XIII. — LE MÉCANISME DE l'ÉCRITURE
seule traite, nous remarquons que sept lettres nous obligent à lever la plume ; il faut quitter le papier avant les lettres a, c, d, g, o, q, au milieu des lettres a, g et q et après les q et s. Un grand nombre de défauts d'écriture proviennent de liaisons qui se produisent pour éviter ces solutions de continuité : introduisons systématiquement ces liaisons où cela sera possible, en formant la panse de l'a au moyen d'une sorte d'e très ouvert, et appliquons le même système au d, au g et au a, et voilà quatre lettres qui se feront d'un seul trait de plume. Quant à l's, autorisons la liaison, et il prendra une forme analogue à un e renversé, facile à tracer rapidement, et ne pouvant se confondre avec aucune autre lettre.
En résumé, si l'on veut que l'homme des professions libérales ait une bonne écriture quand il aura quitté les bancs du lycée, il faut lui enseigner, à un moment donné, une écriture telle que la vitesse ne la déforme pas trop désagréablement. Si l'on recherche une très grande rapidité, cette écriture sera penchée, tracée sur papier incliné, et son mécanisme reposera sur un mouvement de trépidation régulière du poignet.
Tout ce qui précède s'applique à l'écriture expédiée, ou à main levée, dans laquelle les mouvements du poignet jouent un rôle prépondérant, écriture dont les principes ont été parfaitement posés par Taupier et par Grimai. Si les méthodes de ces calligraphes sont tombées dans un oubli immérité, c'est qu'ils ont eu le tort de vouloir appliquer à l'enseignement de l'enfance des principes qui leur avaient réussi pour rectifier des écritures d'adultes destinés à se faire expéditionnaires. Ils ont oublié que l'immense majorité de la nation n'a pas besoin d'écrire à grande vitesse. Que le peuple tout entier écrive posément et lisiblement, et réservons aux virtuoses de la plume, et à eux seuls, les méthodes Taupier et Grimai.
Les principes de la calligraphie à main posée sont tout différents. Il ne manque pas de méthodes où l'on trouvera des indications pour la tenue de plume qui convient pour tracer la ronde, la coulée et la bâtarde. Nous dirons seulement en passant que, parmi ces écritures qui se tracent au moyen de plumes à bec large, il en est une, non dénommée, qui nous paraît préférable à toutes : c'est une ronde dans laquelle les n diffèrent des u comme dans la
bâtarde et où les /, les b, etc., sont bouclés. Cette écriture, tracée avec une plume à bec moyen, devrait devenir l'écriture nationale.
Après avoir sommairement fait connaître les raisons qui conduisent certaines personnes à préférerl'écriture penchée, nous allons démontrer que, pour les enfants, l'enseignement de l'écriture droite est préférable à tous égards.
L'écriture à main posée. — Il ne peut venir à l'idée d'une personne raisonnable de vouloir enseigner à un enfant de six ans, qui ne connaît à peine la forme des lettres, le mécanisme si compliqué dont font usage certains adultes pour écrire rapidement. D'ailleurs, le voulût-on, que son organisation ne s'y prêterait pas, car, son avant-bras étant beaucoup plus court que celui de l'adulte, le pivotement autour du coude ferait tracer à la plume un arc de cercle très différent d'une ligne droite, et son écriture est beaucoup trop hésitante pour pouvoir faire usage du mouvement de trépidation du poignet. Il faut donc renoncer à ces mouvements, laisser l'enfant déplacer son avant-bras en totalité, presque pour chaque lettre, et lui permettre de se servir à peu près uniquement de ses doigts pour mouvoir la plume : il n'y a qu'à le laisser faire à cet égard.
D'autre part, comme on donne toujours aux enfants du papier réglé, il n'existe aucune raison pour mettre le cahier de travers : la rectitude des lignes d'écriture est assurée par la réglure et ne peut pas être obtenue par la rotation de l'avant-bras autour du coude. Nous posons donc le cahier droit devant l'enfant.
On a vu plus haut que, même pour l'adulte habitué à écrire penché, la position droite du cahier a pour conséquence l'écriture droite. Pour s'assurer qu'il en est ainsi pour l'enfant, faites-lui copier un modèle d'écriture penchée: si vous le laissez faire, son cahier étant droit, il écrira droit, malgré la pente du modèle. Pourquoi contrarier cette tendance naturelle? Donnez-lui des modèles d'écriture droite, il les copiera plus facilement, ce qui n'est pas un mal, et en écrivant droit, il se tiendra plus volontiers droit, ce qui est utile pour éviter la déviation de la colonne vertébrale, ou scoliose, et surtout la myopie, qui reconnaît souvent pour cause une mauvaise attitude en écrivant.
Si, méprisant la tendance instinctive de l'enfant, qui est
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bonne, on vent lui enseigner l'écriture penchée, on est en présence de deux solutions : cahier incliné à gauche ou cahier droit (posé en face ou repoussé un peu vers la droite).
Quant on prescrit la position inclinée du cahier, la position oblique des lignes entraîne la position inclinée de la tête, laquelle réagit de proche en proche sur la position de tout le corps. Le cahier tenu obliquement vers la gauche a pour effet de faire pencher la tête à gauche et le reste du corps suit le mouvement pour éviter une flexion trop considérable du cou et pour ramener adroite le centre de gravité, si bien que le cahier tenu obliquement produit la scoliose à concavité gauche, telle qu'on l'observait il y a trente ans.
Quand, au contraire, ils exigent une écriture penchée tracée sur un cahier tenu droit, les maîtres demandent une chose contre nature : il ne suffit pas de mettre le coude contre le corps : il faudrait le mettre dans le corps, et le malheureux écolier est obligé de se creuser le flanc droit pour y loger son coude, ce qui l'amène à baisser l'épaule droite et à porter tout le poids de son corps sur la fesse gauche, ce qui produit la scoliose à concavité droite (1). Un calligraphe éminent nous vantait cette attitude en présence de la Commission réunie au ministère de l'Instruction publique.
Notre réponse fut topique :
Mais tournez-vous, de grâce, et l'on vous répondra.
Le calligraphe célèbre avait lui-même une belle déviation de la colonne vertébrale qui, vue de dos, affectait .la forme d'un C : l'épaule droite était bien plus bas que la gauche.
Mais la scoliose est un mal relativement insignifiant : inconvénient plus grave, l'une et l'autre des attitudes précédentes entraînent la tête en avant, après quelques minutes, et cela par un mécanisme dont la description occuperait trop de de place ici, et contre lequel les exhortations du maître le plus attentif viennent échouer forcément.
(1) La scoliose en question est moins fréquente et moins marquée chez les garçons que chez les filles, parce que ces dernières se calent, pour ainsi dire, en amenant instinctivement une épaisseur de jupes et jupons entre les bancs et la partie droite de leur individu.
Nous avons exposé ailleurs (1) en détail le mécanisme physiologique par lequel l'écriture penchée est une cause de scoliose et de myopie ; on peut s'y reporter et étudier les nombreux auteurs qui ont écrit sur ce sujet, surtout en Allemagne.
Schubert photographia deux groupes de dix filles dans deux classes d'une même école de Nurenberg : les élèves du premier groupe écrivaient penché; celles du second groupe pratiquaient l'écriture droite depuis un an.
Nous avons sous les yeux les photographies de Schubert et il est certain que les attitudes des enfants du second groupe étaient beaucoup meilleures que celles des enfants du premier.
En résumé tout en préconisant l'enseignement exclusif de l'écriture droite aux jeunes enfants, nous ne proscrivons aucunement l'emploi de l'écriture penchée pour les adultes.
Les personnes qui savent nos efforts pour faire adopter l'écriture droite dans les écoles primaires éprouveront quelque surprise à nous voir accepter l'écriture penchée pour les adultes des professions libérales. Nous leur répondrons qu'on n'obtient rien quand on demande trop. Aux personnes qui écrivent rapidement avec pente, et qui s'en trouvent bien, on démontrerait difficilement qu'elles ont tort, alors qu'elles ont raison. Vouloir obliger tous les adultes à écrire droit serait aussi absurde que de faire écrire les jeunes enfants avec pente. Notre espoir de faire adopter l'écriture droite dans les écoles primaires repose précisément sur la distinction, subtile en apparence, mais fondée sur la physiologie, que nous avons établie entre le mécanisme de l'écriture enfantine et celui de l'écriture expédiée des adultes.
Ecriture en miroir, écriture lithographique, écriture des gauchers. — Ce qui suit ressort des observations de mon collaborateur M. Dreyfuss.
La structure de nos écritures résulte, en grande partie, de l'anatomie de la main et du bras. Jamais un gaucher,
(1) Javal, Attitudes scolaires vicieuses, Revue d'hygiène, 1881,p. 500 et 570.
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jamais une personne qu'une amputation oblige à écrire de la main gauche, n'écriront nos écritures cursives avec la même aisance que nous, puisque l'allure générale, et certains détails de nos écritures résultant des mouvements qui sont adéquats au membre qui les exécute. Pour n'en citer qu'un seul exemple, dans la grande rapidité, l'écriture anglaise se déforme pour devenir analogue à la coulée : les n s'identifient aux u tandis que ce ne sont presque jamais les u qui s'identifient aux n. La main droite a, de plus, une tendance à tracer, à la descente, des pleins dont la concavité est tournée vers la droite. C'est par des raisons physiologiques qu'on attaque l'o par son côté gauche et non en descendant d'abord par la droite et remontant en délié par la gauche. Si donc une personne frappée subitement de paralysie, ou de crampe de la main droite, voulait acquérir de la main gauche, une écriture aussi rapide que possible elle ne saurait mieux faire que d'écrire de droite à gauche, sauf à se servir de papier pelure, l'écriture étant destinée à être lue au verso, ou bien à engager ses amis à lire ses écrits, dans un miroir. — On possède de nombreux manuscrits de Léonard de Vinci présentant cette disposition et tracés, très vraisemblablement, au moyen de la main gauche.
La symétrie naturelle de nos mouvements est telle que, pour réussir à tracer, de la main gauche, une écriture en miroir, on se trouvera bien, pour les premiers essais, d'écrire en même temps avec la main droite, de gauche à droite; l'expérience est très démonstrative.
On comprend maintenant certaines attitudes de l'écrivain lithographe. — Pour écrire de la ronde il la trace renversée,
Fig. 48.
comme la seconde ligne de la figure 48. — Pour écrire de l'anglaise, le lithographe la trace de haut en bas, dans la position représentée ci-après par la figure 49. Cette attitude,
étrange en apparence, a pour but de mettre les une position où ils tracent presque spontanément des courbes analogues à celles de l'écriture courante, sur papier.
Cette bizarrerie d'une écriture tracée verticalement et destinée à être lue horizontalement, m'ayant mis en mémoire l'écriture syriaque du vie siècle, j'ai prié M. Dreyfuss d'en faire un croquis, qui est reproduit fig. 50 et il me dit que son flair de lithographe lui a commandé d'exécuter ce croquis dans la position où il est reproduit et non pas suivant la direction horizontale destinée à la lecture, laquelle se fait de droite à gauche.
Au cours de sa collaboration au présent chapitre, M. Dreyfuss a remarqué que, pour écrire de la main gauche à main posée il faut placer le papier dans une direction perpendiculaire à celle habituellement usitée ; quand on écrit ainsi avec la main gauche, en colonnes verticales de haut en bas, les pleins et les déliés se forment régulièrement sans la moindre difficulté.
Fis. 49.
doigts dans
Fis. 50.