EXPERTISES EN ÉCRITURE
d'un écrivain, mais bien par l'étude des éléments involontaires de l'écriture, éléments qui découlent de la tenue de la plume et de la part contributive des doigts, du poignet et du bras à l'exécution du manuscrit. En d'autres termes encore, on peut distinguer la topographie, la morphologie et le graphisme.
C'est ainsi qu'en Amérique, au moment de la grande vogue des plumes stylographiques, les banques furent conduites à refuser les chèques signés au moyen de ces plumes dont la pointe inflexible trace des traits d'épaisseur invariable, tels que rien ne permet plus de reconnaître le graphisme du signataire (Voir Fig. 75, p. 245, une écriture tracée au stylographe).
Un exemple fera peut-être mieux ressortir l'importance capitale de la distinction entre les parties voulues et les parties involontaires, ou graphisme, de l'écriture.
Une dame veut faire autographier une lettre de quête, avec reproduction aussi parfaite que possible de son écriture. — Admettons que, pour plus de sûreté, elle écrive deux exemplaires de cette lettre : chacun sait que ces deux exemplaires ne peuvent pas être superposables exactement ; les mettant l'un sur l'autre et les éclairant par transparence, pas une ligne, pas un mot ne se révéleront identiques : la topographie sera différente, mais il y aura identité de graphisme.
En même temps que les exemplaires, tirés à la presse lithographique, le fournisseur lui rend celui des deux modèles qu'il a employé : la reproduction est servile jusque dans les moindres accidents. La dame, sans savoir pourquoi, dit que ce n'est pas son écriture, et cependant, posant sur un carreau de fenêtre, l'un couvrant l'autre, le modèle et l'un des exemplaires livrés, la superposition est irréprochable ligne sur ligne, mot sur mot, lettre sur lettre.
Que s'est-il passé ?
L'ouvrier a calqué le modèle en le dessinant sur papier pelure avec une encre spéciale, il a couché la page ainsi écrite sur une pierre lithographique préparée, à laquelle l'encre spéciale a adhéré, si bien qu'après avoir retiré le papier pelure, il n'y a eu qu'à employer cette pierre pour faire le tirage lithographique.
Si comme je l'ai supposé, le fac-similé est mauvais, c'est que le dessinateur n'a pas su reproduire le coup de plume du modèle. La topographie est parfaite, les mots, les lettres, sont bien en place, mais un œil profane reconnaît que cette écriture n'est pas de « la main » qui a tracé l'original, et le professionnel voit, à l'œil nu, que la répartition des pleins et des déliés n'est pas pareille à celle qui sort naturellement de la plume de l'auteur. L'autographiste malhabile a altéré le graphisme de l'écriture en la calquant.
La dame s'adresse à un autographiste plus habile : celui-ci prend son temps, et, au lieu de tracer son calque rapidement, il le dessine, trait par trait, s'y prenant à plusieurs reprises pour amener les pleins à la grosseur voulue : son travail donne pleine satisfaction à la cliente. f
Si l'on examine cette épreuve avec le secours d'une bonne loupe, il n'est pas difficile d'apercevoir, de place en place, des reprises qui démontrent avec évidence la nature du procédé mis en œuvre par l'autographiste.
Supposons maintenant que des intérêts considérables exigent une reproduction du modèle qui soit exempte des défauts inhérents aux deux reproductions que je viens de critiquer. Le faussaire commencera par se rendre compte du mécanisme de la personne qui a écrit te modèle : il parviendra plus ou moins facilement, par induction, à savoir si cette personne tient son papier droit ou obliquement, si elle laisse son coude immobile ou si elle déplace son bras en totalité de gauche à droite, si les mouvements du poignet interviennent, si le haut du porte-plume est dirigé plus ou moins latéralement, etc. Après s'être approprié l'attitude du scripteur, il s'exercera, pendant des semaines, s'il le faut, à s'assimiler son graphisme. Alors, seulement, il sera en mesure de rivaliser avec les fameux auteurs du faux testament de M. de la Boussinière.
Voici d'après une note due à la plume de M. Alphonse Bertillon (Revue scientifique, 18 décembre 1897, page 779), la très curieuse histoire de ce faux.
« On peut dire, avec toute l'apparence de la vérité, que c'est cette célèbre affaire qui nous a servi de guide latent et que nous avons essayée de schématiser en la présente étude,