DEUXIÈME CLASSE DES SENSATIONS
Sensations internes ou organiaues.
Pour que la sensibilité remplisse le but auquel elle est destinée, celui de nous avertir de ce qui nous est utile, et de nous mettre à même de pouvoir présider nous-mêmes à notre conservation , il ne suffisait pas que les sens externes nous fissent connaître les corps extérieurs, avec lesquels nous avons des contacts continuels et inévitables , et dans lesquels nous devons trouver ce qui nous est nécessaire ; il fallait encore que nous fussions sollicités à établir avec ces corps les rapports dont nous avons besoin , et c'est là le but des sensations internes ou oj^ganiques.
Ces sensations sont des sentiments intérieurs qui se produisent spontanément dans l'homme et les animaux , et qui les sollicitent plus ou moins impérieusement à des actes nécessaires à leur conservation , et au développement
complet de leurs facultés. Tels sont, par eiemple , les sentiments de la faim et de la soif, qui excitent l'homme et les animaux à prend]:'e les aliments et les boissons que leur nutrition réclame. Tels sont encore les sentiments qui les portent a exercer ou à laisser reposer leurs muscles et leur esprit, selon que ces organes et ces facultés sont depuis quelque temps en repos ou en exercice.
Ces sensations consistent, aussi-bien que les précédentes , en des actes dont nous avons perception , conscience ; mais elles en diffèrent , en ce que l'impression qui en est la cause occasionelle ne dépend plus du contact d'un corps étranger , mais se développe , dans l'organe auquel la sensation est rapportée, par une cause organique inhérente à l'économie. Elles sont pour l'intérieur ce qu'étaient les sens externes pour l'extérieur : ceux-ci étaient les sentinelles qui veillaient au dehors du corps , et qui avertissaient des différents contacts auxquels il pouvait être soumis ; celles-là sont les sentinelles qui veillent au dedans, et qui avertissent des nécessités auxquelles il doit subvenir. On les a appelées besoins, parce que l'avertissement qu^elles donnent est exprimé d'une manière plus impérieuse et demande bien plus à être suivi.
Leur nombre est assez grand dans les animaux supérieurs , et par conséquent dans l'homme. D'après leur but, nous les classerons en celles qui sont destinées à faire établir avec l'univers une relation utile à la vie^, et en celles qui servent à régler la mesure dans laquelle on doit exercer celles des fonctions qui sont volontaires.
lo Pour que tout être vivant se nourrisse et se reproduise , il faut qu'il établisse des relations avec les corps extérieurs, afin de puiser en eux les matériaux nouveaux qu'il s'approprie , et de se rapprocher de l'individu de l'autre sexe sans lequel il ne peut effectuer sa reproduction. La nature a , chez l'animal , laissé l'accomplissement de ces actes à la volonté de cet être ; mais comme il importait beaucoup qu'ils ne fussent pas omis, elle ne s'en est pas reposée pour cet accomplissement sur l'intérêt seul qiVy a l'animal; elle a fait se produire irrésistiblement en lui des senti-
meiits intérieurs qui l'y sollicitent. Ces sentiments constituent une première classe de besoins , qui sont d'autant plus ^nombreux dans un animal que le mécanisme de sa nutrition et de sa reproduction est plus compliqué , et exige avec l'extérieur des relations plus étendues. En voici Fénumération dans l'îiomme.
Ceux qui concernent la nutrition sont de deux ordres , selon qu'ils ont pour but de faire puiser des matériaux nouveaux , ou selon qu'ils tendent à faire rejeter quelques-uns des matériaux qui composaient anciennement le corps. Au premier ordre , se rajiportent '. i^ le besoin des aliments solides^ ou la sensation interne de la faim , qui sollicite à ]:>rendre les aliments destinés à renouveler la masse du sang; 20 le besoin des aliments liquides , ou la sensation interne de la soif, qui excite à prendre les liquides propres à renouveler la partie liquide du sang ; 3^» enfin, le besoin de Pair, la sensation interne de Vinspiration , qui fait introduire dans le poumon l'air nécessaire à la formation du sang. Ce dernier se subdivise, comme le mouvement inspirateur auquel il préside; et de même que l'inspiration est souvent un soupir , un bâillement , de même on reconnaît le besoin de soupirer , de bailler, kn second ordre, se rapportent tous les besoins des excrétions , tous ces sentiments intérieurs qui se produisent en nous, quand les réservoirs des matières excrémentitielles sont suffisamment pleins, et éprouvent la nécessité de se vider; comme les besoins du moucher y du c radier ^ du tousser , le besoin de iiomir , celui de la défécation , de Veoccrétion urinaire , celui de l'expiralion. Peut-être serait-on tenté de croire que les sensations de ce dernier ordre devraient être rapportées a ujr' sensations tactiles muqueuses, et reconnaissent pour cause le contact de la matière excrémentitielle sur Torgane; mais cela ne peut être tout au plus que des sensations du moucber, du tousser et du cracner; et certainement cela n'est .)as pour celles de la défécation , de l'excrétion urinaire , de l'expiration , comme nous le verrons cà l'histoire particulière de ces sensations.
Les besoins relatifs à la reproductioa sont aussi de deux
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ordres : l'iin compreiul le besoin de la reproducilon , ce sentiment intérieur particulier qui , clans le bel âge de la vie , excite les deux sexes à se rapprocher pour se reproduire; l'aulre comprend le besoin d'accoucher , qui », présidant à une action d'excrétion, doit être vraiment assimilé aux divers besoins que nous avons dit précéder les excrétions de la nutrition.
2» Il est plusieurs de nos fonctions dont l'exercice est laissé à notre volonté, et que nous pouvons conséquemment, ou épuiser par un emploi excessif, ou laisser rouiller par une inaction non moins funeste, ou enfin étendre et développer par un usage convenable. On sait en effet que l'exercice convenable d'une fonction donne à cette fonction toute la perfection possible , parce que son organe est alors mieux nourri, et acquiert plus de prestesse dans son jeu; qu'au contraire , et par des raisons inverses , l'inaction d'une fonclion la laisse au-dessous du degré de perfection qu'elle peut atteindre; et qu'enfin, l'exercice abusif d'un organe l'épuisé bientôt , et le rend impuissant. Or , combien n'était -il pas important de connaître la mesure précise dans laquelle nous devons exercer nos fonctions volontaires, de manière à les développer sans les épuiser î Pour guider en cela notre volonté, la nature, toujours prévoyante, a fait développer dans les organes de nos fonctions volontaires une sensation interne qui nous avertit quand ces organes souffrent de trop d'exercice ou de trop d'inaction. C'est là une seconde classe de besoins, dont le nombre est encore en raison de la complication des animaux, et en raison du nombre des fonctions volontaires qu'ils possèdent.
Chez l'homme, cette seconde classe de besoins se partage aussi en deux ordres , selon qu'ils tendent à faire mettre en exercice des facultés qui sont depuis long-temps inactives, ou selon que leur but, au contraire , est de faire reposer des facultés dont l'exercice dure depuis trop long- temps. Au premier ordre , nous rapporterons , i^ le besoin d'exercer les sens externes» A la vérité, la nécessité où sont les sens de s'exercer par le fait seul de l'état de veille, ne laisse jamais éprouver ce sentiment intérieur qui succéderait à leur
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inaction prolongée ; mais, d'après l'analogie des autres fonctions, on doit admettre la réalité de ce besoin. 20 Le besoin d'exercer ses facultés intellectuelles. Ici encore, Tétat de Veille nécessitant l'emploi de l'esprit , on paraît n'éprouver jamais le besoin dont nous parlons , et on peut être tenté de le révoquer en doute ; mais les habitudes , les professions, en étendant ce besoin , le rendent souvent si impérieux , qu'il est alors impossible de le méconnaître. Quel est l'iiomme qui , accoutumé à une vie intellectuelle , n'éprouve un besoin de travail d'esprit, ne sent redoubler son zèle studieux, après quelques jours coulés dans l'oisiveté ? En général , toute faculté demande à être exercée ; et dès qu'elle est depuis long -temps inactive , elle fait éprouver un besoin qui sollicite à la mettre en jeu. Cela est vrai des facultés intellectuelles comme de toutes autres. 3» Nous en dirons autant de cette autre partie du moral de l'homme , comprenant ce qu'on appelle les facultés affectives. Ces facultés , destinées à nous faire former nos liens de famille , d'amitié , de patrie ; à établir notre état social , à nous guider dans cet état , demandent aussi à être satisfaites , et elles sont la source de tout ce qu^on appelle les besoins du cœur. Nous reviendi^ons sur elles, ainsi que sur les précédentes qui fondent les besoins de V esprit , à l'article de la psychologie. 40 Les besoins d'agir , de se mouvoir y qui se font sentir après quelques heures d'immobilité, et qui, par exemple , obligent la plupart des hommes à faire alterner les occupations de l'esprit et les exercices du corps. 5o Enfin, les besoins des expressions , qui ne permettent pas plus aux hommes de rester muets qu'immobiles. Qui pourrait méconnaître le besoin de parler? Cependant, il serait possible de concevoir autrement la nécessité des expressions, et de les dériver de la sensibilité dont nous verrons qu'elles sont une suite ii^ésistible.
Au second ordre, se rapportent tous les besoins inverses, ceux qui excitent à laisser reposer des facultés trop longtemps exercées. Tels sont les sentiments intérieurs de j^âZz^i/e, qu'on éprouve après un exercice trop j)rolongé des fonctions des sens , des facultés inlelleetuelles et affectives, des fonctions
locomatrices , et des actions d'expression. On ne peut contester le besoin de repos qui suit l'exercice niusculaire prolongé, le sentiment de lassitude qui excite à ce repos. Les lassitudes relatives aux autres fonctions volontaires sont aussi réelles ; on a le besoin du loisir, celui des distractions , celui d'un changement d'occupations.
Cette seconde classe de besoins n'est pas moins utile que la première : et comme tous les actes qui s'y rapportent constituent un même état, celui de la vieille, et exigent l'action d'un même système, le système nerveux, il y a même deux besoins généraux qui se rapportent à tous à la fois, et qui ont trait à la réparation et à l'emploi du système commun qui agit. Ce sont : lo le besoin du sommeil , qui annonce la nécessité de la suspension de l'état de veille , pour que le système nerveux répare les pertes qu'il a faites pendant cet état; 2^ le besoin de la veille^ qui appelle le retour de cet état, et la nécessité, pour le système nerveux , d'employer la force qu'il a recouvrée. Peut-être que ce dernier sentiment précède le réveil, et contribue à l'amener, comme un sentiment intérieur spécial annonce le sommeil. Telles sont les diverses sensc^tions internes, ou besoins physiques et moraux de l'homme; et c'est ainsi que cet être a tous les avertissements intérieurs propres à le faire user convenablement de l'univers et de ses facultés. Maintenant, il faudrait faire l'histoii-e détaillée de chacune déciles. Mais toutes celles du premier ordre seront décrites à l'article des fonctions dont elles font partie, leur histoire réclamant la connaissance de faits qui sont relatifs à ces fonctions, et qui sont inconnus actuellement. Quant à celles du second ordre , notre savoir sur elles se réduit presque à les constater, c'est-à-dire au sentiment qui les constitue , et qui fait qu'on les éprouve. Nous n'avons donc à présenter ici que quelques considérations générales.
Ces sensations ne sont pas plus que les sensations externes , produites exclusivement dans la partie à laquelle nous les rapportons; elles exigent aussi l'intervention du cerveau, et par conséquent résultent de la succession de trois actions; une action dite A^ impression y développée par ly.
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partie à laquelle le sentiment du besoin est rapporîé; une de perception , accomplie par le cerveau; et une de transmission , effectuée par un nerf intermédiaire aux deux parties précédentes. Cette assertiona été prouvée dans le temps. De ces trois actions , les deux dernières étant ce qu'elles ont été dans les sensations externes , ce qu'elles sont dans toutes les sensations quelconques, nous n'avons pas besoin d'yre-. venir. Nous n'avons à nous occuper que de l'action d'impression. Dans l'étude de celle-ci, il faudrait aussi recberclier quelle est sa cause, son siège, et ce qu'elle est en elle-même. Or,~c'est ce que nous ferons à l'histoire particulière de cliacune des sensations internes. Seulement , nous dirons ici que nous avons sur ces seiisations encore moins de lumières que sur les sensations externes. Tandis que dans celles-ci, nous avions au moins toute certitude de la cause de Faction d'impression, de son siège, et que notre ignorance se bornait à ne pas savoir en quoi elle consiste , parce qu'elle était trop moléculaire pour tomber sous les sens; dans les sensations internes , nous ne pourrons pas plus spécifier le cbangement spontané qui se fait dans l'organe auquel elle est rapportée, et de plus, on verra que nous ne pourrons en indiquer rigoureusement ni le siège ni la cause.
Une particularité que présentent toutes ces sensations internes ou besoins , c'est qu'elles ne sont jamais indifférentes : elles ont toujours le type du plaisir ou de la douleur , selon qu on cède ou qu'on résiste à leur avertissement. Qui peut méconnaître qu'il y a plaisir à satisfaire la faim, la soif, et douleur à ne pas le faire? Cette proposition est vraie de tous les besoins sans exception ; et, en effet, c'est par cela seul qu'ils pouvaient remplir leur but, celui de forcer notre volonté, et de nous faire agir dans l'intérêt de notre conservation. D'abord, ils nous sollicitent aux actes qui nous importent par l'attrait du plaisir; et si ce mobile ne suffit pas , ils nous y contraignent ensuite par la voix plus impérieuse de la douleur. Cependant les besoins diffèrent beaucoup les uns des autres à cet égard , ils sont d'autant plus impérieux, que les actes auxquels ils nous sollicitent sont plus nécessaires; les besoins physiques, ceux des
excrétious surtout, demandent à être promptemen t satisfaits. En outre, les uns et les autres passent par mille degrés d'activité ou d'affaiblissement, selon la mesure dans laquelle on leur résiste, et celle dans laquelle on leur obéit. Chacun d'eux , d'abord diminue àmesui'e qu'on cède au vœu qu'il exprime; ensuite si on y cède trop, amène une sensation interne inverse. Le besoin de se mouvoir , par exemple, disparaît à mesure qu'on se meut, et est remplacé par le sentiment de lassitude, si l'on ne s'arrête pas à temps ; la faim, qui disparaît graduellement à mesure qu'on prend des aliments, est remplacée, si l'on en prend trop, par un sentiment qui lui est opposé j, celui de la satiété. C'est ainsi que tous offrent mille nuances intermédiaires aux deux extrêmes entre lesquels ils oscillent toujours.
La volonté, qui avait prise sur les sens externes, n'en a aucune sur les sensations internes ; on ne peut ni les éprouver, ni les faire taii"e à son gré. En effet, sans cette indépendance, comment auraient-elles rempli leur objet? destinées à ordonner les actes qui assurent la conservation de notre être et nous font jouir de la plénitude de nos facultés , les organes qui les développent ont dû être édifiés d'avance , de manière à les produire dès qu'existent les conditions dans lesquelles il importe qu'elles se fassent entendre. Seulement l'habitude a influence sur elles , et les besoins peuvent être, selon la mesure dans laquelle on les écoute, ou très étendus, ou très limités. Cela est vrai, même de ceux qui provoquent aux actes les plus nécessaires, des besoins de la faim et du sommeil. Non-seulement le besoin de la faim se fait sentir à des heures régulières , mais il s'accroît quand on le satisfait trop , diminue par une conduite inverse, et se modifie d'après les aliments dont on a contracté l'habitude. Il en est de même du sommeil; ainsi qu'on se fait petit ou gros mangeur , on s'habitue à dormir peu ou à dormir beaucoup. Mais c'est surtout sur les besoins moraux que l'habitude et le régime de vie ont influence. Parmi les facultés de Fhomme , aucunes ne réclament plus la culture et l'exercice que les facultés intellectuelles et affectives : abandonnées à elles-mêmes, ces facultés sont bien
loin d'acquérir la même activité , et de produire les mêmes résultats que lorsqu'elles sont étendues par l'éducation et l'usage; par conséquent, elles offrent mille différences dans l'énergie des besoins qui les concernent. C'est sous ce rapport surtout que les hommes, en étendant leurs besoins, ajoutent sans doute à leurs jouissances, mais aussi multiplient pour eux les cbances de douleurs.