XXIV. — EXPERTISES EN ÉCRITURE
Aussi, croyons-nous devoir en rappeler succinctement les principales péripéties au point de vue graphique.
Judiciairement validé, au début, sur un rapport de M. Gobert, expert en écriture de la Banque de France, le faux testament de la Boussinière a occupé toute la hiérarchie de nos tribunaux pendant plus de cinq ans. Sa confection, une merveille du genre, avait été obtenue au moyen du calquage de mots et de parties de mots minutieusement et patiemment ajustés côte à côte, en prenant comme modèle graphique et littéraire une volumineuse correspondance laissée par le défunt, M. de la Boussinière.
Sa véritable originalité au point de vue technique consistait en ce que, pour permettre l'effacement des retouches et des corrections, et donner à l'écriture un aspect fluide et rapide, le calque une fois terminé et soigneusement revu avait été reporté sur une pierre lithographique. Le manuscrit testamentaire lui-même n'était autre qu'une épreuve de ce report intentionnellement tirée très pâle, au moyen de sous-carbonate de plomb dit blanc d'argent, qu'un autographiste professionnel très habile avait repassée à la plume avec de l'encre ordinaire.
Quant au texte, il avait été rédigé par le propre notaire de M. de la Boussinière. Non seulement il était inattaquable, au point de vue juridique, dans les dispositions testamentaires qu'il attribuait faussement au défunt, mais il était en même temps, sous le rapport psychologique et littéraire, un merveilleux pastiche du style et des pensées très élevées, quoique un peu surannées, du vieillard.
Ainsi, pour réussir ce chef-d'œuvre, il n'avait pas fallu moins de trois associés de spécialité professionnelle différente, savoir : un lithographe, un autographiste et un notaire. Cette complicité, cause de leur réussite initiale, par un juste retour, occasionna leur perte : le testament une fois validé et la fortune encaissée, ils ne tardèrent pas à se faire chanter les uns les autres... puis à se dénoncer.
Seul, le notaire fut condamné aux travaux forcés, le lithographe ayant été écarté des poursuites, tandis que, grâce à l'éloquence de Me Démange (23 mai 1892), l'auto graphiste, cheville ouvrière de la forgerie, était acquitté.
Il devait mourir dans la misère quelques mois après. Mais le souvenir de son œuvre lui survit. Le faux testament de la Boussinière est resté et restera longtemps encore, espéronsle, le cheval de bataille, l'argument suprême, que tout défenseur dans une affaire d'écriture garde en réserve pour sa péroraison ».
En dernière analyse, le faux testament de M. de la Boussinière a été tracé en repassant un modèle très pâle, préparé à loisir, l'écrivain faisant usage d'un mouvement suffisamment lent pour pouvoir suivre le modèle et cependant
assez rapide pour éviter les reprises de plume et l'indécision.
Heureusement, une performance analogue à celle qui vient d'être décrite est d'une exécution si laborieuse que, si les experts savaient un peu les théories qui président au mécanisme de l'écriture, les faussaires seraient, devant eux, en état d'infériorité. A mon avis, en matière de faux :
La critique est aisée et l'art est difficile.
En résumé, le discrédit, très mérité, dans lequel sont tombés les experts en écriture tient tout simplement à l'ignorance extraordinaire dont ils font preuve à chaque instant. Aussi, dans le mémoire déjà cité de M. Alphonse Bertillon, peut-on relever les phrases suivantes :
« Quand on interroge nos criminalistes, qui font autorité, sur la façon dont les expertises sont conduites habituellement en France, ou ils évitent de répondre, ou ils se réfugient en quelques généralités : « Si vous saviez, répondent-ils, comme c'est matière peu importante, et le peu de croyance que nous avons dans la prétendue science des experts en écriture ».
Du côté du barreau, ce peu de croyance devient de l'athéisme, et il n'y a pas de plaisanteries et de légendes que l'on ne débite au Palais sur le compte des experts en écriture qui, à en croire les avocats d'assises, en connaîtraient sur leur spécialité moins que le premier venu.
Au fond, magistrats comme avocats, qui ont recours aux experts en écriture, s'accordent à ne leur reconnaître, pour ainsi dire, aucune connaissance spéciale.
Ainsi le savoir et l'expérience professionnels de l'expert consiste à savoir avant tout qu'il ne sait rien ou plutôt pas grand'chose, soit dit en bonne part ; sa supériorité, son utilité vraies résident en cette connaissance qu'il a de lui et de ses capacités ».
D'après ces citations, j'admettrais assez volontiers que, sur notre terre de France, la plupart des experts en écriture ne valent pas la corde, dont j'ai parlé plus haut, qui servit à pendre Hamon, en l'an de grâce 1570.
Dans cet état de choses, le juge a pour devoir de ne tenir aucun compte de l'opinion de l'expert dont le rôle, pour bien des années encore, devra se borner à signaler au tribunal les circonstances qui lui paraissent dignes d'attention ;