XVIII. — PROPAGATION DE l'ÉCRITURE DROITE
J.-B. Alais, protégé successivement par Louvois et par Colbert, fut un chef d'école. Avocat à Rennes, il se fit calligraphe pour venger la mémoire de son père, qui avait été ruiné par un procès que lui intenta la communauté des maîtres écrivains de Paris, et, pendant plus d'un siècle, son livre, fruit de longues et intelligentes études, fit autorité sur la matière. Entre autres innovations, c'est par lui que je trouve recommandée pour la première fois la plume à deux becs, qui « sert grandement à connaître les effets généraux, c'est pourquoi je conseille le curieux de s'en servir en ses exerces (sic) particulières (sic) ».
Alais donne déjà une place importante à la bâtarde. Peu après lui, vers 1700, apparaît la coulée, 'dont le propagateur fut le célèbre Rossignol. Ce genre d'écriture penchée, qui, d'après Sauvage, Michel et Marlié, concurrents de Rossignol, était nuisible à la santé (on voit qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil), se propagea rapidement et trouva son théoricien en Royllet (1764), qui osa contester quelques-unes des assertions d' Alais.
Nous arrivons enfin à un réformateur, Coulon, qui proposa de faire écrire les commençants sur du papier réglé mécaniquement, dans les deux sens, perpendiculairement pour la ronde, obliquement pour la bâtarde, et qui insiste sur l'emploi de l'écriture droite pour le premier enseignement. La routine, représentée par l'Académie royale d'écriture, ne manqua pas de protester contre les innovations de Coulon.
Voici quelques passages des Discours de Coulon (1767) :
« Si les mauvaises positions sont nuisibles à la santé, il est également vrai que les mauvaises écritures sont pernicieuses pour la vue...
Il est certain que les écritures ne sont devenues illisibles que depuis que l'on a négligé l'écriture française ou ronde, dans laquelle on consommait la main des jeunes gens, avant de leur permettre de tracer d'autres caractères...
... Puisque l'on n'apprend pas la ronde aux enfants de condition, il ne faut attribuer qu'à cette seule cause la raison pour laquelle il y en a si peu qui peuvent apprendre à bien écrire ».
Le papier réglé dans deux directions a été employé depuis par beaucoup d'éditeurs de cahiers d'écriture. Nous ne
voyons pas, au contraire, qu'on se soit empressé d'adopter l'écriture droite pour le premier enseignement. Et cependant, Coulon avait obtenu qu'une commission fût nommée par l'Académie des Sciences afin d'examiner ses procédés, et, dans leur rapport (11 mars 1767), les commissaires, d'Ortous, de Mairan et Pingré, s'exprimaient favorablement, mais avec prudence, en disant : « Il paraît que, par l'écriture perpendiculaire, les doigts contractent plus facilement et conservent plus longtemps l'habitude de se plier et de se distendre. »
Les Discours de Coulon ne furent pas absolument sans écho, car peu de temps après, Dessalle, maître d'écriture du Dauphin fils de Louis XVI, enseignait à son royal élève une bâtarde droite, bouclée, à laquelle il donna le nom de royale (1).
Quelques-unes des pièces de Dessalle portent, au-dessous de la signature : « Maître à écrire des enfants de France ». Je pense qu'aux écoliers, les enfants de France d'aujourd'hui, il faudrait enseigner une écriture très analogue à celle que Dessalle faisait tracer au Dauphin, écriture que je ne connais que par sa description.
L'influence de Coulon paraît s'être exercée également sur Guillaume Montfort. En effet, dans une notice historique sur la vie et les travaux de Guillaume Montfort, publiée en 1802 par Lechard, je lis : « Il prescrivit de pratiquer primitivement la ronde, qui était presque abandonnée, comme l'écriture mère et celle qui forme la main et dispose aux autres genres. »
Mais, depuis longtemps, l'écriture anglaise a fait son apparition en France, sous les auspices de Bedigis (1768), et nous en retrouvons un modèle dans un in-folio paru en Tan IX (1800) avec cette épigraphe : « Les artistes G..., R...,
(1) Dans un manuscrit de Poujade qui était en ma possession et dont j'ai fait hommage au Musée pédagogique, je copie l'anecdote suivante :
Un jour, en arrivant chez le Dauphin pour lui donner sa leçon de calligraphie, Dessalle sortit résolument de sa poche le bonnet rouge, dit phry-
f;ien, et en coiffa son royal élève en présence d'augustes personnages, en ui disant : « V oilà, monseigneur, la coiffure adoptée par la nation entière ; vous devez suivre son exemple en la portant. » Il ne lui fut répondu d'abord que par un silence imposé par les circonstances révolutionnaires, mais, à son arrivée pour la leçon suivante, on lui fit comprendre d'un geste royal qu'on n'avait plus besoin des services d'un impertinent.