XX. — LA LECTURE ENSEIGNÉE PAR l'ÉCRITURE
de nos écoles primaires le temps d'enseigner d'autres matières aux enfants qui, pour la plupart, terminent leurs études à douze ans.
La méthode que nous allons faire connaître et qui est due à M. le Dr Javal, le savant spécialiste, réalise à la fois plusieurs perfectionnements.
François (de Neufchâteau), ministre de l'Intérieur en 1800, se fondant sur le besoin d'agir, si naturel à l'enfant, recommandait déjà d'enseigner la lecture par l'écriture; ce principe excellent, largement appliqué en Allemagne, devait être adopté.
La logique, qui demande toujours à voir le même son représenté par le même signe, logique si violemment blessée par notre orthographe, a été respectée, dans la mesure du possible, en adoptant des caractères d'une forme voisine de celle des caractères typographiques et cependant faciles à tracer pour la main de l'enfant. Rien n'a été livré au hasard dans la gravure des caractères spéciaux, majuscules et minuscules.
De plus, par l'aspect spécial des lettres muettes, par certains signes qui font connaître les lettres sifflantes ou les groupes de lettres destinées à figurer un son unique, la lecture est rendue bien plus facile pour le commençant : il lit sans hésitation des phrases telles que: nous portions les portions ou les poules du couvent couvent.
L'écriture enseignée est droite ; on sait que le Dr Javal fait une grande propagande en faveur de ce mode d'écriture, qui présente de grands avantages sous le rapport de l'hygiène : il devait nécessairement l'adopter pour la méthode de l'enseignement de la lecture par l'écriture.
Voici maintenant le côté vraiment original de la méthode Javal.
On sait que, pour l'enfant, la lecture devient un plaisir à partir du jour où il lit des histoires qui l'intéressent. Il est donc important d'arriver le plus tôt possible à ce moment, et voici comment l'auteur y est parvenu.
Il a commencé par classer, au moyen de comptages, les signes phoniques suivant l'ordre de fréquence, et l'étude en est faite, dans la méthode, suivant l'ordre ainsi obtenu et que voici :
r, a l i e t d s p u m é n o è v en ou ai c, etc. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 etc.
On arrive à quarante-trois leçons seulement, grâce à l'introduction simultanée de plusieurs signes dans certaines leçons; par exemple on et om font l'objet d'une seule leçon.
Une fois ce tableau obtenu, M. Javal a classé tous les mots usuels de la langue en catégories, la première contenant les mots qui ne se composent que des lettres r et a ; la seconde, les mots formés des lettres r, a et / ; la troisième, ceux qu'on peut écrire avec les seules lettres r, a, l et i; et ainsi de suite.
Dès que ce vocabulaire l'a permis, il s'en est servi pour composer des phrases, puis des histoires, ce qui a nécessité de grands efforts d'ingéniosité et de patience.
Essayez de changer un seul mot à ces histoires, sans sortir du vocabulaire disponible, et vous vous rendrez compte du travail de patience qu'il a fallu pour composer les récits qui font le mérite de la méthode Javal.
Nous avons voulu montrer les avantages théoriques du petit livret de 32 pages que nous présentons à nos lecteurs. Quant à la pratique, elle a déjà prononcé; nous avons sous les yeux le rapport d'un officier qui a mis moins d'une journée de son temps à enseigner la lecture et l'écriture à son brosseur ; il lui a suffi en effet de consacrer 43 séances de quelques minutes chacune, à enseigner à cet homme chacun des éléments nouveaux qui s'introduisent à chacune des 43 leçons (Voyez Fig. 80, p. 256). Nous avons aussi sous les yeux la lettre d'un instituteur qui a enseigné ainsi à lire à une femme de soixante ans ; enfin, tous les maîtres qui ont expérimenté la méthode s'accordent à dire que, désormais, ils n'en emploieront pas d'autre. Puissent-ils être imités, car l'enseignement rapide de la lecture serait, pour la France, un bienfait de conséquences incalculables.
M. le Dr Javal croit que, par ses procédés, l'enseignement de la lecture devient assez facile pour que la mère, la sœur aînée, un camarade plus âgé, puissent le donner aux jeunes enfants tout aussi bien qu'un maître expérimenté, et il espère qu'un jour viendra où la plupart des enfants entreront à l'école sachant déjà lire ».
Gaston Tissandier.
(La Nature).
Voici maintenant la fin d'un article de M. Francisque Sarcey :
« Il y a des parties qui m'ont paru curieuses dans cette méthode. M. Javal, au lieu de prendre l'alphabet et de suivre les lettres dans l'ordre où il les a présentées, les a rangées selon la fréquence de leur retour dans les mots. Il commence par enseigner aux enfants les lettres et combinaisons de lettres qui reviennent le plus souvent.
Et alors... c'est le côté original de la méthode... il compose des exercices où n'entrent rigoureusement que les lettres et combinaisons de lettres déjà connues : il part de cette idée, qui est fort juste, que l'enfant ne goûte vraiment le plaisir de lire et ne se passionne pour la lecture que lorsqu'il commence à pouvoir lire, sans soutien et sans guide, les petites histoires qui l'intéressent. Le docteur Javal a pris soin de lui en écrire à la portée de son âge, d'où sont exclues les lettres qu'il ne connaît pas encore.
Si bien que, des la seconde ou la troisième leçon, l'enfant
LA LECTURE ENSEIGNÉE PAR l'ÉCRITURE.
est ravi de lire lui-même, tout seul, et de comprendre ce qu'il lit. Il va ainsi de leçon en leçon, et à chaque fois il conquiert de nouvelles combinaisons de lettres, qui entrent dans les exercices soigneusement composés pour lui par le docteur Javal.
Il va sans dire que toute la méthode ne consiste pas dans cet unique changement aux vieilles façons d'enseigner la lecture. J'en parle ici parce que c'est celui qui m'a le plus frappé ».
Francisque Sarcey.
(Echo de Paris).
Enfin, M. Paul Robin, qui était directeur de l'Orphelinat de la Seine, à Cempuis, et dont il a été question dans le Chapitre IV, à propos de l'enseignement de la lecture par la sténographie, a écrit ce qui suit :
« M. le Dr Javal, à qui la science est redevable de travaux de la plus haute importance, aujourd'hui répandus dans le monde entier, sur l'ophtalmologie, n'a pas dédaigné de consacrer plusieurs années de son temps précieux à la rédaction d'une méthode de lecture.
Réduire au minimum le temps des expériences fatigantes, nécessaires pour déterminer l'état précis de la vision d'un malade était le but de ses recherches scientifiques, réduire de même le temps assez fastidieux que les petits doivent consacrer à l'acquisition de la partie mécanique de la lecture fut l'objectif du savant et du pédagogue.
Nous avons reçu et étudié autrefois l'épreuve provisoire autographiée de sa méthode ; nous avons eu la bonne fortune d'examiner l'épreuve finale imprimée de l'ouvrage, et nous le croyons appelé au plus grand et plus légitime succès.
Insistons sur quelques-uns des articles ingénieux dont nous parlions : choix judicieux de mots ne présentant pas de difficultés de lecture, et, le plus tôt possible, formation, avec les mots, de petites phrases ayant au moins le sens commun, chose si souvent négligée, mais plus encore instructives et amusantes ; caractères à ne pas prononcer, évidés ; lettres prononcées autrement que de la manière normale, marquées d'un petit signe ; liaison des lettres qui, réunies, figurent un son unique, tel que ou, on ; introduction graduelle, faite de la manière la plus judicieuse, des difficultés de l'orthographe, jusqu'à la dernière étape où l'enfant lit comme tout le monde.
Nous pouvons dire en vérité que l'ouvrage du savant docteur atteint les 19/20 de la perfection, nous en aurons dit plus qu'on n'en peut dire,hélas! de la plupart des ouvrages».
P. Robin,
Inspecteur primaire, < Directeur de l'Orphelinat Prévost, à Cempuis.
DÉDUCTIONS PRATIQUES
Pour plus de détails, je renvoie à la préface magistrale que M. I. Carré, inspecteur général de l'Université, a bien voulu mettre en tête du premier livret (Picard et Kaan, éditeurs, 11, rue Soufflot, Paris. Prix 0 fr. 30, franco). — Voir aussi la Revue pédagogique de juin 1890, page 573.
Gomme exemple des résultats obtenus au moyen de la méthode, voici le fac-similé du livre de compte tenu par un jeune artilleur illettré à son entrée au service, dont il a été question dans l'article ci-dessus de M. Tissandier (p. 254).
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