XIV. — RAPIDITÉ DE l'ÉCRITURE ET DE LA LECTURE
Les télégraphistes exercés transmettent, en Morse, vingtcinq mots de cinq lettres par minute, mais ils se dispensent de différencier les lettres majuscules ou accentuées. C'est donc une vitesse comparable à celle de l'écriture ordinaire. L'employé récepteur d'une transmission Morse, qui perçoit la dépêche par l'audition, l'écrit donc aisément à la plume. Tous sont d'accord pour dire qu'à l'oreille ils comprendraient encore les télégrammes sans hésitation, si la vitesse était beaucoup plus grande. Le phototélégraphe de Siemens et Halske transmet 2.000 lettres à la minute.
Arrivons au Braille. De toutes les écritures, c'est la moins rapide, surtout pour qui s'y met sur le tard. J'écris quatre mots par minute. L'aveugle le plus exercé ne dépasse guère huit mots ; à l'aide de l'abrégé, bien peu arrivent à dépasser dix, et encore, aux dépens de la lisibilité, car en se pressant trop, on fait des fautes et on écrit mal en points saillants. Cependant M. Villey, agrégé des lettres, m'affirme qu'il dépasse 20 mots par minute.
La lenteur du Braille est encore plus marquée quand il s'agit de la lecture. J'arrive à lire vingt-cinq mots ; beaucoup d'aveugles-nés en lisent soixante, un petit nombre arrive à cent, quelques-uns arrivent à cent vingt. M. Deménieux, le bibliothécaire de l'Association Valentin Haûy, a lu en ma présence à haute voix, tout près de deux cents mots à la minute. Au moment où son index droit atteint la fin d'une ligne, l'index de sa main gauche a déjà parcouru la moitié environ de la ligne suivante; si bien que presque tout le temps, la lecture mentale de la main gauche précède d'une quantité variable la lecture de la main droite, laquelle précède probablement plus ou moins la parole.
Après avoir récapitulé les vitesses obtenues actuellement, il est intéressant de se demander si l'avenir ne nous réserve pas des progrès dans la facilité et la rapidité des procédés d'inscription de la parole.
L'un des procédés de la sténographie réside dans le retour à l'artifice qu'emploient encore aujourd'hui les langues sémitiques, et qui consiste à supprimer la plus grande partie des voyelles. Une accélération plus grande encore peut être obtenue par un retour à un passé encore plus lointain; je veux parler de l'écriture syllabique dérivée de l'hiéroglyphique : c'est quelque chose d'analogue à nos rébus.
Supposons un signe hiéroglyphique représentant un chat et un autre représentant un pot, la succession de ces deux signes représentera le mot « chapeau ». Une écriture syllabique est évidemment bien plus rapide à tracer, mais bien plus lente à apprendre, qu'une écriture phonétique. La machine à sténographier Lafaurie et celle de Bivort, si rapides, font usage de signes syllabiques.
On est donc tenté de formuler ce paradoxe apparent, que, dans certains cas plus une écriture est rapide et plus l'acquisition des signes qui la constituent doit demander de temps ; et, en effet, aucune écriture n'est plus simple et plus vite apprise que la phonographie pour aveugles de Barbier (page 55), tandis qu'il faut un apprentissage excessivement long pour employer avec aisance la sténographie Prévost- Delaunay, ou la machine sténodactyle de Lafaurie.
Les peuples d'Extrême-Orient possèdent deux écritures, l'une idéographique à l'usage des lettrés, internationale à tel point que, commune à un grand nombre de peuples asiatiques, aux Chinois et aux Japonais, etc., elle est également lisible pour ces deux peuples dont les langues sont profondément différentes, et l'autre, phonétique, si facile que les Européens se l'assimilent après un court séjour au Japon ; de même, nous devrions peut-être avoir deux écritures, l'une phonétique, facile à apprendre et suffisante pour la masse profonde de la population et l'autre, étymologique et compliquée, à l'usage des érudits.
En résumé, dans les temps modernes, l'écriture s'accélère par l'évolution des langues, par celle de l'orthographe, et, pour les professionnels, par le progrès de la sténographie et des machines, lesquelles étendent même leur domaine aux dépens des ouvriers typographes.
Quant à la lecture, il ne semble pas utile de rechercher les "moyens de la rendre plus rapide, car la rapidité de la lecture mentale est bien supérieure à celle de la parole, sauf pour la lecture des aveugles, à l'accélération de laquelle je consacrerai un chapitre spécial.
L'une des plus frappantes manifestations du progrès consiste dans l'amélioration du rendement du travail hu-