XII. — LE MÉCANISME DE LA LECTURE
siologie de la lecture publiées par M. Javal dans les Annales d'Ociilistique en 1878 et 1879.
L'œil ne peut voir distinctement à la fois qu'une petite étendue du champ visuel ; pour toute une ligne, l'œil doit la parcourir successivement, et, exécutant un certain nombre de mouvements, la partager en un nombre égal de sections plus une.
Ainsi dans l'article de tête d'un journal, je fais, pour lire une ligne, trois saccades des yeux : car mon œil partage cette ligne en quatre sections.
Le but que j'ai poursuivi a été de rechercher le nombre de lettres contenu dans une section, et l'étendue de cette section, c'est-à-dire de savoir le nombre de lettres qu'on peut lire en une fois et l'étendue qu'elles occupent ; puis, de connaître les influences qu'exercent sur ces deux quantités les modifications éprouvées par la forme des caractères dans des textes divers.
Le procédé le plus rationnel consiste à rechercher la vitesse totale de la lecture, et à calculer la durée employée à lire les lettres d'une section.
J'ai, par un autre procédé, recherché combien de lettres on peut lire et déchiffrer par vision périphérique, l'œil restant fixé sur une lettre quelconque au milieu d'une ligne: cette étendue lisible, pour des caractères de 11 points, est d'environ 34 millimètres, contenant 21.7 lettres. Mais, dans cette étendue, il y a des lettres qui ne sont vues en réalité qu'imparfaitement, et plutôt devinées. Quand je ne tiens compte, dans une autre série d'expériences, que des lettres qui m'apparaissent à l'instant même très distinctement, l'étendue lisible se réduit à la moitié, c'est-à-dire une moyenne de 17 millimètres, contenant 10.8 lettres.
Enfin, j'ai employé une troisième méthode, qui consiste à compter les mouvements qu'exécutent les yeux le long d'une ligne.
Un aide peut voir ces mouvements ; il peut les sentir avec les doigts posés sur la paupière fermée d'un œil.
Mais le procédé qui donne les meilleurs résultats est celui par lequel on entend ces mouvements au moyen d'un petit tambour, dont la membrane d'ébonite supporte à son centre une petite tige qui s'applique sur un point du globe oculaire (conjonctive ou paupière), sans aucun inconvénient et dont la caisse communique avec les oreilles de l'aide par deux tuyaux de caoutchouc.
J'ai enfin tenté, dans le laboratoire de M. Fr. Franck, d'enregistrer les mouvements des yeux; les quelques expériences que j'y ai faites me permettent d'espérer qu'on pourra par ce procédé arriver à des résultats intéressants.
Je ne me suis pas contenté d'une seule lecture pour une ligne. En effet, par suite d'états d'attention différents, la
JAVAL,
même ligne peut être lue, à des moments divers, en un nombre de sections variable. Et d'ailleurs, les variations que j'ai constatées plus haut font aussi penser que dans chaque section, les yeux n'embrassent pas le maximum de ce qu'ils pourraient lire ; ils ont une sorte de liberté d'allure, dont ils semblent user avec indifférence, tout en se tenant dans une moyenne assez régulière, autour de laquelle oscillent les nombres de sections faites par lignes.
On peut comparer le£ mouvements des yeux aux pas que fait un individu qui descend le lit d'un torrent à sec parsemé de pierres : il est plus que douteux qu'à chaque descente renouvelée du même point de départ il mette le même pied au même endroit, qu'il fasse chaque fois le même nombre exact d'enjambées. Mais, en fin de compte, une moyenne pourra servir à apprécier avec justesse la façon dont le phénomène s'est accompli.
J'ai appliqué ce raisonnement aux nombres de sections différents faits à divers moments dans la même ligne; et j'ai défini la lecture de cette ligne par un nombre représentant la moyenne des sections trouvées.
J ai fait de même pour les groupes de lignes lues consécutivement ; et j'ai caractérisé chacun de ces groupes par une moyenne de sections.
Mes expériences n'ont été faites que le soir, à la lumière d'une lampe de quatre à cinq bougies, distante de 80 centimètres. Et j'ai placé le livre lu à 34 centimètres de mes yeux.
J'ai lu des vers et de la prose. Les vers ont cet avantage de présenter des lignes écrites avec les mêmes caractères, mais de différentes longueurs. J'en ai pu tirer une loi qui montre l'influence de l'augmentation de longueur d'une ligne sur l'étendue des sections.
I* Diverses étendues de lignes sont lues en un même nombre de sections: une section offre donc des étendues diverses. Au moment où la section acquiert une certaine étendue (16 millimètres,'avec des lettres de 10 points), l'œil a une tendance à faire une section de plus par ligne, et par suite à diminuer l'étendue des sections, de façon à ce qu'elle ne soit plus que de 12 à 13,6 millimètres.
En outre, plus les lignes sont longues, moins facilement elles admettent de sections nouvelles, les sections tendant alors plus facilement à avoir leur étendue maxima.
Dans les expériences que j'ai faites en lisant de la prose, je me suis appliqué à rechercher à quel degré les différents éléments, dont sont composés les caractères, peuvent influer sur rétendue d'une section et sur le nombre de lettres qu'elle contient.
Ces éléments sont surtout la hauteur et la largeur.
La hauteur est évaluée en points typographiques de 376 millièmes de 1 millimètre ; la largeur doit être considérée sur une lettre qui représente la largeur moyenne des lettres d'un même alphabet (sur Yo, d'après nos calculs).
LE MÉCANISME DE LA LECTURE
Il faut tout d'abord remarquer, que la largeur des lettres ne diminue pas en rapport avec leur hauteur. Les graveurs font les petites lettres plus larges qu'elles n'auraient été
Î proportionnellement ; ils diminuent les caractères moins en argeur qu'en hauteur. Mais dans les textes que nous avons étudiés, il se trouve que les petits caractères (de 2, 3, 5 points) sont des reproductions photographiques de caractères plus grands : de sorte qu'en définitive les caractères hauts de 2 à 9 points avaient une largeur proportionnelle à la hauteur (tout près de la moitié), tandis que les lettres de 10 et 11 points avaient une largeur égale à celle des lettres de 9 points.
Quelle est l'influence de la hauteur des lettres, ainsi construites sur l'étendue d'une section ?
Pour les lettres de 5, 7, 8, 9, 10, 11 points, l'étendue de section est proportionnelle à la hauteur (un peu moins de cinq fois cette hauteur, exprimée en millimètres).
Mais nous savons que la largeur des lettres de 9, 10, 11 points que nous avons employées est identiquement la même ; nous devons alors penser que l'augmentation de l'étendue de section, pour ces grandes lettres, est due à l'augmentation de leurs seules dimensions verticales.
Entre la largeur des lettres et l'étendue de section, j'ai pu établir la fonction suivante :
L'étendue d'une section est égale à 9 fois la largeur moyenne des lettres, plus 2 millimètres.
La moyenne des nombres de lettres par section n'est pas I la même pour chaque hauteur. Mais, pour la plupart, et même pour quelques caractères d'annonces, ces nombres se ressemblent tellement qu'il faut bien les considérer comme identiques, et dire qu'en général le nombre de lettres par section ne change pas quand on lit des caractères de grandeurs différentes, et se trouve égal en moyenne à 10,5.
Nous avons pu, grâce au grand nombre de nos expériences, étudier l'influence qu'ont séparément les variations de la largeur et celles de la hauteur des caractères sur le nombre des lettres contenues dans une section et sur l'étendue de celle-ci.
Pour les caractères de 8, 9, 10, 11 points, l'étendue de la section augmente, quand la largeur de ces lettres s'approche de la largeur moyenne correspondant à chacune de ces hauteurs (lmm,47 — lram564 — 1^69). Une augmentation de
1 point de hauteur augmente l'étendue de la section de 1 à
2 millimètres.
Pour les caractères d'une même hauteur quelconque, l'augmentation de la largeur entraîne une diminution du nombre de lettres par section.
Si des lettres de différentes hauteurs ont la même largeur, ce sont les lettres les plus hautes qui fournissent le plus grand nombre de lettres par section (une augmentation de 1 point dans la hauteur des lettres produit, pour des largeurs identiques, une augmentation d'environ une demi à
trois quarts de lettre dans le nombre de lettres par section).
Aussi, on aura avantage à prendre de grandes lettres étroites, si l'on veut obtenir le plus grand nombre possible de lettres par section.
Enfin, je crois que l'on peut représenter les rapports existant entre le nombre de lettres par section, la hauteur H et la largeur de ces lettres, par la formule suivante, construite d'après maints schémas et calculs :
at u a i u r 16 — 0,9 H — 4 Larg.
Nombre de lettres par section — — . . TT „ , T ■
^ 1,5 — 0,1 H — 0,4 Larg.
Une des lois les plus importantes que nous ayons trouvées est celle qui est relative à l'influence de la distance sur le nombre de lettres par section. Quelle que soit la distance à laquelle s'effectue la lecture d'un même texte (de 0in,30 à lm), le nombre de lettres par section ne varie pas.
On voit immédiatement les conséquences de cette loi, en particulier, au point de vue de l'acuité visuelle périphérique de la macula lutea, sur laquelle se projette exclusivement l'image de l'étendue d'une section : cette acuité visuelle va en diminuant du centre à la périphérie sur la macula lutea, comme sur le reste de la rétine.
Voilà, sommairement énumérés, les résultats de mes recherches. Je n'ai pas osé poser de conclusions en un sujet dont la portée et les éléments ne sont pas encore assez bien définis. En tout cas, je ne crois pas que le grand nombre de mouvements exécutés par des yeux sains dans la lecture ordinaire, soit une cause de fatigue pour eux ; suivant même quelques-unes de mes expériences, l'augmentation du nombre de ces mouvements, pour un même nombre de lettres accroît la vitesse de la lecture. La fatigue surviendrait, si ces mouvements ne s'effectuaient pas avec la régularité, la cadence, qui est nécessaire à tout mouvement qui se répète un grand nombre de fois ; et, dans ce cas, l'œil, exécutant des mouvements rapides, non coordonnés, éprouverait une fatigue particulière, l'asthénopie, de même que le manque de rythme dans les mouvements des membres amène la chorée, et que l'absence de coordination, de cadence dans les mouvements des organes de la parole amène le bégaiement.
Bien que les résultats de ce travail soient incomplets, et non étayés par une théorie, ils .peuvent être utiles à ceux qui voudront poursuivre cette intéressante étude et je tiens mes nombreux calculs, notes et schémas, à leur disposition.
Je viens de me faire relire le travail de M. Lamare et deux points me paraissent appeler des rectifications.
LE MÉCANISME DE LA LECTURE
En premier lieu, nous comptions comme lettre chaque espace séparant les mots ; en effet, il est probable que ce qui détermine la longueur des sections, c'est l'étendue qu'elles occupent sur la rétine et les blancs y occupent chacun à peu près autant de place qu'une lettre.
En second lieu, nous avions commis une faute de raisonnement en faisant des moyennes pour établir la longueur des sections. Admettons, en effet, que pour une certaine typographie, un certain lecteur fasse habituellement, et, bien entendu, sans que nous le sachions, des sections de 12 lettres, si nous comptons les saccades qu'il fait en lisant des lignes où le nombre des lettres soit un multiple de 12, nous avons des chances de rencontrer pour toutes les lignes le même nombre de saccades. Par exemple : des lignes de 48 lettres seront partagées régulièrement en 4 sections; mais si ce même lecteur fait l'expérience en lisant un livre où le nombre des lettres de chaque ligne ne soit plus un multiple de 12, les résultats devront être irréguliers ; si par exemple, ce lecteur qui fait couramment des sections de 12 lettres, lit des lignes contenant 30 lettres, il y a des chances pour qu'il les décompose en 3 sections et on aurait tort, après avoir compté les saccades de conclure qu'il fait des sections de 10 lettres ; il est fort possible qu'en lisant ces lignes de 30 lettres, il commence par faire, par exemple, 2 sections de 12 lettres pour terminer par une de six lettres et si, ce que nous ignorons, il a lu cette ligne en 3 sections de 10 lettres chacune, il n'en faut pas conclure que la section qu'il est capable de voir d'un seul coup n'est que de 10 lettres.
Le problème que nous nous sommes posé est de rechercher la grandeur des sections dont fait usage l'homme qui lit et après avoir établi que cette grandeur se mesure par le nombre des lettres, en comptant pour une lettre l'espace entre deux mots, nous avons vu que, quelle que soit la grosseur de l'impression, nos expérimentateurs de la Sorbonne faisaient des sections d'environ dix lettres, en moj^enne.
Pour qui voudra pousser ces recherches plus loin, je répète que nous avons eu tort de prendre des moyennes ; cette manière de combiner les chiffres, si communément employée, n'est pas logique, et, pour m'en expliquer, je vais reprendre une comparaison employée ci-dessus par M. Lamare.
Je suppose qu'on veuille connaître la grandeur des pas ou plutôt des bonds que fait un alpiniste en descendant à toute vitesse une montagne abrupte. Si ce chemin parcouru était constitué par un éboulis uniforme, pour avoir la longueur du pas, il suffirait de diviser la longueur du chemin par le nombre de pas. — Supposons maintenant que le chemin soit accidenté, qu'il s'y rencontre, disséminés, de nombreux morceaux de roche sur lesquels l'homme puisse poser le pied avec sécurité. S'aidant parfois de son alpenstock s'il craint, par exemple, qu'une pierre soit rendue glissante parle suintement d'une source, etc., il fera des pas inégaux, souvent plus courts que le pas régulier qu'il faisait dans l'éboulis, et parfois plus longs ; son vrai pas est sûrement plus long que celui exprimé par la moyenne obtenue en divisant le chemin parcouru par le nombre de pas.
De même, pour la lecture, le calcul de la moyenne doit donner, pour la section, un chiffre trop faible.
Admettant, avec M. Lamare, que les adultes lisent habituellement par section de 10 lettres environ, pour fabriquer un livre qui pût être lu en supprimant les saccades horizontales et en profitant, dans le sens vertical, des renseignements fournis par la vision indirecte, il' faudrait imprimer par colonnes ne comportant guère plus de dix lettres. Je suis loin de recommander cette disposition, dont l'un des inconvénients est le grand nombre de mots coupés en fin de ligne.
Dans Y Année psychologique de 1899, M. Victor Henry analyse longuement et avec compétence un livre de MM. Erdmann et Dodge, intitulé : Psychologische Untersiichungen ueber das Lesen auf experimenteller Grundlage, paru en 1898 à Halle (Niemeyer). Sans avoir eu connaissance des travaux ci-dessus rappelés, les auteurs ont fait de nombreuses expériences pour démontrer que la lecture s'opère par saccades, et que la vision n'a lieu que pendant les temps de repos des yeux, et ils ont accumulé des observations intéressantes, qui eussent été plus clairement groupées, s'ils avaient remarqué, comme nous, que le nombre de lettres par section ne dépend ni de la grosseur du texte, ni de la distance à laquelle se fait la lecture.
Notons que, d'après eux, le nombre de lettres par section diminue de près de moitié si on lit « en correcteur », c'est-àdire comme pour relever les fautes typographiques.