‹ Physiologie de la lecture et de l'écritureChapitre 70 sur 147 · XII. — LE MÉCANISME DE LA LECTURE · texte numérisé non relu

XII. — LE MÉCANISME DE LA LECTURE

il semblerait que ces cent lettres pourraient être perçues sans aucun déplacement de l'œil. Mais notre typographie emploie des lettres plus hautes que larges, si bien que, par exemple, dix lettres imprimées en colonnes verticales occupent au moins deux fois plus de longueur que dix lettres en ligne horizontale ; d'autre part, l'étendue de la vision nette occupe, sur la rétine, un peu moins de hauteur que de largeur ; il est donc clair qu'un œil qui voit, sans mouvement, dix lettres rangées horizontalement, n'en voyant pas moitié autant rangées verticalement, la disposition en colonnes, pour le sujet le plus exercé, sera loin de décupler le nombre de lettres lues d'un seul coup d'œil, mais elle pourrait l'augmenter considérablement. Il serait intéressant de connaître sur ce sujet l'opinion d'un sinologue.

Dans ce qui précède, il n'a été question que des mouvements des yeux ; examinons maintenant les variations d'accommodation qui sont la conséquence de ces mouvements. — Quand les lignes sont longues, il n'est pas permis de négliger la différence entre la longueur de la perpendiculaire menée de l'œil au papier et celle des obliques qui vont de l'œil au commencement et à la fin des lignes. La différence entre ces longueurs est d'autant plus marquée que le lecteur se tient plus près du livre, et elle doit obliger les personnes qui lisent de près à faire varier constamment leur accommodation.

Soit, par exemple, un lecteur affecté d'une myopie de 10 dioptries, la distance GD entre ses yeux étant de 0 111 06 (Fig. 4-2). Pour lire une ligne d'impression A A' longue de 0m12, s'il veut voir nettement le commencement et la fin de la ligne, notre myope devra s'approcher assez pour que les lignes G A et D A' ne mesurent l'une et l'autre que 0m10. Voici ce qui se passera :

Le commencement de la ligne est vu nettement de l'œil gauche, mais la ligne AD étant de 0m12, il s'en faut de plus de deux dioptries pour que l'œil D voie nettement. Pour voir B, l'œil G accommode d'environ une demi-dioptrie et,

même s'il n'a pas accommodé par un mouvement associé, l'œil D est encore loin devoir nettement. Passant de B en C, nous voyons que l'œil G doit relâcher son accommodation totalement. Puis, à partir de G, il faut que l'œil D se mette à accommoder, pendant le parcours de G à B', puis à relâ-

Fig. 42.

cher depuis B' jusqu'à la fin de la ligne A', avec cette difficulté que, pendant le parcours de G à B', il serait désirable que G n'accommodât pas.

En réalité, je doute que le myope de dix dioptries, pris pour exemple, résiste à la tentation de se mettre un peu plus près, et alors les deux yeux accommoderont tout le temps et il faudrait que, pendant le parcours d'A en B, leur accommodation augmentât inégalement, que de B en B' celle de l'œil G diminuât pendant que celle de l'œil D augmenterait, puis enfin que l'accommodation de l'un et de l'autre diminuât inégalement pour passer de B' en A'.

Quelle que soit la distance adoptée, je me figure difficilement, pendant une lecture rapide, les yeux réussissant, à chaque ligne, à passer chacun successivement par un maximum d'accommodation — l'œil G au moment où tous les deux regardent en B et l'œil D au moment où tous les deux regardent B',— et je pense qu'au lieu d'exécuter la manœuvre que je viens de décrire, plus d'un myope se rapprochera davantage, assez pour que l'un des yeux puisse voir nettement toute la ligne en faisant varier son accommodation. Alors cet œil se

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mettra en face du milieu de la ligne, en O. Dans ces conditions, la ligne AO étant de 0m10 et A C de 0m06, on a OC = 0m08, et la variation d'accommodation pour passer de A en G sera de 2,5 dioptries, chiffre obtenu par. un calcul dont il sera question tout-à-l'heure.

Il est présumable que les changements d'accommodation dont il vient d'être question se produisent synchroniquement avec les saccades décrites plus haut, mais cette question me paraît difficile à élucider.

Quoi qu'il en soit, on lit aisément cent lignes par minute, soit six mille lignes par heure. Les nombreuses variations d'accommodation qui en résultent sont d'autant plus importantes que les lignes sont plus longues; on conçoit donc que, surtout dans l'intérêt des myopes, j'aie protesté contre de larges justifications, et ma voix a trouvé de l'écho, surtout en Allemagne.

J'avais remarqué la fréquence extrême de la myopie chez les personnes qui lisent beaucoup et sa rareté relative chez les couturières, qui appliquent leurs yeux avec bien plus d'assiduité : la particularité principale de la lecture m'a paru résider dans les variations de l'accommodation.

Soit / la demi-longueur de la ligne imprimée, m la distance du panctum remotum pour le myope, et d la distance de l'œil au milieu de la ligne, on a, dans un triangle rectangle,

d2 = m2 — l1 ; la variation d'accommodation -i — — s'en

déduit aisément.

Pour épargner au lecteur tout calcul, j'ai construit la Fig. 45 ci-après, qui permet de résoudre instantanément toutes les questions où est engagée la relation entre la myopie, la longueur des lignes et l'accommodation. Les abscisses sont, en grandeur naturelle, les demi-longueurs de lignes d'impression ; les ordonnées mesurent la myopie, en dioptries, et les courbes correspondent aux variations d'accommodation.

1er exemple : pour une ligne de 10 centimètres, quels sont les degrés de myopie qui nécessitent des variations d'accommodation de 0.25...., 0.50...., 0.75..., 1..., 2..., 3... dioptries? Il suffit de remarquer que l'ordonnée 5 coupe les courbes en des points répondant sur l'axe vertical à 4 1/2..., 5 3/4..., 7 1/4..., 9..., 11..., 12... dioptries.

Fig.

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2e exemple : si l'on admet, avec M. Badal, qu'une variation d'accommodation de 0.125 D, est très appréciable, quelles sont les longueurs de lignes que les myopes de 4, 5, 6, 7, 8... dioptries peuvent accepter sans trop grande variation d'accommodation? Il suffit de suivre la courbe 0,125 D, et sa rencontre avec les horizontales 4, 5, 6, 7, 8... nous fait remonter aux chiffres 6..., 4.25..., 3.25..., 2.66..., 2.15...; les lignes seront donc respectivement de 12..., 8.5..., 6.5..., 5.33..., 4.33..., centimètres.

Sans multiplier les exemples, reprenons celui que nous avions choisi en 1877 ; on voit que, pour un myope de 15 dioptries, une ligne de 10 centimètres exige une variation d'accommodation d'environ 7 dioptries (1).

11 était nécessaire d'exposer avec quelques détails mes idées sur les variations de l'accommodation pendant la lecture, car elles trouveront dans la troisième partie de ce volume leur application à la prophylaxie de la myopie par la proscription des justifications trop larges.

La prophylaxie du strabisme, bien moins importante, demande également qu'il ne soit pas fait usage de lignes trop longues par les jeunes hypermétropes, ainsi que cela va être expliqué dans la citation suivante extraite de mon manuel du Strabisme.

« §41. — Lecture contrôlée. — Cet exercice consiste à « lire binoculairement dans des conditions analogues à « celles de l'expérience précédente ; on interpose une barre « perpendiculairement à la ligne des yeux (Fig. 44-) entre « une page imprimée en gros caractères et le strabique, « lequel doit réussir sans aucun mouvement de tête à « lire d'une manière continue, sans qu'aucune lettre soit « cachée par l'obstacle (2). Peu à peu on passe à desimpres- « sions de plus en plus fines. — Même quand la guérison « paraît définitivement obtenue, il importe de recom- « mander au strabique honoraire de continuer pendant

(1) Communication faite au Congrès international de Genève en 1877, et qui a été reproduite dans les Annales d'oculistiqiie, 1877, t. LXXVIII, p . 164.

(2) La tige forme deux images qui paraissent transparentes : celle de gauche appartenant à l'œil droit et celle de droite étant perçue par l'œil gauche.

« bien des mois à toujours interposer un crayon ou un « porte plume entre ses yeux et son livre.

« Quand la lecture est bien binoculaire : 1° la première « section de la ligne d'impression est vue binoculairement ; « 2° l'œil gauche seul voit les lettres situées derrière l'image « de gauche de la tige (vue par l'œil droit); 3° la partie « médiane de la ligne est vue binoculairement; 4° l'œil droit « seul lit les lettres situées derrière l'image de droite de la « tige ; et 5° la fin de la ligne est lue binoculairement. Si les « yeux sont inégaux, les lettres qui ne sont vues que par « l'œil le moins bon sont moins distinctes que le reste, et « le strabique remarque, sur toute la page imprimée, une « colonne verticale où, dans chaque ligne, les lettres vues à

« travers l'une des deux images de la barre de contrôle « sont moins visibles que le reste.

« Pour bien analyser cette expérience, qu'on mette « devant les deux yeux des verres de couleur différente, « par exemple, un bleu et un rouge : le papier paraîtra « nettement bleu et rouge derrière les deux images de la barre, « et sur le reste de la page la coloration bleue ou rouge

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« dominera suivant que l'un ou l'autre œil joue un rôle pré- « pondérant dans la vision.

« Souvenons-nous d'autre part que, d'après les expé- « riences de Lamare, les yeux, bien loin de se déplacer « d'une manière continue pendant la lecture, exécutent un « certain nombre de saccades, et partagent ainsi la ligne « d'impression en un certain nombre de sections qui sont « lues successivement, les yeux restant en repos pour « chacune d'elles. On conçoit dès lors qu'un strabique « pourra, par exemple, commencer par lire de l'œil droit « deux sections de la ligne imprimée, depuis le début de « la ligne jusqu'à l'image gauche de la barre de contrôle « et, à ce moment, par une même saccade, alterner son « strabisme et lire de l'œil gauche en trois ou quatre sec- « tionsle reste de la ligne, si bien qu'une fois par ligne, il fera « coïncider un changement d'œil avec une saccade, et lira les « lignes d'un bout à l'autre, sans omettre une seule lettre « et cependant sans avoir un instant regardé binoculaire- « ment. Dans ce cas, le résultat est manqué.

« J'ai fait construire récemment un contrôleur multiple

Fig. 45.

« (Fig. 45). C'est un gril métallique formé de cinq barreaux, « qu'on pose sur la page à lire. Les vides sont cinq fois « plus larges que les pleins. Il en résulte que, pour chaque « œil, un cinquième de l'impression est caché et trois cin- « quièmes sont vus binoculairement. Surtout si l'on s'aide « de deux verres, bleu et rouge, mis devant les yeux, on « voit assez nettement, pendant la lecture, deux grils trans- « parents qui s'approchent ou s'éloignent l'un de l'autre « quand on fait varier la distance du livre. Les pieds du gril « sont d'une hauteur telle que les dix barreaux paraissent « équidistants à un observateur dont les yeux ont un écarte-

« ment de 60 millimètres et qui se tient à 25 centimètres du

« papier. Les sections étant beaucoup plus nombreuses

« qu'avec une simple barre de contrôle, le sujet qui se sert

« de ce gril n'est guère tenté de recourir, pour lire, à des

« alternances réitérées de strabisme. »

Par cette longue citation on voit comment les connaissances théoriques relatives aux mouvements des yeux peuvent être utilisés dans le traitement du strabisme. On peut en tirer aussi cette conséquence d'une utilité plus générale, que l'emploi de livres à large justification, nuisibles aux myopes, comme on l'a vu plus haut, peut être défavorable aussi aux jeunes hypermétropes, en les prédisposant au strabisme.

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