TROISIÈME CLASSE DES SENSATIONS
Des Sensations morbides, ou des Douleurs.
Toutes les sensations dont nous avons parlé jusqu'à présent se produisent dans l'état de santé. Mais, par l'état de maladie, il en éclate beaucoup d'autres, pour peu que le tissu et la fonction des organes soient modifiés ; et ces sensations, qui sont innombrables et très variées, auxquelles on a souvent donné des noms particuliers , portent généralement celui de douleurs.
Ces douleurs ont encore ceci de commun avec toutes les sensations quelconques, qu'elles ne sont pas produites exclusivement dans l'organe auquel on les rapporte , mais qu'elles exigent l'intervention du cerveau. Ne se suspendent-elles pas en effet dans le sommeil ? Elles résultent aussi du concours de trois actions nerveuses , celle d'un organe qui développe une impression , celle d'un nerf qui est conducteur de cette impression, et celle du cerveau qui la perçoit. Ce n'est même qu'à cause de cela qu'on peut les calmer par l'opium, substance qui n'agit que sur le cerveau , et empêclie l'action de perception. Leur histoire ne doit aussi comprendre que l'étude de l'action d'impression qui en est la base; et, pour cela, nous allons rechercher successivement quels organes du corps sont aptes à développer une impression dolorifique, quelle est la cause qui les y provoque, ce qu'est cette impression en elle-même , et enfin, quelles sont les diverses douleurs dont Fhomme peut être atteint.
1*^' Il n'est aucun organe du corps qui ne puisse dcvelop-
DES DOULEUKS. 49»
per une impression dolorifîque ; nous l'avons déjà dit à l'article des sensations en général. Si Haller^ dans ses expériences sur la sensibilité, n'a pu trouver sensibles et douloureuses toutes les parties du corps , cela ne contredit pas notre assertion ; avait-t-il employé toutes les espèces d'irritants? et d'ailleurs, si toutes les parties ne sont pas sensibles à un irritant externe , toutes le sont par cause organique : est-il une seule de nos parties que la maladie ne puisse rendre douloureuse ?
Tout annonce que ce sont les nerfs qui entrent dans la composition de ces parties qui développent Timpression dolorifîque. Ce sont, en effet, les nerfs qui sont le siège des actions d'impression dans toutes les autres sensations; et généralement les diverses parties du corps se montrent d'autant plus sensibles j d'autant plus aptes à développer de la douleur, qu'elles contiennent plus de nerfs. Cependant il est quelques parties devenues douloureuses, dans lesquelles l'anatomie n'a pu découvrir encore des nerfs : faut-il croire qu'en elles la sensibilité se produit sans le secours de ces organes ? ou que ces parties possèdent comme les autres des nerfs, mais qui sont trop déliés pour que notre anatomie grossière puisse les y apercevoir? Dans l'impossibilité où Ton est de démontrer rigoureusement ni l'une ni l'autre de ces deux opinions , j'aime mieux adopter la dernière.
Mais ces nerfs sont perdus et disséminés dans le parencbyme des parties : ils sont de plusieurs sortes , des nerfs encéplialiques ou spinaux, et des nerfs du système ganglionnaire ; et de là résulte qu'on ne peut préciser rigoureusement le siège de l'impression, comme on le faisait dans les sensations externes:, ni même dire quelle est l'espèce de nerf qui agit. Quelques physiologistes ont voulu que les sensations de douleurs n'éclatassent que dans le grand sympathique, même quand ces douleurs siégeaient évidemment dans un nerf spinal ; mais on ne voit pas. sur quelles preuves ils fondenl celte opinion. Loin de là, les nerfs du trisplanchnique ne sont pas naturellement sensibles , et les autres au contraire sont les agents premiers des sensations. 2^ La cause qui détermine celte action d'impression est,
îântôt externe et mécanique, c'est-à-dire consistant dans l'application-d'un corps étranger, et tantôt interne et organique. Ainsi, d'un côté, toutes les altérations mécaniques qu'on peut faire subir aux organes, comme coupure, piqûre, brûlure, contusion, etc., sont causes de douleurs. Ici se rapportent toutes les expériences qu'a faites Haller , pour constater la sensibilité des parties du corps animal ; et dans ce cas , la cause de l'impression est aussi évidente que dans les sensations externes. D'autre part, toutes les modifîcations morbides que peuvent éprouver les organes sont aussi causes de douleurs. Ici le champ est plus vaste encore que dans les douleurs par causes externes; car quelque variées et nombreuses que soient les lésions physiques de nos organes^ les lésions organiques le sont encore plus,- et d'ailleurs, tandis que toutes le^ parties du corps ne paraissent pas être aptes à développer de la douleur par causes externes, il n'en est aucune qui ne se soit montrée douloureuse par cause morbide. En ce dernier cas, la cause ne peut pas plus être spécifiée que celle des sensations internes : elle consiste en un cbaiigement survenu dans la disposition de la partie , et qui , ne tombant pas sous les sens, ne peut être précisé.
On a dit que cette cause ^ soit externe, soit interne, était toujours destructrice de sa nature. Cela est trop absolu; elle consiste toujours en un état nouveau ; mais souvent elle n est qu'un simple changement dans la manière d'être des
organes.
30 Quant à l'impression en elle-même, on ne la connaît pas plus que celle de toute autre sensation; elle est aussi trop moléculaire pour être saisie par les sens , et son résultat seul annonce qu'elle a eu lieu. On ne peut pénétrer son essence; et rien n'apparaît d'elle , sinon que, produit de l'activité de l'organe, elle n'est pas une action physique ni chimique , et est par conséquent une action organique et vitale.
4*^ Enfin, quelles sont les diverses douleurs qui peuvent éclater dans le corps humain ? Il est impossible d'en faire l'énumération. Il faudrait en effet pour cela, d'un côté, tenir compte de toutes les causes possibles de douleurs,
DES DOULEURS. /(qS
lanl externes qu'internes; et de l'autre , appliquer successivement cliacune de ces causes à cliacun des nombreux organes ducorj)s,' car il y a autant d'espèces de douleurs qu'il y a de combinaisons possibles entre ces deux termes , chaque cause produisant sa douleur spéciale , et chaque douleur ayant ensuite une nuance propre en chaque organe. Ainsi , que d'un côté l'on se représente tous les genres possibles de lésions mécaniques externes, piqûres, coupures, contusions, compressions, distensions, déchirements, brûlures, caulérisations, etc., et tout cela dans des degrés très divers, et avec des agents différents ; que , d'autre part , l'on se représente de même toutes les modifications morbides que peuvent éprouver les organes, toutes les nuances d'irritations, d'inflammations ; et qu'enfin on applique successivement chacune de ces causes dolorifiques ^ tant externes qu'internes , à chacune des nombreux organes du corps, car chacun y répond à sa manière ; et alors on concevra que les douleurs que l'iiomme peut éprouver doivent être innombrables.
Aussi , toutes les éouraérations de douleurs qu'ont faites les auteurs sont incomplète^. Les Anciens, n'ayant égard qu'à leur caractère sensible , en reconnaissaient de quatre espèces, la grai^alwe om de pression, la tensis^e ou. de distension, lapulsatii^e ou lancinante, et la pungitiveoumoi^dicante et téréhrante ou de percement. Quiconque a éprouvé cesdouleurs comprend le s^nsde chacun de cesmots. Dans leur système humoral, ilsrapportaient chacune des douleurs àchacune des quatre humeurs du corps, la douleur gravalive à la pituite, la tensive aux esprits animaux, la pulsative au sang, et la pungitive à la bile et à l'atrabile. Tout cela est évidemment incomplet. Encore une fois , les douleurs varient, et par la cause qui provoque FimBression , el par l'organe qui la développe. Sous le premier rapport, chaque cause développe une impression spéciale ; une coupure et une brûlure, par exemple, produisent dans un même organe des douleurs différentes : il en est de même de deux affections morbides diverses. Sous le second rapport, chaque organe a sa sensibilité propre . développe sa douleur propre , et cela en raison de sa structure nerveuse spéciale. Les Mo-
494 FONCTlOîs^ DE LA SENSIBILITÉ.
dernes ont surtout eu égard à cette considération qu'avaient négligée las Anciens; une coupure n'est pas également et semblablement douloureuse dans tous les organes j la douleur de l'inflammation diffère également en chaque tissu. Il y a donc des milliers de douleurs ; beaucoup ont reçu des noms particuliers; on distingue des né^^ r algies , des o dont algie s , de \ai cuisson^ des brûlures , des lassitudes y des douleurs contusi\^es , rhumatismales, goutteuses , ostéocopes ; des cram,pes ^ etc. La langue pourrait ajouter encore à leur nombi'e en donnant à cbaque nuance une dénomination spéciale.
Toutes ces douleurs , bien qu'elles constituent des pbénomènes qui sont hors de l'ordre de la santé , et qu'elles semblent être des orages dans la vie , n'en remplissent pas moins les offices de la sensibilité ; elles sont des avertissements salutaires pour notre conservation. Accusant un désordre dans notre économie, aussitôt qu'il se fait, sans elles nous pourrions être détruits, avant que de nous en apercevoir. Nous verrons qu'on peut leur appliquer toutes les considérations dont sont susceptibles toutes les sensations en général ; c'està-dire qu'elles entraîneront à leur suite un certain nombre de phénomènes expressifs , et pourront exercer des stimulations générales et des dérivations. Elles peuvent présenter mille degrés de vivacité.
Ici , nous achevons l'étude des sensations proprement dites. On voit que ces sensations sont réellement innombrables. Chaque sens externe , en effet, est susceptible d'une infinité d'impressions diverses; il y a des milliers d'odeurs, de saveurs, de sons, de couleurs, etc. Chaque sensation interne offre aussi mille degrés , depuis celui où elle réclame avec le plus de force l'établissement du rapport qu'elle commande, jusqu'à celui où elle accuse, à l'égard de ce rapport, de la satiété. Enfin, nous venons de voir que, par l'état de maladie, beaucoup de douleurs pouvaient éclater en nous. Arrivons au second genre d'actes qui appartiennent à la sensibilité.
ARTICLE II
Des Facultés intellectuelles et affectives, ou de la Psychologie de l'Homme.
Les sensations dont nous venons de tracer l'histoire ne composent pas à elle seule toute la fonction de la sensibilité. A cette fonction se rattaclient aussi les facultés les plus nobles de Thomme , celles qui constituent ce qu'on appelle son moral, et qui^, sources de toutes ses idées, de toutes ses passions , de toutes ses affections , assurent sa prééminence sur tous les animaux. Les sens externes seuls ne nous auraient pas fait connaître Funivers ; cbacun d'eux n'est au fond qu'une simple modification de notre moi ; au-dessus d'eux sont d'autres facultés plus élevées , les facultés dé V esprit^ qui déduisent des impressions des sens les idées sous lesquelles nous nous représentons les corps. D'autre part^ les sensations internes que nous avons signalées n'avaient trait qu'à la conservation physique et matérielle de l'homme; et cet être en possède d'autres , d'un ordre plus élevé , et destinées surtout à fonder et diriger sa vie sociale , savoir , les facultés du cœur , ces facultés affectii^es.C^ esl de Fétude des unes et des autres de ces actions , que nous allons nous occuper maintenant. On a appelé leur ensemble psychologie , parce qu'on les a regardées comme les opérations de l'Ame elle-même.
Pour suivre dans l'étude de ces actions le même ordre que dans celle des sensations , nous devrions exposer, d'abord la structure de l'organe qui en est l'instrument , puis ce qu'on sait du jeu de cet organe. Mais les actes intellectuels et moraux sont-ils dépendants d'un organe, et ne sont ils pas dus exclusivement à l'Ame ? Et si , contre ce qui a été professé pendant long- temps, il est dans le corps une partie essentiellement liée à leur manifestation , quelle est cette partie ? voilà deux questions que nous devons d'abord aborder.
§ V*. Les Actes intellectuels et moraux dépendent ils de l' Organisation F
Les actes intellectuels et moraux furent long-temps cou-
sidérés comme Je produit exclusif du plus noble des deux principes qui composent notre être, de l'Ame, et furent jugés ne dépendre en rien du corps. C'est même pour cela qu'on appela métaphysiciens , les savants qui faisaient de ces actes l'objet unique de leur étude; voulant exprimer par ce mot qu'ils s'avançaient dans leurs considérations au-delà de ce qu'il y a de pbysique et de corporel. Mais, sans qu'on puisse en rien conclure contre l'existence des deux natures dans l'homme, il est universellement reconnu aujourd'hui que les actes intellectuels et moraux sont, pendant la vie^ liés à l'organisation , et qu'il est dans le corps un organe affecté à leur maifestation. Sans cela même, leur histoire ne serait pas du ressort de la physiologie. Voici les considéralions sur lesquelles on appuie cette première assertion.
lo Si les actes intellecluels et moraux étaient dans leur production indépendants de l'organisation, ils feraient seuls exception à tous les autres phénomènes de l'économie. Pour lessensations, qui ne sont pas des phénomènes moins merveilleux, n'avons-nous pas vu la nécessité d'organes particuliers?
20 A juger d'après notre sentiment intime , c'est à quelques parties de notre corps , que nous rapportons le siège de ces facultés. N'est-ce pas à la tête que sont sentis les efforts de la méditation? et à la région du cœur que sont éprouvés les principaux effets des passions ?
30 Les facultés intellectuelles et affectives diffèrent toujours dans chaque individu ; chacun a des qualités particulières d'esprit et de cœur ; Fun est musicien , l'autre est poète; tels sont compatissants, tels autres cruels. Or, si ces facultés sont le produit exclusif de l'Ame; si l'organisation n'y a aucune part, et par conséquent ne peut contenir la cause de ces différences , il faut admettre que chaque individu a une Ame différente; que l'Etre suprême a 'donné à chacun des Ames diverses. Il faut en dire aulant des variétés psychologiques des sexes; certainement les dispositions intellectuelles et affectives de la femme diffèrent un peu de celles de l'homme : y a-t-il une diversité de nature dans les Ames de l'un et de l'autre ?
4^ Dans un même individu, la psychologie varie selon
les âges, l'élat de santé et de maladie, l'élat de veille et de sommeil. On sait que l'enfant qui vient de naître est inapte à penser comme à marcher; que ce n'est que graduellement qu'il acquiert toutes ses facultés morales; que bientôt après l'époque j où ces facultés sont dans toute leur plénitude, elles décroissent; et qu'enfin elles s'affaiblissent à mesure qu'on avance dans la vieillesse. Les moralistes ont toujours remarqué que chaque âge a sa psychologie propre. D'autre part, qui n'a observé sur soi-même que les actes intellectuels et moraux sont tour-à-tour plus faciles ou moins libres ; qu'il est des moments où l'esprit est plein de sagacité, le cœur de bienveillance; qu'il en est d'autres où cet esprit se refuse à tout travail, et où notre humeur est disposée à s'irriter de tout; qu'ainsi , le moral offre les mêmes alternatives d'activité et de langueur que les autres fonctions du corps , que la digestion et la locomotion , par exemple ? Qui ne sait encore que le mioral est soumis, comme toutes les autres fonctions de relation, à une intermittence d'action ; qu'il suit les lois de la succession du sommeil et de la veille, et qu'il se suspend dans le premier de ces états? Comme ces fonctions encore ^ il ne peut s'exercer d'une manière continue; après quelque temps d'exercice, il se fatigue, et a besoin de se refaire par le repos. Enfin , la pratique de la médecine fait voir que dans les maladies ie moral est souvent altéré , soit d'une manière momentanée ^ ce qui constitue le délire, soit d'une manière plus durable , ce qui constitue \di folie , la manie.
Or, tous ces faits sont inexplicables dans l'hypothèse que le moral est le produit exclusif de l'Ame. Il faudrait^ en effet, admettre que celle-ci , qui est un principe spirituel , et par conséquent immuable de sa nature , puisse changer, se modifier; qu'elle soit susceptible de croître , de grandir, de vieillir; qu'elle puisse se montrer souvent différente d'ellemême, être tantôt bien, tantôt mal disposée; être éveillée, être endormie; qu'elle soit tour-à-tour fatiguée ou reposée, saine ou malade. Au contraire, on verra que l'organisation en général, et la disposition du cerveau en particulier, seront différentes dans chacune de ces circonstances. ÏOME 1. 32
49^ -FOT?CTIO]V DE L.\ SENSIBILITÉ.
5» Enfin, il est d'observation que le moral de l'homme et des animaux se modifie assez promptement et assez profondément par des influences matérielles, le régime, le climat, les institutions, etc. Certains aliments, certaines boissons engourdissent les facultés de l'esprit; d'autres , au contraire , éveillent lapensée, irritent les passions. Qui pourrait contester au café la qualité excitante qui l'a fait nommer la liqueur intellectuelle par excellence ?Le moral varie selon les climats: l'homme du Nord n'a ni les mêmes qualités industrielles ni les mêmes passions que Thomme du Midi ; les facultés , au moins, ne sont pas dans l'un et dans l'autre au même degré de développement ; le moral de chacun varie comme leurs autres fonctions , comme les différents traits de leur organisation , comme leurs cheveux, leur figure. Nousavons déjà parlé des variations qui surviennent dans le moral par l'état de maladie; il est modifié par toutes les modifications organiques -qu'éprouve l'homme , même par celles qui sont les plus légères , comme les hémorrhoïdes^ les menstrues, la grossesse, l'exercice d'une autre fonction, la digestion , par exemple; il l'est surtout par les tempéraments. Enfin , quelle grande influence exercée sur lui par les institutions, les gouvernements, par ce qu'on appelle V éducation , ce mot étant pris dans son acception la plus vaste , et cette éducation s'en tendant de l'homme adulte aussi-bien que de l'homme enfant! Quelle immense distance entre le moral de l'homme sauvage, vivant presque isolé, abandonné au développement spontané de ses propres moyens, et détourné de la culture de son esprit par la nécessité de subvenir à ses besoins physiques; et celui de l'homme riche d'une de nos sociétés civilisées , qui , soumis aux artifices par lesquels nous déterminons le développement le plus absolu et le plus complet de toutes nos facultés , est mis à même d'en étendre à l'infini les combinaisons!
Certainement tous ces modificateurs du moral sont matériels. Cela est évident du régime, qu'il soit aliment, ou qu'il soit médicamenl. Cela l'est aussi du climat, qui s'entend des influences qu'exercent sur l'homme la constitution atmosphérique, la température, le sol. Il en est de même en-
core de l'état de maladie, de la manière d'être d'un organe quelconque du corps, du tempérament ; il n'y a encore là qu'une de ces réactions matérielles par lesquelles les organes du corps se modifîeiat si fréquemment et si facilement les uns les autres. Enfin , cela est aussi de la puissance des institutions et de l'éducation; car tous leurs effets, comme nous le verrons, rentrent dans ceux de l'exercice et des habitudes.
Or, comment encore concevoir ces faits, avec l'idée que le moral est le produit exclusif de l'Ame? quelle prise des influences matérielles peuvent-elles avoir sur un principe spirituel? Il faudrait admettre que cette Ame peut être stimulée par un aliment, modifiée par un médicament; que les réactions sympathiques des divers organes peuvent retentir jusqu'à elle ; qu'elle est passible de l'éducation, etc. ; et toutes ces choses impliquent contradiction.
Concluons donc déjà de ces premières considérations ^ que le moral ne peut être le produit exclusif de l'Ame , et qu'il est, au contraire, intimement lié à l'organisation. Cette proposition va être confirmée par les faits directs qui vont faire spécifier quelle est la partie du corps qui préside à sa manifestation, et qui vont montrer qu'il est dépendant dans son .exercice de l'intégrité de cet organe et de son mode de structure.
§ n. L'organe du moral est le ceiveau.
Les actions intellectuelles et affectives étant des phénomènes de sensibilité , la seule analogie devait en faire chercher le siège dans un organe nerveux : et effectivement, une grande masse de faits et de considérations prouve que leur organe propre est , sinon toute la masse nerveuse renfermée dans le crâne et appelée encéphale , au moins une partie de cette masse nerveuse , et spécialement celle qu'on appelle le cerveau.
lo Notre sentiment intime nous fait rapporter à la tête, partie du corps où siège l'encéphale, et par conséquent le cerveau, le lieu où se produisent la plupart de nos actes in-
5oo FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.
tellectuels et moraux ; c'est là qu'on sent les efforts de l'entendement , la fatigue qui suit un emploi trop prolongé des facultés de l'esprit.
20 L'intégrité de l'encéphale est nécessaire à la production du moral. Cet organe est-il altéré d'une manière directe ou sympathique ? ou il n'y a plus de moral , ou les opérations qui le constituent sont perverties. De nombreuses observations de maladies, des expériences sur les animaux, ont mille fois prouvé cette proposition. Ou sait, par exemple , que lorsque dans les plaies de tête le cerveau est lésé, jeté dans la stupeur par la commotion, il y a aussitôt suspension ou perversion des facultés morales. Il en est de même si, dans les frac turco du crâne, une esquille osseuse comprime le cerveau ; l'effet est alors d'autant moins douteux , qu'en faisant cesser la compression par l'opération du trépan, on fait renaître l'exercice des facultés morales. M. le professeur Richerand cite l'observation d'une femme qui, à la suite d'un de ces accidents , avait une portion du cerveau à nu ; on expérimenta jusqu'à trois fois sur cette femme, qu'en exerçant une pression sur son cerveau , on la privait tout-à-coup de toute conscience d'elle-même , et qu'on lui rendait ses facultés en faisant cesser la pressitm. •
Ces faits sont si convaincants , qu'ils avaient forcé les métaphysiciens exclusivement spiritualistes , à placer dans l'encéphale, ou dans quelques- unes de ses parties , le siège de l'Ame. C'était là, en quelque sorte, l'aveu tacite de la dépend-ance où sont d\in organe les actes moraux.
On a bien, à îa vérité, cité quelques faits dans lesquels il y aurait eu lésion matérielle du cerveau , sans suppression ni perversion des facultés morales. Mais ces faits, ou étaient faux, ou étaient mal observés, ou peuvent être expliqués. Par exemple , on a dit que , dans les hernies du cerveau, on avait coupé quelques parties de la surface de l'organe sans nuire aux facultés. Mais comme les fibres du cerveau sont verticales, on n'a enlevé que leurs extrémités dernières, et peut-être alors restait-il assez de ces fibres pour exé-
ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. 5oi
cùter la fonction ? d'ailleurs , a-t-on observé assez attentivement ^ pour assurer que toutes les facultés étaient conservées ? On a parlé de faits dans lesquels le cerveau était tout réduit en pus. Mais à coup sûr encore , ou Ton a mal observé la source du pus qui ne provenait pas du cerveau, ou Ton a méconnu les modifications qui étaient survenues dans le moral. Et, en effet, pourquoi, dans les plaies de tête, la moindre altération organique suspendrait-elle toutes les facultés? Enfin, en admettant la réalité de tels faits, ne peut - on pas les expliquer par la duplicité du cerveau? Il y a, en effet, comme deux cerveaux; et peut-être qu'un des hémisphères continue son service , bien que l'autre soit altéré; comme on voit l'un des yeux continuer d^agir, quoique l'autre soit malade. MM. Gaîl et Spurzheim nous paraissent fort judicieux en cette question^ lorsqu'ils établissent que jusqu'à présent on n'a pu juger qu^imparfaitement des altérations du cerveau et de celles du moral. Pour juger des premières , il fallait, en effet, bien connaître la structure du cerveau , avoir égard à ses parties paires, au trajet que parcourent ses diverses fibres, aux fonctions particulières accomplies par ses diverses dépendances; et c'étaient autant dépeints sur lesquels on n'avait pas , et sur lesquels on a à peine encore aujourd'hui quelques notions. D'autre part , les perversions du moral sont souvent difficiles à constater; souvent la limite entre la raison et la folie est difficile à poser; et, le plus souvent^ dans les observations sur lesquelles on se fonde, on n'a fait attention qu'aux qualités les plus générales ; dès qu'on voyait le malade accepter les aliments , les médicaments qu'on lui présentait, répondre aux questions qu'on lui faisait, avoir la conscience de lui-même, on assurait que son moral était libre et sain : qui ne sent combien un tel examen était insuffisant?
On a surtout cité l'exemple d'hydrocéphales qui avaient conservé les facultés de leur esprit. Les fastes de la science en présentent, en effet, quelques observations. Mais d'abord , il en est un bien plus grand nombre dans lesquelles les facultés sont perdues , ou au moins altérées, affaiblies.
5o2 FÔNCTIOTX DE LA. SElNSIBILITÉ.
Ensuite M. Gall explique ces faits rares en établissant que dans l'hydrocéphale le cerveau n^est pas dissous dans le fluide de l'hydropisie , comme on l'a dit, mais qu'il est seulement déplissé, distendu par la présence de ce fluide; et comme cette distension s'est faite avec beaucoup de lenteur et par une douce pression , l'organe peut s'y être habitué au point de pouvoir continuer son service.
On a parlé d'observations d'animaux dont les cerveaux étaient en entier ossifiés , et qui avaient néanmoins conservé leurs facultés morales. Duverncy présenta le premier à l'Académie des sciences un de ces cerveaux ossifiés pris sur un bœuf; et, depuis, plusieurs exemples semblables ont été observés. On dit avoir reconnu , à l'extérieur de ces cerveaux, des traces de la faux . des circonvolutions , des vestiges de la membrane arachnoïde ; et dans leur intérieur , après les avoir sciés , l'indice des deux substances grise et blanche , celui du centre ovale. Mais, dans le temps, Kalisneri réfuta Duverney , et prouva à cet anatomiste que ce qu'il avait pris pour le cerveau ossifié n'était qu'une exostosequi s'était développée à la surface interne du crâne; Haller ensuite professa la même opinion; et aujourd'hui, c'est celle de tous les médecins. Comme l'exostose ne se développe qu'avec beaucoup de lenteur , qu'elle ne comprime que progressivement le cerveau, et que surtout le crâne s^agrandit toujours en même temps pour lui fournir un espace, ce qui en affranchit d'autant le cerveau , on peut concevoir pourquoi les facultés se sont quelquefois conservées; mais encore, le plus souvent , cela n'arrive pas , et le bœuf est dans un hébétement absolu.
Enfin, on a cité des expériences de Duvernej , dans lesquelles on avait enlevé à des pigeons le cerveau tout entier , sans qu'il en soit résulté aucune altération dans leurs facultés. Mais , ou l'expérience est fausse , ou Du^erney n'avait enlevé que les couches superficielles de l'organe. Toutes les fois qu'on a répété l'expérience en pénétrant jusqu'aux parties profondes, elle a donné des résultats opposés.
Ainsi, on peut assurer que l'intégrité de l'encéphale est
ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. 5o3
nécessaire pour la produclion complète des actes intellectuels et moraux , et que les lésions de cet organe entraînent une suppression ou une perversion de ces actes. Si quelquefois une altération a existé sans trouble dans les fonctions intellectuelles , c'es t qu'elle n'était que partielle , et cela prouve seulement que la masse encéphalique ne sert pas en entier à ces actes.
3° Tandis que toute altération du cerveau modifie le moral, comme on vient de le dire, l'altération de toute autre partie du corps , même des parties principales , de la moelle épinière, par exemple, souvent le laisse intact. C'est ce que l'observation des maladies a fait voir mille fois. Dans les affections mortelles du cœur, du poumon, de l'estomac , des différents viscères abdominaux , très souvent le malade conserve ses esprits, et assiste à sa propre destruction. Si d'autres fois le contraire arrive , et qu'il survienne du délire , cela s'explique par les réactions sympathiques des organes lésés sur le cerveau; et cet organe étant alors modifié, il est naturel que le moral le soit aussi.
4° Nous avons dit que le moral différait un peu dans chaque individu, et qu'il avait surtout un caractère différent dans chaque sexe. Or, le cerveau est différent dans ces divers cas. Si chaque homme a une portée d'esprit différente , c'est que chaque homme a un cerveau plus ou moins heureusement organisé. Un homme est-il idiot j imbécile ? généralement son cerveau est trop petit , imparfait, non développé; au lieu de 19 à 22 pouces de circonférence qu'a le cerveau d'un homme adulte et sain , le sien n'a que 1 3 pouces, et il égale à peine en volume le cerveau d'un enfant d'un an ; cela varie du reste selon le degré de l'idiotie. Un homme , au contraire, a-t-il un grand esprit, des facultés morales saillantes? généralement le cerveau est volumineux , et a un grand développement. Il est d'observation que les grands génies ont généralement de grandes têtes , ou an moins de grands fronts, ce qui dénote un grand développement des parties supérieures et anléi'ieures du cerveau ^
5o4 FONCTION DE LA SENSIBILITÉ,
de celles auxquelles on rapporte les plus belles facultés intellectuelles. Cette organisation se remarque dans les têtes des grands hommes, des pliiîosoplies ; et, par suite, les artistes Font appliquée, dans les statues, aux têtes des dieux. Les statuaires grecs ensevelirent sous un casque la tête de Périclès , dont les Athéniens raillaient la grosseur. C'est à raison de ce rapport entre le volume de Forgane et l'énergie des facultés, que Ton dit, en parlant des génies, qu'ils sont de grandes et àe fortes têtes. Peutêtre nous opposera-t-on le proverbe : Grosse tête , grosse bête: mais d'abord les proverbes , quoiqu'on les appelle la sagesse des nations, sont souvent menteurs, et des généralisations forcées d'un trop petit nombre de faits; ensuite la tête peut être grosse sans que le cerveau le soit , et seulement parce que la face est énorme ; enfin , le cerveau peut être très gros , mais manquer de ton , d'irritabilité , autre élément d'où résulte son degré d'activité.
A la vérité , nos connaissances actuelles ne peuvent pas nous faire signaler les différences que présente le cerveau, coïncidemment à chacune des variétés d'esprit et de cœur que préoentent les hommes: si cela était, nous aurions approfondi la physiologie intellectuelle , qui est à peine encore ébauchée. Mais la raison nous dit que ces différences doivent exister. D ailleurs, sommes-nous plus avancés pour les autres fonctions ? sans doute on est sûr que les différences que présentent les hommes dans le choix de leurs aliments tiennent à une condition particulière de leur estomac : et peut-on dire en quoi consiste cette condition ?
Ceci s'applique aux différences morales des sexes. Le cerveau n'est pas tout-à-fait le même dans Thomme et dans la femme : les anatomistes et les artistes ont reconnu que les parties supérieures et antérieures de l'organe sont moins développées chez la femme , qui a le front plus petit , et qu'au contraire, les parties postérieures sont plus grosses chez elle. Or, on verra que c'est aux parties supérieures et antérieures du cerveau qu'on rapporte spécialement l'intellect, qui est plus actif chez l'homme, et aux parties postérieures qu'on attribue les affections qui prédominent chez la femme. Cette
ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. t)oS
dlversit'' du cerveau dans les sexes ne doit pas plus étonner qu'une différence en d'autres appareils ; l'homme et la femme ne diiTèrent pas seulement l'un de l'autre par les organes génitaux , mais encore par des modifications dans les appareils qui leur sont communs.
50 Si le moral varie dans un même individu selon son âge , l'état de veille ou de sommeil , de santé ou de maladie , c'est que le cerveau est lui-même différent dans chacun de ces états. Ainsi , dans les premiers temps de la vie , le cerveau n'est encore qu'une simple masse pulpeuse. A la naissance^ époque de la vie où le moral est nul , à peine peut-on y distinguer encore quelques traces des appareils destinés à le perfectionner et à le renforcer. A partir de cet âge, ses fibres se développent graduellement , d'abord dans ses lobes postérieurs, et moyens , ensuite dans ses lobes antérieurs et le cervelets Il faut ainsi plusieurs mois après la naissance , pour que se montrent avec évidence les parties supérieures et antérieures de Torgane , qui sont chargées des facultés les plus belles. Il s'accroît de cette manière jusqu'à quarante ans. Enfin, audelà de cette époque, de même que le moral va en s'affaibîissant de plus en plus jusqu'à Fextrême vieillesse , de même le cerveau se flétrit j, se rapetisse, ses circonvolutions se rapprochent. On voit donc marcher de pair les facultés et leur organe. Ce rapport entre l'état des facultés et l'état du cerveau , s'étend même à toutes les variations que peut présenter le moral dans son accroissement et son décroissement. Ainsi , que dans l'enfance le moral soit précoce, comme cela s'observe si fréquemment chez les enfants rachitiques? c'est que le cerveau s'est développé plus rapidement, ou a plus d'excitabilité. Le moral, au contraire, est-il retardé ? c'est que le cerveau n'est pas développé , ou que sa flaccidité contraste avec le ton au'il avait dans le cas précédent. Souvent un enfant qui était précoce devient tout à coup plus que médiocre, et ne réalise pas les espérances qu'il avait données ; c'est que son cerveau , épuisé par un développement trop hâtif, est tombé en langueur. D'autres fois, un enfant médiocre jusqu'à l'âge de quinze ans développe alors des facultés brillantes que rien n'avait fait présager;
5o6 FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.
c'est que le cerveau , sollicité par la puberté , est sorti touf
à coup de son apathie.
Nous avons dit que le moral était suspendu dans le sommeil; or, quand nous traiterons de ce phénomène, nous verrons que probablement il a son siège dans le cerveau, et qu'il consiste, ou dans une action particulière de cet organe, ou dans son repos absolu.
Enfin , jamais il n y a une altération quelconque du moral, délire , ou manie, sans qu'il ny ait coïncidemment une altération directe ou sympathique du cerveau. Ainsi , y a-t-il délire? ou bien , il y a lésion directe du cerveau , parce que lui-même est le siège de la maladie, comme dans les inflammations de cet organe, les fièvres cérébrales; ou bien il est lésé sympathiquement, comme quand la maladie siège en un autre organe. Dans l'un et l'autre cas, l'altération du cerveau, tantôt tombe sous les sens, tantôt n'est pas aperçue. Nous en dirons autant de la manie. D'abord, cette maladie succède le plus souvent à des causes qui agissent directement sur le cerveau , soit physiquement, soit moralement ; comme quand elle résulte de la répercussion d'une humeur dartreuse sur la tête , ou de la continuité d'une affection morale. Ensuite, les effets de la manie portent tellement sur le cerveau, que toujours on trouve cet organe affecté après la mort , même quand il n'avait été influencé que sympathiquement. Enfin, faut-il s'étonner si la folie n'est produite souvent que sympathiquement, et par la réaction d'un autre organe sur le cerveau? Le cerveau n'est-il pas un des organes les plus importants, qui entretient le plus de connexions avec tout le reste du corps , particulièrement avec les systèmes nerveux divers qui régissent chacune des fonctions? et, à ce titre, ne doit-il pas recevoir avec toute facilité les influences des états divers dans lesquels ces fonctions peuvent se trouver?
Ce dernier fait met à même d'expliquer pourquoi le moral offre les mêmes alternatives de langueur et d'activité que les autres fonctions, et pourquoi il est modifié par les tempéraments. Ainsi , notre esprit n a y3a& sa facilité ordinaire ; soit parce que le cerveau fatigué de ses efforts antérieurs, ne
s'est pas assez reposé, n'a pas joui d'un sommeil assez profond; soit parce qu'il est troublé par quelques irritations qui lui arrivent sympathiqueraent du reste de l'économie^ ou qui même se développent en lui par suite des oscillations inévitables de la vie. De même, les tempéraments, quis'en-^ tendent des réactions respectives que les divers organes d'un même individu exercent les uns sur les autres , nous montrent le cerveau sans cesse ralenti ou pressé dans son travail, par les réactions qu'exercent sur lui les autres organes da corps; et même ces réactions ne sont sur aucun autre organe plus marquées que sur lui, à cause de ses connexixjns organiques étroites avec toute l'économie. Les faits sont ici tout à la fois si évidents , et si multipliés , que nous ne pouvons qu en exprimer la généralité. Nous pourrions en accumuler un grand nombre , qui tous montreraient des altérations directes ou sympathiques du cerveau, suivies de modifications morales. Le P. Mahîllon paraît long-temps devoir être imbécile; mais une blessure qu'il reçoit à la tête détermine le développement, ou mieux lexcitabilité de son cerveau; et de ce moment, il devient un bomme supérieur. Un idiot est blessé au crâne , et tout à coup son intelligence se manifeste ; mais elle ne se conserve que le temps que dure la plaie , et que cette plaie lient le cerveau en irritation (Fa/Ze/). Quel médecin adonné à l'observation des aliénations mentales n'a vu souvent des fous, dont la manie était périodique, manifester pendant l'accès des talents de poésie, de musique, qui auparavant leur étaient étrangers, et qu'ils perdaient au retour de leur raison ? Nous avons des phénomènes analogues, mais seulement moins prononcés, dans les bizarreries morales que présentent souvent les femmes à l'époque des règles , et surtout de la grossesse.
On a objecté que souvent dans les délires et les manies , on ne paraissait trouver aucune altération dans le cerveau. Mais, d'abord, c'est qu'on cbercbait généralement ce qu'on ne pouvait trouver; ensuite pouvons-nous tout voir ? et devons-nous nier tout ce qu'on ne voit pas?
6" La facilité avec laquelle nous concevons comment les
5o8 FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.
puissances matérielles du régime, du climat, des institutions, de l'éducation, modifient le moral , est aussi un argument à faire valoir en faveur de notre proposition. En effet, le cerveau étant un organe, il doit être accessible comme tout autre à ces influences. Selon le régime , il sera bien ou mal nourri , il recevra des principes stimulants ou sédatifs , et par suite le moral sera actif ou languissant : ne sent-on pas dans la tête l'influence doucement excitante du café et du vin ? Le cerveau présentera quelques différences dans sa structure chez les divers liommeSj selon les climats qu'ils liabitent, selon les races dont ils proviennent; et ainsi s'expliqueront les différences nationales des peuples. Quant aux effets des institutions , de l'éducation , le cerveau éprouvera , comme tout autre organe , les effets de l'exercice : cultivé , il prendra matériellement plus de volume , et acquerra plus de prestesse dans son jeu ; trop exercé , il s'épuisera; laissé dans l'inaction , il se rouillera, ou, au moins, n'atteindra pas tout son développement. Seulement , comme l'organe est ici le plus nerveux possible , les effets de l'exercice se verront toujours mieux en ce qui est de la fonction qu'en ce qui est de l'instrument.
70 L'anatomie et la physiologie comparées fournissent aussi des preuves fortes et nombreuses de la réalité de la fonction que nous attribuons à l'encépliale. Il n'y a de psychologie dans un animal qu'autant que cet animal a un cerveau : si chaque espèce animale a sa psychologie propre , dans chaque espèce aussi ^ l'encéphale a une organisation particulière. Plus les animaux présentent une sphère morale étendue, plus leur cerveau est gros et compliqué. Ajoutons qu'on peut répéter pour les animaux tout ce que nous venons de dire de Thomme, et que tous ces faits, conduisant à la même conclusion, doivent nécessairement en augmenter la force.
8« Enfin, le cerveau est un organe nerveux, et l'organe qui Test le plus, puisque l'élément nerveux le forme presqu'à lui seul; il doit donc être un organe de sensation, et même des sensations qui le soient le plus , si on peut parler ainsi. Or, les actes intellectuels et moraux ne sont-ils pas
ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. Sog
les phénomènes les plus élevés de la sensibilité? Si, d'ailleurs , la fonction qu'on assigne au cerveau n'était pas la sienne, quel serait donc son office? A coup sûr, il ne sert pas prochainement aux fonctions de la vie nutritive : cela est prouvé par le fait des acéphales, des maniaques; par celui du sommeil, et des mutilations que, dans des expériences, on a fait subir à cet organe. On a vu beaucoup d'acéphales naître à terme, et conséquemmentleur développement avait continué de se faire, bien que le cerveau fût détruit; beaucoup de maniaques ont physiquement la santé la plus bellej pendant le sommeil , qui suspend tout travail du cerveau,, les fonctions nutritives continuent comme à l'ordinaire j enfin , dans des expériences , on a fait subir des mutilations au cerveau, sans que les fonctions nutritives aient été altérées. C'est donc dans un autre but que le cerveau existe. Dirons-nous, avec des Anciens, qu^il est une éponge destinée à attirer toute l'humidité du corps; qu'il est un corps humide qui sert à tempérer la chaleur du corps ^ Mais, en même temps que ce sont là des hypothèses inadmissibles , expliquent-elles pourquoi l'encéphale offre tant de variétés dans la série des animaux, et pourquoi il est plus gros et plus compliqué dans l'homme qu'en tout autre animal ?
Concluons donc que le moral, comme toute autre fonction, a , dans l'économie , un organe affecté à sa production , et que cet organe est le cerveau.
Cependant quelques médecins, tout en admettant que le cei^eau est l'organe de l'intellect et du moral , ont pensé que d'autres parties du corps partageaient avec lui ce noble office^ Par exemple , on a voulu rapporter à chacun des tempéraments connus autant de dispositions morales et intellectuelles particulières. D'autres ont établi que , si évidemment le cerveau est l'organe de l'intellect, ce n'est pas en lui, mais. dans les organes de la vie intérieure, que se produisent les facultés affectives. Enfin , quelques-uns n'ont considéré le cerveau que comme un centre destiné à élaborer des impressions diverses qui lui arrivent ; et, dès lors, regardant ces impressions comme les matériaux nécessaires du moral , ils ont mis les organes qui les fournissent, les sens, par exemple.
SiO FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.
au rang des agents directs de cette importante fonction, tout aussi-bien que le cerveau. C'est par la discussion de ces trois propositions que nous allons terminer ce paragraphe.
D'abord , pour ce qui est des tempéraments , presque tous les philosophes ont rattaché à chacun des tempéraments connus une physionomie morale particulière. Le sanguin, a-t-on dit, a la conception facile, ]a mémoire fidèle , l'imagination vive; enclin aux plaisirs, il est généralement bon, mais inconstant et mobile. Le bilieux , au contraire , est emporté , violent, ambitieux, doué d'une volonté opiniâtre. Le lymphatique a les passions faibles , l'imagination froide , un penchant marqué à la paresse , etc. On peut lire , comme modèle à cet égard, la description donnée par Cabanis , dans le premier Mémoii'e de son t)uvrage , Rapports du physique et du moral de l' homme. Or , tout cela nous semble défectueux. Sans doute les tempéraments influent sur les facultés intellectuelles et affectives , mais ce n'est que de la même manière qu'ils influent sur toutes les autres fonctions; ils leur impriment seulement, comme aux autres fonctions, un caractère d'activité ou de langueur, selon le genre de réaction que les organes qui les fondent par leur prédominance ou leur infériorité exercent sur le cerveau. Ils sont bien ainsi un des liens qui rattachent le moral au physique , pour parler le langage des gens du monde , mais ils ne fondent pas pour cela une des conditions organiques desquelles dépend celui-ci. C'est tout comme si l'on voulait constituer ces tempéraments, partie de l'appareil digestif, parce qu'ils modifient la digestion. Nous croyons , avec M. Gall , que c'est une erreur que de rattacher telle faculté intellectuelle ou affective déterminée à tel tempérament. Tous les exemples qu'en ont cité les auteurs, ou ont été tracés après coup , ou sont récusés par mille autres qui leur sont opposés. D'ailleurs , pourquoi n'a-t-on jamais appliqué cette idée des tempéraments à la psychologie des animaux ? les considérations tout organiques de ces tempéraments ne sont-elles pas vraies d'eux comme de nous ?les idiots, qui ne peuvent manifester aucunes facultés intellectuelles, n'ont'ils pas comme les autres hommes un tempe-
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Tament? enfin, comment concevoir, avec cette théorie des tempéraments, pourquoi, dans un même individu, telle faculté est énergique et telle autre languissante ?
Passons à la seconde proposition. Nous verrons que les phénomènes de la psychologie sont de deux sortes , ceux qui constituent V intelligence, et ceux qu'on appelle les passions, ou les affections de V Ame. Or , Bichat a établi que tandis que l'encéphale était évidemment le siège des actes de Fintell igence , le système nerveux organique , et par conséquent les divers organes nutritifs, auxquels les ganglions multiples de ce système envoient leurs nerfs , étaient le siège des facultés affectives ou autrement des passions. Ce physiologiste a fondé son opinion sur les trois considérations suivantes : 1» C'est au cerveau que le sentiment intime de chacun fait rapporter le travail de l'intelligence. C'est à la région épigastrique , aux organes inlérieurs du thorax et de l'abdomen, que sont senties les passions; c'est là qu'elles ' font éprouver un resserrement. 20 Les effets du travail intellectuel portent sur l'encéphale , comme le prouvent la rougeur et la chaleur de la face , le battement des artères temporales dans les fortes contentions d'esprit , etc. Au contraire , c'est sur les fonctions organiques que portent les passions : le cœur presse , ralentit ou suspend ses battements ; la respiration devient haletante , entrecoupée ; la digestion s'arrête, ou est troublée; la peau est parcourue par des alternatives de chaleur et de frisson , elle rougit ou pâlit, se sèche ou se couvre d'une sueur brûlante ou glacée, etc. 30 Enfin, le geste et le langage rapportent l'intellect à l'encéphale , et les passions aux organes de la vie nutritive. En effet , pour exprimer quelques i 'sultats de l'esprit , la main se porte sur le front ; pour désigner une intelligence forte ou faible, on dit une tête forte ou faible , un grand ou petit cerveau. Et, au contraire, s'agit-il de peindre des atïections ? c'est sur la région précordiaîe que la main se dirige ; faut-il annoncer des sentiments bienveillants ou haineux? on dit un bon ou un mauvais cœur, A ces considérations, Bichat ajoute que les Anciens avaient déjà eu cette idée^ puisqu'ils avaient placé le siège des pas-
5l2 FONGTK)]V DE LA SENSIBILITÉ.
sions dans le centre épigastrique. Il fait remarquer> qu'au milieu des variétés que présentent les passions selon les âges , les sexes , les tempéraments , les idiosyncrasies , le régime , le climat, les maladies, etc. , ces passions se montrent toujours en rapport avec le degré de prédominance des divers appareils organiques. Enfin , établissant que les organes de la vie nutritive sont le siège des passions, il conclut que, comme les fonctions de cette vie sont involontaires, par conséquent hors l'influence de l'éducation , l'éducation n'a pas de prise sur les passions , et que ce qu'on appelle le caractère est incorrigible.
Les objections se présentent en foule contre toute cette doctrine, i» Comment concevoir que des viscères, dont les fonctions sont connues, et qui sont si différents les uns des autres , puissent être les agents d'actes moraux quelconques ? les passions , étant des phénomènes sensoriaux , ne doiventelles pas, comme tous autres phénomènes de ce genre, siéger en des organes nerveux? 20 Quand une lésion du cerveau existe , les facultés affectives ne sont-elles pas , aussi-bien que les facultés intellectuelles, perverties ou suspendues? 30 Si les viscères remplissent les hautes fonctions qu'on leur assigne ici, pourquoi ne manifestons-nous pas les passions dès les premiers jours de notre vie , époque à laquelle les viscères existent déjà et sont très actifs ? 4*^ Pourquoi les idiots, chez lesquels ces viscères existent et agissent aussi, sont-ils sans affections comme sans intellect? 5» Pourquoi les animaux supérieurs n'ont -ils pas nos passions ? 60 Enfin, ces arguments de Bichat , que les phénomènes concomitants et consécutifs des passions se rapportent aux organes de la vie intérieure , peuvent être aisément réfutés. D'abord, le fait n'est pas absolu. D'une part , souvent les passions troublent les fonctions de la vie animale aussi-bien que celles de la vie organique ; elles occasionent des convulsions , des paralysies, des épiiepsies, des manies, etc. D'autre part, souvent Tintellect produit dans les fonctions organiques les mêmes troubles que les passions , selon son degré d'activité, et la longueur du temps pendant lequel on l'exerce; Tissot, dans son Traité de la santé des gens de lettres , en a rap-
ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. 5l3
porté mille exemples; et, l'on connaît surtout celui de Mallebranche , qui fut saisi de vives palpitations de cœur à la lecture du Traité de l' homme par Descartes. Ensuite, remarquons que la démarcation entre l'inlellect et les passions n'est pas très précise, et que les actes intellectuels peuvent eux-mêmes présenter, tantôt l'entraînement de la passion, tantôt ie caractère du dégoût. Enfin , placer le siège des passions dans les organes de la vie intérieure , parce que ceuxci sont modifiés par elles , c'est prendre l'eiï'et pour la cause. Sans doute le cœur presse ses battements dans la colère; mais les jambes ne manquent- elles pas dans la peur? et si l'on rapporte la colère au cœur, ne laudra-t-il pas rapporter la peur aux jambes ? Dans cette manière de raisonner , les passions devraient souvent être rapportées à toute l'économie, car l'économie entière est atteinte : souvent une même passion siégerait dans l'estomac pour tel individu, dans le foie pour tel autre. Tout cela est inadmissible. Quant aux arguments tirés du geste et du langage^ il est aisé d'expliquer pourquoi l'un et l'autre ici se sont mépris; c'est qu'ils ont été inspirés par ce qu'il y a de plus saillant dans la passion , le sentiment qui l'accompagne : le geste , d'ailleurs, est souvent relatif aux actions que la passion appelle.
La proposition de Bichat sur le siège des passions est donc fausse. Il en est de même de la conséquence dangereuse qu'il en avait déduite; savoir, que ces passions sont irrésistibles, et que 1 éducation n'a pas de prise sur elles- Selon Bichat 3 les mouvements et les actes auxquels nous excite une passion sont aussi irrésistibles que le sont, par exemple, les convulsions qui éclatent à l'occasion d'une esquille d'os qui pique le cerveau; quoique dérivés du cerveau, ces mouvements et ces actes ne sont pas volontaires ; ils sont un effet forcé des influences des organes intérieurs sur le cerveau; et celui-ci les produit irrésistiblement , parce qu'il ne peut répondre aux sympathies qui lui arrivent que par ses fonctions propres, c'est-à-dire par des mouvements et des déterminations. Tout cela est faux. D'abord, les organes intérieurs n'étant pas les agents des Tome I. 33
5i4 rONCTlO?^ DE LA SENSIBILITÉ.
passions, ils ne peuvent plus irradier sur le cerveau ces irritations qui obligeraient irrésistiblement cet organe à former les déterminations qui constituent la passion , et à commander les mouvements par lesquels elle se satisfait. En second lieu , ces déterminations et ces mouvements ont un objet déterminé , et cela pourrait-il être, s'ils résultaient d'une irritation organiquement développée dans le cerveau? Enfin, il est certain que nous pouvons , non-seulement résister aux déterminations de nos passions , mais même en modifier l'impulsion intérieure. En effet, s'il est vrai qu'on ne soit pas le maître d'éprouver ou de ne pas éprouver une passion , nen est-il pas de même , d'abord , de tout autre acte moral quelconque, d'une perception, d'un souvenir, d'un juge-' nient ? échappe-t-on plus à ceux-ci quand on est dans les conditions propres à les faire naître? Ensuite, il faut distinguer dans la passion le penchant particulier qui la constitue, et Faction déterminée à laquelle elle sollicite; si l'un est irrésistible , Tautre ne l'est pas ; la passion n'est qu'une sollicitation à mie action , mais cette action n'en est pas moins laissée à la déj^endance de la volonté ; d'autres motifs peuvent même contrebalancer la première impulsion , et engager à y résister. Chacun a pu observer sur soi-même qu'il est possible de ne pas céder à ses passions. Comment douter de ce fait , lorsqu'il est constant qu'on peut faire taire l'expression faciale qui les décèle au-dehors et même Cil figurer une toute contraire ? et cependant ces expressions sont plus irrésistibles . et ne sont pas des choses déterminées, comme l'est l'acte, quel qu'il soit, auquel la passion provoque. Il y a ici , comme ailleurs , la progression que nous verrons se faire dans les actes de l'entendement; savoir, passion perçue, jugement porJ.é, volonté prise, et mouvements pour remplir cette volonté : tout cela sans doute est ici plus rapide, plus im|)érieux, à cause de la vivacité de la perception première ; mais bien que la volonté dans les passions se décide plus promptement, et, comme on dit, laisse moins le temps à la raison et aux autres motifs de se faire entendre , il y a toujours pouvoir de s'arrêter au dernier degré de cette série d'actions. Nous reviendrons
ACTES INTELLECTUELS ET MORAUX. f) i J
fin reste là-dessus à î'arlicie de la liberté derhomme. Enfin, 011 peut beaucoup plus que ne pas exécuter les déterminations de ces passions, on peut en nnodifier l'impulsion intérieure; tant par l'éducation physique, qui adoucit , affaiblit, selon le besoin , toute la constitution, et avec elle le cerveau, que par l'éducation morale, qui ne cultive ces passions que dans le degré qui les rend utiles.
Enfin , beaucoup de physiologistes ne considèrent le cerveau que comme un centre qui , pour produire les actes intellectuels et moraux, élabore des impressions qui lui sont apportées par les nerfs, et a absolument besoin de ces impressions. Ils rangent alors , parmi les conditions organiaues nécessaires à la production du moral , non-seulement le cerveau qui le fait , mais encore les parties qui fournissent et apportent les impressions sur lesquelles ce cerveau onère. Ils établissent que des rapports nécessaires, absolus, existent entre ces deux ordres de conditions organiques du moral; comme, dans la digestion, il en existe entre l'estomac qui fait le chyle , et les aliments sur lesquels l'estomac agit et avec lesquels le chyle est fait. Enfin, ils dérivent les variétés du moral, tant des différences qui existent dans le nombre et le caractère des impressions qu'on regarde comme en étant les matériaux, que des difféi^ences qui peuvent exister dans le cerveau lui-même.
On concevra que cette opinion a dû se présenter naturellement, si l'on réfléchit i^ que tous nos actes moraux, en dernière analyse, se rapportent à des objets de l'univers, placés hors de nous , et que nous n'avons pu connaître que par nos sens; 20 que toutes nos notions sur les corps extérieurs ne sont acquises que consécutivement aux impressions qu'en ont reçues les sens, et sont en rapport avec le caractèie de ces impressions; 3<> que toutes les autres sensations ne sont elles-mêmes accomplies que lorsque les impressions qui en sont le fondement ont été élaborées par le cerveau; 4<^ enfin, que, lors delà production des mouvements yolontaires, c'est du cerveau qu'émanent aussi les yolitions. Tous ces faits paraissent présenter les nerfs comme des collecteurs, des conducteurs d'impressions^ de voliiibus^
5i6 FONCTION DE LA SEîfSIBILITÉ.
et î'encépliale comme le centre où les unes aboutissent et d'où les autres émanent.
Cependant les partisans de ce système sont divisés entre eux , sur la source et le nombre de ces impressions , dont ils font les matériaux du moral. Condillac et son école n'en admettent que d'une seule espèce, celles qui proviennent des sens et qu'ils appellent impressions externes. Cabanis , au contraire , outre ces impressions externes , en admet d'autres venant de tous les autres organes du corps , et qu'il appelle impressions internes , par opposition aux premières. Exposons les deux théories.
A l'article des sens , nous avons rappelé cette doctrine des philosophes modernes , qui veulent trouver dans les sensations les éléments de toutes les connaissances. Nous avons ci té l'axiome à^Aristote : Nihil est in intellectu quod non priîis fuerit in sensu, axiome qui depuis a servi de base à la métaphysique de Condillac, On sait que ce philosophe suppose une statue, insensible d'abord , et n'ayant aucune idée , aucun sentiment ; mais qui, recevant successivement chacun des cinq sens, développe, par suite des impressions que ceux-ci lui apportent, toutes nos diverses idées et tous nos divers sentiments. Tl professe que tout dérive des impressions des sens , et , pour me servir de ses expressions , que les actes intellectuels et moraux ne sont que la sensation prem.ière tx'ansformée.
Cabanis , au contraire , pense que les impressions des sens ne peuvent pas seules constituer les matériaux du moral. Voyez, dit- il, l'homme dans sa plus tendre enfance , et les petits des animaux au moment de leur naissance : souvent ils présentent alors des déterminations morales assez compliquées ; et cependant leurs sens ne sont pas encore, ou sont à peine ouverts. Par exemple , peut-on dériver des sens les mouvements qu'exécute le fœtus dans le sein de sa mère, etl'acte de succion par lequel il prend sa nourriture et qu'il exécute dès le premier jour de sa naissance ? Est-ce à leurs impressions qu'il faut rapporter ces déterminations en vertu desquelles le petit poulet , sitôt qu'il est éclos, becqueté la graine qui doit le nourrir ? Peut-on , par eux , expliquer ce
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fait si souvent cité et rapporté par Galieji, d'un chevreau qui, à peine sorti du sein de sa mère , distingua un rameau de cilyse parmi d'autres végétaux qui lui étaient présentés? L'homme et les animaux, dit encore Cabanis, éprouvent, pendant le cours de leur vie, des variations morales aussi remarquables que constantes ; et rien encore dans l'état des sens ne peut justifier ces différences. Par exemple, lorsqu'à la puberté éclate dans la psychologie de l'homme un penchant nouveau, celui de l'amour, et cela même quand on est dans l'isolement le plus complet de toutes les impressions externes qui y ont trait , s'est-il fait quelque changement dans les sens externes ? et ces sens externes , depuis longtemps ouverts, n'auraient-ils pas dû en apporter, dèsle&premières années de la vie, les matériaux? Enfin, ceci s applique aux différences que présente le moral selon les sexes, les tempéraments, les climats, l'état de santé , de maladie, le régime , etc. ; dans ces états divers , les sens offrent-ils des variations correspondantes? et s'ils sont restés les mêmes, comme cela est évident , n'est-ce pas ailleurs qu'en eux qu'il faut chercher la cause de ces différences ?
De ces considérations, Cabanis conclut donc qu'il faut une seconde source d'impressions; et ces impressions sont, selon lui , les mouvements mêmes par lesquels les organes de la vie intérieure exécutent leurs fonctions ; ces mouvements , bien que profonds et non perçus , sont , dit-il , transmis au cerveau, et deviennent pour cet organe un nouvel ordre de matériaux. A la puberté, par exemple, lors de l'éveil des testicules et de l'action organique de cette glande pour la sécrétion du sperme , les mouvements organiques de cette sécrétion sont les matériaux des nouveaux penchants que cet âge de puberté voit éclore. Cabanis appelle les impressions de cet ordre internes , par opposition à celles des sens ^ civLÏ sonl externes . Il pense que, tandis que les impressions externes servent de base à tout ce qu'on appelle V intellect y les impressions internes sont les matériaux de ce qu'on appelle les instincts ; et comme les organes de la vie intérieure , d'où proviennent ces impressions internes , varient bien plus que les sens selon les âges, les sexes,
•^J''^ rOKCTîON DE LA SENSIBILITÉ,
les Lempéramen Ls , etc., il loi est bien plus facile de trouvei" en eux des modifications organiques qui coïncident avec celles que présente le moral en ces diverses circonstances.
Mais quelles preuves donne Cahanis de la réalité de ses impressions ioternes? il en appelle à quelques faits, maladifs il est vrai, mais qui , selon lui , font révéler à la nature le jeu de ses opérations ordinaires et secrètes. Ainsi : i^ le penchant de l'amour n'apparail chez l'homme et les animaux qu'avecle déveloj)pement du testicule; si celui-ci est enlevé dans l'enfance , le penchant ne se manifeste jamais: n est-ce pas, dit Cabanis ^ une raison de croire que c'est de ce testicule que partent les impressions qui sont les matériaux de cette chaîne nouvelle d'idées? 20 Des faits multipliés prouvent que l'état de l'utérus a beaucoup d'influence sur. je moral de la femme : par exemple , l'époque du développement de cet organe est celle à laquelle éclatent de nouveaux sentiments, celle où tout l'esprit en général prend plus d'ac= livilé; il y a généralement \xy\^ rapport entre l'activité de l'utérus et celle de l'esprit. Que l'utérus soit modifié, comme cela est lors de sa fonction menstruelle , ou lors de la grossesse , de l'accouchement, le moral l'est aussitôt; qui ne sait que le caractère moral de la femme n'est pas le même en ces divers états ? Or, tous ces faits ne sont-ils pas encore propres à faire croire que de cet organe émanent continuellement des impressions qui , parleurs variétés, déterminent relies que le moral présente en ces divers cas ? 3° Jl est impossible de méconnaître dans les constitutions ailes hjp oc h ondrlaques et mélancoiiquea l'influence qu'exercent sur le moral les organes de l'abdomen ; selon que ces organes exécutent plus ou moins bien leurs fonctions, la pensée a plus ou moins de langueur ou d'éclat, les affections sont plus ou 3uoins vives et bienveillantes. De là même, ces expressious . de mélancolie et dlijpochondrie y qui sont données à la disposition qu'offre alors le moral , et qui annoncent que la cause en est rapportée aux organes de l'abdomen. Souvent siègent dans les organes de l'abdomen la cause des alternatives de paresse et d'activité que présente notre intellect, celle du caractère bienveillant ou irascible de notre hu~
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mear, ainsi que celle de la folie. 11 est évideiiL qu'alors les organes abdominaux soûl pour le cerveau une source d'impressions insolites et désordonnées, qui lui font produire des actes irréguliers. Or , combien n'est-il pas probable que ce qui a lieu ici, mais avec exès , nous signale ce qui se fait, mais eu moins et dans une mesure convenable , dans l'élat de santé ; et qu'ainsi , de tous les organes du corps émanent d'une manière continue des impressions qui sont indispensables pour la production du moral !
Cabanis, dès lors, veut qu'on fasse une extension ai axiome di^Arislote. Il pense que la statue de Condillac n'était pas complète, et qu'avec les sens, il fallait donner aussi à celle statue les organes intérieurs, d'où émanent les impressions internes qui sont les matériaux des instincts. Il explique ainsi ces instincts, que Condillac dans sa pLiîosopliie refusait d'admettre , et regardait comme des jugements ordinaires, mais si rapides, que le jmncipe n'en était pas perçu , ou avait cessé de l'être par l'iiabitude. Il fait remarquer enfin qu'il y a une proportion de durée, d'intensité, entre les prodLuits intellectuels et les espèces d'impressions qui en ont été les matériaux. Tous les actes moraux, par exemple, qui dérivent d'impressions qui sont engendrées dans le sein même du système nerveux ou dans le cerveau , tels que ceux des manies , sont les plus forts et les plus durables. Viennent ensuite les instincts, dont les matériaux sont toutes les impressions internes, qui sont encore fortes et continuelles. Enfin, les actes d'i/v/jZ/ect sont les plus passagers, parce qu'ils émanent des impressions externes qui sont elles-mêmes mobiles et peu profondes.
Toutefois, puisque dans la tliéorie dont nous présentons ici l'analyse, les impressions sont d'une première nécessité pour la production du moral, en sont la base , le fondement; on conçoit que l'état de ces impressions doit influer nécessairement sur les qualités des actes moraux qui en sont le produit. Ainsi, que ces impressions, tant externes qu'internes, soient faibles, tous les actes moraux qui s'en suivront le seront aussi; les perceptions seront peu vives, les
souvenirs peu profonds , les jugements peu exacts et peu étendus; les volontés peu prononcées; les mouvements par lesquels ces volontés seront exécutées , ainsi que le langage qui les manifestera^ peu énergiques. Ce sera le contraire, si ces impressions sont fortes; le souvenir en sera gravé profondément dans la mémoire; le jugement en appréciera tous les détails; elles donneront naissance à des volontés fortes , qui seront exécutées vigoureusement, et exprimées avec chaleur. Si les impressions sont trop nombreuses , la perception en sera confuse , et toutes les opérations subséquentes seront de même incohérentes; si elles sont trop mobiles , les perceptions seront peu profondes, et toutes les déterminations morales qui succéderont seront sans consistance; si, au contraire , elles se prolongent avec continuité, les déterminations morales qui en dériveront seront remarquables par leur ténacité, etc.
On conçoit encore que puisque ces impressions sont si nécessaires, et ont par leur caractère une si grande influence sur le moral, on a dû dériver d'elles, autant que du cerveau lui-même , toutes les variétés que présente le moral selon les âges, les sexes, les tempéraments, etc. C'est ce qui a été en effet , et les fauteurs de cette philosophie ont même généralement plus attribué aux différences des impressions qu'à celles du cerveau.
Il résulte enfin que , dans cette manière de voir, on a dû mettre au rang des conditions organiques fondamentales du moral, non-seulement l'encéphale, mais encore les divers organes d'où émanent ces diverses impressions tant externes qu'internes.
Telle est cette doctrine des impressions; mais tout y est mal analysé , et, particulièrement, la dernière conséquence qu'elle établit est tout-à-fait fausse.
D'abord , à l'article des sens externes , nous avons prouvé que ces organes, quoique absolument nécessaires pour faire connaître les corps extérieurs , n'étaient pas ce qui déterminait le nombre et le caractère des facultés intellectuelles et morales. Dans la série des animaux et dans les divers hommes, nous n'avons vu aucun rapport entre l'état de per-
fection des sens et la psycliologie. Nous avons dit que les sens n'étaient que des instruments secondaires, nécessaires à l'accomplissement de quelques-unes des facultés de l'esprit, mais qui n'en déterminaient nullement la puissance. Si la perte de quelques-uns a paru arrêter en certains cas le développement de l'intelligence, comme Ja perte de l'ouïe chez les sourds-muets, c'est qu'elle a rendu impossible chez eux un langage sur lequel nous avons vu que de toute nécessité devait s'appuyer l'esprit pour effectuer ses opérations. Il n'eût pas été convenable de faire dépendre ainsi des circonstances extérieures à un animal le caractère de sa fonction la plus importante. Ainsi , déjà, il n'y a pas d'impressions externes.
Les impressions internes de Cabanis sont encore moins réelles. Et, en effet, quelles raisons avaient conduit ce philosophe à les admettre? lo la pensée que le cerveau a absolument besoin de recevoir des impressions pour enfanter des actes moraux , et qu'avait inspirée l'opinion qu on s était faite des servicesdes sens; 20 l'impossibilité d'expliquer avec les impressions des sens seules tous les phénomènes du moral : par exemple, pourquoi il y a déjà des actes moraux, avant que les sens soient en exercice ; pourquoi le moral varie tant dans les divers âges, sexes, tempéraments, etc., bien que les sens soient restés les mêmes. Or, relativement au premier point, nous venons de voir qu'on avait mal conçu le service des sens ; que ces sens ne sont que des instruments secondaires qu'emploie l'esprit, mais qui ■aç^n déterminent nullement les qualités et les attributions, et que leurs impressions ne sont réelles qu'en ce qui regarde la connaissance des corps extérieurs. Ainsi, l'existence d impressions ne doit plus paraître autant une nécessité. Quant au second point , ce n'était en quelque sorte que négativement, et parce que les sens ne suffisaient pas , que Cabanis admettait les impressions internes : or, sans le secours de celles-ci , et par l'état du cerveau seul , on peut très bien expliquer les phénomènes moraux dont il s'agit. Ainsi , si des déterminations morales s'observent dans l'homme et dans les animaux, pendant qu'ils sont encore dans le sein
2 22 FONGTIOi^ DE LA SEiSSlBîLITÉ.
lie îeiir mère , ou au. momeiît de leur naissance^ et lorsque leurs sens sont encore inactifs , ou commencent à peine leurs services , c'est qu'il y a déjà des parties du cerveau qui sont dévelojjpees et qui agissent. Si le moral varie dans les divers âges , c'est que le cerveau n'a pas dans chacun le même degré de développement, et que, comme tout autre organe, il marche graduellement à sa perfection et à son déclin. Cette liypoihèse des impressions internes est d'ailleurs en ellemême inadmissible : comment concevoir que des organes aussi divers que le sont ceux de la vie nutritive, entretiennent avec le cerveau des connexions du genre de celles qu'on assigne, et qui ne peuvent être que l'atti'but du système nerveux? Si ces impressions internes fondaient réellement une source des matériaux du moral , celui-ci devrait être en raison de l'état des organes intérieurs dont ces impressions émanent; et conséquemment les animaux supérieurs qui ont tous les organes intérieurs de l'iiomme devraient avoir les mêmes facultés morales. Il devrait en être de même des idiots; et, au contraire , on observe que le plus souvent les hommes de génie ont les organes intérieurs peu actifs. Enfin, comment, avec ces impressions internes, expliquer pourquoi les animaux et les hommes , avec des organes intérieurs à peu près semblables, ont, les premiers des instincts si divers, et les seconds tant de difïérences dans leurs passions? d'un côté, ce qu'on propose pour suppléer à l'insuffisance des sens externes choque tous les principes de la physiologie; et, de l'autre, cela ne suffit même pas pour expliquer les phénomènes.
Les faits principaux sur lesquels s'appuie Cahanis sont, la coïncidence du développement du testicule et de l'apparition du sentiment moral de l'amour, et la suppression de ce penchant consécutivement à la castration. Mais le premier fait devra- t-il étonner , si à la même époque que se développe le testicule, il se fait aussi un grand développement dans le cerveau? C'est ce qui arrive au cervelet, partie de l'encéphale qui, selon M. Qall , est le siège de l'instinct de la propagation; et il n'est pas extraordinaire que deux parties qui appartiennent à une même fonction, l'une,
le testicule , servant à son accomplissement matériel , l'autre, le cervelet , produisant le pencliant qui y sollicite , se développent en même lemj)S. Quant à la suppression du pencliant de l'amour consécutivement à la castration, cela est si la castration a été faite avant la puberté; mais cela n'est pas , si lopération n'a été pratiquée qu'après cette époque de la vie. La raison de cette différence est que, dans le premier cas, en enlevant le testicule, on a prévenu le développement du cervelet à Tépoque où il devait se faire; et que dans le second , au contraire, ce développement a eu lieu, et par conséquent a mis le cervelet en état de remplir son office. Si l'ablation du testicule a arrêté le développement du cervelet, c'est que ces deux organes, concourant à une même fonction, sont encbaînés par des liens réciproques. Toutefois , la persistance du penchant après la castration , c'est-à-dire lorsqu'à coup sûr les prétendues impressions internes manquent , est un argument direct contre ces impressions internes.
D'autre part, les arguments tirés de l'influence sur le moral , de Tuterus chez les femmes , et des organes abdominaux dans les constitutions dites mélancoliques et ^lypochondriaques , rentrent dans les influences des tempéraments , dans les réactions qu'exercent les divers organes du corps sur celui de la pensée, le cerveau. On peut dire, en effet , que tout ce que Cabanis a réuni sous ce titre commun à'irn.pressions internes , se rapporte aux influences que le. tempérament général exerce sur le moral. Sans doute par Ja ce philosophe a signalé un nouveau côté , par lequel le moral, est dépendant de l'organisation; sans doute il a prépare les idées actuelles sur la physiologie psychologique , en contestant que le moral puisse être exclusivement déterminé par l'état des sens; mais il a erré en voulant mettre cette m-, iluence au rang des conditions organiques fondamentales du moral. En somme, sa doctrine n'étant qu'une réunion, de l'opinion des Anciens sur l'influence qu'exercent les tempéraments sur le moral , et de celle des philosophes qui voulaient placer dans les viscères le siège des passions; on peut
lui opposer les mêmes arguments par lesquels nous avons
combattu les deux propositions précédentes.
Terminons donc toute cette discussion en concluant que l'encépliale, et l'encéphale seul, est le siège, l'organe des facultés intellectuelles et morales.
Mais cette proposition renferme implicitement celle-ci : que le degré de composition du cerveau , dans la série des animaux^ est ce qui règle la sphère morale de chacun; que, dans l'animal où le cerveau est simple , la sphère morale est peu étendue; que dans celui où le cerveau est très composé, la sphère morale embrasse de nombreux rapports. En effet, dans toutes les autres fonctions, on voit la forme, le mode de structure de l'organe, de l'appareil , déterminer le caractère de la fonction : pourquoi n'en serait-il pas de même de la fonction morale ? Dans chaque animal , les appareils de sensation , de digestion , sont édifiés pour le mode que devaient avoir les fonctions des sensations et de la digestion : pourquoi le cerveau ne serait-il pas dans chacun construit d'avance pour le caractère que devait avoir la psychologie ? Des faits directs confirment cette assertion. Dans la série des animaux , on voit les cerveaux se compliquer à mesure que le moral s'étend ; et l'on peut faire , sous ce double rapport , une échelle de gradation depuis les derniers animaux jusqu'à rhomme. Si cet être a la sphère morale la plus étendue, sll est le seul qui embrasse les hautes idées de la religion et de la morale, il est aussi celui qui a le cerveau le plus volumineux , et composé de plus de parties ; de sorte que si la physiologie du cerveau était plus avancée , on pourrait , en comparant les cerveaux des animaux avec le sien , faire voir la condition matérielle de ce qui constitue en lui l'humanité. Si le cerveau n'était pas d'avance construit pour telle psychologie , comme l'est l'appareil digestif pour telle alimentation; si les facultés de l'ame et de lesprit n'étaient pas aussi bien innées que toutes les autres facultés , il n'y aurait rien d'absolu en législation et en morale. Seulement le cerveau et ses facultés sont, dans chaque espèce animale, en raison du rôle que cette espèce est appelée à remplir dans
ACTES mTELLEGTUELS ET MORAUX. 52 5
l'univers. Si l'homme est à leur égard au premier rang; s'il change, dans les délicates affections de père, de fils, d'époux, de patrie, ces instincts bruts par lesquels l'animal est attaché à ses petits, à sa femelle , à son terrier; si , enfin , il a des facultés que n'ont pas les animaux, les sentiments religieux et moraux, toutes celles qui fondent l'humanité, c'est que l'homme a une vocation plus élevée ; c'est qu'il est , nonseulement constitué le roi de l'univers , mais encore réservé pour une vie future; c'est qu'il est spécialement destiné à vivre en société. Dès lors il lui fallait, non-seulement une intelligence assez étendue pour qu'il put se soumettre plus ou moins toute la nature , mais encore une psychologie telle qu'il pût établir des rapports sociaux avec les autres hommes : il lui ét^it nécessaire d'avoir la notion du juste et de l'injuste , de pouvoir s'élever à la connaissance de Dieu; sentiments sublimes qui lui font diriger sa conduite de manière à rendre possible et facile la société mortelle dont il est membre , et mériter la vie future à laquelle il est appelé. Toutefois, convaincus maintenant que l'encéphale est l'organe des actes intellectuels et moraux , nous avons à suivre , dans l'étude de la fonction morale , la même marche que dans l'étude de toute autre fonction; savoir, à étudier l'anatomie de l'encéphale , et à exposer ensuite le mécanisme physiologique de la fonction. Mais le premierpoint a été traité à l'article du système nerveux en général; arrivons donc aussitôt au second.
§ ÎII. Physiologie des Actes intellectuels et moraux.
Si nous voulons pénétrer le mécanisme par lequel l'encéphale concourt à la manifestation des actes intellectuels et moraux, nous nous retrouvons dans une ignorance plus grande encore qu'à l'égard des sensations proprement dites. L'encéphale est renfermé dans une cavité qui est close de toutes parts, et se trouve ainsi dérobé à notre observation. Si on le met à nu, et qu'on examine à quelles actions il se livre lors de la production des actes intellectuels et moraux, on ne voit rien ; les phénomènes qui se produisent en lui ,
526 FONCTION DE LA SElSSlBILITÈ.
aussi moléculaires que ceux par lesquels les nerfs , par exemple, exerçaient leur action d'impressions, ne sont aussi manifestés que par leurs résultats. Dès lors, on ne peut dire d'eux que ce que nous avons dit des diverses actions nerveuses précédemment examinées; savoir, que les mouvements qui les constituent ne sont ni physiques ni mécaniques, mais organiques et vitaux, et qu'ils sont le produit du cerveau. En effet, si aucune force physique ou chimique connue n'a pu rendre raison d'une sensation, de l'action d'un nerf pour engendrer cette sensation; à plus forte raison doit-il en être de même de l'action du cerveau pour la production des actes intellectuels et moraux. On ne peut méconnaître non plus la part active qu'a le cerveau à la production de ces intéressantes facultés : si le cerveau est lésé, cette production n'a plus lieu , ou se fait avec perversion; le cerveau, après quelque temps d'exercice, se fatigue , et a besoin de se reposer pour recouvrer l'aptitude à agir , etc.
Ainsi, nous voilà arrêtés dès le premier pas; et il semble que nous n'ayons plus à étudier les actes intellectuels et moraux qu'en eux-mêmes , abstraction faite des mouvements cérébraux auxquels ils doivent naissance; de même qu'on étudie une matière sécrétée , abstraction faite aussi des mouvements par lesquels l'orgaue sécréteur la fabrique, ces ' mouvements étant aussi trop moléculaires pour être aperçus. Cette étude rentre alors dans l'ordredes choses possibles, Duisque ces actes sont tous des faits dont nous avons perception , et conséquemment que nous pouvons apprécier.
Cette étude fonde une science spéciale appelée métapkysiijue , idéologie^ philosophie. A. la rigueur, nous aurions pu renvoyer aux ouvrages qui traitent de cette science: cependant, comme la physiologie doit faire l'histoire entière de l'économie de l'homme, et comme le moral en constitue un des points les plus intéressants, nous avons cru devoir en présenter une courte analyse.
Le moral de l'homme et des animaux, étudié en luimême, comprend deux sortes d'actes bien différents par leur but, le genre de sensation, le caractère d'entraînement qui
ACTES INTELLIiCTpELS ET MORAUX. 5 ^» 7
leur est propre; savoir : les actes intellectuels , par lesquels nous foncions toutes les connaissances que nous avons de nous-mêmes et de toute la nature, et nous faisons les diverses idées qui en sont la représentation; et \qs facultés affectives , qui consistent en des sentiments intérieurs , des penchants par lesquels nous sommes mis en rapport avec tout ce qui nous entoure ^ et provoqués à agir en de certaines directions. Entendement et intellect d'une part ;, affections de rdme ou passions de l'autre^ qualités de V esprit et qualités du cœur; tel est, en effet, la distinction généralement admise par les philosophes dans le moral de l'homme et des animaux.
1 ° Entendement ou intellect. Sous ce nom , on comprend l'ensemble des facultés par lesquelles nous acquérons toutes les notions que nous possédons. Mallebranche le définissait la capacité de recevoir des idées ; et les philosophes se sont proposés à son égard la solution d'un double problème; savoir, l'indication et le nombre des facultés élémentaires qui le composent, et la connaissance du mode dans lequel ces facultés s enchaînent et opèrent pour constituer l'édifice actuel de nos connaissances.
Relativement au premier points, la plupart ont professé la pluralité des facultés intellectuelles, et , par exemple, ont spécifié dans notre entendement des facultés de perception , de mémoire , de jugement , à'' imagination , de rai-^ sonnement ^ etc. Il est certain que quiconque s'interroge soiménie, peut distinguer dans l'acte de sa pensée beaucoup d'opérations diverses , comme percevoir , se souvenir , juger, imaginer ^ vouloir, etc. 11 n'est personne qui ne sente la différence qu'il y a entre percevoir une impression, par exemple, qui est le fait de la perception , et se retracer le souvenir de cette impression , qui est le fait de la mémoire. Chacun aussi reconnaît une difféi^ence, entre sentir le raj^port qui lie une chose à une autre , qui est ce qu'on appelle juger; et éprouver une tendance à agir dans une direction quelconque , qui est ce qu'on appelle vouloir. Ces actes particuliers , sentir^ se souvenir , juger , vouloir , sont si ])rès de nous, qu'il n'est aucun de ces mots dont on ne
saisisse de suite la valeur. Or, les philosophes ont fait de chacun de ces actes particuliers qu'ils distinguaient dans leur entendement, autant de facultés intellectuelles primitives; et ils se sont crus d'autant plus autorisés à le faire, que souvent ces actes leur paraissaient avoir différents degrés d'énergie , la mémoire , par exemple , pouvant être plus ou moins active que le jugement^, et vice versa. Ils ont ainsi établi la pluralité des facultés de l'esprit. Cette pluralité unefois admise, il s'agissait d'indiquer quelles sont précisément ces facultés élémentaires qui, par leur ensemble, fondent l'entendement. Mais ici les dissidences des auteurs sont extrêmes. Sans remonter aux idées des Anciens sur les dmes sensitive et végétaiwe; k celles à'Aristote^ qui distinguait comme facultés exclusives de l'àme de l'homme ce qu'il appelait Vintellect patient i Vintellect agent, Vintellect spéculatif et Vintellect pratique, pour nous en tenir aux Modernes, Bacon admettait, d'après les Anciens, deux âmes dans l'homme , une sensitive , qui préside à la vie et aux opérations du corps, et qui a pour facultés la sensibilité et le mouvement volontaire , et une raisonnable , qui est l'agent du moral , et dont les facultés , au nombre de six, étaient V entendement , la. raisoji^ la mémoire, Vimagina" tion, V appétit et la volonté. Descartes , au contraire, ne reconnaissait que quatre facultés élémentaires, la volonté, V imagination , V entendement et \d sensibilité. Hobbes admit deux facultés principales ^ celle de connaître et celle de se mouvoir; et dans la première , qui n'est que ce que nous appelons entendement , il signala quatre facultés élémentaires , sensibilité , imagination , mémoire et raisonnement, ^o^wef supposa six facultés de l'àme, qu'il disposait dans Tordre suivant: entendement , volonté ^ liberté , sentiment , pensée et action. De Brosses n'en reconnut que trois, volonté, intelligence et mémoire. Selon Fauvenargues , imaginer, réfléchirai se ressouvenir , forment toute la pensée. Selon Diderot, tout dans l'intellect se réduit à la mémoire des signes ou des sons, et à V imagination , ou mémoire des formes et des figures. Enfin , une opinion presque générale, est que les facultés premières de notre esprit, sont
\b. perception, la mémoire, le jugement et l'imagination. Condillac est surtout, parmi les idéologues modernes celui dont les idées sur la question qui nous occupe ont eu le plus de succès. Rejetant la doctrine des idées innées, que Descartes avait renouvelée de Platon , et avait si long-temps soutenue ; professant qu'il n'est aucune de nos idées qui ne Soit acquise par la succession des opérations des sens et de l'esprit, il admet dans l'entendement les facultés primitives suivantes : laisensation , V attention^ la. comparaison , le jugement, la réflexion, V imagination , le raisonnement. La sen^ sation est la faculté de l'esprit qui donne la perception d'une impression sensitive quelconque. 'L'attention est cette faculté de sensation appliquée exclusivement à un objet déterminé; c'est* comme son nom l'indique, la tension de l'esprit sur un objet spécial. La comparaison est la faculté de sensation appliquée à deux objets à la fois, he jugement est la faculté par laquelle l'esprit perçoit les rapports quelconques qui existent entre des objets comparés. Le raisonnement est cette autre faculté qu'a l'esprit de parcourir une suite de jugements qui s'encbaînent et se déduisent les uns des autres. La réflexion, comme le nom l'annonce, est la faculté par laquelle l'esprit revient sur lui-même, sur ses propres produits , pour en vérifier la justesse , et leur appliquer de nouveau sa puissance. Enfin, V imagination y à laquelle Condillac rattache la mémoire, est la faculté qu'a l'Ame de se représenter à volonté toutes les impressions, et de reproduire elle-même tous les produits de ses opérations. Quant, à l'ordre selon lequel s'enchaînent ces facultés, la sensation est d'abord mise en jeu ; ensuite , si parmi les perceptions qui lui sont dues, il en est une dont on ait une conscience plus vive , et qui fixe à elle seule l'Ame^ c'est le produit de V attention ; après , vient la comparaison , qui n'estqu'une double attention; la comparaison alors entraîne irrésistiblement à sa suite \e jugement ; si d'un jugement on passe à un autre qui s'en déduit , on raisonne; si l'esprit revient sur ses divers produits, il réflécliit; enfin, si l'Ame réveille spontanément ses perceptions diverses , V imagination. agit. Toutes ces facultés dérivent irrésistiblement les unes Tome 1. 34
SSo TOKGTIOW DE LA SENSIBILITÉ.
des autres; toutes ont leur origine dans la première, la sensation; et toutes ne sont que cette sensation première, quia été successivement transformée.
Des philosophes de notre époque , MM de la Romiguièrc et Destutt-Tracy , ont proposé quelques modifications au système philosophique de Condillac. Le premier conteste que la sensation soit la faculté originelle de toutes les autres, et fait, au contraire, dériver tout de l'attention. L'Ame , dit ce philosophe , n'est encore que passive, tant qu'elle ne fait que recevoir des sensations; elle ne commence à agir que lorsqu'elle s'applique à un objet déterminé, c'est-à-dire lorsqu'elle entre en attention Selon ce savant, l'entendement ne se compose que de trois facultés : V attention , qui , la première, est mise enjeu, et celle par laquelle l'esprit applique sa puissance à un objet quelconque; la comparaison ^ consistant dans la faculté qu'a l'esprit de considérer, de voir en même temps, à la fois, deux ou plusieurs objets, et qui n'est conséquemment qu'une double attention; et, enfin, le raisonnement, qui fait coordonner les différents rapports que la comparaison a fait remarquer, et qui n'est qu'une double comparaison. Selon M. de la Romiguière ^ le jugement, l'imagination, la mémoire , ne sont pas des facultés primitives; le jugement n'est que le produit irrésistible de la comparaison ; la mémoire , la trace que toute perception laisse dans l'entendement; l'imagination, une dépendance du raisonnement.
^.Destutt-Tracy védi^uit aussi le nombre des facultés primitives de l'esprit; il n'en admet que quatre , la perception, la mémoire , le jugement et la volonté ; mais ces quatre facultés s'enchaînent irrésistiblement , et ne sont jamais séparées. Sans doute, c'est la faculté de perception qui agit la première; mais par cela seul qu'on a éprouvé une ou plusieurs perceptions , on en conserve la mémoire , on porte sur elles différents yw^eme/ît5 , et l'on ressent à leur occasion des désirs , ou une volonté. Tout cela se succède , sinon à notre insu, au moins indépendamment de notre volonté; et c'est ainsi qu'on doit entendre cet axiome de Condillac , que toutes les opérations de V esprit ne sont que la sensation première
transformée. Pour M. Destutl-Tracj , V attention n'est pas une faculté élémentaire ; elle n'est que l'exercice actif des facultés intellectuelles. Il en est de même de la réflexion et du raisonnement^ qui ne sont qu'un emploi sagement combiné de ces facultés; de la comparaison et de V imagination, qui, l'une et Tautre, rentrent dans le jugement.
Nous ne nous ferons pas juge de toutes ces dissidences; nous nous en reconnaissons incapables. Nous dirons seulement que s'il y a espoir de les faire cesser quelque jour , et de connaître avec précision le nombre des facultés élémentaires de l'entendement , ce n'est qu'en associant aux méditations sur l'idéologie proprement dite les recberches sur l'organisation du cerveau. Mais nous reviendrons làdessus ci-après. Arrivons au second problème que se sont proposé les pbilosopbes, et voyons comment ils conçoivent la formation de toutes les notions intellectuelles que nous possédons-
Platon supposait innées dans l'esprit des notions sur la nature des choses, ce qu'il appelait des essences, des types; les êtres réels n'étaient que des copies de ces essences, et devaient être jugés plus d'après elles que d'après les sens. Descartes professa la même doctrine , sous le nom AHdées innées, Bacon^ Locke^ ConJi7/ac, au contraire, niant l'existence de toutes notions ou idées innées , dirent que l'entendement pouvait être, à la naissance, comparé à une tahlerase, etétablirent que l'esprit acquérait, formait toutes les idées qu'il possède aujourd'hui, consécutivement aux impressions des sens. Mais ces philosophes tombèrent dans un extrême opposé , en exagérant , non plus Finfluence de l'organe intellectuel intérieur, mais celle des objets extérieurs qui en sont les excitants. La vérité est entre ces deux théories : nos notions intellectuelles sont dues au concours de l'action des sens et des facultés intellectuelles, les premiers recevant des impressions des corps extérieurs, et les transmettant à l'esprit , et celui-ci se faisant consécutivement les idées sous lesquelles il se représente ces corps et leurs qualités diverses. Hemarquons , en effet, avec Condillac , que nous ne voyons jamais les corps en eux-mêmes, mais, au moyen
des idées que nous nous en faisons , nous ne voyons de l'univers que nos pensées.
La science est hors d'état d'expliquer comment une idée succède à une impression sensitive; et probablement elle ignorera toujours le mécanisme par lequel se produit ce phénomène le plus élevé de la nature vivante. Mais le fai t est certain. L'esprit ne se fait d'abord que des idées individuelles; celles des corps extérieurs le sont elles-mêmes dans l'origine; ce n'est qu'après qu'il arrive à faire des idées abstraites^ et des idées concrètes ou collectives. Relativement aux premières, les philosophes ont été long-temps embarrassés pour indiquer le mécanisme de leur formation. Prouver qu'il y a des corps, un univers, que tout ce qui nous apparaît n'est pas une illusion , leur a paru un problème difficile à résoudre. Il est certain, en effet , que les sens ne nous donnent pas par eux-mêmes cette notion; en vain Condillac avait voulu accorder cette prérogative au toucher; M. Destutt-Tracj a judicieusement observé que ce sens ne peut pas plus que les autres, et n'est, comme eux, qu'une affection du moi. La notion des corps extérieurs est évidemment une œuvre de l'esprit. Or, comment avons-nous cette notion? Cette question a arrêté beaucoup de philosophes ; et la plupart ont , sinon nié l'existence des corps, au moins déclaré que cette existence ne pouvait pas être philosophiquement démontrée. Certes, cet embarras des métaphysiciens à prouver la réalité des corps a lieu d'élonner, et contraste avec la tendance qu'ont tous les hommes à rapporter à un monde extérieur , même ce qui est évidemment une création de leur moi , un produit de leurs organes intérieurs , comme les prestiges des rêves , ceux des aliénations. Toutefois , voici comme M. Destutt- Tracj résout ce premier problème de philosophie : Lorsque , consécutivement à une volonté, nous nous mouvons , une sensation, dit ce savant, nous avertit de cet exercice d'une de nos facultés; si un corps extérieur vient à arrêter notre mouvement , la sensation cesse aussi, et nous sommes avertis par là que notre mouvement n'a plus lieu. Or, si avec la volonté de continuer notre mouvement , nous sentons cependant qu'il est arrêté , nous
ACTES INTELLECTUELS ET MOIlAUX. 533
devons en inférer que c'est par un obstacle qui est hors de nous , autre que nous ; et , dès lors , nous reconnaissons qu'il y a des corps. Action voulue et sentie , d'une part, résistance de l'autre , tel est, dit ce philosophe, le lien entre les êtres sentants et les êtres sentis, ce qui nous conduit à savoir qu'il y a des corps.
Quant aux idées autres que les individuelles , l'esprit a le double pouvoir de considérer, tantôt une seule qualité d'un corps pour en faire une idée spéciale, tantôt plusieurs qualités, plusieurs corps , pour se les représenter dans une seule idée. De cette manière, il se fait des milliers d'idées, qui, sans doute , n'ont pas dans la nature de corps qui leur correspondent , mais qui sont les moyens par lesquels il se représente toutes les qualités des corps, et tous les rapports qu'il observe entre eux. C'est là ce qu'on appelle des idées abstraites y et des idées concî^ètes ou collectii^es. Par exemple, lorsque considérant seule la qualité qu'a un corps de faire impression sur l'organe du goût , l'esprit en fait l'idée de sapidité , il a semblé retirer du corps une de ses qualités , pour la considérer à part ; il a fait une abstraction y mot qui désigne fort bien le mode selon lequel il a opéré. Lorsqu'au contraire, considérant toutes à la fois les qualités qui sont communes aux animaux, il en fait l'idée concrète à' animal, il a fait une opération inverse de la précédente. Or, ce mode de procéder de l'esprit lui est continuel : il va sans cesse en divisant et en composant, et en se faisant des idées pour chacun des points qu'il considère : par cet artifice, il précise chacun des attributs des corps, signale les rapports de toutes choses, descendant, d'un côté , par l'action d'abstraire aux dernières particularités, et s'élevant, de l'autre, par l'action de concraire , aux plus hautes généralisations. Non-seulement, en effet, l'esprit applique ce procédé aux premières idées individuelles ; mais encore il y soumet toutes ses idées abstraites et concrètes elles-mêmes , et cela à 1 infini , de sorte qu'il trouve toujours matière à former une idée , ou plus générale, ou plus spéciale.
Mais, pour que ce travail de l'esprit puisse se faire, ou au moins se poursuivre un peu loin , il faut une condition ,
c est que l'esprit attache à chacune de ses idées , de ses créations, un signe. Sans ce secours, ces idées seraient aussitôt évanouies et oubliées que formées ; et j malgré la double faculté qu'a l'esprit de particulariser et de généraliser, de descendre à des idées de plus en plus simples, ou de s'élever à des idées de plus en plus générales , on resterait dans une éternelle enfance , borné aux abstractions les plus rapprochées de nos perceptions premières. C'est ce qui est, par exemple, des animaux qui n'ont pas de langage artificiel, ou qui en ont un peu étendu , et qui d'ailleurs sont privés peut-être de cette précieuse faculté d'abstraire et de concraire. Mais si, au contraire, on dénomme chaque abstraction à mesure qu'elle est faite , et qu'on la conserve dans une langue, ou parlée , ou figurée , ou écrite, cette abstraction devient comme un être réel, que l'esprit peut se représenter sans cesse , et dès lors soumettre , à son gré , à son procédé de généralisation et de particularisation. Condillac a fort bien démontré que les langues sont absolument nécessaires au développement de la pensée , et que sans elle celle-ci serait bien vite arrêtée.
Telle est l'histoire de l'entendement. L'homme est sous ce rapport le premier des animaux ; son intelligence est , et avait besoin d'être la plus vaste. La nature a donné primitivement aux autres animaux, à proportion qu'ils sont moins intelligents , tous les moyens naturels qui importent à leur conservation; elle les a gratifiés de sens plus délicats; elle a placé en eux des armes naturelles, offensives ou défensives, etc. L'homme au contraire semble, sous tous ces rapports, avoir été oublié par elle : nu, privé de vêtements, organisé de manière à souffrir de la température du milieu dans lequel il vit, ses sens sont bien loin de lui donner primitivement toutes les lumières dont il a besoin. Forcé de dompter les animaux pour assurer sa subsistance , ayant au moins à redouter les attaques de beaucoup d'entre eux, il n a aucunes armes naturelles qui puissent lui servir dans ce rouble but, etc. Mais il a une intelligence pour suppléer à ce qui lui manque. Cette intelligence est telle, qu'il pénètre les causes de tous les phénomènes de la nature, et fait
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servir ceux-ci à ses besoins : par elle, il se rend maître de tous les agents naturels, et les fait agir à son profit. C'est ainsi qu'il fixe le feu; que , pour suppléer à la faiblesse de son odorat, il emprunte celui du cbien, qu'il oblige à chasser pour lui; que, pour remédiera la lenteur de sa course, il dompte le cheval. L'univers est un vaste champ qu'il exploite pour son utilité. Ce n'est pas ici le lieu de détailler tous les effets surprenants que crée son intelligence : nonseulement cet être a imaginé un grand nombre d'applications pratiques utiles à son bien-être physique , mais encore il s'élève aux causes des choses , embrasse leurs nombreux rapports, parcourt leur ordre d'enchaînement, de succession, et fonde ainsi les sciences. Nous venons donc certainement de parler d'un des beaux attributs de Thomme , de la plus belle de ses facultés , de celle qui , dans nos sociétés civililisées , où la subsistance physique de l'homme est facilement assurée, domine tout son être. Il est, en effet, beaucoup d'hommes pour lesquels les occupations de J'esprit sont le premier travail. Ce que nous avons dit du mécanisme de l'entendement, explique la grande influence qu'ont l'éducation et l'étude sur le développement de cette belle fonction. Puisque l'esprit parcourt une chaîne d'idées, passe d'un jugement à un autre , il faut bien qu'il accorde un temps quelconque à ce ti'avail , et qu'il s'applique à ne pas y commettre d'erreurs. Puisque l'exercice de la pensée exige l'emploi d'une langue, il faut bien faire, ou apprendre cette langue. Puisqu'enfin notre tâche est d'observer la nature , pour pénétrer l'ordre dans lequel se succèdent et se produisent les phénomènes qu'elle nous présente , il faut bien que nous consacrions à cette observation un temps quelconque , et qui doit être d'autant plus long que le sujet à observer est des plus vastes, c'est-à-dire l'univers entier.
Passons au second oi?di'e d'actes qui constituent notre moral , aux facultés affectives.
20 Facultés affectives , affedions de /awe, passions. Sous ces noms divers, on comprend tous les actes de notre psychologie, qui, étrangers à toutes facultés de connaître et de raisonner, consistent en de purs sentiments, en des
penchaDts qui, nous liant à ce qui nous entoure , sont les mobiles de notre conduite sociale et morale. Tel est, par exemple, cet instinct si heureux et si nécessaire, qui attache les pères et mères à leurs enfants, et en vertu duquel ceux-ci reçoivent des premiers des secours sans lesquels ils ne pourraient pas vivre. Tels sont encore, cet autre instinct qui rapproche les sexes ; et le sentiment de la pitié , en vertu duquel l'homme, destiné à une vie sociale, est porté à prodiguer des secours à son semblable qui souffre. Ce sont de véritables sensations internes , mais d'un ordre plus élevé que les sensations inlei'nes physiques de la faim et de la soif, et qui , tandis que ces dernières guidaient dans les besoins physiques, guident dans les rapports sociaux et moraux. Aussi ces facultés affectives qui fondent ce qu'on appelle les besoins du cœur, les besoins moraux , sont-elles des ^/«i- »jiV5 quand on les satisfait , des peines quand on leur résiste; et on ne les a appelées passions que parce que, dans ce dernier cas , et lorsqu'elles sont extrêmes , elles sont pour l'homme une véritable douleur.
L'histoii-e de ces facultés affectives est des plus intéressantes ; et l'on appelle morale la science qui en indique la nature, le nombre, les divers degrés, les diverses combinaisons , et qui prescrit la mesure dans laquelle il faut les renfermer pour que l'homme soit sage et heureux. Leur analyse n'est pas moins difficile et délicate que celle des facultés intellectuelles. Le dogme de leur pluralité a encore été plus universellement admis que celui des facultés de l'entendement; mais les moralistes n'ont pas été plus d'accord que les idéologues pour en spécifier le nombre et l'enchaînement.
D'abord, de même que les philosophes avaient réuni toutes les facultés intellectuelles en un seul groupe sous le nom à^ entendement , de même ils ont réuni toutes les facultés affectives sous le nom de ojolonié. Condillac ^ par exemple, en explique ainsi la formation : Toute sensation, dit-il , ayant le caractère de plaisir ou de douleur, aucune n'étant indifférente , par cela seul qu'une sensation est éprouvée, l'Ame est provoquée à agir en une direction quelconque.
Celle tendance est d'abord peu prononcée, et n'est qu'un malaise; bientôt elle augmente , devient inquiétude , c'està-dire difficulté qu'a l'Ame de rester dans la même situation; graduellement elle devient désir y tourment, passion, et enfin volonté déterminée d'exécuter un acte quelconque. Selon nous^ cette filiation manque de justesse; il n'y a rien de commun entre les facultés affectives ou les passions, et la volonté; celle-ci est le produit d'un jugement porté entre plusieurs motifs; et les premières sont de véritables sentiments intérieurs , remplissant au moral l'office des sensations internes au physique, et éclatant de même indépendamment de notre volonté.
En second lieu, de même que les idéologues avaient voulu faire dériver d'une faculté première toutes les autres facultés de l'esprit, Condillac de la sensation, M. de la Romiguière de l'attention , de même des moralistes ont placé la source et l'origine de toutes les facultés affectives dans une faculté principale , qu'ils ont dit être V amour de soi , Vamour-propre ; c'est-à-dire ce sentiment intérieur en vertu duquel chacun tient à soi, veille et pense avant tout à sa conservation , à son bien-être : ils ont dit que toutes étaient des retours de cet amour de soi sur lui-même. Nous rejetons encore cette idée ; nos diverses facultés affectives sont toutes spéciales et indépendantes les unes des autres ; cbercber à les rattacher à une faculté mère , est aussi peu fondé qu'il le serait de faire dépendre un des sens externes d'un autre ; de même que chacun de ceux-ci existe par lui-même, de même chaque faculté affective a son existence propre et indépendante. Que de sophismes était obligé d'accumuler Helvétius , pour échapper à ce que sa théorie présentait de faux, de contraire aux faits, et de dangereux !
En troisième Jieu , signalant un très grand nombre d'affections particulières , on a cherché à les classer , et chacun l'a fait différemment. Les uns, prenant pour base le caractère agréable ou pénible de l'émotion qui les constitue , les ont partagées en agréables et en pénibles. D'autres ont dit que toutes étaient, ou à^s affections d'amour, de rapprochement, ou des affections de haine y d'éloignement. La plu-
part, ayant égard à leurs résultats sur la société, en ont fait trois classes , les vertueuses , les DÎcieuses et les mixtes. Les premières sont celles qui ont des résultats utiles pour la société , comme les amours filial , paternel, conjugal , qui fondent les familles; la honte, Ia pitié, Ia générosité , qui, portant les hommes à se secourir , rendent plus facile Tétat social; V amour du travail, de Y honneur, de la. justice , qui évidemment ont le même but en constituant autant de garanties sociales. Les passions vicieuses, au contraire, sont celles qui nuisent à la fois, et à l'homme en particulier, et à la société en général, comme Vorgueil, la colère , la haine, la méchanceté , dont les effets sont souvent si funestes, et à celui qui les éprouve, et à ceux contre lesquels ils sont dirigés. Enfin les passions mixtes sont celles qui sont utiles ou nuisibles selon l'emploi que Fon en fait, selon qu'on en use ou qu'on en abuse. Telle est V ambition, qui tour-à-tour n'est qu'une louable émulation dont les effets sont heureux, ou un tourment d'autant plus grand que rien ne peut le faire cesser; tel est encore l'amour des richesses qui, dans une mesure convenable , n'est que prudence et moyen d'assurer son indépendance^ mais qui porté à l'excès et devenu avarice empêche de jouir des biens de la vie, et séquestre de la société des richesses qui devraient y fructifier. Quelque spécieuse que paraisse cette classification , nous observerons qu'il n'y a aucune passion exclusivement vertueuse et exclusivement vicieuse; toutes sont mixtes, c'est-à-dire que bonnes dans une mesure , elles sont nuisibles dans une autre. Il n'y a pas de passion qui , examinée en elle-même , ne soit bonne , n'ait son utilité ; comme il n'en est aucune dont on ne puisse abuser. Toutes sont des penchants utiles, mais qu'il faut régulariser et diriger par la raison.
Selon M. de la Romiguière, ce groupe de facultés qu'il designe, comme les autres philosophes, par le nom de volonté, se réduit à^trois , qui sont pour la volonté , ce que les facultés d'attention, de comparaison et de raisonnement étaient pour l'entendement; savoir, le désir, qui est la direction des facultés vers l'objet dont on sent le besoin ; la préférence, qui est ce même désir, mais fixé à un objet déterminé ; et
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enfin, la liberté, qui consiste à vouloir ou à ne vouloir pas après délibération. 11 est trop évident que ce philosophe s'est arrêté ici à des généralités, sans particulariser les facultés affectives primitives , ce qui était le problème à résoudre.
On a partagé encore les passions, en celles qui sont animales, c'est-à-dire qui ne servent que l'homme physique, et celles qui sont sociales, c'est-à-dire qui sont relatives à l'homme en société. Les premières guident l'homme dans sa conservation comme individu, et dans sa conservation comme espèce. Aux secondes se rapportent tous les besoins sociaux , lesquels varient selon les degrés de civilisation auxquels on est parvenu.
Enfin , on les a divisées encore en animales, qui sont communes aux animaux et à l'homme ; et en humaines ou exclusives à ce dernier , comme Vinstinct religieux et Vinstinct moral. Cette classification est fort importante, en ce qu^elle spécifie ce qui constitue l'humanité. C'est moins en effet par l'intelligence, que par les sentiments religieux et moraux que l'homme est distingué de tous les êtres animés : seul il possède ces instincts élevés auxquels il doit la notion de Dieu et celle du juste et de l'injuste. C'est par eux, qu'il est lié à son Dieu, et porté à lui rendre hommage , et qu'on le voit opposer à son propre intérêt le sentiment de ce qui est dû aux autres. Ce qu'on appelle la conscience n'est que l'inspiration de ces nobles penchants, qui applaudissent quand on a suivi leur heureux et utile entraînement , et qui font , au contraire, des reproches intérieui*s quand ou les a violés; cette conscience n'est réellement que la sensation de plaisir ou de peine que fait éprouver toute sensation interne quelconque, selon qu'on cède ou qu'on résiste à son vœu»
Si l'analyse de l'entendement était loin d'être parfaite, celle des qualités de notre cœur est peut-être encore moins avancée. On n'a pas encore spécifié quelles sont , dans ce nombre infini de sentiments divers qui peuvent éclater dans notre âme, les facultés affectives réellement primitives! S^il y a espoir d'y parvenir un jour, ce n'est aussi, comme nous l'avons dit pour l'entendement, qu'en s'appuyant sur l'organisation du cerveau. Encore est-il permis d'en douter.
54o FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.
si l'on réfléchit que l'étude des formes organiques est ici des plus difficiles, et que les résultats auxquels elle condui t seront toujours au moins sujets à des débats. Toutefois, il est sûr que riiomme est encore ici le premier des animaux. D'abord, parmi les facultés affectives qu^il possède , il n'en est aucune assez impérieuse pour prédominer complètement les autres, et commander irrésistiblement les actions qui en sont l'accomplissement; toutes s'équilibrent assez pour qu'il puisse tout-à-tour écouter l'une et écouter l'autre ; d'où il résulte que cet être a la liberté. Celle-ci n'est en effet que la possibilité d'être sollicité en différentes directions, de choisir entre différents motifs. En second lieu, nul animal n'a autant de facultés affectives que l'homme , ni à un degré de sensibilité aussi exquis ; ce qui fait que sa liberté est la plus étendue possible. Enfin, il est le seul qui ait des facultés affectives morales , et qui , conséquemment , ait une liberté morale. Les autres animaux, dans leurs relations entre eux, ne sont entraînés que par le sentiment de leur conservation matérielle, ou par des attachements : l'homme seul est en outre guidé par la notion du juste et de l'injuste; seul, portant dans son cœur cette loi d'éternelle justice , d'immuable vérité^ Ne fais pas à autrui ce que lune voudrais pas qui te fût fait, il comprend parmi les motifs qui le déterminent des motifs vraiment moraux. Ceux-ci peuvent même le porter à rendre le bien pour le mal. Ajoutons que l'intelligence de l'homme lui fait mieux juger la valeur, les conséquences de toutes ses déterminations. Les animaux sans doute ne sont pas sans liberté : mais d'abord, il y a moins d'équilibre entre les facultés qui les sollicitent, et souvent une prédomine; ensuite , ces facultés sont en moindre nombre , et par conséquent la liberté est plus restreinte; en troisième lieu, leur intelligence est moins capable de peser les conséquences de leurs diverses actions ; enfin , n'ayant pas de facultés affectives morales , ils ont bien la liberté , mais non la liberté morale. Aussi n'est-il aucun philosophe judicieux , aucun moraliste, qui n'ait proclamé la nature morale de Fhomme; et pour cet être, destiné à vivre en société, ce privilège était aussi nécessaire que celui d'une plus haute
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intelligence. Nous Favons vu ; en effet , contraint à se procurer tout par son intelligence. Nous l'avons montré agissant sans cesse sur la nature, pour s'en rendre maître, et la faire servir à son profit. Or, pour pouvoir manier ainsi les divers agents naturels, le plus souvent c'était trop peu d'un seul être aussi faible physiquement que lui ; il fallait le concours de plusieurs ; et voilà l'homme obligé de vivre en société. Cet être, d'ailleurs , n'est-il pas de tous les animaux celui dont l'enfance est la plus longue? Dans les premières années de sa vie, ne périrait-il pas s'il était abandonné et privé des secours de sa famille ? et la famille n'est-elle pas le principe de toute société ? L'homme est donc^ un être social par sa nature , et le fait seul le prouverait, car jamais on ne le voit isolé; toujours il est réuni en peuplades plus ou moins nombreuses , et civilisées. Dès lors, il a dû avoir dans sa psychologie les sentiments intérieurs nécessaires à la vie sociale ; comme la pitié , qui lui fait secourir ses semblables; la notion du juste et de l'injuste, qui est une première garantie pour chacun ; enfin , tous ces sentiments moraux qui sont le plus bel attribut de l'humanité. Les hommes sont certainement les uns pour les autres leurs plus terribles ennemis; et ces sentiments moraux sont ce qui sert à prévenir et à adoucir leurs combats.
Hélas! malgré l'heureuse organisation que nous avons reçue , trop souvent, dans le choc de nos divers sentiments, nous nous laissons aller à des actions injustes. Mais cela ne tient-il pas au peu de culture que nous faisons de nos facultés morales ? Sans doute , ces précieux inctincts ne s'apprennent pas , et sont donnés par la nature ,* mais ils sont passibles de l'éducation. Les institutions publiques et privées, sagement combinées , les développent. Que l'instruction devienne plus générale, et que les moyens de subsistance soient plus facilement fournis aux hommes, et l'on verra la morale pénétrer dans un plus grand nombre de cœurs, et la société ressembler davantage à ce que devrait être une réunion d'hommes. C'est à l'éducation et à la législation, la religion étant comprise dans l'une et dans l'autre , qu'il appartient de développer dans toutes les âmes ces nobles
sentiments qui constituent seuls Vétre raisonnable , et qui peuvent seuls faire Vhomme heureux. Car, qu'est-ce que la raison y dont nous faisons notre exclusif privilège , si ce n'est le sage emploi de toutes nos facultés ? et combien n'estil pas utile d'en suivre fidèlement les préceptes , puisqu'elle seule conduit sûrement au but auquel nous tendons sans cesse 5 le bonheur? Répétons en effet , avec les sages de tous les temps et de tous les peuples, que l'homme raisonnable est, toutes choses égales d'ailleurs , celui qui a le plus de chances pour être heureux. Sans doute , la fortune peut l'éprouver, le frapper de ses rigueurs ; mais le juste ^ dans des conditions égales , sera toujours moins malheureux que le méchant. Si les fripons, disait Francklin , connaissaient l'avantage qu'il y a à être honnêtes gens, ils le seraient par friponnerie.
Telles sont , à quelques diiïërences près , les opinions des philosophes et des moralistes sur les facultés intellectuelles et morales. Nous ne dissimulerons pas que, quoique ces idées consacrent les principaux traits delà nature morale de l'homme , elles laissent cependant les esprits dans un vague qui ne peut satisfaire des physiologistes sévères ; et nous répéterons, une troisième fois, que s'il est un moyen de sortir de ce vague , c'est de comprendre parmi les bases des travaux philosophiques l'étude de l'organisation du cerveau. Ce cerveau en eifet , est l'organe des facultés intellectuelles et morales ; certainement sa structure est en raison du nombre fit du caractère de ces facultés ; s'il y a vraiment des facultés primitives , une structure cérébrale spéciale doit correspondre à chacune d'elles ; et par conséquent, si l'on parvenait à découvrir la structure cérébrale propre qui appartient à chaque faculté primitive , il ne serait pas plus possible de douter de la spécialité de celle-ci, qu'on ne doute de celle des sens externes , pour chacun desquels il existe des organes distincts. Exposons les travaux qui ont été faits dans cette direction. Nous serons ramenés ainsi à des considérations matérielles, et par conséquent physiologiques, dont nous nous étions éloignés.
Tout en reconnaissant l'impossibilité de pénétrer comment le moral est lié à une action du cerveau; tout en con-
venant qu'on ne serait, pas plus avancé à cet égard, quand les mouvements du cerveau seraient sensibles et apparents; ne serait-il pas possible de saisir les rapports qui certainement existent entre la structure de Tencéphale, et le nombre et le caractère des facultés intellectuelles et affectives ? D'un côté, le cerveau est un organe fort compliqué, où l'anatomiste a signalé beaucoup de parties; de l'autre, on a distingué dans le moral plusieurs facultés intellectuelles et affectives primitives : ne pourrait-on pas dès lors spécifier, d'une part, le service de chacune des parties du cerveau , et de l'autre, le siège , l'instrument de chacune des facultés élémentaires, fondamentales de l'esprit et de l'Ame ? On a fait beaucoup de recherches en cette direction; et on doit d'autant plus y applaudir, que ces recherches sont le seul moyen assuré de résoudre le problème de la nature intellectuelle et morale de l'homme.
Jusqu'à ces derniers temps,, on n'eut égard qu'à la masse et au volume du cerveau. On établit d'abord, que plus le cerveau est gros dans une espèce animale , dans un individu, plus dans cette espèce, cet individu, l'intelligence est grande. Mais l'homme qui , sans aucun doute , est l'être le plus intelligent, n'est pas celui dont le cerveau soit, d'une manière absolue, le plus gros; et Ion voit produire à des animaux dont le cerveau est fort petit, à l'abeille , à la fourmi , des choses étonnantes. Ces faits firent donc modifier la proposition, et l'on dit que plus le cerveau était gros dans une espèce animale, proportionnellement au volumedu corps, plus le moral dans cette espèce était étendu. Mais, rhomme n'est pas encore , de tous les animaux , celui dont le cerveau a proportionnellement le plus de masse; et, dès lors, TVrisherg et Sœmmering proposèrent de ne juger du vo~ lumedu cerveau que proportionnellementau reste du système nerveux. Or, nous ne pouvons encore accéder à cette proposition. D'abord, àne la prendre que dans les limites posées par TVrisberg ei Sœmmering ^ elle n'est pas rigoureusement vraie; lobservatiou de beaucoup d'animaux la contredit. Ensuite , remarquons que cette base de la considération de la masse et du volume du cerveau ne peut qu'être accessoire
à la solution du problème dont il s'agit ici. Nous dirons en effet, ci-après , que toute la niasse encéplialique n'est pas en entier affectée à la production des actes intellectuels et moraux; le cerveau seul y concourt; et dès lors il aurait fallu n'évaluer que le volume de cet organe. En troisième lieu, quelle induction tirer d'une notion générale sur la masse et le volume , i-elativement aux spécialités innombrables que présente le moral dans les divers animaux et dans les divers hommes? Enfin, ajoutons qu'il n'y a rien d'absolu et de constant dans les proportions de la tête avec les autres parties du corps : la première peut présenter une disproportion en plus ou en moins, les autres parties restant les mêmes, et vice "versâ.
Toutefois , c'est sur cette considération de la masse et du volume du cerveau , que reposent plusieurs moyens divinatoires par lesquels on a cherché a juger a priori le degré d'intelligence des animaux; savoir, Y angle facial de Camper, V angle occipital de Dauhenton, le parallèle des aires de la face et du crâne de M\ Cuwier, etc. Des deux parties qui camposent la tête, le crâne est généralement en raison du volume du cerveau , et la face , en raison du développement des organes du goût et de l'odorat ; et, comme ces sens sont plus consacrés à des besoins physiques qu'à ceux de Fintelligence, on a supposé que la proportion respective de ces deux parties, le crâne et la face, pourrait servir à préjuger le degré d'intelligence des animaux; l'intelligence étant plus grande là où il y aurait un grand crâne et une petite face , et cette intelligence étant au contraire bornée là où il y aurait un petit crâne et une grosse face. Or , c'est à faire connaître cette proportion que tendent les trois moyens dont nous venons de parler.
Le premier, ou angle facial de Camper, e=t du à l'anatomiste de ce nom. Si l'on suppose; d'une part, une ligne verticale , conduite des dents incisives supérieures , au point le plus élevé du front; et de l'autre, une ligne horizontale, conduite de ces mêmes dents incisives supérieures, a la base du crâne, en passant au niveau du conduit auditif externe ; ces deux lignes formeront un angle dont le degré
d ouverture sera en raison du volume du crâne , et par conséquent du cerveau. C'est là ce qu'on appelle Vangle facial; plus cet angle a d'ouverture, plus le cerveau est gros, et plus l'intelligence doit être grande. L'homme est, de tous les animaux, celui qui a cet angle le plus grand; il est de 80 degrés chez l'Européen , qui appartient à la plus belle race d'hommes j de yS degrés chez l'homme mongol , et de 70 chez le Nègre. L'orang-outang n'a déjà plus cet angle que de 60 degrés, et les autres singes l'ont encore plus petit. Lavater i dans ses travaux sur la physionomie , â dressé une échelle des animaux sous le rapport de l'angle facial , depuis la grenouille , où la ligne faciale est très inclinée, jusqu'à l'Apollon du Belvédère ^ où cette ligne est tout-à-fait droite. Les Anciens avaient, par instinct, saisi ce rapport entre la capacité du crâne, la disposition de la face , et l'étendue de Tintelligence : ils avaient, dans les statues des héros et des Dieux , exagéré l'ouverture de l'angle facial jusqu'au point de le portera 90 ou 100 degrés.
Dauhenton, ensuite, fit, pour la partie postérieure delà tête, ce que Camper avait fait pour l'antérieure; c'est-à-dire qu'il tira une ligne horizontale du bord inférieur de l'orbite au bord postérieur du grand trou occipital, et une autre ligne verticale du sommet de la tête à l'intervalle des condyles de Toccipital. Ces deux lignes circonscrivent aussi un angle , dont l'ouverture est en raison du volume du crâne et par conséquent du cerveau, et qui est ce qu'on appelle V angle occipital. Cet angle est d autant plus ouvert que le cerveau est plus gros^ et, par conséquent, peut servir à évaluer l'intelligence. Par exemple, il n'est chez aucun animal plus grand que chez l'homme, et cela parce que le trou occipital est chez cet être situé tout-à-fait horizontalement; chez les animaux, où le trou occipital se recule de plus en plus, et finit par être situé tout-à-fait en arrière, à l'opposite de la gueule, cet angle devient de plus en plus aigu.
M. Cwt^/e/' reproche aux angles facial et occipital de n'être pas applicables au plus grand nombre des animaux, aux oiseaux, aux reptiles, aux poissons, etc. Il ajoute que l'an- ÏOME I. 35
gle facial peut tromper chez l'homme lui-même; soit à cause des sinus frontaux^ qui , quoique petits , relèvent néanmoins un peu la ligne faciale; soit à cause des variations que peuvent présenter les mâchoires ; les mâchoires en effet inclineront la ligne faciale si elles sont trop saillantes, ou la laisseront droite si elles ne le sont pas. Voyez l'angle facial varier dans l'homme selon les âges , par suite de la disposition des mâchoires :de 90 degrés chez Tenfant, dont les mâchoires ne sont pas développées , il n'est déjà plus que de 5o degrés chez le vieillard décrépit , dans lequel les rnâchoires sont très en avant. D'après ces considérations, M. Cui^ier veut que si on use de l'angle facial , au moins on conduise la ligne verticale à la tahîe interne du crâne, au lieu de la table externe. Mais il préfère à ce moyen la comparaison des aires de la face et du crâne dans une coupe verticale de la tête. D'après ses observations , l'aire du crâne est chez l'Européen quadruple de celle de la face; dans le Caîmouck , l'aire delà face a déjà augmenté d'un dixième; dans le Nègre, l'augmentalion est d'un cinquième, et dans les sapajous , de moitié; dans les mandrils , les deux aires sont égales; et, à mesure que l'on descend dans la série des animaux, l'aire de la face l'emporte en étendue sur celle du crâne : dans le lièvre, elle est déjà plus grande du tiers; dans les ruminants, ellel'estdu double; dans le cheval, elle est quadruple , etc. ; de sorte que l'intelligence est dite plus grande ou moindre, dans la même proportion qu'augmente ou diminue l'aire du crâne, relativement à celle de la face. Ce savant compare aussi la figure des deux aires, la direction de la ligne qui sépare ces deux parties, etc.
Des savants d'Allemagne, Oken , Spioc , etc. , ont imaginé des méthodes plus compliquées encore d'apprécier le volume et la forme du crâne, et par suite Tétat du cerveau. Mais tous ces moyens divinatoires sont imparfaits. L'angle facial , indépendamment des reproches mérités que lui a faits M. Cuvier, ne fait juger que le volume des parties antérieures du cerveau; l'angle occipital ne fait apprécier que l'état des parties postérieures de cet organe; et, dans Fun el l'autre de ces deux systèmes, les parties latérales du cer-
veau sont négligées. Il est sûr que l'angle facial rabaisse le Nègre au-dessous de ce qu'il est réellement, à cause de la saillie que font en avant les mâclioires dans cette ^ ace d'hommes. Que penser d'ailleurs d'un moyen qui ferait juger semblables presque tous les animaux? Blumembach dit a\oir trouvé les angles facial et occipital , à peu près les mêmes sur les trois quarts des animaux connus. 11 n'y a pas de ioute nécessité rapport de volume inverse entre le crâne et la face ; il peut, au contraire, exister un grand cerveau avec une grande face, et un petit cerveau avec une petite face. Beaucoup d'animaux dont la face est petite sont plus str.pides que d'autres dont la face est grosse; et, parmi les hommes éminentsquiont brillé sur la terre, si quelques-uns avaient la face petite, comme Bossuet, Voltaire yhQdiUCOw^ aussi avaient la face grosse, comme Montaigne^ Leihnitz, etc. Enfin, tous ces moyens portent sur la considération de la masse totale du cerveau; et nous avons déjà dit que , pour la solution du problème dont il s'agit, cette considération ne peut être qu'accessoire.
En eifet, dans la masse encéphalique , tout ne sert pas à la production du moral; il n'y a guère que le cerveau, et encore seulement les hémisphères de ce cerveau. M. G^// cependant y rattache aussi le cervelet. Ce qu'on appelle le mésocéphale, ou protubérance annulaire , n'est qu'un groupe de systèmes nerveux , affectés pour la plupart aux fonctions des sens. Aussi , les hémisphères cérébraux sont aussi divers dans les animaux que l'est leur psychologie ; chez aucun , par exemple , ils ne sont aussi gros que chez l'homme ; chez le singe, ils sont déjà aplatis, et au-delà ils deviennent de plus en. plus petits ; les lobes moyens sont de moins en moins bombés vers le bas ; les lobes postérieurs finissent par manquer tout-à-fait et laisser le cervelet à découvert; les circonvolutions sont de moins en moins nombreuses et profondes , et même le cerveau finit par être tout- à -fait lisse. Indépendamment de ces premiers faits qui semblent prouver que , dans la masse encéphalique, les hémisphères cérébraux seuls sont les agents du moral, il est d'autres preuves déduites d'expériences directes sur les animaux vivants. M M. Ro-
lando , à Turin , et Flourens , à Paris , ont enlevé ou lésé , autant que possible isolément , les diverses parties de l'encépliale , dans le but d'en découvrir les fonctions ; et ils ont vu que , si les liémisplières cérébraux seuls étaient enlevés , l'animal était assoupi , en léthargie , insensible à toutes impressions , comme endormi , et évidemment sans persistance d'aucunes facultés intellectuelles et affectives ; et que si , au contraire , ils mutilaient d'autres parties de l'encépbale , le cervelet par exemple , laissant les hémisphères du cerveau intacts, l'animal était privé de quelques autres facultés, de celle de se mouvoir, par exemple , mais avait la connaissance de lui-même, conservait l'exercice de tous ses sens, etc. On conçoit donc que, dans les procédés divinatoires précités, la comparaison n'aurait dû porter que sur les hémisphères cérébraux.
M. Desmoulins veut même beaucoup plus; il pense que c'est exclusivement par les circonvolutions, c'est-à-dire par le plissement de la membrane des hémisphères , qu'on peut juger du degré de l'intelligence. Selon lui, les circonvolutions cérébrales sont d'autant plus multipliées dans les animaux, que ces êtres sont plus intelligents; et, en effet , elles ne le sont chez aucun plus que chez l'homme. Il avance que ces circonvolutions sont disposées de même dans les animaux qui ont des mœurs semblables; que dans une même espèce, elles diffèrent sensiblement , selon que les individus ont à un degré plus ou moins éminent les qualités de leur nature; que , par exemple , elles sont évidemment moins nombreuses et moins profondes dans les hommes idiots; qu'elles s'effacent à la suite des folies anciennes. Il fait remarquer que les lésions encéphaliques qui déterminent des perversions morales sont surtout celles qui portent sur les circonvolutions , et que tandis que des épanchements apoplectiques dans le centre de l'organe n'entraînent que des paralysies de sentiment et de mouvement, le moindre arachnitis provoque du délire. Il professe enfin que le nombre et la perfection des facultés intellectuelles et morales sont en proportion des circonvolutions. Nous croyons cette assertion fondée; mais, outre que les angles facial et occipital ne peuvent
faire apprécier l'état des circonvolutions, ce n'est encore là qu'une généralité à laquelle on ne peut s'arrêter sans renoncer à la solution de la question.
On a eu aussi égard à la proportion du volume du cerveau avec celui du cervelet et de la moelle alongée : on a dit que plus le cerveau était considérable proportionnellement aux deux autres parties de la masse encéplialique , plus l'intelligence était grande. Éhel et Sœmmering ont voulu faire aussi de cette proportion un moyen de yn^ev à priori l'intelligence. Mais il ne s'agit encore ici que d'une généralité qui ne peut rien apprendre sur les spécialités du moral 5 et, d'ailleurs , que devient cette base, s'il est vrai, comme le veut M» Gall, que le cervelet soit l'agent d'une des facultés primitives de notre psychologie, et si les proportions de ce cervelet avec le cerveau ne sont pas dans des rapports obligés? Souvent on trouve un gïos cerveau avec un petit cervelet , ou un petit cerveau avec un gros cervelet, ou ces deux parties également grosses o légalement petites , etc.
Tel était l'état de la science^ lorsque de nos fours M. Gall a émis une proposition qui , si elle était vraie, ferait approcher davantage du but : c'est que le cerveau n'est pas un seul organe , mais un composé d'autant de systèmes nerveux qu'il y a de facultés primitives et originelles dans le moral. Selon lui ^ le cerveau est un groupe de plusieurs organes , qui sont affectés chacun à la production d'un acte moral spécial ; et , selon que le cerveau d'un animal contient un nombre plus ou moins grand de ces organes, et à un degré de développement plus ou moins fort, cet animal a dans sa sphère morale un nombre plus ou moins grand de facultés , et des facultés plus ou moins actives. De même qu'il y a autant de systèmes nerveux sensoriaux et d^organea de sens qu'il y a de sens externes , de même il y a autant de systèmes nerveux cérébraux qu'il y a de facultés morales spéciales ou de sens internes. Chaque faculté morale a dans le cerveau une partie nerveuse affectée à sa production , comme chaque sens a son système nerveux spécial : la seule différence , c^est que les systèmes nerveux des sens sont séparés, distincts;
55o FONCTION DE LA SENSIBILITÉ.
tandis que ceux du cerveau sont tassés dans la petite cavité du crâne , et ne paraissent former qu'une seule masse. On sent aussitôt l'importance d'une pareille proposition pour la question qui nous occupe. Mais quelles preuves M. Gall invoque-t-il ? les voici : lo II a été établi en principe , que chaque psychologie correspondait à une structure déterminée du cerveau y et que les différences dans la structure du cerveau sont ce qui produit les différences dans la psychologie. Or, les différences du cerveau consistent moins dans des changements de la forme générale de l'organe que dans des parties que les cerveaux ont de plus ou de moins j et si ces parties sont ainsi ce qui fait jouir les animaux de quelques facTiliés de plus ou de moins, on peut certainement les considérer comme les organes spéciaux de ces facultés. 20 Les facultés intellectuelles et morales sont multiples ', tout le monde en convient : chacune conséquemment doit avoir son organe spécial, car l'idée de la pluralité des facultés de l'âme doit entraîner celle de la pluralité des organes cérébraux : chaque sens externe n'a-t-il pas son système nerveux propre ? 3® Dans les divers individus d'une même espèce, dans les divers hommes, on observe beaucoup de variétés psychologiques; la cause en est sans doute dans le cerveau; mais on ne peut guère en accuser une différence dans la forme générale de cet organe; cette forme est sensiblement la même; elle réside bien plutôt en des différences qui portent sur des parties isolées du cerveau. Or, ces parties isolées ne sont-elles pas par là constituées des systèmes nerveux distinsts ? 40 Dans un même individu, un même homme , jamais les facultés intellectuelles et affectives n'ont toutes le même degré d'activité; tandis qu'une prédomine, une autre peut être faible. Or, ce fait, inexplicable dans l'hypothèse que le cerveau est un organe unique , se conçoit aisément dans la théorie de la pluralité des systèmes de cet organe; tandis que la partie cérébrale , qui est Tagent de la première faculté , est proportionnellement plus volumineuse ou plus active , celle qui préside à la seconde l'est moins. Pourquoi cela ne serait-il pas des organes cérébraux comme des autres organes du corps , des sens , par exemple ?
ACTES IJNTELLEGTUELS ET MOUAUX. 55 1
iie peut-on pas avoir l'un faible et l'autre puissant ?5'^ Dans un même individu , jamais toutes les facultés n^apparaissciit et ne se perdent aux mêmes époques; mais chaque âge a sa psychologie. Or, comment expliquer ces variétés morales des âges, dans l'hypothèse que le cerveau n'est qu'un seul organe ? Dans la doctrine de la pluralité des organes cérébraux, au contraire., l'explication en est toute simple: chaque système cérébral aura son époque spéciale de développement et de décroissement. 60 II est d'observation que, lorsqu'on est fatigué par un genre d'occupation, on peut encore se livrer à un autre; souvent même il arrive que le nouveau travail , au lieu d'ajouter à la fatigue du premier , apporte du délassement. Or, ce fait, inexplicable encore dans l'opinion ancienne, se conçoit aisément dans l'hypothèse de M. Gall : c'est qu'un nouvel organe cérébral a été mis en jeu. 70 Souvent la folie n'est relative qu'à un seul genre d'idées , comme dans ce qu'on appelle les monomanies; 1res souvent alors elle reconnaît pour cause la constance et la ténacité d'une idée première exclusive; et souvent aussi on la guérit en faisant naître et en rendant exclusive une autre idée opposée à la première , ou qui du moins en détourne. Or, est-il possible encore de concevoir ces faits dans l'hypothèse de l'unité du cerveau? 8» Souvent aussi l'idiotie, la démence , ne sont que partielles; et il n'est pas plus facile de concevoir, dans l'idée de l'unité du cerveau, comment une faculté persiste au milieu de Fabolilion de toutes les autres. 90 On a vu souvent une pîaie , une lésion physique du cerveau ne modifier qu'une faculté, la paralyser ou Fexal ter, et laisser intactes toutes les autres. 100 Enfin, M. Gall s'appuie de l'analogie des autres parties nerveuses; et, puisque le grand sympathique, la moelle alongée et la moelle épinière sont, pour lui au moins, des groupes de plusieurs systèmes nerveux spéciaux , il est probable, dit-il, qu'il en est de même du cerveau.
Tels sontles arguments de M. Gall, relativement à son hypothèse de la pluralité des organes du cerveau; et si ces arguments ne constituent pas une démonstration rigoureuse, au moins sont-ils propres à appeler l'attention sur cette question .
Déjà cette hypothèse avait été émise plusieurs fois. En même temps que les philosophes s'efforçaient de spécifier les facultés élémentaires de Fâme, lesanatomistes avaient voulu assigner à chacune de ces facultés des sièges différents dans le cerveau» Les Arahes, par exemple , dirent que le ventricule antérieur était le siège du sens commun; le second ventricule, celui de V imagination; le troisième ventricule, celui du jugement / et le quatrième , celui de la mémoire. Long-temps on professa que le cerveau était Forgane de \2i perception f et le cervelet celui àe\di mémoire. Albert le Grand dessina une tête dans la vue d'y disposer le siège des différentes facultés; et il plaça le sens commun dans le front et le premier ventricule, la cogitation ou jugement dans le second ventricule, la mémoire et la force motrice dans le troisième. En 1491? Pierre de Montagna publia un semblable dessin , où des cases étaient assignées à chacune des facultés; il distinguait la case du sensus communis , une cellula imaginatiua , une cellula estimativa ou cogitatiua, une memorativay une rationalis. TVillis dit positivement que les corps striés sont le siège de la perception ; la masse médullaire du cerveau, celui de la mémoire et de V imagination; le corps calleux, celui de la réflexion; et le cervelet, la source des esprits moteurs, M. Gall n'a fait que renouveler une idée qui déjà avait été conçue, mais il l'a rendue neuve par les développements qu'il lui a donnés.
Toutefois, si l'on admet l'idée de la pluralité des organes du cerveau, il ne reste plus qu'à chercher combien il y a de systèmes nerveux particuliers dans le cerveau de l'homme , et quelles sont les facultés intellectuelles et morales primitives auxquelles préside chacun d'eux. C est ce qu'a tenté M. GalL Pour parvenir à ce double but, il y avait deux marches à suivre : ou indiquer d'abord anatomiquement les systèmes nerveux constituants du cerveau, et remonter d'eux aux facultés dont ils sont les agents; ou, au contraire , signaler d'abord les facultés primitives du moral , et ensuite assigner à chacune d'elles un organe, un siège particulier dans le cerveau. Or, la première voie était impossible ; les oi^anes cérébraux ne sont pas distincts , isolés dans
ACTES IINTELLECTUELS ET AlORAUX. 553
le cerveau; et ils le seraient , que l'inspeclion de chacun ne pourrait faire connaître la faculté à laquelle il préside : en regardant le nerf d'un sens , peut-on en déduire le genre de sensation qu'il fournit ? C'était donc par l'observation des facultés^ qu'il fallait arrivera la spécification des organes cérébraux. Mais ici on était dans un autre embarras. Combien y a-t-il de facultés primitives dans le moral de l'homme ? et quelles sont-elles ? On était replongé dans les dissidences si nombreuses et si subtiles des idéologues et des moralistes. M. Gall suivit d'abord les idées sur lesquelles les métaphysiciens paraissaient d'accord ; il chercha des organes particuliers pour les facultés primitives de mémoire , àe jugement, à^ imagination , etc. Mais ses recherches dans cette direction ayant toujours été vaines, il se laissa guider par les idées vulgaires des gens du monde; et, par exemple , ayant égard aux occupations favorites , aux vocations diverses des hommes , à ces dispositions prononcées qui font dire qu'un homme est né poète , musicien, mathématicien , etc. , il examina avec soin les têtes des personnes qui lui présentaient ces qualités prédominantes , et chercha en elles quelques parties du cerveau qui fussent proéminentes, et qu'on pût considérer comme les systèmes nerveux spéciaux, les organes de ces facultés. Multipliant à l'infini ces recherches empyi iques , sur les individus vivants , et sur une collection de crânes et de jolâtres qu'il fit exprès ; s'attachant surtout aux personnes qui ont une de leurs facultés prédominantes^ et qui sont, comme il le dit, génies sur un point, aux fous monomanes , par exemple; étudiant aussi les animaux, et opposant surtout ceux qui ont une faculté à ceux qui ne l'ont pas, afin de voir s'il n'existe pas dans le cerveau des premiers une partie qui manque dans celui des seconds ; par cette voie toute expérimentale, il arriva à spécifier dans le cerveau des animaux et de l'homme un certain nombre d'organes, et dans leur psychologie autant de facultés dès lors vraiment primitives.
Mais, pour qu'un tel mode de procéder soit applicable , il faut admettre : i^ qu'un des éléments de l'activité d'une fonction soit le développement de son organe; 20 que les
organes cérébraux aboutissent et s'isolent à la périphérie du cerveau ; 3^ qu'enfin le crâne soit moulé sur celle-ci , et en soit une représentation fidèle ; car ce n'est qu'a travers cette enveloppe osseuse et les téguments^ que M. Ga// apprécie l'état du cerveau. Or, tout cela est vrai jusqu'à un certain point. En premier lieu , on juge de l'activité d'une fonction par le volume de l'organe qui l'exécute ; le nerf olfactif n'esl-il pas plus gros cbez les animaux qui ont l'odorat exquis? En second lieu, d'après la théorie anatomique de M. Gall , ce sont les circonvolutions cérébrales qui sont l'épanouissement final des parties cérébrales; si l'on remonte aux faisceaux originels qui par leur épanouissement forment les hémisphères du cerveau , on voit ces faisceaux grossir successivement, et se terminer dans les circonvolutions, qui sont conséquemment le complément de l'organe. Or, ces circonvolutions aboutissent à la périphérie du cerveau, y font des saillies; et, malgré leur apparente ressemblance, M. Gall assurequ'il fait aisément sur elles la distinction des divers organes qu'il admet. Enfin il est certain que le crâne est, jusqu'à un certain point, moulé sur le cerveau pour lequel il est fait; et, en effet, il suit toutes les variations de ce viscère , dans les divers âges et dans les maladies. Par exemple, dans les premiers jours que le cerveau existe , le crâne n'est encore qu'une membrane qui a tout-à-fait la forme de cet organe. Quand ensuite le crâne apparaît , il n'est que cette membrane première, dans laquelle se sont développés çà et là des points cartilagineux et osseux , et par conséquent il a encore comme elle la forme du cerveau. Enfin la nature ayant fait le crâne pour contenir le cerveau, l'a monté sur celui-ci; et cela est si vrai, que sa surface interne offre des sinuosités qui correspondent aux vaisseaux qui rampent à la surface du cervtau , et des digitations qui sont en rapport avec les circonvolutions que présente l'extérieur du viscère. IN on que nous voulions établir que ce rapport de forme tienne à une pression mécanique , l'intégrité d'ossification de la surface intérieure du crâne viendrait nous contredire; mais nous voulons dire seulement que la forme du crâne , qui est la partie contenante , est décidée par la forme du cei^
veau , qui est la partie contenue, et que c'est le cerveau qui ordonne la direction dans laquelle se fait l'ossification du crâne. Aussi, lorsque par l'âge le cerveau augmente , la capacité du crâne augmente aussi , non par l'effet mécanique de la pression , mais parce que ces deux parties étant enchaînées l'une à l'autre dans leur accroissement et leur nutrition , à mesure que le cerveau devient plus grand , l'ossification du crâne se fait sur de plus grands contours. De même que dans le commencement de la vie , le cerveau avait commandé l'ordre de l'ossification primitive du crâne, de même, dans la suite des ans, il commande les directions nouvelles dans lesquelles se fait cette ossification à chaque renouvellement de la nutrition. Cette proposition doit s'entendre, non-seulement de la capacité du crâne considéré dans sa totalité, mais encore des parties isolées de cette cavité; celles qui correspondent à des parties du cerveau qui ne se développent pas simultanément, ne se développent pas également non plus. C'est ainsi, par exemple, que le front se développe dès l'âge de 4 mois, tandis que les fosses occipitales inférieures ne se creusent qu'à la puberté. C'est encore ainsi que lorsque dans la vieillesse le cerveau s'affaisse , se flétrit, s'atrophie, la cavité du crâne se rétrécit; son ossification , dans le renouvellement de la nutrition , se fait sur de plus petits contours. Cependant, dans ce dernier âge , le rapport ne s'observe plus qu'entre le cerveau et la table interne du crâne; îa table extei^ne paraît être déjà étrangère à tout mouvement nutritif, et conserve ses dimensions premières. Enfin, le crâne partage de même toutes les variations qu'éprouve le cerveau dans les maladies. Ainsi, le cerveau manque-t-il , comme dans les acéphales ? le crâne manque aussi. JN'existe-t-il qu'une portion du cerveau ? il n'existe aussi que la portion du crâne correspondante. Le cerveau est-il trop petit , comme dans les idiots ? le crâne est également petit. Le cerveau est-il au contraire distendu par une hydrocéphalie? le crâne a une grande capacité, et celle-ci ne résulte pas seulement de l'écartement des os qui le forment, mais provient de son ossification sur un plus grand contour. Ce cei'veau est-il très développé dans un
point, et peu dans un autre? le crâne est plus bombé au premiei' iieu, plus étroit au second. Enfin, y a-t-il manie? souvent le crâne est lésé; il paraît, par exemple, être plus épais, plus dense, plus pesant. Ainsi, on peut admettre que le crâne est généralement, et jusqu'à un certain point, moulé sur le cerveau; et dès lors est démontrée possible la mélliode qu'a employée M. G«//^ pour arriver à la spécification des organes cérébraux.
C'est sur ces considérations dernières , que ce physiologiste a fondé ce qu'il appelle la c/dniologie , c'est-à-dire l'art de préjuger les aptitudes intellectuelles et morales des animaux et de l'homme par l'examen du crâne; mais il la renferme en de certaines limites. D'abord, il convient qu'elle n'est pas toujours possible ; que , par exemple , elle n'est plus applicable dans la vieillesse, parce qu'alors la table externe du crâne ne se modifie plus consécutivement aux changements qui surviennent dans le cerveau. Ensuite il avoue que son emploi est toujours difficile, et expose à de nombreuses erreurs. On ne touche pas, en effet, le crâne à nu , mais recouvert par les cheveux et les téguments ; ce crâne est en certains points hérissé d'empreintes musculaires, qu'il ne faut pas confondre avec ce qu'on appelle \es protubérances^ c'est-à-dire avec les avances par lesquelles sont répétées les parties cérébrales. Sous ce rapport, la crâniologie offre plus de difficultés chez les animaux , paixe qu'ils ont la tête plus couverte de muscles , et que chez eux la table interne du crâne est la seule qui soit en rapport avec le cerveau, la table externe étant en entier édifiée d'après les besoins de la locomotion. D'autres erreurs peuvent provenir de l'existence des sinus frontaux , du sinus longitudinal supérieur, de l'écartement possible des hémisphères du cerveau sur la ligne médiane. La difficulté est surtoutextrême quand il s'agit d'apprécier les parties cérébrales qui sont situées derrière les yeux ; et l'on n'a pas besoin de dire que la crâniologie ne s'applique pas à celles qui n'aboutissent pas à la surface. Enfin, M. Gall a grand soin de faire remarquer que par la crâniologie, on ne préjuge que les dispositions des hommes, et non leurs actions; et même qu'on n'apprécie qu'un
des éléments de l'activité des organes, leur volume, et non ce qui peut tenir à leur activité intrinsèque, et à l'élan qu'ils reçoivent du tempérament. Toutefois , pour cette application crâniologique , il partage la tête en neuf régions; trois sur la ligne médiane, une frontale , une hasilaire , et une intermédiaire à ces deux-là ou sagittale y et trois de chaque côté, une frontale , une occipitale, et une latérale ou îe/77^:70/'o-panefa/e. Il conseille de clierclier à apprécier le volume l'éei des organes, plutôt que de s'en tenir aux élévations isolées que présente la tête, parce que souvent ces élévations ne résultent que du peu de développement des parties voisines. Enfin, partant de ce principe^ que la prédominance d'une faculté dépend en grande partie du développement de la partie cérébrale qui en est l'organe , il va jusqu'à particulariser dans ce développement ce qui est l'effet de la longueur des fibres cérébrales, et ce qui résulte de leur gi'osseur, rapportant l'activité de la faculté à la première circonstance, et son intensité à la seconde. En faisant l'application de la crânioscopie aux animaux , il rappelle que le même organe cérébral occupe souvent des parties de la tête en apparence fort différentes, à cause de la différence de station des animaux, et du nombre plus ou moins grand des systèmes qui composent leur cerveau.
Mais laissons là la crâniologie, et arrivons aux organes cérébraux spécifiés par M. Gall. Ils sont cliez l'homme au nombre de vingt-sept , dont dix-neuf lui sont communs avec les animaux , et dont huit lui sont exclusifs , et fondent par conséquent en lui l'humanité. Les premiers sont : les organes de l'instinct de la propagation , de V amour maternel y, de Vamitiéy de la défense de soi-même ^ de V instinct carnassier, de la ruse, de Vinstinct de la propriété, de Vorgueil, de la. "vanité , de la. circonspection , de Yéducabilité , des localités; les organes du sens des personnes , du sens des mots ^ de la faculté du langage artificiel ; les sens du rapport des couleurs , du rapport des tons ^ du rapport des nombres , et enfin l'organe de Vinstinct de la mécanique. Les seconds sont : les organes de la sagacité comparative , de V esprit métaphysique j de V esprit de saillie , du talent poétique , de
]a honte i de Vimitation, de la. fermeté et de Vinslinct religieux, M. Spurzkeim, collaborateur de M. Gall , en admet encore quelques autres; savoir : les instincts du séjour, de V ordre, du temps, delà, justice , de V espérance, de la. sur^ naturalité ; les sens de V individualité ^ de V étendue , de la configuration , de la consistance et de la pesanteur. Il s'agirait maintenant d'entrer dans les détails relatifs à chacun de ces organes et à chacune cle ces facultés; cela importerait d'autant plus que ces détails sont ce qu^il y a de plus propre à faire juger la valeur, et de la proposition générale qui est ridée mère de la doctrine , et de chacune des propositions particulières qui la constituent. Mais la brièveté qui est commandée à un ouvrage élémentaire et destiné à servir de guide aux premiers travaux des élèves, et le besoin qu'a encore la doctrine de M. Gall d'être confirmée en beaucoup de ses points, et de subir l'épreuve du temps, me prescrivent de ne pas ni'engager dans cette exposition, et de me borner à quelques généralités.
D'abord, M. Gall fait sur la situation de ses vingt-sept organes cérébraux les remarques suivantes : i» ceux qui sont communs aux animaux et à l'homme siègent dans les parties du cerveau qui leur sont communes , les parties postérieures et inférieures , antérieures et inférieures. Au contraire, ceux qui sont exclusifs à l'homme siègent dans les parties du cerveau qui n'existent que chez cet être , les parties antérieures et supérieures , celles qui forment le front. 2» Plus une faculté est indispensable et importe à l'économie des animaux , pins son organe est rapproché de la ligne médiane et de la base du cerveau. 3° Enfin, les organes des facultés qui se prêlent secours, ou qui ont de Fanalogie entre elles, sont généralement placés près les uns des autres.
En second lieu , on peut ramener aux considérations suivantes tout ce que M. Gall dit sur chacun de ces organes. lo II commence par prouver la nécessité de la faculté qu'il dit être fondamentale , primitive , et à laquelle il assigne un système nerveux spécial , un organe dans le cerveau, a» Ensuite, il démontre que cette faculté est réellement primitive.
Elle sera telle , toutes les fois que les faits psycliologiques montreront qu'elle a sa source exclusive dans Torganisation : par exemple , quand elle ne sera pas commune à tous les animaux et à tous les sexes ; lorsque dans l'individu qui en sera doué, elle ne se montrera pas en proportion avec les aulres facultés que possède l'animal; lorsqu'elle aura ses époques distinctes de développement et de décroissement , et ne coïncidera pas sous ce rapport avec les autres facultés ; lorsqu'elle pourra être exercée seule , être seule malade , rester seule saine, être seule transmise par hérédité des pères aux enfants , etc. 3o Enfin , il indique quelle est la partie du cerveau qu'il considère comme en étant l'organe; et ici il s'appuie sur un grand nombre d'observations de cerveaux faites empyriquement sur beaucoup d'animaux, selon qu'ils ont ou n'ont pas^ ou qu'ils ont à des degrés inégaux de développement , la faculté et l'organe dont il s'agit.
Prenons pour exemple l'organe et l'instinct de la propagation. M. Ga// appelle aiusi celui qui, dans chaque espèce animale, sollicite les individus de l'un et de l'autre sexe à se rapprocher pour effectuer Tœuvre de leur reproduction. D'abord, la nécessité d'un tel penchant pour la conservation générale des animaux est évidente; il est à la conservation des espèces , ce que la sensation de la faim est à celle des individus. En second lieu, il est certainement primitif el fondamental^ car il est indépendant de toutes influences extérieures. En effet, il ne se montre qu'à une époque déjà assez avancée de la vie, à la puberté, et disparaît également d'assez bonne heure, et bien avant d'autres facultés. Dans beaucoup d'animaux , il revient à des époques périodiques , qu'on appelle le rut. Il a dans chaque espèce animale , dans chaque individu, une énergie spéciale et différente, bien que les circonstances extérieures soient assez généralement les mêmes pour tous , ou du moins n'offrent pas des diffe-^ renées qui soient en rapport avec celles que présente le penchant. Il peut être , ou seul actif au milieu de l'inertie des autres facultés, ou seul languissant. Enfin, on ne peut le dériver des organes génitaux externes ; car on l'a observé chez des enfants qui n'avaient pas encore ces organes déve-
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loppés; souvent il a continué de se faire sentir chez des eunuques; et il a été éprouvé par des femmes qui, par une monstruosité originelle , n'avaient ni ovaire ni utérus. Enfin , la partie du cerveau qui est V organe de cet instinct €st le cervelet. En effet , i» dans la série des animaux, il n y a de cervelet que chez ceux qui se reproduisent par copulation , et qui , conséquemment , devaient avoir l'instinct dont il s'agit ici. a» Il y a une parfaite coïncidence entre les époques auxquelles le cervelet se développe, et celles où le penchant éclate; et, par exemple, dans l'enfance, où le penchant est nul, le cervelet est plus petit qu'il ne sera parla suite. 3» Dans toute espèce animale, et dans tout individu, il y a un rapport entre le volume du cervelet et l'énergie du penchant; dans les mâles, chez lesquels le penchant est généralement plus impérieux, le cervelet est toujours plus gros, ^o. Il existe des rapports entre la structure du cervelet et le mode de génération; et, par exemple, dans les animaux ovipares , ce cervelet est réduit à sa partie médiane ; ce n'est que dans les vivipares qu'existent ses hémisphères. 50 II existe de semblables rapports entre le cervelet et les organes génitaux externes. Si ceux-ci sont extirpés dans le premier âge, le cervelet est arrêté dans son développement, et reste toute la vie petit; des parties voisines, et qui sont des attributs dusexe mâle, comme les cornes du cerf, la crête du coq , souvent reçoivent la même atteinte. D autre part, le cervelet, â son tour, exerce une influence prochaine sur le penchant , et modifie les organes génitaux externes; des lésions du cervelet ont tour -à-tour rendu impuissant, ou jeté dans une manie erotique. Dans la nymphomanie, le malade accuse souvent une vive douleur à la nuque ; celle des animaux est plus gonflée et plus chaude à l'époque du rut. M. Gall dit avoir vérifié que chez les oiseaux le cervelet diffère en volume et en excitation , selon qu'ils sont ou non dans la saison des amours. Enfin, si l'on voit souvent des érections survenir chez les pendus , ou consécutivement à l'application de vésicatoh^es ou de setons à la nuque , ou par suite de l'emploi de l'opium , ou quand il y a imminence apoplectique, surtout quand l'apoplexie est
cérébelleuse, coiiiine l'a observé M. Serres ^ ou enfin lors du sommeil; c'est que, dans Ions ces cas, il y a congestion de sang sur le cerveau en général , et sur le cervelet en particulier. D'après ces faits, M. Galt dit le cervelet l'organe de l'inslinct delà reproduction; et il fait remarquer, que comme cet organe préside à une des facultés les plus importantes , il est situé sur la ligne médiane et tout-à-fait à la base du crâne, immédiatement après les systèmes nerveux des fonctions nutritives.
C'est dans un ordre à peu près semblable qu'il faudrait faire l'histoire de tous les autres organes cérébraux, et des facultés primitives dont ils sont les instruments. Mais par ce que nous venons de dire d'un seul , on voit dans quels longs développements nous serions entraînés.
Certainement , si chacune des facultés spécifiéespar M. Qall avait de toute évidence une partie spéciale dans le cerveau affectée à sa production; si chacune avait, dans cette masse nerveuse, son organe propre et distinct, comme le dit ce médecin, la démonstration serait rigoureuse; ces diverses facultés seraient bien réellement primitives; et il ne resterait à M. Gall qu'à prouver que chacune siège dans la partie cérébrale qu'il lui assigne pour organe. Mais malheureusement il n'en est pas ainsi; le cerveau, au moins sous le rapport dont il est question ici , semble être une masse homogène; la distinction physique des organes ou systèmes nerveux spéciaux qu'on suppose en lui n'est pas apparente; on ne la fait reposer le plus souvent que sur des différences de volume peu marquées, et par conséquent contestables; de sorte que l'argument tiré de l'organisation n'a pas toute la valeur dont il est susceptible. M. Gallcsl obligé de le soutenir par des considérations psychologiques; il appuie d'autre part celles-ci sur l'organisation; et c'est sur le concours de ces deux ordres de faits qu'il fonde sa doctrine. Présentons quelques réflexions sur les uns et sur les autres.
A ne juger des facultés primitives de M. Gall que philosophiquement y et sans appel à l'organisation cérébrale, comme on pourrai t le faire des facul tés proposées par les autres Tome 1. '36
562 rOKCTION DE LA SENSIBILITE,
pliiîosopîies, elles nous paraissent être aussi réelles ► Peu t-orr nier, par exemple , l'instinct puissant qui sollicite les sexes à se rapproclier ? Ceux de V amour maternel , de Vam,itié , les sentiments de Y amour de soi-même^ de V orgueil, de la ^»ajiité , de la ruse, etc. , ne sont-ils pas également évidents^ Qui pourrait méconnaître la nécessité de ces instincts dans la psychologie des animaux ?Et n'est-il pas certain que sans eux , les animaux n'auraient pu , ni se conserver , ni remplir sur la terre la destination que Dieu leur a imposée? Il y a, selon nous , beaucoup plus de ressemblance entre M. Gall et les autres philosophes et moralistes, qu'on ne pourrait le croire au premier aspect; et sauf que ce physiologiste prétend de plus s'appuyer sur l'organisation , ce qui est à vérifier , la différence souvent ne réside que dans les noms qu'il a donnés aux facultés primitives. Ainsi, sa faculté de Véducahililé est ce qu'on appelle généralement intelligence , ou faculté d'apprécier les circonstances extérieures, et d'en garder le souvenir, afin de régler sa conduite d'après leur caractère. La faculié de la mécanique est celle qui pousse quelques animaux à se construîre des habitations, des terriers . et qui, portée à un haut degré de développement cliez l'homme, est la source de l'architecture. Les sens des tons^ des couleurs, des nombres ^ sont les facultés qui font associer , d'après cerlaines lois , les sons , les couleurs, les nombres , et qui sont la source de la musique, de la peinture, des mathématiques. Il en est de même du talent poétique. Qui en méconnaît l'mnéité ?5oz7c^i/ n'a-t-il pas dit :
Si son asUe en naissant ne ]^a forme poète?
Certes , il serait peu philosophique de s'étonner de voir ranger parmi les facultés primitives de l'esprit ce qui constitue les beaux-arts, dont Dieu a voulu faire un de nos attributs. IS^ous en dirons autant des facultés de sagacité comparative , et d'esprit métaphysique y auxquelles l'homme doit de coordonner ses connaissances et de les réunir en un système scientifique. L'une lui fait saisir tous les rapports des faits et des choses. Par l'autre, irrésistiblement entraîné à
ACTES i]NT]:llectuels et mouaux. 5G3
recherclier le pourquoi de chaque chose , à rattacher chaque effet à sa cause, il généralise^ et va sans cesse en établissant des lois et des principes. Quant au sens des mots ^ à Va faculté du langage artificiel, l'homme évidemment devait en être pourvu, puisque nous avons dit que sans un langage ii ne pouvait employer ni utiliser les facultés de son esprit. Enfin , tons les philosophes n'ont-ils pas consacré dans notj'o psychologie le sentiment de la honte, et Vinstinct reli^ gieux , facultés éminemment sociales, dont l'une nous fait aimer nos semblables pour eux-mêmes , et dont l'autre nous révèle TAuteur de la nature, et nous lie à lui par un sentiment d'amour. Je ne vois guère que les facultés des localités, de la propriété^ et de Vinstinct carnassier ou. du meurtre, par lesquellesM. Gallse distingue des autres philosophes. Or, la première n'est que cet instinct réel, en vertu duquel les animaux reconnaissent et retrouvent les lieux, quelque distants qu'ils soient. La seconde est cet autre instinct, qui dispose chacun à considérer comme à soi ce qu'il a acquis et possédé quelque temps. Enfin . la troisième est ce qui sollicite plusieurs animaux à en tuer d'autres, instinct qui est trop général pour n'être pas primitif, et qui d'ailleurs devait entrer nécessairement dans la psychologie des animaux carnassiers. Si nous avions pu entrer dans plus de développement sur chacune des facultés de M. Gall, on aurait vu que réellement on a philosophiquement autant de raisons pour les constituer facultés primitives de notre psychologie , que toutes les autres facultés proposées par les philosophes et les moralistes. L'innéité de ces facultés ne nous paraît pas en effet moins évidente que leur nécessité. Qui peut douter que Y amour maternel, par exemple , ne soit inné ?N en estil pas de même des instincts de V amitié , de la défense , etc.? Est-ce à leur gré que les animaux vivent solitaires ou en société , non mariés, ou en famille? se font-ils à leur choix . aniïnaiux domestiques ou animaux saunages? L'Auteur de toutes choses n'a-t-il pas en ceci, comme dans le reste de la nature , imprimé sa main toute puissante ?
Ainsi, l'admission des facultés primitives de M. Gall n'a déjà rien que de fort raisonnable en soi . Mais combien cette ad-
mission ne serait-elle pas plus fondée , si à toutes ces raisons psychologiques, s'ajoutait un argument pris dans l'organisation cérébrale ? Serait-il possible que des propositions jugées vraisemblables, à ne les considérer que philosophiquement, devinssent ridicules par cela seul qu'on les appuierait en outre sur l'organisation ? Il y aurait en cela une trop évidente absurdité. Or, M. Gall dit avoir reconnu par l'observation de beaucoup de cerveaux d'animaux et d'iiommes, que chacune de ces facultés a une partie cérébrale pour organe propre; il a vu cette partie cérébrale exister ou manquer dans les animaux , selon que ceux-ci avaient ou n'avaient pas dans leur psychologie la faculté qui en est l'effet ; il a vu, enfin, que chaque partie cérébrale était, dans les animaux et dans les hommes , dans un rapport de volume proportionnel à l'énergie et à l'activité de la faculté. Je conviendrai qu'il s'agit ici de détails anatomiques infiniment petits , par conséquent peu apparents, et dès lors contestables. Mais j'ajouterai que ces différences, pour être délicates, peuvent néanmoins être réelles et importantes; que pour être difficiles à recueillir et susceptibles d'induire en erreur, elles n'en constituent pas moins une lumière de plus à ajouter à celles que donnait la psychologie seule; et qu'enfin, pour en apprécier la valeur^ il faut, si l'on veut être juste, répéter toutes les observations sur lesquelles M. Gall les appuie. Remarquons, en effet, que des trois sortes de considérations auxquelles donne lieu chacune des facultés primitives de M. Gall, savoir, sa nécessité, son innélié , et son siège dans le cerveau , les deux premières reposent sur des obsei-yatioiis psychologiques dont on peut aussitôt apprécier la justesse , mais qu'il n'en est pas de même de la troisième , c'est-à-dire du siège. C'est d après l'examen comparatif du cerveau et de ses diverses parties dans beaucoup d'hommes et beaucoup d'animaux ^ que M. Gall a fixé celui-ci; et l'on sent que pour l'admettre ou le rejeter, il faut absolument avoir répété toutes ces observations empiriques. Cette nécessité est, selon nous, une circonstance qui laissera long- temps les esprits en suspens sur la réalité ou l'inanité de la doctrine crânologique de M, Gall , personne
ne voulant se livrer à des recherches si nombreuses , si minutieuses, et surtout si susceptibles d'erreur. Je ne connais guères que l'organe de l'amour physique , ou le cervelet , qui, à cause de sa séparation du reste de l'encéphale, ait appelé l'attention des physiologistes ; et à l'article de la locomotion, nous dirons que plusieurs expérimentateurs nient que le cervelet préside à l'instinct de la propagation. Ils en font; non comme TViilis^ l'organe de la musique; non comme Walstorff , l'organe du sommeil; mais les uns, comme MM. Fovills el Pinel Gj^and- Champ , le foyer de la sensibilité ; les autres , comme MM. Rolando , Flourens et Boidiliaud, un agent important de locomotion.
Toutefois, voici les sièges que M. Ga// assigne aux facultés qu'il a a'dmises : V amour maternel , ï amitié et la défense de soi-même , aux parties postérieures du cerveau; les instincts du meurtre, de la ruse ^ de la propriété , de la "vanité , de la circonspection , de la poésie , aux parties latérales ; l'instinct de Véducahilité^ les sens des localités, des personnes , des mots, du coloris, des tons , des nombres, les facultés du langage et de la mécanique , celles de la sagacité comparatisme , de V esprit métaphysique , àe l'esprit de saillie, aux parties antérieures , à celles qui répondent au front ; enfin, les sentiments de l'orgueil, du sens moral, de limitation, de V instinct religieux, et de \di fermeté , aux parties supérieures du cerveau , à celles qui aboutissent au vertex. Il ajoute qu'une des plus grandes difficultés qu'il a éprouvées a été de dénommer la faculté qu'il considérait comme primitive; cette faculté sollicitant, selon son degré, à des actes en apparence fort différents.
M. Gall ne s'est pas contenté de rendre physiologique son système philosophique , en le rattachant à l'organisation du cerveau; il a cherché à expliquer les diflerences qui existent entre lui et les autres philosophes ; et cette partie de sa doctrine n'est pas la moins digne d'être mentionnée. Il rejette plusieurs des créations des idéologues , comme V instinct^ V intelligence , la ^volonté , la liberté, la raison, la perception, la mémoire, le jugement , etc.; selon lui^
566 rOWCïIOlV DE L.\ SElNSfBILITÉ.
ces prétendues facultés primitives ne sont que des généralisations de l'esprit, ou des attributs communs des véritables facultés primitives. Tandis que, dans l'étude de la nature physique, les savants ont distingué avec soin des qualités générales et des qualités spéciales , et ont reconnu que ces dernières fondent seules la nature propre des corps; enmétapliysiqucj dit M. Ga//, on s'en est tenu aux qualités générales. Par exemple , on a dit -penser, c'est sentir. Sans doute la pensée est un phénomène de sensibilité; mais c'est un acte sensitif d'une certaine espèce ; s'en., tenir là, ce n'est qu'exprimer une généralité , qui vous laisse aussi ignorant de ce qu'est la pensée, que vous le seriez d'un mammifère, d'un oiseau, en disant que ce sont desauimaux ; ainsi que pour connaître ces animaux il faut en spécifier les qualités , de même , pour connaître la pensée, il faut spécifier l'espèce de sensation qui la constitue.
D'une part, selon M. Gall , ce que les philosophes ont appelé Vinstinct, V intelligence , la ^volonté , la liberté, la raison , etc. , ne sont que des généralisations de l'esprit. Ïj' instinct , selon lui, est une expression, générale , indiquant toute impulsion intérieure quelconque ; et , par conséquent, il y a autant d'instincts que de facultés fondamentales. Li^ intelligence est également une expression générale désignant la faculté de connaître; et, de même qu'il y avait beaucoup d'instincts, il y a aussi beaucoup d'espèces d'intelligences. C'est à tort que beaucoup de philosophes ont dit que l'instinct était le partage des animaux, et l'intelligence l'attribut de l'homme; les animaux ont tous, à un certain degré, de Fintelligence , et dans l'homme beaucoup de facultés sont des instincts. La a^olojitè n'est pas davantage une faculté fondamentale; elle n'est qu'un jugement porté entre plusieurs motifs, et le résultat du concours d'action de plusieurs facultés : il y a autant de désirs que de facultés; mais il n'y a qu'une seule volonté, qui est le produit de l'action simultanée des forces intellectuelles : aussi la volonté est-elle souvent en opposition avec les désirs ! Il en est de même de la liberté et d.e la raison :
a<:tes intellectuels et mohaux. SGy
Fune rentre dans ce que nous venons de dire de la volonté; €t l'autre , la liaison , n'est que le jugement porté par les facultés intellectuelles supérieures; à ce titre^ elle ne doit pas être confondue avec l'intelligence; beaucoup d'animaux sont intelligents , l'homme seul est raisonnable.
D'autre part , ce qu'on a appelé dans l'entendement pe/*ceplion, souvenir, mémoire^ jugement , imagination, sont des attributs communs de toutes les facultés intellectuelles, et ne peuvent conséquemment être considérées comme des facultés primitives. Chaque faculté a sa perception , sa mémoire, son jugement, son imagination; et, par conséquent, il y a autant d'espèces de perceplions , de mémoires, de jugements et d'imaginations, qu'il y a de facultés intellectuelles primitives. Cela est si vrai , qu'on peut avoir de la mémoire, du jugement sur un point , et n'en point avoir sur un autre. La mémoire des tons , par exemple, est autre que celle des langues; et tel qui a l'une, peut fort bien n'avoir pas l'autre. Ne distingue-t-on pas l'imagination du poète , celle du musicien , du philosophe ? Ces prétendues facultés ne sont doncque des modes divers d'activité de toutes les facultés. Toute faculté perçoit la notion à laquelle elle a trait, c'est-à-dire a sa perception; toute conserve et renouvelle le souvenir de cette notion , c'est-à-dire a sa mémoire : toute est disposée à agir sans y être provoquée du dehors , quand son organe a un grand développement ou une grande aclîvité intrinsèque, ce qui fonde V imagination ; enfin, toute faculté exerce avec plus ou moins de perfection sa fonction , d'où résulte \q jugement. Celui-ci n'est que l'exercice parfait de la faculté intellectuelle, d'après les lois innées que la nature a assignées à l'objet auquel elle a trait; et, conséquemment, chaque faculté a le sien. M. Gall en dit autant de V attention , qui n'est que le mode actif d'exercice des facultés intellectuelles fondamentales , et qui , V'^v conséquent, étant un attribut de toutes, ne peut être dite une faculté primitive.
Quant aux facultés affectives, à ce que les moralistes ont appelé passions, affections, d'abord M. Gall dit que le mot passion est mauvais pour indiquer une faculté primi-
tive; il ne doit désigner que le plus haut degré d'activité d'une faculté quelconque. Toute faculté demande à être mise en jeu , et selon le degré d'activité qu'elle possède, elle est un désir, un goiît, un penchant, un besoin, une passion. N'a-t-elJe qu'une médiocre énergie? elle n'est qu'un goût. Au contraire, a-t-elle une activité extrême? elle fonde une passion. Il peut donc y avoir autant de passions qu'il y a de facultés : et, en effet, ne dit-on pas la passion de l'élude^ celle de la musique , comme on dit la passion de V amour , celle de V ambition 7 Possibilité , goût , penchant , besoin , passion , ne sont que des degrés de chaque faculté , et peuvent, par conséquent, se dire de toutes. M. GalL blâme de même le mot affection, qui ne doit exprimer, selon lui , que les modifications que peuvent présenter les facultés primitives, en raison du mode selon lequel les affectent les influences du dehors el celles du dedans. Tandis que la passion était pour M. Qall un mode de quantité , si l'on peut parler ainsi^ l'affection est un mode de qualité. A cet égard, quelquesuns de ces modes affectifs sont communs à toutes les facultés, comme ceux de plaisir et de peine : toute faculté peut être occasion de plaisir ou de souffrance. D'autres affections sont spéciales à quelques facultés; comme ]3i prétention , qui est, dit-il , une affection de V orgueil ; le repentir, une affection du sens moral. Enfin , ces affections sont simples ou composées : simples, quand elles ne portent que sur une faculté^ comme la colère qui est une affection simple de la défense de soi-même ; composées, quand plusieurs facultés sont affectées en même temps , comme la honte , qui est une affection des facultés primitives du sens moral et de lai vanité. M. Gall reproche ici aux moralistes d avoir trop multiplié le nombre des facultés affectives primitives ; selon lui, les modifications d'une seule faculté, et la combinaison de plusieurs, donnent naissance à beaucoup de sentiments en apparence divers. Par exemple, la faculté primitive de la vanité engendre la coquetterie , V émulation, V amour de la gloire; celle de la défense de soi-même enfante la témérité , le courage , V esprit querelleur, la peur; le mépris est un produit de la combinaisou des facultés de Vorgaeilel du
sens moral y etc. Tout ceci est sans doute fort ingénieux; mais nous ferons remarquer à M. Gall qu'il sera souvent , fort difficile de distinguer une faculté morale primitive, de ce qui n'est qu'une modification de cette faculté ; la tendance que nous avons à juger toujours d'après notre sentiment intime doit nous faire généralement mettre au premier rang ce qui remplit et domine notre Ame ; et , par exemple, l'avarice dont notre auteur fait une affection , une modification du sentiment de la propriété , serait une faculté primitive pour un avare. Ce n'est que la spécification de la parlie cérébrale, organe de la faculté, qui puisse faire échapper à cette difficulté. Or, cela suppose résolu le problème qui est en question, savoir la connaissance des véritables facultés primitives et des parties cérébrales qui en sont les agents. ^
En résumé , dans sa doctrine psychologique , M. Gall se rend aisément com])te de tous les phénomènes du moral de l'homme. D'un côté , il n'est aucun sentiment du cœur qu'il ne puisse rattacher à quelques-unes des facultés affectives primitives, soit isolées et diversement modifiées , soit combinées entre elles. D'un autre côté, par les facultés primitives intellectuelles, il explique les hauts travaux de notre esprit, ces opérations par lesquelles nous observons la nature, en recueillons les nombreux phénomènes, remontons à leur origine, et nous élevons des faits particuliers aux principes. 11 indique dans l'oi-ganisation cérébrale la source des artsetdes sciences, prévoit, d'après cette organisa tion,quelest le monde de chaque animal , et prescrit par avance le caractère éternel de l'espèce humaine. Proclamant la prééminence de l'homme sous le rapport de l'intellect, il la consacre de même sous le rapport de la morale; il dit cet être libre, et de plus, seul entre tous les animaux, ayant une liberté morale. On a vu qu'il nous attribue, à l'exclusion des animaux, un sens moral et l'instinct religieux, sentimens dont les inspirations comptent parmi les motifs qui décident nos actions. 11 dit que dans l'inégalité inévitable qui se remarque toujours eatre les diverses facultés, ces dernières généralement prédominent; et qu'ainsi l'homme l'emporte en nous
sur l'animal. De même que toute faculté quelconque, à l'instar d'une sensation interne physique, de la faim, par exemple , fait éprouver du plaisir quand ou cède à ses inspirations, et de la peine quand on y résiste, de même le précieux instinct du juste et de l'injuste suit cette loi, et les sentiments qui lui sont dus constituent la conscience : c'est la première fois qu'on a donné de ce sentiment une explication aussi heureuse. Niant qu'aucune des facultés primitives soit exclusivement ou un mal ou un Lien, il dit que toutes fondent tour-à-tour un vice ou une vei-tu , selon l'usage qu'on en fait. De là les préceptes les plus rigoureux de s'observer, de veiller sur soi-même. De là, la nécessité , fortement exprimée de l'éducation , de la législation et de la religion , pour guider dans l'emploi de cette fonction , qui est presque tout l'homme. L'une, en exerçant l'esprit, lui fait acquérir toute sa puissance; et, en cultivant le cœur , en limite et dirige sagement toutes les impulsions. L'autre prépare aux hommes les moyens de vivre, les affranchit de la misère, leur dispense l'instruction et les lumières, et, en décernant des récompenses aux vertus, et infligeant des punitions aux vices , ajoute à la liberté morale naturelle de nouveaux motifs. Enfin , la religion achève de donner à notre liberté morale la plus grande extension, en ajoutant à tout l'appareil des lois ses promesses et ses menaces d'un avenir éternel de joies et de douleurs.
Il est vrai, que s'il y a toujours assez d'équilibre et d'égalité entre les organes cérébraux, pour qu'aucune faculté ne prédomine les autres au point d'être irrésistible , il y a souvent aussi de très fortes inégalités entre eux. Certainement on ne contestera pas que les hommes ne naissent plus ou moins heureusement organisés sous le rapport des qualités de l'esprit : pourquoi n'en serait-il pas de même à l'égard des qualités du cœur ? Cette dissemblance, qui a des résultats bien plus funestes, est également certaine : tel naît avec une prédominance des facultés morales et alïecLives les plus favorables à l'état social, et tel autre naît dans une condition inverse; au premier, la pratique du bien sera facile; au second , la tendance vers le mal sera extrême. Mais que con-
dure de ce fait , sinon que les secours de l'éducation et de la législation sont encore plus urgents pour soutenir ce dernier, Fempêclier de faillir , et ramener l'équilibre qui est presque rompu ? Tout au plus on pourrait en déduire la nécessité de graduer les récompenses et les peines , plus que ne le font nos lois; puisqu'à inégalité de dispositions, il y a certainement inégalité de mérite ou de tort. Mais encore, quel moyen d'apprécier l'état de ces dispositions intérieures, et comment j)éuétrer dans les consciences? Le plus sûr est que Téducalion et la législation redoublent leurs eiforts , et il n'est rien qu'elles ne puissent espérer de modifier.
C'est surtout dans l'explication des différences psychologiques que se montre la commodité de la tbéorie de la pluralité des organes du cerveau : chaque sexe, chaque individu, chaque race, auront des degrés de développement et d'activité différents dans les divers organes du cerveau. Si la femme a généralement une intelligence moins forte que l'homme, et au contraire une sensibilité plus grande, des facultés affectives plus impérieuses , c'est que les portions cérébrales antérieures ont chez elle moins de développement, et qu'au contraire les parties postérieures en ont davantage. Si chaque homme se distingue par un talent spécial, si l'un est poète, l'autre musicien, etc., c'est que l'organe de chacune de ces facultés est proportionnellement plus développé ou plus actif. C'est surtout d'après des observations empiriques de ce genre, que M. Gall dit avoir trouvé le siège des différents organes. Ce médecin , sous ce point de vue, partage tous les hommes en cinq classes : i<' l'une, de ceux dans lesquels prédominent toutes les facultés de l'humanité, et chez lesquels conséquemment l'organisation rend facile le développement de l'esprit et la pratique de la vertu; 20 une seconde, de ceux dans lesquels prédominent les organes des facultés animales, et qui, moins disposés au bien, auront plus besoin des secours de l'éducation et de la législation; 3» une troisième , de ceux dans lesquels toutes les facultés sont également énergiques , cL qui seront^ ou des hommes de bien, ou de grands criminels, selon la direction qu'ils prendront; 4" ime quaLrième,
de ceux qui, ayant toutes les facultés à peu près égales et médiocres, en auront une seule prédominante, et seront à son égard des génies ; 5o enfin, une dernière, de ceux qui auront toutes les facultés également médiocres; et c'est la classe la plus nombreuse. Du reste, il est rare que les caractères et les actions des hommes proviennent d'une seule faculté; le plus souvent ils dépendent de la combinaison de plusieurs; et, comme il y a mille combinaisons possibles entre tant de facultés , on conçoit que les variétés psychologiques entre les hommes doivent être extrêmement nombreuses. Ajoutons que toutes ces faculéts ont souvent dans chacun un caractère spécial , ce qui ajoute encore aux variétés intellectuelles et morales : ne reconnaît-on pas, dans chaque peintre , chaque poète , chaque musicien , un cachet particulier? Enfin, les différences nationales des peuples trouvent aussi leur explication dans le système ; si la race européenne est si supérieure à la race nègre, si l'Italien et l'Aile^ mand l'emportent relativement au talent musical sur le Français et sur L'Anglais; M. Gall en trouve encore les causes dans la disposition des organes du cerveau. Quant aux différences qui fondent les degrés divers de civilisation , elles dépendent, sans contredit , pour la plus grande partie, de la nécessité dans laquelle est l'homme de tout créer, et de la lenteur inévitable avec laquelle il fait sa langue, ses sciences, son état social, tout ce qui sert prochainement à son bien-être physique et moral. On voit dès lors quelle influence prochaine doivent exercer sur la rapidité avec laquelle arrive la civilisation , les circonstances extérieures. Peut-être que l'état de perfection acquis au cerveau par l'exercice, à un certain degré de civilisation se transmet de génération en génération, et concourt aussi aux progrès continuellement croissants de nos sociétés.
En somme , puisque chacun des nombreux organes du cerveau peut avoir, dans les divers hommes, un degré particulier de développement et d'activité; puisque chacune des facultés qui sont leurs produits, offre le plus souvent dans chaque homme une nuance spéciale; puisque ces organes peuvent établir entre eux un nombre considérable de
combinaisons variées ; puisqu'enfin les hommes , indépendamment de ce^ différences dans leur organisation cérébrale, doù résultent ce qu'on appelle leurs dispositions, n'ont jamais cultivé et exercé leurs facultés d'une manière égale et semblable, on conçoit que rien ne doit être plus variable que le moral des hommes^ et l'on s'explique pourquoi il n'y a pas deux hommes qui se ressemblent sous ce rapport.
Telle est la doctrine de M. Gall : encore une fois, nous ne voulons pas la discuter. Quelque séduisante qu'elle soit sous plusieurs points de vue , elle a aussi ses difficultés : comment, dit M. Gcorget ^ concevoir la communication de toutes les facultés^ lorsqu'elles doivent agir ensemble, ou lorsqu'elles doivent s'emprunter les connaissances dont chacune a besoin? Comment expliquer la puissance que chacune d'elles a d'employer les sens à son profit? Pourquoi surtout n'y a-t-il qu'un moi, et pourquoi chaque faculté n'a-t-elle pas le sien? y aurait-il un organe pour le moi? et les autres facultés ne seraient-elles que de simples tendances qui agiraient sous sa direction ? Enfin, toutes les facultés indiquées sont-elles bien véritablement fondamentales? et quelquesunes ne peuvent-elles pas l'entrer dans d'autres, etc. ? Nous laissons au temps à prononcer. Nous terminerons seulement par quelques réflexions sur ce qui regarde le moi. Il est certain que, sous le rapport physique, il réside dans l'encéphale, mais non dans l'encéphale tout entier, puisqu'on peut impunément enlever des couches de cet organe. Alors dans laquelle de sa partie siège-t-il ? Les auteurs sont dissidents à cet égard. M. Gall n'admet dans Fencéphale aucune partie centrale tenant les autres sous sa subordination , et croit que chaque organe cérébral est tour-à-tour celui qui commande le jeu des autres, selon qu'il est actuellement dans un état plus grand d'excitation. D'autres, au contraire, admettent une partie cérébrale centrale , qu'ils disent être le siège du moi; mais ce n'est pas la môme que chacun indique; ceuxci disent la glande pinéale ; ceux-là, le corps calleux ; Sœmmering, les ventricules latéraux; la plupart, le point où aboutissent les sensations et d'où partent les volitions. Aussi,
5 74 rONCTIOIN DE LA SENSIBILITÉ.
est-ce en ces divers endroits de Tencépliale qu'on a indiqué le siège de l'Ame.
ARTICLE III
Du Plaisir et de la Douleur, considére's comme types et modes communs de tous les pliénomènes sensoriaux.
Kous connaissons maintenant tous les pliénomènes de la sensibilité. Ayant traité : d'abord, des sensations proprement dites, tant externes qu'internes, tant de santé que de maladie ; puis des actes intellectuels et moraux ; nous croyons n'avoir omis aucun des phénomènes sensoriaux que peut éprouver l'homme.
Or, le plus grand nombre de 'ces phénomènes ;, quelque divers qu'ils soient, sont toujours en eux-mêmes, ouagréahles, ou pénibles , des sensations de plaisir , ou des sensasaîions de douleur; et de là , cette opinion que le plaisir et la Jou/eur sont deux types communs à tout acte sensitif quelconque. Beaucoup de philosophes, en effet, ont professé qu'il n'y avait aucune de nos sensations qui, à proprement parler , fussent mixtes ou indifférentes; et leur assertion est rigoureusement vraie , si l'on excepte ceux de nos actes sensitifs qui ont pout but de nous faire acquérir une notion j ceux par lesquels nous connaissons. Encore même l'intelligence, en tant qu'elle est une de nos facultés intérieures qui veut être mise en jeu, est aussi une source de plaisirs ou de peines, selon le degré d'entraînement qu'elle possède , et selon qu'on cède ou résiste à son impulsion : ne (iistingue-t-on pas le désir , le plaisir de l'étude , comme son dégoût et son ennui ? Tous les autres actes sensitifs qui x)nt pour but plus direct la conservation de nous-mêmes, soit comme individu, soit comme espèce, ont toujours en eux le caractère déplaisir ou de douleur : par là, la sensibilité est bien plus apte à remplir son oflâce , qui est de nous guider dans la vie; en tout, nous en croyons bien plutôt nos sentiments, nos affections, que ce qui ne. parle qu'à notre raison.
Ainsi, parmi les sens cxterneS;, déjà le^owi etlWo/YZ/{ sont
DU 1»LAISIU ET DE LA DOULEUR. SyS
constamment l'occasion de jouissances ou desou/Tranccs; ctces sens, parce qu'ils ne servent généralement qu'à nous donner des notions corporelles qui importent à notre bien-être 2:)liysique, différent, sous ce rapport;, des sens àela-vue , de Vouïe el dix toucher, qui, plus spécialement affectés à l'intelligence , sont aussi plus froids. Mais les impressions de ces derniers sens s'animent elles-mêmes, quand elles ont trait en quelque clioseà notre conservation ; îa vue de Tobjet aimé, par exemple, le son de sa voix, le contact de sa main, de ses vêtements seuls, jettent dans l'àme une vive émotion. Enfin, l'on connaît la sensation de volupté exquise qui marque l'instant durapprocbement des sexes, et Texcrétion du sperme. Les sensations internes sont encore plus évidemment empreintes des caractères de plaisir ou de douleur; elles ne les déposent jamais. N'avons-nous pas dit qu'un de leurs attributs était de faire éprouver du plaisir ou de la douleur, selon qu'on cède ou résiste au vœu dont elles sont l'organe? avons-nous besoin de rappeler les jouissances ou les souffrances de Idifaim , de la soif, etc. ?
Enfin, tout ce qui, dans le moral, constitue ce qu'on appelle les facultés affectives , présente le même attribut. Toutes ces facultés sonl aussi pour nous la source d'émotions tour-à-tour agréables ou pénibles ; de là même le nom de passions, que généralement on leur a donné. A elles se rapportent \ç plaisir moral et la douleur morale ; et , comme ces facultés affectives tiennent le premier rang dans la nature de l'homme, il n'est pas étonnant que les joies et les peines qui s'y rapportent aient une si grande part dans notre existence. C'est, en effet, par ces facultés affectives principalement que nous sommes heureux ou malheureux. Ainsi donc, le plaisir et la douleur sont dans toutes nos sensations, et ces deux modes de sentir se partagent toute notre vie. Or, quels sont-ils l'un et l'autre? D'abord, on ne peut pas plus les définir que la sensibilité en général , que toute sensation en particulier; on ne peut qu'en appeler sur eux au sentiment intime de chacun. Est-ce définir ces deux sensations, que de dire; que le plaisir est une sensation qu'on désire prolonger, que f'Ame aime mieux éprouver que ne
pas éprouver; et que la douleur est , au contraire^ une sensation qu'on veut fuir, et que l'Ame repousse ? N'est-ce pas là dire simplement que le plaisir plaît, et que la douleur fait peine ?
En second lieu, on a cherché à quelle circonstance organique une sensation quelconque devait d'être agréable ou douloureuse. Dans l'un et l'autre cas , sans doute, il y a une action quelconque dans des parties nerveuses , puisque le plaisir et la douleur sont des sensations j, et que les parties nerveuses seules peuvent engendrer des sensations : mais on a voulu caractériser la différence d'action dans les deux cas. La plupart ont dit que dans la douleur il y avait distension des libres nerveuses. Mais la solution de cette question est encore impossible. Dans l'histoire des sensations nous avons vu que, dans toutes, les actions d'impression étaient inappréciables : comment dès lors spécifier ce qu'il y a de différent entre l'impression dolorifique et celle du plaisir? D'ailleurs, on ne pénétrerait pas davantage pourquoi telle impression est agréable, et telle autre pénible? Cela tient sans doute à une harmonie préétablie entre nos organes et l'univers, et entre nos divers organes entre eux; mais c'est encore là un de ces faits qu'on ne peut qu'observer sans pouvoir en pénétrer l'essence.
A juger d'après notre sentiment intime, il y a certainement une grande diilérence entre le plaisir et la douleur : et cependant quelques philosophes ont dit que ces deux modes de toutes sensations ne différaient que par le degré. Buffon, par exemple, a dit que le plaisir n'était que le premier degré de la douleur, et que la douleur n'était que l'extrême du plaisir. Ce savant se fondait sur ce que quelques sensations, agréables dans leur principe, deviennent douloureuses par le fait seul de leur continuité; les sensations du cArt£owî7/eme/?t et du pj'urlt, par exemple. Il nous semble qu'il y a ici abus de mots. Sans doute le plaisir et la douleur sont des phénomènes d'un même ordre , en tant qu'ils sont l'un et l'autre des sensations; mais à coup sûr ils doivent beaucoup différer, puisqu'ils produisent en nous des impressions si diverses.
DU l'LAISIR ET DE LA DOULEUR. 677
Le plaisir éclate surtout dans la santé , et lorsqu'on a pouvoir et sagesse d'exercer toutes ses facultés dans l'ordre naturel et convenable; il n'y a dans cet état qu'une seule fonction dont l'accomplissement cause de la douleur, l'accouchement. La douleur, au contraire , est davantage le propre de l'état maladif. D'abord j toute sensation externe prend ce caractère, aussitôt que le contact du corps extérieur altère le tissu des organes; ensuite toute sensation organique sévit sous ce type, aussitôt que l'omission du rapport qu'elle réclame menace de laisser le corps se détruire : enfin , qu'une partie quelconque devienne le siège d'une maladie, la proie d'une altération, aussitôt la douleur y éclate. La douleur est donc la triste compagne de la maladie. A cet égard , elle a un cliamp bien plus vaste que le plaisir. En effet, dans la santé, tout organe n'est pas sensible, et, par conséquent, tous ne peuvent être le siège du plaisir : au contraire, toute partie peut être malade, et dès lors il n'en est aucune sur laquelle la douleur n'étende empire.
Ces deux sensations du reste ont le même but, celui de nous faire présider à notre conservation. Par le plaisir que nous trouvons à satisfaire nos divers besoins , nous sommes sollicités à accomplir les divers actes qui sont nécessaires à notre vie; et, par la douleur, nous sommes entraînés plus forcément encore à ce que la nature veut de nous, quand nous n'avons pas voulu céder à son premier appeL Sous ce rapport, la douleur n'est pas moins utile que le plaisir; parlant aussitôt qu'une partie s'altère, elle est véritablement une sentinelle incorruptible qui veille sur tout le corps.
A juger par la vivacité respective des sensations de plaisir, la nature semble avoir attaché à la conservation des espèces un intérêt plus grand qu'à celle des individus. La génération est, en effet, la fonction qui possède les sensations de plaisir les plus fortes; il n'y a rien d'aussi vif dans les fonctions de la nutrition. Cette fonction de génération semble même répandre une tein te de vol upté sur les a u très sensations, lorsqu'elle les emploie; sur les sens de la vue, de l'ouïe , Tome I. 37
du toucher, par exemple^ comme nous l'avons dit plus haut.
Il est dans notre économie un tissu particulier auquel la sensation de plaisir semble plus spécialement attachée, le tissu érectile : partout où il existe , les sensations tactiles prennent un caractère de volupté remarquable; par exemple^ aux lèvres de la bouche , d'où est venu l'usage du baiser; au mamelon du sein , d'où la sensation agréable que beaucoup de nourrices disent éprouver par l'acte de l'allaitement; au pénis de l'homme, au clitoris de la femme, etc. Aussi la nature a-t-elle employé avec profusion ce tissu érectile dans la composition des organes génitaux externes. C'est d'après le mode d'action propre à ce tissu, et qui consiste dans une dilatation de sa substance, que l'on dit d'une manière générale , que nos organes s'épanouissent sous les impressions du plaisir, et, au contraire, se resserrent sous celles de la douleur; comme si, dans le premier cas, ils voulaient aller au-devant de la cause d'impression , et, dans le second, au contraire ;, se dérobera son action.
Enfin , comme l'action seiisoriale quelconque d'où résulte un plaisir ou une douleur est généralement très vive, le plaisir et la douleur, plus que toute autre sensation, s'accompagneront de phénomènes expressifs, porteront le trouble dans toute l'économie, y exerceront des stimulations générales, des dérivations. La thérapeutique emploie souvent la douleur comme médicament excitant ou révulsif; elle emploierait de même le plaisir, si elle l'avait à ses ordres. Souvent, en effet, le plaisir a les mêmes influences que la douleur; s'il est très \l£ , il ne peut être prolongé; il s'accompagne irrésistiblement des mêmes moyens confus d'expression, cris, mouvements désordonnés; on peut lui appliquer toutes les considérations qui concernent les sensations un peu intenses, et dont nous parlerons à l'article des connexions de fonctions.
Ici, nous terminons l'histoire de la fonction delà sensi-