IV. — ÉVOLUTION DE LA STÉNOGRAPHIE
Il n'est d'ailleurs pas possible de passer ici sous silence l'imminence de la substitution partielle du machinisme à la sténographie, substitution désirable à cause de la mauvaise lisibilité de la meilleure sténographie à la main.
De nombreux inventeurs se sont efforcés de combiner des machines à sténographier, dont l'avantage-principal serait de fournir un texte lisible pour tous les adeptes du système employé. Le type est invariablement constitué, pour l'opérateur, par un clavier dont les touches fournissent, par leur action successive ou simultanée, un nombre considérable de combinaisons. La machine la plus récente, de M. Lafaurie, travaille à peu près silencieusement et paraît sortir de l'ère des tâtonnements. Il est probable que les machines à écrire, les phonographes perfectionnés, réduiront beaucoup l'usage de l'écriture sténographique à la main.
Mais, de même que la machine à coudre a laissé subsister la couture à l'aiguille, pour certains ouvrages où la rapidité n'est pas le principal desideratum, la sténographie manuelle subsistera et prendra d'autant plus d'extension que, n'étant plus usitée pour les grandes vitesses, sa réforme devra consister en un retour aux méthodes simples et logiques et fondées sur la phonographie.
En construisant des machines sténographiques à clavier, il serait rationnel de tenir compte de la physiologie de la main humaine, qui permet d'abaisser un plus grand nombre de touches grâce aux déplacements latéraux du pouce ; par exemple six touches, dont deux seraient actionnées, soit individuellement, soit simultanément, le pouce agissant dans trois positions, suivant qu'il enfonce à la fois la cinquième et la sixième touche, ou seulement l'une des deux. On obtiendrait ainsi, pour chaque main, 63 signes, précisément le nombre que fournit la cellule rectangulaire employée pour l'écriture en relief par les aveugles. Avec ce doublement de richesse, tout devient facile et, si l'inventeur, ou son continuateur, M. Bivort, persistent dans le système syllabique (retour curieux et ingénieux à l'état qui a précédé l'alphabet phénicien), il leur restera, pour les abréviations arbitraires, un stock où les professionnels n'auront qu'à puiser.
Il est donc démontré dès à présent que d'une part, la ma-
chine dispose d'une variété de signes bien plus considérable que le crayon, et que, d'autre part, permettant d'utiliser les deux mains, elle est destinée, par sa rapidité, à faire disparaître la sténographie professionnelle.
Si le rôle principal de la sténographie est d'accélérer l'écriture, là ne se borne pas son utilité comme moyen de gagner du temps ; on va voir en effet que la sténographie peut rendre plus rapide le premier enseignement de la lecture et de l'orthographe.
On voit que la sténographie élémentaire est une phonographie fondée sur ce principe: « A chaque son correspond un signe, toujours le même ». On conçoit donc que, pour les enfants et, en général, pour les illettrés, la sténographie élémentaire est bien plus facile à apprendre que l'écriture ordinaire, et l'on comprend, d'autre part, que ceux qui ont appris cette sténographie avec ses signes tels que les sécantes, l'eussent-ils laissée de côté pendant leurs études d'orthographe et de grammaire, -— n'auront pas un bien grand effort à faire quand ils voudront, par la suppression des sécantes et l'emploi de signes additionnels, acquérir la pratique d'une sténographie rapide.
Ce que je viens de dire n'est pas une simple vue de l'esprit.
M. Paul Robin, réminent pédagogue, alors qu'il était directeur de l'orphelinat Prévost, à Cempuis, a trouvé très avantageux d'enseigner aux enfants la sténographie Aimé Pâris avant la lecture et l'écriture ordinaires. D'après son expérience, cette sténographie logique et simple était apprise par les jeunes enfants avec une merveilleuse rapidité. Elle servait ensuite d'instrument pour l'étude de l'écriture et de l'orthographe. Au lieu de faire des dictées, le maître écrivait au tableau, en sténographie, le texte des devoirs que les élèves avaient à transcrire en écriture ordinaire, et ce détour apparent, loin d'allonger le temps des premières études, avait pour conséquence heureuse de l'abréger. C'est comme pour l'enseignement de la musique, où la lecture sur la portée est apprise bien plus vite et plus facilement, si elle
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est précédée de l'acquisition de la lecture musicale en chiffres, par la méthode Galin-Pàris-Chevé.
M. Robin avait créé pour les jeunes enfants un jeu sténographique de cinq sortes de pièces : fils de cuivre droits de cinq et deux centimètres ; courbés en arcs de cinq et deux centimètres de corde et un rond de un centimètre.
L'essai a été non moins probant en Angleterre ; on y eut l'heureuse idée de réunir, dans une même classe, des enfants qui, après plusieurs années d'école, n'étaient parvenus qu'à lire des mots monosyllabiques, et, passant par le détour de la lecture d'une phonographie, on put leur inculquer assez rapidement la lecture de l'anglais.
On verra plus loin, chapitre VI, à propos de la phonétique de Barbier, les grands avantages de l'écriture phonétique pour le premier enseignement de la lecture dans les pays affligés d'une orthographe compliquée.
Il est présumable que, dans sa jeunesse, Aimé Paris a eu connaissance des travaux de Barbier, car la similitude de certaines idées de ces deux hommes éminents ne peut guère être le résultat du hasard.