XII. LE MÉCANISME DE LA LECTURE
Ils ont observé que le nombre des mouvements effectués pour lire était plus grand chez un jeune garçon n'ayant appris à lire que depuis un an, et ils ont fait la même observation chez des adultes lisant une langue étrangère.
Dans deux séries d'expériences, les auteurs ont observé que les sections étaient un peu plus grandes que l'étendue de la vision nette et que, par conséquent, dans son besoin de réduire au minimum le nombre des saccades, le lecteur exercé s'arrange pour deviner quelques lettres. Ces expériences ayant été faites sur un livre allemand, les parties devinées étaient principalement constituées par des fins de mots ; la différence était d'ailleurs assez marquée pour que nous puissions admettre le fait comme s'appliquant à toutes les langues. Ils ont remarqué également que le point de fixation se porte de préférence sur la troisième ou quatrième lettre des mots longs.
Ce qui est le plus intéressant, c'est l'idée qu'ils ont eue de lire, après avoir produit sur la rétine une petite image accidentelle sous forme d'un fer de flèche dirigé vers le haut, et dont on voyait la pointe se poser, après chaque saccade, en un point généralement situé à gauche du milieu de chaque section. Je me figure les gambades de l'image accidentelle tout-à-fait analogues aux bonds de l'alpiniste dont il a été question plus haut.
Enfin, MM. Erdmann et Dodge ont remarqué que, lorsque l'impression est trop fine pour être lue facilement, il arrive que des mots sont reconnus d'après leur configuration générale. Comme cette configuration dépend en partie de la présence de lettres longues, il faudrait peutêtre en tenir compte dans la forme à donner à des caractères d'imprimerie, ce qui est en opposition avec les indications contenues dans le chap. XVII relatif à l'impression compacte.
Dans la livraison de juillet 1898 de American Journal of Psychology (Stanley Hall, Worcester, Mass., A. Orpha, éditeur), M. Delabarre a publié une note sur un procédé qu'il a employé pour enregistrer le mouvement des yeux. Sur la cornée rendue insensible par la cocaïne, il applique une cupule de plâtre percée d'un trou correspondant au centre de la pupille, et sur laquelle il fixe, pour l'étude des mouvements lents, un fil qui va passer sur une poulie de renvoi, et pour
celle des mouvements rapides, un style qui peut tracer une courbe sur une feuille enfumée.
L'œil supporte sans dommage des séances de plus d'une heure à condition de laisser plusieurs jours d'intervalle.
Dans la même livraison se trouve un important article de M. Edmond B. Huey intitulé : Preliminary experiments in the physiology and psychology of reading.
Par des procédés tout à fait différents de ceux employés en Allemagne par MM. Erdmann et Dodge, M.. Huey a été amené à conclure que l'attention se porte plus volontiers sur la première moitié des mots que sur la seconde. Il a présenté successivement à plusieurs personnes des textes imprimés altérés suivant deux types. Dans le premier, les mots étaient tronqués par la suppression des premières lettres, et dans le second, les dernières lettres des mots manquaient. Il recommandait de lire assez vite, mais sans précipitation, et il a noté que les textes du premier type étaient compris plus rapidement que ceux du second. Il fait observer judicieusement qu'en anglais la première moitié des mots est plus caractéristique que la seconde. S'il avait eu l'expérience de la lecture au toucher, pratiquée par les aveugles, il aurait remarqué aussi qu'en lisant vite, les clairvoyants comme les aveugles doivent avoir la tentation de sauter la fin des mots, dès qu'ils ont lu assez de lettres pour deviner le reste.
D'autre part M. Huey a fait de nombreuses expériences pour voir si, comme je l'avais présumé, il y aurait avantage, sous certains rapports, à disposer les mots par colonnes verticales. Il a disposé des colonnes formées respectivement de mots de deux, trois, quatre... jusqu'à seize lettres et, malgré ce que ce mode de lecture a d'insolite, il a trouvé une rapidité presque égale à celle de la lecture ordinaire pour les colonnes formées de mots de dix à douze lettres, c'est-à-dire telles que la lecture se fasse sans saccades horizontales. Je présume que la lecture rapide de mots ainsi disposés résultait moins de la substitution de petites saccades verticales aux grandes saccades horizontales, que du fait de l'entrée en jeu de la vision périphérique permettant de lire deux ou trois fois plus de lettres sans aucun mouvement: on conçoit qu'avec de l'exercice, il se forme des sections verticales de plusieurs mots. Supposons un moment qu'on mette l'un sous l'autre dix mots formés chacun de dix lettres ;