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ACUITÉ TACTILE

Nous disions « acuité » et non « sensibilité » tactile pour marquer l'analogie entre le sujet qui nous occupe et 1' « acuité visuelle » étudiée précédemment. En effet, la lecture des caractères en points saillants, à l'usage des aveugles, repose sur la faculté de percevoir le nombre et les positions des points et non pas sur la sensibilité, qui permet de reconnaître leur existence.

On trouve dans tous les traités de physiologie la description du procédé qui consiste à explorer la tactilité des différentes parties de la peau à l'aide d'un compas à pointes mousses. La personne soumise à l'expérience doit reconnaître si l'expérimentateur applique une pointe ou en applique deux sur sa peau; ainsi que cela était facile à prévoir, l'ouverture du compas employé diffère considérablement suivant la région explorée. Les réponses diffèrent aussi suivant que la pression exercée par l'expérimentateur est plus ou moins forte. Sans entrer dans plus de détails, il suffit de dire ici que l'extrémité du doigt perçoit généralement la simultanéité de deux pointes écartées d'environ deux millimètres. Nous ne serons donc pas surpris de voir employer, suivant les pays, pour l'écriture en points saillants, des rayages variant de 2 millimètres (Belgique) à 2 millimètres et demi (France).

Mais où notre surprise commence, c'est quand nous constatons que l'acuité tactile est moindre chez les aveugles que chez les clairvoyants, et cela dans une assez forte mesure. On trouvera, par exemple, que, si l'on examine l'index d'un aveugle grand lecteur, pour que les pointes du compas donnent nettement deux sensations, il faut les écarter de 3 millimètres au lieu de 2 qui suffisent au clairvoyant pour reconnaître la double sensation.

Ce sujet comporterait une série d'expériences dont le programme est facile à tracer et dont les résultats seraient de nature à donner une assez grande étendue au présent chapitre

dans le cas d'une seconde édition. Dès maintenant, je puis affirmer que l'acuité tactile de mon index droit est devenue très inférieure à celle de mon index gauche, depuis que je pratique la lecture du Braille, et ce n'est pas une affaire d'augmentation d'épaisseur de l'épidémie. Bien plus, et je ne suis pas le seul aveugle dans ce cas, après quelques heures de lecture, la sensibilité de mon index diminue au point de devenir insuffisante. Si, alors, je pose sur les caractères l'extrémité d'un doigt inemployé pour lire, les points semblent beaucoup plus nets. Cette diminution de sensibilité est comparable à l'éblouissement visuel. La pratique de la lecture émousse l'acuité tactile, et il me semble subjectivement qu'il y a diminution d'acuité par diminution de sensibilité.

Paradoxe apparent : les doigts dont l'aveugle ne fait pas usage habituellement pour lire, et dont la sensibilité est notablement plus forte, sont incapables de lire aussi bien que l'index, présentant un phénomène analogue à celui de tant de clairvoyants, familiers avec le Braille, et qui sont incapables de lire par le toucher.

L'explication de ce dernier fait me paraît résider en ce que la lecture de notre écriture en relief ne se fait pas par contact immobile, mais en tâtant ou frôlant les caractères, ce qui exige une adresse spéciale, que la pratique développe inconsciemment.

Pour étudier les mouvements que doit faire l'aveugle pour lire le Braille, il faudrait mettre en œuvre un des ingénieux procédés d'enregistrement créés par Marey. Par exemple, après avoir noirci l'index d'un lecteur habile et fixé sur son ongle une perle brillante, on lui ferait lire du Braille tracé sur papier noir. On mettrait ainsi en évidence les variations de vitesse dans le sens horizontal, les arrêts, les petits mouvements verticaux. Dans un livre qui me parvient au moment de corriger la présente épreuve. M. Th. Heller (1) dit que les aveugles grands lecteurs exécutent constamment avec la pointe du doigt de petits mouvements presque imperceptible, dans le sens vertical. Cette sorte de trépidation rapide aurait son siège dans les pointures des phalanges. Cette manière d'agir me paraît reposer sur un phénomène tout à fait

(1) Studien zur Blindenpsychologie, Leipzig, Eugelmann, 1904.

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