RAPIDITÉ DE L'ÉCRITURE ET DE LA LECTURE
Le but principal des recherches exposées dans ce qui précède est de rendre plus faciles et plus rapides la lecture et l'écriture. Le terme d'écriture étant pris ici dans son sens le plus large et comprenant les différents moyens d'inscrire l'expression de la pensée humaine.
Quoiqu'on ait pu dire, la parole n'est pas le substratum nécessaire de la pensée dont elle n'atteint pas la rapidité : pour s'en assurer il suffit par exemple de faire l'essai d'exprimer en paroles la suite des parades, des feintes et des ripostes qui constituent une reprise d'escrime, ou bien encore de décrire, en paroles, tout ce qu'on a pu percevoir la nuit, pendant la lueur à peu près instantanée d'un éclair.
Il ne semble pas que la vitesse de la pensée soit très différente chez les différents peuples bien que les langues soient très inégales quant à la concision ; par exemple le latin qui manque de précision est plus concis que le grec qui l'a précédé et que le français et l'italien auxquels il a donné naissance. On raconte que Rousseau, ayant parié d'écrire plus laconiquement que Voltaire, lui adressa cette courte missive : « Eo rus » (je vais à la campagne) et que Voltaire, par retour du courrier, répondit simplement « I » (allez-y).
De même en anglais, les mots omnibus, cabriolet sont devenus bus et cab ; le verbe allemand gehen s'est transformé en go. Les mots de nouvelle formation tel que lift (ascenseur) sont plus courts que les nôtres. Cette remarque ne devra pas être oubliée quand nous comparerons tout à l'heure les records de rapidité de dactylographie ou de lecture.
Quand il s'agit d'écrire, la rapidité moindre du français n'est pas attribuable seulement à la longueur des mots mais aussi à l'encombrement produit par les lettres inutiles ; il y
a donc lieu de mentionner ici la grande accélération d'écriture qui serait un des bénéfices^ de la réforme orthographique.
Il paraîtrait, d'après des comptages sérieux, que dans notre orthographe les lettres inutiles se montent à treize pour cent.
Parmi les protagonistes les plus radicaux de la réforme orthographique, après avoir cité Appius Claudius l'aveugle, qui réforma l'orthographe latine, et qui est plus connu par sa résistance à Pyrrhus et par la voie Romaine qui porte son nom, je fais une enjambée de vingt-et-un siècles pour arriver à Charles Barbier, mentionné dans le chap. VI de ce volume et qui commence sa brochure de 1834 par les lignes suivantes:
« L'écriture de prononciation est celle que nous pratiquons tous avant d'avoir étudié l'orthographe et la grammaire ; beaucoup de personnes n'en sauront jamais d'autres».
Barbier avait démontré magistralement dès 1820 que, pour tous les illettrés, y compris les aveugles et les sourds-muets, il est beaucoup plus facile d'apprendre une écriture phonétique bien comprise qu'une écriture orthographique. Au lendemain de la célèbre loi Guizot de 1833, qui organisa l'instruction primaire en France, et en présence du nombre immense des adultes illettrés, il revint à la charge. Il pensait que ce serait chose sage que de réduire le premier effort des instituteurs à enseigner une phonographie à la masse des enfants, réservant à une minorité les difficultés de la grammaire et de l'orthographe.
Le temps a marché, mais la nature de l'esprit humain est restée la même. Aujourd'hui encore, dans les pays de langue française ou anglaise, il est toujours vrai que le moyen le plus rapide d'enseignement de la lecture usuelle consiste à passer par la phonographie.
On avait objecté à Barbier que la pratique de la phonographie devait nuire à celle de l'orthographe. Avec autant de bon sens que d'esprit, Barbier répondait que la parole est une phonographie par excellence, et que, pour être logiques, ses contradicteurs devraient interdire la parole aux enfants jusqu'au moment où ils apprendraient l'orthographe.
Tandis que Barbier proposait pour une partie de la
nation l'adoption immédiate d'une écriture phonétique, depuis Voltaire une évolution lente tend vers la simplification de notre orthographe suivant une marche méthodique précisément inverse à l'évolution historique dont Ronsard marque le point culminant.
De ses transformations, notre langue a gardé, comme témoins, des lettres muettes qui, malgré la résistance des grammairiens, ont une tendance à disparaître. L'Académie française en supprime quelques-unes à chaque réédition de son vocabulaire, si bien que la connaissance des étymologies est devenue une source de fautes d'orthographe. Un helléniste n'hésiterait pas à écrire « ophthalmie », « anhémie », « rhythme »,etc. contrairement aux dernières décisions académiques.
L'orthographe étymologique a vécu et depuis qu'on nous oblige à écrire « philantropie » au lieu de « philanthropie », nous roulons sur une pente au bas de laquelle sont parvenus les Italiens, qui écrivent «fotografo» où nous écrivons encore « photographe ».
Ce même mouvement de simplification se produit en Allemagne avec une telle vitesse qu'on peut présumer parfois l'âge d'une personne d'après le nombre des lettres muettes dont elle fait usage en écrivant.
La simplification de l'orthographe aura pour effet d'accélérer un peu l'écriture des générations futures, à condition qu'on ne commette pas l'erreur d'augmenter le nombre des accents, ce qui, on l'a vu, ralentirait et gâterait l'écriture, car les levées de plume sont fâcheuses à tous égards et on perd plus de temps qu'on n'en gagne à écrire, avec Monsieur Malvezin, « cèle» au lieu de « celle », etc. L'usage des accents est un des grands obstacles à la diffusion de Y Espéranto.
Pendant qu'en France et en Allemagne on voit évoluer l'orthographe pour se rapprocher de la représentation phonétique de la langue, en Amérique, des Sociétés, dites philologiques, font une active propagande pour rendre plus logique l'orthographe anglaise, malgré le misonéisme si obstiné de la race anglo-saxonne. Les langues évoluent donc vers une simplification de l'orthographe.
La situation de nos écritures modernes, dit M. Philippe Berger, rappelle assez celle des écritures de l'ancien monde au moment de l'invention de l'alphabet. A cette époque aussi,
le monde était partagé entre deux ou trois systèmes d'écriture différents, dont l'un surtout, l'écriture Egyptienne, avait porté au plus haut degré de perfection l'expression de toutes les formes de langage.
Qu'ont fait les Phéniciens ? Ils ont pris dans cet arsenal une vingtaine de signes, ceux qui leur étaient strictement nécessaires, et ils en ont tiré une écriture nouvelle, sans aucun souci de toutes les finesses de l'orthographe, sabrant dans les désinences vocaliques des verbes, jetant au panier tous les compléments phonétiques.
Mais cette écriture, quelque grossière qu'elle fût, reposait sur un principe nouveau et fécond, le principe de l'écriture alphabétique, c'est-à-dire d'une écriture dans laquelle chaque lettre répond à un son !
Il faut reconnaître que nous nous en sommes singulièrement écartés et que cette définition ne saurait s'appliquer rigoureusement à nos écritures modernes. Elles ne sont plus phonétiques que dans une très faible mesure ; elles sont devenues des écritures savantes, qui ne sont pas sans quelque analogie avec les hiéroglyphiques des Egyptiens ; chaque mot forme un petit ensemble, dans lequel, à côté d'éléments phonétiques, il y en a d'autres qui ne se prononcent pas et qui servent, soit à distinguer à l'œil un mot d'un autre et à en marquer l'origine et la signification, soit à en indiquer la forme grammaticale. Ce défaut, commun à presque toutes nos langues, est particulièrement sensible en Français : il faut six lettres pour écrire le mot « aiment », où la prononciation ne fait entendre que deux sons ; encore le premier de ces sons ne répond-il à aucune des deux lettres qui servent à le rendre : beaucoup d'autres mots sont dans le même cas. De là vient, entre l'écriture et la prononciation, un écart toujours plus grand, qui crée une difficulté, souvent presque insurmontable, pour ceux qui veulent apprendre à écrire nos langues, et contribue encore à séparer les peuples.
Le sentiment des inconvénients de cet état de chose et des dangers qu'il présente pour l'avenir de notre écriture et, par suite, de notre langue, a provoqué un mouvement en faveur d'une réforme de l'orthographe qui en ferait disparaître les anomalies et la rapprocherait, dans la mesure du possible, du langage parlé. A la tête du mouvement s'est placé résolument un des maîtres des études linguistiques en France, M. Louis Havet.
L'entreprise n'est pas nouvelle, et, depuis trois cents ans, elle a été tentée plus d'une fois ; mais le trait caractéristique du mouvement actuel, c'est qu'il est parti des hommes qui ont le plus étudié l'histoire de notre langue et les lois qui président aux transformations du langage. Elle est la conséquence des travaux accomplis depuis le commencement du siècle dans le domaine de la linguistique et de la philologie comparée. C'est une réforme demandée au nom de la science, qui cette fois est allée au-devant du sentiment public, et