seule l'œil ; et si elle est paralysée, comme dans la goutte sereine^ ou si sa communication avec le nerf optique est interrompue, il y a cécité.

Cette action de la l'étine est un fait depuis long-temps reconnu. Mais ce qui l'était moins, c'est que la sensibilité de cette membrane est toute spéciale , bornée à la lumière; que ce n'est pas au nerf optique que l'œil doit sa sensibilité générale, mais à la cinquième paire; et même que dans les animaux supérieurs, l'intégrité de cette cinquième paire est une condition nécessaire pour que le nerf optique et la rétine soient sensibles à la lumière et accomplissent la vision. Voilà autant de faits qu'a récemment découverts M. Ma- Tome I. 29

45o FO^iCTlON DE LA SENSIBILITE.

gendie. D'abord , ce physiologiste a expf'rimenté que la rétine était à peu près insensible, si ce n'est à la lumière. Il a vu, qu'en enfonçant dans Tceil par la partie postérieure une aiguille à cataracte, cette membrane pouvait impunément être piquée , déchirée; l'animai n'accusait aucune douleur. Il a observé la même insensibilité dans les autres parties du système nerveux de la vision; savoir , les nerfs OT>tiques avant et api'ès leur entre-croisement , les couches optiques, la couche superficielle des tubercules quadrijumeaux, et les trois paires de nerfs moteurs de l'œil ; l'irritation de ces derniers a seulement provoqué des contractions dans les muscles de l'organe. On sait, au contraire, quelle est la sensibilité de la partie antérieure de l'œil , de la conjonctive , par exemple. Or, M. Magendle ayant coupé chez un vanimal vivant la cinquième paire dans le crâne, a vu aussitôt la sensibilité générale anéantie dans toute la moitié de la face du côté opéré, et particulièrement dans l'œil; les corps durs, piquants, l'ammoniaque elle-même, ne faisoient plus d'impression sur la membrane conjonctive; les paupières avaient cessé leurs mouvements de clignements; Tceil restait sec, immobile, et ne semblait plus être qu'un œil artificiel placé derrière des paupières paralysées. Bien plus, la section de cette cinquième paire entraînait le lendemain et les jours suivants une inflammation dans l'œil, et une inflammation qui était sans douleur. Quelle preuve plus grande que , dans l'œil , la sensibilité spéciale de la vision, et la sensibilité générale sont dues à des systèmes nerveux distincts, la première au nerf optique, et la seconde à la cinquième paire r Enfin , M. Magendie a vu que la cinquième paire , non-seulement préside à la sensibilité o-éoérale dans l'œil, mais fonde une condition nécessaire à l'action du système nerveux spécial de la vision. Sa section entraîne en effet la cécité. Soumettant les yeux des animaux auxquels il avait fait cette section à la lumière d'une bougie, à celle d'une lampe de Carcel , même concentrée avec une loupe ^ il a vu ces organes rester tout-àfait insensibles à ces impressions. Cependant , comme en ces cas les yeux se monti'èrent encore sensibles au contact

SENS DE LA VUE. 45 i

cFun rayon solaiie j, et qu'au contraire la section du nerf optique entraîne une cécité absolue, M. Magendie regarde toujours celui-ci comme le système nerveux spécial de la vision, et il se borne à établir que la cinquième paire fonde une condition nécessaire pour que le nerf optique puisse agir. On a vu que cette cinquième paire a déjà exercé la même influence sur les sens de l'odorat et de l'ouïe. Répétons la raison que nous en avons donnée. Dans les animaux invertébrés, c'est la cinquième paire qui vivifie tous les sens; dans les animaux vertébrés, au contraire , chaque sens a son nerf propre , la cinquième paire n'est plus qu'un nerf de renforcement ; mais toute accessoire que soît celle-ci , elle n'en est pas moins d'une nécessité prochaine pour l'action, et aussi envoie-t-elle un rameau à tous les organes des sens. Dans quelques animaux , même ceux chez lesquels l'œil est rudimentaire, comme la taupe, le zemmi , le chrysochlore, le nerf oculaire vient évidemment de cette cinquième paire.

Un phénomène bien remarquable est l'influence exercée par elle sur la conservation des parties constituantes de l'œil. Dès que la section de cette paire de nerfs est faite , on voit la cornée perdre graduellement sa transparence, au point que cinq ou six jours après la section, elle est devenue d'un blanc d'albâtre et tout-à-fait opaque. Dès le deuxième jour, la conjonctive a rougi, s'est enflammée, et a sécrété une matière pur i forme. Dès le deuxième jour aussi, l'iris s'est également enflammée, et à sa surface se sont formées des fausses membranes qui ont rempli la chambre antérieure de l'œil. Enfin , le huitième jour, la cornée se détache de la sclérotique par sa circonférence, son centre s'ulcère; les humeurs de l'œil, devenues troubles et opaques, s'écoulent; l'œil se réduit à un petit tubercule, dans lequel la rétine a presque entièrement disparu, et qui ne contient plus qu'une matière qui ressemble à du caséum fraîchement coagulé. Cependant ces efletssont d'autant plu s tardifs et incomplets, que le nerf est coupé à un lieu plus rapproché de son origine. M. Magendie les a vus tels que nous venons de les décrire, lorsque la section était faite pendant le trajet du nerf à la base du crâne, là où il esl accolé au sinus caver-

neux et à l'artère carotide interne. Mais, en d'autres cas, ayant coupé le nerf avant son passage sur le rocher, non loin de sa séparation du pont de Yarole, il a vu l'œil conserver ses mouvements, l'inflammation ne frapper que la partie supérieure de Forgane , et l'opacité n'occuper qu'un petit segment de la surface supérieure de la cornée. Une fois , ayant fait la section sur les côtés du quatrième ventricule, par conséquent très près de l'origine du nerf, l'animal a péri au neuviène jour des suites de l'expérience; mais il n'étai t survenu encore aucune altération matérielle dans Fœi I; cet organe avait seulement perdu sa sensibilité générale et sa fonction visuelle. M. Magendïe croit que Topacité de la cornée tient à la section même de la cinquième paire , et non à la cessation de la sécrétion des larmes, non plus qu'au contact prolongé de l'air par suite de la paralysie des paupières. En effet, cette opacité n'est pas survenue cliez des animaux, auxquels il avait enlevé la glande lacrymale, ou paralysé les paupières par la section de la neuvième paire. Dans le bel ouvrage de M. Serres sur l'encépliale est l'observation d'un malade mort à l'hôpital de la Pitié, chez lequel une lésion de la cinquième paire mit à même de reconnaître, sur les sens du goût, de l'odorat, de l'ouïe et de la vue, tous les effets qu'avait obtenus M. Magendie dans ses expériences. Mais revenons à la rétine.

On conçoit de quelle importance est la grande étendue de la rétine. M. Desmoulins a surtout , dans ces derniers temps, insisté sur ce fait : il a fait voir, que dans les animaux qui, comme les oiseaux, les poissons, ont besoin de quelques conditions de perfectionnement dans l'œil, cette membrane offrait des plissements intérieurs; de sorte que ceux-ci déployés, la rétine avait une surface plus grande que celle de la cavité de Tœil. Il a trouvé cette disposition dans l'œil de l'aigle, dans celui du vautour, et dans les yeux des animaux noctambules. 11 fait de ces plicatures une condition de perfectionnement, attendu qu'alors.un même rayon lumineux touche la rétine en plusieurs points, et conséquemment fait sur elle une impression plus forte. Il l'étend, et au nerf optique dans lequel il a trouvé de sem-

blables plissements j et aux lobes optiques qui , cbez les poissons, sont pourvus d'un appareil intérieur destiné aussi à multiplier les surfaces. En un mot, il fait de ces plis de la rétine , de ceux du nerf optique , du peu de longueur de ce nerf, du volume des lobes optiques, de la puîssauce réfléchissante de la choroïde, de lamobilitéde la pupille , autant de conditions de structure qui, dans les animaux, sont réunies, ou se remplacent pour ajouter d'autant à la puissance de la vision.

Toutefois , c'est à l'action de la rétine que commence la partie vitale de la vision. Nous ne pouvons dire de cette action que ce que nous avons dit des impressions sensitives des autres sens : c'est une action moléculaire , que conséquemment son résultat seul manifeste; qui, n'ayant pas son analogue parmi les actions physiques et chimiques , doit être dite vitale; qui n'est pas l'effet mécanique de l'application de la lumière, mais qui tient au mode d'activité delà rétine^ pour laquelle la lumière est seulement un excitant; qui, enfin , répète avec autant de délicatesse que de sûreté tout ce qui a trait aux qualités extérieures des corps, dont émanent les rayons lumineux qui la provoquent. Nous n'avons pas besoin de dire qu'il faut une certaine quantité de lumière pour que l'impression se produise; s'il y en a trop peu , l'objet n'est pas, ou mal vu; s'il y en a trop, on ressent un éblouissement douloureux; la quantité convenable dépend de la sensibilité de la rétine. Est-ce parce que la partie centrale de la rétine est plus sensible, ou parce que les images sont plus nettes, quand les cônes lumineux qui les forment sont dans la direction de l'axe optique, que l'on fait tomber sur cette partie centrale les rayons , quand on veut bien voir les objets ? il est certain que, pour bien voir, nous tournons les yeux de manière à placer les objets dans la direction de l'axe optique.

Une particularité que présente la rétine dans son action , c'est qu'elle devient insensible à Timpression d'une couleur qui a agi sur elle un certain temps. De là le phénomène des couleurs accidentelles , des taches qu'on voit souvent sur les objets. Si, après avoir fixé long-temps un objet noir, on en

45 /i rOJN'CTJOW DE LA SENSIBILITÉ.

regarde un blanc, celui-ci paraît plus blanc; si, après avoir regardé un corps lâcheté , on en fixe un tout blanc , celui-ci paraît aussi tacbeté; si, après avoir regardé un objet rouge, on en regarde un blanc , ce corps blanc paraît vert , etc. Ces effets sont dûs à ce que la rétine , pour avoir reça un peu long-temps l'impression d'une couleur, a perdu momentanément son aptitude à la sentir, et conséquemment voit l'objet nouveau, comme s'il avait de moins la couleur dont elle est fatiguée.

Telle est l'exposition du mécanisme de la vision. Mais il s'est présenté pour ce sens quelques questions particulières. Par exemple, on s'est demandé pourquoi l'on voit les objets droits, bien que l'image qui est tracée au fond de l'œil soit dans une position renversée ? Il y a eu ici controverse parmi les philosophes. Buffbn et Lecat ont prétendu que primitivement on avait vu les objets renversés; mais que l'Ame , avertie par le toucher de l'erreur dans laquelle la vue la précipitait, s'était tellement habituée à rectifier cette erreur , qu'elle avait fini par ne pas même s'apercevoir de la rectification qu'elle en opérait sans cesse. M. Gallnous paraît avoir pleinement prouvé la fausseté de cette première explication. Si, dit-il, l'opinion de Buffon était fondée , on devrait au moins voir les objets renversés, avant que l'Ame n'ait été détrompée par i'instruction lente du toucher; et quel homme se rappelle avoir vu dans sa première enfance les objets renversés ? On a opéré quelques cataractes de naissance, et l'on a recueilli avec soin le détail des premières impressions qu'ils ont reçues; aucun d'eux n'a offert cette particularité bizarre. Nousmêmes, lorsque nous voyons j)our la première fois un objet qui nous est inconnu, nous devrions le voir dans une position renversée, jusqu'à ce que le toucher soit venu nous éclairer sur notre erreur. Les animaux , qui souvent n'ont pas le toucher, verraient donc tous les objets renversés; et n'est-ce pas démenti par la précision de tous leurs mouvements , et par leurs diverses actions.^ Enfin, M. Gall rappelle l'axiome que nous avons déjà indiqué à l'histoire du toucher, que l'Ame est passive quand elle reçoit des sensa-

tioiî^, et qu'elle est irrésistibienient conlrainle à les rece~ voir telles qu'elles sont faites. L'Ame ne peut aucunement modifier une impression visuelle; elle est irrésistiblement obligée de voir , d'après la disposition des rayons lumineux qui arrivent à la rétine; les illusions d'optique en sont la preuve; cesse-t-on jamais de se voir derrière un miroir, à une distance égale à celle qui vous en sépare par devant? eesse-t-on jamais de voir brisé un bâton plongé dans reaii? Pourquoi la prétendue rectification par le toucber n^a-t-elle pas lieu dans ce cas, comme dans celui où l'invoqae Buffon? Est-ce que dans les illusions des autres sens^ dans les illusions acoustiques, par exemple, lesécbos, l'Ame ne reçoit pas la sensation telle qu'elle est faite? L'Ame n'a pas plus d'avantage dans le sens de la vite : elle peut bien être avertie que la vue la trompe; mais elle n'en reçoit pas moins l'impression visuelle telle qu'elle est , quelque erronée qu'elle soit. L'explication de Buffon ne peut donc être conservée.

Berklej , pour résoudre ce problème, dit que la position d'un corps n'est jamais jugée que relativement à la nôtre, et que , comme nous nous voyons nousr-mêmes renversés , les corps extérieurs sont par rapport à nous comme s'ils étaient di'oits. A cette raison, on ajoute que, sans qu'on puisse dire pourquoi, nous voyons les corps dans la direction des rayons qui nous en apportent l'image , et que conséquemjBcnt nous devons voir en bas la partie inférieure des corps, et en haut la partie supérieure , parce que telle est la direction des rayons par lesquels on les voit.

M. Gall s'élève encore contre ces raisonnements , et contre la question elle-même, qui n^a été faite, dit-il , que parce qu'on a étendu les applications physiques que comporte la vision jusqu'à la partie vitale de la fonction. D'abord, si l'image qui est au fond de l'œil doit être retournée, pourquoi ne le serait-elle pas par les parties de l'organe qui sont postérieures à la rétine ? ce n'est pas dans la rétine que s'accomplit la sensation, mais dans le cerveau ; et dès lors , pourquoi ne pas chercher dans les parties qui sont au-delà de la rétine, la cause du recl ressemé ut de l'image? Ensuite, quoi--

^^^ rOWGTION DE LA SENSIBILITÉ,

qu'il y ait une image tracée au fond de l'œil , il n'y a pas pour cela reproduction dans l'œil du corps qui est vu; 1 image ne fait que produire sur la rétine un ébranlement, semblable à celui qui a lieu dans les autres sens par le contact de leur excitants. Pourquoi le corps visible serait-il plus re- ^ présenté dans la vue, que ne le sont les corps sapides, vibrants, dans le goût, l'ouïe? La question lui paraît donc oiseuse, et le fruit d'une application abusive de la pbysique à une opération vitale.

Une autre question que l'on a élevée dans l'histoire de la vue, et qui s'applique aussi au sens de l'ouïe , c'est de savoir pourquoi , voyant avec deux veux , l'Ame cependant ne voit pas les objets doubles , bien qu'il y ait deux impressions reçues, deux images formées. Buffon a eu recours au même raisonnement. On a vu primitivement les objets doubles ; l'Ame instruite de son erreur par le toucher, l'a rectifiée ; et elle a tellement pris l'habitude de cette rectification , qu'elle a fini par ne plus s'apercevoir qu'elle la faisait. Mêmes objections à opposer à cette explication. Qui se rappelle avoir vu les objets doubles dans sa première enfance? Les cataractes de naissance, qui ont été rendus soudain à la lumière, ont-ils jamais présenté ce phénomène? voit-on double l'objet nouveau qu'on regarde pour la première fois? Ceux des animaux qui ont les yeux situés assez en avant pour pouvoir les employer simultanément voient-ils double? et si cela n'est pas , qui re«Jtifîe l'erreur de la vue chez ceux qui n'ont pas de toucher? Enfin, n'est-ce pas une vérité incontestable , que l'Ame ne peut modifier aucune impression visuelle, même lorsqu'elle sait d'autre part que cette impression fonde une illusion ? cette Ame modifie- 1elie l'impression du loucher spontané , dans lequel on voit les objets doubles ? L'explication de Buffon ne peut donc encore être admise.

Ackerman a invoqué l'entre-cx'oisement des deux nerfs optiques sur la selle turcique. Mais l'explication du phénomène doit s'appliquer au sens de l'ouïe , comme à celui de la vue; et y a-t-il en quelque lieu entre ci'oisement des nerfs acoustiques ?

Les métapliysiciens ont dit que dans la sensation il fallait distinguer l'impression et la perception; que l'œil ne servait qu'à l'impression, et que les impressions de l'un et l'autre œil se confondaient au lieu où se produit la perception. Mais un fait prouve que l'œil a part au phénomène, c'est qu'il suffit de presser légèrement avec le doigt un des yeux pour qu'on voie double.

On a dit que la sensation était rapportée à l'extrémité du cône lumineux qui cause l'impression , et que , comme cette extrémité est la même pour chaque œil, on ne pouvait voir qu'un objet. Mais l'extrémité du cône lumineux n'est-elle pas unique aussi dans le loucher volontaire? et d ailleurs n'est-ce pas à l'organe seul , et non à l'excitant qui l'impressionne , qu'il faut rapporter ce trait de la fonction ?

M. Gatl a cru vaincre la difficulté en la niant. Il a dit que si l'on voit avec les deux yeux à la fois , ce n est que rarement et dans la vision passive ; mais que dans la vision active, on ne regarde jamais qu'avec un seul œil , tantôt l'un, tantôt l'autre, et que dès lors, n'y ayant qu'une impression , on ne devait voir qu'un objet. A l'appui de cette proposition, il fait remarquer que chez beaucoup d'animaux , les yeux sont placés trop sur les côtés pour pouvoir fixer ensemble un même objet; de sorte que chez eux la vision ne doit se faire qu'avec un seul œil; et c'est, selon lui, une présomption pour qu'il en soit de même chez l'homme. Il fait observer qu'en beaucoup de cas , pour mieux voir, on n'emploie qu'un œil; pour ajuster une arme à feu, par exemple. Il croit que lorsque Ton ne ferme pas l'un des yeux , il n'y en a cependant qu'un qui agit. 11 en indique comme preuve que l'ombre d'un petit corps, qu on a placé entre soi et une lumière qu'on regarde , ne tombe pas dans l'intervalle des yeux , sur la racine du nez , comme cela devrait être si le corps était fixé par les deux yeux , mais alternativement sur l'un et l'autre œil , selon que c'est l'un ou l'autre qui regarde. Ainsi, il émet une assertion inverse de celle qu'avait posée Bichat : que loin qu'il faille harmonie d'action entre les deux yeux et les organes pairs de toute fonction animale, pour que îa vision soit nette, et

458 rOWCTlOW DE LA SENSIBILITÉ.

•l'exercice de la foaclion précis, leur simultanéité d'aclioiî îi'a lieu que rarement, seulement lors de l'exercice passif de la fonction , et cesse aussitôt que l'on veut la vision active et cette action aussi vive que possible. Il dit que si on voit double dans le loucher volontaire, c'est ce que l'un des deux yeux voit passivement, tandis que l'autre est en vision active.

Déjà Lecat avait eu cette idée , et avait avancé que l'œil droit, quoiqu'il ne fût pas constamment le plus fort, était celui qui était le plus souvent employé. Mais il me semble qu'on peut la contester. D'abord , pour ce qui est de la question que nous agitons , M. Gall ne nie pas que , dans la vision passive, les deux yeux ne soient impressionnés , et cependant l'objet est vu simple. Ensuite , est-il vrai que dans la vision active , et que dans la plupart des cas, il n'y ait qu'un seul œil d'employé ? cbacun peut s assurer par luimême qu'il voit mieux en employant les deux yeux , qu'en n'usant que d'un seul. Dira-t-on que l'affaiblissement qu'on éprouve en regardant avec un seul œil , l'autre étant fermé, tient à ce que l'œil qui reste ouvert est comme déconcerté d'agir seul ? mais peut-on croire que ce soit sans raison , et non dans le but de fonder un avantage pour nous , que la nature a placé nos yeux de manière que les deux puissent se fixer à la fois sur un même objet ?^ à quoi servirait alors cette remarquable harmonie dans les mouvements des deux yeux , harmonie qui est telle que la volonté ne peut la faire cesser que par des efforts. Jurine a calculé que la vision effectuée avec les deux yeux était plus forte d'un treizième que celle pour laquelle on n'emploie qu'un œil. Enfin, s'il est des cas où il vaut mieux ne regarder qu'avec un œil^ comme dans le viser du chasseur, ou lorsque les yeux sont inégaux en force réfringente, en sensibilité, comme quand on regarde à travers une lunette , certaines expériences prouvent que le plus souvent on regarde avec les deux yeux. Si on regarde la flamme d'une bougie , ou un rayon solaire reçu dans une chambre obscure , à travers deux verres assez épais , et teints chacun d'une couleur différente , la lumière que l'on aperçoit n'est pas celle de l'un des deux verres.

SENS DE LA VUE. 4'î9

mais elle a une nuance intermédiaire aux couleurs de l'un et de l'autre ; si , souven( , cela n'est pas , c'est que les yeux. ont une force inégale, et on voit alors l'objet de la couleur du verre qui est devant l'œil le plus fort. Si on regarde un même objet, d'abord avec l'œil droit, puis avec l'œil gauche, et enfin avec les deux yeux à la fois, on voit que dans les deux premiers cas , il correspond à deux points différents d'une muraille , et que dans le troisième , il correspond à un point intermédiaire aux deux premiers, qui en est le milieu, si les deux yeux sont égaux, et qui , dans le cas contraire, est ])lus rapproché du point où on le voyait quand on le regardait avec l'œil le plus fort. Si on cliercbe à enfiler une petite baguette dans un anneau suspendu à un fil, on y parvient aisément en se servant des deux yeux; mais on ne le peut plus dès que l'on tente la chose avec un seul œil. Il est de fait qu'une personne qui perd par accident un œil est quelquefois un an avant de juger sainement de la distance des objets qui sont placés près d'elle. Enfin, s'il est possible de n'employer pour voir qu'un seul de ses yeux , est-il également possible de n'entendre qu'avec une seule oreille? Ainsi, sans disconvenir que souvent on n'emploie qu'un seul œil , comme plus souvent on emploie les deux , la question , quoi qu'ait dit M. Gall , reste entière,

On a invoqué l'inégalité des yeux, et l'on a dit (qu'on ne voyait que l'impression de l'œil le plus fort. Souvent, en eilet ;, les deux yeux n'ont pas la même force , et la différence peut être portée au point que l'un des yeux soit myope et l'autre presbyte. M. Lerehours nous a dit fournir des lunettes à une personne qui, pour un œil avait besoin d'un verj'e convexe de cinq pouces de foyer , et pour l'autre œil d'un verre concave de quatre pouces de foyer. Souvent cette différence est la cause pour laquelle quelques personnes ne regai'dent qu'avec un œil , ou offrent le phénomène du strabisme. Mais cette différence n'empêche pas qu'on ne voie mieux avec deux yeux qu'avec un seul, et ne contredit pas les faits qui prouvent qu'effectivement on voit avec les deux yeux.

Enfin, on a dit que les rayons lumineux frappaient des points coriespondauts des deux rétiues , et que par suite les

46o FONCTION DE LA SENSIBILITÉ,

deux impressions se confondaient en une seule. D'abord , il faut remarquer que par ces mots, points correspondants des rétines , il faut entendre seulement ceux qui ont l'habitude d'être influencés simultanément. Ensuite, c'est là moins expliquer le phénomène , qu'indiquer la condition nécessaire pour qu'il ait lieu.

La question est donc, dans l'état actuel de la science, non résolue ; et l'on se borne à dire que pour que l'objet soit vu simple , il faut que les mouvements des yeux aient l'harmonie nécessaire pour que les images reposent sur des points correspondants des rétines. Si cela n'est pas , comme dans le loucher volontaire, ou dans l'ivresse, état dans lequel les mouvements de tous les muscles sont peu précis, ou lorsqu'on pousse un des yeux à droite ou b gauche , on voit les objets doubles.

On appelle loucher ou strabisme la discordance dans les mouvements des yeux. La vue est le seul sens qui puisse offrir ce phénomène. Dans les autres sens, les deux moitiés de l'organe, s'il est unique, comme dans le goût et l'odorat; et les deux organes, s'ils sont pairs, comme dans l'ouïe, sont toujours disposés de manière à ce qu'irrésistiblement ils agissent ensemble. Le loucher est volontaire ou involontaire. Dans le premier cas, l'objet est toujours vu double; dans le second , au contraire , il est vu simple , si ce n'est dans le commencement. Dans le strabisme involontaire , les deux yeux sont-ils employés, ou un seul? Et quelles sont les causes de ce strabisme ? i o Buffon dit que dans le strabisme, il n'y a jamais qu'un seul œil d'employé : examinez, dit-il, des individus louches au moment où ils fixent des objets, vous reconnaîtrez en eux quel est l'œil qui agit; bouchez alors cet œil, vous verrez que ces individus ont perdu la présence des objets, et que pour la recouvrer , ils pointeront sur eux le seul œil qu'ils ont de libre, et qui auparavant était écarté. Lahire , au contraire, veut que les deux yeux soient employés; il en donne pour preuve, que dans le commencement de tout strabisme accidentel, il y a diplopie , et que la vision ne devient simple que lorsque les deux yeux ont acquis l'habitude de se placer dans la situa-

lion convenable, pour que les images tombent sur les points correspondants des deux rétines. M. Pravaz pense de même, et se fonde sur ce que les louclies apprécient bien les distances , circonstance pour laquelle il faut absolument employer, selon lui, les deux yeux. Si dans le loucher accidentel ,1a vision, d'abord double, finit par être simple, c'est parce que du coté du muscle dont la paralysie cause le loucher, l'œil est moins comprimé; le cristallin dès lors n'est pas poussé directement en avant, mais obliquement; et à la fin , cette obliquité compense la divergence des axes visuels, et fait tomber les rayons sur des points correspondants des deux rétines. M-Prat^azciteàrappuide cette explication une observation de strabisme produit par une déviation du cristallin à la suite d'une rétraction des procès ciliaires, et dans laquelle la diplopie cessa lorsque les muscles eurent amené une divergence suffisante des axes visuels. 20 Quant aux causes du loucher involontaire , elles résident dans les muscles propres de l'œil , ou dans le globe de l'œil lui-même. Ainsi, qu'un des muscles droits soit paralysé, le muscle opposé se trouvant sans antagoniste, tirera constamment l'œil de sou côté. Il en est de même quand on fait exercer un des muscles plus que les autres; par exemple, par suite delà position que Ton donne au berceau d'un enfant, relativement au point d'où vient la lumière; dans ce dernier cas , on peut , avec des efforts , ramener l'équilibre entre les muscles. Quand, au contraire, la cause du strabisme siège dans le globe de l'œil lui-même , Bujfon dit qu'elle consiste presque toujours dans l'inégalité des yeux; cette inégalité en amène dans les images ; et pour que la vision soit nette , il faut absolument n'employer qu'un œil, l'œil le plus fort, et écarter l'autre, pour qu'inactif, il n'apporte aucune confusion. Ce naturaliste dit avoir vérifié sur beaucoup d'individus louches , que les yeux avaient des forces inégales ; c'est toujours l'œil le plus faible qui s'écarte; il se porte le plus souvent en dedans, afin que moins de rayons lui arrivent, et pour qu'il trouble conséquemmeut moins la vision; si l'autre œil accidentellement est fermé, alors il pointe à son tour l'objet pour le voir. Uarementon louche des deux

yeux; cela n'arrive que quand un des yeux est myope, el l'autre presbyte; alors l'on emploie tour-à-tour l'un ou l'autre, selon qu'on veut voir un objet rapproclié ou éloigné. Lahire, au contraire , voulait que la cause du strabisme résidât dans une différence de sensibilité des points correspondants des rétines; il disait que les yeux ne se mouvaient avec discordance que pour faire tomber les images sur des points des rétines également sensibles; il croyait que les deux yeux agissaient. Mais pourquoi l'œil qui louche se pointe-t-il directement sur l'objet quand on a fermé l'œil qui est droit ? L'assertion de Biiffon me semble plus vraie. Du reste, il est plusieurs anomalies de la vision dans lesquelles les objets sont vus doubles , triples , sans qu'il y ait changement apparent dans la disposition des yeux, et même lorsqu'il n'y a qu'un seul œil d'ouvert. L'explication qu'on en donne varie selon la théorie qu'on a admise sur le strabisme. Ainsi, on a vu la diplopie n'exister que pour les objets éloignés, et M. Travaz l'attribue à une déviation du cristallin, survenant dans le même instant que les muscles de l'œil sont dans le relâchement que nécessite, selon lui, la vision à longue distance. On l'a vu, au contraire, n'exister que pour les objets rapprochés ; et elle tient , dit encore M. Pravaz , à ce qu'une cause quelconque empêche le cristallin de céder à l'impulsion qui tend à le porter en avant, comme cela doit être pour la vision à courte distance. Enfin , M. Fravaz explique les cas singuliers de vision double et triple, et d'hémiopie , par l'idée que le croisement des nerfs optiques sur la selle turcique n'est que partiel , et ne porte que sur les lilets moyens de chaque nerf, les filets droits et gauches de chacun se portant aux parties droite et gauche des rétines qui sont de leur côté. Admettaat que dans les nerfs oi:stiques, il n'y a de filets qui s'entre croisent que ceux qui viennent de la paire antérieure des tubercules quadri jumeaux et du corpus géniculatum extern um, et qu'au contraire, ceux qui viennent du tuber cinéréum ne s'entrecroisent pas , et ne font que se placer à la partie supérieure de chaque nerf optique , il s'explique toutes les anomalies de la vision, selon que la lésion intérieure frappe, dans chacun

SENS DE LA VUE. I^Çy'^

des deux yeux, des parlicsdilïérentesdu nerf, et des filelsquï s'entre croisent ou non. Ainsi, un épancliement sanguin cérébral comprime-t-il à gauche les filets des tubercules quadrijumeaux qui vont à la rétine droite ? la partie moyenne de la rétine droite sera paralysée, et l'œil droit agissant alors sans concordance avec le gauche, il y aura double vi-^ sion. A cette compression à gauche des filets venant des tubercules quadrijumeaux, se joint-il une compression de filets venant du tuber cinéréum? il y aura double vision à droite , une perception différente à gauche , et par conséquent vision triple, comme JBoerhaai^e en a rapporté un exemple. Enfin, y a-t-il compression à droite ou à gauche des filets de chaque nerf qui vont en même temps aux parties droite et gauche de chacune des deux rétines, il y aura hémiopie, c'est-à-dire, cette anomalie singulière dans laquelle on cesse de voir la moitié droite ou gauche des objets. On sent que ces dernières explications ne sont fondées qu'autant qu'est réel le fait anatomique sur lequel elles reposent , et nous avons dit que le fait de la décussation totale ou partielle des nerfs optiques était un point anatomique encore en litige.

§ 3. La fonction immédiate de la vue est de donner la sensation des couleurs. Ses fonctions médiates ou auxiliaires sont nombreuses, et en font un des sens les plus prochainement utiles à l'esprit : il fait connaître la grandeur , la figure, la distance des corps, leur nombre, etc. Mais à l'égard de ces derniers attributs, les métaphysiciens ont été divisés : les uns^ comme Molineuoc , Bercklej , Condiilac ^ ont prétendu que la vue ne les possédait pas primitivement, et qu'elle ne les acquérait que par le secours du toucher; les autres, comme M. Qall, ont dit que ce sens donnait primitivement la notion de ces diverses qualités. Les arguments de ce dernier nous paraissent devoir faire adopter son opinion.

D'abord, il est certain, que dès qu'on peut se connaître, on voit la vue faire la distance, la grandeur, la figure des corps; etdéjàdc cela Ton doit conclure qu'elle l'a pu toujours. Nous avons dit, eu effet, que l'œil était irrésistiblement forcé de

voir d'après la disposition des rayons qui lui arrivent, et que l'habitude ni le secours d'un autre sens ne pouvaient faire mo difier les impressions qu'il reçoit. Or, si la vue donne aujourd'hui les notions de la distance , de la grandeur , c^est qu'il était dans son essence de le pouvoir, sinon elle ne les aurait jamais données.

Ensuite, des faits directs confirment ce raisonnement. Pour nier que l'œil puisse donner la notion de la distance , on se fonde sur ce qu'on ne peut en juger que par le degré d'écartement de ce qu'on appelle l'angle visuel , et sur ce que c'est ce même angle visuel qui fait juger la grandeur. On invoque l'observation d'un aveugle-né, opéré par Cheselden , qui , lorsque la vue lui fut donnée, était si loin de juger les distances, qu'il croyait que tous les objets touchaient ses yeux» Mais d'abord , en même temps qu'on juge de la distance par l'angle visuel , on en juge aussi par le degré de lumière du corps , degré qui est d'autant plus grand que le corps est plus rapproché; et cette dernière circonstance peut servir à faire démêler ce qui, dans l'angle visuel, tient à la distance du corps , et ce qui tient à sa dimension. Ensuite , n'avons- nous pas dit que l'image qui est tracée au fond de l'œil est proportionnelle à la distance de l'objet? En troisième lieu, n'est-il pas certain que, dans la vision, les rayons sont toujours rapportés à la distance de laquelle ils sont partis ? n'en a-t-on pas la preuve dans Temploi des miroirs planes ? Peut-être , enfin , y a-t-il , dans l'impression que reçoit la rétine , quelque chose de différent selon l'impulsion? et l'on conçoit que celle-^ci doit être différente selon la distance de laquelle provient la lumière.

Pour prouver que la vue ne juge pas primitivement les grandeurs , on a eu recours aux mêmes arguments. Ainsi, l'on ne juge de la grandeur que par la même circonstance qui fait juger la distance, c'est-à-dire l'angle visuel. Ainsi, ce même aveugle -né de Ches e Iden ipâriil ne pas juger les grandeurs, et pi'étendit, par exemple, que le pouce qu'on lui mettait devant l'œil, était aussi grand que la maison que ce pouce lui empêchait de voir. Mais nous réjîèterons encore que , jugeant de la distance , non pas seulement par

l'angle visuel , mais encore par l'état plus ou moins éclairé des objets, on peut toujours séparer dans cet angle visuel ce qui tient à la distance et ce qui tient à la grandeur. D'ailleurs , la rétine a uue assez grande étendue; les rayons qui partent d'un objet frappent plusieurs de ses points à la fois; ils y dessinent une petite image : pourrait-on dès lors ne pas voir les dimensions des corps? L'étendue plus ou moins grande de l'image , doit nécessairement donner la notion des dimensions du corps dont cette image est la représentation. Par la même raison que nous voyons plusieurs objets à la fois , nous devons voir ensemble plusieurs parties d'un même objet ; et de là découle la possibilité pour la vue de juger les grandeurs.

Enfin , c'est encore l'exemple de cet aveugle-né opéré par Cheselden , qu'on a invoqué pour prouver que la vue ne peut donner primitivement la notion de la figure des corps. On assure , en effet, qu'il ne distingua ni le rond, ni l'angulaire; qu'alternativement il prit des tableaux pour des reliefs solides, et pour ce qu'ils sont réellement, pour de simples surfaces coloriées. Mais les rayons lumineux sont toujours rapportés aux points dont ils sont partis, et les objets sont toujours vus d'après les angles de réflexion et de réfraction des rayons : or, comme ces deux circonstances doivent varier selon la figure des corps, la vue doit apprécier cette qualité des corps.

Encore ti ne fois , notre Ame recevant toutes sensations telles qu'elles lui sont envoyées, et ne pouvant en m.odifier aucune ; nul sens ne pouvant par l'expérience, par l'habitude, parle secours d'un autre sens, acquérir de nouvelles propriétés ; puisque la vue donne aujourd'hui les notions de la distance^ de la grandeur, de la figure des corps, c'est que c'élait dans ses attributs primitifs. Et, en effet, si cela n'était pas, pourquoi dans les illusions d'optique, lesquelles sont dues à la diversité de réflexion et de réfraction desrayons, verrions-nous tant de distances, de grandeurs, de figures qui sont illusoires, et sur lesquelles conséquemment le toucher n'a pu éclairer? comment concevoir l'illusion de l'art de la peinture ? Enfin , ce çju » complète la conviction , c'est TOiVïE I. 3o

que les animaux jugent bien par la vue les distances , les figures des corps : et comment supposer que cliez eux le toucher, qu'ils n'ont souvent pas, ou qu'ils n'ont qu'à un degré imparfait j ait pu instruire la vue ?

Ce n'est pas que l'œil ne soit exposé à tromper et à se tromper sur ces divers objets , comme nous le dirons tout à l'heure, et que souvent le toucher n'avertisse de ses erreurs. C'est, en effet, par la même circonstance, le degré d'écartement de l'angle visuel, que la vue juge la distance et la grandeur des objets; un objet grand et un objet rapproché sont également vus sous un angle visuel fort grand; c'est le contraire d'un objet petit et d'un objet éloigné; et l'on peut alors, dans l'appréciation de l'impressioiï, attribuer à l'un de ces états ce qui est de l'autre, juger grand l'objet qui est rapproché, et ^nce 'versd. En ce cas , la vue peut induire en erreur, comme elle le fait dans ce qu'on ayjpelle les illusions d'optique, qui vont nous occuper tout à l'heure; et le toucher peut servir à avertir de cette erreur. Mais encore , la vue pourrait seule arrivera la reconnaître ; et, par la différence du degré de lumière des objets , par exemple , elle pourrait parvenir à distinguer dans Fangle visuel ce qui appartient à la distance et ce qui appartient à la grandeur. Cependant, reconnaissons que cette faculté d'apprécier les distances, les dimensions, les figures, est renfermée dans l'espace où nous avons dit que la vision était plus distincte, et qui varie pour chacune de ces qualités des corps. Ainsi , on juge assez sainement la distance quand les corps sont près de nous ; mais cela devient plus difficile à mesure qu'ils s'éloignent, et, à la fin , cela est impossible; bien entendu que ce qu'on appelle point de vue distinct varie selon le volume du corps. On juge mieux cette distance, si l'objet est sur un même plan que nous , et s'il y a , entre lui et nous , <ies corps intermédiaires. Il en est de même de la grandeur, on n'en peut juger qu'à une certaine distance ; au-delà , il n'y a plus rien de précis. Nous jugeons de la mobilité des corps , parle mouvement que fait leur image sur la rétine , par les variations qui surviennent dans la grandeur de cette image., par le changement de direction de la

SiSNS DE LA V[JE. 4^7

lumière qui parvient à l'œil : nxais^ pour cela, il faut que le mouvement ne soit ni trop rapide, ni trop lent , et que le corps ne soit pas trop éloigné. Du reste , remarquons que, dans l'usage que nous faisons ici de la vue , il y a de plus jugements portés, c^est-à-dire action des facultés supérieures de l'esprit.

Tandis que des métapliysiciens rabaissaient ainsi le sens de la vue, d'autres en exagéraient la puissance. Ils lui attribuaient la faculté de reconnaître les lieux, dont nous avons déjà parlé à l'article de l'odorat, et la faculté du coloris, qui est un des éléments de l'art de la peinture. Certainement ce n'est pas la vue qui fait reconnaître les lieux, car souvent les distances sont trop grandes, ou ont été parcourues avec trop de rapidité, pour qu'elle ait pu les remarquer ; souvent ces distances ont été francbies par des routes différentes, ou de manière que le sens de la vue n'a pu rien voir. Il en est de même de la faculté du coloris ; la vue assiste cette faculté, mais n'en est pas la base; et la preuve, c'est qu'il n'y a aucun rapport entre elle et l'état des yeux; les pein» très qui sont les meilleurs coloristes ne sont pas nécessairement ceux qui ont la vue la meilleure. C'est dans le cerveau qu'existe la source de cette faculté, comme celle des autres arts.

C^est parce que nous voyons toujours selon l'ordre dans lequel nous arrivent les rayons , et parce que ces rayons , dans leur trajet de Tobjet à l'œil , peuvent subir mille réflexions et réfractions diverses , que le sens de la vue donne souvent de fausses notions sur la coloration, la distance, la figure des corps; d'où résultent ce qu'on appelle les illusions d'optique. Ainsi , que la lumière qui émane d'un objet traverse avant d'arriver à l'œil un corps transparent, mais coloré , et qui ne laissera passer que les rayons de sa couleur, l'objet ne sera pas vu avec sa couleur propre , mais avec celle de ce corps transparent coloré. Un miroir plane, en réfléchissant la lumière , fait voir les objets où ils ne sont pas. Un verre convexe fait juger un objet plus gros; uît» verre concave le fait voir plus petit. Les hommes produisent souvent de ces illusions dans des vues d'utilité et d'agrément:;

et c'est sur elles, qu'est fondée la construction des instruments de dioptrique, par lesquels nous ajoutons si étonnaniT nient à la puissance de notre vue.

La vue n'est pas le seul sens qui soit susceptible de ces illusions ; l'ouïe est aussi dans ce cas ; comme le contact du corps extérieur n'y est pas immédiat non plus, qu'il y a un corps intermédiaire qui est chargé de propager le son , on conçoit que , dans ce trajet , ce son peut être modifié, réfléchi, condensé; les échos sont des illusions d'acoustique. Les illusions s'observent dans tous les sens qui agissent à distance.

H ne faut pas confondre les illusions d'optique avec les erreurs dans lesquelles peut nous jeter la vue. Les premières sont étrangères à l'action de notre organe , et tiennent aux modifications qu'ont éprouvées les rayons dans leur trajet de l'objet extérieur à l'œil : tels sont les phénomènes que nous venons de citer. Les secondes, au contraire, sont le fait même de nos organes , et consistent , ou dans un vice du jugement que nous portons consécutivement à une impression visuelle , ou dans un vice de l'action de l'œil luimême. Ainsi , comme la grandeur et la distance des corps se jugent un peu par les mêmes bases, la grandeur de l'angle visuel et le degré d'intensité de la lumière, on peut prendre une de ces qualités pour l'autre. Ainsi, de deux objets placés à égale distance et également éclairés, le plus grand paraîtra le plus près; de deux objets d'un même volume , et placés à égale distance , le plus éclairé paraîtra le plus près. Yoilà des cas d'erreur qui ont leur cause dans le jugement intellectuel que nous portons. Au contraire, le phénomène des couleurs accidentelles que nous avons indiqué plus haut , est une erreur de la vue qui a sa cause dans une action vicieuse de l'œil lui-même.

§ 4- Dans la série des animaux, le sens de la vue est en raison de la construction plus ou moins heureuse de l'œil, considéré, et comme instrument de dioptrique, et comme organe sentant. L'homme est assez bien partagé à son égard. Ses yeux, placés à la partie antérieure et supérieure de la face, dominent tous les objets, embrassent tout l'hémisphère

atilérieur; leur champ s'étend même un peu sur le côlé , à raison du dégagement de l'orbite en ce sens. Maîtres de se fixer ensemble sur un même corps , ils sont fort mobiles, et douésd'uneportéeassezétendue. Certainement beaucoup d'animaux sont moins bien organisés que l'homme sous ce rapport. Cependant, quelques-uns ont une vue supérieure à la sienne, les oiseaux, par exemple ; chez eux, la lunette dioptrique est mieux faite ; le cristallin est plus plat, d où résulte une aberration de sphéricité moindre; la pupille plus mobile , donne plus de possibilité de varier la portée de la vue; le nerf optique est plus gros. On conçoit que la rétine pourrait avoir une organisation diverse dans chaque animal ; de sorte que chaque animal jugerait le même corps diversement coloré , et attacherait un rapport d'agrément ou de désagrément divers à chaque couleur. Pourquoi, en effet, cela ne serait -il pas des couleurs, comme nous avons dit que cela pouvait être des saveurs, des odeurs, etc. ?

Quant aux différences de la vue parmi les hommes , elles tiennent à trois circonstances; la structure intime du nerf optique, la disposition plus ou moins heureuse de l'instrument de dioptrique , et enfin l'observance ou l'oubli des précautions hygiéniques propres à conserver l'organe.

Le sens de la vue est, après le goût, celui qui est le plus volontaire, puisque son organe est à sa communication avec l'extérieur, garni d'une ouverture qu'on peut à son gré tenir ouverte ou fermée. Quand il agit passivement , c'est ce qu'on appelle "voir ; et quand on l'emploie activement , c'est ce qu'on appelle regarder. Dans la vision active , la volonté agit à la fois, et sur les puissances musculaires qui meuvent l'œil afin de le diriger vers l'objet , et sur la partie nerveuse afin qu'elle reçoive avec plus d'exactitude l'impression. Ainsi, action de la tête pour diriger l'œil , des paupières pour le mettre à découvert, de ses muscles propres pour le pointer sur les objets ; action des puissances quelconques qui coordonnent l'instrument optique à la distance et à la grandeur des objets , jeu de la pupille pour détruii'e jdus efficacement l'aberration de sphéricité; érection

tie la rétine; voilà ce qu'on observe de plus dans la vision active. Toutefois, puisque la vue est volontaire, elle est passible de l'éducation ; par la culture, on lui fait acquérir une plus grande perfection. Avec quelle délicatesse les peintres discernent les nuances les plus déliées des couleurs I qui ne s'étonne de voir nos ouvriers des Gobelins saisir, au milieu d'un millier de nuances diverses, celle qui précisément correspond au point du tableau qu'ils copient ? Cette perfection est relative à chacune des notions que donne le sens : le chasseur, le marin, jugent mieux les distances; le peintre^ les couleurs, les formes. Rappelons encore que, dans ce perfectionnement, il faut attribuer autant aux fa-' cultes de l'esprit qu'à la vue elle-même.

§ VI. — CG/isiderations ge'néraies et résume! sur les Sen&.

Nous n'avons pas besoin de rappeler ce qu'à démontré avec évidence l'histoire particulière de chacun des sens; savoir, que tous ont leurs organes à la périphérie du corps; que par conséquent tous sont souvent impressionnés malgré nous; que cependant tous sont volontaires, susceptibles d'être employés de deux manières, activement et passivement, etc. Nous allons nous arrêter à quelques considérations qui méritent davantage de fixer l'attention.

Puisque dans tous les sens , l'action d'impression a été aussi inconnue en elle-même que l'étaient les deux autres actions nerveuses, desquelles résulte toute sensation, savoir , l'ac tion conductrice du nerf , et l'action percevante du cerveau, on conçoit pourquoi nos notions sur les sens sont, et probablement seront toujours peu de chose. Elles se réduisent en effet à savoir ce qu'il y a de physique en eux , et comment se fait le contact du corps extérieur à la partie nerveuse. Dans quelques-uns , comme ceux de la vue et de l'ouïe , le mode selon lequel se fait ce contact a même laissé encore beaucoup de points obscurs.

Tantôt l'organe du sens a consisté en plusieurs points sentants, disposés les uns à côté des autres à la surface d'une membrane, comme dans le toucher, le goût et l'odorat; et on a appelé ces sens, dans lesquels la papille nerveuse est

RÉSUMÉ SUR LES SENS. t^'] r

mêlée aux autres éléments organiques de la partie, sens composés ou multiples. Tantôt, au contraire, l'organe n'offre qu'un seul point qui soit sentant, et la partie nerveuse est isolée des autres parties , comme dans la vue et l'ouïe , qu'on a appelés, à cause de cela, sens simples ou uniques.

Evidemment les sens forment chacun autant de systèmes nerveux spéciaux, affectés à une fonction propre. En effet : 1» chacun fait éprouver sa sensation spéciale. 20 Leur nombre varie dans la série des animaux : de tous , c'est le tact qui est le plus répandu ; puis se montrent, successivement, le goût, l'odorat, l'ouïe et la vue. 3» Leur degré de perfection ne diffère pas moins; etcela, non-seulement dans la série des animaux, mais encore dans un même animal. Dans un même animal, un sens peut être très développé, et un autre obtus : l'oiseau, par exemple, a généralement la vue fort étendue, et l'odorat faible. 4*^ Enfin , il n'y a aucune coïncidence* dans les époques d'accroissement et de dégradation des unset des autres; et cela encore, non-seulement dans la géné-^ ralité des animaux , mais dans une même espèce animale : le goût et l'odorat, par exemple, entrent plus tôt en exercice chez l'homme que la vue et l'ouïe, et cependant ces derniers manifestent les premiers les effets de la vieillesse. On ne peut pas dire que le plus prompt affaiblissement de certains sens tienne à l'exercice plus répété qu'on en lait; on^ emploie également à peu près les uns et les autres; et il faut; bien que la différence tienne à une différence dans la vie intrinsèque de leurs systèmes nerveux respectifs.

Les sens forment de même des systèmes nerveux indépendants du cerveau, lo Leurs fonctions sont différentes. 20 Us ne sont pas dans les divers animaux, et même dans une même^ espèce animale, en rapport avec le volume el la composition du cerveau; par exemple, souvent ils sont plus parfaits chez les animaux que chez l'homme , qui a cependant le plus beau cerveau. 3«^ Enfin, les époques auxquelles ces sens entrenten jeu acquièrent toute leur puissance, et décroissent, ne sont pas les mêmes que celles auxquelles de son côté le cerveau ci'oît et se détériore ; les sens reçoivent des impressions longtemps avant que le cerveau soit capable de former des idées.

Cependant la plupart des philosoplies leur ont fait jouer un très grand rôle dans la production des actes intellectuels et moraux; ils ont regardé les sens comme fournissant les matériaux exclusifs et nécessaires de ceux-ci. Nous croyons, avec M. Gall , que cette doctrine est erronée.

D'abord , il est évident que les sens ne donnent par euxmêmes que des impressions , et que c'est l'esprit seul qui, consécutivement à ces impressions , fait les idées , les notions par lesquelles on se représente les corps. A ce titre, les impressions des sens ne seraient déjà tout au plus que les matériaux des opérations intellectuelles.

Mais, de plus, il est sur que le nombre et le caractère des impressions sensitives, ou autrement l'état des sens, n'est pas ce qui détermine le nombre et le caractère des opérations intellectuelles , ou autrement la psychologie d'un être. En cela , nous différons des philosophes modernes et de l'école de Condillac. Depuis AristMe, auquel on attribue cet axiome si fameux en métaphysique , nihil est in intellectu, quodnon priùs fuerit in sensu ; depuis Locke et Condillac , qui ont fait de cet axiome la base de la philosophie , la plupart des métaphysiciens ont établi que les impressions des sens étaient les matériaux nécessaires et exclusifs de tous les actes intellectuels , de sorte que ceux-ci étaient en raison du nombre et du degré de perfection des sens. Voltaire a dit, d'après Condillac :

Nos cinq scbs imparfaits , donnés par la nature , De nos biens, de nos maux sont l'unique mesure.

Or, les faits nous paraissent contraires à cette doctrine. Si elle était vraie en effet , la sphère morale et intellectuelle dans les diverses espèces animales, et dans les divers hommes, devrait être en raison du nombre et de la perfection des sens; et cela n'est pas. Beaucoup d'animaux ont le même nombre de sens que l'homme; souvent chez eux ces sens sont plus parfaits ; et cependant chez aucun Tintelligence n'est aussi grande. Si l'on dit qu'aucun animal n'a à la fois les cinq sens aussi parfaits qu'ils le sont chez l'homme , mais que chez

Page 1